Retours en Algérie

Retours en Algérie
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dimanche 1 mars 2015

La chronique du blédard : Ce système qui n’a pas besoin d’opposition

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Le Quotidien d’Oran, jeudi 26 février 2015
Akram Belkaïd, Paris
 
Donc, la règle est claire – et elle l’est effectivement depuis longtemps. Personne n’a le droit de manifester contre le pouvoir algérien. L’opposition ? Ça n’existe pas, ou plutôt ça ne doit pas exister. Pourquoi le devrait-elle d’ailleurs ? Le pays va bien. Très bien même. L’Algérie est au top de tous les classements internationaux. C’est la meilleure économie du monde, c’est du moins ce qu’en disent les experts respectifs du Fonds monétaire international (FMI), de l’Unesco, du Forum économique mondial, des principales organisations altermondialistes, d’Amnesty International, de Reporters sans frontières et de tutti quanti. Elle fait partie des BRIC, les fameux leaders émergents qu’elle surclasse aisément en matière de performances macro, micro et tactico-tactiques.
 
De plus, comme ne cesse de l’écrire le Nobel Joseph Stiglitz, Alger est l’archétype de la place financière du XXIème siècle avec sa Bourse aux milliers de valeurs cotées qui attirent les fonds d’investissement du monde entier. Un « hub » bancaire ultraperformant où le souvenir de l’époque où il était impossible de payer par chèque fait désormais beaucoup rire. Le système de santé algérien est cité en exemple à chaque grande messe internationale de même que celui de l’éducation dont ne cessent de s’inspirer les dirigeants de l’Ivy league étasunienne. Et que dire des infrastructures… Des lignes ferroviaires à grande vitesse, des barrages ultra-modernes, des centrales solaires au top de la technologie, de grandes centres de recherche et, last but not least, une agriculture à la fois innovante et respectueuse de l’environnement. Pour l’Afrique, l’Algérie est ainsi l’exemple à suivre en matière de sécurité alimentaire et, là aussi, le temps où elle faisait partie des pays les plus vulnérables en raison de leur dépendance aux céréaliers étrangers, et bel et bien révolu.
 
Que l’on pardonne au présent chroniqueur ce préambule ironique. Il a été écrit à dessein pour que certains de ses lecteur, pas tous, prennent conscience de ce drôle de sentiment ambigu qu’ils viennent d’éprouver. Le constat, le vrai, c’est-à-dire l’accablant, à propos de l’Algérie, ils le partagent avec des milliers, pour ne pas dire des millions de compatriotes. Oui mais voilà, la fierté est toujours là, cette brave fifille d’un nationalisme ombrageux qui nous tenaille – notez bien que j’écris « nous » - jusqu’à la moelle des os et qui fait aussi que le pouvoir a beau jeu de ridiculiser la moindre critique à son égard. De fait, il y a une question que l’on doit nécessairement se poser après la contestation empêchée dans les rues de la capitale le 24 février dernier. Ce qui prime, ce n’est pas de savoir pourquoi la manifestation a été contrée par les forces de l’ordre et par les orchestres folkloriques qui ont sillonné la ville pour soit disant célébrer l’anniversaire de la nationalisation des hydrocarbures (nationalisation qui, rappelons-le au passage, a subi quelques liftings depuis et qui a même failli appartenir au passé avec la fameuse réforme avortée in extremis des années 2000). Non, ce qui est important c’est de comprendre pourquoi un régime politique avec un tel bilan catastrophique, et cela quel que soit le thème examiné, est finalement si peu contesté.
 
On parlera de l’effet rémanent de la décennie noire (c’est comme si, en 1977, on ne parlait encore que de la Guerre d’indépendance…). On évoquera l’effet insidieux de la rente plus ou moins (et plutôt mal) redistribuée. Mais on dira surtout qu’Alger n’est pas l’Algérie, que c’est une vitrine tenue d’une main de fer quand, dans le reste de pays, jacqueries et colères spontanées peuvent éclater à tout moment. On rappellera aussi que la colère au sud du pays contre cette insanité que sont les gaz de schiste montre que la résignation n’est pas de mise partout. Pour autant, il faut bien reconnaître l’existence d’une vraie réticence à s’élever contre le système. Ah ce système, on ne l’aime pas mais on a bien du mal à accepter que le critiquer dans la rue n’équivaut en rien à un acte de trahison nationale ou à une action au profit objectif de la fameuse main de l’étranger. On ne l’aime pas ce système, mais on agit comme si on faisait sien son échec et, du coup, tout discours semblable au liminaire de cette chronique est vécu comme une attaque personnelle qui fait oublier toute raison et objectivité.
 
Il y a quelques temps déjà, dans mon blog, je me suis étonné de la vigueur des réactions outragées des Algériens à une (mauvaise) plaisanterie du président François Hollande à propos de leur pays. Je relevais que tout cela me paraissait disproportionné et que j’aurais aimé assister à de telles colères concernant des choses bien plus sérieuses. Que n’ai-je pas écrit… Des amis qui décident de rompre tout contact, des insultes sur les réseaux sociaux… Et ce genre de schizophrénie perdure. La question de l’exploitation des gaz de schiste devrait mobiliser des millions d’Algériens préoccupés par le sort des futures générations et convaincus que les ressources aquifères du Sahara sont un atout fondamental pour l’avenir. A la place, ça crie et ça tempête, à partir de son clavier, parce que Roger Hanin a été enterré à Alger, conformément à ses dernières volontés…
 
On accuse souvent l’opposition algérienne de ne pas être à la hauteur des enjeux. Mais encore faudrait-il que le fait de se regrouper à quelques-uns dans la rue ne soit plus considéré comme un délit. Encore faudrait-il que cette jeunesse militante – l’une des grandes satisfactions du moment et un espoir pour le pays – ne soit pas brimée comme elle l’est et, surtout, abandonnée à son sort par les plus anciens. On le sait, le système et sa clientèle ne lâcheront pas l’affaire facilement. C’est une question de survie pour eux. Mais ce n’est pas une raison pour leur faciliter la tâche. Sauf si, et c’est une explication qui n’est pas à négliger, les uns et les autres y trouvent finalement leurs petits et grands comptes et cela au-delà de leurs sempiternelles récriminations.
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vendredi 20 février 2015

La chronique du blédard : Irisées

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Le Quotidien d’Oran, jeudi 18 février 2015
Akram Belkaïd, Paris
 
Partir du sud, de Tunis, Alger, Oran ou Casablanca, en direction du nord. En hiver, toujours s’arranger pour prendre un vol de fin d’après-midi. A l’enregistrement, demander, insister s’il le faut, un siège à côté du hublot mais, attention, il faut préciser que l’endroit souhaité, exigé, doit être à la gauche de l’appareil, de préférence vers l’arrière. Rang trente, place A, c’est parfait. S’installer et patienter. Quel que soit le temps qui fait au sol, la promesse d’un enchantement est là. Attendre que passent le décollage, l’ascension, les premiers virages. Se détendre, ne pas chercher à repérer tel ou tel monument, tel quartier, telle mosquée ou basilique. Ce n’est pas le plus important.
 
Voilà, l’avion a percé l’épaisse couche, gris-noir à l’entrée, immaculée à la sortie. Stabilisation, derniers bruits de vérins, signal lumineux qui s’éteint. Se couper du monde environnant, écouteurs bien vissés dans l’oreille, du Floyd, ou du Tangerine, qui tourne en boucle. A l’ouest, le soleil semble encore brûler de mille feux. Cela ne va pas durer. En bas, c’est une étrange banquise qui s’étend à perte de vue. Des affaissements troublent parfois sa planitude moutonneuse. Des crevasses la parcourent, se croisent, s’éloignent les unes des autres, se retrouvent en de larges canyons aux lits sombres. Des questions d’enfant reviennent à l’esprit. Peut-on marcher sur les nuages ? Ou alors sauter de ces hautes falaises, marchepieds pour géants invisibles habitués à escalader les cieux, pour atterrir sans heurts ni dommages sur un tapis d’ouate ?


 
Au loin, là où les rayons de l’astre commencent à faiblir, un monticule s’est formé. On dirait un chapeau de cowboy posé sur le sable. L’esprit reprend ses divagations. Il entraîne en Arizona puis au Sinaï ou encore dans les montagnes du Musandam omanais. Il va partout où le rouge domine la rencontre de la terre et de la lumière. L’œil capte ensuite une grosse trainée noire qui, perpendiculaire à la course de l’avion, file d’est vers l’ouest. C’est le sillage d’un autre appareil, dont le passage remonte à quelques minutes. Nouvelles réflexions. L’aviation a-t-elle vraiment détraqué le climat ? Tous ces résidus de masses d’air aspirées, brûlées avec du kérosène, rejetées dans l’atmosphère, qui peut jurer qu’ils sont inoffensifs ? Qui peut savoir quel est leur effet réel ? Rires intérieurs en pensant aux adeptes de la théorie des « chemtrails », des gens pour qui cette condensation n’est rien d’autre que la preuve matérielle démontrant que les gouvernements répandent délibérément des produits chimiques en haute altitude pour je ne sais quel but obscur dont celui de rendre idiots les peuples. Le complot, toujours et encore…
 
L’avion file maintenant à fleur de nuages. C’est une crème onctueuse, des œufs battus en neige. Tout est si proche, si net. Non, merci, pas de repas pour moi. Oui, juste un verre d’eau et qu’on me laisse tranquille. A quoi correspondent ces multiples puits noirs ? Quelles perceuses les ont forés ? Descendent-ils jusqu’au sol ? Sont-ils empruntés par les habitants des cirrus qui nous rendent parfois visite ? Parfois, des trouées laissent apparaître le spectacle d’un peu plus bas. La mer, la vraie, mélange de bleu et de turquoise. Du brouillard aussi que l’on devine gorgé d’eau. Tout cela, avec quelques turbulences en prime, menace de gâcher la rêverie. Il faut relever la tête et regarder au loin, vers l’ouest, à dix heures dirait un navigateur à son pilote.
 

