Lignes quotidiennes

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Dernier ouvrage paru : Pleine Lune sur Bagdad : http://pleinelunebagdad.blogspot.fr/

vendredi 29 novembre 2013

La chronique du blédard : La marche des beurs et le keffieh

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Le Quotidien d'Algérie, jeudi 28 novembre 2013
Akram Belkaïd, Paris

En 1983, au lendemain de l’arrivée de la Marche pour l’égalité et contre le racisme, surnommée depuis Marche des beurs par les médias, un journaliste du quotidien Libération avait certes salué cet engagement. Mais il avait surtout fustigé le fait que les marcheurs portaient, pour un grand nombre d’entre eux, « des serpillères » comprendre des keffiehs, symboles comme chacun le sait de la cause palestinienne même si la mode adolescente en Occident l’a depuis longtemps récupéré sans que cela présente la même signification politique. Il faut se remettre dans le contexte de l’époque. Quand débute cette fameuse marche, cela fait quelques mois à peine qu’a eu lieu l’invasion du Liban par l’armée israélienne et le départ de Beyrouth de Yasser Arafat et les siens. Très médiatisé par les télévisions françaises, ce conflit sanglant n’a pas été sans conséquences dans les banlieues et les cités. Le port du keffieh y était déjà présent mais il a alors pris une dimension supplémentaire : celle de la solidarité de coeur avec les peuples libanais et palestiniens. Et, d’une certaine façon, de la dénonciation, parfois injuste, il faut le reconnaître, d’un parti-pris de la presse française pour Israël.

Trente ans plus tard, il est de bon ton de célébrer cette marche. Un film vient même de sortir sur les écrans avec l’inévitable Jamel Debbouze dont le visage va finir par être associé à nombre d’événements marquants de l’histoire franco-maghrébine. C’est donc l’heure des bilans et des comparaisons. De vigilants commentateurs font le parallèle entre ce qu’était le contexte de violences de l’époque (crimes racistes, « bavures » policières, premières émeutes dans les cités notamment dans la banlieue lyonnaise) et le climat d’intolérance qui sévit aujourd’hui. Un climat marqué par une stigmatisation devenue quasi-systématique des « quartiers », de leurs habitants et, de façon plus générale, de tout ce qui a quelque chose de près ou de loin avec le Maghreb, l’Afrique subsaharienne ou l’islam. Cette religion étant la nouvelle obsession du discours xénophobe qu’il soit assumé ou non.

On se demande ainsi si « l’intégration » a réussi à l’aune notamment du parcours de quelques figures jugées emblématiques à l’image de Zinedine Zidane ou de Rachida Dati. En somme, le souvenir de cette marche permet de prendre conscience du chemin accompli et des progrès qui restent à faire dans l’acceptation par la majorité française d’une minorité d’origine étrangère qui se veut pleinement citoyenne et participant à la vie du pays. Les différentes mobilisations et commémorations montrent aussi que la vie dans les cités ne rime pas uniquement avec trafics de drogue, règlements de compte et autres événements tragiques dont raffolent les unes d’hebdomadaires jadis professionnels et transformés désormais en de vulgaires torchons islamophobes.

Mais ce qui est absent des analyses et des rétrospectives à l’émotion quelque peu forcée, c’est justement ce que furent les conséquences du port du keffieh par les marcheurs. Il y a quelques jours, sur les réseaux sociaux, le célèbre animateur et organisateur de spectacles Mohamed-Ali Allalou relevait à ce sujet qu’un artiste français d’origine algérienne lui a récemment confié que sans cette écharpe particulière, la dynamique politique enclenchée par cette marche aurait pu aboutir à ce que le président de la République française s’appelle aujourd’hui Mouloud… Bien entendu, le trait est quelque peu forcé mais il convient de réfléchir un peu à cette affirmation.

On a souvent dit que la naissance de l’association SOS-racisme a été le moyen efficace trouvé par la gauche pour encadrer (contenir ?) l’irruption des beurs sur la scène politique française. Il est évident que ce fut le cas. Selon le point de vue de la gauche socialiste de l'époque, il fallait trouver des tuteurs à ce mouvement qui aurait pu être tenté par la radicalité dans ses combats contre l’injustice sociale et les discriminations. Il fallait aussi empêcher l’émergence de toute force communautariste et donc englober ses revendications bien particulières (droit de vote, carte de résidence de dix ans, facilitation du regroupement familial, fin du délit de faciès) dans un combat plus large et plus consensuel. Mais quand le journaliste de Libération parle de « serpillères », terme méprisant que les extrémistes anti-palestiniens continuent d’utiliser à ce jour, c’est parce qu’il voit un danger dans ce rassemblement humain qui a convergé sur Paris en 1983 (plus de cent mille personnes à la fin du périple). Un danger, non pas pour la France, mais pour la politique habituelle de ce pays à l’égard d’Israël. C’est cela qui le pousse à critiquer les marcheurs. Et c’est cette attitude qui, d’une certaine manière, a conditionné la manière dont de nombreuses élites françaises ont appréhendé la question de l’intégration des beurs et, plus encore, de l’incorporation de certains d’entre eux dans la vie politique ou culturelle.

