Lignes quotidiennes

Lignes quotidiennes
Dernier ouvrage paru : Pleine Lune sur Bagdad : http://pleinelunebagdad.blogspot.fr/

mercredi 20 juin 2018

La chronique du blédard : De la France sportive et de ses rares victoires

_
Le Quotidien d’Oran, 14 juin 2018
Akram Belkaïd, Paris


C’est une évidence qui mérite d’être parfois rappelée.  La nostalgie se nourrit de la comparaison entre les temps présents et ceux, passés, vers lesquels elle nous projette. C’est un révélateur, pas toujours rationnel ou objectif, qui présente toujours un intérêt quand on prend la peine d’en interroger les causes. Prenons le cas de l’équipe de France de football qui a remporté la coupe du monde en 1998. Ces dernières semaines, et alors que s’ouvre le grand rendez-vous mondial du ballon rond en Russie, ses joueurs sont omniprésents sur le plan médiatique.

Journaux, télés, radios et sites internet nous inondent d’anecdotes et de récits sur l’épopée de la bande à Zinedine Zidane. On a même eu droit à un match de gala entre ces vétérans et une équipe d’anciens jours d’autres nationalités, dont le magicien bulgare Hristo Stoitchkov, renforcés par Usain Bolt. Comme tout le monde ne le sait pas, le sprinter à la retraite a décidé de s’engager dans une nouvelle carrière sportive en troquant les crampons contre les pointes.

Ce fut un bel hommage, de la camaraderie, quelques belles actions, un beau but de Zidane et des souvenirs en pagaille. Bref, on fait beaucoup de bruit autour de « France 98 » alors même que l’on s’interroge sur les chances de l’actuelle équipe, appelons-la « France 18 » de s’imposer. Certes, le sacre date tout juste de vingt ans et la France est un pays où les médias comme la classe politique adorent marquer les anniversaires décennaires. Cérémonies, souvenirs, albums et numéros spéciaux, etc. Mais il n’y a pas que ça. Cette nostalgie nous dit surtout que la France n’a toujours pas réalisé qu’elle a été championne du monde de football. L’événement, unique, fut tellement extraordinaire en lui-même qu’il revêt encore une dimension exceptionnelle. Attention, il ne s’agit pas de dire que l’équipe entraînée par Aimé Jacquet ne méritait pas de gagner. Bien au contraire.

Ce dont il s’agit ici, c’est qu’elle a été la « seule » à gagner. Pour bien le comprendre, il faut regarder ce qui se passe chez le voisin allemand. Chez lui, on est habitué à l’emporter. Depuis les années 1970, pas une seule décennie ne passe sans un grand titre : champion du monde ou champion d’Europe. Dans la mémoire collective, une équipe de gagnants en chasse une autre. Au fil du temps, on finit par mélanger les uns et les autres. Tel joueur, champion du monde en 1990 ou champion d’Europe en 1996 ? Pour dire les choses plus simplement, les compteurs de la victoire sont remis à zéro de manière régulière. Le triomphe planétaire ou continental devient une habitude, il est normalisé : il coule de source. Les vainqueurs allemands de la Coupe du monde en 1990 n’auront jamais droit à un culte ou à un hommage quasi-national comparable à celui des Bleus de 1998. Et cela tout simplement parce qu’ils ne sont pas les seuls à avoir décroché le trophée doré.

On dira qu’il n’y a qu’une seule Allemagne. Et que, exception faite du Brésil et de l’Italie, deux pays où, là aussi, le succès se répète de manière régulière, rares sont les nations qui peuvent exhiber une étoile sur le maillot de leurs joueurs. C’est tout à fait vrai mais, dans ce cas aussi, il faut pousser plus loin la réflexion à propos de l’habitude de la victoire. Prenons l’Espagne, championne du monde de football en 2010. On ne dira pas que les joueurs de cette équipe ne jouissent d’aucune aura. Mais cela n’a rien à voir avec « France 98 » car l’Espagne continue de gagner.  Bien sûr, son équipe nationale marque le pas depuis sa victoire à l’Euro 2012, mais ses clubs continuent de truster les titres. Et quand le football connaît un (très petit) passage à vide, d’autres sports prennent le relais : tennis, formule un, basket-ball, moto : La victoria está en todas partes

Exception faite du hand-ball (et de quelques disciplines alpines), la France sportive gagne peu. En tennis, par exemple, Yannick Noah est le dernier vainqueur du tournoi de Roland-Garros et c’était en 1983 ! (Ah, cette litanie au mois de mai sur le nombre de joueurs hexagonaux encore en lice qui s’amenuise de tour en tour…). Noah est d’ailleurs l’unique tennisman français à avoir remporté, à l’époque moderne, un tournoi du « Grand Chelem » (les quatre grands tournois du circuit mondial). En cyclisme, Bernard Hinault est le dernier français à avoir gagné le Tour de France en 1985… Et si l’on revient au football, on rappellera que l’Olympique de Marseille est le seul et unique club français à avoir été champion d’Europe des clubs champions (1993). Il est d’ailleurs intéressant de relever que cet état de fait n’intéresse guère les différents pouvoirs politiques qui se sont succédés aux palais de l’Elysée ou de Matignon. Que le tennis français ne puisse donner naissance qu’à un seul champion d’envergure en plus de trois décennies mériterait, par exemple, une sérieuse remise en cause au sein de la fédération de tennis. Mais ce n’est pas le cas.