 
Le clou du spectacle a commencé. C’est l’heure des derniers flamboiements. Le disque solaire lutte pour ne pas sombrer dans les sables mouvants qui l’aspirent. Le voici qui refait surface, encore vaillant, projetant ses pâles irisées jusqu’à la carlingue. Puis de nouvelles masses nuageuses le découpent, formant d’étranges caractères, un mélange de chinois et d’hébreu. Apparaissent ensuite deux longs sabres japonais que l’on dirait fichés horizontalement dans une immense orange. Tout est si net, tout paraît si propre. Il n’y a ni halos poisseux ni volutes jaunâtres. La pollution des villes semble si loin.
 
Un point noir apparaît à onze heures. Il croise à grand vent. Un autre avion de ligne qui s’en va vers le sud. Le Maghreb, peut-être, ou alors au-delà du Sahara. Sa vitesse est impressionnante. Question, la nôtre est-elle la même ? Pourquoi ne ressentons-nous rien ? Pourquoi avons-nous l’impression que le chariot qui débarrasse les restes de repas va plus vite ? Mystère de la physique. Repère absolu, repère relatif… Autre interrogation souvent posée aux compagnons de voyage. Quelle est la vitesse réelle d’une mouche qui vole à l’intérieur d’un avion lancé à 820 kilomètres-heure ?
 


 
Le soleil a encore perdu sa partie quotidienne. Les derniers instants de son combat sont les plus féériques. La boule incandescente n’est plus qu’une minuscule circonférence, le dard d’un laser qui continue de se jouer des nuages lesquels affichent désormais toutes les teintes du bleu. Le crépuscule ne s’est pas encore installé, du moins pas à l’ouest car il règne depuis longtemps à la droite de l’appareil. Vient une autre question fondamentale. A quel endroit exactement se trouve la séparation géographie entre le jour et la nuit ou alors à quelle vitesse faut-il filer d’est en ouest pour ne jamais être rattrapé par l’obscurité ? Mais c’est terminé. L’avion semble ralentir, signe d’un passage du pilotage automatique à l’approche manuelle. Dans quelques minutes, on verra les lumières de la ville. Surgit alors une étrange sensation, mélange de soulagement et de mélancolie face à ces milliers de points jaunes, certains fixes, d’autres pas. Autant de vies, autant de mystères...

 

 

 
 
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La chronique du blédard : De l’impôt et de la criminalité en col-blanc

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Le Quotidien d’Oran, mercredi 11 février 2015
Akram Belkaïd, Paris
 
Payer ses impôts n’est pas un geste naturel. Un acte de ceux que l’on admet aisément. Il n’est pas facile d’accepter l’idée de devoir céder une partie de ses revenus surtout quand une petite voix nous chuchote que cet argent va payer, entre autres, le salaire d’élus indélicats, de fonctionnaires incompétents (clin d’œil à celles et ceux qui galèrent avec Pôle-emploi) ou même de journalistes du service public dont le propos et le parti-pris néolibéral agacent de bon matin. Pas facile non plus quand on lit – démarche masochiste – le rapport annuel de la Cour des comptes où sont compilés un nombre impressionnant de gaspillages d’argent public. Pour autant, s’arrêter à cela serait faire preuve d’une grande incivilité. C’est un fait. Payer ses impôts est un engagement civique. Une nécessité au nom de la solidarité nationale voire au nom du patriotisme. Ecoles, routes, hôpitaux, installations éducatives, tout cela exige que chaque citoyen paie son écot. Bien entendu, cela vaut aussi pour les entreprises. Pour toutes les entreprises. Cela peut irriter, cela peut paraître injuste, mais on n’a pas encore trouvé d’autres moyens pour financer le fonctionnement de l’Etat et la réalisation d’infrastructures utiles au bien-être commun (et que l’on ne vienne pas me parler des partenariats public-privé qui ne sont qu’une vaste fumisterie…).
 
On peut juger de la modernité d’un pays à la manière dont est organisé son système fiscal. Et, dans ce type d’approche, on a souvent opposé le « bon fonctionnement » des pays développés, censés être parfaitement organisés pour ce qui est de la levée de l’impôt, à celui des autres nations, notamment africaines, où l’importance du secteur informel empêche toute politique fiscale équitable. Pour ces dernières, l’impôt est d’ailleurs souvent un moyen de coercition destiné à mettre au pas les récalcitrants sur le plan politique ou ceux qui refusent de payer dîmes et pots-de-vin. Mais de récents événements sont en train de modifier la manière dont est appréhendée cette question. Au nord, chez les « riches », dans un contexte où les classes moyennes mais aussi les petites et moyennes entreprises (PME) n’ont pratiquement aucune marge de manœuvre face aux fourches caudines de l’administration fiscale, on sait désormais que l’égalité devant l’impôt est un immense leurre. Il y a d’abord le fait que de nombreux pays européens n’hésitent pas à détourner, car c’est le mot, une partie des recettes fiscales de leurs voisins. L’affaire dite du Luxleaks l’a bien montré. Pendant des années, et aujourd’hui encore, le Luxembourg, membre fondateur de l’Union européenne (UE), a encouragé des entreprises à se domicilier sur son sol pour payer un minimum d’impôts privant ainsi ses partenaires européens ou transatlantiques d’importantes ressources financières. Et cela dans un contexte mondial où l’on ne cesse de parler d’austérité, de diminution des dépenses publiques et de retrait des Etats de la sphère socio-économiques. Bien entendu, le Luxembourg n’est pas le seul à pratiquer ce petit jeu maléfique. Outre la multitude de paradis fiscaux qui continuent de prospérer malgré les discours récurrents annonçant leur mise au pas, des pays comme la Grande-Bretagne, la Belgique, les Pays-Bas ou l’Irlande pratiquent aussi la compétition fiscale.
 
Ensuite, le récent scandale de la filiale suisse d’HSBC est lui aussi de nature à remettre en cause la perception de l’impôt en Europe. Des milliards de dollars en provenance de plusieurs pays, y compris du Maghreb et d’Algérie, ont été soustraits au Trésor public. Si l’on part du principe que cette activité est aussi le fait d’autres banques (on ne voit pas pourquoi il en serait autrement) et si l’on ajoute à cela les centaines de milliards de dollars de recettes fiscales qui disparaissent grâce à « l’optimisation fiscale » - autrement dit une fraude légale – on atteint des montants faramineux. Chaque année dans le monde, entre 2000 et 3000 milliards de dollars échapperaient ainsi aux caisses des Etats lesquels n’ont d’autre alternative que de pressurer ceux qui n’ont pas les moyens d’échapper à l’impôt. Cette situation est d’une gravité extrême. L’évasion fiscale et le manque à gagner qu’elle engendre, minent la cohésion de sociétés déjà fragilisée par le chômage et les inégalités. La question est aussi importante, sinon plus, que le terrorisme et la criminalité organisée. Pourtant cela ne déclenche guère de réactions gouvernementales. Jusqu’à quand des Etats mais aussi des établissements financiers vont-ils continuer à capter les ressources qui devraient légitimement revenir à d’autres nations ? Jusqu’à quand de grandes entreprises vont-elles exceller dans la capacité à ne payer aucun impôt dans des pays où, pourtant, elles réalisent d’importants bénéfices ? Tout cela mériterait un grand sommet mondial. Tout cela mériterait une mobilisation générale et des discours politiques s’engageant à mettre fin à cette immense duplicité qui fait que les grands perdants de l’obligation fiscale sont les classes moyennes et les PME.
 
Ce silence connivent et cette inaction malgré la multiplication des scandales interpellent. Cela témoigne de la puissance des lobbies bancaires et financiers ainsi que de leur capacité à étouffer les initiatives politiques visant à les contraindre. Cela montre que « l’industrie de l’optimisation fiscale » a toujours une longueur d’avance sur les législations. Faudra-t-il l’effondrement d’un ou plusieurs pays, voire des conflits armés dans ce qui, aujourd’hui encore demeure une zone de prospérité, pour que les choses changent ? En tous les cas, cette criminalité et cette inconscience en col blanc semblent avoir de beaux jours devant elle.
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jeudi 19 février 2015

Pierre Rosanvallon, à propos de la marche du 11 janvier à Paris, du Pacte républicain et du vivre ensemble

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- Extraits d’un entretien accordé au quotidien Le Monde daté du 12 février 2015 (propos recueillis par Nicolas Truong).
- Pierre Rosanvallon est Professeur au Collège de France,  historien et analyste des phénomènes de défiance démocratique.