La règle implicite est connue de tous et elle ne souffre d’aucune exception. Pour monter en grade, pour réussir, pour ne pas rester en marge du cercle auquel on aspire à appartenir, il faut mettre de côté et taire sa sympathie (éventuelle) pour les Palestiniens. En clair, et c’est une image symbolique, il faut remiser son keffieh. Des grandes figures d’origine maghrébine qui vivent en France, lesquelles peuvent s’exprimer à leur aise à propos de l’insupportable sort d’un peuple qui attend toujours son Etat ? Aucune ou presque. Qui peut tout simplement dire, à une heure de grande écoute, je m’appelle Morad ou Nora, et, sans être un extrémiste ou un antisémite, je soutiens la cause palestinienne et je demande à ce que mon gouvernement, c’est à dire le gouvernement français, fasse tout son possible pour que soit stoppée la colonisation illégale de la Cisjordanie? Personne... Car le faire, c’est prendre le risque d’être jugé trop encombrant et d’être renvoyé à sa cité. C’est prendre le risque de ne plus en être. De voir son ascension (peut-être jugée inespérée par la personne concernée) être brutalement stoppée.
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La chronique économique : Du salaire minimum généralisé

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Le Quotidien d'Oran, mercredi 27 novembre 2013
par Akram Belkaïd, Paris

L’instauration d’un salaire minimum généralisé est-elle une bonne chose ? Posée ainsi, la question peut paraître provocatrice surtout si l’on se revendique une conscience sociale. L’idée est en effet des plus généreuses. Avec la mise en place d’un plancher salarial, on évite les dérives ayant marqué les deux siècles derniers avec des ouvriers travaillant pour presque rien à des cadences infernales (ce qui est encore le cas aujourd’hui dans de nombreux pays). A ce sujet, la revendication d’un salaire minimum a souvent accompagné celle d’une limitation de la durée du temps de travail quotidien ou hebdomadaire.

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LE CAS DE L’ALLEMAGNE
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On peut donc être étonné d’apprendre qu’il n’existe pas (encore) en Allemagne (et dans six autres pays européens) de salaire minimum généralisé, ce thème ayant empoisonné les négociations entre la CDU, le parti d’Angela Merkel, et le SPD (socio-démocrate) pour la formation d’une coalition gouvernementale. Précisons d’abord que de nombreuses branches d’activités allemandes ont déjà leur salaire minimum, ce dernier ayant été fixé à la suite de négociations entre syndicats et patrons. C’est d’ailleurs ce qui explique la position de la CDU, cette dernière estimant que c’est aux acteurs sociaux de se mettre d’accord sur la question des salaires et non à l’Etat de légiférer sur ce thème.

En Allemagne, le secteur du bâtiment a ainsi fixé à 11,05 euros le SMIC horaire brut pour les régions de l’Ouest et à 10,25 euros pour celles de l’Est. On relèvera qu’il s’agit d’un des taux les plus conséquents d’Europe puisque le salaire minimum généralisé le plus élevé du Vieux Continent est celui du Luxembourg (11,10 euros l’heure) devant ceux de la France (9,43 euros) et de la Belgique (9,10 euros). A l’autre bout de l’échelle, les SMIC horaires les plus bas au sein de l’Union européenne (UE) sont ceux de la Slovénie (4,53 euros), de l’Espagne (3,91 euros) et de la Grèce (3,35 euros). A titre de comparaison, le salaire minimum horaire en Algérie est de 103,84 dinars soit, au taux officiel, 0,96 euros.

Aujourd’hui, le SPD allemand réclame l’instauration d’un salaire minimum généralisé de 8,5 euros. C’est une manière pour ce parti de faire oublier que c’est l’un des siens, en l’occurrence Gerhard Schröder, qui a mis en place, au début des années 2000, les fameux emplois à 1 euro de l’heure afin de doper la compétitivité germanique et faire refluer le chômage. De son côté, Merkel et le patronat, reprenant en cela les thèses libérales, affirment qu’un SMIC horaire généralisé et fixé par la loi détruira des emplois. Les estimations les plus alarmistes tablent même sur la destruction d’un million d’emplois. Le débat fait donc rage entre économistes quant à la portée réelle de cette mesure.

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L’OBSTACLE JEUNE
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En réalité, la question du salaire minimum généralisé et de son impact sur le marché du travail est intimement liée au secteur d’activité et à la tranche d’âge concernée. Il est vrai que le SMIC empêche souvent les employeurs, notamment ceux des services, de recruter du personnel jeune et sans qualification. De nombreux salariés, diplômés et ayant de l’expérience, étant eux-mêmes payés au SMIC, les patrons refusent que cela soit le cas pour des employés jeunes ou sans qualification (d’autant que cela pousserait les autres salariés à exiger une augmentation au nom de leurs diplômes et expérience).

On comprend donc pourquoi la question d’un salaire minimum «spécial jeunes» fait régulièrement surface en Europe. Pour les patronats, ce serait une bonne manière de lutter contre le chômage, ce que rejettent les syndicats qui craignent un nivellement par le bas des minima salariaux. Une autre piste consiste à faire en sorte que le SMIC bénéficie d’un allègement des cotisations sociales. Et là, ce sont les gouvernements qui temporisent en raison de leurs difficultés budgétaires. Mais au-delà de ces débats, il est établi que le salaire minimum généralisé fait désormais partie des acquis sociaux et que la tendance mondiale est plus à son renforcement qu’à sa remise en cause.
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mardi 26 novembre 2013

Froidures

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Les allées du parc sont désertes.
Dans le bassin, des canards glissent sur l'eau noire.
Assis sur un banc, nous les avions observés en riant.
Puis, nous sommes rentrés. 
Ce matin, les frimas de l'hiver approchant m'ont rappelé les pas lents et le souffle court de l'absent.
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jeudi 21 novembre 2013

Un cavalier sous la pluie

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A.Belkaïd


Paris, huit heures du matin. En route pour le travail. Sous la pluie. A peine protégé du froid. Gagner sa vie...
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La chronique du blédard : Du foot, de l’extrême-droite française et du quatrième mandat d'Abdelaziz Bouteflika

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Le Quotidien d'Oran, jeudi 21 novembre 2013
Akram Belkaïd, Paris

Rares sont les événements qui déclenchent des passions aussi fortes et aussi folles que le football. On peut le déplorer, on peut trouver cela excessif mais cela n’y changera rien. Dans de nombreux endroits du globe (même des pays comme la Chine ou l’Inde y viennent), le ballon rond possède un puissant pouvoir de séduction et de mobilisation. Il fait entrer les foules en transes et provoque des communions populaires qui, par leur ampleur, dépassent les antagonismes sociaux et politiques. A l’inverse, en cas de défaite ou de débordements des supporters, il peut aussi engendrer des drames et générer des polémiques nationales presque toujours révélatrices de l’état d’un pays.

