Retours en Algérie

Retours en Algérie
dernier ouvrage paru (Carnetsnord) lien : http://retours-en-alg.blogspot.fr/

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vendredi 31 juillet 2015

Alexandre Dumas, les criminels, la science et l'athéisme

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"Il avait commencé, comme c'est l'usage en particulier et en politique, par corrompre les idées de la marquise et la détourner de la religion, pour la disposer au crime. Le marquis était un de ces libertins si rares dans ce temps, moins malheureux qu'on n'a dit, qui avaient le dernier mot de la science en fait d'athéisme. Il est à remarquer que les grands criminels de cette époque, Sainte-Croix par exemple, et Exili, le sombre empoisonneur, ont été précisément les premiers incrédules, et qu'ils ont devancé les savants du siècle suivant dans la philosophie aussi bien que dans l'étude exclusive des sciences physiques, auxquelles ils demandèrent d'abord des poisons. La passion, l'intérêt, la haine combattirent pour le marquis dans le coeur de Mme de Bouillé ; elle donna les mains à tout ce que M. de Saint-Maixent voulut".

in, La Comtesse de Saint-Géran
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La chronique du blédard : Les dérives d’Erdogan

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Le Quotidien d’Oran, jeudi 30 juillet 2015
Akram Belkaïd, Paris
 
En 2002, la victoire électorale du Parti de la justice et du développement (AKP ou, Adalet ve Kalkinma Partisi) a ouvert un nouveau chapitre dans l’histoire moderne de la Turquie. Dans un contexte économique et financier difficile, les réformes mises en place par la formation islamiste, ou islamo-conservatrice, ont contribué à doper la croissance et à améliorer le niveau de vie général au point qu’elles sont devenues une référence à suivre pour d’autres pays émergents. Dans le même temps, cette prospérité a été accompagnée par d’importants changements, l’un d’entre eux étant le retrait progressif de l’armée du champ politique. Les dirigeants de l’AKP ont ainsi tiré profit des négociations, certes difficiles et incertaines, en vue de l’adhésion de la Turquie à l’Union européenne (UE) pour moderniser une partie des structures politiques et économiques de leur pays. Enfin, forte d’un prestige retrouvé, Ankara renouait de manière spectaculaire avec le monde arabe, Recep Tayyip Erdogan, alors Premier ministre, évoquant alors un retour de « l’Histoire à son cours normal ».
 
Treize ans plus tard, la donne a complètement changé. Le « modèle turc » - peut-être trop vite consacré comme source d’inspiration possible pour les pays arabo-musulmans – est en train de battre de l’aile miné par un autoritarisme de plus en plus inquiétant. En décidant de mettre fin au processus de paix avec le Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK ou Partiya Karkerên Kurdistan) et en étendant aussi la répression contre de multiples forces politiques turques, pourtant légales, le président Recep Erdogan vient de démontrer qu’il ne reculera devant rien pour renforcer son pouvoir personnel. En effet, la principale grille de lecture des récents événements en Turquie concerne avant tout la politique intérieure de ce pays. Pour mémoire, le 7 juin dernier, l’AKP, bien que vainqueur du scrutin législatif, n’a pu obtenir la majorité absolue à la Grande Assemblée nationale de Turquie. Un revers de taille pour Erdogan dont l’un des objectifs est d’étendre ses prérogatives en tant que président de la république. Un changement qui passe par une révision constitutionnelle que l’AKP ne peut mettre en place qu’en disposant du contrôle des deux tiers du Parlement.
 
Le 7 juin, l’ambition ultra-présidentielle d’Erdogan a été contrée par deux faits majeurs. Le premier est la montée en puissance du parti d’action nationaliste (MHP ou Milliyetçi Hareket Partisi) fondamentalement opposé au processus de paix entamé en 2012 entre Ankara et le PKK via des négociations avec le leader kurde emprisonné Abdullah Öcalan. Le second est l’émergence du Parti démocratique des peuples (HDP ou Halkların Demokratik Partisi) qui a fait son entrée pour la première fois au Parlement. A l’origine pro-kurde, cette formation progressiste, très populaire au sein de la jeunesse turque, entend représenter toute la société y compris ses minorités qu’elles soient ethniques, religieuses voire sexuelles. S’inscrivant dans la foulée du mouvement protestataire de l’été 2013, cette coalition de plusieurs partis et association de gauche est souvent qualifiée de « Syriza turque ».
 
En s’en prenant au PKK mais aussi au HDP, Reccep Erdogan entend donc faire coup double. D’abord, il envoie un message de séduction aux nationalistes en leur assurant qu’il n’y aura jamais d’Etat kurde et que même une autonomie du sud-est du pays dans le cadre d’une décentralisation telle que souhaitée par le PKK n’aura pas lieu.  Ensuite, il se débarrasse d’une formation politique, en l’occurrence le HDP, qui lui a coûté de précieuses voix.  Car le scénario qui est en train de se dérouler est clair comme de l’eau de roche. Assuré de l’inertie complice de ses alliés occidentaux – lesquels ont besoin de la Turquie dans la lutte contre l’Organisation de l’Etat islamique (EI) et contre le régime de Bachar al-Assad -, Erdogan entend faire interdire le HDP et ses composantes et les empêcher ainsi de se présenter aux législatives anticipées qui vont certainement avoir lieu à l’automne prochain. Des législatives qui, si elles donnent la majorité absolue à l’AKP, ouvriront donc la voie à la mise en place d’un régime présidentiel… Selahettin Demirtas, président du HDP ne s’y est d’ailleurs pas trompé en déclarant  que le seul délit de son parti « c’est d’avoir fait 13% [des suffrages] aux dernières élections ».
 
La répression, car c’en est une, contre le HDP s’explique aussi par le fait que ce parti représente tout ce qu’Erdogan déteste en terme de valeurs et d’orientations politiques. Idées de gauche, engagement écologique (comme lors de la défense du Parc Gazi à Istanbul en 2013), défense des minorités, et opposition à l’alliance avec l’Organisation du Traité atlantique (Otan) et les Etats-Unis : tout cela ne correspond pas à la vision conservatrice et religieuse d’Erdogan. Pendant longtemps, le leader de l’AKP a donné l’impression d’être partisan du pluralisme et de la démocratie même si, à propos de cette dernière, il a déclaré un jour qu’elle était « comparable à un bus qui finit toujours par s’arrêter quelque part ». Aujourd’hui, il reste tout de même à savoir si cette dérive autoritariste est soutenue par les membres de l’AKP ou si elle est le résultat d’une ambition personnelle dévorante.
 
Cette mise en perspective en matière de politique interne turque permet donc de mieux appréhender l’autre « virage » récent de la Turquie autrement dit sa décision de s’attaquer (enfin) à l’organisation de l’Etat islamique. Bombardements aériens et création annoncée d’une « zone protégée » avec le concours des Etats-Unis ont donné à penser qu’Ankara considère désormais que la priorité n’est plus la chute du régime d’Assad mais bien la lutte contre l’EI. Autant le dire, la réalité de ce recentrage reste à prouver. Jusqu’à présent, la stratégie turque a surtout consisté à empêcher que les Kurdes de Syrie, alliés au PKK, ne contrôlent de trop grands territoires cela quitte à « ménager » l’EI jugé, il y a encore quelques jours, comme indispensable pour l’affaiblissement d’Assad. Officiellement, c’est l’attentat suicide dans la ville de Suruç qui, le 20 juillet dernier, a coûté la vie à 32 personnes (dont de nombreux jeunes de gauche engagés dans un mouvement de solidarité avec la population de Kobané ou Ayn el-Arab), a changé la donne et mis fin à l’indulgence (coupable) de la Turquie à l’égard de l’EI. Mais seul le temps confirmera ce changement. En attendant, la Turquie s’en retourne à pas rapide vers les périodes de fer, celles où la gauche et les mouvements kurdes étaient impitoyablement persécutés.
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jeudi 23 juillet 2015

Wanetoutrisme : essai de définition

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Wanetoutrisme : terme désignant le chauvinisme nationaliste exacerbé des Algériens. Chauvinisme qui s'exprime notamment dans les stades lors des matchs de football par le fameux slogan "one-two-three, viva l'Algérie".
Le wanetoutrisme n'admet aucune critique à l'encontre de l'Algérie et considère que ce pays est le meilleur du monde dans tout (et que s'il ne l'est pas, c'est la faute aux complots étrangers).
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La chronique du blédard : Alerte, revla l’Sarko !

