Lignes quotidiennes

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Dernier ouvrage paru : Pleine Lune sur Bagdad : http://pleinelunebagdad.blogspot.fr/

lundi 25 juin 2018

Conversation téléphonique avant le match Arabie saoudite - Egypte

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- Allo ?
- Sissi ?
- Lui-même. Qui est à l’appareil ?
- Mohamed Ben Salman.
- Oh ! Bonjour Excellence, Vastitude des Cieux, grande..
- Ça va, ça va. Tu dois me rendre service.
- Oui, je continue à cogner sur les frères…
- Je ne parle pas de ça…
- Je dis du mal du Qatar tous les jours…
- C’est bien, mais je veux…
- Je m’assure que plus personne ne parle chez nous des îles Tiran et Sanafir…
- Mais tu vas la fermer, oui ? Laisse-moi parler !
- A tes ordres.
- Ton équipe doit perdre aujourd’hui.
- …
- Tu m’écoutes ?
- C’est que… Elle plus forte que la votre.
- Tu te débrouilles. Il me faut une victoire.
- Mais… moi aussi.
- Tu seras champion d’Afrique en janvier prochain.
- Oui, mais on veut sortir la tête haute du mondial.
- Nous aussi.
- Et il y a Mo Salah.
- Quoi, Mo Salah ?
- Il doit tout de même tenir son rang. Il faut qu’il brille un peu.
- Dis-lui qu’on fera comme Kadirov. On lui donnera la citoyenneté d’honneur.
- Bah, c’est qu’il veut quitter la sélection à cause de ça…
- Très bien, qu’il la quitte avant le match alors.

A.B
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dimanche 24 juin 2018

Au fil du mondial (10) : Le patient anglais

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Passons vite sur la victoire écrasante de l’Angleterre contre le Panama (6-1) pour dire que cette équipe constitue un cas qui interpelle. Il y a d’abord le fait qu’elle n’a rien gagné depuis son (unique) titre de champion du monde (à domicile) en 1966. Depuis, elle ne compte, comme performance marquante, qu’une demi-finale perdue aux penalties par la bande de Gary Lineker contre l’Allemagne lors de la Coupe du monde 1990. A chaque grand tournoi, les Anglais sont souvent présentés comme des vainqueurs possibles mais, en réalité, personne n’y croit vraiment même quand The Three Lions (Les Trois Lions, le surnom de leur équipe) semble bien armée pour aller loin. Des générations de joueurs talentueux se succèdent mais rien n’y fait : contrairement à ses clubs, l’équipe d’Angleterre ne gagne rien.

La raison ? Commençons par la plus irrationnelle. Affirmons donc qu’il s’agit d’une implacable punition des forces mystérieuses qui régissent le football car, en 1966, l’Angleterre ne l’a pas emporté à la régulière. Comme le rappelle mon collègue Olivier Pironet dans le Manière de Voir consacré aux complots (*), « l’édition 1966 de la Coupe du monde de football, accueillie et remportée par l’Angleterre, est restée dans les annales. Moins pour son intérêt sportif toutefois, que pour les soupçons de trucage visant le pays hôte, accusé d’avoir favorisé son équipe pour lui permettre d’accéder au sacre suprême. »

Les faits parlent d’eux-mêmes : tirage au sort très favorable, matraquage impuni par les arbitres (dont un Anglais) du grand Pelé (double tenant du titre, le Brésil est éliminé en phase de poule tandis que l’Argentine et l’Uruguay subissent des arbitrages impartiaux), insultes racistes non punies de l’entraîneur Alf Ramsay à l’égard des Argentins (il les traita d’ « animals » ce qui n’a pas besoin d’être traduit) et, bien entendu, « but fantôme » anglais puis envahissement du terrain avant la fin du match lors de la finale remportée par l’Angleterre contre la République fédérale d’Allemagne (RFA). « Tirant le bilan de la compétition, écrit Olivier Pironet, le magazine français Miroir du football titrait en ‘‘ une ’’ de son numéro d’août 1966 : ‘‘ Toute la vérité sur la victoire préparée de l’Angleterre et l’élimination dirigée des Sud-Américains ’’. » Les Trois Lions ont été champion du monde en 1966 mais ils paient depuis cinq décennies le prix de leur tricherie.

