Retours en Algérie

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lundi 20 avril 2015

La chronique du blédard : Coach en lookitude

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Le Quotidien d'Oran, jeudi 16 avril 2015
Akram Belkaïd, Paris
 
Pour commencer, il y a, comme dans tout document d’importance, ce que l’on appelle l’exposé des motifs. C’est-à-dire un texte liminaire qui annonce et justifie ce qui va suivre. Découvrons donc le message avec, le présent chroniqueur insiste là-dessus, une restitution fidèle de la syntaxe, de la grammaire et de la ponctuation respectives de cette brochure trouvée dans la boîte aux lettres. On y va : « Parce que nous sommes souvent vus avant d’être entendus parce que les divers (sic) étapes d’une vie nécessite (re-sic) des images différentes Amour, séduction, Mariage, Variation de poids , situation professionnel (re-re-sic), confiance en soi. Révélez le meilleur de vous-même ». Autre message fondamental : « Optimiser (sic) votre apparence faites ressortir le potentiel qui est en vous ».
 
En clair, si ton apparence te turlupine, cher lecteur, chère lectrice, et que tu tiens absolument à  révéler ton « best inside » alors tu peux faire appel à un coach en image. Ce dernier, ou plutôt cette dernière, va t’aider, contre finances bien sûr, à te looker, te relooker (étrange, le dictionnaire refuse le verbe looker mais accepte relooker, note du chroniqueur), à te transformer, à te révéler et, in fine, à pécho car telle est le fil conducteur de ce genre d’envies. Et la palette des services proposés (et non offerts) est assez impressionnante. Il y a ainsi ce qui est appelé une « étude colorimétrie ». Ne me demandez pas ce que c’est, j’imagine que cela a à voir avec les cheveux, le terme étude étant là pour nous dire que la chose est sérieuse ce qui, par ailleurs, peut nous mener à conclure que Leila Trabelsi épouse Ben Ali était spécialisée avant l’heure dans cette nouvelle discipline. Mais poursuivons avec la liste des prestations : « maquillage » (ça, on comprend) « et morphologie » (là, j’avoue que j’ai du mal). Le reste est à l’encan : « Tri et analyses Garde robe (sans tiret, ndc) ». Donc, la coach en question, vient chez toi, ouvre ton armoire, jette tout sur le lit ou au sol, enfin on peut imaginer que cela se passe ainsi. Ensuite, elle fait le tri, analyse tes vêtements et te dis ce qui est à garder et ce qu’il faut jeter (ou donner). Un concept intéressant...
 
Dans la foulée, la même coach va effectuer un « Audit de dressing ». Je ne sais pas quelle est la différence avec le fameux « Tri et analyses Garde Robe », mais bon…. Ah, la magie du terme « Audit ». On le prononce et cela fait tout de suite professionnel, organisé, rigoureux. Cela me rappelle un autre type de coach, celui qui vous propose de faire le point sur votre vie sociale virtuelle notamment sur Facebook. Si, si, je vous jure que ça existe. C’est un spécialiste qui vous aide à nettoyer votre liste « d’amis », à repérer les vrais trolls, les faux profils, les autocentrés, les égoïstes, les « fake », les « profiteurs d’audience », les « aventuriers et aventurières », les « affabulateurs et affabulatrices » et j’en passe. Waow, n’est-ce pas ? Qui sait, cela pourrait aider plutôt que d’envisager de rencontrer les dits amis et amies « in carne e ossa » (je viens de découvrir cette expression…). Ah, ce monde où même le bon sens le plus élémentaire peut désormais être sous-traité.
 
Cessons-là et revenons à notre coach en stayle et layfestayle (néobarbarismes revendiqués par le chroniqueur). Qu’offre-t-elle de plus ? Une activité fondamentale mais réservée aux dames. Il s’agit d’une « Party Girl Work shop tour ». En clair, on regroupe ses meilleures copines (hiiiiiiiii !!!), on monte dans une limousine (bah ouais, ce n’est pas à Mascara ou à Ferdjioua que l’on verrait ça) et on écume les magasins en bonnes « fashion addict ». Un concept, paraît-il, venu de Californie, cet Etat où tout est possible même si celui du Maine, plus connu pour ses universités et sa neige de printemps, a aussi ses « limos » (je vous raconterai ça un jour…).
 
Bon, j’imagine que votre intérêt a été plus qu’éveillé et que vous désirez savoir ce que tout ceci coûte. Bon, alors un « Relooking Complet » auquel on ajoute un « Book Photo », ce qui en clair signifie la constitution d’un « avant/après » iconographique vaudra 270 euros la journée complète. Avec cela on peut aussi s’offrir un « Cours Auto-Maquillage » à 74 euros. J’ouvre ici une parenthèse pour dire à quel point le spectacle de dames s’auto-maquillant dans une rame de métro ou dans un bus peut paraître, parfois si… incongru. Fin de la parenthèse. Continuons. Le « Conseil en colorimétrie » coûtera quant à lui 74 euros tandis que l’incontournable « Audit de Dressing » vous obligera à allonger 98 euros (astuce de « pricing » : toujours éviter les chiffres ronds et celui des dizaines ou centaines supérieures à ce qui est annoncé).
 
Le très recherché « Accompagnement Shopping » vaut 45 euros, ce qui le met à la portée de n’importe quel ancien percussionniste devenu responsable de parti en Algérie. Vient enfin le tarif que tout le monde attend, celui de la « Party Girl » pour un minimum de quatre personnes dans une limousine avec « Champagne et 10% dans les Boutiques » : 150 euros, mon frère… Cela peut sembler bon marché mais attention, n’oublions pas qu’il s’agit aussi de faire chauffer la carte de crédit dans les magasins. Enfin, bref, tous ces prix sont la première étape pour commencer à réaliser son potentiel imagiel (là-aussi, c’est une invention du chroniqueur). Et si tout cela ne vous convainc pas, vous pouvez demander « un devis pour toutes prestations particulières » étant donné qu’il « y a de nombreuses possibilités ». Allons messieurs, soyons courageux, demandons, nous aussi, un cours d’auto-habillage et d’auto-choix de cravate ou, c’est selon, de kamiss-savates. Remarquez, vu la place restreinte qui nous est habituellement allouée dans les armoires, il est probable que l’audit de dressing ne nous ruinera pas…
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mardi 14 avril 2015

La chronique du blédard : De Garissa à Yarmouk

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Le Quotidien d’Oran, jeudi 9 avril 2015
Akram Belkaïd, Paris

Un carnage… 148 morts dans la fleur de l’âge. L’avenir, l’espoir, d’un pays emportés par une violence sans nom dont seuls des psychopathes peuvent être capables. Une religion, l’islam, dévoyée et souillée par cette attaque contre l’université de Garissa au Kenya. C’est d’ailleurs tout un symbole. En semant la mort dans une université, temple du savoir, de la raison et du partage, les terroristes somaliens ont montré ce qu’ils étaient. Et l’on se demande comment certains observateurs peuvent encore essayer de les défendre en avançant l’idée que la guerre qui les oppose au gouvernement kenyan peut déboucher sur toutes les horreurs. Et relevons cette terrible obscénité qui réside dans le nom que s’attribuent ces extrémistes venus d’un pays qui, finalement, ne s’est jamais remis de la chute du dictateur Mohamed Siad Barré en 1991 et des multiples interventions militaires étrangères qui ont suivi. Ces salopards, et le mot est trop faible, s’auto-désignent par le terme « shebab », qui signifie jeunes ou jeunesse. Quelle sordide ironie…

Ce massacre n’a guère ému le monde musulman pas plus qu’il n’a fait réagir l’Occident. Il n’y a pas eu de marches pour les jeunes étudiants massacrés. Il n’y a pas eu d’emballement médiatique ni de grandes initiatives populaires, comme par exemple le simple fait de se regrouper sur une place publique pour dire non au terrorisme ou le fait d’aller observer quelques minutes de silence devant l’ambassade du Kenya. Non, rien de tout cela n’a eu lieu. Les grands de ce monde ont prononcé quelques phrases lapidaires et sont vite passés à d’autres choses, jugées plus importante, comme la signature d’un accord à propos du dossier nucléaire iranien. Les représentants des pays africains et arabes, qui tels de petits chienchiens à leur ancienne mémère coloniale, se sont précipités pour participer à la marche du 11 janvier à Paris (après les tueries de Charlie-Hebdo et de l’hyper-casher de Vincennes), n’ont rien dit, ne se sont guère fait entendre. Des Kenyans sont morts, et alors ? Ce sont des Noirs, des Africains, et la règle implicite qui veut que seule la vie de l’homme blanc compte et a de l’intérêt vient encore une fois d’être vérifiée.