Plus la victoire est rare, et plus elle devient omniprésente, écrasante, dans l’imaginaire collectif. Pour que les choses soient différentes, il aurait fallu que les Bleus de 2006 fassent oublier ceux de 1998. Cela s’est joué à un coup de tête et aux tirs aux buts lors d’une finale oppressante au possible. En perdant un titre qui lui tendait les bras, cette « France 06 » a redonné corps à l’ancien référentiel qui, régulièrement incarné (1958, 1982, 1986, 1993), faisait de la France le plus flamboyant des perdants (aux côtés, parfois, des Pays-Bas). Si, d’aventure, les Bleus de Deschamps n’arrivent pas à l’emporter cette année (deux ans après leur échec à domicile en finale de l’Euro), il y a fort à parier que le poids de « France 1998 » sera encore plus lourd à porter pour tout le sport français. Et Zidane, Dugarry et compagnie continueront d’être les seuls choix possibles pour les matchs de gala.


mardi 19 juin 2018

Au fil du mondial (5) : Conservatisme et innovation

_
Comparé à d’autres disciplines, le football a souvent été qualifié de sport conservateur. Il est vrai que ses règles n’ont que très peu évolué au fil des décennies. Mais il faut atténuer ce propos car il y a tout de même eu des ruptures marquantes. Qui sait aujourd’hui qu’il fut un temps où les remplacements de joueurs en cours de match étaient impossibles même en cas de blessure [généralisation du premier remplacement en 1967 ; 1976 pour le second et 1995 pour le troisième]. Autre exemple, les règles qui interdisent au gardien de but de s’emparer d’un ballon provenant directement de l’un de ses coéquipiers ou de reprendre un ballon que lui-même a remis au sol. Dans ce cas précis, c’est une polémique qui est à l’origine du changement de règle. On se souvient des dizaines de minutes perdues par l’Italien Dino Zoff lors du match Italie Brésil en 1982. Les critiques et le ras-le-bol peuvent donc pousser le gardien du temple des règles, autrement dit l'International Football Association Board, souvent appelé l’International Board, à agir.

Composée de représentants de la Fifa et de ceux des fédérations anglaise, écossaise, galloise et nord-irlandaise (privilège accordé aux « inventeurs » du football), le « Board » est donc l’instance qui verrouille et applique un principe d’airain : les règles du football doivent rester simples et inchangées afin de garantir son universalité. Mais au cours des dernières années, son conservatisme a subi un revers de taille avec l’introduction de l’arbitrage vidéo. Il est encore trop tôt pour tirer les leçons de son usage dans une grande compétition (sauf, peut-être, pour relever que les penalties semblent plus nombreux). Mais une chose est certaine : de nouvelles règles sont dans les cartons : remplacements ou exclusions temporaires, apparition d’une ligne intermédiaire entre celle des buts et la médiane pour imposer l’équivalent du retour en zone au basket-ball, quatrième remplacement, etc. Avec l’adoption de l’arbitrage-vidéo, une digue majeure du conservatisme footballistique a cédé.


Akram Belkaïd, mardi 19 juin 2018

lundi 18 juin 2018

Au fil du mondial (4) : Savoir tenir un résultat…

_
Dimanche 17 juin, le Mexique a battu la RFA [oui, c’est bien la dénomination officielle de l’actuelle Allemagne…] et a fait mentir un adage communément admis dans le monde du football. Cet adage, la Tunisie l’a confirmé ce soir en perdant sur le fil son match contre l’Angleterre (1-2). De quoi s’agit-il ? De l’incapacité des équipes « faibles », des petites nations du foot, à tenir un résultat face à un ténor. Prendre un but à la dernière seconde, perdre le match et obérer ses chances de qualifications est rageant. Mais l’équipe de Tunisie ne doit s’en prendre qu’à elle-même. Un arrière qui veut faire le malin et qui met la balle en corner au lieu de dégager au loin et c’est le but qui suit le corner… Une défense qui sait qu’elle joue contre des joueurs qui adorent les centres aériens et les reprises en seconde balle (le fameux « pam-poum ») mais qui ne met personne au poteau (et donc espace béant au bénéfice du joueur anglais). Tout cela se paie cash.

Alors, oui, bien sûr, comme le faisait remarquer le hermano Yacine pendant le match, il est fort probable que le salaire d’un seul joueur anglais dépasse tous les émoluments additionnés de l’équipe de Tunisie mais cela n’excuse pas cette friabilité. Cette dernière est souvent le maillon faible des équipes du Sud. Le physique et la technique sont là mais le mental, le sang-froid et la détermination ne suivent pas. Et ces trois qualités ne sont pas innées. Elles s’acquièrent. Par la formation et par l’expérience.


Akram Belkaïd, lundi 18 juin 2018