Une autre raison souvent avancée, bien moins subjective, est que les Anglais préfèrent de loin leurs clubs à l’équipe nationale. Les tensions ont toujours existé au sein de la sélection entre joueurs de clubs rivaux (comme par exemple entre ceux d’Arsenal et de Tottenham). De plus, contrairement à la passion qui entoure les clubs (on pense au FC Liverpool, par exemple), la « national team », elle, n’a pas toujours été très soutenue et n’a pas toujours bénéficié des meilleures conditions de préparation. Elle n’a pas eu non plus les meilleurs entraîneurs et a aussi souffert de la friabilité psychologique de ses joueurs (si, si, un Anglais ça peut douter) incapables de l’emporter si, d’aventure, la rencontre qu’ils jouent se termine par une série de tirs au but. Rappelons enfin que, qui dit équipe d’Angleterre, dit scandales à répétition. Beuveries, bagarres en interne, indiscipline, histoires de fessouilles et influence néfaste des wags (wives and girlfriends, épouses et petites amies) créent leur lot récurent de polémiques qui font le bonheur de la presse de caniveau britannique quand ce n’est pas cette dernière qui cherche à piéger tel ou tel joueur ou entraîneur.

Enfin, il y a aussi le fait que les joueurs anglais subissent la rude concurrence de footballeurs étrangers dans leur championnat national, certainement le meilleur et le plus relevé du monde mais aussi le plus ouvert aux talents qui viennent d’ailleurs. En Premier League, la première division, il n’est pas rare que des équipes alignées ne comptent aucun joueur anglais sur le terrain. Alors que les stars venues des quatre coins du monde cavalent sur le gazon, les joueurs du cru font banquette. Ce n’est pas la meilleure manière de les préparer aux compétitions mondiales.

Et c’est d’autant plus vrai que le joueur anglais préfère être remplaçant chez lui (et être bien payé) plutôt que d’aller tenter l’aventure à l’étranger pour avoir du temps de jeu. La preuve, les vingt-trois joueurs anglais sélectionnés pour cette Coupe du monde jouent tous dans des clubs anglais alors que nombre d’entre eux ne se sont pourtant pas des titulaires indiscutables. La Fédération anglaise l’a bien compris et essaie d’encourager les jeunes joueurs à vivre une expérience à l’étranger pour s’endurcir et progresser mais en vain. Le « young player » préfère être « sub on the bench » plutôt que d’aller tâter du crampon français, espagnol ou allemand.


L’Angleterre est même la seule équipe du tournoi à ne compter aucun joueur expatrié dans ses rangs. A titre de comparaison, la Russie, un autre pays européen dont les joueurs préfèrent ne pas quitter la mère patrie, a malgré tout sélectionné deux membres qui évoluent à l’étranger (Belgique et Espagne) tandis que l’Arabie saoudite a envoyé trois de ses joueurs dans des clubs espagnols pour préparer la Coupe du monde. A l’opposé, la Croatie et le Sénégal sont les deux formations dont aucun joueur n’évolue au pays ce qui en dit long sur, à la fois, la faiblesse de leurs championnats et la prégnance de leur modèle économique d’exportation de joueurs mais ceci est une autre histoire.

(*) « Soupçons sur le ballon rond », in Complots. Théories… et pratique, avril-mai 2018.