Il ne faut pas se mentir. Cette indifférence de l’Occident mais aussi du monde arabe – lequel a au moins une excuse, il a aussi ses terribles problèmes du moment – n’est rien d’autre que du racisme plus ou moins avouée, plus ou moins conscient. On notera aussi que la tuerie de Garissa a eu lieu quelques jours avant la date anniversaire du déclenchement du génocide rwandais en 1994. A l’époque aussi, combien de temps a-t-il fallu pour que l’horreur de la situation soit admise et qu’enfin des voix s’élèvent pour dénoncer les massacres et pour faire preuve de solidarité avec les victimes et leurs familles ? Seuls les réseaux sociaux ont « sauvé » l’honneur. La colère de milliers d’internautes vis-à-vis de politiques et des grands médias pusillanimes fera certainement date. Elle a mis en exergue l’écart croissant entre ce que ressentent les opinions publiques – même si elles sont plus ou moins bien informées - et les maîtres des systèmes politiques et médiatiques. Ici et là, des initiatives « 2.0 » ont été lancées. On dira qu’il ne s’agit que de « clicktivism », qu’il est facile de s’indigner à l’aide de son clavier et derrière son écran. Mais cela compte puisque cela crée la condition nécessaire pour d’autres mobilisations, réelles, sur le terrain. Surtout, cela prouve qu’il ne s’agit plus d’attendre le feu vert des officiels pour réagir.

Que dire maintenant de ce qui se passe dans le camp palestinien de Yarmouk en périphérie de Damas ? Cela fait plusieurs mois que l’endroit est assiégé à la fois par l’armée d’Assad et par les tueurs du groupe Etat islamique. Cela fait des semaines que la faim, le froid et la violence déciment des Palestiniens pris au piège dans cette enclave jugée stratégique par chacune des forces armées en présence. Et, là aussi, pas ou peu de réactions dans le monde arabe. Pas de manifestations, pas de déclarations des chefs d’Etat (même l’Autorité palestinienne est peu diserte sur le sujet !). On pensait que la Palestine et le sort des Palestiniens représentaient une cause sacrée. Notre unique cause digne d’engagement. On voit bien que ce n’est pas le cas. Que ce n’est plus le cas. Que l’on se sente impuissant est une chose, que l’on ne cherche pas à manifester sa solidarité et à clamer son indignation en est une autre. Là aussi, on dira que les situations nationales chez les uns et les autres sont tellement compliquées, incertaines ou dangereuses que ce qui se passe à Yarmouk passe nécessairement au second plan. Mais tout de même, c’est des Palestiniens qu’il s’agit ! Se taire à propos de ce qui se passe en ce moment dans la banlieue de Damas revient, quelque part, à être soit du côté des forces d’Assad qui n’ont jamais cessé de bombarder le camp, soit du côté des islamistes de Daech ou de Nusra qui, tient comme c’est bizarre, semblent s’être alliés pour l’occasion. Les Palestiniens de Yarmouk (et d’ailleurs) méritent mieux. Nous ne devons pas les oublier. Le slogan « Je suis Yarmouk » doit exister. Ce n’est pas grand-chose mais c’est mieux que le silence, l’oubli et le défaut de solidarité.
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vendredi 3 avril 2015

La chronique du blédard : La dynamique FN (suite et pas fin…)

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Le Quotidien d’Oran, jeudi 2 avril 2015
Akram Belkaïd, Paris

La semaine dernière, commentant le résultat du premier tour des élections départementales françaises, je m’interrogeais sur la possible présence de Marine Le Pen au second tour de la présidentielle de 2017. Sept jours plus tard, et même si le Front national n’a remporté aucun département (son score global avoisine tout de même les 24% des suffrages), nombreux sont ceux pour qui la question ne se pose même plus. Pour eux, il n’y a aucun doute à avoir, la fille de Jean-Marie y sera. Mieux (ou, plutôt, pire…), il y a même de fortes chances pour qu’elle occupe la première place au soir du dimanche du premier tour.
 
Cette perspective, autrement dit la réédition de ce qui s’est passé le 21 avril 2002 (la fille remplaçant le père), va donc façonner la politique intérieure française au cours des deux prochaines années. C’est par rapport à cette hypothèse majeure que les prétendants au poste de président vont se positionner. Pour eux, l’objectif sera clair et simple : se retrouver au second tour face à la Marine signifiera une victoire quasi-certaine grâce aux reports de voix. Comme en 2002, mais certainement de manière moins massive (Jacques Chirac avait totalisé 80% des suffrages contre Jean-Marie Le Pen), de nombreux électeurs devraient avoir un réflexe républicain pour faire barrage à l’extrême-droite.
 
Pour Nicolas Sarkozy, plus que jamais décidé à revenir à l’Elysée, l’objectif sera de sonner le rappel des troupes. Il lui faudra non seulement remporter la primaire contre ses petites camarades (dont Alain Juppé) mais il devra aussi convaincre les centristes de ne pas présenter de candidat afin de lui éviter de perdre des voix précieuses au moment du décompte du premier tour. Dans le même temps, il est plus que probable que l’ancien président fasse une campagne de droite dure afin de chasser sur les terres du Front national. Même si Patrick Buisson, l’éminence grise de son quinquennat, n’est plus de la partie, Nicolas Sarkozy a déjà annoncé la couleur (brune) en se disant notamment favorable à la suppression des repas sans porc dans les cantines.
 
« Plus je cogne sur la banlieue, plus je monte dans les sondages » avait-il expliqué à quelques journalistes réunis par lui à moins d’un an de la présidentielle de 2007. Cette fois-ci, c’est sur l’islam et les musulmans de France que le mari de Carla Bruni va concentrer son tir. La tactique est aisée et favorisée par l’air du temps mais rien ne dit qu’elle sera aussi bénéfique qu’à l’époque de fameux et fumeux débat sur l’identité nationale. La dynamique du Front national est telle que ses électeurs seront moins passibles de succomber aux chants des sirènes sarkozyennes, préférant l’original à sa copie. De même, il sera un peu compliqué pour le champion de la droite de rassembler à la fois le centre et l’extrême-droite. Difficile mais pas impossible…
 
A gauche, la problématique du rassemblement sera tout autant fondamentale sinon plus. On se souvient qu’en 2002, c’est, entre autre, la multiplication des candidatures qui a éliminé Lionel Jospin du premier tour. Cette fois-ci, François Hollande – à supposer qu’il soit candidat à sa réélection – va devoir convaincre plusieurs personnalités de ne pas y aller. Si on voit mal Christiane Taubira, ministre actuelle de la Justice, retenter le coup comme en 2002, d’autres vont âprement négocier leur non-candidature. On pense notamment aux écologistes mais aussi à ce que l’on appelle aujourd’hui la gauche de la gauche.
 
Et là, se pose la question de ce que Hollande - ou peut-être Valls si l’impopularité du premier reste aussi forte – va promettre à son camp. Pour certains de ses conseillers, il suffira juste d’agiter le chiffon rouge d’un nouveau 22 avril pour que le thème du rassemblement s’impose. En clair, les mauvaises volontés, les renâcleurs, les frondeurs, les contestataires se feront une raison au nom de la victoire… Libre à eux, ensuite, mais seulement ensuite, de montrer leur colère et de bouder dans leur coin. Pour ces conseillers au cynisme emblématique de l’air du temps, ce scénario s’est déjà réalisé par le passé, il n’y a donc pas de raison pour qu’il se reproduise.
 