A propos de la marche du 11 janvier :
« Nous avons d’abord vu le rassemblement d’une communauté d’effroi et d’interrogations  (…) Loin de manifester une véritable union nationale, cette communauté d’effroi a immédiatement fait apparaître le caractère problématique de cette prétendue unité (…) Une partie de la population ne s’est pas retrouvée dans ces manifestations. Une partie du pays est resté en retrait (…) C’est la fracture entre une France impliquée et une France marquée par un sentiment d’abandon, submergée par les difficultés personnelles, qui se sent marginalisée. »

A propos de l’universalisme français :
 (…) « Les appels au séparatisme se multiplient partout dans le monde, une société d’éloignement dans laquelle les groupes sociaux tendent à se regrouper entre personnes qui se ressemblent, se met progressivement en place. Les inégalités grandissantes accentuent en outre le phénomène. La France n’échappe pas à ce délitement. »

A propos du Pacte républicain :
« En France, on continue à parler d’immigrés à propos de personnes qui sont intégrés depuis deux ou trois générations. On ne dirait jamais de Nicolas Sarkozy qu’il est immigré parce que son père est issu de la petite noblesse hongroise. De même, Manuel Valls, dont le père était un peintre catalan. On appelle aujourd’hui ‘immigrés’ ceux qui incarnent la mémoire et la mauvaise conscience de ce que l’universalisme français a raté, avec au premier chef l’expérience algérienne (…) Les questions d’intégration ne sont pas simplement en France de l’ordre de la pratique quotidienne, elles remuent également un ensemble de rêves brisés. Car, si l’Algérie n’est pas devenue française, ce n’est pas simplement du fait de la révolte des Algériens, mais aussi parce que les autorités rêvaient et mentaient. Elles parlaient d’universalisme mais refusaient l’égalisation des niveaux de vie. Il y a eu une désoccidentalisation de ces populations à la mesure des déceptions et des échecs qui se sont répétés sur le terrain de l’intégration. »

A propos de la laïcité
(…) Le mot laïcité est devenu trop élastique : pour certains, il désigne techniquement la neutralité de l’Etat, pour d’autres, un idéal de vie sociale harmonieuse où les individus n’auraient plus de classes sociales, de religions, d’histoires… Il faut se méfier de cette vision enchantée. Il faut apprendre le vivre-ensemble non pas grâce à une série d’interdictions, mais par une réflexion commune et permanente sur ce qui le rend possible ou difficile (…) La République, ce n’est pas que des procédures et des lois. C’est aussi ces ‘institutions invisibles’ que sont la confiance et la légitimité. Et plus encore ces règles de civilité qui s’appellent respect, responsabilité, que la devise républicaine a réunies sous le terme générique de fraternité. »
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mardi 17 février 2015

Peter Sloterdijk à propos du terrorisme et du consensus mou dans les sociétés occidentales

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Extraits d'un entretien accordé au Quotidien Le Monde daté du 12 février 2015 (propos recueillis par Nicolas Truong).
Peter Sloterdijk est philosophe, professeur de philosophie et d’esthétique à la Hochschule für Gestaltung de Karlsruhe.

(...)
Le Monde.- S’agit-il d’un véritable choc des civilisations, entre un pays qui accepte de tout moquer et un autre univers traversé par un regain des dogmes et des interdits ?
Peter Sloterdijk.- Les meurtriers ne sont pas du tout les messagers d’une guerre de civilisation ni d’une quatrième guerre mondiale. Il s’agissait de simples criminels à la recherche de la gloire. Ils étaient des tueurs de la société du spectacle. Les sociétés modernes sont celles des apparences multiples qui ne soutiennent plus les identifications simplistes. Les catholiques français pourraient se déclarer mille fois plus « offensés » que les musulmans. Pourtant, ils ne tuent pas. La véritable question est complètement différente : « A quoi sert le terrorisme ? » Pour faire vite on peut dire : à souder une nation qui se croit agressée, à donner à l’appartenance européenne ou américaine un peu plus de consistance. Sans un élément de paranoïa, les grands corps sociaux qu’on appelle « sociétés » perdraient de leur cohérence. En un mot, dans la perspective de la realpolitik, si le terrorisme n’existait pas, il faudrait l’inventer.
Comment combattre la fabrique nihiliste et djihadiste de nos sociétés ?
Les sociétés modernes sont des ensembles tièdes. Si rien ne leur arrive, elles peuvent se permettre de vivre avec un minimum de convictions fermes et un presque rien de résolution cohérente. Or, il nous est arrivé quelque chose. La solidarisation de l’Europe entière avec la France après les attentats restera un geste inoubliable. Cela veut dire qu’il suffit d’élever un peu la température de nos convictions. Il faut voter pour une forme de vie moins paresseuse.
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lundi 9 février 2015

La chronique économique : De la Grèce, de la troïka et de la "démocratie de marché"

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Le Quotidien d'Oran, mercredi 4 janvier 2015
Akram Belkaïd, Paris

Qui prime ? Le choix électoral d’un peuple ou un traité transformé en totem ? C’est la question que pose, une nouvelle fois, l’actualité grecque. De fait, l’arrivée au pouvoir du mouvement Syriza est susceptible de rebattre les cartes d’une situation que l’on croyait figée depuis que le Traité constitutionnel européen a été adopté sans grandes modification. Et cela malgré les (vaines) promesses d’amendements faites par quelques gouvernements velléitaires ou vite rappelés à l’ordre par Bruxelles (on pense notamment au président français François Hollande qui, à l’entendre pendant la campagne de 2012, devait imposer une nouvelle mouture de ce texte).

La Troïka a échoué

La situation est connue. D’un côté, un pays qui a été mis sous tutelle par la désormais tristement célèbre troïka (Banque centrale européenne ou BCE, Fonds monétaire international ou FMI et Commission européenne). De l’autre, des créanciers qui ne veulent pas de l’idée d’une annulation partielle ou encore moins totale d’une dette qui fait près de 320 milliards d’euros. Or, depuis 2009, la Grèce ne cesse de s’enfoncer et les mesures d’austérité mises en place par la troïka n’ont pas donné de résultats. Le déficit grec s’est aggravé, la dette n’a jamais cessé d’augmenter alors que, dans le même temps, la situation sociale de la population s’est détériorée. Aujourd’hui, et alors qu’un vent de changement souffle sur Athènes, les langues commencent à se délier. Les critiques contre la troïka se multiplient, y compris en provenance du Parlement européen. Autoritarisme, mépris affiché pour les souffrances des Grecs, morgue des tenants du pouvoir financier : on s’accorde enfin à dire que les émissaires du trio sont les premiers responsables de l’échec de la thérapie de choc qui a failli tuer la Grèce et les Grecs.

Le nouveau pouvoir à Athènes a remporté une première manche, celle de se faire élire. Il est aussi en passe d’en gagner une deuxième, celle de démontrer qu’il appliquera les mesures promises pendant la campagne électorale. En Europe occidentale, les petits soldats du néo-libéralisme poussent des cris d’orfraie. Ils ne comprennent pas que Syriza ne se range pas au principe de réalité qui, selon eux, consisterait à continuer gaiement dans une voie sans issue. Cela met en exergue le fait que le débat sur l’inutilité des politiques d’austérité en temps de crise n’est toujours pas clôt. Pourtant, la Grèce est la preuve directe que rogner dans les dépenses publiques, mettre à la rue des milliers de fonctionnaires, démanteler un système de protection sociale sont autant de mesures douloureuses, pour ne pas dire criminelles, qui ne relancent pas la machine économique, bien au contraire. Le FMI a beau dire, la BCE a beau faire, et la Commission européenne a beau intriguer : la croissance n’est pas au rendez-vous. Que faut-il de plus pour que le cap soit changé ? Même Barack Obama, le président américain, y est allé de son couplet pour souhaiter que la Grèce cesse d’être pressurée. Il reste maintenant à savoir si les appels au bon sens vont être entendus.

L’exigence du changement de cap

La démocratie a parlé. Les Grecs ne veulent plus être humiliés. L’Europe, de son côté, tergiverse. Elle ne veut pas d’annulation de dette mais fait mine d’oublier que si l’Allemagne est ce qu’elle est aujourd’hui c’est parce que, entre autre, sa dette en matière de dommages de guerre a été annulée en 1953. Mais ce que l’Union européenne (UE) a de plus en plus de mal à cacher, c’est qu’elle sait que bouter la Grèce hors de la zone euro signifiera certainement la fin de la monnaie unique et une onde de choc d’une brutalité extrême dans tout le vieux continent. Les politiques économiques suivies au cours des vingt dernières années, faites de dérégulation et de réformes au profit du capital et de la finance, se paient cash aujourd’hui. La Grèce est la première à en souffrir mais d’autres pays suivront si l’UE ne réalise pas qu’il est temps pour elle de changer de cap.
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La chronique du blédard : La parole, une urgence française

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Le Quotidien d’Oran, jeudi 5 février 2015
Akram Belkaïd, Paris
 
Que faire ? C’est la question que beaucoup se posent depuis les attentats des 7 et 9 janvier à Paris. Cette interrogation concerne un large champ de possibilités et de domaines. D’une personne à l’autre, le « que faire ? » n’est pas fondé sur les mêmes préoccupations. Certains, assez nombreux, n’ont pour seule obsession que cela ne recommence plus, que les « autres » ne puissent plus frapper et cela sans réfléchir aux raisons, au terreau socio-politique qui a favorisé ce drame. Dans une discussion, dans un débat, ici ou là, cela transparait à travers leurs propos martiaux, leurs appels à la fermeté, en France et ailleurs, leur envie de guerre dans ce « là-bas » diffus et informe dont, trop souvent hélas, ils ne savent rien. Leur envie aussi, non pas de guerre – le mot serait trop fort – mais de poigne de fer dans les banlieues, dans tous ces endroits où se tapirait la menace djihadiste. Ils applaudissent sans réserve à la convocation d’un gamin de huit ou dix ans au commissariat. Ils oublient ce qu’est un gosse, ce qu’il peut dire comme bêtises sans que ses parents n’en soient tenus pour responsables. On leur raconte les pays de l’Est à l’époque communiste. Les pères et mères terrorisés à l’idée que leur ado ou pré-ado se moque, par provocation ou bravade, du Parti, du camarade Staline ou du KGB. Ils haussent les épaules. Ils voient de la graine de djihadiste partout. La peur les aveugle et a donné des ailes à leur raison.
 
