Lignes quotidiennes

Lignes quotidiennes
Dernier ouvrage paru : Pleine Lune sur Bagdad : http://pleinelunebagdad.blogspot.fr/

mercredi 20 septembre 2017

E.T et Kant

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Les extraterrestres, s'ils existent, pensent-ils comme nous ou, plus exactement, cherchent-ils à nous repérer (s'ils ne l'ont pas déjà fait) en employant les mêmes méthodes que les humains ?
Le cahier Sciences du quotidien Le Monde (20.09.17) a recueilli l'avis de Jean Schneider, chercheur à l'Observatoire de Paris et créateur du site Exoplanet.eu* :
"C'est toujours anthropomorphique** comme discussion, relève-t-il : cela suppose que les extraterrestres ont les mêmes concepts scientifiques que nous [les terriens]. Or, Kant explique que les concepts ne résultent pas des observations mais de notre esprit. Avec notre esprit, nous avons construit un monde, mais qui sait ce que d'autres civilisations ont imaginé ?"
* : site qui référence à ce jour 3 700 planètes hors de notre système solaire, la plupart découvertes par la NASA avec son télescope spatial Kepler.
** : attribution de caractéristiques du comportement, du raisonnement ou de la morphologie humaine à d'autres entités.
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LES MIDIS DE L'IREMMO JEUDI 28 SEPTEMBRE - 12h30-14h

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LES MIDIS DE L'IREMMO
JEUDI 28 SEPTEMBRE - 12h30-14h
Pleine lune sur Bagdad : des nouvelles du monde arabe
Rencontre avec :
Akram Belkaïd, journaliste et écrivain algérien. Collaborateur d’Orient XXI, du Monde Diplomatique, d’Afrique Méditerranée Business et du site Maghreb émergent. Il est aussi chroniqueur au Quotidien d’Oran. Il a publié plusieurs ouvrages dont notamment Être arabe aujourd’hui (Carnets Nord, 2011), Retours en Algérie, (Carnets Nord, 2013). Pleine lune sur Bagdad est son premier recueil de nouvelles.
Modération : Dominique Vidal, journaliste et historien.

Présentation de l’éditeur
Le 20 mars 2003, par une nuit de pleine lune, les États-Unis d’Amérique et leurs alliés déclenchent l’invasion de l’Irak pour renverser le président Saddam Hussein et son régime.
Au même moment, de Bagdad à Casablanca, de Gaza, Tunis, Washington à Paris, des destins basculent, des drames se nouent à huis-clos.
Deux contrebandiers s’enfoncent dans le Najd saoudien, un couple de Koweïtis se retrouve face à ses démons, des amis récitent des vers dans une vieille demeure de Damas, un chirurgien algérien évoque la guerre, un commando mène un coup de force à Beyrouth tandis qu’un chauffeur de taxi jordanien et ses passagers font une bien étrange rencontre dans le désert irakien.
Au fil de quatorze nouvelles, l’écrivain et journaliste Akram Belkaïd revient à sa façon sur un moment clé de l’histoire du Moyen-Orient et, plus particulièrement, de l’Irak. Des textes indépendants mais liés par une unité de temps et irrigués par la puissance évocatrice de la poésie arabe.
 
Participation de 8€*
(*5€ pour les étudiants et demandeurs d’emploi)

mercredi 13 septembre 2017

La chronique du blédard : Des figues en avril, ou le récit d’une chibaniya

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Le Quotidien d’Oran, jeudi 14 septembre 2017
Akram Belkaïd, Paris

Dans les récits à hauteur d’homme à propos de l’immigration maghrébine en France, la figure de la mère est souvent marginale. On parle des pères, partis de leur pays pour offrir leurs bras à un pays où ils ont trimé dur. On évoque, de plus en plus souvent, car actualité oblige, les enfants qui ont grandi sur une terre que l’on continue, d’une manière ou d’une autre, à présenter comme n’étant pas la leur. Une terre à laquelle ils devraient sans cesse mériter de pouvoir appartenir… Et puis, il y a ces mères dont on a du mal à imaginer les chocs du vécu. Le passage du bled, avec ses règles, ses lois, ses solidarités et ses contraintes, à l’inconnu, au violent. Au déracinement et au confinement. Ces mères sont présentes dans les discussions et les souvenirs. Rares sont celles qui sont « le » sujet même si l’on garde toujours en tête la partie qui leur est consacrées dans la trilogie « Mémoires d’immigrés » de Yamina Benguigui.

