Retours en Algérie

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lundi 27 octobre 2014

La chronique économique : L’Arabie Saoudite et son jeu pétrolier

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Le Quotidien d'Oran, mercredi 22 octobre 2014
Akram Belkaïd, Paris
 
Quelle est la stratégie de l’Arabie Saoudite ? C’est l’incontournable question qui rythme l’évolution du marché pétrolier. De fait, et alors que le baril de Brent a perdu près de 25% de sa valeur depuis le mois de juin dernier, les intentions prêtées au premier producteur mondial d’or noir font régulièrement la une. Selon la version la plus répandue, Ryad aurait décidé de s’engager dans une guerre des prix afin d’affaiblir ses concurrents. Une thèse qui a la faveur des médias et qui contribue à renforcer une certaine défiance à l’égard d’un Royaume wahhabite accusé de tous les maux.

TROIS ADVERSAIRES A FAIRE PLIER ?

En refusant de baisser sa production alors que la demande de brut est faible et que l’on assiste au retour des pétroles irakien et libyen sur le marché, l’Arabie Saoudite accélèrerait ainsi la décrue des cours. Ce serait là une manière de mettre au pas plusieurs de ses adversaires politiques. Le premier d’entre eux est l’Iran. Dans un contexte régional des plus explosifs, marqué notamment par des affrontements entre sunnites et chiites en Irak mais aussi en Syrie et au Yémen, Ryad chercherait à faire plier Téhéran comme ce fut déjà le cas durant la deuxième moitié des années 1980. Déjà affaibli par les sanctions occidentales, le régime des mollahs a effectivement beaucoup à perdre d’une chute éventuelle de ses revenus pétroliers.

L’autre adversaire que l’Arabie Saoudite chercherait à punir est la Russie. Là aussi, les considérations seraient bien plus politiques qu’économiques. On sait que Moscou est l’un des principaux soutiens des régimes syrien et iranien. A cela s’ajoute le fait que les hydrocarbures russes sont en compétition avec le pétrole et le gaz saoudiens sur les débouchés d’Asie. Du coup, là aussi, la baisse des prix de l’or noir serait un message envoyé par le Royaume à un Vladimir Poutine déjà confronté à la crise ukrainienne et à la volonté européenne de diversifier ses approvisionnements en gaz naturel.

Enfin, la troisième cible de Ryad serait l’industrie du pétrole et gaz de schiste aux Etats-Unis. Longtemps marginale, cette dernière est désormais un vrai concurrent du brut saoudien. En laissant les prix baisser, l’Arabie Saoudite étrangle ainsi financièrement une activité qui a besoin d’un prix du baril supérieur à 80 dollars, voire à 100 dollars, pour être rentable. Avec cette baisse des prix, le pétrole de schiste qui a exigé d’importants investissements aux Etats-Unis risque donc de connaître une vraie crise de l’endettement et de petits producteurs pourraient disparaître. De quoi permettre à Ryad de regagner de nouvelles parts de marché. On le voit, ici, la motivation de l’Arabie Saoudite serait strictement économique. Mais il faut noter qu’il s’agit aussi d’un acte de défiance à l’égard de l’administration Obama avec laquelle le courant ne passe plus depuis la chute du régime de Hosni Moubarak en février 2011. Ainsi, les Saoudiens puniraient-ils Washington d’avoir abandonné le raïs égyptien à son sort en affectant sa très jeune industrie d’hydrocarbures de schiste. Cette activité qui a, rappelons-le, permis aux Etats-Unis d’améliorer leur indépendance énergétique.

UN ROLE EXAGERE ?

Mais faut-il vraiment prendre cette analyse pour argent comptant. Certes, Ryad n’est pas fâché de mettre l’Iran dans une position délicate mais il ne faut pas non plus croire que l’Arabie Saoudite a de telles capacités de contrôle du marché pétrolier. En réalité, si le Royaume ne baisse pas sa production, c’est tout simplement parce qu’il ne veut pas perdre des parts de marché au profit d’autres acteurs. A la fin des années 1980, la guerre des prix contre Téhéran n’avait guère donné de résultats si ce n’est de permettre à des producteurs hors Organisation des pays exportateurs de pétrole (Opep) de prendre des parts de marché à Ryad. En clair, ce qui compte avant tout pour l’Arabie Saoudite, ce sont les volumes et non, du moins jusqu’à un certain stade, les prix. Et jusqu’à 70 dollars le baril, Ryad semble donc estimer qu’il n’y a pas d’urgence à agir.
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samedi 25 octobre 2014

La nouvelle du samedi : Réunion de quartier

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HuffingtonPostAlgérie, samedi 18 octobre 2014
Akram Belkaïd, Paris

Il est vingt-heures et le gymnase est bondé. Pour y faire de la place, on a poussé les équipements contre les murs et démonté les cages de hand-ball. Certains parmi les retardataires n’ont eu d’alternative que de se hisser sur les chevaux d’arçons ou, plus périlleux encore, sur les piles mal assurées de tapis au sol. Malgré l’interdiction de fumer placardée aux quatre coins de la salle, des cigarettes ont été allumées pour meubler l’attente. Il y a eu quelques évanouissements et les deux pompiers présents ont fort à faire. Au-dessous du panneau de basket qui a été relevé pour la circonstance, on a dressé une estrade de fortune. Trois hommes s’y tiennent debout, attendant peut-être que l’endroit devienne irrespirable pour commencer. L’un d’eux tient un micro à la main. La cinquantaine, de taille moyenne, un gros ventre qui plonge vers l’avant, il est en bras-de-chemise avec une cravate fleurie desserrée. Le visage rouge, la moustache en crocs, ses yeux semblent rouler en permanence sur eux-mêmes et il contemple l’assistance avec l’air satisfait de celui qui a réussi sa mission. A ses côtés, en costume de velours trop chaud pour l’occasion, se tient un quadragénaire, le corps maigre et le cheveu teint. On le sent un peu gêné, inquiet même, comme s’il avait été trainé là contre son gré. De temps à autre, il essuie la sueur qui dégouline de son front. Il ne cesse de parler à son compère au micro qui, d’une moue qui se veut virile, l’encourage à être patient. Enfin, le troisième homme, bien plus jeune, costume noir et chemise blanche, le teint jaunâtre et le profil d’un oiseau de proie, se tient en retrait et affiche l’air condescendant de celui qui n’est présent que par pure charité.

« Bon, on va commencer, silence s’il vous plaît, ordonne d’une voix rauque celui qui tient le micro.

Puis, la petite rumeur qui parcourait la salle s’étant éteinte :

« Merci d’avoir répondu présent à notre appel. Pour ceux qui l’ignorent, je suis monsieur Julien et je suis le président de l’association de sauvegarde de notre beau quartier. Je vous demande d’écouter attentivement ce qui va être dit. Je vous présente monsieur Gérard, que vous connaissez pour la plupart d’entre vous puisqu’il est le patron de la pizzeria Andiamo. Gérard à toi la parole. Raconte-nous ce qui t’est arrivé ».

Le dit Gérard prend le micro d’une main tremblante et commence à bredouiller quelques mots ce qui a le don d’agacer les derniers rangs. Très vite, on entend des « plus fort ! » ou des « articule ! » qui achèvent de paniquer le pizzaiolo. C’est alors que le troisième homme lui chuchote quelques mots d’encouragement à l’oreille. L’effet est immédiat. Gérard prend une grande inspiration et reprend son récit.

« Voilà, ça s’est passé il y a quatre jours. On assurait le service de midi quand un couple s’est attablé. Je ne les avais jamais vus. Ils m’ont demandé les suggestions du jour et quand j’ai parlé de lasagnes au veau, ils ont fait la grimace. Et c’est-là que la femme a parlé ».

Gérard s’interrompt quelques secondes. On dirait qu’il a du mal à déglutir. Pendant ce temps, monsieur Julien affiche la mine à la fois gourmande et préoccupée de celui qui sait ce qui s’est passé.

D’une voix un peu plus assurée, Gérard reprend son récit.

« Elle a commencé par me demander si mes produits étaient frais. Ensuite, elle a parlé du quartier, me disant qu’elle et son mari cherchaient un appartement. Et, pour finir, elle m’a demandé si elle pouvait avoir du quinoa en accompagnement de son colin grillé ».