L’une des règles du « vivre-ensemble », formule peu satisfaisante car elle induit une certaine forme de résignation face à l’altérité de l’autre, est de rassurer celui qui a peur. Comment faire ? Face à celui qui profère des énormités parce qu’il se sent vulnérable, parce qu’il tremble pour lui et les siens, parce que son histoire personnelle et familiale remonte à la surface, on peut être tenté par la colère, l’emportement et la rupture. Mais il faut raison garder. Bien sûr, l’avalanche de bêtise qui déferle en ce moment sur les ondes n’arrange pas les choses. Le mieux, dans ce genre de circonstances, est de distinguer le grain de l’ivraie. Les énormités proférées par des politiciens en mal de voix en provenance de l’électorat habituel du Front national ne sont pas chose nouvelle. Cela va même aller en empirant au cours des prochains mois. Ce n’est pas avec eux qu’il faut raisonner. Les politiciens, hantés par les courbes des sondages, n’ont pas peur. Ils n’ont peur de rien d’ailleurs et, comme cela est dit dans les Tontons flingueurs, c’est à ça qu’on les reconnaît… Mention spéciale à ce sujet à Nathalie Kosciusko-Morizet qui a affirmé que des enfants arrivent en retard le matin à l’école parce que leurs parents les emmènent d’abord à la mosquée (affirmation démentie par les syndicats de l’éducation tandis que, précisons-le, l’intéressée a fait son mea-culpa).
 
Revenons à monsieur tout-le-monde. Exposé à un flux permanent de mauvaises nouvelles dès son réveil (il faudra un jour s’attarder sur le rôle joué par les matinales des radios dans la diffusion de l’angoisse), il est évident qu’il peut avoir du mal à faire face. Il est évident que cette violence, jusque-là inconnue à l’intérieur des frontières de l’Hexagone (depuis au moins une vingtaine d’années) ne peut le laisser indifférent. D’un autre côté, à l’autre bout de la chaîne de la peur, il y a ces gens décrits dans une chronique précédente. La peur des musulmans, qu’ils soient ou non de nationalité française. La peur des Juifs aussi qui ne peut être ignorée ou minimisée. Au milieu, des dizaines de milliers de gens qui ont des idées, des propositions et qui aimeraient contribuer à ce que la peur disparaisse. Ou, du moins, qu’elle ne fasse pas faire des bêtises. Dans ce genre de situation, la seule option est la parole. Et c’est là que l’on constate à quel point la France est un pays où cette dernière est confisquée. Bien sûr, la liberté d’expression existe. Bien sûr, la parole est abondante grâce au flux médiatique. Mais qui parle ? Qui peut parler ? Toujours les mêmes, répondra-t-on. Il y a quelques jours, j’ai assisté à un débat sur l’islam en France. Deux interventions de haute facture, stimulantes, mais je ne suis pas sûr que c’était cela que le public présent attendait ou souhaitait. Ce que les gens veulent aujourd’hui, c’est parler. C’est se parler les uns aux autres. C’est se dire ce qu’ils pensent et ne pas rester assis sagement à écouter telle ou telle personnalité, aussi légitime soit-elle à s’exprimer et à éclairer l’assistance grâce à un propos érudit.
 
J’ai longtemps pensé que cette confiscation qui ne dit pas son nom ne concernait que les communautés maghrébines avec ce schéma habituel qui pourrait alimenter quelques chroniques sarcastiques : à la fin du débat, quand vient le temps, très limité, des questions, un troll s’empare systématiquement du micro pour un long monologue sur le thème du « je n’ai pas de question mais je souhaite dire que… ». En fait, c’est une amie, habituée des débats politiques en tous genres, qui m’a expliqué que cela concernait la France entière. Partout, les gens souffrent d’un déficit de leur propre parole. On leur parle, mais on ne leur permet guère de s’exprimer. Voilà qui explique, en partie, pourquoi les échanges sont aussi virulents sur le net. Ce n’est que l’indice d’une immense frustration. Celle de ne pas avoir la capacité de se faire entendre.
 
Que faire ? Les colloques, les grandes messes organisées sous tel ou tel haut patronage ne sont pas inutiles. Mais ce n’est pas le plus urgent. Il y a nécessité à organiser des temps de parole, fussent-ils modestes-, pour tous et cela sans flonflons ni arrière-pensées promotionnelles. Et, dans le climat délétère actuel, les musulmans de France doivent être les premiers à prendre ce genre d’initiative. Pas parce qu’ils seraient coupables par ricochets ou qu’ils devraient avoir mauvaise conscience mais simplement pour montrer qu’eux aussi sont des citoyens qui participent à la vie de la Cité.
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A3çida-zgougou

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Bien malheureux est celui qui n'a jamais goûté l'A3çida-zgougou...



Avant :



Après, en quelques minutes chrono :


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mercredi 4 février 2015

Pointus

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Il manque la babouche tunisienne pour compléter l'ensemble des 4 pays du Maghreb : Algérie, Maroc, Tunisie et... France (ici représentée par sa capitale)

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jeudi 29 janvier 2015

La chronique du blédard : Comme une impression de déjà-vu

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Le Quotidien d'Oran, jeudi 29 janvier 2015, Paris
Akram Belkaïd, Paris
 
Le sentiment de déjà-vu provoque toujours une sensation de malaise, d’incompréhension et de réel étouffé. Et il est très dérangeant de l’éprouver à échéances rapprochées, comme si la mémoire s’emballait soudainement, faisant tomber le couvercle d’un puit de hantises et d’inconforts. C'est ce qui m’arrive ces derniers jours. Les attentats de Paris avaient déjà réveillé de mauvais souvenirs avec leur cortège d’interrogations et de peurs. Près de trois semaine après le drame, le déjà-vu réside d’abord dans cette angoisse qui ne dit pas son nom et qui se résume par cette simple question : à quand la prochaine attaque ? A quand cette prochaine tragédie qui, selon le moral du moment, semble plus ou moins inéluctable. Tout le monde y pense mais rares sont ceux qui en parlent ouvertement. Par le silence, par l’évitement, on cherche à conjurer le mauvais sort. Mais la menace et la crainte sont tellement prégnantes qu’il ne sert à rien d’éluder le sujet. Passées la sidération, la colère et la mobilisation, est venu le temps du flottement. Celui où l’on se dit qu’il faut continuer de réfléchir et d’agir quand, dans le même temps, on a malgré tout l’impression d’avancer dans un tunnel obscur où se tapirait un ennemi invisible.
 
Le déjà-vu se retrouve aussi dans cette ambiance délétère où le n’importe-quoi le dispute au manque de retenue et de sang-froid. Les peines de prison ferme s’abattent ou risquent de le faire sur des gens, parfois de simples mineurs, trop vite accusés d’apologie du terrorisme. Exemple : un pauvre gars, certes pas franchement intelligent, voit sa voiture emmenée par la fourrière et se met à insulter les policiers : le voici dans de beaux draps avec la perspective de passer trois ans au zonzon. Et que dire de cet enfant de huit ans (huit ans !!!) convoqué au commissariat pour « apologie du terrorisme ». Silencieuse, pour ne pas dire absente, lors des premières heures ayant suivi les attentats, la ministre de la justice, Christine Taubira, s’est fendue le 12 janvier d’une circulaire appelant les parquets à la plus grande fermeté. Un appel plus qu’entendu. Quelques jours et plusieurs lourdes condamnations plus tard, le syndicat français de la magistrature a fini par réagir avec ce lucide rappel : « C’est plus que jamais lorsque l’effroi nous saisit et bouscule tous les repères que la justice doit faire preuve de sérénité ». Dans les milieux de gauche, il est d’usage de ne jamais critiquer la ministre, surtout après les attaques racistes qu’elle a subies, mais on relèvera tout de même que certaines circonstances ont parfois pour conséquence de mettre bas les masques, y compris les plus séduisants…
 
Dans la langue anglaise, le terme « flap » désigne un mélange de panique, de sidération et de désarroi. Dans sa biographie romancée d’Asmahane, l’écrivaine Marie Seurat l’utilise ainsi pour décrire l’état de la population anglaise du Caire au fur et à mesure de l’avancée des troupes allemandes de Rommel. Bien sûr, Paris et la France n’en sont pas là. Mais cette agitation frénétique gagne tous les terrains à commencer par celui des médias. Déjà-vu est donc ma sensation quand j’entends des journalistes – je ne veux pas utiliser le terme de confrères – se transformer en va-t-en guerre et réclamer plus de bombardements, plus d’actions militaires ici ou là. Déjà-vu, quand on entend des spécialistes, ou réputés tels, nous expliquer qu’il faut plus de sécurité, plus de verrouillage, plus de surveillance, plus de caméras dans les rues des villes. Autrement dit, moins de liberté car, c’est bien connu, c’est en restreignant la liberté du peuple que l’on terrorise les terroristes. « Flap », sont les médias quand ils courent comme des poulets sans tête après l’islam et les musulmans. De fait, « comment réformer l’islam » est devenu le sujet à la mode. On discute et on (dé)raisonne comme si l’affaire pouvait être réglée en une décade. Comme s’il suffisait de lancer quelques « yaka » et « fokon » pour que, demain, des milliers d’imams se mettent à militer pour la laïcité. Il est certain que le sujet est fondamental mais il ne concerne pas uniquement la France. Mieux, cela se joue à l’extérieur de ses frontières tout comme, d’ailleurs, les conflits dans lequel ce pays s’est impliqué sans que sa population - et ses représentants élus - n’aient vraiment eu voix au chapitre.
 