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Le Quotidien d’Oran, jeudi 23 juillet 2015
Akram Belkaïd, Paris
 
Pétard et sidération : il est de retour… Certes, on ne l’a jamais oublié depuis sa fessée électorale lors de la présidentielle française de mai 2012. De manière régulière, au fil de meetings et de déclarations intempestives au sujet de tout et, surtout, de n’importe quoi, il s’est rappelé à notre bon souvenir, avec sa syntaxe approximative, son parler plus « vulgos » que populo et ses multiples déboires judiciaires dont on peine désormais à établir le nombre exact. Il y a quelques jours, lors d’une visite au ton très paternaliste en Tunisie, Nicolas Sarkozy époux Bruni s’est donc permis quelques digressions à propos de l’Algérie et de son avenir. Un « sujet » de préoccupation, selon lui, notamment pour la stabilité de la Tunisie.
 
Comme l’a noté le journaliste Mohamed Saadoune dans un billet au vitriol, il est évident que ce genre de propos relève de plusieurs  motivations (*). D’abord, l’envie de faire plaisir aux Tunisiens – notamment aux reliques de l’ancien régime qui, hélas, mille fois hélas, se sentent pousser des ailes en ce moment - en disant du mal de l’Algérie. Un calcul – stupide voire naïf – destiné aussi à glaner quelques sympathies chez les binationaux franco-tunisiens. Ensuite, filer un coup de main électoraliste à Christian Estrosi, son pote bac moins quinze qui peine à convaincre certains électeurs en région Provence Alpes Côtes d’Azur (PACA) de ne pas voter Front National aux prochaines régionales. Et, cerise sur le gâteau, se faire plaisir en se défoulant sur un pays que Sarkozy n’a jamais porté dans son cœur.
 
Cette péripétie est un avant-goût ce qu’il va falloir subir au cours des prochaines semaines et des prochains mois. L’oscillant de l’épaule va s’emparer du micro, des caméras, des écrans et des colonnes. Ministre du verbe et de l’interjection, il va monopoliser la parole et nous infliger des « ben moi, j’veux vous dire que moi je pense que » à la pelle. Il y aura des sorties qui, à chaque fois, seront destinées à cliver, à provoquer, non pas le débat, mais le buzz, ce fracas insupportable qui empêche tout recul et toute réflexion. Cela avec la complicité de ces journalistes dits politiques, toujours prompts à traquer la petite phrase plutôt qu’à se plier à la vérification systématique des discours pour débusquer les élucubrations et les mensonges électoraux. Nous allons donc subir les propos les plus invraisemblables, les clichés les plus éculés et gageons qu’il fera encore mieux que son tristement célèbre discours de Dakar sur l’homme africain qui ne serait pas entré dans l’Histoire (discours pestilentiel qui n’avait pas empêché son élection en 2007). En un mot, la campagne électorale pour 2017 est lancée et elle ne sera pas ragoutante.
 
Le pire dans l’affaire, c’est que l’ancien copain de Kadhafi – ah, cette tente plantée en plein huitième arrondissement de Paris – risque bien de l’emporter. En effet, François Hollande qui ne pense qu’à une seule chose, sa réélection, va certainement payer sa socialo-traîtrise, son lâchage de la Grèce mais aussi ses sympathies néoconservatrices et son soutien appuyé aux bombardements israéliens de Gaza en juillet 2014. Autant de manquements impardonnables qui pousseront, en cas de deuxième tour Sarkozy-Hollande, nombre d’électeurs de gauche à préférer la pêche ou l’émission de Drucker à un passage par l’isoloir. Faudra-t-il se résoudre à voter Hollande pour empêcher le retour du prétendu lecteur de Roland Barthes (prononcer comme lui Barthesss) ? En ce qui concerne le présent chroniqueur la réponse est évidemment non mais c’est une autre histoire.
 
En tous les cas, pauvre France et pauvre droite. En arriver là… Mais revenons à l’Algérie. Ce serait mentir que de ne pas reconnaître que l’Algérie est bien un sujet de préoccupation. Certes, Sarkozy ferait mieux de s’occuper de ses propres histoires et personne ne peut nier qu’il a manqué à la plus élémentaire des corrections et des pratiques diplomatiques en évoquant de la sorte un pays dont la Tunisie a grand besoin en ce moment… Mais les choses seraient bien plus simples si l’Algérie ne prêtait pas tant à la critique et à l’inquiétude, à commencer par celle de ses enfants qu’ils y vivent ou non. La mort récente de plusieurs jeunes conscrits du service militaire lors d’une énième attaque du « terrorisme résiduel » a provoqué un immense choc au sein de la société mais aussi de la consternation et de la colère face à l’attitude désinvolte des autorités et des médias officiels face à cette tragédie.
 
Cela fait des années que la sonnette d’alarme est tirée. Malgré les déclarations officielles, malgré les ravages profonds du « wantoutrisme » (**) prompt à faire croire que le monde entier comploterait contre l’Algérie (on se demande bien pourquoi…), la vraie menace est interne. Elle réside dans l’absence de prise de conscience quant à l’importance des défis actuels. Réforme en profondeur du système éducatif, rénovation urgente de celui de la santé, changement du modèle économique avec une sortie du tout-hydrocarbures, retour de l’Etat mais aussi décentralisation voire régionalisation, prise en compte des dégâts subis par l’environnement et, enfin, libéralisation de la vie politique : dans tous ces domaines, les progrès, quand ils existent, sont insignifiants. Oui, l’Algérie est bien un sujet de préoccupation et il est dommage qu’un fâcheux comme Sarkozy puisse se permettre de nous le rappeler avec tant de dédain.
 
Et il aura certainement l’occasion de le refaire à l’automne prochain puisqu’il a l’intention de se rendre à Alger. Gageons qu’il sera alors accueilli à bras ouverts, verre de lait, dattes, couscous au miel et « vous serez toujours ‘la’ bienvenue » en prime. Car, là aussi, l’Algérie ne semble guère avoir progressé. Le complexe du colonisé y fait toujours autant de ravages…
 
(*) Le p'tit Sarko, si vulgaire et si peu instruit,s'inquiète de l'avenir de l'Algérie, Al Huffington Post, Maghreb-Algérie, 21 juillet 2015 (un texte où Sarkozy est qualifié de « Danube de l’Esbrouffe » ce que les revues de presse françaises ont évité de mentionner…).
(**) Wanetoutrisme : terme désignant le chauvinisme nationaliste exacerbé des Algériens. Chauvinisme qui s'exprime notamment dans les stades lors des matchs de football par le fameux slogan "one-two-three, viva l'Algérie". Le wanetoutrisme n'admet aucune critique à l'encontre de l'Algérie et considère que ce pays est le meilleur du monde dans tout (et que s'il ne l'est pas, c'est la faute aux complots étrangers).
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jeudi 16 juillet 2015

La chronique du blédard : La Grèce sous tutelle euro-allemande

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Le Quotidien d'Oran, jeudi 16 juillet 2015
Akram Belkaïd, Paris
 
Il est à craindre que la date du 13 juillet 2015 demeure dans les annales de l’histoire européenne comme celle d’un jour de honte et d’infamie. Un jour de vérité aussi où l’Union européenne, ou plus encore, l’Union monétaire européenne, sont apparues sous un même et seul visage, celui du diktat néolibéral et de la haine de la démocratie. Car comment qualifier autrement cet accord que le Premier ministre grec Alexis Tsipras a signé avec un Luger Parabellum collé à sa tempe ? Un accord imposé à la Grèce quelques jours à peine après que son peuple a dit non par voie référendaire à l’austérité…
 
Pour ne pas être exclue de la zone euro et pour bénéficier d’un plan « d’aide » de trois ans, le gouvernement grec s’est vu imposer une longue liste de conditions drastiques. Certaines sont classiques et ressemblent à s’y méprendre aux mesures qui accompagnent habituellement tout plan d’ajustement structurel concocté par le Fonds monétaire international (FMI). Limitation des dépenses publiques, hausse de la TVA, réforme fiscale, allongement de l’âge de la retraite et baisse des pensions : la potion, amère, va continuer de faire des dégâts dans la population grecque mais, de cela, les dirigeants européens, notamment allemands, n’en ont cure.
 