Dans la salle, c’est immédiatement le tumulte. On commente et on s’indigne. Des poings se dressent. C’est une communion guerrière qui est en train de naitre.

Monsieur Julien, le ventre plus conquérant que jamais, reprend le micro et fait un pas en avant.

« Du quinoa ! crie-t-il. Vous savez tous ce que ça veut dire. Et ce que Gérard a oublié de vous raconter, c’est que ce couple lui a demandé s’il y avait une boutique bio dans le quartier ».

Nouveau brouhaha, quelques cris fusent. Avec un peu de mal, Julien arrive à imposer le silence.

« Vous savez tous ce que ça veut dire ! répète-t-il. C’est simple : ils sont à nos portes. Ils arrivent ! On savait que ça nous menaçait mais maintenant c’est certain : ils ont repéré notre quartier. Et pour bien comprendre ce qui nous attend, on a invité monsieur Delolive. Vous le connaissez tous. Vous l’appréciez. Il est des nôtres. Il est ici chez lui. C’est lui qui va vous expliquer ce qui nous attend exactement ».

Delolive prend le micro, regardant haut et loin devant lui, comme s’il s’adressait à des géants installés au fond du gymnase.

« Bonsoir. Je ne vais pas vous mentir. Ça commence par le quinoa et dans deux ans, votre quartier aura complètement changé. D’ailleurs, vous ne serez plus là pour vous en rendre compte. Vous aurez été remplacés. Vous avez raison d’être inquiets. Au début, c’est amusant. Du quinoa, des magasins bios, du thé rouge à la place du café. Ensuite, petit à petit, vous aurez les poussettes à trois roues et, pire encore, les vélos qui envahiront vos rues et trottoirs avec des connards et des connasses qui vous fonceront droit dessus d’un air de défi, parce que vous comprenez, ils ou elles sauvent la planète… Il y aura aussi les trottinettes lancées plein pot dans une descente et qui vous percuteront au moment où vous sortirez de chez vous. Vous allez perdre votre identité mes amis ! Pour les adultes, vous devrez porter des pantalons jaunes qui traînent au sol, des pulls en v moulants et chausser des baskets d’adolescents. Les loyers augmenteront, vos magasins fermeront, remplacés par des vendeurs de tisanes bio et vos cafetiers seront obligés de servir des brunchs jusqu’à quatorze heures. Les places de stationnement vont disparaître remplacées par slots pour vélos urbains ou pour des voitures électriques. Et ces nouveaux venus, parlons-en… Comme ils ont de l’argent, ça va attirer une foule de vendeurs de ce que vous savez. Des gens qui viennent de là où vous savez… ».

Des questions montent. On veut savoir ce qu’est un brunch. Timide, une voix finit aussi par demander ce qu’est le quinoa. Les esprits s’échauffent. Dans un coin, un costaud aux cheveux en brosse affirme que c’est la faute à la presse avec ses numéros spéciaux sur l’immobilier ou alors à la brocante de rentrée qui attire des gens louches venus de partout. Une femme, encore plus virulente, jure d’une voix hystérique que c’est voulu en haut lieu, à cause des votes à la dernière élection.

« Que faut-il faire monsieur Lalolive ?, interroge enfin monsieur Julien en faisant de grands signes pour imposer le calme.

- Mon rôle est de faire un constat, répond l’autre un peu grandiloquent. Je ne vais pas vous expliquer quoi faire. C’est à vous de trouver les solutions. Je n’ai qu’un seul conseil à vous donner : battez-vous pendant qu’il est encore temps !

Des hourrahs ponctuent cette exhortation. Le costaud arrive à se faire entendre malgré le tumulte.

« On devrait en attraper un à la première occasion, hurle-t-il. On le gave de quinoa et on lui coud le trou de balle avant de le renvoyer chez lui. Croyez-moi, ça dissuadera les autres de venir… ».

Une explosion de joie ponctue ce propos. Monsieur Julien dresse les poings tandis que son compère Gérard, sourit, enfin détendu. Même monsieur Lalolive, bien moins condescendant et visiblement satisfait, applaudit des deux mains. La réunion se termine et chacun rentre chez soi avec le sentiment qu’un grand combat vient de débuter.
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La chronique du blédard : Un niqab à l’opéra

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Le Quotidien d’Oran, jeudi 23 octobre 2014
Akram Belkaïd, Paris

Au départ, il y a cette nouvelle entendue de bon matin sur France Inter. Récemment, une femme habillée d’un niqab a été priée de se découvrir le visage ou de quitter les lieux alors qu’elle assistait à une représentation de La Traviata à l’Opéra Bastille. J’ai tendu l’oreille pour écouter la suite mais l’info s’est arrêtée là. Un petit fait divers, certes atypique, avait réussi à se glisser entre les ravages du virus Ebola en Afrique de l’ouest et les tractations autour de la composition de la nouvelle Commission européenne. Grandeur du journalisme contemporain. Elles n’étaient pas dix, elles n’étaient pas cent ou mille à porter le niqab et à vouloir pleurer le triste sort de Violetta (la courtisane, pas l’héroïne de la série pour ados, ma chère Jahane) mais une seule. Une seule personne, un seul voile intégral et cela a suffi pour provoquer un barouf d’enfer dans tous les médias y compris ceux qui se comptent parmi les plus respectables.

Je fais souvent le constat que la question du voile relève d’une véritable obsession française. Mais je m’interroge désormais sur la responsabilité des médias dans ce genre d’excitation générale qui contribue à alimenter les passions les plus détestables. Un niqab à l’Opéra… Bon, d’accord, ça peut intriguer mais et alors ? Le même jour, cent faits divers ont eu lieu à Paris. Pourquoi le voile et pas la bagarre entre un automobiliste et un piéton rue des Pyrénées ? Pourquoi le niqab et passer sous silence diverses réunions œcuméniques et de dialogue interreligieux qui ont eu lieu récemment ? On dira que c’est « l’actu coco », qu’une femme en voile intégral qui se fait virer en pleine représentation (comment diable a-t-elle pu entrer et s’installer ? Pourquoi ne pas l’avoir tout simplement empêchée d’accéder à la salle ?) ça fait tendre l’oreille, ça empêche de zapper et puis, surtout, si le concurrent d’à-côté en a parlé, il faut donc l’imiter. Et puis le voile, hou… Ayons tous peur…

En même temps, et comme toujours, cet engouement nous apprend des choses. Mais rappelons d’abord un point important. La loi est la loi et cette dernière interdit d’être en public le visage caché ; Qu’il s’agisse d’un niqab ou d’un casque, la règle est la même. On peut être contre cette loi qui interdit le voile intégral dans les espaces publics, on peut la critiquer mais cela ne dispense pas de la respecter. En clair, toute cette affaire ne relève de rien d’autre que du simple rappel à la loi voire de l’amende qui va avec (150 euros ou obligation de suivre un stage de citoyenneté). Une fois que l’on a dit ça, il faut relever un autre point. Le plus souvent, la femme entièrement voilée est présentée dans un contexte inquiétant ou dérangeant : il s’agit d’une banlieue ou de milieux où l’islamisme militant serait des plus actifs, des milieux où les femmes n’auraient aucun droit, aucune liberté si ce n’est d’obéir à leurs maris, pères ou frères. A l’inverse, on parle rarement des femmes du Golfe qui continuent de déambuler tranquillement avenue des Champs Elysée sans que personne ne s’offusque de leur niqab.