Déjà-vu, est ma sensation quand j’entends ou couvre les rares débats concernant la question sociale. Désormais tout tourne autour du fameux mot « apartheid » prononcé par le Premier ministre Manuel Valls. Mais non pas pour trouver les solutions pour l’abattre au plus vite (ce sera tout de même plus facile et plus rapide que de renouveler la pensée islamique) mais pour juger ou non de sa pertinence. Et nous voici donc revenus dix ans en arrière, au lendemain des émeutes de banlieues, à l’automne 2005. Que de promesses avaient été faites alors. C’était sûr, les populations reléguées trouveraient enfin leur place. Les élites – monochromes, on ne l’écrira jamais assez – sauraient se pousser un peu et être généreuses à l’égard de celles et ceux qui n’ont pas eu la chance de naître dans des milieux favorisés ou instruits. Dix ans plus tard, hormis quelques initiatives emblématiques (comme notamment les efforts de Sciences-Po pour atténuer l’emprise des phénomènes de reproduction sociale), le terrain de l’égalité des chances et de la mobilité vers le haut reste en jachère.
 
Sensation de déjà-vu enfin, quand on entend les analyses des médias « mainstream », radios et quotidiens, notamment celui du soir, nous expliquer que le Front national est désormais hors-jeu. Out parce que sa patronne a décidé de ne pas se joindre à la grande manifestation du 11 janvier. Prendre ses désirs pour la réalité est une grande caractéristique de cette presse qui n’a pas vu venir Jean-Marie Le Pen au deuxième tour de la présidentielle en 2002 ou qui a ouvertement milité pour le « oui » au Traité constitutionnel de 2005. Marine Le Pen n’est pas simplement en embuscade. Elle est surtout fidèle à sa stratégie de singularisation. Dans quelques mois, celle qui a le sens tactique et électoral de ne pas stigmatiser ceux qu’elle désigne désormais par l’expression « mes concitoyens musulmans », saura rappeler qu’elle ne s’est pas associée à un rassemblement où étaient présents quelques piètres défenseurs de la liberté de la presse. Il reste à espérer que le retour prévisible à l’inertie gouvernementale en matière de politique sociale ne fera pas le reste en lui offrant un boulevard pour 2017...
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samedi 24 janvier 2015

La chronique du blédard : Monologues en peurs et colères

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Le Quotidien d’Oran, jeudi 22 janvier 2015
Akram Belkaïd, Paris

Paris, quatorzième arrondissement, une pâtisserie. Première halte.
Après les attentats, j’ai pensé fermer la pâtisserie pour quelques jours mais mon mari m’a convaincue de ne pas le faire. Il m’a dit que les gens du quartier diraient que je me sens coupable, que j’ai peur. Ou alors que c’est la preuve que je suis complice. Je ne me sens pas du tout coupable et certainement pas complice. Je n’ai rien à voir avec ces assassins. Je n’ai pas honte non plus. Ils n’appartiennent pas à mon monde, à ma famille, à ma culture et encore moins à ma religion. Je suis en colère contre eux. Je suis en colère contre le gouvernement français qui n’a rien fait depuis des années pour empêcher que ça n’arrive. Mais j’ai surtout peur. Ah ça oui. Vous le voyez bien, je suis seule derrière le comptoir. Déjà, en temps habituels, je ne suis pas tranquille. Mais là… Hier, il y a une femme qui est entrée en me foudroyant du regard. Pourtant, c’est une cliente régulière. Elle m’achète toujours des gâteaux ou des pizzas et des cocas. Là, elle n’a rien dit. Elle m’a juste regardée avec méchanceté et puis elle est ressortie sans un mot. Je ne l’ai plus revue depuis. Il y a en a une autre, une habituée elle aussi, qui m’a dit : « j’ai bien réfléchi. Je vous achète quand même quelque chose ». Je n’ai pas eu le courage de lui demander ce que voulait dire ce « quand même ». En temps habituels, je l’aurais fait. Mais là, je baisse la tête, je me tais et je ferme mes oreilles. Qu’est-ce que je peux faire d’autre ? Je ne vais pas dire que j’entends des horreurs toute la journée. Au contraire. Il y a eu des mots gentils. Des gens qui m’ont dit qu’ils ne faisaient pas d’amalgame. Mais il suffit d’un regard de travers, d’une réflexion venimeuse pour que ma peur revienne. Je suis française mais là, je ne suis plus qu’une musulmane qui a peur.

Paris, sixième arrondissement, une pizzeria. Deuxième écoute.
Au début, j’ai accroché l’affiche « Je suis Charlie ». C’est un client qui m’a conseillé de le faire. Il m’a dit, « cette affiche va vous éviter des problèmes. Ça va faire du bien à la clientèle ». Il n’avait pas tort, c’est vrai que la plupart des gens étaient contents de voir la pancarte. Ça m’a rassuré aussi même si un client m’a dit « vous, c’est plutôt ‘je suis chariâ que vous devriez accrocher ». Un pauvre type, oui, mais un pauvre type que je vois tous les jours. Bien sûr que j’ai peur. Si jamais la situation se dégrade, on va payer pour des crimes que d’autres ont commis et avec lesquels on n’est pas d’accord. Ensuite, j’ai réfléchi. Je me suis demandé ce que ça veut vraiment dire « je suis Charlie » et est-ce que je le suis vraiment ? J’ai été sur internet, j’en ai parlé avec le libraire. Moi, je suis Charlie s’il faut dire non à la violence et aux attentats. Par contre, je ne peux pas être Charlie si ça veut dire qu’on est d’accord avec leurs dessins. Chacun a le droit d’avoir un avis, non ? Bon, je n’ai pas enlevé l’affiche mais ça a fini par me créer des problèmes. Il y a des clients maghrébins qui m’ont dit que je n’avais pas de personnalité. Mais les menaces sont venues de deux barbus en qamiss. C’était vendredi dernier, juste après la grande prière. Ils sont restés dehors. Au début, j’ai pensé qu’ils lisaient le menu. En fait, ils me regardaient à travers la vitrine, goguenards. L’un d’eux a pointé le doigt vers l’affiche puis il m’a fait signe que non. Ensuite, ils sont partis. Ça a suffi pour que j’en perde le sommeil. J’ai enlevé la pancarte. Maintenant, il y a des clients qui me demandent où elle est passée.

Paris, douzième arrondissement, une épicerie cacher. Une halte nécessaire.
J’ai peur. Ce qui est arrivé à Vincennes n’est pas un hasard. Il y a eu Merrah avant, ne l’oubliez pas. Dans la communauté, on sait que Coulibaly voulait d’abord s’en prendre à une école juive de Montrouge. Je sais que ça agace tout le monde qu’on parle de cette peur. Oui, ça agace les gens surtout vous, les Maghrébins. Il faut se dire les choses franchement, non ? J’ai des clients maghrébins, des gens de Tunisie, comme moi. On se parle droit dans les yeux, c’est comme ça qu’on se respecte. Ils me disent qu’on en fait trop. Ça veut dire quoi trop en faire quand des gars tuent délibérément des personnes de sa propre communauté ? Moi, j’ai peur et ça me met en colère de savoir qu’on pense qu’on joue la comédie. J’ai peur de voir un gars débarquer dans mon magasin et d’ouvrir le feu. A chaque fois qu’un client que je ne connais pas rentre dans le magasin, j’ai mon ventre qui se serre. Comme on n’est pas loin du périphérique, je me dis que je suis une cible facile, qu’on peut s’en prendre à moi parce que les possibilités de s’échapper sont plus nombreuses qu’au centre-ville. J’ai peur pour ma famille, j’ai peur pour mes enfants. Je ne veux pas qu’on me parle de Netanyahou ou de Gaza. Je veux juste qu’on comprenne que la peur, ma peur, est réelle. On ne joue pas la comédie. On ne fait pas ça pour que les gens s’apitoient. Il y a des familles qui sont terrorisées. Qui se disent qu’il faut quitter ce pays. Je sais, oui, il y a aussi des musulmans qui ont peur. Et alors ? On va tous partir ? Ou alors on va tous se balader avec une arme ? C’est ça qui risque d’arriver parce que la peur, ça fait dire et faire beaucoup de bêtises. J’aimerais juste qu’on me rassure. C’est tout. Oui monsieur, je suis juif et j’ai peur.
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samedi 17 janvier 2015

Nos mains tendues : Un dialogue en fraternité entre Jean-Claude Guillebaud et Akram Belkaïd

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Jean-Claude Guillebaud, journaliste, essayiste et écrivain m'a accueilli dans la chronique qu'il publie chaque semaine dans Sud-Ouest dimanche. Ce texte a été bouclé le vendredi 9 janvier 2015, deux jours après l'attaque sanglante contre la rédaction de l'hebdomadaire Charlie Hebdo mais avant l'autre attentat, celui contre une épicerie casher de l'est parisien.
Voici notre dialogue en Fraternité.


Sud-Ouest Dimanche,
Dimanche 11 janvier 2015


Nos mains tendues

Mon cher Akram,

Après la tuerie de mercredi dernier, il m’a semblé que nous devions partager cette chronique. Comme on se rapproche dans les pires moments. Nous sommes amis depuis quinze ans. Nous sommes tous les deux algérois, croyants et pratiquants : toi musulman, moi chrétien. Tu as quitté l’Algérie en 1995, pendant les « années noires », et moi en 1947, quand mon père a regagné la Charente. J’ai été ton éditeur au Seuil et depuis lors notre amitié s’est approfondie. Tu m’as aidé à comprendre ce que pouvaient ressentir, au plus profond d’eux-mêmes, les Français musulmans. Nos concitoyens.