Le journaliste Nadir Dendoune a décidé de rendre hommage à sa mère (*). Un documentaire de cinquante-cinq minutes sous la forme d’un huis clos intimiste où prime la parole, en langue kabyle saupoudrée de quelques mots de français et d’arabe derja, d’une mère arrivée en France à la fin des années 1950. Une Yemma emblématique de ces femmes de l’Algérie profonde, rurale, qui ont traversé la Méditerranée. Une vaillante, fière d’avoir élevé ses enfants dans un environnement inconnu, pour ne pas dire hostile, qu’elle a peu à peu assimilé. Faire la cuisine, sortir, aller dans les endroits où l’on trouve des vêtements pas trop chers mais corrects. En un mot, s’aventurer au dehors. C’est quelque chose qui a toujours fasciné le présent chroniqueur. Comment des gens non-instruits (elle avoue continuer à essayer d’apprendre à lire) déploient des sommes d’efforts et d’imagination pour comprendre, déchiffrer et, surtout, apprivoiser l’inconnu. Souvenir de ce vieux tunisien, rencontré à la fin des années 1970 dans une station de métro. Un incident sur la ligne l’obligeait à prendre des correspondances inhabituelles, différentes du trajet routinier qu’il avait mémorisé. Mais il s’en sortait, notamment grâce aux couleurs des lignes et aux discussions précédentes avec d’autres immigrés.

Cuisine, vaisselle, nettoyage du sol (« une fois par semaine mais avant, quand il y avait les enfants, c’était une fois par jour »), café du matin ou de l’après-midi : on suit donc « Oum Nadir » dans son petit appartement, au son de l’incontournable Slimane Azem et de ses paroles sur l’exil et la nostalgie (« loin de toi [l’Algérie] je vieillis ») et au fil de digressions diverses où s’expriment l’humilité, la sérénité mais aussi une foi tranquille. Si elle parle de ses prières à faire, c’est sans insistance. Face à un jeu télévisé, elle avoue en appeler au Créateur pour qu’il aide les candidats à l’emporter. « Fille de la montagne » où elle gardait les chèvres, elle évoque avec pudeur et retenue le retour impossible au pays brisé par les « corrompus ». Le pays où des terrains ont été achetés, où une maison a pourtant été construite, château en Kabylie où se projetaient les rêves d’un mari désormais en maison médicalisée. Un époux et père ayant perdu la mémoire à qui elle rend visite tous les jours parce que, contrairement aux hommes à qui il arrive « d’abandonner leurs femmes », une épouse, selon elle, ne laisse pas tomber celui avec qui elle est liée depuis plus de soixante ans…

Retour impossible au pays, donc, et ces mots qui laissent songeurs. « Nous devons vivre sur la terre des Français. Que Dieu nous pardonne. » Quand elle est intériorisée, la sensation d’altérité est toujours plus forte que la satisfaction d’avoir pu construire quelque chose. Pour les enfants nés en France, la question de l’appartenance ne devrait pas se poser, mais pour leurs parents venus d’ailleurs, c’est une autre affaire. C’est ce qu’a d’ailleurs relevé Nadir Dendoune lors d’un débat après la projection de ce documentaire dans une salle du musée de l’immigration, affreux bâtiment (opinion subjective) dans le pur style Art déco construit, on ne cessera jamais de relever l’ironie de la chose, pour l’exposition coloniale de 1931.

Pour celles et ceux qui connaissent Dendoune et ses provocations sur les réseaux sociaux (il n’y a pas que ça, il y aussi de courageuses prises de positions et des engagements en faveur notamment de la Palestine), il y a un certain plaisir à entendre quelques saillies ironiques de la part de sa maman. Des yeux rieurs, un sourire espiègle et des « tu comprends ce que je viens de dire ? » Le fils se sent alors obligé d’affirmer qu’il comprend le kabyle. Affirmation qui, allez savoir pourquoi, provoque quelques rires dans la salle... On aime aussi l’origine du titre du documentaire. Cela concerne l’Australie et les figues de barbarie, fruit incontournable dans l’imaginaire algérien, notamment kabyle, mais on n’en dira pas plus.