Dans le cas qui nous intéresse, la « niqabée » était à l’Opéra pour suivre La Traviata. Est-ce ce paradoxe apparent qui a intéressé les médias ? Si l’on se conforme à la perception générale, une femme qui porte le niqab ne peut aimer l’opéra et encore moins s’y rendre. Tout cela pour dire que sur le plan journalistique, cette information diffusée à tout-va aurait mérité de l’être si elle avait été plus complète. Qui est cette femme ? D’où vient-elle ? Aime-t-elle vraiment l’Opéra ? Depuis quand ? Que pense-t-elle de cette histoire de courtisane elle qui, apparemment, s’en tient à une lecture des plus rigoristes du Coran ? Etait-elle accompagnée ? Comment a-t-elle ressenti le fait qu’on lui demande de quitter la salle ? Un fait divers n’a d’intérêt journalistique – un confrère me parlait d’intérêt « socio-journalistique » - que pour ce qu’il permet de découvrir à propos de la société ou du milieu dans lequel il a eu lieu. Quitte à nous saturer avec cette histoire, j’aurais aussi aimé entendre le témoignage des choristes qui se seraient eux-mêmes plaints de la présence de celle que les internautes ont –facilement – surnommée « le fantôme de l’Opéra ». Qu’est-ce qui les dérangeait ? Le fait de ne pas voir les traits de la personne sous le voile ? De ne pas surprendre ses émotions ? Sous le niqab, il y a un être humain. Cela, on a trop souvent tendance à l’oublier tant il est vrai que ce vêtement heurte et pas simplement les Occidentaux. Le présent chroniqueur se souvient encore de sa stupéfaction lorsqu’il en a vu pour la première fois dans les rues d’Alger au début des années 1980. Mais, quelle que soit la prévention que l’on peut éprouver, voire l’hostilité ou le dégoût, il nécessaire de ne jamais déshumaniser les concernées et cela même si ces dernières tendent à le faire elles-mêmes en revêtant cet accoutrement.

Post-scriptum qui n’a rien à voir, ou presque : Nombre de personnes en France ont salué l’octroi du Prix Nobel de la Paix à la jeune Malala Yousafzaï pour son combat dédié au droit à l’éducation mais rares ont été celles qui ont relevé qu’avec son hidjab elle n’aurait pas le droit d’aller à l’école en France…
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mardi 21 octobre 2014

Un bouclage avec Christophe de Margerie

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Souvenir en hommage d'un grand patron atypique décédé aujourd'hui.

Début 2008. Je suis journaliste à La Tribune, quotidien économique et financier. A l'époque, ses locaux étaient rue Vivienne, à deux pas du palais de la Bourse. Ce dimanche-là, c'était une permanence pas comme les autres. La direction du journal avait imaginé un dispositif destiné à faire parler du journal. L'idée était simple : de grands patrons de sociétés du CAC40 en étaient les principaux rédacteurs pour l'édition du lundi. Et pour faire les choses au mieux, chacun d'entre-eux bénéficiait de l'aide d'un "coach", comprendre un journaliste de la maison. C'est ainsi que l'on m'a désigné pour être celui de Christophe de Margerie. Ce fut une journée mémorable, émaillée de nombreux fous rires, le caractère iconoclaste du dirigeant de Total étant tout sauf une légende. Après de longues considérations sur les temples japonais (mon fond d'écran représentait la cour de l'un deux, ce qui avait été le déclencheur de la conversation) et sur le développement des musées dans le Golfe, nous avons réfléchi à son "papier". Il a choisi pour thème de son article, la manière dont les fonds souverains étaient (trop mal) perçus en Europe et plus particulièrement en France. L'actualité nous rendait service puisqu'une statistique venait d'être publiée estimant que ces fonds pesaient déjà plus de 2000 milliards d'actifs. Christophe de Margerie voulait développer l'idée que ces fonds étaient une aubaine pour les économies européennes et qu'il était inadmissible qu'ils soient autant critiqués et attaqués. Pour mémoire, Total négociait alors l'ouverture d'une partie de son capital à des investisseurs du Golfe.

Voici, de mémoire, deux de nos échanges :

- Christophe de Margerie : Bon, c'est vous qui tapez, hein ? Moi, je déteste ces appareils.
- Moi : Vous n'aimez pas la nouvelle économie ?
- CdM : Si, mais je préfère le réel. Le pétrole, le gaz, l'énergie, c'est du concret.
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- Moi : Bon, le papier est terminé. On a les chiffres et les faits. Maintenant, il faut des 'quotes'
- Christophe de Margerie : Des quoi ?
- M : Des citations. Un avis d'une ou plusieurs personnes qui ont une légitimité pour s'exprimer sur le sujet.
- CdM : Bien ! On peut dire que le patron de Total pense que les fonds souverains sont une vraie chance pour les entreprises occidentales à la recherche de capital stable de long-terme.
- M : On ne peut pas faire ça !
- CdM : Et pourquoi donc ?
- M : Vous ne pouvez pas être le rédacteur du papier et en être une source citée : ça ne se fait pas.
- CdM : Ah... Et bien, on n'a qu'à utiliser vos formules habituelles.
- M : C'est à dire ?
- CdM : Un truc du genre "de source proche du dossier"...
- M : Ok. On va dire "un spécialiste du dossier".
Pour la petite histoire, cette formule n'a pas échappé à Pascal Aubert, le directeur adjoint de la rédaction qui, après avoir relu le papier, est venu s'assurer si le spécialiste en question n'était pas Christophe de Margerie lui-même. Et ce dernier de me pousser du coude, les yeux rieurs : "on s'est fait attraper, hein ?".
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lundi 20 octobre 2014

La chronique du blédard : Momijigari ou l'automne célébré

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Le Quotidien d'Oran, jeudi 1er novembre 2007
Akram Belkaïd, Paris
 
 
Arriver tôt, une heure à peine après le lever du jour, et attendre, assis sur un banc au bois humide, que les premiers rayons de soleil ne caressent les feuillages encore immobiles. Rendre grâce à Dieu parce qu'aucun nuage ne menace et que la journée promet d'être belle. Croiser les bras, joindre les pieds et expirer lentement : l'endroit sent encore la nuit mais un merle chante déjà. D'autres lui répondent ; la forêt s'éveille. 
Commencer par fermer les yeux, mains à plat sur les cuisses, en calmant sa respiration. Puis, de la poche de son veston, les paupières toujours baissées, sortir un raisin de corinthe. Pas deux, trois ou une poignée mais un seul. Ne pas l'avaler tout de suite, le laisser fondre sous la langue en essayant d'en saisir toutes les saveurs. Du sucre, bien sûr, une pointe d'amertume, un peu d'acidité. Marier ces goûts avec ce que capte le nez, cette odeur âpre de terre mouillée qui donne envie d'éternuer et ces effluves d'herbe inondée de rosée. 
Ouvrir les yeux et commencer par fixer un peuplier aux feuilles jaunes. Le vent qui lève les fait trembloter, pareilles à des dizaines de petits mouchoirs métalliques qui seraient agités par des mains invisibles. Se sentir transporté par ces frétillements et comprendre, pourquoi, jadis, en des terres européennes, des hommes et des femmes voyaient dans la danse des branches et des murmures qui s'en échappaient, la manifestation du divin. C'est bien cela: entre les hommes et le Maître des univers et ses anges, il y a l'arbre et ses parures. 
Porter son regard ailleurs, vers ce mur de vieilles pierres. Attendre un souffle plus puissant et ne rien perdre du ballet de ces feuilles grenats qui, telles des confettis, voltigent, tombent en vrille, planent en donnant l'impression de rester suspendues, certaines s'avisant même de reprendre de la hauteur avant d'atterrir, doucement, comme à regret, sur un tapis aux éclats orangés. Le vent se calme mais quelques feuilles volètent toujours, émouvantes retardataires que l'on se prend à encourager dans leur vain combat contre la pesanteur. On pense alors à ces poètes et chansonniers que les jours d'octobre ont fait pleurer et on saisit, peut-être sans le partager, le sens de leur mélancolie. 
Viennent alors à la surface des souvenirs, des bribes de complaintes et de poésie, apprises au siècle dernier et réentendues depuis peu, à chaque rentrée, récitées d'un ton monocorde, mains derrière le dos, buste haut avec force zozotements et chuintements. Une vieille chanson chantée par Jacques Douai : « colchiques dans les près, fleurissent, fleurissent (...) La feuille d'automne emportée par le vent / en ronde monotone, tombe en tourbillonnant / Et ce chant dans mon coeur, murmure, murmure / Et ce chant dans mon coeur appelle le bonheur. » C'est bien cela, il y a toujours une allégresse à accueillir l'automne. Une joie malgré les jours ternes qui s'annoncent. Le plafond bas, le gris dominant et la nuit qui tombe à quatre heures de l'après-midi ! 
Il y a aussi ces vers dont la mémoire n'a pas retenu le nom de l'auteur : « il pleut des feuilles jaunes / il pleut des feuilles rouges / l'été va s'endormir / et l'hiver va revenir sur la pointe / de ses souliers gelés ». Et, pour terminer en beauté, ces mots de Lucie Delarue-Mardrus à propos de l'automne, où l'on voit « tout le temps / quelque chose qui vous étonne / c'est une branche tout à coup / qui s'effeuille dans votre cou / c'est un petit arbre tout rouge / un, d'une autre couleur encore / et puis partout, ces feuilles d'or / qui tombent sans que rien ne bouge ». 
Le temps a filé et le soleil est bientôt à son zénith. C'est l'heure, l'instant magique. Un photographe rangerait son appareil en raison de l'intensité de la lumière mais sans elle, sans cette blancheur inattendue en pareille saison, il serait impossible d'admirer comme il se doit cet érable aux nuances vermeils et fauves, raison principale de cette escapade automnale. C'est «le» moment, certainement le meilleur de la journée. Vivre cela une fois par an, vaut toutes les évasions, toutes les lectures. Ou presque. 
D'abord, regarder l'arbre de loin. Plonger ses yeux dans ses branchages. Ne rien voir d'autre que ses points carmin et garance qui tremblent et scintillent. Graver leur image dans la rétine et se dire qu'aucune photographie, aucun film, ne seraient capables de restituer pareil spectacle. Ensuite, s'approcher par cercles concentriques, jusqu'à effleurer les premières branches de sa main. Saisir de sa paume une feuille écarlate qui vient de se détacher et décider de la garder en la glissant dans sa sacoche. En chercher d'autres, les plus belles, les plus régulières, celles dont les couleurs sont les plus vives, les plus inattendues. 
Tout à l'heure, bien après le retour dans la ville et son béton, il s'agira, avec la satisfaction du chercheur de trésor, - ou la naïveté du collégien - de les admirer de nouveau, de les trier. Herbier pour certaines, collage sur papiers multicolores pour d'autres. Quelques déceptions aussi, feuilles brisées, écrasées ou aux teintes déjà ternies. 
Tout cela est inspiré d'une coutume japonaise qui gagnerait à être universelle même si elle fait écho à des contemplations que connaissent tous les paysans de la planète: c'est le « momijigari » ou « chasse aux feuilles de l'automne » ou encore « contempler les couleurs de l'érable ». Il s'agit d'une quête, d'un salut à la nature avant qu'elle s'endorme, d'une volonté de profiter d'un feu d'artifice flamboyant avant le sommeil hivernal. Mais c'est aussi une compétition où chacun a ses secrets et cache jalousement l'emplacement des arbres qui offrent aux yeux les plus beaux des feuillages. 
Il va bientôt faire nuit et des silhouettes dentelées se dessinent dans l'obscurité. C'est une autre magie qui s'installe, une autre atmosphère. Il est temps de s'en aller, poumons lavés et esprit apaisé. S'accorder un dernier plaisir : celui de marcher dans le noir sur un tapis crissant en se disant que, peut-être, si le temps le permet encore, il sera possible de répéter cette sortie avant l'arrivée en force de la grisaille. Oui, assurément, rien n'est plus beau que l'automne.
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samedi 18 octobre 2014