« Une liste d’horreurs », c’est ainsi que de nombreux médias occidentaux, pourtant peu suspects de sympathie pour les idées de gauche du parti Syriza, ont qualifié l’accord du 13 juillet destiné donc à prévenir un « Grexit », autrement dit une sortie de la Grèce de la zone euro. Une liste d’horreurs et, surtout, une sorte de Traité de Versailles où ce pays a été traité comme s’il venait de capituler et qu’il convenait de le punir de la manière la plus dure qui soit pour qu’il ne recommence plus. Recommencer quoi ? Certains diront que ce sont les errements de la Grèce qui méritent punition, notamment le fait d’avoir vécu au-dessus de ses moyens ou d’avoir maquillé ses chiffres afin d’entrer, puis de rester, dans la zone euro (des dérives réelles mais pour lesquelles le parti Syriza n’est pas responsable).
 
Mais, en vérité, ce qui est en jeu dans l’affaire c’est de punir un peuple parce qu’il a « mal » voté. D’abord, en portant au pouvoir Syriza en janvier dernier puis en se prononçant majoritairement contre l’austérité prônée par l’axe Berlin-Bruxelles. Le message est clair. Ce qui arrive à la Grèce aujourd’hui est aussi une mise en garde à l’encontre des Italiens, des Espagnols ou des Portugais, des pays où la colère contre les politiques d’austérité ne cessent de monter. Et ce qui a été signifié à Tsipras durant de longues et éprouvantes négociations c’est qu’il est le Premier ministre d’un pays qui n’est plus souverain. Un pays qui devra privatiser pour 50 milliards d’euros d’actifs non pas pour se développer ou se doter d’infrastructures mais pour rembourser ses créanciers et restructurer ses banques. Le quotidien Bild qui réclamait des Grecs qu’ils vendent leurs îles (à des tour-opérateurs allemands ?) peut enfin pavoiser…
 
Plus grave encore, l’accord prévoit qu’Athènes devra soumettre tout projet de loi relatif à l’économie ou aux finances à ses créanciers avant de le proposer au vote du Parlement (*). Voilà qui permet de mieux nommer les choses. Cela s’appelle une mise sous tutelle ou encore une mise sous protectorat. Cela rappelle l’Egypte ou la Tunisie du dix-neuvième siècle, toutes deux étranglées par la dette avant de perdre leur indépendance. Les temps changent mais les idées réactionnaires perdurent affirmant notamment que certains peuples ne seraient pas dignes d’exercer leur libre-choix. Comment oublier ces articles et ces déclarations racistes – le qualificatif n’est pas trop fort – à l’égard des Grecs tout au long de ces dernières semaines ?
 
Le pire dans l’affaire, c’est que tout le monde sait que ce plan triennal ne servira à rien. La Grèce est dans une situation économique et financière dramatique – avec notamment une dette de 310 milliards de dollars soit 177% de son Produit intérieur brut – qui va mécaniquement gonfler en raison des intérêts. La solution idéale serait une remise des compteurs à zéro, c’est-à-dire un effacement de la plus grande partie de cette dette combinée à des mesures de relance mais aussi de réformes menées par le gouvernement  Tsipras. Ce n’est pas ce qui est envisagé, loin de là, des dirigeants européens comme Wolfgang Schäuble continuant même à plaider pour le Grexit, autrement dit pour que la Grèce soit abandonnée à son sort.
 
Parmi les enseignements de cette grave crise, on peut aussi relever que l’Union européenne ressemble de plus en plus à une chimère. Ses idéaux de fraternité et de solidarité rabâchés à l’envi ne veulent plus rien dire à l’aune de l’humiliation subie par la Grèce. On relèvera aussi que la France, et c’est devenu une habitude, s’est distinguée par d’inutiles gesticulations dilatoires avant de rentrer dans le rang (à l’image de ce qui s’est passé d’ailleurs durant les négociations sur le dossier du nucléaire iranien). In fine, la vraie conclusion de toute cette tragédie, c’est que le vrai patron de l’Europe et de la zone euro -  l’unique patron - c’est l’Allemagne. C’est elle qui décide, impulse et définit les lignes rouges à ne pas franchir. Ce pays qui, en 1953, a bénéficié d’un effacement presque total de sa dette de guerre – y compris celle contractée à l’égard de la Grèce – impose désormais sa loi et sa manière de voir les choses (on relèvera que la gauche allemande n’a guère pris ses distances avec Angela Merkel et Wolfgang Schäuble). Et, en prenant toutes les précautions oratoires qui s’imposent pour prévenir toute accusation de germanophobie, il est impossible de ne pas se dire qu’une Allemagne devenue ivre de sa puissance (économique et politique) est une très mauvaise nouvelle pour l’avenir de l’Europe.
 
(*) Cette chronique a été rédigée quelques heures avant la décision du Parlement grec d’adopter l’accord du 13 juillet 2015.
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dimanche 12 juillet 2015

Keigo Higashino : Le dévouement du suspect X

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C'est une histoire d'amour impossible. De meurtre aussi (pas de meurtre pas de polar...), d'alibi d'une précision mathématique, d'un duel entre deux scientifiques.
Justement, il est aussi question de mathématiques, de problèmes qui ont la forme qu'ils ne devraient pas avoir et cette question essentielle que l'un des protagonistes pose à un autre : "Qu'est-ce qui est le plus difficile : élaborer un problème que personne ne peut résoudre, ou résoudre ce problème ?"
Autre question : la rigueur mathématique permet-elle de réaliser le crime parfait ?
A lire, donc...

samedi 11 juillet 2015

La chronique du blédard : Un TGV nommé arnaque

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Le Quotidien d’Oran, jeudi 9 juillet 2015
Akram Belkaïd, Paris
 
Il est seize heures à Paris. Le hall Méditerranée de la gare de Lyon est envahi par la fournaise et, sur le panneau d’affichage, le quai du train à grande vitesse pour Nice via Marseille n’est toujours pas indiqué. Le TGV 2935 est pourtant censé partir dans quinze minutes mais aucune information n’est donnée. Ce n’est qu’au moment de ce qui aurait dû être le départ prévu qu’une annonce précise enfin aux voyageurs que « rapport à des problèmes dans le nettoyage » (sic) le dit attelage aura un peu de retard. Combien ? Ce n’est pas dit. Il faut attendre en râlant ouvertement ou en rongeant son frein, debout et poisseux dans la chaleur moite. « Avec TGV, ça sent déjà la fête » proclame un panneau de réclame…
 
Une heure et demie plus tard, motrice et voitures démarrent enfin. Dans la voiture numéro 11, on assiste à l’inévitable dispute au sujet des places attribuées. Une jeune femme, la trentaine, s’est installée dans ce que la compagnie appelle un « duo côte à côte», comprendre deux sièges contigus. « J’aimerais voyager avec mon ami » explique-t-elle en minaudant au détenteur de la place, un homme du même âge, en bermuda et tongs. Celui-ci sourit et demande où il doit donc s’installer. « Ma place est juste derrière », répond-elle. Et là, l’autre fait la mine car « derrière » désigne cet espace cauchemardesque de quatre sièges en carré où l’on ne peut bouger ses jambes de quelques millimètres sans toucher son vis-à-vis.  « Désolé, mais non, je préfère garder ma place » dit-il avec fermeté. La jeunette se lève de mauvaise grâce et laisse échapper un « pfff, les abrutis sont vraiment partout… ». Là, on se dit que cela va chauffer (et que l’on tient un sujet de chronique), mais non. Monsieur Bermuda a fait semblant de ne rien entendre. Il s’installe, sort de son sac à dos un ordinateur, un gros casque onéreux et le voici qui regarde le premier épisode de la cinquième saison de Game of Thrones. Attentif, on note que l’ami de la dame grossière est resté silencieux (il finira par se lever et la rejoindre au « carré famille »).
 
