Lignes quotidiennes

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Dernier ouvrage paru : Chroniques du ramadan. Voyage intimiste au coeur du jeûne (Tallandier, 2026).
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samedi 25 janvier 2014

La chronique du blédard : Cette guerre mondiale qui ne dit pas son nom

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Le Quotidien d'Oran, jeudi 23 janvier 2014
Akram Belkaïd, Paris

 
D’un côté, 85 personnes. Les plus riches de la planète. De l’autre, 3,5 milliards d’individus. Les plus pauvres de la population mondiale. Quel est le lien entre eux ? C’est simple, les premiers possèdent autant que les seconds réunis. D'autres statistiques révélées par l'ONG Oxfam sont à l'avenant : Selon elle, en 2013, 210 personnes ont rejoint les 1426 milliardaires déjà existants. Ce petit monde, détient à lui seul 5400 milliards de dollars. Mieux, 1% de la population mondiale détient 110.000 milliards de dollars, soit 65 fois la richesse totale de la moitié de la population mondiale. (1). Voilà l’une des réalités de notre planète en ce début d’année 2014, à l’heure où le cœur du capitalisme mondial se réunit à Davos en Suisse.
 
Ainsi, la crise a-t-elle profité aux plus fortunés tandis que les plus pauvres se sont encore davantage enfoncés dans la misère et le dénuement. Pour mémoire, la grande dépression des années 1930 avait touché tout le monde et il avait fallu attendre plusieurs années après la fin de la Seconde Guerre mondiale pour que le fossé se creuse de nouveau entre riches et pauvres. Cette fois-ci, il n’en est rien. Comme le relève l’économiste Thomas Piketty dans son dernier livre (2), l’humanité est revenue au dix-neuvième siècle, celui de La Comédie Humaine de Balzac où la rente prime, et de loin, sur le travail.
 
Un tel chiffre met en lumière une réalité que la gauche, ou ce qu’il en reste, a du mal à admettre. Le néolibéralisme a gagné et rien ne semble plus pouvoir résister à sa dynamique triomphante et destructrice. Des années de dérégulation, d’appauvrissement et de retrait constant des Etats, et de réformes structurelles destinées à en finir avec des droits sociaux acquis après de longues luttes ont conduit à ce terrible résultat. Le Fonds monétaire international (FMI) a beau prétendre le contraire grâce à de savants montages statistiques : le monde s’appauvrit et se polarise entre richesse et pauvreté extrêmes.
 
Il sera intéressant d’écouter les discours qui seront prononcés lors du Forum de Davos. Bien sûr, il faut s’attendre à de la compassion et à l’expression d’une certaine « préoccupation », terme habituel auquel on a recours dans ce genre de cénacle pour dire, qu’en réalité, l’on s’en moque complètement. Mais ce qui est certain, c’est que l’on va nous expliquer que l’économie mondiale a toujours besoin de plus de réformes et que si les choses vont mal, c’est de la faute des salariés, accrochés à leurs droits, à leurs salaires et à leur incapacité à accepter l’idée que le monde change (pour eux, par pour les maîtres du jeu). Car qu’est-ce que la mondialisation actuelle si ce n’est la recherche du moins-disant en matière de tarif horaire ? Du moins-disant en matière de droits syndicaux ? Du moins-disant en matière de législation environnementale ?
 
85 personnes qui pèsent autant que 3,5 milliards de personnes… Ce n’est plus une courbe de Gauss avec ses extrémités habituelles, c’est une aberration rendue possible par la prégnance de la finance boursière dans l’économie et de l'existence de paradis fiscaux qui sont toujours là pour servir de blanchisseuse à des centaines de milliards de dollars. C’est un scandale rendu possible par l’atonie de ce que l’on appelait hier les forces progressistes. A l’image du président français François Hollande devenu, par impuissance, par perte de motivation, de conviction ou de foi, un « libéral » au service des grandes entreprises. Hier, « ennemi de la finance », le voici à genoux devant elle. Pitoyable évolution : le « rebelle » en passe de devenir un socialo-traître mais n’est-ce pas là le sort habituel des socialistes français ? Passons…
 