Si vous en avez l’occasion, prenez une heure et écoutez cette vieille dame parler. Car, finalement, c’est aussi une histoire de solitude que nous montre Nadir Dendoune. Une histoire de daronne, non, plutôt de chibaniya, un mot que l’on aimerait voir aussi connu que chibani, son masculin désormais entré dans le langage courant.

lundi 11 septembre 2017

Expulsion de Moulay Hicham de Tunisie

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L'expulsion de #Tunisie du prince Moulay #Hicham casse l'idée que #Tunisest la seule capitale arabe où il n'y a aucune #censure à craindre et que c'est le seul endroit (dans le monde arabe) où l'on peut organiser n'importe quel type de colloque, rencontre, y compris sur des sujets épineux.
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Dormir

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Photographie : Akram Belkaïd - Septembre 2017

"On est libre quand on dort" - Camille Desmoulins

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jeudi 7 septembre 2017

Algérie ou le cycle infernal

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L'histoire algérienne ne semble être qu'une affaire de cycles et d'éternel recommencement. 
1985-1986, choc pétrolier dû à la rivalité entre l'Iran et l'Arabie saoudite. Soudain, dans la presse algérienne (très contrôlée), le mot "crise" fait son apparition. Les (sempiternelles) réformes en projet sont abandonnées, le climat politique se durcit, les opposants sont jetés en prison, la dette extérieure est un secret d'Etat, un groupe armé islamiste fait parler de lui, premières émeutes d'envergure à Constantine, les jeunes diplômés, les cadres, tout le monde parle du Canada. La machine folle est lancée.
On connaît la suite.
Les émeutes d'octobre 1988, le coup d'Etat de janvier 1992, et la folie sanglante des années 1990.
La vie politique algérienne, ses turbulences, sont corrélées au niveau du baril d'or noir. Quand les caisses sont vides, quand on reparle du FMI, quand on graisse les moyeux de la planche à billet et que, soudain, la cigale affamée cesse de chanter, l'ajustement se fait de manière brutale. La prospérité tant vantée, "l'émergence" sans cesse clamée, tout cela apparaît sous son vrai jour : du toc, du gaspillage, du festi pour la majorité, du festin pour les filous. Import-import, fortune des bazaris, appartements à Paris pour les uns, des cages à poule de guingois et inachevées pour les autres,.
Qui va payer la facture ?
D'une manière ou d'une autre, comme lors des années 1990, le peuple payera l'addition.
Deux, trois ou quatre fois plus cher.
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La chronique du blédard : Ici, là-bas ou ailleurs ?

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Le Quotidien d'Oran, Jeudi 7 septembre 2017
Akram Belkaïd, Paris

Arrive un moment où n’importe quel membre de la diaspora algérienne se pose la question suivante : suis-je désormais d’ici, comprendre le pays d’accueil, ou suis-je toujours et encore de là-bas, autrement dit le bled ? Il ne faut pas se tromper, ce genre de questionnement vient très vite. Il n’attend pas que l’on passe deux décennies de l’autre côté de la Méditerranée, de l’Atlantique ou de la mer Rouge pour venir tourmenter l’esprit.

En cette ère d’omniprésence des réseaux sociaux, l’actualité algérienne est un puissant catalyseur et stimule ces réflexions insistantes. Les petites habitudes que l’on prend, la fluidité quotidienne  dans les transports, les démarches administratives ou tout simplement le travail ((fluidité certes relative mais réelle en comparaison de la réalité algérienne) contribuent aussi à renforcer la part de l’ancrage dans le sol éloigné en opposition à la nostalgie, le sentiment d’exil, le désarroi face à la montée de l’islamophobie et de l’extrême-droite, autant de sentiments qui entretiennent la possibilité, fut-elle encore hypothétique, d’un retour à la terre natale.

La fin de l’été et la rentrée, avec ses tensions et ses éteignements de passion, de vigueur ou de sérénité, est une période propice à ce genre d’introspection. Cela vaut pour nombre d’Algériens qui ont passé une partie de leurs vacances au pays. Et cette année, il se passe quelque chose d’étrange. De mémoire de zmigri, je n’ai jamais assisté à un tel désenchantement, à une telle fatigue morale. D’habitude, dans le large cercle d’amis et de relations algériennes, début septembre est l’occasion de parler du bled, de faire l’inventaire de ce qui va et de ce qui ne va pas, de partager quelques bons et rares produits venus de là-bas.

Cette fois-ci, l’accablement est presque général. Certes, quelques-uns s’en sont retournés le cœur gros et la larme facile, abandonnant les leurs, la plage de Tichy ou d’Azzefoune, regrettant déjà les veillées familiales dans quelques villages surplombant la vallée de la Soummam. Mais à dire vrai, la majorité s’en est revenue morose d’Alger, Oran, Batna ou Annaba, certains jurant que l’année prochaine, ils ne se feront plus avoir, qu’ils iront ailleurs, en Turquie, en Tunisie ou en Croatie, histoire de se détendre vraiment et de ne pas reprendre le chemin du travail avec le cafard. Bref, un été rugueux.