Reste à savoir ce que les écologistes et la gauche de la gauche pensent de tout cela après trois années de hollandisme socio-libéral. Vont-ils encore faire semblant d’y croire ? Vont-ils encore jouer la ritournelle du « mieux vaut être dedans qu’à l’extérieur ? ». A quel discours dilatoire vont-ils faire semblant de se rallier ? Il sera tout de même difficile à François Hollande d’expliquer aux militants progressistes qu’il a mis la finance au pas… A moins de compter sur la mémoire courte des électeurs. Cela s’est déjà vu. Ou alors, il suffirait que Sarkozy en fasse trop – c’est-à-dire qu’il soit lui-même – pour que les uns et les autres se résignent à manger de nouvelles couleuvres.
 
Mais il y a une autre hypothèse qui mérite d’être sérieusement prise au sérieux. En l’état actuel des choses, et sachant que le gouvernement Valls ne cesse de claironner qu’il ne changera pas de politique (cela grâce à ses résultats flamboyants…), de nombreux sympathisants de gauche sont bien décidés à provoquer une rupture avec le Parti dit socialiste. En sortira-t-il un vrai pôle de gauche, le PS étant appelé de toutes les façons à changer de nom et à rejoindre son habitat naturel qu’est le centre ? La chose est possible. Cela constituerait certes une grosse rupture susceptible d’offrir le pouvoir à la droite pour de longues années (du fait du rétrécissement du camp de la gauche). Mais ce serait peut-être le socle de départ pour une vraie reconquête et une vraie rupture avec ces victoires électorales suivies immédiatement par des renoncements. A suivre donc…
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La chronique du blédard : La dynamique FN

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Le Quotidien d’Oran, jeudi 26 mars 2015
Akram Belkaïd, Paris

Marine Le Pen sera-t-elle présente au second tour de l’élection présidentielle française de 2017 ? Cette question, plus ou moins craintive selon l’endroit d’où l’on vient et où l’on se positionne sur l’échiquier politique, n’est certes pas nouvelle. Mais le résultat du premier tour du scrutin départemental de dimanche dernier oblige à la reposer. Bien sûr, il n’y a pas eu de déferlante bleu-marine et le Front national ne devrait contrôler au maximum que deux ou trois départements, peut-être quatre. C’est la consolation que certains observateurs ont essayé de nous vendre.
 
Pour autant, c’est la dynamique des résultats électoraux qui mérite d’être examinée. En 1995, Jean-Marie Le Pen avait récolté 15% des suffrages avant de se qualifier pour le second tour en 2002 en totalisant près de 20% des voix. En 2012, sa fille a engrangé 18% des votes à la présidentielle. Tous ces chiffres doivent être comparés aux 25% respectivement réalisés aux européennes de 2014 et aux départementales de cette année. Mathématiquement, et au vu de l’historique de ces deux scrutins, tout est en place pour que le FN réalise un bon score aux régionales de décembre prochain et, plus important encore, pour que Marine Le Pen soit présente au second tour en 2017. Personne ne pourra alors dire que cette qualification est une surprise.
 
L’un des enseignements majeurs de ce scrutin, mais là-aussi ce n’est pas une grande découverte, du moins pour ceux qui ne se contentent pas de suivre l’évolution de la France à partir d’un bureau parisien, est que le FN est désormais un parti de plus en plus ancré sur le plan local. Son score de 25% au premier tour, dans un type de consultation qui ne lui est pas forcément favorable – du fait de la présence de deux concurrents majeurs et du possible report de voix entre droite et gauche au deuxième tour – le démontre bien. Il fut un temps où le FN était d’abord un ensemble de factions plus ou moins bien regroupées sous la figure tutélaire de Jean-Marie Le Pen mais sans véritable assise nationale. Aujourd’hui, ses prolongements locaux sont une réalité. Ses militants ne se cachent plus et n’ont guère à craindre l’opprobre qui sanctionnait leurs devanciers. Dans un village de l’Aisne ou de l’Oise, « le » militant FN n’est plus un fantôme. Il ne se cache plus et son entourage, même s’il ne partage pas ses idées, n’a plus honte de lui.
 
Cela signifie donc que le Front national est un parti accepté par un gand nombre de Français, qu’ils soient de droite comme de gauche. C’est cela qui lui permet, entre autre, d’envisager d’autres conquêtes. Comme l’a remarqué un habitant du département de la Seine St-Denis, aujourd’hui « plus personne n’arrache les affiches » de ce parti, ce qui était pourtant chose fréquente il y a encore une dizaine d’années (*). On peut bien accuser la presse d’avoir aidé à cela en interviewant sans cesse les cadres du FN, véritables bons clients et experts en petites phrases susceptibles d’améliorer l’audimat. Mais, en réalité, les médias n’ont fait qu’accompagner la tendance. Face à une offre politique indigente, inintelligible et marquée par le sceau de l’échec (cinq à six millions de chômeurs mes chers Jacques, Nicolas et François), le FN s’inscrit dans une vraie dynamique ascensionnelle.
 
Parmi les grands éditorialistes français, il semble qu’aucun n’ait eu la bonne idée de rappeler que ces départementales ont eu lieu près de dix ans après le fameux rejet populaire du projet de traité constitutionnel européen. Un refus que les gouvernements de droite puis de gauche ont balayé avec mépris et une vraie désinvolture en ayant recours à un vote parlementaire afin de contourner le référendum. Dix ans, c’est le temps qu’il faut pour qu’une immense frustration à l’égard de la manière dont se construit l’Union européenne – et de la manière dont agit sa commission – se transforme en mobilisation politique de terrain qui s’étend et se densifie par capillarité.
 
Face à cette vague qui monte, ce n’est pas un discours alarmiste ou stigmatisant, du genre de celui que tient Manuel Valls, qui servira à grand-chose. Bien sûr, le Premier ministre n’a pas tort de dire que la France risque de payer cher une arrivée du FN au pouvoir. Mais il appartient à une classe politique amplement discréditée et sa parole n’a guère d’impact. De même, il est aussi une figure importante d’un parti dit de gauche qui, au nom d’une fausse option socio-démocrate, ne cesse de se droitiser au grand dam de militants qui ne savent plus à quels saints se vouer. Car si le Front national progresse, ce n’est pas uniquement parce qu’il pique des voix à l’UMP. Les milieux populaires, hier favorables à la gauche – à l’image de ceux du département du Pas-de-Calais -, n’éprouvent plus de réticence à voter pour le Front national. Par adhésion ou tout simplement par envie d’envoyer un message. En clair, Marine Le Pen risque fort d’être au second tour de la présidentielle de 2017, parce que le gouvernement Valls, sans oublier le président Hollande, vont continuer à parler de réduction des déficits, de compétitivité, de réformes structurelles (ces deux termes signifiant la fin de certains acquis sociaux) et que leurs électeurs vont définitivement comprendre qu’en 2012, ils se sont fait, une fois de plus, rouler dans la farine. 2017, c’est demain et le compte-à-rebours vers la catastrophe annoncée a bel et bien commencé. A suivre…

(*) Le Courrier de l’Atlas, 20 mars 2015.
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lundi 23 mars 2015

La chronique du blédard : La preuve par Thiam

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Le Quotidien d’Oran, jeudi 19 mars 2015
Akram Belkaïd, Paris
 
On appelle ça un cas d’école, autrement dit de la matière pour une belle étude sociologique. Le genre de dossier qui permet d’éclairer à lui seul toute une problématique complexe. De quoi s’agit-il ? Il y a quelques jours, la presse économique internationale a annoncé la nomination de Tidjane Thiam, né en 1962, au poste de directeur général de Credit Suisse, la deuxième banque helvétique. Un événement majeur dans le paysage monochrome des patrons européens car la couleur de peau du concerné est noire. Déjà, en 2009, la désignation de cet ivoiro-français à la tête de l’assureur britannique Prudential avait constitué un événement très remarqué.
 