Le train file maintenant à grande vitesse, le calme s’est installé dans la voiture, troublé de temps à autre par celles ou ceux, et ils sont nombreux, qui estiment que parler au téléphone – et partager sa vie avec le reste des voyageurs – n’est certainement pas une incivilité. Mais d’autres considérations viennent à l’esprit du présent chroniqueur quand il entend le message suivant : « Bonjour, je suis Claudine votre barista et je vous attends à notre voiture bar où j’aurais le plaisir de vous servir une variété de plats, etc… ». On pense alors au dernier livre de l’écrivain Benoît Duteurtre sur ce qu’est devenu le voyage en train (1). Terminé le temps de la voiture-restaurant, des buffets de gare, de la magie des trains de nuit, de l’ambiance unique de ces lieux auxquels le cinéma et la littérature ont tant aimé rendre hommage (2). Aujourd’hui, les gares, raconte Duteurtre, ressemblent à des centres commerciaux et la SNCF se prend pour une compagnie aérienne comme en témoigne l’élément de langage suivant : ses personnels ne disent plus « ‘la’ SNCF vous souhaite un bon voyage » mais « SNCF vous souhaite… ». Et ses employées de la voiture-bar - qui servent des plats réchauffés (au quinoa !) et d’infâmes breuvages – ont le culot de se présenter comme « baristas », autrement dit de grands spécialistes du café…
 
Le train a dépassé Avignon depuis longtemps quand une annonce provoque un peu d’agitation. « Madame, Monsieur, pour rattraper notre retard et pour arriver dans les temps à Nice, nous vous informons que les passagers à destination de Marseille devront descendre à la gare d’Aix-en-Provence. Ils pourront prendre un autre TGV qui nous suit. Nous vous remercions pour votre compréhension ». Unanimes, les commentaires moquent cette volonté de « SNCF » de tout faire pour ne pas avoir à dédommager les passagers à destination de Nice en raison du retard supérieur à une heure. Un contrôleur passe. A celles et ceux qui lui demandent si le délai d’attente ne va pas être trop long à Aix, il répète que le train qui suit est « juste derrière ». On se lève, on se prépare. On réalise à la dernière minute ou presque qu’un groupe de voyageurs chinois à destination de Marseille n’a rien compris à l’annonce. On leur explique, on leur dit qu’il faut qu’ils descendent absolument à Aix. Ils sont méfiants, semblent peu convaincus – « no Aix, massay, no Aix » répondent-ils aux âmes charitables - mais le contrôleur qui repasse leur confirme la chose. « You go out in Aix to go to Marseille. Take next train, ok ? »
 
On se retrouve donc sur le quai d’Aix-TGV. Le train que l’on vient de quitter n’est pas encore parti. On demande aux employés sur le quai de confirmer qu’un second va bientôt récupérer cette grosse troupe vaguement solidaire et quelque peu remontée. La réponse est positive (soulagement) mais une précision goguenarde provoque un tollé général : le fameux TGV qui suit n’arrive que dans une heure trente… Ça crie, ça se met en colère, ça insulte. En somme, la hachwa en beauté. Alors que le 2935 démarre, l’un des arnaqués tente de s’accrocher à la porte pour le retenir. On le convainc que cela ne sert à rien et qu’il risque juste de se tuer. Les Chinois, eux, ne sont pas très contents, persuadés qu’ils viennent de se faire arnaquer par d’indélicats compagnons de voyage… L’auteur de ces lignes préfère quant à lui profiter du paysage. Au loin, la Sainte-Victoire baigne dans une magnifique lumière orangée et cela suffit à oublier le reste, cet esprit mesquin et cette inclinaison à l’arnaque qui caractérise désormais nombre de pseudo services publics.
 
Nous voici enfin dans le train qui suivait « juste derrière ». Nombre de naufragés se retrouvent dans la voiture-bar où le baristo, barista, baristoto ou baristota – allez savoir comment on dit - termine de nettoyer la cage à poules qui lui sert de kitchenette. Un voyageur lui demande s’il n’y a rien de prévu pour ceux qui viennent de monter et qui viennent de subir un retard de trois heures. Un verre d’eau, une consommation gratuite, juste quelque chose pour montrer que « SNCF » est bien désolée de ce qui nous arrive. L’autre hausse les épaules, dit qu’il n’est pas au courant, qu’il n’a rien à offrir, que « son » train est à l’heure, que du reste, il n’a que faire et que, de toutes les façons, le bar est fermé. En somme, une démonstration en direct de ce qu’est la réalité du service –client dans une compagnie qui, finalement, se prend pour ce qu’elle n’est pas et qui, libéralisation et marchandisation obligent, a oublié ce qu’elle fut.
 
(1) La nostalgie des buffets de gare, Payot.
(2) On peut profiter de l’été pour retrouver cette ambiance en lisant La Maldonne des sleepings de Tonino Benacquista.
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mardi 7 juillet 2015

La chronique du blédard : Grèce, Tunisie : le FMI, ce pyromane

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Le Quotidien d’Oran, jeudi 2 juillet 2015
Akram Belkaïd, Paris

On le donnait pour mort, privé de la plupart de ses moyens de pression, décrédibilisé par son incapacité à prévenir les récentes crises financières. Mais non seulement le cadavre bouge encore mais il semble avoir retrouvé une nouvelle vie et sa forme des années 1980. Il s’agit, bien entendu, du Fonds monétaire international (FMI) lequel est au centre de l’actualité en raison de la crise grecque. Il faut se souvenir que, dans les années 2000, nombreux sont ceux qui se demandaient à quoi allait bien pouvoir servir cette institution tant décriée par les pays en développement.
 
C’était l’époque où de nombreux pays, dont l’Algérie, avaient remboursé – parfois de manière anticipée – leur dette contractée auprès du « grand argentier », expression consacrée et politiquement correcte préférée à celle de « prêteur sur gages » or, en réalité, c’est bien cela qu’est le FMI. Le panorama était alors pour lui déprimant. Aucune crise financière majeure à gérer, des pays jadis fauchés devenus moins demandeurs de capitaux grâce à la forte hausse de la majorité des matières premières, notamment le pétrole, le métaux et les denrées agricoles : le « banquier global » (autre appellation) frisait le chômage technique.
 
Et c’était d’autant plus vrai qu’il faisait aussi face à la concurrence de la Chine en Afrique. Pour mémoire, Pékin a accordé de nombreux prêts à des pays du Continent sans imposer les mêmes exigences en matière de réformes structurelles que l’institution de Washington. Cette dernière a bien protesté, essayé de convaincre les Etats-Unis et l’Europe de faire pression à la fois sur le prêteur et les emprunteurs mais en vain. En Afrique comme en Asie, le FMI avait perdu son monopole. Cela ne veut pas dire que la Chine, et d’autres pays émergents prêteurs comme le Brésil, n’avaient pas d’arrière-pensées (comme la sécurisation des gisements miniers) mais, au moins, n’exigeaient-ils aucune réforme douloureuse de leurs partenaires.
 
Aujourd’hui, la situation a changé. Comme le montre la crise grecque, le FMI s’est trouvé une nouvelle jeunesse et renoué avec ses comportements d’antan : inflexible, arrogant, donnant, sans honte, des leçons au peuple grec en matière de fiscalité – alors que les cadres dirigeants du Fonds ne paient pas d’impôts… - et acculant la Grèce dans les cordes au risque de la faire sortir de la zone euro et de provoquer une réaction en chaine que personne n’est capable de prévoir aujourd’hui. Au passage, on ne peut que déplorer le fait que les Européens ont commis une erreur magistrale en permettant au FMI de participer au premier sauvetage de la Grèce durant la période 2009-2010. C’était faire entrer le loup dans la bergerie alors que les Européens, ou du moins les membres de la zone euro, auraient dû régler cette affaire entre eux. A moins que certaines capitales, dont Berlin, aient voulu qu’un père fouettard extérieur fasse un exemple au sein de la « famille » de la monnaie unique…
 
Les partisans de l’attitude du FMI à l’égard d’Athènes mettent en avant la nécessaire orthodoxie financière. La nécessité pour celui qui s’endette de payer ce qu’il doit et la nécessité pour le Fonds de s’assurer qu’il aura les moyens de le faire (quitte à sabrer dans les budgets de la santé et de l’éducation…). D’autres thuriféraires de « l’institution de Bretton Woods » (appellation fréquente) mettent en avant que le FMI ne peut pas accorder un traitement privilégié à la Grèce sans provoquer la colère d’autres pays qui ont eu affaire à lui. En clair, Christine Lagarde, sa directrice générale, et ses équipes doivent cogner parce qu’elles ont cogné ici et là. Ce ne serait donc pas pour complaire à l’Allemagne que « l’encaisseur global » reste ferme face au gouvernement Tsipras mais pour ne pas provoquer l’ire de l’Argentine ou de l’Indonésie. Qui peut croire à ce genre de fadaise (démentie d’ailleurs par l’ambassadrice d’Argentine en France) ?
 
Soyons clairs, ce qui fonde l’action du FMI, c’est l’idéologie. Et ce qui se joue dépasse de loin la simple équation financière et budgétaire d’un pays qui a longtemps vécu au-dessus de ses moyens et à qui les banques ont prêté sans vraiment réfléchir à ce qu’elles faisaient. Dans ce qui se trame autour de la Grèce, c’est la nécessité de punir un gouvernement de gauche jugé hermétique ou hostile aux thèses néolibérales. C’est jouer le pourrissement pour que, de guerre lasse, le peuple retire sa confiance à ceux qu’il a élu. C’est jouer l’instabilité et, en passant, adresser un message explicite à d’autres peuples européens qui pourraient avoir la mauvaise idée de voter de la même manière. Et l’on sait comment tout cela peut se terminer. Par une grave crise politique voire par une victoire future de l’extrême-droite.
 