Akram Belkaïd, dimanche 24 juin 2018.
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samedi 23 juin 2018

Au fil du mondial (9) : Le maillon faible

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La rencontre Allemagne-Suède (2-1) illustre bien quelques règles implicites du football déjà citées et que l’on sera amené à rappeler souvent. Ainsi, trop gâcher des occasions expose à une punition cruelle. C’est ce que les Suédois ont vécu durant ce match. A trop vendanger, on en paie le prix fort. Bien sûr, cette équipe s’est vue privée d’un pénalty flagrant (hep, à quoi sert donc l’arbitrage vidéo ?) mais on ne recule pas face à l’Allemagne sans s’exposer à prendre des buts. En 1982, lors du ce match de légende de l’Algérie contre la RFA (2-1, est-il besoin de le rappeler), les Verts avaient su maintenir la pression sur les Allemands pour préserver leur avance. Les Suédois ont renoncé dès les premières minutes de la seconde mi-temps. Ils sont les premiers responsables de leur défaite.
Mais il y a autre chose qui mérite d’être relevée. Durant les premières minutes d’un match, il se déroule souvent ce que l’on pourrait appeler la phase de test. Les attaquants cherchent à sonder les possibilités qui leur sont offertes. Un peu d’espace, un défenseur trop lent ou en méforme et ils sauront où s’engouffrer. Les Allemands, peu inspirés, ont d’abord renoncé à passer par le côté gauche (dans le sens de l’attaque). Et puis un milieu suédois est rentré en jeu, avec pour mission de bloquer le couloir gauche. Mauvaise pioche car Jimmy Durmaz, numéro 21, look très soigné de hipster, joueur à Toulouse (on ne fera aucun commentaire sur le niveau technique de la Ligue 1 française) a multiplié les bêtises. [rappelons aussi que ce joueur a provoqué la polémique en affirmant qu'il n'avait pas débuté le barrage retour joué par son club de Toulouse contre l'AC Ajaccio car il aurait été averti que les Corses allaient chercher à le blesser...]
Et c’est là où l’on se rend compte de ce qu’est une grande équipe. Même à dix, les Allemands ont vite repéré la faiblesse du barbu. Débordé à plusieurs reprises, lourdaud, essoufflé, mais attentif de temps à autre à remettre en ordre sa coiffure il a provoqué plusieurs fautes dont la dernière qui a abouti au second but allemand. L’intelligence d’une équipe réside ainsi dans cette capacité à vite comprendre quel est le maillon faible de l’adversaire et de le pilonner jusqu’à la rupture. 
Akram Belkaïd, samedi 23 juin 2018
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La chronique du blédard : Football, génie et altruisme

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Le Quotidien d’Oran, jeudi 21 juin 2018
Akram Belkaïd, Paris

Tout le monde ne cesse de le dire et de le répéter : le football est un sport collectif qui met en valeur les vertus de solidarité, d’abnégation et même d’intelligence collective chez les membres d’une même équipe. Mais, dans le même temps, tout le monde sait aussi qu’une équipe sans joueur exceptionnel aura toujours un atout en moins par rapport à ses adversaires. Certes, cela peut s’avérer être pénalisant quand la vedette n’est pas en forme ou absente. L’Egypte n’est pas une grande équipe de football et cela apparaît très vite quand sa star Mohamed Salah n’est pas sur le terrain. De même, l’Argentine sans Lionel Messi n’est guère dangereuse pour ses adversaires (les mauvaises langues relèveront qu’elle ne l’a guère été « avec lui » depuis le début du mondial russe…). Mais toute équipe rêverait d’avoir un Mo Salah ou un Léo Messi avec elle.

Nous avons donc affaire à un sport collectif où, néanmoins, certains joueurs ont des statuts à part du fait même de leur talent. Et si l’on va au-delà du discours convenu du « chacun doit remplir sa tâche » ou bien encore du « nous formons un ensemble soudé », analyser la manière dont sont considérés ces joueurs d’exception est particulièrement intéressant. Cela doit d’ailleurs interpeller celles et ceux qui, dans leur travail, ont à « gérer des équipes », expression consacrée pour dire qu’ils sont chefs – petits ou grands – et qu’ils ont des subordonnés sous leur coupe.