Mais c’est surtout une (triste) réalité qu’illustre ce nouveau pas de géant dans la carrière de Thiam. En effet, il faut d’abord savoir que ce dernier est respectivement diplômé de l’X (l’école polytechnique) dont il a été major de promotion (il a même défilé à sa tête lors du défilé du 14 juillet), de l’Ecole des Mines et de l’Insead. Autrement dit le triptyque magique qui mène à toutes les situations dorées dans le monde économique français. A condition, bien sûr, de ne pas être Noir car, malgré son cursus, Tidjane Thiam n’a jamais pu percer en France. Il a ainsi raconté à plusieurs reprises comment sa tête a violemment cogné le plafond de verre que n’importe quel membre des minorités dites visibles dans l’Hexagone a heurté au moins une fois dans sa vie. Malgré ses diplômes prestigieux, aucun chasseur de têtes n’a pu lui trouver un poste à la hauteur de ses compétences et c’est donc en toute logique qu’il a décidé de s’installer à Londres. « Il n’y a qu’en France qu’un Maghrébin ou un Noir diplômé de l’enseignement supérieur est obligé de devenir gardien de parking pour gagner sa vie » a relevé le banquier dans la presse.
 
Sitôt sa nomination au sommet de Credit Suisse connue, la presse de France n’a pas éludé cet aspect des choses. Elle en a même beaucoup parlé, fidèle à sa propension à insister sur les sujets relevant de l’autoflagellation. Mais il ne faut pas être dupe car cela ne changera rien aux mentalités qui prévalent au sein des élites françaises. Ces dernières sont essentiellement blanches, masculines et elles entendent bien le rester. C’est d’ailleurs le fonds du problème. Quoiqu’on en dise, montée du Front national ou pas, la France n’est pas un pays de racistes. Son problème, c’est la xénophobie, autrement dit la peur de l’étranger. La peur de l’Autre, de celui qui vient de l’autre côté de la Méditerranée, comme hier de celui qui venait de l’autre côté de la vallée. Cette peur est réelle tout comme l’islamophobie, terme qui, comme sa signification étymologique ne l’indique pas vraiment (peur de l’islam) est désormais synonyme de sentiment antimusulman.
 
Mais, dans le même temps, la « France d’en bas » bouge. Elle est celle des mariages mixtes (pour toutes les composantes ethniques), celle des mélanges, des fusions interculturelles, de l’émergence de cette nouvelle identité qui fait tant peur aux réactionnaires. Dans le quartier du présent chroniqueur, le restaurant le plus proche est tenu par un Marocain, le pressing l’est par un Turc, le café-bar par des Portugais, la supérette par des Chinois et le relais-presse par un Algérien, seul le marchand de vin étant un vrai « gaulois », et encore, sa mère est la fille d’un mineur polonais. Dans le quartier, toutes les origines cohabitent. Bien sûr, il est des moments où elles se jaugent, où elles se défient par l’attitude, le propos ou le regard mais elles savent aussi rire ensemble et partager ce qui fait le sel de la vie, autrement dit la convivialité.
 
Mais plus on grimpe dans l’échelle sociale et plus les rapports sont différents. Derrière un progressisme de façade, imposé par le politiquement correct et par des années de « sos-racismeries », les positions demeurent figées. Bien sûr, ici ou là, il existe quelques exceptions. Une ministre par-ci, un haut-fonctionnaire par-là, ou encore un diplomate mais l’idée même que des hiérarchies héritées de plusieurs décennies de domination sociale et ethnique puissent être remises en cause fait figure d’hérésie. Un Noir X-Mines-Insead reste donc d’abord un Noir. Les conseils d’administration qui ne l’ont pas adoubé au poste de dirigeant d’entreprise, ne se sont pas dit « qu’importe sa couleur, pourvu qu’il nous rapporte le plus fort dividende ». Non, ce qui est tout de même stupéfiant, c’est que leur prévention a été plus forte que l’habituel appât du gain qui fonde leurs décisions. Cet aveuglement vaut d’ailleurs aussi pour les femmes qui sont loin d’avoir gagné la parité, non pas au bas et à la moitié de l’échelle mais à son sommet.
 
La lecture de la biographie de Tidjane Thiam apporte un autre élément de réflexion. Pour rattraper le coup et montrer que la France entend désormais tirer profit des compétences qu’elle a poussé à s’exiler, le gouvernement français lui a commandé un rapport sur… l’Afrique. Voilà donc à quoi a été ramené ce, répétons-le, X-Mines-Insead, patron, à l’époque de la dite commande, d’un assureur dont le titre en Bourse de Londres fait partie de l’indice FTSE 100, le fameux et prestigieux « footsie ». Il n’est certainement venu à personne qu’il aurait pu livrer un rapport sur la compétitivité de la place financière de Paris en comparaison de celle de la City londonienne ou de Wall Street. Non, puisqu’il est Noir, il est donc forcément expert de l’Afrique et ne peut être que cela, prisonnier qu’il est d’une case prédéterminée, sans mauvais jeu de mots.
 
Refuser aux impétrants originaires d’ailleurs, le droit d’embrasser n’importe quel sujet et de se doter de n’importe quelle expertise est l’une des ruses préférées des élites monochromes pour garder la main. « Tu t’appelles Ali ? Vas donc travailler sur les sujets du monde arabe… Quoi, tu veux te spécialiser dans les économies scandinaves ? Mais quelle idée… » Prendre conscience de ce piège du système, quand on est par exemple étudiant et que l’on s’interroge sur le cursus à suivre, est donc la première étape pour remettre en cause ce monopole inflexible. En attendant, il risque de couler beaucoup d’eau sous les ponts de la Seine avant qu’un Noir ne devienne patron d’une entreprise du CAC40…
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mardi 17 mars 2015

La chronique du blédard : La binationalité et le cas Fekir

 
Le Quotidien d’Oran, jeudi 12 mars 2015
Akram Belkaïd, Paris
 
Qu’on le veuille ou non, ce qui touche le football dépasse toujours la sphère exclusive de ce sport. C’est le cas de la récente « affaire Fekir », du nom de ce jeune – et talentueux  - footballeur de l’Olympique de Lyon qui, après quelques tergiversations, a opté pour l’Equipe nationale de France plutôt que pour celle d’Algérie. Le feuilleton a duré plusieurs semaines, si ce n’est plusieurs mois et, après avoir décidé, dans un premier temps, de jouer pour les Verts le gone, né d’un père algérien, a donc choisi d’évoluer chez les Bleus.
 
Cela fait longtemps que la question des joueurs binationaux a des répercussions externes au monde du football. Depuis quelques années, les fédérations maghrébines mais aussi subsahariennes ont entrepris de profiter des failles de la réglementation internationale en essayant de convaincre de jeunes joueurs nés en France – et ayant souvent joué pour les équipes de France de niveau inférieur (juniors, espoirs ou A’) - de représenter le pays de leur père ou de leur mère (il y a ainsi eu des situations où, nés en France, deux frères ont joué, l’un pour l’Algérie, l’autre pour la Tunisie…).
 
Avant d’aller plus loin, relevons d’abord qu’en Algérie le football, lui aussi, n’échappe pas à la facilité. Comme dans d’autres disciplines, ses dirigeants ne parient plus sur la formation et délaissent la structuration de cette activité sur le long terme. On dira ce que l’on voudra des années 1970, mais il existait tout de même une politique sportive et une ambition de faire émerger des joueurs doués (ce qui fut le cas avec les Madjer, Belloumi, Assad et compagnie…). Comme pour tant de secteurs de l’économie, les dirigeants du foot algérien préfèrent donc « importer » de l’extérieur au prétexte fallacieux d’inverser les flux de fuite talents. En cela, le football, du moins son symbole premier qu’est l’équipe nationale, dit bien ce qu’est devenue l’Algérie d’aujourd’hui : un pays rentier incapable de produire sa propre richesse autre que les hydrocarbures.
 
Revenons au cas Fekir. Cette situation autour des joueurs binationaux, rendue possible par une législation très libérale et censée être favorable aux « petites » équipes, a des incidences dans la vie politique française. On imagine quel aurait été le discours du Front national mais aussi d’une partie de la droite (n’oublions la gauche dite socialiste) si le joueur avait opté pour l’Algérie. Le discours habituel sur le prétendu manque de loyauté des jeunes issus de l’immigration aurait immédiatement été sorti du fumier dans lequel il mijote habituellement. On se souvient des propos pour le moins ambigus de Laurent Blanc, alors sélectionneur de l’Equipe de France, à propos de ce qu’il considérait comme étant un vrai problème pour la compétitivité des Bleus.
 