Le FMI joue aussi avec le feu en Tunisie. Voilà un pays qui chancelle, où le manque d’amélioration économique renforce la désespérance des jeunes ce qui ne peut qu’alimenter le terrorisme. On le sait, la Tunisie a besoin d’une aide multiforme à commencer par plusieurs milliards de dollars – au moins une dizaine – pour équilibrer les comptes, investir dans les infrastructures et relancer la machine économique. Au lien de cela, le FMI chicane et pérore. Son message est simple : point de réformes structurelles – autrement dit de nouveaux sacrifices pour la population – point d’argent (si peu d’argent, d’ailleurs…). Jusqu’à quand ? Jusqu’à ce que ce pays soit submergé et qu’un régime théocratique s’y installe ? Il est vrai que l’islamisme politique s’accommode fort bien des dogmes néolibéraux…
 
Au milieu des années 1990, le FMI a voué aux gémonies la Malaisie parce que son gouvernement a décidé le contrôle des changes pendant la crise asiatique. Le Fonds s’en est pris ensuite aux politiques économiques de l’Argentine. Deux décennies plus tard, des études pondues discrètement par les économistes de l’institution reconnaissent que cette dernière s’est lourdement trompée. Idem pour l’austérité prônée en Europe de l’Ouest après le choc de 2008 et que le Fonds juge désormais trop radicale. Prenons le pari : dans quelques années, l’un de ses inutiles fonctionnaires viendra nous expliquer que le FMI a manqué de perspicacité dans les dossiers grec et tunisien. Mais il sera peut être trop tard pour la démocratie…
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lundi 29 juin 2015

La chronique du blédard : Giscard et la grande expulsion


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Le Quotidien d’Oran, jeudi 25 juin 2015
Akram Belkaïd, Paris

Il est parfois des informations matinales qui laissent pantois, qui influent négativement sur le reste de la journée et qui renforcent le sentiment de malaise par rapport à l’air du temps hexagonal. Lors de son passage dans la matinale de France Inter, le 23 juin, l’historien Patrick Weil est revenu sur un épisode historique bien peu glorieux qu’il mentionne dans son  dernier ouvrage (*). Il y raconte que Valery Giscard d’Estaing, alors président de la république, avait décidé une expulsion massive de travailleurs immigrés algériens afin de lutter contre le chômage. Une décision qui aurait nécessité la dénonciation des accords d’Evian (1962) dont une partie des dispositions concerne cette main d’œuvre. Pour mémoire, Giscard avait remporté l’élection présidentielle de 1974 face à François Mitterrand et son mandat a été marqué, dès son commencement, par l’essor du chômage, conséquence notamment du choc pétrolier de 1975.
 
Le présent chroniqueur n’a pas encore pris connaissance du livre de Weil mais voici ce qu’il a expliqué à l’antenne. « Valéry Giscard d’Estaing donne un ordre à ses négociateurs avec l’Algérie : ‘’Veuillez négocier 35 000 adultes’’. Et puis, il va rajouter à la main : ‘’Evitez d’évoquer des quotas d’enfants’’ ». Glaçant… Au milieu des années 1970, soit trente ans à peine après la fin de la seconde Guerre Mondiale, un président de la Vème république envisageait donc une « déportation » - c’est le terme qu’emploie, et assume, Patrick Weil – d’une population minoritaire résidant légalement sur le sol français. On a de la peine à imaginer comment ce genre d’opération aurait pu se dérouler car c’est une chose d’expulser quelques dizaines de pauvres clandestins, c’en est une autre de regrouper (par la force ?) 35 000 âmes pour les obliger à rentrer chez elles.
 
On peut se demander aussi quelle position aurait adopté l’Algérie. Le projet, avorté, de Giscard a germé dans une période de grande tension entre les deux pays notamment en raison de la multiplication d’actes racistes contre des ressortissants algériens mais aussi d’attentats contre des représentations consulaires et communautaires. Mais il y avait effectivement des négociations en cours à propos des norias de travailleurs. Officiellement, c’est le gouvernement algérien qui a décidé, en 1973, d’interdire l’émigration économique à destination de la France. La partie française souhaitait quant à elle l’aide des autorités d’Alger pour organiser et faciliter les retours de travailleurs dont elle souhaitait qu’ils cèdent la place à des Français (un peu à l’image de ce qui est exigé aujourd’hui des pays subsahariens en ce qui concerne le renvoi des clandestins).
 
La mention relative aux « quotas d’enfants » est, quant à elle, loin d’être neutre. Nombre d’entre eux étant nés en France, ils avaient donc la nationalité française de par le droit du sol. Qu’aurait fait Giscard ? Expulser les pères et garder les fils et les filles ? Renvoyer aussi les enfants au mépris du droit ? Réfléchir à cet épisode bien peu glorieux de l’unique mandat giscardien ne consiste pas simplement à faire de la politique fiction. Cela démontre que cette idée de grande expulsion s’est concrétisée dans la tête d’un haut responsable politique. A l’heure où l’extrême-droite impose son discours, à l’heure où le Premier ministre Manuel Valls annonce que « l’islam sera un enjeu électoral » en 2017, à l’heure où islam, immigration et terrorisme se mélangent dans un flot continu d’informations alarmistes, on est en droit de s’interroger sur l’avenir.
 
Ce qui a été, sera ? Cette question divise. Elle est souvent abordée, dans tous les milieux sociaux issus de l’immigration, quelle que soit la forme et l’antériorité de cette dernière. Si Giscard a voulu le faire, qui dit que d’autres n’auront pas la même tentation ? L’intégration et l’ancrage dans le sol français, réels quoiqu’en disent les sceptiques et les fauteurs de troubles, sont-ils aussi irréversibles qu’on ne le pense ? On peut se laisser aller et écouter d’une oreille trop attentive les Cassandres. Mais on peut aussi faire confiance à ce que la France recèle de meilleur, de bon et de respectable. Car si Giscard a dû renoncer à son projet, c’est parce que des voix au sein même de son gouvernement s’y sont fermement opposées à l’image de Simone Veil, alors ministre de la santé. De hauts fonctionnaires ont tiré la sonnette d’alarme et le Conseil d’Etat a fait connaître son hostilité à une telle opération.
 
Par ailleurs, Patrick Weil est persuadé que si elle était lancée aujourd’hui, elle déclencherait une vive réaction d’une partie de la population et de la classe politique. Il n’a pas tort. Ce pays, ce vieux pays, a encore des ressorts humanistes et progressistes. Certes, et on le voit bien avec la question du traitement des migrants ou des clandestins, certains de ces ressorts semblent parfois rouillés. Mais tout de même, la France n’est pas (encore ?) ce genre de pays où l’on peut décider, comme c’est le cas par exemple dans les monarchies du Golfe, d’expulser du jour ou lendemain des dizaines de milliers d’étrangers. Cela doit conforter l’optimisme volontariste qui sied aux temps actuels. Mais cela ne doit pas faire baisser la vigilance car les nouveaux Giscard ne manquent pas dans l’échiquier politique français.
 
Enfin, et puisque l’on évoque les pays qui expulsent en masse des étrangers au mépris de la justice et des droits de la personne humaine, il est peut être temps que l’Algérie fasse amende honorable sur un épisode bien peu glorieux. Dans les années 1970, à l’heure où Giscard ourdissait son projet, le pouvoir de Houari Boumediene décidait d’expulser des dizaines de milliers de ressortissants marocains dont certains vivaient sur notre sol depuis plusieurs générations. Rien, pas même la rupture des relations diplomatiques avec le Maroc ou la question du Sahara occidental, ne pouvait, ne peut toujours pas, excuser un tel déni d’humanité.