Il y a quelques jours, Jorge Valdano, joueur argentin champion du monde en 1986 et reconverti dans l’analyse des rencontres et dans le conseil pour managers – ce qui lui vaut notamment le surnom de « philosophe du football » - a accordé un entretien au quotidien sportif L’Equipe (*). L’occasion pour lui d’aborder la question du leadership et du statut des grands joueurs. Première chose, il faut, selon lui, se garder d’oublier qu’un seul joueur ne peut remporter un match à lui tout seul. Extrait : « Si on cite l’Argentine parmi les favoris, c’est parce qu’elle a Messi. Ce qu’on ne peut pas faire, c’est lui demander ce qu’on demande à une équipe entière. C’est une injustice et même une aberration typique de notre époque où on s’obstine à individualiser la réussite et l’échec. »

Les médias ont leur part de responsabilité dans cette individualisation de la responsabilité. Mais ils ne sont pas les seuls. Les sponsors jouent aussi un rôle néfaste en mettant en avant de manière systématique les joueurs les plus connus. Cette omniprésence a ses conséquences : quand le succès est là, c’est la vedette qui est encensée. Quand la défaite survient, le joueur tête d’affiche est directement visé. Je n’aime guère le système de notes que certains journaux attribuent aux joueurs (à l’arbitre et à l’entraîneur aussi) après un match. C’est parfois violent (on imagine ce qui passe par la tête d’un joueur qui a obtenu un deux ou un trois sur dix), c’est souvent subjectif mais cela a le mérite de mettre en lumière les bonnes performances de joueurs dont on ne parle pas assez.

Tout en gardant à l’esprit la notion de juste répartition des responsabilités, Valdano a tout de même un avis tranché concernant la place que doit occuper un joueur vedette au sein d’un collectif. Deuxième extrait de l’entretien : « le joueur de génie doit avoir un statut à part. Ensuite, personne ne doit se planquer dans son ombre. Le génie est exceptionnel et il mérite de vivre une vie différente. Les autres font partie des simples mortels. À eux de veiller à l’équilibre de l’équipe, d’être disciplinés. » Et de citer le cas de l’entraîneur Cesar Luis Menotti (vainqueur du titre mondial en 1978) qui, lors d’une causerie avec ses joueurs demanda d’abord à Diego Maradona de sortir de la pièce avant de demander au reste de l’équipe : « À votre avis, combien de ballons devez-vous donner à Diego au cours d’un match ? Ne me répondez pas. La réponse est : tous les ballons. »

C’est donc à l’entraîneur de faire passer la pilule aux autres joueurs. Certains d’entre eux accepteront sans aucun problème le statut à part du « génie » que Valdano compare à une « arme de destruction. » Mais d’autres y retrouveront à redire, estimant que leur talent n’est pas suffisamment reconnu ou que celui de la vedette est surévalué. L’époque actuelle est celle des égos surdimensionnés, de « ma pomme d’abord ». Beaucoup d’équipes souffrent de cette situation où la concurrence entre personnalités débouche sur des désastres sur le terrain.

Bien entendu, tout dépend aussi du « génie ». Comparons, à ce sujet, ce qui ne devrait pas l’être, du moins pas encore. Le brésilien Pelé reste le plus grand joueur de tous les temps. Neymar, son compatriote, est un talent très prometteur. Le premier a su se mettre au service de son équipe et quand il tirait trop la couverture à lui avec ses comportements de diva, certains de ses coéquipiers (Carlos Alberto, Rivelino, Jerson,…), qui ne lui déniaient pas sa primauté, savaient tout de même le rappeler à l’ordre. Le second, lui, semble échapper à tout contrôle. Trop égoïste, trop individualiste, incapable de bonifier le jeu de ses partenaires (qu'il lui arrive d'insulter comme lors du match contre le Costa Rica), il est à craindre que ses performances n’aillent guère très loin. On peut aussi citer le cas de Zlatan Ibrahimovic. S’il n’avait pas autant écrasé de son égo ses coéquipiers, allant même jusqu’à les martyriser, il est probable que la Suède aurait enregistré de meilleurs résultats au cours de la dernière décennie. En football, comme ailleurs, le bon « génie » est celui qui possède une dose suffisante d’intelligence pratique et, surtout, d’altruisme.

(*) « Pour les grandes équipes, gagner ne suffit pas », 15 juin 2018
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