Le foot et ses grandes messes sont des marqueurs de mémoire. En Algérie, qui peut avoir oublié les liesses de juin 1982 (victoire contre la RFA au « mundial » espagnol) ou de novembre 2009 (victoire contre l’Egypte en match de barrage pour le mondial sud-africain de 2010) ? En France, le 12 juillet 1998, jour de la victoire des Bleus contre le Brésil en finale de la Coupe du monde, fait partie des ces dates que l’on aime à rappeler ne serait-ce que pour raconter comment elle fut vécue et où l’on était quand Zinedine Zidane a scoré à deux reprises. Souvent, d’étranges clins d’œil entourent ce sport. Le 18 novembre 2009, l’Algérie et la France se sont qualifiées le même jour pour l’Afrique du sud. Quatre ans après, le mardi 19 novembre, le même scénario s’est répété avec un timing identique. D’abord l’Algérie puis, moins de deux heures plus tard, la France. Dans les deux pays, de la joie, du soulagement, des chants, des hymnes et des drapeaux brandis.

Bien entendu, la récupération politique n’est jamais loin. Quoi de plus tentant que d’essayer de profiter de l’euphorie générale pour redorer son image ou pour faire diversion en reléguant à l’arrière-plan les vrais problèmes du quotidien. De fait, il ne sert à rien de dire que « ce n’est que du foot ». On le sait, et c’est ainsi, le sport-roi n’est pas que cela. Comme l’a dit, non sans exagération, Bill Shankly, l’ancien entraîneur écossais de Liverpool, « le football n’est pas une question de vie ou de mort. C’est bien plus ».

Mardi matin, tout aussi concerné par le match de l’Algérie que celui de la France, j’étais habité par l’inquiétude justement en raison de l’importance extra-sportive de ces rencontres. Je voulais, j’espérais la qualification française même si cela me paraissait impossible. Bien sûr, cela fait plus de six ans que cette équipe me déçoit en raison du mauvais comportement de ses joueurs (je n’oublie pas non plus les dégâts occasionnés par le « management » particulier de l’ex-entraîneur Domenech). Mais, dans le même temps, il était évident que ce pays où je vis avait un besoin urgent d’une bonne nouvelle.

Il fallait aussi une qualification des Bleus pour déjouer, non pas un complot, mais la sinistre machinerie qui commençait déjà à se mettre en place. De l’extrême-droite à la droite dure en passant par quelques chroniqueurs aigris payés pour jeter de l’huile sur le feu, on voulait une élimination de l’équipe de Deschamps pour ressortir le discours, désormais bien rodé, à propos d’une équipe composée de joueurs ne respectant pas le drapeau français. Plus insidieux encore, ce marigot nauséabond espérait aussi une qualification de l’équipe algérienne. Non pas par algérophilie soudaine mais par calcul politique : on imagine aisément la nature des commentaires et des analyses des experts appointés si jamais seuls des drapeaux algériens avaient été brandis sur l’avenue des Champs-Elysées par de jeunes binationaux… Voilà pourquoi la qualification française a été critiquée par Lionnel Lucas, ce député-dépité (UMP) ne supportant visiblement pas que des joueurs aux origines (et confessions) diverses puissent être enfin soudés et faire chavirer de bonheur un pays tout entier.

Concernant l’Algérie, je ne pouvais, là-aussi, que souhaiter la victoire des Verts (de grâce, cessons de désigner nos joueurs par ce surnom stupide de fennecs). Je fais partie de cette génération qui continue de rêver aux exploits des Belloumi, Madjer, Assad et autres Dahleb, Merzekane ou Fergani mais je ne demande pas mieux que de vibrer encore grâce à du beau jeu à l’algérienne (ce qui, il faut être honnête, est loin d’être le cas depuis le début des années 1990). Et j’espère que l’Equipe nationale (EN) nous transportera de joie en juin 2014 et qu’elle nous fera oublier sa triste et insipide prestation sud-africaine.

Mais ce qui me pose problème, c’est l’inévitable récupération politique de cette qualification. Je vais donc être clair à ce sujet : oui, et mille fois oui, à cette quatrième qualification à une Coupe du monde de football de l'EN. Non, et mille fois non à un quatrième mandat pour le président Abdelaziz Bouteflika. Sur le terrain, c’est la jeunesse algérienne qui a fait la différence. C’est à elle, à son talent, à son engagement (et à son coach Vahid Halilhodzic) que l’on doit la qualification. Et c’est aussi à la jeunesse algérienne de faire enfin entrer notre pays dans le 21ème siècle. Il y a quelques temps, l’actuel président avait déclaré – à la grande satisfaction de nombre d’Algériens – qu’il était temps que sa génération passe la main. Ce n’est pas parce qu’une cour de flagorneurs (et de calculateurs) est prête à tout avaler – et un quatrième mandat serait une platée bien indigeste - qu’il faut remiser la revendication du changement et de la rupture.