(*) Le sens de la République, Grasset.
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dimanche 28 juin 2015

Ces Algériens solidaires de la Tunisie mais qui « n’oublient » pas…

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Au lendemain de l’attentat de Sousse, il est regrettable de lire, ici et là, notamment sur les réseaux sociaux, des déclarations pour le moins pernicieuses, pour ne pas dire indécentes, à propos d’une supposée absence de solidarité des Tunisiens à l’égard des Algériens durant la décennie noire (1992-2002). Les auteurs de ces propos se drapent dans une posture qui consiste à dire qu’aujourd’hui, eux, sont bel et bien solidaires des Tunisiens mais qu’ils « n’oublient » pas. Mais oublier quoi ? Qu’on le veuille ou pas, durant les années 1990, la Tunisie a constitué une soupape pour les Algériens privés de visas pour l'Europe. Des milliers d’Algériens s’y sont installés, y ont travaillé, en attendant de meilleurs jours. Certes, le régime de Ben Ali les a souvent maltraités, refusant par exemple de leur accorder des titres de séjour à long terme, les soumettant à d’incessantes tracasseries policières (surtout quand ils avaient le bon goût de dire le mal ou le mépris qu’ils pensaient du régime de leur hôte...). Mais Ben Ali ne maltraitait-il pas toute la société tunisienne ? Et faut-il rappeler que l’Algérie et les Algériens ne doivent jamais oublier ce que le peuple tunisien a enduré pour ses voisins durant la guerre d’indépendance (1954-1962) ? Oui, le régime de Ben Ali a, par opportunisme, vendu la « stabilité » de la Tunisie par opposition au brasier algérien. Oui, certains officiels du RCD tunisien ne pouvaient s’empêcher de faire preuve d’une certaine mesquinerie. Mais ce n’est pas une raison pour en vouloir à tout un peuple qui, à l’époque, n’avait pas le droit d’émettre la moindre critique.

Cette propension à s’estimer les seuls dépositaires du malheur du monde n’est pas saine. Oui, les années 1990 ont été terribles, traumatisantes (comme elles le furent pour les Rwandais, les Bosniaques, les Somaliens ou les Irakiens). Oui, l’Algérie a été alors isolée. Mais est-ce la faute des autres peuples ? Comme si ces derniers n’avaient pas leurs fardeaux à endurer… L’auteur de ces lignes a été en reportage dans de nombreux pays arabes à cette époque. Partout, je dis bien partout, en Tunisie comme en Egypte (oui, en Egypte aussi !), en Jordanie ou en Syrie et même en Irak où les enfants mourraient par milliers en raison de l’embargo, le sentiment exprimé – celui des gens ordinaires – relevait de la tristesse désemparée et même de la sidération face à une violence, faut-il le rappeler, que des Algériens infligeaient à d’autres Algériens. « Comment pouvons-nous vous aider ? » était la question mainte fois entendue.

Non, les Algériens, pas plus que les Tunisiens n’ont le monopole de la douleur et de la souffrance face au terrorisme et à la violence armée. Sinon, quels mots devraient donc nous dire les Palestiniens ? Et, d’ailleurs, ceux qui disent ne pas oublier « l’égoïsme » des Tunisiens, que font-ils concrètement, là, maintenant, pour les Palestiniens ? Pour les Syriens ? Petite question : que faisaient donc les Algériens au mois de juin 1982, en pleine Coupe du monde de football, quand Palestiniens et Libanais se faisaient allègrement massacrer par l’armée israélienne ? Pendant les années 1990, quand la nuit est tombée sur notre pays, jamais aucun Palestinien, jamais aucun Libanais ne m’a dit qu’il n’avait pas « oublié »… Bien au contraire. L’Algérie, malgré tous ses récents errements, a toujours gardé une place à part y compris chez nos voisins.

Il est parfois nécessaire de s’interroger sur le poison que véhicule un certain chauvinisme.
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vendredi 26 juin 2015

Tenir ! Agir ! Résister

Amies, amis. L'émotion, la colère, le dégoût qui nous étreignent sont normaux, humains. Mais nous ne devons pas céder au découragement et encore moins à la peur. Réfléchissons ensemble. La question du "que faire?" Peut sembler insurmontable mais qu'importe. Les réseaux sociaux sont un outil à utiliser. Quelle mobilisation ? Quelles actions concrètes au-delà du simple ´´ clicktivisme ´´ ? Le temps de l'engagement.
#soumoud

mardi 23 juin 2015

La chronique du blédard : Un ramadan avec (les polars de) Camilleri

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Le Quotidien d’Oran, jeudi 20 août 2009
Akram Belkaïd, Paris



  

Note : Une chronique du ramadan 2009. Jeûne et culture peuvent aller de pair...


Et voici le retour du duo été-ramadan, perspective que beaucoup redoutent en raison de la dure combinaison entre jeûne et canicule. On se dira qu’il y a au moins une satisfaction, celle de voir se confondre deux périodes habituellement dévastatrices pour l’économie et la productivité. Ces dernières années, une phrase du type « on verra ça après l’été » signifiait en réalité « on verra ça après le ramadan », c’est-à-dire, au mieux, vers le mois d’octobre. Tout cela est en train de changer et, d’ici deux ramadans, septembre redeviendra un vrai mois de rentrée. Mais là n’est pas l’objet de cette chronique.
 
J’aimerais vous parler de lecture. Soyez rassurés, il ne s’agit pas de sujets compliqués ou d’ouvrages savants. On verra ça à la rentrée. En fait, qui dit canicule dit polar ou roman policier (il y a une différence entre les deux, si, si, c’est une thésarde* qui me l’a expliqué). Cela vaut aussi pour le ramadan : quoi de mieux qu’un polar pour tromper faim et ennui ? Et si le livre en question présente l’avantage d’aiguiser l’appétit et d’offrir une préparation mentale aux bombances nocturnes, que demander de plus ? Il faut donc lire un polar ya chriki !
 
Mais pas n’importe lequel. Pour ce qui reste de cet été, je vous propose de plonger dans l’univers de l’Italien Andrea Camilleri, lequel est devenu à près de 80 ans et grâce aux aventures de son commissaire Montalbano, l’un des auteurs cultes du moment. C’est simple, il n’y a guère d’écrivains italiens qui peuvent se prévaloir d’un succès aussi énorme que le sien. Commençons par l’une des principales raisons de la popularité de Camilleri. Comme l’explique sa notice biographique, cet ancien metteur en scène, poète et nouvelliste, s’est mis sur le tard à écrire des romans en italien « sicilianisé », une langue drôle qui ravit ses fans. 
 
Emploi incongru du passé simple (« qu’est-ce qu’il fut ? » au lieu de « que se passe-t-il ? », néologismes en pagaille, recours aux dialectes et parlés régionaux, profusion de proverbes imagés, la prose de Camilleri est d’autant plus savoureuse pour le lecteur francophone que son œuvre est mise en valeur par la traduction riche et créative de Serge Quadruppani, lui-même écrivain et journaliste, aidé par Maruzza Loria. Extrait d’un dialogue, pour vous donner l’eau à la bouche : « - Allo ? – Alli ? - Qu’est-ce qu’il fut ? – On a tiré. – A qui ? – A un type. – Il mourut ? – Il a mouru. » (1)
 
Parlons maintenant du personnage principal. Salvo Montalbano est commissaire à Vigàta, petite ville imaginaire de Sicile qui correspondrait dans la réalité à Porto Empedode. Solitaire, humaniste (ce qui ne l’empêche pas de succomber à des accès fréquents de misanthropie), grand lecteur et fin psychologue, sa manière de résoudre les affaires, au centre desquelles se trouve presque toujours un catafero – un cadavre -, est faire tourner une pagaille de pinsées dans sa coucourde et de laisser son inconscient le guider. L’homme n’est pas un Rambo mais ce n’est pas non plus Maigret puisqu’il lui arrive d’user du revolver et, au besoin, de dessouder du malfrat.
 
En toile de fond, même lointaine, des enquêtes de Montalbano, il y a, outre la mer, l’Italie d’aujourd’hui : classe politique minée par les scandales, la corruption et le populisme ; vulgarité des médias ; emprise de la mafia, désarroi des plus démunis et immigration clandestine (2). Au détour d’une phrase, d’un dialogue, c’est bien entendu Camilleri qui laisse parfois transpirer sa colère pour ne pas dire son dégoût mais c’est bel et bien le ressort comique qui lie l’auteur à son public. Pour tout dire, Montalbano n’est pas vraiment un marrant. Il peut être ironique, mordant, verser dans l’autodérision mais, mission habituelle du second rôle, c’est l’un des policiers de son commissariat qui déclenche le fou rire du lecteur. 
 