Les dessous du Qatar bashing

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Une campagne orchestrée par les Émirats arabes unis et Israël
Le dénigrement du Qatar s’est imposé comme un phénomène et une évidence en France, aux États-Unis et ailleurs. L’émirat est vu comme une menace et il est accusé de tous les maux. Si de nombreux reproches peuvent lui être faits à juste titre, il s’agit aussi de se demander pourquoi et qui se cache derrière cette campagne. Car ce sont bien des pays peu recommandables qui financent le Qatar bashing et instrumentalisent ainsi des leaders d’opinion plus ou moins avertis.
 
Vendredi 3 octobre, le vice-président américain Joe Biden prend la parole au John F. Kennedy Forum organisé à Boston par la Harvard Kennedy School. Évoquant la situation au Proche-Orient et la guerre contre l’organisation de l’État islamique (OEI), il s’en prend avec une certaine virulence à trois pays qui, selon lui, ont soutenu financièrement cette organisation malgré les mises en garde du gouvernement américain. L’Arabie saoudite, les Émirats arabes unis (EAU) et la Turquie sont pointés du doigt, ce qui va déclencher une véritable crise diplomatique entre Washington et ses trois alliés. Dès le lendemain, la Maison-Blanche prend ses distances avec ce propos tandis que Biden fait savoir qu’il n’entendait nullement insulter ces pays, allant même jusqu’à téléphoner à leurs dirigeants — du moins ceux des Émirats et de la Turquie — pour présenter ses plus plates excuses.
Il est difficile de savoir si cette sortie était intentionnelle — ce qui confirmerait l’existence de fortes tensions au sein de la coalition que les États-Unis tentent de mettre en place contre l’organisation de l’État islamique — ou s’il faut l’ajouter à la longue liste des gaffes commises par le vice-président américain depuis l’élection de Barack Obama en 2008. Mais l’un des aspects les plus intéressants de cette affaire est la réaction de certains médias américains comme CNN qui se sont empressés d’inclure le Qatar dans la liste des pays incriminés alors même que le nom de cet émirat n’a pas été cité par Joe Biden. «  Pourquoi le vice-président n’a-t-il pas cité le Qatar  ?  », s’est par ailleurs demandé le membre du Congrès et républicain Michael Mc Caul alors qu’il était interrogé par Fox News. Il faut rappeler que ce Texan membre de la Chambre des représentants fait partie des personnalités qui tirent à vue sur l’émirat, affirmant haut et fort qu’il est au centre du financement du terrorisme islamiste et des activités anti-américaines à travers le monde.

Lobbying et communication efficaces

Il faut dire que le Qatar bashing bat son plein depuis début 2013 aux États-Unis. Longtemps hors des radars, l’émirat incarne désormais la figure de l’allié jouant un double jeu. Du Washington Post à CNN en passant par des médias moins intéressés par l’actualité internationale, les dossiers spéciaux et autres enquêtes à charge sur le Qatar se multiplient. Comment expliquer cette tendance quand on sait que Doha, via ses organismes publics, n’a pas été avare de publicités payantes et autres sponsorings dans les médias américains  ? La réponse est venue début septembre du New York Times. Selon ce quotidien, plusieurs pays mènent une intense action de lobbying contre le Qatar avec, à leur tête, les Émirats arabes unis. Ces derniers ont engagé une entreprise de relations publiques, Camstoll Group, fondée en novembre 2012 par d’anciens fonctionnaires du Trésor américain. La principale figure de cette agence est Matthew Epstein, un néoconservateur qui était en charge au milieu des années 2000 du dossier des sanctions à l’encontre de l’Iran. Pour un montant de 400 000 dollars par mois, Camstoll Group a donc entrepris de «  briefer  » journalistes et parlementaires à propos du rôle que jouerait le Qatar dans le financement des groupes terroristes dont le Front Al-Nosra, réputé proche d’Al-Qaida, en Syrie.
Pour les Émirats arabes unis, il s’agit d’isoler le Qatar sur la scène internationale en lui faisant payer son soutien, en général, au mouvement des Frères musulmans, et, en particulier, à la présidence éphémère de Mohamed Morsi en Égypte. Ce dernier est d’ailleurs accusé d’avoir livré des documents confidentiels au Qatar en échange d’un pot-de-vin d’un million de dollars. Les Émirats arabes unis reprochent aussi à Doha d’accueillir un trop grand nombre d’activistes membres de la confrérie et même d’avoir soutenu en sous-main la création d’une branche des Frères musulmans à Abou Dhabi et à Dubaï.
À cela s’ajoute une féroce compétition qui ne dit pas son nom afin de se hisser à la position de premier centre économique, financier, culturel et religieux du Golfe. Si le Qatar a obtenu l’organisation de la Coupe du monde de football de 2022, Dubaï a emporté celle de l’exposition universelle de 2020. Entre le Qatar et les Émirats arabes unis, «  pays frères  » si l’on en croit les déclarations officielles, le différend n’est donc pas uniquement politique. Il relève d’une question de leadership régional.