A dire vrai, et à bien y réfléchir, le foot, ce n’est que du foot. On prépare un match, on le joue, on le perd ou on le gagne et on passe au suivant. Les supporters les plus passionnés finissent eux-mêmes par tourner la page. Cela ne change pas la donne, cela ne garantit pas le développement et la croissance économique. Cela ne rénove pas les hôpitaux, cela ne réduit pas la pauvreté, cela ne protège pas l’environnement. Par contre, la politique, la vie d’un pays et des ses institutions, tout cela est bien plus sérieux, plus fondamental. Heureux à la perspective de suivre le mondial brésilien, les Algériens (mais aussi les Algériennes) ne doivent pas perdre de vue l’essentiel. Et l’essentiel, l’urgent, c’est la Refondation d’un pays bien mal en point. Un pays dont les inquiétants déséquilibres, qu’ils soient sociaux, économiques ou même politiques, méritent bien plus de passion et d’engagements qu’une compétition sportive, fut-elle aussi prestigieuse que la Coupe du monde de football.
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La chronique économique : Chine, une feuille de route pour plus de marché

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Le Quotidien d'Oran, mercredi 20 novembre 2013
Akram Belkaïd, Paris
 
Un peu plus de marché mais toujours autant sinon plus de Parti. C’est la conclusion lapidaire que l’on peut tirer à propos des travaux du troisième plénum du 18ème Comité central chinois. Nombreux étaient les observateurs qui espéraient des annonces spectaculaires en matière de libéralisation politique du régime. Ils en ont été pour leurs frais. Il n’y aura ni démocratisation ni ouverture majeure. Certes, Pékin a décidé la fermeture des camps de réinsertion par le travail (ce qui n’est pas rien !) et l’abandon de la politique de l’enfant unique. Pour autant, aucune rupture majeure n’est prévue. Le Parti communiste chinois (PCC) reste le seul maître à bord et il n’est pas question qu’il abandonne son monopole sur la vie publique.

LE PROJET «383»

Comme d’habitude, les choses sont un peu moins tranchées en ce qui concerne l’économie. Le PCC s’est ainsi engagé à céder un « rôle décisif » au marché par le biais de plusieurs réformes dont la feuille de route est décrite dans un document intitulé projet « 383 ». Le premier trois correspond à l’articulation entre Etat, entreprises (qu’elles soient publiques ou privées) et marché. Viennent ensuite huit domaines de réformes : la gouvernance, la réglementation concurrentielle, la gestion foncière, la finance, les finances publiques, les actifs étatiques, l’innovation et la libéralisation des échanges internationaux. Enfin, le dernier chiffre concerne trois objectifs à atteindre : faire en sorte d’apaiser les pressions venant de l’extérieur pour un changement du modèle économique chinois, la mise en place d’une législation sociale susceptible de diminuer les tensions et les disparités à l’intérieur du pays et, enfin, une intensification de la réforme foncière.

Il est encore difficile de cerner quelles seront les mesures concrètes qui naîtront de la « vision » 383. Dans leurs commentaires, de nombreux sinologues s’attendent à ce que les agriculteurs chinois aient davantage de droits sur les terres qu’ils travaillent (mais qu’ils ne possèdent pas). De même, il est prévu une refonte fiscale destinée à mettre plus de pression sur les entreprises publiques et à obliger les collectivités locales à mettre en ordre leurs finances. On pourrait aussi assister à une libéralisation plus marquée des taux d’intérêts bancaires (réforme prudemment entamée l’été dernier).

A l’inverse, le PCC n’entend pas abandonner à la société civile une partie des prérogatives détenues actuellement par l’Etat. Par exemple, il n’est pas question, du moins pour le moment, d’assister à l’émergence de puissantes associations de consommateurs, une revendication de plus en plus fréquemment exprimée sur les réseaux sociaux chinois.

La zone expérimentale de Shanghai

Autre point majeur : il ne semble pas qu’une réforme d’envergure soit prévue pour les entreprises publiques. Là-aussi, de nombreux observateurs espéraient l’annonce d’une ouverture de leur capital à des opérateurs privés, nationaux ou étrangers. L’Etat restera donc présent dans l’économie via ces mastodontes dont les performances sont souvent très critiquées. En réalité, comme le précisent plusieurs experts chinois dont Wang Jiann-Yuh, Pékin va surtout opérer par expérimentations localisées (*). D’où la mise en place en septembre dernier d’une nouvelle zone de libre-échange à Shanghai. C’est là que la feuille de route 383 sera testée de manière concrète. Sur le seul plan économique, bien entendu…


(*) La Chine se cherche un nouveau modèle économique, Afrique Méditerranée Business, Novembre 2013.
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lundi 18 novembre 2013

Afrique Méditerranée Business (AMB) n°3 est dans les kiosques.

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AMB n°3 : Novembre - Décembre 2013 -- Janvier 2014



























Au sommaire : principaux papiers

- Perspectives : 2014, la locomotive africaine ne ralentira pas
- Perspectives : La Chine se cherche un nouveau modèle économique
- Entretien avec Lionel Zinsou (Président de PAI Partners) : "L'Afrique est en train de faire sa révolution"
- Enquête : L'Algérie face au déclin pétro-gazier
- Entretien avec Yérim Sow (Président de Teyliom) : "Nous devons nous arrimer à la mondialisation"
- Enquête : La Tunisie minée par l'informel
- Entretien avec Jean-François Lisée (Ministre des Relations internationales du Québec) : Il y a une soif d'Afrique au Québec
- Enquête : Dubaï : la bataille des cousins Al Futtaim
- Entretien avec Alami Lazraq (PDG du Groupe Alliances) : "le succès d'un projet, c'est de le vendre"
- Analyse : Banques à surveiller (à propos du risque systémique et du défaut de régulation)
- Reportage : Très chère Luanda (la capitale angolaise est l'une des plus onéreuses au monde)
- Entretien avec Perrial Jean Nyodog, DG de Tradex (Cameroun) : "Permettre aux nationaux d'intégrer le secteur pétrolier"
- Reportage : Le Sénégal veut sauver ses fonds et ses ressources halieutiques
- Portrait : Marissa Mayer, PDG de Yahoo
- Portraits de 20 Africaines, femmes d'affaires et d'influence
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dimanche 17 novembre 2013

​La chronique du blédard : La résignation rageuse des Français

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Le Quotidien d'Oran, jeudi 14 novembre 2013
Akram Belkaïd, Paris
 
Un président qui se fait huer par des militants d’extrême-droite le jour d’une commémoration nationale. Un président, toujours le même, qui atteint des records historiques en matière d’impopularité. Une classe politique, balayée par vents et marées médiatiques, qui donne l’impression de courir derrière les événements et de ne plus savoir quel discours tenir. Des protestataires qui enfilent un bonnet et s’en vont manifester, au besoin détruire et saccager, pour dire leur exaspération face à telle ou telle disposition fiscale ou réglementaire. Mais où va donc la France ? Pourrait-elle connaître dans les prochains jours l’un de ces événements brutaux qui marquent douloureusement son histoire mais qui, in fine, lui permettent de se réformer et d’avancer ?
 