L’agent Catarella, un colosse un peu simplet mais as de l’informatique (ceci expliquant peut-être cela…), ne sait pas ouvrir une porte sans la fracasser et semble incapable de transmettre le moindre message. Second extrait : « - Allô, dottori ? C’est vous, pirsonnellement en pirsonne qui êtes au l’appareil ? – Je t’a reconnus, Catarè. Qu’est-ce que tu veux ? – Rien, je veux, dottori. – Et alors, pourquoi tu m’appelles ? – Maintenant, je vais m’expliquer, dottori. Moi, pirsonnellement en pirsonne, je ne veux rien de vous, mais il y a le dottori Augello qui voudrait vous dire quelque chose. » (1)
 
Outre le fait d’être un bon flic, la grande qualité de Montalbano est qu’il aime manger. Dans toutes ses enquêtes, le passage par une excellente trattoria est incontournable. Plus important encore – et j’assume le sous-entendu destiné à mon entourage – il adore baffrer en silence, sans avoir à parler ni à se perdre en vaines palabres. On mange d’abord, on « se » discute ensuite : voilà le onzième commandement ! Respect pour la nourriture surtout s’il s’agit de plats cuits comme « u Signiruzzu », le petit Seigneur, commande. Des anchois assaisonnés à l’huile, au vinaigre et à l’origan accompagnés d’une tranche de caciocavallo, un fromage au lait de vache. Ou encore des pâtes aux sardines ou des spaghettis à l’encre de seiche. Autre possibilité, un plat de ditalini (petites pâtes en forme d’anneau) accompagnées d’une ricotta fraîche et salée à point avec ce qu’il faut de poivre noir.
 
Quand Mantalbano mange, il lui arrive d’avoir les larmes aux yeux. Friture de poissons, soupe de suppions, salade de poulpe, dorade au four, la liste des pêchés commis par le commissaire est longue mais il en est un, suprême, qu’il faut citer : la pasta ‘ncasciata. Un dôme de pâtes, le plus souvent des macaronis, enveloppé par des tranches d’aubergines et cuit au four. Un plat sicilien par excellence dont la recette varie selon les familles et qui témoignerait du passé arabe de l’île tout comme la petrafennula, gâteau au miel, aux amandes, à l’écorce de citron et d’orange et à la cannelle (3). Quand il s’avale des pâtes ‘ncasciata, Montalbano ne trouve jamais les mots pour les décrire. Il lui arrive de les qualifier de « tendres et malicieuses » mais ce n’est jamais assez pour leur rendre hommage. Et je vous promet qu’en lisant la description de ses festins, vous aurez tout plein de pinsées pétissantes qui vous tournoieront dans la coucourde en attendant le grand moment du f’tour


En attendant, saha ramdanekoum et doucement sur le sucre.

 


(*) Désormais douktoura (note du 23 juin 2015).
(1) « Jour de fièvre », La peur de Montalbano, Pocket, février 2008.
(2) Sur le sort des harragas mineurs en Italie, il faut absolument lire « Le tour de la bouée », Pocket, février 2006.
(3) « Yasmina, sept récits et cinquante recettes de Sicile au parfum d’Arabie », par Maruzza Loria et Serge Quadruppani, Agnès Viénot Editions, 2003. A lire aussi de Camilleri, le roman « Chien de faïence » qui fait référence à la légende des Sept dormants ou Gens de la Caverne (Ahl Al-Kahf).
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Quand "La Haine" s'inspire des "7 Mercenaires"

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On rédige un papier à propos de la prochaine crise financière. En guise de chute, on utilise la fameuse anecdote à propos de l'homme qui tombe d'un immeuble et qui ne cesse de se répéter "jusqu'ici, tout va bien".
Le relecteur dit aussitôt, "ah, tu cites La Haine maintenant" en faisant référence au film de Mathieu Kassovitz (1995, vingt ans déjà !). Et là, pan sur le bec, on balance :
"Ah non, je ne cite pas ce film mais une référence antérieure".
- Ah bon, laquelle ?
- Un western
- Un western ?!
- Oui, les 7 mercenaires, ou plutôt les "7 magnifiques" de John Sturges avec, entre autre,  Steve McQuee, Yul Brynner, Charles Bronson et James Cobur. Et c'est le grand Steve en personne qui raconte la même histoire..."
Et toc !
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lundi 22 juin 2015

La chronique du Blédard : Zlabia, croquet et gâteau russe

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Le Quotidien d’Oran, 6 octobre 2005
Akram Belkaïd, Paris

Note : Une chronique qui a bientôt 10 ans (!) mais qui reste d'actualité. Ou presque...
 
Il est quinze heures. La file, compacte, ne cesse de s’allonger. Dix, quinze, bientôt trente personnes patientent en attendant de pouvoir pénétrer dans une minuscule boutique (elle ne peut contenir que cinq ou six clients) de la rue de la Convention. Si l’endroit attire autant de chalands, c’est parce qu’il s’agit d’une pâtisserie bien particulière. Pendant toute l’année, et surtout le ramadan, on y trouve des gâteaux aux amandes sous toutes leurs formes : baklawas, cigares, ghribiyettes, m’chouek, dziriyettes, tchareks, m’rabez, ktayefs, samsa, cornets et autres qnidlattes sans oublier les makrouds à la semoule et aux dattes ainsi que les incontournables cornes de gazelles qui, dans l’imaginaire hexagonal, font qu’une pâtisserie maghrébine est authentique ou non.

C’est un magasin qui fleure bon l’Algérie d’hier, pas celle de la colonisation mais de la période d’avant la fitna. Celle des années d’insouciance aveugle et de ramadans marqués par les plans d’importations massives qui devaient, nous disait le quotidien unique de l’époque, « assurer au citoyen tout l’approvisionnement nécessaire durant le mois saint ». Dans cette boutique, je trouve aussi des pizzas « algéroises » carrées au goût de celles qui constituaient l’essentiel – avec une orange ou une mandarine - de mes repas de midi lors des années passées au lycée El-Mokrani de Ben Aknoun. « Tu me payes une pizza ? » nous demandaient les filles et nous nous empressions de fouiller nos poches pour leur faire plaisir à commencer par cette blonde aux yeux bleus que nous avions fini par appeler « Aïcha, un dinar cinquante » en raison de son insistance quotidienne à nous alléger de nos sous en échange d’un sourire mutin. Un dinar cinquante la pizza, ce n’était pas très cher payé pour faire le joli-cœur.

Dans cette pâtisserie de la rue de la Convention, il y a tout ce que l’on peut trouver, ou difficilement trouver, en Algérie.  Le goût en plus et, disons-le, l’arnaque en moins. La coca est fourrée avec de vraies tomates et non pas des pelures de piments. Les mhadjebs ont une épaisseur respectable de même que la ftira et le matlou3. On y trouve aussi du baghrir, du bradj et, argument commercial imparable en ce qui me concerne, du croquet. Ah… le croquet ! Les anciens du Quotidien d’Algérie et du Jeudi d’Algérie se souviendront sûrement de ces moments de répit, où nous suspendions la marche du monde pour nous retrouver autour d’un guéridon poisseux et commander « un crème bien blanc, un croquet et une limonade. » C’était quelques heures avant le bouclage, et, déjà, la nuit était tombée sur le pays.

La file avance lentement. Les serveuses et le serveur prennent leur temps. Qui peut leur en vouloir ? Des heures et des heures à être cernés par cette symphonie de sucre, de miel et de fleur d’oranger sans rien pouvoir manger ni boire. Dans la « chaîne », pour reprendre un terme bien de chez nous, les mines sont « ramadanesques » et les visages blafards. Pas de disputes ni de bagarres (« les Français nous regardent ! ») mais quelques gestes d’humeurs et des soupirs. On est en France mais j’ai pourtant l’impression d’être revenu du côté de la rue Didouche Mourad à Alger.

D’ailleurs, en ouvrant bien les yeux, on reconnaît dans la queue un ancien ministre, installé comme tant d’autres en France, venu chercher sa part de zlabia estampillée « Boufarik » ou ses dix parts de qalb-ellouz vraiment fourré à l’amande, sans aucune trace de cacahuètes, de noix, ou pire encore, de noix de coco. Des amis séparés par le rythme infernal de la vie parisienne se retrouvent et se promettent de s’inviter. On y croise des vedettes de la communauté, des beurgeois tout heureux d’avoir trouvé un tel endroit loin de Barbès ou de Belleville. « C’est dommage qu’ils ne fassent pas de la karentita », dit un costume-cravate aux lèvres gercées. « Il y en a du côté de Pernety. Quand elle sort du four, c’est un délice », lui répond sa voisine en salivant. 

Seize heures. L’estomac tiraille, la vue se brouille. « Mais qu’est-ce qui se passe ici ? » se demandent à voix haute les passants qui n’ont pas lu Le Parisien, l’un des rares journaux de France à toujours annoncer le ramadan à sa une avec des micro-trottoirs du type : « arrivez-vous à travailler en jeûnant ? ». Leur inquiétude amuse ou irrite. « Voilà ! Dès qu’ils voient trop d’Arabes, ils paniquent », s’emporte un gros adolescent en survêtement. Je ne lui réponds pas car je pense à toutes les chaînes subies dans ma vie, à Alger, Koléa ou Bordj-el-Bahri et je me dis que la vie joue parfois de drôle de tours.