Au-delà de ce qu’ils espéraient vraiment, c’est-à-dire voir Nabil Fekir, que l’on annonce tout de même comme étant le nouveau Messi, jouer avec la Khadra, de nombreux franco-maghrébins ont ressenti un sentiment de soulagement quant à sa décision. C’est comme si cela faisait une polémique de moins dans un pays où, dès le réveil matinal, il est question à la radio de terrorisme, d’islam et d’islamisme, de foulard et de laïcité sans parler de l’immigration, des imams mal formés ou des prières de rue. C’est un fait, la décision de Fekir va aussi calmer l’ardeur de quelques comiques-troupiers, on pense à ceux qui couvrent le foot sur RMC, et les obliger à chercher des poux dans d’autres têtes que celles des franco-maghrébins.
 
Pour autant, il faut se garder de généraliser. Tout en étant prudent avec ce genre de procédé qui ne remplace en rien une vraie enquête ou un vrai sondage, il convient de relever que, sur les réseaux sociaux, les réactions à la décision de Fekir ont été étonnement mesurées des deux côtés de la Méditerranée. Bien sûr, certains, en France, y ont vu un acte calculateur, l’équipe de France jouant chez elle l’Euro 2016, la valeur marchande du joueur serait de fait plus susceptible d’en bénéficier que s’il participait à la Coupe d’Afrique des nations de 2017. En Algérie, quelques excités l’ont qualifié de traître au pays (rien que ça…) quand d’autres faisaient juste mine de s’indigner de ses atermoiements sans pour autant remettre en cause son droit à jouer pour la France.
 
Et c’est ce dernier point qui est intéressant. Il fut un temps où la question de la bi-nationalité relevait d’un tabou absolu en Algérie. Il fut aussi un temps où nombre de pères immigrés interdisaient à leurs enfants de devenir français ou de se considérer comme tels et cela au nom d’un hypothétique retour au pays. Aujourd’hui, les choses ont changé. La réalité démographique a imposé le pragmatisme – combien y-a-t-il de binationaux ? C’est un mystère, mais on estime leur nombre à deux voire trois millions d’individus, le chiffre de sept millions ayant même récemment enflammé les réseaux sociaux. Et ce pragmatisme conduit à des situations pour le moins étonnantes. Ainsi, les consulats d’Algérie à l’étranger proposent aujourd’hui à leurs ressortissants binationaux qui n’ont pas le temps de renouveler leur passeport (algérien) de rentrer au pays natal avec leur passeport français et un visa : quelque chose d’impensable il y a quelques décennies…
 
En son temps, un joueur comme Zinedine Zidane a beaucoup contribué, en France comme en Algérie, à l’apaisement autour des questions de nationalité. On ne dira jamais assez que c’est grâce à lui que des milliers d’Algériens ont supporté la France en juillet 1998 lors de la finale contre le Brésil. Aujourd’hui, un joueur comme Benzema a repris le flambeau. Mais l’on se rend compte que tout va bien dans le meilleur des mondes tant que ces joueurs ne sont pas critiqués ou brimés en France. Si c’est le cas, comme cela s’est passé pour Samir Nasri, alors, on oublie soudain que ces joueurs sont aussi français et ils deviennent Algériens pour les uns (qui le défendent) comme pour les autres (qui le critiquent).
 
Nabil Fekir est encore jeune. Contrairement à ce que l’on peut penser, il n’a pas choisi la solution de facilité en optant pour la France. Qu’il confirme ses promesses, et, sans le vouloir, il œuvrera à apaiser des relations pas toujours simples entre deux pays et deux peuples. Qu’il déçoive ou qu’il soit maltraité par le staff des Bleus, et cela fera un autre motif de discorde…
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lundi 9 mars 2015

La chronique du blédard : Tableaux en neige

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Le Quotidien d’Oran, jeudi 4 mars 2015
Akram Belkaïd, Paris
 
Premier tableau. Un chaos ou quelque chose qui y ressemblerait. Du blanc, plus ou moins sale, partout. Sur les arbres. Sur le bas-côté, sur les glissières, sur ce qui reste de goudron encore visible, sur les voitures, sur le pare-brise où les essuie-glaces peinent à balayer les flocons qui s’abattent en rafales. Il est midi mais on dirait que la nuit est déjà tombée. Panique générale. Les uns se rangent sur la bande d’arrêt d’urgence. D’autres stoppent sans crier gare, les feux de détresse à peine visibles. Le code de la route a beau l’interdire, les voici qui chaînent leur pneus sur place. Enfin, qui essaient, doigts gourds, souffle court et mode d’emploi déjà trempé à la main. Ça va au ski mais ça ne sait pas monter des chaînes. Ça va au ski mais ça veut pas acheter des pneus alpins… Pneus que la législation s’entête d’ailleurs à ne pas rendre obligatoires en ces hautes vallées et montagnes. Mais voici qu’un chasse-neige entre en action. Puis un autre. Ils déblaient lentement, « jusqu’au noir », comprendre jusqu’au revêtement. Des excités de la moyenne horaire s’impatientent. Une, deux, ou trois manœuvres dangereuses et les voici qui doublent les engins. On les retrouvera quelques kilomètres plus loin, cul de travers sur la patinoire. De toutes les façons, il n’y a plus rien à faire. Les tunnels sont fermés et, au pied d’un col, quelque part à proximité des maquis de l’Ain, un camion, pourtant interdit de circulation, s’est renversé. Sur 107.7, la radio bouqalaq (radio-stress), il se dit que des centres d’accueil ont déjà ouvert, que lits et couvertures sont prêts et que les volontaires de la Croix-Rouge font chauffer thé et café. Un peu d’organisation et de générosité pour compenser beaucoup de sous-développement et d’incivisme…   
 
Deuxième tableau. Milieu de semaine, très très tard dans la nuit. L’homme se tient debout au milieu de la rue verglacée. Bras ballants, poings serrés, chemise ouverte, pantalon baissé jusqu’aux mollets et attributs pendouillant au grand froid. Il crie. Non, il hurle et la buée qui s’échappe de son gosier, certainement bien rincé, masque de temps à autre son visage rond-rougeaud. Avec son lourd accent cockney, il insulte le monde entier. Arsenal qui vient de perdre contre Monaco. Manchester City qui n’a pas fait mieux contre le Barça. Tout y passe. La France, les Français, les Arabes et les Noirs. Le bar-discothèque qui vient de le mettre dehors a droit aussi à son chapelet. Une femme, blonde, imposante doudoune et après-skis fluos, vient vers lui. Elle le supplie de se calmer et de la suivre. Elle aussi encaisse son flot d’injures avec le verbe en « f » comme virgule répétée à l’envi. Deux hommes font leur apparition, presque aussi saouls que lui, incapables de marcher droit, se laissant glisser mais en arrivant toujours à éviter la chute. Chaque insulte les fait rire aux éclats. Les voici d’ailleurs qui s’y mettent eux aussi. Les oreilles d’Arsène Wenger doivent siffler… Ils font ce qu’ils veulent chez nous commentera, le lendemain, un haut-savoyard avec amertume. Et d’assurer, l’air entendu, que la police et la gendarmerie ont reçu pour consigne d’être très tolérants avec ces touristes aux poches pleines de pounds débarqués en force grâce aux compagnies low-cost qui relient leur île à Genève. Mais revenons au braillard. Epuisé, il s’est assis à même le sol. Ses potes essaient de le soulever. En vain car son derrière colle à la glace… Fou rire général. L’un d’eux propose d’uriner pour aider au dégivrage. Finalement, l’autre arrive à se relever seul. L’équipage raffiné s’éloigne, chantant la gloire des Gunners et promettant la guerre aux Monégasques.
 