Nous sommes retournés ensemble dans cette Algérie où je n’étais plus allé depuis l’âge de 3 ans. Tu m’as aidé à retrouver mon pays natal, et les Algériens m’ont fait fête. Nous avons longuement discuté d’Albert Camus en cheminant dans les ruines lumineuses de Tipasa, qu’il aimait tant. Nous sommes allés nous recueillir sur la tombe de Pierre Claverie, l’évêque d’Oran, assassiné en août 1996 par les islamistes, puis sur celles des sept moines de Tibhirine, enlevés et tués la même année.

Je n’oublierai jamais ces moments, Akram. Tu priais dans ta foi et moi dans la mienne mais nous étions plus fraternellement réunis que jamais. Par la suite, nous avons discuté cent fois de ces germes d’intolérance qui, à tout moment, pouvaient ressurgir chez les tiens comme chez les miens. Nous nous promettions de nous mettre toujours en travers de ces dérives meurtrières ou de ces amalgames islamophobes. Il s’agirait, dans ces moments-là, d’être unis, réunis, alliés, amis et inflexibles dans le respect de l’autre. Nous y sommes.

C’est pourquoi je t’ai proposé cette signature commune. Je te remercie d’en avoir immédiatement compris l’intention. Vient un moment où échanger des idées ne suffit plus. Il faut un geste personnel, simple et clair. Existe-t-il quelque chose de plus clair et de plus simple que deux mains tendues ?

Restons ensemble, Akram.

 
Mon Cher Jean-Claude,

Je profite de l’occasion pour te dire, en prenant à témoin tes lecteurs habituels, combien notre amitié et nos discussions régulières, toi le catholique et moi le musulman, me sont encore plus précieuses aujourd’hui. La France ne va pas bien et elle souffre d’autant plus qu’elle est menacée par des forces de destruction qui ont déjà mis à mal cet autre pays qui nous unit : l’Algérie où tu es né. Nous sommes tous les deux croyants et, pour l’essentiel, nous partageons les mêmes valeurs. J’ai appris de toi la nécessité de toujours faire une place à l’espérance. Mais je t’avoue mon inquiétude.

J’ai souvent vu des unions nationales nées de circonstances tragiques voler en éclat au bout de quelques jours en raison de chamailleries politiques ou de vieux ressentiments mal soignés. Tu le sais, nous en avons souvent parlé, les Français musulmans sont un ensemble hétéroclite. Certains sont de vrais dévots, d’autres sont des « muslim light » qui ne mettent jamais les pieds dans une mosquée et dont la pratique se limite au jeûne du ramadan. Mais une chose est sûre : dans leur très grande majorité les uns  et les autres sont horrifiés par le carnage dont vient d’être victime « Charlie Hebdo ». Ce dégoût, ils l’éprouvent d’abord en tant qu’êtres humains et comme citoyens français.

Comme eux, j’entends des gens nous demander de condamner ce hideux terrorisme en tant que musulmans, comme si cette condamnation ne tombait pas sous le sens ? Serions-nous vus comme des êtres différents, incapables d’éprouver l’humanité et la compassion que partagent les Français ? Tu te souviens sans doute de ce prêtre du monastère de Tibhirine qui avait encouragé ses paroissiens occasionnels (le groupe de chrétiens que nous guidions) à aller vers les musulmans. Aujourd’hui, l’urgence est la même : appeler sans relâche nos coreligionnaires respectifs — chrétiens et musulmans — à aller les uns vers les autre, à se rencontrer et à se parler. Dans le respect et la fraternité.
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Passage TV5, Kiosque Spécial Charlie-Hebdo

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Dimanche 11 janvier 2015 

 Après l'assassinat de 12 personnes dans la rédaction de l'hebdomadaire satirique par de jeunes djihadistes français, après une traque dans Paris qui aura fait encore 8 morts, dont les 3 terroristes, la France se réveille déboussolée et les Français marchent dans un sursaut d'unité nationale accompagnés de nombreux pays solidaires…


Pour voir l'émission :

http://www.tv5monde.com/cms/chaine-francophone/Revoir-nos-emissions/Kiosque/Episodes/p-29984-Charlie-Hebdo-assassine.htm


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Passage sur Les Matins de France Culture, jeudi 15 janvier 2015

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Alors que l’Observatoire syrien des droits de l’homme a annoncé le 1er janvier qu’en 2014 plus de 76 000 personnes ont trouvé la mort en Syrie, cette guerre sera-t-elle sans fin ? Quels sont les rapports de force sur le terrain entre les acteurs du conflit ? Les attentats en France vont-ils faire changer la stratégie militaire de la communauté internationale en Syrie ? Et le combat international contre l’Etat Islamique va-t-il profiter à Bachar-El-Assad ?
Bassma Kodmani et Akram Belkaïd Maïwenn Guiziou © Radio France
A ces questions, nos trois invités vont tenter de trouver des réponses. Nous recevons aujourd’hui Bassma Kodmani, politologue, directrice de l'Initiative Arabe de Réforme et membre fondatrice du Conseil national syrien qu’elle a quitté en août 2012. Elle a écrit plusieurs ouvrages sur le monde arabe comme Abattre les murs. Les Arabes et leurs craintes aux Éditions Liana Lévi en 2008 ou encore dirigé Les Etats arabes face à la contestation islamiste, ouvrage qui est sorti en 1997 chez Armand Colin. Est également présente Valérie Crova, reporter au service étranger de la rédaction de France Culture. Elle revient d’Alep en Syrie. Ainsi que Akram Belkaid, journaliste et essayiste. Il est aussi l’auteur de plusieurs ouvrages dont Etre arabe aujourd'hui publié chez Carnets Nord en 2011 et plus récemment Retours en Algérie : des retrouvailles émouvantes avec l'Algérie d'aujourd'hui paru en 2013 chez le même éditeur.

Pour écouter l'émission :

http://www.franceculture.fr/emission-les-matins-a-l%E2%80%99occasion-du-premier-forum-international-organise-par-l%E2%80%99institut-du-monde-ara

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A propos de "Qu'Allah bénisse la France" d'Abd Al Malik

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OrientXXI, 16 janvier 2015Akram Belkaïd, Paris  
Sorti avant les attentats des 7 et 9 janvier contre Charlie Hebdo et un supermarché casher, le film de Abd Al Malik Qu’Allah bénisse la France pourrait faire figure de réponse aux questions qui se posent sur l’islam et les musulmans. Pourtant, malgré la bonne volonté du réalisateur, le film reste marqué par un certain angélisme et des zones de flou.


Les sanglants attentats qui ont frappé la France les 7 et 9 janvier ont relancé, parfois de manière caricaturale, le débat récurrent sur le place de l’islam en France. Alors que de nombreuses injonctions, parfois des plus péremptoires, ont fusé pour demander aux musulmans de ce pays de se désolidariser de ces actes commis au nom de leur religion, le film du réalisateur et rappeur Abd Al Malik, de son vrai nom Régis Fayette-Mikano, pourrait faire figure de réponse. Qu’Allah bénisse la France en est ainsi le titre conciliant, ce qui, visiblement n’a pas empêché de nombreuses salles de décliner sa programmation...

Lire la suite sur OrientXXI :

http://orientxxi.info/lu-vu-entendu/et-si-c-etait-a-la-france-de-benir,0783

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vendredi 16 janvier 2015

La chronique du blédard : France, et maintenant ?

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Le Quotidien d’Oran, jeudi 15 janvier 2015
Akram Belkaïd, Paris

C’était beau. Oui, il faut le dire et s’y arrêter quelques lignes. Les marches du 11 janvier, à Paris et dans d’autres villes, étaient belles, impressionnantes. C’est beau un peuple qui se découvre, qui réalise, répète et clame que l’amour et la paix devraient être plus forts que la haine et la violence. C’est beau des gens qui fraternisent, des inconnus qui se parlent, des visages qui rient après les pleurs et l’angoisse, des mains qui se serrent, des baisers qui s’échangent. Une telle communion est si rare. Oui, c’était beau, malgré les risques, malgré la présence de ces chefs d’Etat ou de gouvernement, ministres, responsables et anciens dirigeants qui, hypocrites et calculateurs, ont marché alors que l’on connaît leurs crimes contre la liberté d’expression…

Mais ensuite ? Que restera-t-il de toute cette fraternité, de ce qui a été très (trop ?) vite  proclamé « esprit du 11 janvier » ? La réponse va dépendre de la manière dont sera résolue ou non cette équation à plusieurs inconnues qui caractérise depuis longtemps la France. Il était déjà peu aisé d’imaginer comment ce pays allait évoluer avant les attentats des 7 et 9 janvier, cela sera encore plus difficile car cette équation s’est compliquée.  Dans ces colonnes, il a déjà été question il y a quelques années du philosophe Nassim Nicholas Taleb, le « penseur de l’improbable », qui a développé la fameuse théorie du cygne noir selon laquelle un événement rare – ou jugé peu probable - peut avoir d’importantes conséquences sur le long terme (*). C’est bien cela qui vient d’arriver.

Pour faire face à l’avenir, il faudrait que les causes structurelles de ces actes criminels soient clairement identifiées et analysées. Il ne s’agit pas de ressasser à l’envi des thèmes qui fâchent mais il est impossible d’imaginer que l’on puisse faire l’économie d’un tel questionnement, le mieux étant qu’il soit collectif et, surtout, qu’il ne soit pas abandonné aux seuls politiques. Pourquoi donc la France a-t-elle subi ces attentats menés par des enfants qui sont nés sur son sol, qui y ont grandi, qui y ont été « éduqués » ? Bien entendu, il n’y a pas qu’une seule explication, ce dernier mot, rappelons-le ne signifiant aucunement excuse.