Un ami, ancien camarade de lycée, me parle d’un été comparable à celui de 1988, prélude aux émeutes d’Octobre. Deux mois d’ennui, de canicule, de feux de forêts, de rumeurs à propos d’une rentrée sociale et politique de tous les dangers. Un été d’augmentation de prix, de plages bondées et « gourbisées ». Un autre, n’a pas aimé les dernières semaines, les moutons partout, dans les rares espaces verts de la capitale, dans les balcons. Une capitale où le manque d’hygiène et de civisme semble être devenu la norme. Et ne parlons pas de ces derniers jours marqués par un abattement général qui ne peut s’expliquer uniquement par l’élimination de l’équipe nationale de football ou par le spleen post-bombances de l’Aïd.

Bref, retour avec un « digôutage » total. Il faut bien sûr se garder de faire la moindre analyse générale mais ce désenchantement, parfois cette colère, est un signal faible à prendre en compte. Il dit, d’une certaine manière, même s’il n’y a rien de nouveau à ce sujet, que la situation au pays n’est pas bonne, qu’elle empire même. Dans les familles, l’argent commence à se faire rare, les jeunes veulent partir, et le sentiment d’impuissance et de gâchis fait partie des récits de vacances. « A partir de janvier, je commence à compter les jours en attendant l’été. Une fois sur place, je compte les jours, effrayée à l’idée que mon vol retour soit annulé ou décalé » me confie avec un brin d’amertume une professeure des écoles, pourtant wanetoutriste jusqu’au bout des ongles. Et de noter que le premier article qu’elle a lu en rentrant en France concernait « quelque chose comme les dangers du communautarisme musulman. »

En clair, on rentre de là-bas un peu (ou très) malheureux et, ici, il ne faut guère de temps pour se prendre la réalité en face. Dans le quotidien Libération un éditorial plutôt bien inspiré (« Obsession islam », 5 septembre), Laurent Joffrin évoque avec un beau rappel littéraire, l’omniprésence médiatico-islamophobe des Finkielkraut, Bruckner, Ferry et Zemmour, rejoints depuis quelques temps par Jacques Julliard (qui tombe enfin le masque) : « La Toinette de Molière, se moquant des médecins, répondait invariablement : ‘le poumon !’ au malade imaginaire. Considérant les maux qui affectent la France, ces Diafoirus de l’identité n’ont qu’un seul diagnostic : ‘les musulmans !’ »

Grâce à Macron et à ses « réformes », la rentrée sociale s’annonce très tendue. Dans ces circonstances, toute diversion médiatique sera la bienvenue. Gageons que les dits Diafoirus et leurs compères vont encore sévir (il se trouvera bien un thème d’actualité pour le donner du grain à moudre). Et ainsi, à l’accablement « made in bled » s’ajoutera le ras le bol (et l’inquiétude qui va avec) du « made in Hexagone. » De quoi perturber la réflexion laquelle aboutit à une bien étrange conclusion : où trouver mieux qui’ici ou là-bas ?

La chronique du blédard : Les films malheureux

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Le Quotidien d’Oran, jeudi 31 août 2017
Akram Belkaïd, Paris

La définition donnée en titre n’est peut-être pas la plus appropriée. Elle peut induire en erreur. Mais elle dit, d’une certaine manière, ce que les films concernés peuvent provoquer comme conséquences regrettables (et durables), à l’image de mots que l’on prononce en les regrettant immédiatement. Le premier de ces films est en fait une trilogie devenue « culte », pour reprendre l’expression obligée. Il s’agit du Parrain de Francis Ford Coppola (d’après un roman éponyme de Mario Puzo). Plusieurs articles attestent qu’il fut l’un des films préférés de feu Saddam Hussein, l’ancien dictateur irakien. On dit aussi que Xi Jinping, l’actuel président de la République populaire de Chine en est un fan absolu. De manière régulière, on apprend que tel ou tel grand de ce monde, y compris des dirigeants de démocraties – ou supposées telles – se repassent régulièrement la saga des Corleone.