Le 15 mars 1968, le quotidien Le Monde publiait un article devenu célèbre depuis. Le journaliste Pierre Viansson-Ponté y constatait que la société française s’ennuyait et que d’inévitables bouleversements s’annonçaient. Quelques semaines plus tard, une situation quasi-insurrectionnelle manquait de faire tomber le régime du président De Gaule et, avec lui, « sa » Cinquième République. Va-t-on assister à pareille évolution, engendrée cette fois par la convergence de l’extrémisme de droite avec le populisme alors qu’est patente l’incapacité des partis de gauche à reprendre l’initiative ne serait-ce que pour défendre les institutions républicaines ?
 
Sans tomber dans la caricature et le sensationnalisme, il faut bien dire que l’heure est à la colère. Au-delà du cliché, on savait le Français râleur, le voici en pétard. Une colère qu’il cache de moins en moins, qui s’exprime à la moindre occasion, à la moindre contrariété. Il y a quelques semaines, le réseau Entreprises & Personnel a ainsi publié une note de conjoncture sociale des plus préoccupantes. Selon ce document, une part importante de la population française a basculé dans « une résignation rageuse » face à la crise et ses conséquences dont celle de l’explosion du chômage.
 
Une résignation rageuse… La formule n’a guère retenu l’attention des responsables politiques. Elle résume pourtant bien les choses. Elle montre que nombreux sont les Français qui ont intériorisé l’idée selon laquelle il n’y a peut-être plus grand-chose à tenter contre les conséquences négatives de la mondialisation et de l’emprise libérale. Mais cette acceptation forcée n’empêche pas l’aggravation de la colère vis-à-vis du pouvoir politique et des élites qui gravitent autour de lui. C’est une situation idéale pour les factions de tous bord, notamment celles qui rêvent d’en finir avec « la gueuse », cette République vaille que vaille égalitaire qu’ils aimeraient bien refaçonner à l’aune de leurs fantasmes censitaires et xénophobes.
 
Une « résignation rageuse » donc… Tout cela parce que le discours politique est totalement déconsidéré dès lors qu’il s’agit de parler de ce qui prime, c’est à dire l’emploi. Tout cela parce que les syndicats sont devenus des machines corporatistes qui ne se soucient guère des chômeurs et qui, il faut bien le noter, n’ont guère de boucliers contre la violence économique qui s’abat sur l’hexagone depuis quelques années (1 000 plans sociaux en moins d’un an et 180 000 emplois supplémentaires devraient encore disparaître dans les douze prochains mois !). Tout cela aussi parce qu’il y a un sentiment dont on parle peu et sur lequel François Hollande a bâti une partie de son argumentaire durant la campagne électorale.
 
Il s’agit du fait que les responsables de la crise sont difficilement identifiables et donc punissables. Il suffit de tendre l’oreille pour se rendre compte que le message le mieux partagé est le suivant : ceux qui méritaient d’être sanctionnés ne l’ont pas été. C’est ce qu’affirment radio-zinc, radio cage d’escalier et radio-marché. Battant campagne, Hollande prétendait vouloir faire payer les riches, les clients des paradis fiscaux, les multinationales qui délocalisent productions et bénéfices, les spéculateurs, les banques qui s’amusent en Bourse avec les avoirs des petits épargnants. Elu, il est devenu « raisonnable et responsable », à l’écoute de la Commission européenne et des marchés qui lui ordonnent de baisser la dépense publique… Il y a donc, note Entreprise et Personnel, en France « un profond sentiment d’injustice devant la politique fiscale » d’un gouvernement qui a échoué à « faire passer le message d’un effort équitablement réparti, probablement pour avoir trop claironné dans un premier temps qu’il fallait ‘faire payer les riches’ ».
 
Cette certitude que « d’autres » s’en sortent mieux que soi et que l’on paye les pots cassés à la place des coupables est très répandue dans la société. C’est elle qui pousse à stigmatiser les chômeurs, accusés d’être un fardeau pour la collectivité. C’est elle qui sert d’argument majeur à l’encontre des immigrés et autres demandeurs d’asile, accusés de « profiter » des avantages sociaux qu’offre la France. C’est elle qui alimente les discours les plus durs à l’égard des nantis qui refusent de payer leur écot à la cohésion nationale. Cynisme des médias oblige, les chômeurs et les étrangers sont bien entendu plus souvent mis en cause que les petits malins qui maîtrisent l’art de l’optimisation fiscale. Qui sait, par exemple, que l’évasion fiscale en Europe est évaluée à 2 000 milliards d’euros par an ? Imagine-t-on ce que pourraient être les marges de manœuvres du gouvernement Hollande avec, ne serait qu’un dixième de cette somme ?
 