Une stratégie payante pour ses rivaux

Le recours aux services de Camstoll Group s’est avéré des plus payants dans la stratégie décidée par les Émirats arabes unis. Se basant sur les informations publiées par le New York Times, le magazine en ligne The Intercept — un titre de First Look Media, la plateforme journalistique créée et financée par le fondateur d’EBay Pierre Omidyar — a publié à ce sujet une enquête très fouillée sur l’impact du lobbying de Camstoll Group à destination des grands médias américains. Rappelant que les Émirats arabes unis ont été, en 2013, en tête de liste des dépenses de lobbying consenties par un pays étranger aux États-Unis (14 millions de dollars), The Intercept a mis en exergue la façon dont Camstoll a réussi à faire passer ses principaux messages. À savoir que le Qatar finance, directement ou indirectement, les groupes terroristes en Irak et en Syrie mais aussi en Libye.
Interrogé par Orient XXI, un consultant en affaires publiques basé à K-Street, la célèbre rue des lobbyistes à Washington, a accepté de livrer son analyse sur ce dossier à condition de ne pas être cité car ayant des clients dans le Golfe. «  Cette campagne est une réussite presque totale, un vrai cas d’école. Les médias, les journalistes qui comptent mais aussi des producteurs, des gens agents éditoriaux et aussi des hommes politiques ainsi que des think tanks conservateurs ont systématiquement été approchés. Matthew Epstein a un très bon carnet d’adresse. C’est un homme introduit qui dispose de relais dans l’administration — y compris dans l’entourage du président Obama. Mais la réussite de cette campagne n’aurait pas été possible si le Qatar n’avait pas déjà une aussi mauvaise image et, surtout, s’il n’avait rien à se reprocher  ».
De son côté, The Intercept note que la stratégie de Camstoll a été de s’appuyer sur les groupes néoconservateurs et les publications pro-israéliennes. Et de rappeler au passage le passé de Epstein qui, avant de travailler au département du Trésor, activait lui aussi dans les cercles néoconservateurs en compagnie de Steve Emerson, une personnalité connue aux États-Unis pour ses diatribes antimusulmanes et anti-arabes, notamment à l’encontre de l’Arabie saoudite.1 À chaque attentat, Emerson a longtemps pointé un index accusateur contre le royaume wahhabite. Aujourd’hui, ses interventions sont toujours aussi abruptes mais il a désormais une autre cible à désigner, en l’occurrence le Qatar.

La volte-face de Tel-Aviv

L’autre pays instigateur de la campagne médiatique contre le Qatar est Israël, dont les dirigeants, contrairement à ceux des Émirats arabes unis, ont clairement pris position sur ce sujet. Ron Prosor, ambassadeur israélien à l’ONU a ainsi déclaré que Doha était devenu «  un “club med” pour terroristes  » et plaidé pour un isolement international de l’émirat. Il faut rappeler qu’Israël n’a pas admis que le Qatar soutienne le Hamas durant la guerre de l’été dernier et que Khaled Mechaal, le dirigeant de ce parti, ait été accueilli à Doha depuis son départ de Syrie en 2012. Pour les officiels israéliens, l’aide financière allouée par le Qatar à la bande de Gaza aurait servi à financer des actes terroristes et à permettre aux groupes armés de renouveler leurs équipements. On est loin du début des années 2 000 quand Doha était l’une des rares capitales arabes à entretenir des relations quasi officielles avec Tel-Aviv et où les responsables israéliens louaient la modération du Qatar en ce qui concerne la question palestinienne.
Chercheur à l’université de Nayang à Singapour, James M. Dorsay est l’un des rares observateurs à avoir abordé la question du lobbying israélien contre le Qatar. Un lobbying qui s’est notamment illustré par une campagne contre l’octroi de la Coupe du monde de football. Sur son blog consacré au football et au Proche-Orient, l’universitaire cite le cas de deux organisations, Sussex Friends of Israel et Israel Forum Task Force, qui ont appelé à manifester pour le transfert de la compétition à un autre pays. «  Il y a une convergence d’intérêts stratégiques entre Israël, l’Égypte et les Émirats arabes unis  », relève ainsi le chercheur.
Mais l’offensive médiatique contre le Qatar ne se concentre pas uniquement aux États-Unis. En Europe aussi, notamment en France et au Royaume-Uni, des consultants, d’anciens journalistes reconvertis dans la communication d’influence, incitent leurs anciens confrères à écrire sur le Qatar et ses liens avec le terrorisme, se proposant même de leur fournir des dossiers complets sur le financement des groupes armés en Syrie. Ou bien encore, autre sujet récurrent, sur la pitoyable condition des travailleurs étrangers soumis à la kafala, c’est-à-dire au bon vouloir d’un sponsor qatari. L’auteur de ces lignes a ainsi été approché à plusieurs reprises par divers intermédiaires pour rendre compte notamment des travaux de Global Network for Rights and Development, une organisation non gouvernementale basée en Norvège, prompte à dénoncer — et avec raison — le statut des migrants asiatiques au Qatar mais qui semble ignorer que leur situation est tout aussi inacceptable en Arabie saoudite, aux Émirats arabes unis et dans le reste du Golfe…

Jeu de dupes

Car la question n’est pas de chercher à dédouaner le Qatar mais simplement de ne pas être dupe de la campagne de communication qui sévit contre lui. Comme le relève si bien la journaliste Elisabeth Dickinson de Foreign Policy, il est évident que l’émirat a une large responsabilité dans le financement non contrôlé voire anarchique — la journaliste parle même d’«  amateurisme  » — de groupes armés sur lesquels Doha n’a jamais exercé de véritable contrôle faute de compétences et de moyens humains et techniques. Mais sa mise au pilori actuelle ne saurait faire oublier que ses voisins ont eux aussi beaucoup à se reprocher. Qu’il s’agisse du financement du salafisme, du droit des étrangers ou même de la propagation d’un discours antichiite qui a fait le lit d’organisations comme celle de l’État islamique, aucun pays membre du Conseil de coopération du Golfe ne diffère intrinsèquement du Qatar. Comme le note un diplomate maghrébin qui connaît bien la région «  c’est partout les mêmes archaïsmes, les mêmes aberrations sociétales et politiques. Il s’agit d’une région qui peine à évoluer vers la modernité réelle et ce ne sont pas des campagnes de communication, aussi coûteuses soient-elles, qui aideront à une vraie transformation  ».
Mais pour l’heure, c’est la communication qui domine. Acculé dans les cordes, pointé du doigt par l’establishment de Washington, le Qatar a décidé de réagir. L’émir, le cheikh Tamim ben Hamad Al-Thani a accepté d’être interviewé par CNN où il a affirmé que son pays «  ne finance pas les extrémistes  ». Une prestation qui n’a pas franchement modifié la perception générale aux États-Unis ou ailleurs. De même, et après plusieurs années de tergiversations, l’émirat a finalement décidé de s’engager dans la bataille d’influence en embauchant le cabinet Portland Communications dirigé par Tim Allan, ancien proche de Tony Blair. Pour l’heure, les résultats demeurent mitigés… James M. Dorsey raconte ainsi que la presse britannique n’a pas eu de mal à faire le lien entre cette société et des blogs apparus sur le net pour défendre la Coupe du monde de football de 2022 au Qatar. «  Les dirigeants qataris ne savent pas faire face à ce genre de crise, raconte un ancien conseiller de Cheikha Moza, la mère de l’actuel émir. Ils sont peu nombreux et ont trop souvent tendance à croire que l’argent permet tout. Là, ils croulent sous les propositions de dizaines de cabinets occidentaux de relations publiques dont certains, cela a été vérifié, travaillent aussi pour les Émirats… Actuellement, le mot d’ordre est plutôt de faire profil bas en attendant que la tempête passe.  » À condition que cette dernière se calme, ce qui est loin d’être garanti, les tensions politiques entre le Qatar et ses voisins n’ayant pas faibli.
 