Pourquoi mettre le terme libéral entre parenthèses ? C’est parce que l’auteur de ces lignes se considère lui-même comme un libéral mais sans donner son sens habituel et convenu à ce terme. Le point de départ, le seul qui devrait compter, c’est la liberté individuelle. Le droit d’entreprendre, de pouvoir créer et de mener sa vie comme on l’entend. Et ce n’est pas ce qui se passe aujourd’hui où l’individu n’a guère le choix si ce n’est de travailler dans des entreprises qui lui en demanderont toujours plus en contrepartie de toujours moins. Le libéralisme, ce ne devrait pas être ce « travail gratuit » que l’on impose à des générations entières d’étudiants forcés d’être des stagiaires non rémunérés pendant des années. Ce ne devrait pas être ce « salariat interdit » où l’on cherche à saper le code du travail et où l’on transforme le salarié en un sous-traitant corvéable à merci. Ce ne devrait pas être cette prééminence de la politique de l’offre (favorable aux entreprises) au détriment de celle de la demande (favorable aux salariés et aux demandeurs d’emploi). Doucement, mais sûrement, nous entrons dans un monde où il faudra bientôt payer pour pouvoir travailler tout comme il fallait jadis y aller de sa poche pour acheter une quelconque charge ou patente.
 
Le monde est en guerre. C’est un conflit féroce et ravageur qui disloque les sociétés et les familles. Ici, c’est une austérité criminelle que l’on impose en temps de crise à des peuples épuisés pour obéir aux puissances de l’argent (lesquelles ont réussi à se faire appeler « marchés » pour que l’on ne puisse plus les identifier). Là, c’est un chômage délibérément imposé à des millions de gens au nom de la rentabilité ou, plus grave encore, au nom de la défense d’une monnaie et des rentiers qui en tirent profit (c'est le cas de l'euro). Dans cette bataille, ceux qui gagnent sont au pouvoir. Ils dictent leur loi, imposent leurs idées et ont réussi à ringardiser leurs détracteurs.
 
Jusqu’à quand cela durera-t-il ? Viendra-t-il un jour où une nouvelle gauche sera capable de faire face et de renouer avec ce que furent les combats sociaux d’hier ? Une chose est certaine, cela n’arrivera que si l’on prend conscience de ce qui se passe. L’ultra-capitalisme financier veut la mort des Etats, des protections sociales et des législations nationales. Il nous rêve en cohortes de bras, tantôt occupés, tantôt désœuvrés, sans recours ni possibilité de s’organiser. Il a ses séides et sa clientèle, à qui il concède quelques avantages en échange d’une fidélité sans faille et de l’obligation de diffuser partout le même message : celui selon lequel il est impossible de faire autrement. Ainsi va cette guerre où ceux qui l’emportent ont l’immense avantage de se battre contre des adversaires (victimes ?) à peine conscients de ce qui se passe.
 
(1) En finir avec les inégalités extrêmes, rapport disponible sur www.oxfam.org
(2) Le Capital au XXIe siècle, collection « Les Livres du nouveau monde », Le Seuil, 2013.
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vendredi 19 août 2011

La chronique du blédard : La crise, la dette publique, les impôts et les enfants de Reagan et Thatcher

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Le Quotidien d'Oran, jeudi 18 août 2011
Akram Belkaïd, Paris




Où va l'économie mondiale ? C'est la question que des millions de personnes se posent depuis l'été 2007, date des premières secousses provoquées par la désormais tristement fameuse bulle des subprimes. Quatre ans et quelques gros coups de semonce plus tard, la situation s'est détériorée au point que le risque d'une nouvelle «Grande dépression», comparable à celle de 1929, voire plus grave, est bel et bien avéré. Quand des Etats sont menacés de faillite (Grèce mais aussi Portugal, Italie et même l'Irlande), quand l'hypothèse d'un éclatement de la zone euro est sérieusement étudiée par nombre d'économistes, quand la première puissance mondiale, comprendre les Etats-Unis, s'avère incapable de relancer son économie (et de créer des emplois, condition première pour qu'Obama puisse espérer sa réélection), quand la croissance allemande devient négative, quand le franc suisse et l'or, deux valeurs refuge par excellence, sont au plus haut, c'est que les choses vont très mal.

Certes, plusieurs pays émergents affichent des performances économiques étincelantes. La Chine, l'Inde ou le Brésil ne semblent guère affectés par la tempête qui fait actuellement chavirer l'Europe et les Etats-Unis. Mais il ne faut pas se leurrer. Le krach, ou plutôt l'enchaînement de catastrophes financières, boursières et bancaires qui menace l'Europe et les Etats-Unis aura des conséquences pour toute la planète, y compris dans des pays qui, comme l'Algérie, se croient à l'abri grâce à leur rente pétrolière ou à leur économie fermée. En septembre 2008, une panique bancaire mondiale a été évitée de justesse après la faillite de la banque Lehman Brothers. A l'époque, les principales banques centrales avaient paré au plus pressé, en jouant le rôle de prêteur de dernier recours et en injectant de l'argent dans les circuits bancaires pour permettre aux banques de se financer.