Comment la résignation rageuse des Français va-t-elle évoluer ? Faut-il parier sur un « printemps français » ? Déjà, sur la toile, des dates sont fixées par des extrémistes de droite mais auxquels se joignent parfois leurs ennemis de gauche. Au printemps prochain, ils appellent à de grandes manifestations lors du deuxième anniversaire de l’élection de François Hollande. Un rendez-vous trop lointain pour préjuger de ce qu’il en sera réellement ? C’est possible. Il est vrai que beaucoup de choses peuvent se passer d’ici-là. Mais une chose est certaine : quand le lait est posé sur le feu, il finit toujours par déborder…
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Equipe de France de foot : la cassure date de 2002

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Contrairement à une idée reçue, ce n’est pas de 2010 que date le divorce entre l’Equipe de France de football et son public. Au contraire, la date charnière est celle du mondial raté de 2002. A l’époque, nombreux étaient celles et ceux qui croyaient à un deuxième titre mondial consécutif. Au lieu de cela, ce fut une élimination peu glorieuse au 1er tour et une pluie de critiques et de révélations à propos du comportement des joueurs ou des dépenses de l’encadrement.

Cette cassure n’a pas été réparée depuis. Il est d’ailleurs étonnant de voir que certains joueurs qui étaient sur le terrain en 2002, et qui sont devenus depuis des consultants TV, se permettent de donner des leçons de moralité et de bon comportement à leurs successeurs. Si le football français est malade aujourd’hui, c’est qu’il n’a jamais su digérer les succès de 1998-2000 et qu’il n’a pas tiré les leçons de 2002.

On peut rétorquer qu’il y a eu la finale de 2006 mais il faut se souvenir que le début de la compétition était marqué par une réserve prudente du public à l’égard des bleus et que ce n’est qu’à partir du deuxième tour (et notamment le match contre l’Espagne) que les choses ont changé. Jusqu'au fameux coup de boule de Zidane et la défaite contre l'Italie...

Finalement ce n’est qu’en 2000 que l’Equipe de France de football a bénéficié d’un fort soutien et d’une bonne image, avant, pendant et après la compétition


L’Equipe de France de football et son public.


Année


Compétition

Avant

Pendant

Après
1998
Coupe du monde
Critiques et inquiétudes. Campagne du quotidien l’Equipe contre Jaquet
Enthousiasme croissant.
Euphorie nationale allant bien au-delà du football. La France « black-blanc-beur » est célébrée

2000

Coupe d’Europe

Adhésion et confiance totales. Jamais l’Equipe de France n’a disposé d’un tel soutien et d’une telle confiance

Soutien et enthousiasme.

Joie nationale.
2002
Coupe du monde
Adhésion, confiance (en excès), suffisance des commentateurs et des joueurs
Désenchantement croissant. Incompréhension.
Colère, critiques virulentes. Début d'un désamour durable
2004
Coupe d’Europe
Sentiments mitigés. Relative indifférence
Espoirs malgré la piètre qualité du jeu.
Critiques ; Compétition vite oubliée.
2006
Coupe du monde
Doutes, prudence surtout après une qualification laborieuse
Enthousiasme croissant
Déception, critiques mesurées à l’encontre de Zidane et de ses coéquipiers
2008
Coupe d’Europe
Doutes, prudence ; Le souvenir de 2006 incite à l’optimisme
Déception forte.
Critiques, colère. Année où les médias se déchaînent de manière plus forte que lors de la préparation de 1998
2010
Coupe du monde
Doutes, prudence
Déception et colère
Critiques, colère. "Affaire nationale"
2012
Coupe d'Europe
Doutes, prudence, critiques
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Critiques,  indifférence, désamour
2014
Coupe du monde
critiques féroces, ras-le-bol
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samedi 16 novembre 2013

La meilleure datte est algérienne

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Des dattes.
Algériennes.
Et sur un marché parisien !
Des dattes bio, qui plus est.
Les mauvaises langues diront que c'est la preuve que la Tunisie va mal...
Oui, peut-être, car il fut un temps où les producteurs algériens trouvaient plus rentable de vendre leur récolte en Tunisie.
Souvent de manière clandestine. Contrebande de Degglet Nour...
Ces dattes étaient ensuite exportées vers l'Europe avec un label "made in Tunisia"...
En tous les cas, n'en déplaise à mes amis Marocains et Tunisiens, la meilleure datte est algérienne.
C'est ainsi...
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La chronique économique : Dynamisme commercial allemand ou égoïsme ?

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Le Quotidien d'Oran, mercredi 13 novembre 2013
Akram Belkaïd, Paris
 
 
Dans les années 2000, c’était la Chine. Dans les années 1990, ce fut le Japon. Aujourd’hui, c’est l’Allemagne qui est pointée du doigt par ses partenaires européens en raison de sa politique d’exportations à grande échelle. Pour la septième année consécutive, les comptes courants germaniques devraient ainsi afficher un excédent supérieur à 6% du Produit intérieur brut (PIB). Une bien belle performance – surtout quand on sait que le voisin français n’a pas enregistré de solde commercial positif depuis 1997 - mais qui provoque de sérieuses critiques à l’encontre du gouvernement allemand.
 
Demande interne bridée
 
On pourrait pourtant penser qu’un pays qui exporte beaucoup mériterait plutôt des louanges. Or, à Paris comme à Bruxelles au sein de la Commission européenne, le ton est le même. Berlin est accusé de ne pas renvoyer l’ascenseur et de refuser d’ouvrir son marché aux produits de ses voisins. Comment ? En limitant le développement de sa demande intérieure. En effet, les Allemands consomment moins que leurs voisins et ont plutôt tendance à épargner surtout par ces temps de crise mondiale.
 
Le résultat est que des pays comme la France, l’Espagne ou l’Italie ont de plus en plus de mal à placer leurs exportations sur le marché allemand alors que le « made in Germany » triomphe partout sur le Vieux continent. Plus important encore, toutes les études montrent que l’essor du commerce extérieur germanique se fait essentiellement en Europe depuis cinq ou six ans. Cela signifie que ce ne sont plus les marchés émergents qui alimentent la machine à exporter allemande mais bien les débouchés européens. En clair, l’Allemagne gagne des parts de marché à l’intérieur de l’Europe au détriment des autres membres de l’Union européenne.
 