 
1Après l’attentat d’Oklahoma le 19 avril 1995, Emerson avait immédiatement accusé les islamistes, alors que le crime avait été perpétré par un mouvement d’extrême droite américain.
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La nouvelle du samedi : Takatak et le solliciteur

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Akram Belkaïd, Paris

Des ingénieurs réunis autour d’une table à l’aérogare d’Alger. L’un d’eux demande des services bien particuliers…

Je ne sais pas, c’est venu comme ça. On s’ennuyait un peu. Un peu trop même. Il n’y avait plus rien à faire à l’atelier des réacteurs d’Air Algérie. Les gens de l’engineering étaient déjà rentrés chez eux. Les hangars à avion étaient vides, pas même la moindre nacelle à inspecter et encore moins de grande visite à observer. Je m’en souviens bien, c’était un mercredi après-midi. Une fin de semaine comme les autres. Alors, pour tuer le temps en attendant l’heure du transport, on a décidé de faire un tour à l’escale pour boire un pot et manger une part de pizza aux oignons. Nous étions quatre ou cinq, je ne me souviens plus vraiment. Les années ont passé, les noms et les visages s’effacent peu à peu. C’était une vie différente, une époque plus ou moins sereine désormais révolue. Mais je garde tout de même en mémoire que Walid faisait partie de notre groupe. Bref, nous étions quatre ou cinq ingénieurs à deviser debout autour de l’une de ces hautes tables poisseuses en forme de guéridon. Le football, les missions à l’étranger pour les chefs, et uniquement pour eux, les rumeurs à propos d’une police islamique qui aurait fait son apparition à Boufarik : nous parlions de cela, en fumant et mangeant, tout en observant d’un œil distrait les passagers des lignes intérieures en train de pester contre les retards et les annulations.
Et puis Kader, communément appelé Takatak par les techniciens, a fait son apparition dans le hall, l’air affairé comme à son habitude, déplaçant beaucoup d’air à chaque pas, un service-bulletin et toute une liasse de documents de maintenance à la main. Nous lui avons fait signe de nous rejoindre. Il a refusé, brandissant les papiers qui, avais-je noté au passage, n’avaient rien à faire en dehors de la zone technique. Nous avons insisté. « Arwâh ! Arwâh ! Viens ici ! Ouèche, tu nous fais la tête ? Tu ne veux plus frayer avec nous depuis qu’on t’a nommé chef d’unité ? Tetkkabar 3alina ? »
Il a protesté, jurant ses grands dieux qu’il n’avait pas de temps à perdre. Qu’une urgence sur le Juliette-Roméo lui prenait tout son temps. Bien entendu, l’urgence était « très grave » car comment pouvait-il en être autrement avec Takatak… Grand de taille, la quarantaine, le visage déjà empâté et le cheveu rare, il s’est approché de nous en lançant :
« Ça fait trois mois que la pièce qui manque dort à la douane ! Il faut que ça soit moi qui m’en occupe ! Comme si je n’avais pas autre chose à faire ! »
- Tu as bien cinq minutes pour boire un café, a alors protesté Walid en frappant le formica de sa bague en argent.
- D’accord, mais vite, a concédé Kader en commandant un goudron serré. Ensuite, il faut absolument que mes équipes attaquent.
Nous avons échangé de discrets sourires. Walid venait de marquer le premier but en faisant prononcer à Kader son verbe fétiche. C’était un jeu fréquent qui, le concerné s’étant éloigné, avait le don de nous faire rire aux éclats. Mais cette-fois, notre ami avait visiblement une autre idée en tête.
- Dis-moi, as-tu un contact à Kouba ? a-t-il demandé d’un ton à la fois sérieux et inquiet. Un peu comme lorsqu’on demande à quelqu’un s’il connaît un bon chirurgien.
- Au centre informatique ? Bien sûr ! Plusieurs même. Pourquoi ?
Walid a pris son temps, remuant le sucre de son café avec soin, le petit doigt bien écarté comme lorsqu’il s’apprêtait à tirer au but. Petite élégance à l’algéroise… Il a soupiré puis lancé :
- C’est pour mon cousin. Il veut partir à Marseille après-demain mais il n’a pas de place. Les vols sont tous complets.
Kader a eu alors un geste de triomphe un brin méprisant.
- Marseille ? C’est facile… On va lui trouver une place. Bien sûr qu’Nçiboulou ! La prochaine fois n’attends pas la dernière minute. Viens me voir plus tôt et on règle ça en direct.
- Je t’ai cherché hier mais on m’a dit que vous étiez en train d’attaquer l’entretien du Juliette-Charlie.
L’un de nous, immédiatement fusillé du regard par les autres, a éclaté de rire et un éclair d’inquiétude a traversé les yeux de Kader. Mais l’air sérieux affiché par Walid l’a vite rassuré. Faisant mine d’ignorer cet intermède, ce dernier a ajouté :
- Pour te dire la vérité, ce n’est pas pour ça que je te cherchais. La réservation, j’aurais pu l’avoir par quelqu’un d’autre mais c’est surtout qu’il y a un autre problème. Un vrai de vrai et tu es le seul ici à pouvoir m’aider à le régler. Personne parmi nous n’a les relations que tu as.
- N’exagérons rien, s’est rengorgé Kader. C’est quoi la mouchkila ?
- En fait, il y en a deux. D’abord, mon cousin cherche un peu de devises. Mille francs au moins. Ensuite, et c’est ça qui est le plus délicat, il n’a pas de sursis militaire. Il a bientôt trente ans et il a toujours réussi à s’inscrire ici et là pour ne pas faire son service. Mais là, ils ne veulent plus lui renouveler son sursis à cause de la limite d’âge.
Le visage de Kader s’est fermé et nous avons tous cru que la partie était perdue.
- Pour la devise, il n’y a aucun souci. Je connais un pilote qui cherche à changer des francs. C’est du un pour douze. Bessah, pour les papiers militaires, c’est risqué... Les flics ne rigolent pas avec ça. Ouèche, tu veux m’envoyer en prison ?
Walid a alors sorti le grand jeu, jurant que son cousin n’avait pas l’intention de fuir le pays. Qu’il voulait juste prendre un peu de bon temps avant d’être enfermé dans une caserne.
- Un bon repas, une virée rue Thubaneau et il rentre pour faire ses deux ans. Je te le jure, khô. Je sais que c’est toi seul qui peux lui rendre ce service. Je suis au courant que tu as aidé plein de gens. Tout le monde le sait à la DT (1). Si j’avais tes relations, je ne t’ennuierai pas. Tu vois, ce cousin a eu plein de malheurs dans sa vie. Il devait se marier mais sa fiancée s’est sauvée avec un Belge. Si tu l’aides, je te revaudrai ça.
Kader s’est rengorgé. Il a fait signe au garçon pour commander un autre café puis est resté silencieux quelques minutes, semblant évaluer la situation.
- C’est d’accord, a-t-il fini par lâcher. Je vais te présenter quelqu’un à la Paf (2). Je te préviens, il va prendre ton nom et si jamais ton cousin ne revient pas, c’est toi qui auras des problèmes.
Walid a levé les deux bras au ciel en signe de soulagement puis a donné l’accolade à Kader.
- Je savais que tu étais l’homme de la situation, a-t-il hurlé.
- Pas de problème. Un ami et collègue ça sert à ça, a répondu l’autre tout en essuyant le sucre en poudre renversé sur ses papiers.
A ce moment-là, j’ai eu l’impression de revenir au collège, à l’époque où, en permanence, nous jouions à des jeux sots en attendant la sortie des cours. L’un d’eux s’appelait le dragueur ou quelque chose dans ce genre. Le joueur qui tirait une certaine carte devait cligner de l’œil à chacun des autres sans se faire prendre. Walid devait exceller à ce jeu puisqu’il nous a envoyé une rafale de clignements sans que Kader ne s’en rende compte.
Nous avons retenu notre respiration. Le moment de l’estocade approchait. Nous n’allions pas tarder à vivre le clou du spectacle, celui qui fait exploser de joie et déclenche de frénétiques applaudissements. A dire vrai, personne parmi nous, ne savait où Walid voulait en venir.
- Juste une dernière chose, a donc dit Walid.
- Quoi donc encore ? s’est impatienté Kader.
- Voilà, c’est simple. En fait, mon cousin n’a jamais eu de passeport. Tu ne connaîtrais personne à la…
Walid n’a pas terminé sa phrase. Kader s’est jeté sur lui en hurlant des obscénités. Avant même que nous puissions nous interposer, les deux hommes ont roulé au sol, entraînant avec eux la table et ce qu’il y avait dessus. « Il m’attaque ! Il m’attaque ! », hurlait Walid en riant, comme s’il était insensible aux coups de poing de l’autre. Il nous a fallu du temps pour les séparer et pour calmer Kader, plus Takatak que jamais, rendu fou de rage par le fou-rire qu’il nous était impossible de calmer.
Quelques jours plus tard, j’ai croisé Walid dans les travées d’un hangar. Je n’ai pas pu m’empêcher de lui rappeler cet épisode avec Takatak qui, entre-temps, avait alimenté la chronique de la DT.
« Tu as frappé un grand coup, mon vieux. Chapeau !, l’ai-je félicité.
- J’aurais pu faire mieux, m’a-t-il répondu en faisant la moue. J’espérais vraiment qu’il se propose de m’aider pour le passeport. Ça m’aurait permis de conclure en beauté.
- Et que lui aurais-tu demandé ensuite ?
Walid a eu un sourire malicieux.
- Oh, rien d’extraordinaire. Je me serai penché vers lui en l’embrassant, en le traitant de bienfaiteur de ma famille et, juste au moment de partir, je lui aurais demandé de nous aider à trouver une nouvelle fiancée pour mon cousin…

(1) Direction technique.
(2) Police aux frontières.
 