Troisième tableau. Température et soleil printaniers. La cohorte de glisseurs, dérapeurs, tout-schusseurs sans oublier les inévitables chasse-neigeurs ne cesse de défiler. On entend le crissement de leurs carres bien affutées, on suit leurs arabesques, harmonieuses et fluides pour certains, heurtées et saccadées pour d’autres. Un cours collectif s’engage au sommet d’une piste bleue. Dix ans d’âge au maximum. De futurs flocons, enfin pour celles et ceux qui réussiront l’examen dont le moniteur ne cesse de leur rebattre les oreilles. Sont pas là pour se faire plaisir, ah ça non ! La petite médaille, faut bien la mériter, faut du stress même en vacances. Une pédagogie bien hexagonale... Le « mono » ouvre la voie, se retournant à peine. Derrière lui, deux ou trois mordus se disputent la primeur de son sillage. Eux, ont déjà compris le système. Il faut barrer la route à l’autre, ne pas hésiter à lui mettre un coup d’épaule s’il le faut. La classification de ceux qui suivent emprunte l’échelle de la prudence croissante. Celui-là, buste un peu trop raide, tête trop penchée en avant, cherche avant tout à ne pas tomber. Celle-là, a visiblement peur de la pente mais garde tout de même son équilibre. Et puis, il y a celui qui ferme la marche. Le pauvre chou a déjà quelques mètres de retard et peine à trouver la bonne trajectoire. Un ado surfeur, bonnet aux pompons multicolores, lui ferme brutalement le passage. Le gamin tombe. L’un de ses skis se décroche. Le temps de se relever, de rechausser, son groupe est déjà loin. Il hésite. Regarde autour de lui et finit par s’assoir dans la neige dont il fait quelques boules pour s’amuser. Les minutes passent. Des trois étoiles déboulent. Il les regarde filer. Une monitrice s’arrête. Elle lui demande avec lequel de ses collègues il skie. Il ne sait pas. Il a oublié le prénom. Elle hausse les épaules et lui conseille d’attendre sur place. Vingt minutes plus tard, son groupe repasse enfin. Le moniteur s’arrête à grands effets. Remontrances immédiates avec cet avertissement pour conclure avant de rebasculer vers l’aval : « continue comme ça et tu n’auras pas ta médaille… ».
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jeudi 5 mars 2015

Solidarité avec les manifestants d'In Salah contre l'exploitation du gaz de schiste

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Pour soutenir cet appel : acda-algerie@mailfr.com Merci

ALGÉRIE

Solidarité avec la lutte de In Salah contre l’exploitation du gaz de schiste
 
Depuis le 1er janvier 2015, les habitants de In Salah manifestent, avec détermination et sans violence, leur opposition à la décision du gouvernement de procéder à l’exploitation du gaz de schiste dans le bassin de l'Ahnit, proche de la ville, aux confins du désert : plusieurs oasis des alentours sont concernés par la fracturation hydraulique mise en oeuvre. Chaque jour plus nombreux, ils dénoncent également la collusion des multinationales telles que Halliburton et Shlumberger dans l’exécution de ce projet. 
 
La mobilisation s’est étendue à toute la région, puis au Grand Sud. Elle a reçu le soutien de nombreux chercheurs scientifiques et d’experts dans le domaine des hydrocarbures. Prenant une ampleur inédite depuis les grandes manifestations de juin 2001, elle a gagné la sympathie de très nombreux citoyens à travers tout le pays, inaugurant un rapport de force nouveau au sujet de l’avenir énergétique national – jusque-là considéré comme un pré-carré d’un petit cercle de pétroliers et de technocrates –, afin d’offrir une croissance maîtrisée à toute l’Algérie dont, aujourd’hui, l’économie tourne à 97 % grâce à l’extraction des hydrocarbures du sous-sol saharien.
 
Un collectif constitué de militants actifs et représentatifs de la ville a vu le jour, animant et coordonnant les manifestations, assurant l'information et les liaisons avec les chercheurs et experts, la presse et les médias. Il a adressé un moratoire à la présidence de la République et au Premier ministre, ainsi qu’aux ministères de l’énergie, des ressources en eau, de l’environnement et de l’agriculture. Son objectif est d’ouvrir un espace de dialogue sérieux et franc, et de trouver une issue satisfaisante pour l’ensemble des acteurs, tant de l’Etat que de la société civile. Le moratoire contient un argumentaire solide pour démontrer que l’exploration et l’exploitation de gaz de schiste ne sont pas dans l’intérêt du pays, et ce à divers niveaux : économique, environnementale, sociale et sanitaire.
 
Les autorités algériennes n'ont pas répondu à cette demande de moratoire. Bien au contraire, elles démontrent jour après jour qu’elles comptent poursuivre leur projet, en se soumettant entièrement aux exigences des multinationales, en déconsidérant et réprimant les manifestant(e)s qui s’y opposent. Les 28 et 29 février derniers, un assaut a été donné par la gendarmerie et des compagnies nationales de sureté, utilisant gaz lacrymogène et balles en caoutchouc : plus de 40 manifestants ont été blessés, dont 3 graves ; d’autres ont été détenus. La répression des manifestant(e)s se poursuit.
 
Nous, mouvements associatifs de l'émigration et des pays du Maghreb, et associations de défense de l'environnement, dénonçons avec vigueur cette répression ainsi que le silence du gouvernement algérien face aux revendications d’un moratoire contre l'exploration et l’exploitation du gaz du schiste, que le collectif de lutte de In Salah lui a présenté.  

Nous exigeons la libération des manifestants détenus. 

Nous exprimons toute notre solidarité aux citoyen(ne)s de In Salah dans leur lutte contre la fracturation hydraulique qui risque de mettre en danger l'avenir de l'eau de toute une région d'Afrique.
 
Nous appelons tout le mouvement associatif, tou(te)s les ami(e)s de l'Algérie, à soutenir les revendications du collectif d'In Salah : 
- mise en place d'un moratoire sur la prospection et la production d'énergie par fracturation hydraulique, 
- arrêt des forages en cours.

Pour vous joindre à cet appel, envoyez vos mails à : acda-algerie@mailfr.com 

Paris, le 5 mars 2015.
Signataires

Collectif algérien en France ACDA (Agir pour le changement et la démocratie en Algérie)
APEL-Egalité (association de femmes algériennes en France)
Massira (Collectif citoyen de soutien aux luttes sociales et démocratiques en Algérie) 
Manifeste des libertés
CRLDHT (Comité pour le respect des libertés et des droits de l'homme en Tunisie)
ATMF (Association des travailleurs maghrébins de France)
FTCR (Fédération des Tunisiens pour une citoyenneté des deux rives)
AMF (Association des Marocains en France)
ATF (Association des Tunisiens en France)



Mouhieddine Cherbib, militant associatif
Tewfik Allal, militant associatif
Driss El Kherchi, militant associatif
Souad Chaoui, militante associative
Salah Menia, militant associatif
Sanhadja Akrouf, militante associative
Omar Bouraba, militant associatif
Mouloud Boumghar, militant associatif
Omar Kezouit, militant associatif
Nabil Challal, militant associatif
Kahina Redjala, militante associative
Sabra Sahili, militante associative

dimanche 1 mars 2015

La chronique du blédard : Ce système qui n’a pas besoin d’opposition

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Le Quotidien d’Oran, jeudi 26 février 2015
Akram Belkaïd, Paris
 
Donc, la règle est claire – et elle l’est effectivement depuis longtemps. Personne n’a le droit de manifester contre le pouvoir algérien. L’opposition ? Ça n’existe pas, ou plutôt ça ne doit pas exister. Pourquoi le devrait-elle d’ailleurs ? Le pays va bien. Très bien même. L’Algérie est au top de tous les classements internationaux. C’est la meilleure économie du monde, c’est du moins ce qu’en disent les experts respectifs du Fonds monétaire international (FMI), de l’Unesco, du Forum économique mondial, des principales organisations altermondialistes, d’Amnesty International, de Reporters sans frontières et de tutti quanti. Elle fait partie des BRIC, les fameux leaders émergents qu’elle surclasse aisément en matière de performances macro, micro et tactico-tactiques.
 
De plus, comme ne cesse de l’écrire le Nobel Joseph Stiglitz, Alger est l’archétype de la place financière du XXIème siècle avec sa Bourse aux milliers de valeurs cotées qui attirent les fonds d’investissement du monde entier. Un « hub » bancaire ultraperformant où le souvenir de l’époque où il était impossible de payer par chèque fait désormais beaucoup rire. Le système de santé algérien est cité en exemple à chaque grande messe internationale de même que celui de l’éducation dont ne cessent de s’inspirer les dirigeants de l’Ivy league étasunienne. Et que dire des infrastructures… Des lignes ferroviaires à grande vitesse, des barrages ultra-modernes, des centrales solaires au top de la technologie, de grandes centres de recherche et, last but not least, une agriculture à la fois innovante et respectueuse de l’environnement. Pour l’Afrique, l’Algérie est ainsi l’exemple à suivre en matière de sécurité alimentaire et, là aussi, le temps où elle faisait partie des pays les plus vulnérables en raison de leur dépendance aux céréaliers étrangers, et bel et bien révolu.
 