Commençons par le contexte international. Malgré ce qui s’est passé les 7 et 9 janvier, de nombreux Français n’ont pas encore pris conscience que leur pays est en guerre. Non pas une guerre interne contre je ne sais quel ennemi caché ou autre cinquième colonne mais un conflit au-delà des frontières de l’Hexagone. Ou plutôt, des conflits. Aujourd’hui le Sahel et l’Irak, hier l’Afghanistan et la Libye, demain peut-être la Syrie et, de nouveau, la Libye. Il s’agit bien de guerres qu’elles soient ou non lointaines. Et, d’ailleurs, le concept de guerre lointaine n’existe plus dans un contexte de mondialisation où les images des « dégâts collatéraux » d’un drone peuvent être mises presque instantanément en ligne. La France est en guerre et, de cela, beaucoup trop de gens ne sont pas conscients pensant, naïvement, que leur pays est un havre inattaquable et étanche. On pourra discuter longuement si ces interventions à l’étranger sont légitimes ou non. Le fait est qu’elles exposent l’Hexagone à des attaques et à des représailles. Commentant les attentats du 11 septembre 2001 aux Etats-Unis, le général Giap, figure emblématique du combat vietnamien contre l’armée américaine, avait eu cette réflexion : « Ces gens (comprendre Al-Qaida) ont porté leur combat sur le sol de l’ennemi ce que nous ne pouvions réaliser ou envisager ».  Contrairement au Vietminh qui était conscient de la nécessité de ne pas s’aliéner l’opinion publique américaine, ceux que la France combat au Sahel et en Orient entendent rendre coup pour coup quelles que soient les conséquences. En ce sens, la question des caricatures publiées par Charlie Hebdo n’est qu’un prétexte et les dirigeants français semblent réticents à expliquer cela à leur peuple.

L’autre élément est bien entendu d’ordre interne. Combien de fois nous faudra-t-il encore nous lamenter sur les échecs des différentes politiques d’intégration ? En 2005 puis en 2007, après les émeutes de banlieue, un concert de voix unanimes avait décrété le « plus jamais ça ». Depuis, rien ou presque n’a été fait. Des quartiers en entiers restent à l’abandon, livrés aux caïds de la drogue, mal desservis par les transports, oubliés par le service public. Les minorités visibles demeurent cantonnées aux marges et ne sont sollicitées qu’en cas de problème. L’islam est devenu un thème permanent de débats négatifs, tranchés, souvent en l’absence même des concernés. Plus grave encore, même les phénomènes positifs, c'est-à-dire l’intégration silencieuse et réussie d’une bonne partie des communautés musulmanes, sont niés et occultés. En 2005, après les émeutes, j’avais écrit que l’intégration devrait figurer au rang des grandes causes nationales, peut-être même la seule cause nationale. Habitat, déségrégation spatiale, accès à une bonne éducation, emploi : cela devrait être la priorité des priorités. Cela reste le parent pauvre des programmes gouvernementaux obnubilés par la réduction des déficits. Ces assassins ne sont pas sortis de nulle part. Ils sont le produit de la société française. Là aussi, il serait aventureux d’ignorer cela et de ne pas réfléchir sérieusement à cette question.

La France est un pays en panne de projets nationaux. Ses élites monochromes, bouffies de certitudes, de préjugés et de paternalisme à l’égard des minorités, refusent de prendre la mesure de l’incroyable réajustement du monde que cela soit sur le plan économique mais aussi religieux et spirituel. Empêtrées dans des débats à la petite semaine, elles ne veulent pas avoir le courage d’admettre que leur pays est en perte de vitesse parce qu’il est incapable de se redéfinir, de couper ses branches mortes et de laisser d’autres bourgeons éclore. Parce qu’il est incapable d’admettre que son identité a changé avec la présence de 5 millions de musulmans sur son sol. Pendant des années, au lieu d’en tirer de la force, il a fait mine, par simples soucis électoraux, d’en faire un problème. A force de tergiversations, de fausses promesses et de renoncements quant à une vraie politique d’égalité des chances, ce problème est devenu réalité. Et, tandis que l’heure tourne, que l’échéance présidentielle de 2017 est déjà dans toutes les têtes, que le discours musulmanophobe reprend de la vigueur et que, hélas, d’autres nervis rêvent certainement à de nouvelles attaques, il y a fort à craindre que l’élan unificateur de la marche du 11 janvier ne se perde dans les brumes de l’hiver.

(*) Lire, Cygne noir ou le monde de l’Extremistan, 7 février 2008.

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mardi 13 janvier 2015

La chronique économique : La fin de la « fin du pétrole » ?

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Le Quotidien d'Oran, mercredi 7 janvier 2015
Akram Belkaïd
 
Au début des années 2000 un thème a connu un grand succès médiatique. Il s’agissait de la « fin du pétrole », expression destinée à mettre en garde contre la raréfaction progressive des réserves d’or noir et à exiger dans la foulée la mise en place urgente de politiques de diversification énergétique (solaire, éolien, gaz naturel, hydrogène, géothermie…). Le débat entre adeptes de cette thèse et ses adversaires a été très vif et, aujourd’hui, les contempteurs de « la fin du pétrole » semblent avoir gagné la partie.
 
Quand il n’y en a plus, il y en a encore…
 
En effet, le fait que le baril soit en passe de toucher les 40 dollars laisse à penser une chose : il y a suffisamment d’or noir et les risques de pénurie, notamment d’essence, ne sont pas pour demain. Pour mémoire, il faut se souvenir que les tenants de la « fin du pétrole » nous avertissaient de l’imminence d’un « pic mondial » de la production d’hydrocarbures, autrement dit du fait que l’humanité aurait bientôt consommé la moitié de toutes ses réserves disponibles d’or noir. Un moment-clé annonciateur de la raréfaction progressive du précieux liquide fossile.
 
Or, expliquent aujourd’hui les spécialistes, l’une des raisons de la chute des cours n’est pas simplement le fait que le marché est saturé par les productions maximales de la Russie, de l’Irak et, bien entendu, de l’Arabie Saoudite. Selon eux, c’est aussi le fait que de nombreux nouveaux gisements vont être mis en service à commencer par ceux d’Afrique occidentale mais aussi ceux de la mer Caspienne et du Golfe arabo-persique. Bien sûr, aucun de ces réservoirs ne peut être considéré comme une nouvelle mer du Nord (erreur qui a été commise pour la mer Caspienne annoncée un temps comme un nouveau méga-gisement). Mais la mise en production de ces champs va amener encore plus d’or noir sur le marché et renforcer le sentiment que la pénurie n’est qu’une thèse alarmiste concoctée par les écologistes pour hâter la transition énergétique.
 
Durant des années, le message le plus fréquent était que l’humanité dispose de réserves pétrolières capables d’assurer sa consommation jusqu’en 2030. La conjoncture actuelle pousse certains experts à prédire que cette butée doit être décalée à 2050 voire à 2100 si l’on prend en compte les ressources en pétrole non-conventionnel (schistes, bitumineux, off-shore très profond,…). Autrement dit, alors que l’on pensait qu’il n’y aurait bientôt plus de pétrole, on aurait mieux fait de se souvenir de l’adage, brandi par les optimistes et les divers soutiens de l’industrie pétrolière, selon lequel « quand il n’y en a plus, il y en a encore… »
 
Nouveau plaidoyer écologique
 
Bien entendu, il faut aborder cette question avec prudence. Il y a quelques années, quand le prix du baril atteignait des cimes, c’est la rareté de l’or noir qui était avancée comme explication par tous ce qui, au passage, montre que passer d’une interprétation extrême à son opposée est l’une des spécialités des observateurs du marché pétrolier. Il faut donc essayer de focaliser son attention sur l’enseignement majeur de cette affaire : utiliser la fin prochaine du pétrole comme argument afin d’engager la transition énergétique via le recours aux renouvelables n’est pas une bonne stratégie. Cette dernière est trop dépendante des fluctuations des prix du baril et risque de ne convaincre personne. A l’inverse, les efforts de pédagogie devraient être orientés sur la nécessité de profiter de la persistance des hydrocarbures fossiles pour passer progressivement à autre chose, cela en insistant sur le coût élevé qu’impose l’usage de l’or noir (pollution, problèmes géostratégiques, mauvais rendements,…). En clair, la baisse actuelle des prix du pétrole impose la redéfinition du plaidoyer écologiste en faveur des énergies renouvelables.
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samedi 10 janvier 2015