La chronique du blédard : Un peu de lumière généreuse sur les sans-papiers

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Le Quotidien d’Oran, jeudi 16 octobre 2014
Akram Belkaïd, Paris

C’est l’un des films attendus de cette rentrée puisqu’il est l’œuvre du duo Olivier Nakache et Eric Toledano, déjà auteurs d’ « Intouchables », le plus gros ‘blockbuster’ français de tous les temps avec ses 445 millions de dollars de recettes à travers le monde entier. Et l’attente est d’autant plus forte que, cette fois encore, les deux réalisateurs ont fait appel à Omar Sy, leur acteur fétiche. Télés, journaux, radios et réseaux sociaux : « Samba », c’est le titre du film, est déjà partout et il sera impossible d’échapper à la machine promotionnelle (ce qui n’est certes pas un gage de succès quand on voit – ah, quel plaisir – que la dernière pièce de BHL s’est joliment vautrée faute de spectateurs et cela malgré un impressionnant pilonnage médiatique de plusieurs semaines).

En parlant de « Samba » on évoquera forcément le sort des sans-papiers puisque c’est la toile de fond du film. Omar Sy, l’un des acteurs préférés des Français, y campe en effet le rôle d’un clandestin sénégalais qui travaille depuis dix ans au noir comme cuistot dans un restaurant. L’objet de cette chronique n’est pas de juger de la qualité du film ou même de sa vraisemblance. Ce qui importe c’est qu’il va, l’espace d’une campagne de promotion, mettre la question des sans-papiers au centre des débats. Oui, on va enfin parler de ceux dont on ne parle presque jamais si ce n’est pour les stigmatiser et les accuser de miner la cohésion de la France, sa République ou je ne sais quel autre totem soit disant menacé par l’Autre.

Bien entendu, le risque est grand que l’on parle de cette cohorte d’invisibles en versant des larmes de crocodile. Présentateurs, péagistes du show-bizness, éditorialistes et autres animateurs revenus de tout vont probablement afficher des mines de circonstance en louant l’humanité du film. Mais, l’espace d’un instant, on aura l’impression que la France regarde enfin ses clandestins. Qu’elle les considère d’une autre manière, un peu plus chaleureuse comme elle l’a fait avec les handicapés et les enfants de la banlieue après la sortie d’ « Intouchables ». C’est, dira-t-on, la magie du cinéma. Nul besoin de grandes démonstrations ou de longs discours. L’émotion qui est transmise au spectateur est le meilleur moyen de faire prendre conscience d’une réalité occultée. Celle de dizaines de milliers de personnes forcés à la clandestinité, à une existence précaire où ils sont à la merci de tout : un contrôle de police inopiné, une dénonciation, un marchand de sommeil qui ne cesse d’augmenter ses prix, un patron peu scrupuleux...

Il y a quelques jours, j’ai fixé rendez-vous à un ami, tôt le matin, dans un café proche de Montparnasse. J’avais oublié que l’endroit, très prisé par la jeunesse (d’où lui vient l’argent, c’est une question récurrente…), ferme très tard la nuit et ne reprend le service que pour le repas de midi. Mais les portes étaient ouvertes. A l’intérieur, dans l’obscurité, deux hommes originaires du sous-continent indien terminaient de nettoyer la grande salle. En me voyant entrer, ils ont eu un geste de recul, et la peur s’est clairement affichée sur leur visage. Je leur ai adressé un bref signe de salut et je suis ressorti, un peu honteux, en tous les cas pas très fier de moi. Comment font ces gens ? Comment vivent-ils avec cette peur d’être appréhendés à tout moment ? Et qui s’en préoccupe vraiment ?

A l’heure du zemmourisme triomphant, il est bon qu’un film se penche avec une certaine humanité sur le cas des sans-papiers. Est-ce que cela sera suffisant pour modifier la donne ? Rien n’est moins sûr. Car, dans la réalité, être sans-papier sous le règne présidentiel de François Hollande équivaut à vivre en Sarkozie. Rien n’a changé puisque le nombre de régularisations et d’expulsions d’étrangers dits en situation irrégulière est équivalent à celui du quinquennat précédent. Pourtant, depuis le début des années quatre-vingt, chaque gouvernement de gauche a concédé au moins une régularisation de sans-papiers. Aujourd’hui, et dans le climat délétère que l’on connaît, cela semble chose impossible. Le gouvernement « pro-business » pour reprendre les propos du Premier ministre d’origine espagnolo-catalane Manuel Valls (pour les lecteurs de ma précédente chronique, on peut aussi dire qu’il s’agit d’un Premier ministre immigré…) n’entend pas renoncer à une politique dont le fondement est de ne pas donner prise aux critiques de l’extrême-droite et de la droite extrême.

« Les politiques d’immigration et d’intégration sont construites comme des politiques d’opinion qui ont une rentabilité, et non comme étant capables de transformer la vie des gens dans les banlieues ou sur le marché du travail » note ainsi Christophe Bertosi, le directeur du centre migrations et citoyenneté à l’Institut français des relations internationales (IFRI) (*). Pour preuve, un mot comme régularisation a pratiquement disparu du discours politique. Quand il aborde ces questions, Manuel Valls n’évoque que le thème des naturalisations – rappelons au passage que c’est à l’âge de vingt-ans qu’il est devenu citoyen français. Or, la naturalisation implique que l’on soit d’abord en situation régulière et cela depuis plusieurs années. Et la vraie question qui est posée et à laquelle Valls et se pairs refusent de répondre, concerne ces femmes et ces hommes qui vivent en France depuis parfois plus de dix ans et qui continuent de raser les murs pour échapper à la tristement célèbre Obligation de quitter le territoire français (Oqtf). Il suffirait juste d’un peu de générosité. Rien de plus. Mais il est vrai que cette qualité n’est certainement pas ce qui caractérise François Hollande et, encore moins, Manuel Valls ou même la pseudo-gauche que ces deux hommes prétendent incarner.

(*) Libération, 30 janvier 2014

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vendredi 17 octobre 2014

Penser est un sport de combat

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Loin de l'impuissance mélancolique, éditorial d'Evelyne Pieiller (extraits) :
(Manière de Voir, Octobre-Novembre 2014)
...
"Il n'est pas facile aujourd'hui d'être de gauche. Ou, plus exactement, il est assez aisé d'avoir une sensibilité de gauche, mais il n'est pas facile de penser à gauche. De penser que le combat contre la domination du capital sous toutes ses formes n'est pas obsolète, en dépit de son absence du lexique médiatique et de la transformation des exploités en "défavorisés". De penser que la question de l'égalité sociale demeure primordiale, en dépit de sa dissolution en question d'égalité d'accès aux chances de réussite; (...)
"Il est d'autant plus ardu de maintenir des positions se réclamant du combat pour l'émancipation concrète que les luttes sociales et politiques qui les représentent demeurent minoritaires, et que les valeurs auxquelles elles sont associées sont fortement remises en cause : la notion de progrès est accolée au productivisme, porteur de dangers écologiques, l'universalisme est souvent soupçonné de permettre, de façon plus ou moins subtile, de refuser les particularismes - et donc les libertés spécifiques - et de vouloir imposer une dictature de la Raison occidentale; (...)
"Et c'est ainsi qu'entreprendre de penser à gauche relève désormais du sport de combat (2). Car il s'agit d'abord de lutter contre l'impuissance mélancolique et la vive impression de solitude à laquelle invite la situation actuelle; (...)
"Réaffirmer qu'il est possible de penser les enjeux à l'œuvre dans la 'mondialisation', que le savoir et l'analyse critique sont toujours des outils pour déconstruire les rationalités fallacieuses et les prétendues fatalités, c'est refuser la nostalgie qui condamne à l'inaction, c'est commencer à reconquérir en les fondant à nouveau les valeurs d'une gauche débarrassée de la peur de l'archaïsme, et menant à son tour la bataille des idées (...) Si ce combat qui affirme que la connaissance donne des outils, des armes et des rêves pour contribuer à l'émancipation collective n'est pas suffisant pour la faire advenir, rien ne lui est, en ce moment, préférable."