Que l’on pardonne au présent chroniqueur ce préambule ironique. Il a été écrit à dessein pour que certains de ses lecteur, pas tous, prennent conscience de ce drôle de sentiment ambigu qu’ils viennent d’éprouver. Le constat, le vrai, c’est-à-dire l’accablant, à propos de l’Algérie, ils le partagent avec des milliers, pour ne pas dire des millions de compatriotes. Oui mais voilà, la fierté est toujours là, cette brave fifille d’un nationalisme ombrageux qui nous tenaille – notez bien que j’écris « nous » - jusqu’à la moelle des os et qui fait aussi que le pouvoir a beau jeu de ridiculiser la moindre critique à son égard. De fait, il y a une question que l’on doit nécessairement se poser après la contestation empêchée dans les rues de la capitale le 24 février dernier. Ce qui prime, ce n’est pas de savoir pourquoi la manifestation a été contrée par les forces de l’ordre et par les orchestres folkloriques qui ont sillonné la ville pour soit disant célébrer l’anniversaire de la nationalisation des hydrocarbures (nationalisation qui, rappelons-le au passage, a subi quelques liftings depuis et qui a même failli appartenir au passé avec la fameuse réforme avortée in extremis des années 2000). Non, ce qui est important c’est de comprendre pourquoi un régime politique avec un tel bilan catastrophique, et cela quel que soit le thème examiné, est finalement si peu contesté.
 
On parlera de l’effet rémanent de la décennie noire (c’est comme si, en 1977, on ne parlait encore que de la Guerre d’indépendance…). On évoquera l’effet insidieux de la rente plus ou moins (et plutôt mal) redistribuée. Mais on dira surtout qu’Alger n’est pas l’Algérie, que c’est une vitrine tenue d’une main de fer quand, dans le reste de pays, jacqueries et colères spontanées peuvent éclater à tout moment. On rappellera aussi que la colère au sud du pays contre cette insanité que sont les gaz de schiste montre que la résignation n’est pas de mise partout. Pour autant, il faut bien reconnaître l’existence d’une vraie réticence à s’élever contre le système. Ah ce système, on ne l’aime pas mais on a bien du mal à accepter que le critiquer dans la rue n’équivaut en rien à un acte de trahison nationale ou à une action au profit objectif de la fameuse main de l’étranger. On ne l’aime pas ce système, mais on agit comme si on faisait sien son échec et, du coup, tout discours semblable au liminaire de cette chronique est vécu comme une attaque personnelle qui fait oublier toute raison et objectivité.
 
Il y a quelques temps déjà, dans mon blog, je me suis étonné de la vigueur des réactions outragées des Algériens à une (mauvaise) plaisanterie du président François Hollande à propos de leur pays. Je relevais que tout cela me paraissait disproportionné et que j’aurais aimé assister à de telles colères concernant des choses bien plus sérieuses. Que n’ai-je pas écrit… Des amis qui décident de rompre tout contact, des insultes sur les réseaux sociaux… Et ce genre de schizophrénie perdure. La question de l’exploitation des gaz de schiste devrait mobiliser des millions d’Algériens préoccupés par le sort des futures générations et convaincus que les ressources aquifères du Sahara sont un atout fondamental pour l’avenir. A la place, ça crie et ça tempête, à partir de son clavier, parce que Roger Hanin a été enterré à Alger, conformément à ses dernières volontés…
 
On accuse souvent l’opposition algérienne de ne pas être à la hauteur des enjeux. Mais encore faudrait-il que le fait de se regrouper à quelques-uns dans la rue ne soit plus considéré comme un délit. Encore faudrait-il que cette jeunesse militante – l’une des grandes satisfactions du moment et un espoir pour le pays – ne soit pas brimée comme elle l’est et, surtout, abandonnée à son sort par les plus anciens. On le sait, le système et sa clientèle ne lâcheront pas l’affaire facilement. C’est une question de survie pour eux. Mais ce n’est pas une raison pour leur faciliter la tâche. Sauf si, et c’est une explication qui n’est pas à négliger, les uns et les autres y trouvent finalement leurs petits et grands comptes et cela au-delà de leurs sempiternelles récriminations.
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vendredi 20 février 2015

La chronique du blédard : Irisées

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Le Quotidien d’Oran, jeudi 18 février 2015
Akram Belkaïd, Paris
 
Partir du sud, de Tunis, Alger, Oran ou Casablanca, en direction du nord. En hiver, toujours s’arranger pour prendre un vol de fin d’après-midi. A l’enregistrement, demander, insister s’il le faut, un siège à côté du hublot mais, attention, il faut préciser que l’endroit souhaité, exigé, doit être à la gauche de l’appareil, de préférence vers l’arrière. Rang trente, place A, c’est parfait. S’installer et patienter. Quel que soit le temps qui fait au sol, la promesse d’un enchantement est là. Attendre que passent le décollage, l’ascension, les premiers virages. Se détendre, ne pas chercher à repérer tel ou tel monument, tel quartier, telle mosquée ou basilique. Ce n’est pas le plus important.
 
Voilà, l’avion a percé l’épaisse couche, gris-noir à l’entrée, immaculée à la sortie. Stabilisation, derniers bruits de vérins, signal lumineux qui s’éteint. Se couper du monde environnant, écouteurs bien vissés dans l’oreille, du Floyd, ou du Tangerine, qui tourne en boucle. A l’ouest, le soleil semble encore brûler de mille feux. Cela ne va pas durer. En bas, c’est une étrange banquise qui s’étend à perte de vue. Des affaissements troublent parfois sa planitude moutonneuse. Des crevasses la parcourent, se croisent, s’éloignent les unes des autres, se retrouvent en de larges canyons aux lits sombres. Des questions d’enfant reviennent à l’esprit. Peut-on marcher sur les nuages ? Ou alors sauter de ces hautes falaises, marchepieds pour géants invisibles habitués à escalader les cieux, pour atterrir sans heurts ni dommages sur un tapis d’ouate ?


 
Au loin, là où les rayons de l’astre commencent à faiblir, un monticule s’est formé. On dirait un chapeau de cowboy posé sur le sable. L’esprit reprend ses divagations. Il entraîne en Arizona puis au Sinaï ou encore dans les montagnes du Musandam omanais. Il va partout où le rouge domine la rencontre de la terre et de la lumière. L’œil capte ensuite une grosse trainée noire qui, perpendiculaire à la course de l’avion, file d’est vers l’ouest. C’est le sillage d’un autre appareil, dont le passage remonte à quelques minutes. Nouvelles réflexions. L’aviation a-t-elle vraiment détraqué le climat ? Tous ces résidus de masses d’air aspirées, brûlées avec du kérosène, rejetées dans l’atmosphère, qui peut jurer qu’ils sont inoffensifs ? Qui peut savoir quel est leur effet réel ? Rires intérieurs en pensant aux adeptes de la théorie des « chemtrails », des gens pour qui cette condensation n’est rien d’autre que la preuve matérielle démontrant que les gouvernements répandent délibérément des produits chimiques en haute altitude pour je ne sais quel but obscur dont celui de rendre idiots les peuples. Le complot, toujours et encore…
 
L’avion file maintenant à fleur de nuages. C’est une crème onctueuse, des œufs battus en neige. Tout est si proche, si net. Non, merci, pas de repas pour moi. Oui, juste un verre d’eau et qu’on me laisse tranquille. A quoi correspondent ces multiples puits noirs ? Quelles perceuses les ont forés ? Descendent-ils jusqu’au sol ? Sont-ils empruntés par les habitants des cirrus qui nous rendent parfois visite ? Parfois, des trouées laissent apparaître le spectacle d’un peu plus bas. La mer, la vraie, mélange de bleu et de turquoise. Du brouillard aussi que l’on devine gorgé d’eau. Tout cela, avec quelques turbulences en prime, menace de gâcher la rêverie. Il faut relever la tête et regarder au loin, vers l’ouest, à dix heures dirait un navigateur à son pilote.
 