Islam : Point de solution hors l’exégèse

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Dans les jours qui viennent, il va être beaucoup question de l'islam et des musulmans. Voici un extrait d'un livre que j'ai publié en 2011 et qui traite, entre autre, de la question de la modernisation de la pensée islamique (Etre Arabe Aujourd’hui, Carnetsnord, 2011).
Merci de lire et de partager.
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Tergiverser ou louvoyer avec l’islamisme en croyant qu’il finira par disparaître de sa belle mort politique et idéologique au profit d’une démocratie apaisée et sécularisée risque d’apporter de cruelles désillusions. En réalité, comme me l’a dit un soufi irakien, « rien ne se fera en dehors de l’islam ». Que l’on me comprenne bien, il ne s’agit nullement d’un slogan islamiste mais, à l’inverse, l’expression de la conviction qu’il faudra tôt ou tard, pour qu’une démocratie juste s’installe et perdure, que les musulmans acceptent de s’investir dans une nouvelle exégèse des textes coraniques par le biais d’une renaissance de la pensée islamique.
Ce n’est pas une tâche impossible. Il est utile de le rappeler : le monde arabo-musulman n’a pas toujours été à la traîne du monde moderne. Dès le VIIIe siècle, de nombreux musulmans ont compris que le Coran, dans sa littéralité, ne pouvait répondre à tous les problèmes de la vie quotidienne. L’islam a alors été imprégné de réflexions diverses, d’efforts d’ijtihad, c’est-à-dire d’efforts d’interprétation des textes coraniques et de pensées inspirées par la Grèce antique. C’est ainsi que les moutazilites (« ceux qui s’isolent, qui prennent de la distance ») ont défendu l’idée du libre-arbitre. Ce fut une période faste où la rationalité fut élevée au rang d’exigence à la fois philosophique mais aussi culturelle, éthique et politique. Des noms illustres nous ont transmis leur héritage qui ne demande qu’à être mis à jour et exploité. Parmi eux, on peut citer Al-Kindi (796-873), encyclopédiste et philosophe arabe qui a contribué à la diffusion de la philosophie grecque dans le monde musulman [108]. Citons aussi Ibn Sina (980-1037), ou Avicenne, qui a interprété les textes d’Aristote et défendu la capacité de la Raison à déterminer la Vérité [109]. De même, Ibn Rochd (1126-1198), plus connu en Occident sous le nom d’Averroès, philosophe, médecin et juriste, a défendu le fait que la philosophie était porteuse de Vérité [110].
« Les philosophes arabes, note Samir Kassir, ne se sont pas contentés de s’approprier la philosophie antique mais ils ont posé l’universalité de la raison – un précédent qui mériterait d’être médité aujourd’hui par ceux qui affirment l’impossibilité théorique de la démocratie en terre arabe [111]. »
Le problème, c’est que la pensée musulmane s’est figée au XIe siècle, après qu’Al-Qadir, Calife de Bagdad (947-1031) eut décidé de proclamer la fin de l’ijtihad (1019). Depuis, quatre grandes écoles juridiques (hanéfite, malékite, chaféite et hanbalite) encadrent la pratique religieuse, ce qui a mené à la persistance d’une production intellectuelle répétitive et sans grand intérêt, même si quelques grandes pensées novatrices ont tout de même pu émerger au fil des siècles. L’une d’elle, certainement la plus féconde, est celle de l’illustre Ibn Khaldoun (1332-1406), auteur d’une immense œuvre historique et sociologique, dont la rigueur et la méthode font qu’il est souvent considéré dans le monde arabe comme l’un des précurseurs de la sociologie moderne. On lui doit notamment une Introduction à l’histoire universelle ou Muqadima [112].
Il a fallu toutefois attendre le XIXe siècle pour assister à un éveil de la pensée islamique, avec l’avènement de la Nahda ou « Renaissance ». De nombreux penseurs ont tenté alors de moderniser l’islam et d’encourager des réformes politiques en s’inspirant de l’Europe triomphante. Parmi eux, on peut citer le persan Jamal-Eddine al-Afghani (1838-1897) dont les écrits et les engagements ont défendu un rationalisme éclairé. Son disciple, Mohammed Abdou (1849-1905) qui fut mufti d’Égypte, c’est-à-dire le plus haut dignitaire religieux, a lui aussi contribué à diffuser les principes de rationalisme, au point que de nombreux spécialistes qualifient son œuvre de théologie islamique de
la libération [113].
Je ne suis pas historien et j’aurais beaucoup de mal à avoir une position à propos d’une controverse qui divise encore les intellectuels arabes. Je noterai simplement que cette période de l’Histoire a généré nombre de valeurs positives qui continuent d’être revendiquées par celles et ceux qui entendent moderniser le monde arabe. Même s’ils sont considérés par certains comme coupables d’avoir interrompu la Nahda, les nationalistes s’en sont inspirés pour façonner leurs revendications anticolonialistes. Grâce à elle, ils n’ont pas craint de se réclamer des valeurs universelles mais aussi de la pensée occidentale. Comme l’explique Samir Kassir, « la Nahda demeure une attitude » tournée vers l’avenir et la remise en cause de l’archaïsme, qu’il soit politique ou religieux [114].
Les outils et le matériau pour que le Printemps arabe se nourrisse de la Nahda existent. C’est le cas des écrits d’un grand savant comme Mohammed Arkoun (1928-2010), partisan d’une islamologie appliquée pour le renouvellement de la pensée islamique et son adaptation au monde moderne [115]. Je pense aussi aux écrits d’autres penseurs contemporains comme l’Iranien Abdul Karim Soroush, surnommé « le Luther de l’islam », le Pakistanais Fazlur Rahman qui travaille à une nouvelle approche du Coran et de la Révélation, de l’Égyptien Nasr Hamid Abou Zayd, le père d’une nouvelle herméneutique du Coran, exilé de force en Europe en raison d’un prétendu apostat, ou de l’universitaire tunisien Abdelmajid Charfi [116]. Tous offrent un matériau précieux qui ne demande qu’à être exploité et diffusé pour peu que l’on en finisse avec l’ostracisme dont ont été victimes ces penseurs.
C’est une chose que de plaider pour la reprise de l’ijtihad et d’en démontrer la possibilité. C’en est une autre que de croire que cette exégèse réformatrice sera simple à mener et qu’elle s’imposera facilement. La Nahda n’a pu avoir lieu au XIXe siècle que parce qu’elle a été le fait de personnalités religieuses à la légitimité reconnue. Ma conviction est qu’aucune réforme de la doctrine musulmane ne sera acceptée si elle ne se fait pas dans un cadre interne à l’islam et par le biais d’acteurs légitimes aux yeux des croyants. Un décret présidentiel n’assurera jamais une sécularisation durable, comme le montre l’évolution récente de la Turquie, où la réislamisation de la société menace le legs laïc d’Atatürk.
Cela pose donc la question majeure de savoir qui va mener cette exégèse. Je crains fort que, malgré le Printemps arabe, les grands centres d’études islamiques demeurent encore fermés à tout ijtihad révolutionnaire. En Égypte, l’université d’Al-Azhar est conservatrice et délégitimée en raison de ses accointances avec la dictature. Comme indiqué précédemment, il n’y rien à attendre non plus de l’Arabie Saoudite tant que n’y sera pas remise en cause la prégnance de l’obscurantisme wahhabite. Le Printemps arabe aura-t-il un effet sur l’université d’Al-Azhar ? Ce même Printemps va-t-il engendrer par ricochet une réforme religieuse, moderniste, ouverte sur l’universel et héritière de l’esprit de la Nahda ? Il faut l’espérer, mais qui peut savoir par quel moyen cette jonction va se faire ?
Il est possible que, quelque part, des imams et des oulémas soient en train de relire les textes coraniques à l’aune du contexte actuel et des écrits d’Arkoun ou de Charfi. Demain, leurs thèses finiront peut-être par sortir de l’anonymat. On peut aussi espérer que des régimes arabes en passe de devenir démocratiques les encourageront à diffuser leurs travaux tout en les protégeant de leurs inévitables contempteurs. Car il ne faut pas se tromper. L’ijtihad mettra du temps à réunir l’ijmaâ, c’est-à-dire le consensus. Hantise du monde musulman, surtout sunnite, la fitna, cette discorde qui s’est manifestée dès la mort du Prophète, sera inévitable. En bref, il faut, là aussi, être lucide, s’inscrire dans le temps long et ne pas croire que c’est l’affaire de quelques années.
Cette rénovation viendra-t-elle d’Europe, là où les musulmans expérimentent le fait d’être un groupe minoritaire, encouragé à se séculariser ? Je n’en suis pas sûr, car l’islam d’Europe reste sous influence du monde arabo-musulman et ne saurait être considéré par ce dernier comme légitime à insuffler le changement. Bien au contraire, les musulmans d’Europe sont suspectés d’innovations blâmables par les tenants de l’orthodoxie islamique et ne peuvent guère faire contrepoids à des institutions comme Al-Azhar.

Notes
108. De celui que l’on appelle souvent le « philosophe des philosophes », on peut lire Le moyen de chasser les tristesses et autres textes éthiques, Fayard, 2004.
109. Pour mieux connaître l’œuvre de ce savant musulman, on peut lire La philosophie d’Avicenne et son influence en Europe médiévale, Amélie-Marie Goichon, Éditions Jean Maisonneuve, 1984.
110. D’Ibn Rochd, on peut lire L’islam et la raison, Flammarion, 2000.
111.  Actes Sud/Sindbad, 2004. Samir Kassir (1960-2005) est aussi l’auteur d’un ouvrage de référence sur la capitale libanaise, Histoire de Beyrouth (Fayard, 2003).
112. La Muqadima a été publiée en langue française par l’éditeur Le Temps Des Cerises, 2006. Sur Ibn Khaldoun, on peut lire l’ouvrage du géographe Yves Lacoste, Ibn Khaldoun, Naissance de l’Histoire, passé du tiers monde, La Découverte, 2009.
113. Lire « La théologie de la libération de Mohammed Abdou », par Mohamed Tahar Bensaada, Oumma.com, 3 août 2010.
114. voir note 111.
115. De Mohammed Arkoun, on peut lire La pensée arabe (PUF, 8e édition, 2010) et ABC de l’Islam (Grancher 2007). À noter aussi que plusieurs vidéos de ses conférences sont disponibles sur Internet.
116. Pour approfondir ce sujet et connaître les oeuvres principales de ces penseurs, on peut lire l’ouvrage de Rachid Benzine, Les nouveaux penseurs de l’islam, Albin Michel, 2004.
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