Il m’arrive de conseiller cette pâtisserie à des amis français qui adorent ce genre d’endroits « plein de ces petites choses effroyablement bonnes qui font grossir ». Je leur explique que je suis bien content de la trouver mais que j’espère aussi qu’un jour un pâtissier algérien viendra faire des gâteaux… français en France. Ils sont étonnés, et se vexent un peu, lorsque je leur explique que c’est en Algérie que se fait encore la meilleure pâtisserie française sans oublier la viennoiserie. Un exemple : le mille-feuilles parisien. Aucune commune mesure avec son cousin algérien – je dis bien algérien car au Maroc comme en Tunisie, la pâtisserie française est un cauchemar de graisse, de faux sucre et de goût râpeux. 

 
Et puis, il y a les gâteaux disparus, ceux que l’on ne trouve (pratiquement) plus en France et qui font la joie des expatriés qui ont repris le chemin de l’Algérie. C’est le cas du roulé au citron. Quasiment introuvable depuis que les magasins Marks et Spencer ont quitté le continent. Mais c’est encore pire pour le gâteau russe. Vous marcherez des kilomètres et des kilomètres dans Paris, vous arrêtant à toutes les boulangeries, vous n’aurez qu’une chance sur cent de tomber sur une vendeuse sachant ce qu’est un russe. Quant à en trouver… Ah, ce gâteau russe, à la crème de beurre légèrement vanillée et parsemée de copeaux d’amandes, qui faisait la célébrité de cette boulangerie algéroise au patronyme helvétique. Un régal ! Enfin… Trêve de gourmandise nostalgérique : Saha Ramdanekoum et doucement sur le sucre !
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samedi 20 juin 2015

La chronique du blédard : Une petite faim

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Le Quotidien d’Oran, jeudi 18 juin 2015
Akram Belkaïd, Paris
 
C’est la nuit, la journée a été longue et on est loin de chez soi, dans une belle petite chambre d’hôtel, trop fatigué pour sortir. Mais le monde moderne offre de nombreuses possibilités. Ainsi, est-il possible de commander une pizza. N’importe quel type de pizza y compris une californienne avec des tranches d’ananas sur la sauce tomate « bio ». Il y en a même une qui est sucrée aux fraises, « bio » elles aussi. Par contre, et il est évident que cela va faire de la peine à de nombreux habitants de Mascara (pourquoi eux ? mystère…), impossible de trouver une pizza avec le duo kiwi-banane. Mais passons et regardons la liste des autres plats disponibles à la réception.
 
Bon, pas de chorba. Normal. Pour qu’elle s’impose ici et là dans l’Hexagone, il faudra certainement bien plus de temps qu’il ne s’en est écoulé pour que le couscous devienne le numéro un incontesté. Par contre, il est possible de commander en entrée « les délicieuses soupes bio ». Premier choix offert : « la savoureuse soupe de potiron » (7,90 euros). Là, on éprouve quelques doutes quant à la combinaison entre les termes « savoureuse » et « potiron » sauf à aimer les soupes (et les pizzas) sucrées. Deuxième choix : « La fine crème de tomates fraîches » (8,20 euros). Option posée car c’est ce qui se rapproche le plus de la chorba. Cela d’autant que le « velouté de crustacés à notre façon » (8,90 euros) n’inspire guère. Il y a déjà le « notre façon » qui sonne comme une incitation à la prudence. Prudence d’autant plus nécessaire que le voyageur, comme c’est souvent le cas, a oublié ses antihistaminiques…
 
Après la soupe, au tour de la « sélection de plats raffinés ». Ah, ce raffinement qui cherche toujours à masquer le raffinage… Premier choix : « les fameux tortellinis frais aux légumes de Méditerranée » (13,90 euros). Si vous n’avez jamais entendu parler de ces pâtes, c’est que quelque chose manque à votre culture ! On peut néanmoins s’interroger sur le label méditerranéen accolé aux légumes. D’habitude, cela vaut pour les fruits ou le poisson… Et puis, il n’est pas précisé s’ils sont « bio » ou pas. Méfiance. Deuxième choix : « Les savoureux tortellinis frais et leur chorizo doux » (14,50 euros). On pourra relever le soin mis à éviter les répétitions - les uns sont fameux, les autres sont savoureux – mais, hélas, le halouf (vous prononcez « chorizo » ou « korizo » ?) impose de passer son chemin… Même chose pour « l’authentique choucroute d’Alsace garnie » (15,30 euros). Ceci étant, et ce n’est pas une blague, on trouve désormais des choucroutes labellisées « halal » (les Québécois rétorqueront que chez eux aussi, il existe des cabanes à sucre – d’érable – qui servent des repas halal en lieu et place de l’habituelle charcuterie…).
 
Reprenons. Quatrième choix : « l’incontestable chou farci au canard confit » (15,90 euros). Et là, on se pose une question fondamentale. En quoi consiste le fait de contester un chou farci ? Le goût ? La cuisson ? La farce ? Poursuivons. Cinquième choix : « L’excellent blanquette de veau et ses légumes glacés » (16,50 euros). Là, il n’y a pas le moindre doute. Ça sent l’arnaque car la seule blanquette de veau qui fut excellente se cuisinait jadis à Lardy dans l’Essonne. Enfin, c’est ce qu’affirment les guides spécialisés. Mention spéciale aussi à propos des légumes. Pourquoi les glacer ? Surtout s’ils sont méditerranéens, autrement dit peu enclins à apprécier les basses températures...  Sixième et dernier choix : « l’incontournable bœuf bourguignon et ses pommes de terre » (17,50 euros). Mouais… ça peut être bon, mais avec un prix pareil on se dit que l’obstacle peut se contourner aisément.
 
Puisque c’est ainsi, on se dit alors que l’on optera pour la combinaison entrée plus dessert. Il est d’ailleurs recommandé de considérer cette option ou sa variante, deux entrées et un dessert. C’est souvent plus appétissant et nourrissant et cela évite le naufrage du plat principal. Les desserts donc. Attribués à une certaine Manon dont on se demande quelques microsecondes qui elle peut bien être. Premier choix : « la petite douceur chocolat café » (5,10 euros)… Dénomination étrange qui fait passer son chemin. Deuxième choix : « L’accord parfait baba et canelé » (5,50 euros). Ah, enfin quelque chose de tentant. Oui, je sais, qui dit baba dit rhum… En une autre saison, peut-être. On garde ça en tête. Troisième choix : « l’excellent Dom Tom d’ananas » (5,70 euros). Allez savoir ce qu’est ce dessert. Un sabayon aux fruits exotiques ? Une mousse de melon et d’ananas ? Le lecteur ayant la solution peut écrire au Quotidien d’Oran et recevra en retour un kilogramme de zlabia de Koléa (bien meilleure que celle de Boufarik, ce secret nécessitant désormais d’être éventé).
 
Reste enfin le quatrième et dernier choix : « Le délice de crêpes Suzette » (5,90 euros). Là, aucune hésitation. Niet, walou.  Les meilleures crêpes de ce genre – l’alcool étant flambé, donc matssakontiche pour les récriminations bigotes – se mangeaient jadis au restaurant El Boustane avec vue unique sur la baie d’Alger. Impossible donc d’insulter ce souvenir gustatif. Terminons enfin cette revue par une précision sur le picrate proposé : un « 100% Merlot » (4,90 euros les 18,7 cl) auquel la notice n’attribue hélas aucun qualificatif. Pas de « le véritable nectar » ou autre « l’insubmersible piquette »…
 
Tout compte fait, le menu a produit l’effet escompté. S’obliger à sortir à pas d’heure, en quête d’un « nourriture rapide à toute heure ». Bingo. Un kébab classique avec son « vrai pita croustillant », sa « viande excellemment grillée », ses « véritables oignons méditerranéens », ses « irrésistibles tomates marocaines » et sa « cosmique sauce algérienne » et, bien sûr, ses « frites craquantes et aériennes ». Et, en dessert, le « flan divin aux pruneaux » le tout arrosé par un « onctueux Ayran frappé ». Qu’est-ce que l’estomac vide pourrait exiger de plus ? Je vous laisse, ne pouvant écrire la bouche pleine…
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PS : Bon ramadan à toutes et à tous. Et doucement sur le « véritable sucre enchanteur ».