 
Le clou du spectacle a commencé. C’est l’heure des derniers flamboiements. Le disque solaire lutte pour ne pas sombrer dans les sables mouvants qui l’aspirent. Le voici qui refait surface, encore vaillant, projetant ses pâles irisées jusqu’à la carlingue. Puis de nouvelles masses nuageuses le découpent, formant d’étranges caractères, un mélange de chinois et d’hébreu. Apparaissent ensuite deux longs sabres japonais que l’on dirait fichés horizontalement dans une immense orange. Tout est si net, tout paraît si propre. Il n’y a ni halos poisseux ni volutes jaunâtres. La pollution des villes semble si loin.
 
Un point noir apparaît à onze heures. Il croise à grand vent. Un autre avion de ligne qui s’en va vers le sud. Le Maghreb, peut-être, ou alors au-delà du Sahara. Sa vitesse est impressionnante. Question, la nôtre est-elle la même ? Pourquoi ne ressentons-nous rien ? Pourquoi avons-nous l’impression que le chariot qui débarrasse les restes de repas va plus vite ? Mystère de la physique. Repère absolu, repère relatif… Autre interrogation souvent posée aux compagnons de voyage. Quelle est la vitesse réelle d’une mouche qui vole à l’intérieur d’un avion lancé à 820 kilomètres-heure ?
 


 
Le soleil a encore perdu sa partie quotidienne. Les derniers instants de son combat sont les plus féériques. La boule incandescente n’est plus qu’une minuscule circonférence, le dard d’un laser qui continue de se jouer des nuages lesquels affichent désormais toutes les teintes du bleu. Le crépuscule ne s’est pas encore installé, du moins pas à l’ouest car il règne depuis longtemps à la droite de l’appareil. Vient une autre question fondamentale. A quel endroit exactement se trouve la séparation géographie entre le jour et la nuit ou alors à quelle vitesse faut-il filer d’est en ouest pour ne jamais être rattrapé par l’obscurité ? Mais c’est terminé. L’avion semble ralentir, signe d’un passage du pilotage automatique à l’approche manuelle. Dans quelques minutes, on verra les lumières de la ville. Surgit alors une étrange sensation, mélange de soulagement et de mélancolie face à ces milliers de points jaunes, certains fixes, d’autres pas. Autant de vies, autant de mystères...

 

 

 
 
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La chronique du blédard : De l’impôt et de la criminalité en col-blanc

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Le Quotidien d’Oran, mercredi 11 février 2015
Akram Belkaïd, Paris
 
Payer ses impôts n’est pas un geste naturel. Un acte de ceux que l’on admet aisément. Il n’est pas facile d’accepter l’idée de devoir céder une partie de ses revenus surtout quand une petite voix nous chuchote que cet argent va payer, entre autres, le salaire d’élus indélicats, de fonctionnaires incompétents (clin d’œil à celles et ceux qui galèrent avec Pôle-emploi) ou même de journalistes du service public dont le propos et le parti-pris néolibéral agacent de bon matin. Pas facile non plus quand on lit – démarche masochiste – le rapport annuel de la Cour des comptes où sont compilés un nombre impressionnant de gaspillages d’argent public. Pour autant, s’arrêter à cela serait faire preuve d’une grande incivilité. C’est un fait. Payer ses impôts est un engagement civique. Une nécessité au nom de la solidarité nationale voire au nom du patriotisme. Ecoles, routes, hôpitaux, installations éducatives, tout cela exige que chaque citoyen paie son écot. Bien entendu, cela vaut aussi pour les entreprises. Pour toutes les entreprises. Cela peut irriter, cela peut paraître injuste, mais on n’a pas encore trouvé d’autres moyens pour financer le fonctionnement de l’Etat et la réalisation d’infrastructures utiles au bien-être commun (et que l’on ne vienne pas me parler des partenariats public-privé qui ne sont qu’une vaste fumisterie…).
 
On peut juger de la modernité d’un pays à la manière dont est organisé son système fiscal. Et, dans ce type d’approche, on a souvent opposé le « bon fonctionnement » des pays développés, censés être parfaitement organisés pour ce qui est de la levée de l’impôt, à celui des autres nations, notamment africaines, où l’importance du secteur informel empêche toute politique fiscale équitable. Pour ces dernières, l’impôt est d’ailleurs souvent un moyen de coercition destiné à mettre au pas les récalcitrants sur le plan politique ou ceux qui refusent de payer dîmes et pots-de-vin. Mais de récents événements sont en train de modifier la manière dont est appréhendée cette question. Au nord, chez les « riches », dans un contexte où les classes moyennes mais aussi les petites et moyennes entreprises (PME) n’ont pratiquement aucune marge de manœuvre face aux fourches caudines de l’administration fiscale, on sait désormais que l’égalité devant l’impôt est un immense leurre. Il y a d’abord le fait que de nombreux pays européens n’hésitent pas à détourner, car c’est le mot, une partie des recettes fiscales de leurs voisins. L’affaire dite du Luxleaks l’a bien montré. Pendant des années, et aujourd’hui encore, le Luxembourg, membre fondateur de l’Union européenne (UE), a encouragé des entreprises à se domicilier sur son sol pour payer un minimum d’impôts privant ainsi ses partenaires européens ou transatlantiques d’importantes ressources financières. Et cela dans un contexte mondial où l’on ne cesse de parler d’austérité, de diminution des dépenses publiques et de retrait des Etats de la sphère socio-économiques. Bien entendu, le Luxembourg n’est pas le seul à pratiquer ce petit jeu maléfique. Outre la multitude de paradis fiscaux qui continuent de prospérer malgré les discours récurrents annonçant leur mise au pas, des pays comme la Grande-Bretagne, la Belgique, les Pays-Bas ou l’Irlande pratiquent aussi la compétition fiscale.
 
Ensuite, le récent scandale de la filiale suisse d’HSBC est lui aussi de nature à remettre en cause la perception de l’impôt en Europe. Des milliards de dollars en provenance de plusieurs pays, y compris du Maghreb et d’Algérie, ont été soustraits au Trésor public. Si l’on part du principe que cette activité est aussi le fait d’autres banques (on ne voit pas pourquoi il en serait autrement) et si l’on ajoute à cela les centaines de milliards de dollars de recettes fiscales qui disparaissent grâce à « l’optimisation fiscale » - autrement dit une fraude légale – on atteint des montants faramineux. Chaque année dans le monde, entre 2000 et 3000 milliards de dollars échapperaient ainsi aux caisses des Etats lesquels n’ont d’autre alternative que de pressurer ceux qui n’ont pas les moyens d’échapper à l’impôt. Cette situation est d’une gravité extrême. L’évasion fiscale et le manque à gagner qu’elle engendre, minent la cohésion de sociétés déjà fragilisée par le chômage et les inégalités. La question est aussi importante, sinon plus, que le terrorisme et la criminalité organisée. Pourtant cela ne déclenche guère de réactions gouvernementales. Jusqu’à quand des Etats mais aussi des établissements financiers vont-ils continuer à capter les ressources qui devraient légitimement revenir à d’autres nations ? Jusqu’à quand de grandes entreprises vont-elles exceller dans la capacité à ne payer aucun impôt dans des pays où, pourtant, elles réalisent d’importants bénéfices ? Tout cela mériterait un grand sommet mondial. Tout cela mériterait une mobilisation générale et des discours politiques s’engageant à mettre fin à cette immense duplicité qui fait que les grands perdants de l’obligation fiscale sont les classes moyennes et les PME.
 
Ce silence connivent et cette inaction malgré la multiplication des scandales interpellent. Cela témoigne de la puissance des lobbies bancaires et financiers ainsi que de leur capacité à étouffer les initiatives politiques visant à les contraindre. Cela montre que « l’industrie de l’optimisation fiscale » a toujours une longueur d’avance sur les législations. Faudra-t-il l’effondrement d’un ou plusieurs pays, voire des conflits armés dans ce qui, aujourd’hui encore demeure une zone de prospérité, pour que les choses changent ? En tous les cas, cette criminalité et cette inconscience en col blanc semblent avoir de beaux jours devant elle.
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