Aujourd'hui, la situation n'est plus la même car ce sont les Etats qui sont fragilisés. Obligés de s'endetter pour combler leurs déficits budgétaires, ils sont à la merci de marchés financiers qui semblent désormais échapper à tout contrôle. Et c'est sur ce point qu'il faut s'attarder un peu. Pourquoi les déficits budgétaires de la plupart des pays développés ont-ils explosés ? Le discours habituel servi par nombre de gouvernements, qu'ils soient de droite ou dits de gauche, affirme que c'est dû à l'augmentation des dépenses publiques. Du coup, la solution aux problèmes du moment paraît simple. Il faudrait réduire ces dépenses pour que tout aille mieux, et c'est d'ailleurs ce que le Fonds monétaire international (FMI) et l'Union européenne (UE) ont imposé à la Grèce. Le mot austérité est ainsi sur toutes les bouches ce qui signifie des coupes dans les programmes sociaux, dans les aides publiques et dans les budgets de santé, de culture et d'éducation. «C'est le prix à payer. La situation est trop grave pour ne pas faire de sacrifices» sont les propos qui justifient ces restrictions.

En réalité, la cause de ces déficits budgétaires se trouve ailleurs. Depuis trente ans, les pays développés ne cessent de diminuer les impôts notamment ceux des plus riches. Ronald Reagan et Margaret Thatcher ont été les précurseurs de ces politiques où l'endettement public a servi à compenser la baisse des impôts. Depuis, les Etats développés sont tous engagés dans une fuite en avant où le recours au marché de la dette – recours qui impose d'être évalué par une agence de notation – a permis de diminuer la pression fiscale. Et le plus grave dans l'affaire, c'est que ces baisses d'impôts sont inégalitaires car ce n'est pas tomber dans un populisme de bas-étage que de dire que ce sont les classes les plus aisées qui en ont profité le plus. Qu'il s'agisse du bouclier fiscal en France ou des baisses d'impôts décidées par Bush (et maintenues par lui alors que son pays entrait en guerre contre l'Irak, du jamais vu dans l'histoire des Etats-Unis), l'équation est la même. La dette publique, supportée par tous, sert à remplacer l'argent qui n'est pas pris aux plus riches, qu'il s'agisse de particuliers ou, plus scandaleux encore, d'entreprises qui pratiquent l'évasion fiscale légalisée notamment grâce aux paradis fiscaux mais aussi grâce à un jeu complexe de transferts financiers entre leurs différentes filiales. Et, dans l'affaire, ce sont bien entendu les classes moyennes qui trinquent le plus.

Pour bien comprendre l'aspect scandaleux de cette situation, il faut méditer les propos suivants du milliardaire américain Warren Buffet : «Tandis que les pauvres et les classes moyennes se battent pour nous en Afghanistan, et alors que la majorité des Américains se débattent pour nouer les deux bouts, nous, les méga-riches, continuons de bénéficier de nos extraordinaires niches fiscales». Tout est dit et on ne peut suspecter «l'oracle d'Omaha» d'être un dangereux communiste. L'homme, comme d'autres de ses pairs fortunés, a compris que le privilège fiscal, qu'il s'appelle niche, abattement ou bouclier, concourt à miner une société et à préparer des lendemains de violence, d'émeutes populaires voire de révolutions. Et signalons au passage que, contrairement à 1929, les écarts de richesse entre pauvres et fortunés ne se sont pas réduits mais ont, au contraire, augmenté.

Comment alors interpréter le fait que les dirigeants européens, ainsi qu'Obama d'ailleurs, préfèrent persister dans les programmes d'austérité plutôt que de revenir à des politiques fiscales plus volontaristes. Il y a bien sûr la persistance de la concurrence fiscale entre les Etats. Mais il y surtout l'idéologie. On a tort de penser que la crise actuelle sonne le glas du néolibéralisme et des thèses de Milton Friedmann et des ses partisans. Bien au contraire, pour eux c'est l'occasion ou jamais de faire encore plus «maigrir la bête», c'est-à-dire l'Etat, voire de la tuer. Faire diminuer la taille de l'Etat, remettre en cause les programmes inspirés par le socialisme (santé, retraites, éducation, emploi), c'est l'objectif jamais abandonné par les enfants de Reagan et Thatcher. Ils sont bien décidés à ne pas lâcher prise et à enterrer définitivement l'Etat providence. Cela dans un contexte d'apathie générale des classes moyennes qui donne à penser qu'ils sont peut-être près d'atteindre leur objectif.

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