Du coup, Bruxelles demande plus d’efforts au pays d’Angela Merkel notamment sur le plan des salaires. La Commission ne va pas jusqu’à défendre l’option d’un salaire minimum généralisé (qui mettrait fin aux emplois sous-payés mis en place sous les mandats de Gerhard Schröder) mais plaide pour un coup de pouce salarial afin de doper la demande intérieure allemande. Une recommandation sans cesse relayée par d’autres capitales dont Paris. D’autres économistes mettent en garde l’Allemagne et jugent dangereuse sa focalisation sur les exportations. Pour eux, le « made in Germany » ne sera pas toujours aussi triomphant qu’il ne l’est aujourd’hui y compris pour ce qui concerne les équipements industriels où des pays comme la Corée du Sud mais aussi la Chine ou le Brésil sont de plus en plus concurrentiels.
 
Le consensus allemand est pro-exportations
 
Côté allemand, on s’agace de ces critiques et on renvoie les partenaires européens à leurs propres insuffisances structurelles. La France est ainsi priée d’améliorer sa compétitivité ce qui, en clair, reviendrait pour elle à réformer son droit social et à diminuer la pression fiscale sur les entreprises. A court terme, il est donc peu probable que Berlin change sa politique même si la mise en place d’une coalition CDU (le parti de Merkel) et SPD (les socio-démocrates) pourrait déboucher sur quelques mesures favorables à la consommation intérieure. Pour autant, le consensus allemand à propos d’une modération des dépenses est une réalité qui concerne aussi bien la droite que la gauche. L’Allemagne continuera donc à exporter massivement au grand dam de ses partenaires européens et de la Commission de Bruxelles. Et ce n'est pas l'enquête ouverte par cette dernière à propos des excédents allemands qui changera les choses.
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jeudi 14 novembre 2013

De nuit, sous la pluie, en pensant à Jan Raas

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Pressé et dégoulinant, j'essaie de marcher vite mais je n'y vois goutte à cause des grosses gouttes.
Je pense à Jan Raas.
En course, sous la pluie où il excellait, ce grand cycliste néerlandais des années 80 portait des lunettes avec des verres percés de plusieurs trous minuscules.
Le meilleur moyen, expliquait-il, pour empêcher la buée de se former.
Le meilleur moyen de vite avancer.
Le plus sûr moyen de ne pas tomber.
Mais où ai-je donc mis ma vrille ?
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dimanche 10 novembre 2013

La chronique du blédard : Quand la laïcité à la française s’invite dans l’entreprise privée

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Le Quotidien d'Oran, jeudi 7 novembre 2013
Akram Belkaïd, Paris
 
On pourrait appeler cela un signal faible. C’est-à-dire une information que l’on détecte à peine parmi des milliers voire des millions véhiculées chaque jour par les réseaux sociaux.  Loin d’être insignifiante, il s’agit d’une alerte qui ne dit pas encore son nom mais qui, dans le même temps, est révélatrice de conflictualités que les médias finiront tôt ou tard par monter en épingle. Cela provoquera alors l’une de ces bruyantes polémiques dont la France a le secret et où les musulmans de ce pays constituent trop souvent le sujet récurrent.
 
Il y a quelques jours, j’ai vu ainsi passer plusieurs textes, ou plus exactement des messages, d’internautes de confession musulmane déplorant le fait que leur employeur ait refusé de leur accorder un ou deux jours de congé pour qu’ils puissent fêter l’Aïd el-Kebir ou bien encore le nouvel an hégirien (*). Ouvrons ici une parenthèse pour signaler cette tendance de plus en plus forte qui consiste à célébrer cette fête en famille, un peu comme s’il s’agissait de trouver un pendant « muslim » au réveillon de la saint Sylvestre. Signalons aussi que cela ne plait guère aux inévitables zélotes et autres contempteurs de bidaâ, ces innovations dites « blâmables ».  Fin de la parenthèse.
 
Dans l’impressionnant flot de commentaires accompagnant ces écrits indignés ou tout simplement amers, le terme d’ « islamophobie » est revenu à plusieurs reprises accompagné par des considérations peu amènes à l’égard des employeurs en particulier et de la France en général. Effectivement, on peut être tenté de voir dans ces refus une nouvelle manifestation de la « musulmanophobie » qui semble ne plus connaître de limites dans un pays bien crispé et que l’on pourrait croire tenté de renouer avec des démons pas si anciens que cela.
 
Bien entendu, chaque cas est unique. Il se peut qu’un patron refuse un jour de congé parce que la charge de travail ne le permet pas. Mais il se peut aussi qu’il considère qu’une fête religieuse non reconnue par le calendrier officiel ne constitue pas un motif d’absence valable. Cela sera peut-être différent le jour où une fête musulmane sera déclarée jour férié mais il ne faut pas trop y compter, les nombreuses suggestions en ce sens ayant été systématiquement ignorées par le pouvoir politique. De son côté, l’employé peut considérer ce refus comme étant un acte discriminatoire à son encontre et une entrave à sa liberté de pratique religieuse. Voilà donc la situation et il ne faut pas être devin pour comprendre que, tôt ou tard, ce type d’affaire va se retrouver exposé sur la place publique ou devant les tribunaux. Des questions fondamentales seront alors posées.
 
L’une d’elles concerne le champ d’application de la laïcité à la française et de son principe de neutralité. Cela doit-il concerner aussi l’entreprise privée et les associations ? Le fait de demander un jour d’absence pour fêter, par exemple, la fin du ramadan constitue-t-il un manquement aux règles de cette laïcité ?  Il n’est pas facile de répondre à ces interrogations et, pour l’instant, l’Etat tout comme l’Observatoire national de la laïcité préfèrent botter en touche car tous deux sont vraisemblablement conscients du caractère hautement délicat de ce genre de problématique.
 