Des milliers d’articles ont été publiés pour expliquer le succès du Parrain. Les ingrédients suivant sont souvent cités : la trame, le procédé narratif, la violence entre clans, la récurrence de la vengeance comme motivation, la psychologie tortueuse des mafieux, le jeu de Marlon Brando, sa voix impressionnante dans la version française (risible et ridicule dans la version originale), son maquillage, la froideur austère d’Al Pacino et, bien sûr, l’éclairage du film avec notamment le clair-obscur qui accompagne les principaux personnages. Mais ce qui donne à cette histoire de voyous et de mâles dominants son attrait chez les puissants c’est qu’elle traite avant tout du pouvoir absolu. La règle est simple : Le Parrain ordonne et son entourage obéit sans discuter. Le traître est abattu sans aucune autre forme de procès. Le récalcitrant se voit proposer « une offre qu’il ne peut refuser » ou trouve une tête de cheval dans ses draps satinés pour comprendre qu’il a intérêt à filer droit. (pour la petite histoire, la tête était réelle et l’acteur l’ignorait ce qui lui arracha un superbe cri)

Autour du Parrain, ce n’est que respect et bustes penchés. Du consigliori (irlandais ! Ce qui va à l’encontre de la tradition mafieuse) au simple « soldat », l’obéissance et la soumission sont totales. Le pouvoir s’exprime dans sa forme la plus directe et la plus brutale : il est vertical. Comment s’étonner ensuite que des tyrans s’identifient à ce personnage ? Le Parrain demeure ainsi une référence pour tout ce que le monde compte comme despotes ou, tout simplement chef de bande criminelle. Et cette image d’une mafia efficace et redoutable que véhicule la trilogie de Coppola perdure. Cela fait maintenant plus de quatre décennies que le cinéma et, plus récemment, les séries télévisées, la renforcent. Qu’il s’agisse des Soprano (aussi tragi-comiques soient-ils) ou du clan Barksdale – (Stringer) Bell (The Wire), la figure tutélaire de Don Corleone n’est jamais loin.

Pour dire les choses autrement, à ce jour, il n’existe pas de film ou de série à forte audience ayant réussi à dévaloriser, voire à désacraliser, l’aura prestigieuse qui entoure Le Parrain et, donc, la mafia. Même la série Gomorra qui se déroule dans les bas-fonds de Naples avec pour fil conducteur les affrontements sanglants entre plusieurs clans de la Camorra (adaptation du livre éponyme de Roberto Saviano qui vit désormais sous protection policière aux Etats-Unis) n’échappe pas à cette règle. Certes, dans cette fiction qui est une véritable réussite italienne (ne serait-ce que parce qu’elle ne singe pas les séries américaines), on est loin de l’ordre et de la hiérarchie figée imposés par les Corleone. Ici, on s’entretue pour un mot de trop, les jeunes ne respectent plus les anciens et les flinguent pour quelques pans de territoire de revente de drogue. Mais chaque chef de clan ou de bande joue à être un parrain.

Le résultat est que l’on ne sait plus à Naples, comme ailleurs, qui des vrais mafieux ou des personnages de la série cherchent à ressembler à l’autre. Et si l’une des motivations du programme est de montrer, voire de dénoncer, la réalité, on se rend compte qu’il fait finalement l’inverse en renforçant la triste réalité. En l’exacerbant même. Comme avec Le Parrain, des vocations naissent avec Gomorra. Ce n’est d’ailleurs pas une surprise de voir que le rap italien mais aussi français ou espagnol s’inspirent de cette série, célébrant ses personnages, y compris les plus ambigus, insistant sur la violence des rapports humains, la brièveté des existences dans les quartiers populaires minés par la drogue et, surtout, portant au pinacle la figure du grand chef tutélaire, violent et sans pitié aucune. « La démocratie, ça ne marche pas » dit le chef de clan Pietro Savastano pour signifier la fin d’une expérience de « coopérative » presque égalitaire entre bandes spécialisées dans la vente de drogue.


Gomorra, ses personnages, sa musique sont même en train de s’imposer comme un référentiel majeur pour une grande partie de la jeunesse des quartiers marginalisés en Europe. Il est encore trop tôt pour en juger, mais il est possible qu’elle détrône un jour l’incontournable Scarface de Brian de Palma (1984, scénario d’Olivier Stone). Cette histoire d’un délinquant cubain expulsé par Castro vers la Floride au début des années 1980 et devenu un grand trafiquant de drogue, ne cesse de fasciner « les quartiers ». Attitudes, gestuelle, répliques (« j’ai des mains faites pour l’or et elles sont dans la merde »), habillement : Tony Montana (Al Pacino) est le « vrai » parrain même si l’histoire se termine mal pour lui. Que des millions de jeunes à travers le monde continuent de s’identifier à ce personnage ne cesse d’intriguer sociologues et journalistes. Loin de déprécier cette carrière criminelle, le film en a fait un sujet d’admiration pour ne pas dire de vénération. C’est en cela que Scarface, comme Le Parrain, est un film malheureux.