De nombreuses voix se sont néanmoins élevées pour que le gouvernement français se penche sur ce dossier et qu’il légifère au plus vite. Pour elles, il serait urgent d’examiner la question du fait religieux dans l’entreprise privée et d’en tirer des règles identiques à celles qui régissent le secteur public. Et comme c’est souvent le cas dans les débats concernant l’islam, les exemples les plus extrêmes ont été mis en avant pour justifier des lois strictes et refuser toute idée d’accommodement. On évoque ainsi des salariés qui refuseraient de travailler sous les ordres de collègues féminines ou qui créeraient des problèmes d’organisation du travail en s’absentant pour aller prier. De manière plus alarmiste encore, on laisse entendre que l’islamisme militant userait de la liberté d’agir qui lui serait offerte dans l’entreprise privée et le secteur non-marchand pour diffuser ses messages à caractère politique et prosélyte.
 
Ces écarts peuvent poser problème mais ils ne sauraient faire oublier que de nombreuses demandes de salariés de confession musulmane sont des plus raisonnables à moins que l’on considère que le fait de vouloir célébrer l’aïd chez soi est un acte communautariste susceptible de mettre en danger la cohésion de la République… Et, d’ailleurs, qu’amènerait une nouvelle loi si ce n’est la certitude, pour de nombreux musulmans, qu’il leur sera désormais interdit d’exister en tant que tels dans le secteur public « et » privé ? La certitude que l’étau se resserrera encore plus sur eux, les sommant d’abandonner une part de leur identité ?
 
En tout état de cause, la bataille de la place de l’islam dans la société française va de plus en plus concerner le monde de l’entreprise. On en a déjà eu un exemple avec l’affaire de la crèche Baby Loup où une employée s’est vue refuser le droit de porter un foulard. Comment le patronat va-t-il réagir ? Quelles seront les politiques internes mises en place par les entreprises, notamment celles qui emploient une forte proportion de musulmans (centres d’appels, logistique, bâtiment, grande distribution, services aéroportuaires ? Ce débat ne fait que commencer.
 
(*) Le 1er Muharram 1435 coïncidait cette année avec le 5 novembre 2013.
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samedi 9 novembre 2013

Soir de bouclage

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A.B
Un bouclage. De nuit. Ou plutôt, de presque jour.
Granola
thé noir
dattes de Biskra
mandarina 
et Coca Cola
Allons, courage, l'aube est bientôt là
والخدمة بالتفاحة
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jeudi 7 novembre 2013

La chronique économique : Londres, capitale européenne de la finance islamique

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Le Quotidien d'Oran, mercredi 6 novembre 2013
Akram Belkaïd, Paris
 
S’il est un domaine où l’islamophobie n’existe pas, du moins pas de manière visible, c’est bien celui de la finance internationale. On sait que les milliards de pétrodollars amassés par les fonds souverains arabes aiguisent les appétits de tout ce que la planète compte comme banques d’affaires et gérants de fortunes. On sait aussi qu’ils font rêver nombre d’entreprises à la recherche d’actionnaires peu dérangeants et susceptibles de les recapitaliser en un rien de temps. Tout ce beau monde se déplace donc à Doha, Abou Dhabi ou Ryadh pour y tendre la main et plier le genou avec le sourire et un discours des plus conciliants à l’égard de l’islam...
 
La charia « compliance »
 
Mais il y a un autre secteur qui fait l’objet de convoitises et même d’âpres batailles entre poids lourds occidentaux. C’est le cas de la finance islamique, un secteur bien particulier puisque bâti sur le principe d’éviter le taux d’intérêt proscrit par la charia et sur la nécessité de respecter les lois musulmanes dont la prohibition de l’alcool, du porc, de la pornographie et des armes à feu. Longtemps anecdotique, cette activité pèse désormais 1 200 milliards de dollars d’actifs dans le monde et sa croissance annuelle atteint les 20% y compris lorsque le reste de la planète financière est plongée dans la crise comme ce fut le cas en 2008.
 
C’est cet immense gâteau que se disputent de grands centres financiers du Golfe comme Bahreïn – l’un des plus anciens pôles de la finance islamique – et Dubaï, une localisation très peu contraignante en termes de régulation et qui a largement profité des délocalisations en provenance de la City londonienne. A ces deux places s’ajoutent aussi l’Arabie saoudite et, c’est moins connu, la Malaisie. Ce dernier pays est en effet déterminé à rester la capitale mondiale de la finance islamique, objectif qui mobilise à la fois ses banques mais aussi ses autorités. La Malaisie est d’ailleurs le premier émetteur mondial d’obligations islamiques, plus connues sous le nom de « sukuks ». Au passage, on relèvera aussi que ce pays est aussi l’un des leaders planétaires en matière de certification « halal » (l’expression usitée étant « halal compliance ») de n’importe quel produit, qu’il soit financier ou alimentaire.
 
Mais l’Europe aussi veut sa part à commencer par Londres. La capitale britannique vient ainsi de dérouler le tapis rouge à l’industrie de la finance islamique en accueillant la neuvième édition du Forum économique islamique mondial (WIEF). Plus de 1500 participants, plusieurs dirigeants musulmans et la présence du Premier Ministre David Cameron : la Grande-Bretagne tient à faire de sa City, le premier hub européen en matière d’ « islamic banking ». Et l’affaire semble bien engagée même si la ville de Genève devrait garder sa prééminence en matière de (très discrète) gestion de fortunes privées du Golfe ou d’autres pays musulmans y compris ceux du Maghreb.
 
La France hors du coup
 
A l’inverse, et malgré quelques efforts en matière de législation pour autoriser la création de fonds islamiques, la France paraît être hors du coup. La preuve, ce sont les filiales britanniques de ses principales banques qui sont le plus souvent en charge de cette activité. Il n’y a rien d’étonnant à cela. Dans un pays où même les autorités politiques versent dans le discours islamophobe, il est impossible de décliner une stratégie cohérente destinée à séduire les investisseurs et autres acteurs de la finance islamique.
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