Retrouvez le texte complet en cliquant sur ce lien
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mardi 14 octobre 2014

Roman : Ô Maria, d’Anouar Benmalek

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Agoravox, 9 mars 2007
Akram Belkaïd, Paris
 
 
Pour débuter cette recension, je vous propose en premier lieu un petit détour par l’Histoire. Retour donc en 1492. C’est l’année où la Reconquista, entamée trois siècles plus tôt, s’achève avec la chute de Grenade. Vaincus, les musulmans qui ne choisissent pas la voie de l’exil, et qui, pour certains, sont présent en Espagne depuis vingt générations, sont autorisés à conserver leur religion comme le stipulent les accords de reddition. Pour leur malheur futur, c’est une promesse qui ne sera pas tenue.
Petit à petit, les Mudéjares - c’est ainsi qu’on les appelle alors - vont subir vexations, menaces et spoliations. En 1499, les Mudéjares de Grenade se révoltent. Défaits, on leur donne le choix entre l’exil ou la conversion forcée. En 1502, en Castille, puis en 1525 pour toute l’Espagne, la conversion collective est appliquée à tous les musulmans que l’on surnomme dès lors les « moriscos » ou Morisques. Ecartés des plus hautes charges au nom de la « propreté du sang », bannis, appauvris, traqués par l’Inquisition, relégués dans l’arrière-pays montagneux, les côte désertes ou les bas-fonds des villes, les Morisques de Grenade se révoltent encore en 1568. Trois ans plus tard, ils sont vaincus et dispersés dans toute l’Espagne.
C’est le début d’un processus où, renonçant à parier sur l’assimilation de cette minorité, la royauté espagnole et l’Inquisition vont décider l’expulsion de tous les Morisques. Elle aura lieu en septembre 1609. Au total, près de 500.000 Morisques, privés de leurs biens, seront déportés dans des conditions inhumaines. Certains sont transportés dans des galères et jetés à la mer tandis que d’autres meurent d’épuisement.
C’est cette longue persécution - dont on parle si peu en Occident aujourd’hui - qui sert de toile de fond au dernier roman de l’écrivain franco-algérien Anouar Benmalek (*). Maria, jeune morisque, est le principal personnage de cette fiction magistrale et son destin se confond avec le sort funeste des siens.
Elevée dans la foi chrétienne, Maria, à peine pubère, découvre un jour qu’elle est aussi musulmane, et que son prénom est aussi Aïcha, du nom de l’une des épouses du Prophète Mohammad. Car chez certains Morisques la foi musulmane n’a été reniée qu’en apparence comme le permet la taqiya.
Catholique, musulmane, esclave, fugitive, catin par la force des choses, femme sans cesse en colère, mais aussi mère déterminée à sauver son fils, Maria va se battre de toutes ses forces, de tout son corps, contre le destin. Réussira-t-elle ? Pour défendre les siens, pour ne pas mettre en danger la chair de sa chair, Maria en arrivera à faire le même choix qu’une certaine Geronima La Zalemona auquel est dédié le roman ; choix que je vous laisse le soin de découvrir tant cet acte saisissant ne mérite pas d’être divulgué aussi facilement.
Mais Ô Maria, n’est pas simplement un roman sur le sort tragique des Morisques. Il est une vision inattendue de la femme. Il est rare en effet qu’un homme décrive de manière aussi abrupte le désir féminin. De la femme, même aussi belle que Maria, Benmalek ne sublime rien, n’offre aucune place au rêve ou au romantisme. C’est brutal, âpre presque trivial et cela renforce la crédibilité du récit car ces temps-là étaient de cendres et de sang.
Ce roman offre aussi en filigrane un aperçu de ce que fut la culture morisque. Il y est ainsi question de ces livres licencieux écrits dans la langue castillane mais à l’aide de caractères arabes. De même, au fil des pages, le blasphème rode puis se matérialise à plusieurs reprises. C’est le cas de ce peintre qui voit en Maria, la représentation parfaite de la vierge Marie et qui prend la jeune morisque pour modèle afin de peindre l’œuvre de sa vie : celle de l’ensemencement de la mère du Christ par le Créateur.
C’est aussi ce cri charnel de Maria-Aïcha qui, torturée par un désir inassouvi, en appelle au Créateur afin qu’il la satisfasse. Passage, je le reconnais honnêtement, qui m’a décontenancé - le mot est faible - et qui m’a presque fait abandonner la lecture du roman (elle s’est d’ailleurs interrompue quelques semaines avant que je ne me force à la reprendre). « Sacrilège » ont d’ailleurs hurlé des journalistes algériens qui ont vu dans ce roman une attaque contre l’islam. Il fallait s’y attendre car, aussi longtemps que le monde sera monde, il se trouvera toujours des démunis d’esprit pour ne pas comprendre que la littérature possède tous les sauf-conduits et qu’être en littérature, c’est accéder à une dimension où nulle loi n’est de rigueur si ce n’est celle qui impose l’originalité des caractères et du récit. Mais, j’en conviens, les coups assénés par Benmalek sont rudes mais n’est-ce pas ce que l’on peut attendre d’un écrivain ?
Et dans Ô Maria, le sacré est mis à mal par les actes des personnages, par leurs propos aussi car le langage du roman est d’une crudité parfois désarçonnante sans jamais sombrer dans la vulgarité. C’est l’une des forces de ce roman qui vous prend à la gorge et vous fait chanceler.
Et il faut saluer le style de l’auteur et la manière avec laquelle il a organisé son récit, tout en progressions lentes mais jamais pesantes. La manière aussi avec laquelle il a restitué le contexte historique, sans assener une somme insipide et académique.
Une fois refermé, ce roman continue de hanter son lecteur, un peu à l’image des spectres qui y sont décrits dans une étrange et inattendue représentation de la mort, ou du moins, de l’au-delà. Le choc passé, la brûlure des pages atténuée, le malaise généré par sa violence dissipé, l’on ne peut alors s’empêcher de repenser à cette folie humaine qui a conduit à l’un des plus importants nettoyages ethniques qu’ait connu la terre d’Europe.
Et là, de manière presque immédiate, on ressent soudain une crainte - prions pour qu’il ne s’agisse pas d’une intuition - en se posant la question suivante à l’aune de l’islamophobie ambiante : « et si cela recommençait un jour ? ».
 
(*) Ô Maria, Anouar Benmalek, Fayard, 468 pages, 22 euros.
 
Post-scriptum : Roman après roman, Anouar Benmalek creuse son propre sillon, loin des écrits et écrivains algériens de circonstance. Son talent lui est propre et, à mon sens, il n’y a rien de plus exaspérant que de le voir qualifié, ici et là, de « Faulkner méditerranéen. » Comme s’il fallait lui apposer une parenté littéraire - occidentale bien entendu - pour lui conférer une légitimité d’écrivain universel. Anouar Benmalek est un écrivain talentueux, et le dire aussi simplement suffit largement.
Je me demande aussi pourquoi ce roman n’a pas eu l’impact médiatique qu’il méritait. Mais il est vrai que les coteries amicales spécialisées dans la congratulation réciproque ne prennent même plus le temps de lire...
 
Quelques liens utiles
 
- le site personnel d’Anouar Benmalek : http://anouarbenmalek.free.fr/
- la note sur Anouar Benmalek dans un site spécialisé sur la littérature algérienne (plusieurs articles de presse sur Ô Maria) : http://dzlit.free.fr/benmalek.html
- Un article du Monde Diplomatique sur l’expulsion des Morisques : http://www.monde-diplomatique.fr/1997/03/DE_ZAYAS/8003.html
- Quelques extraits d’un débat à Paris avec Anouar Benmalek : http://www.youtube.com/watch?v=AyCEndrBzbA
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Extraits
 
« Comme les deux nuits précédentes, Maria s’endormit à quelques pas du maçon, abasourdie d’avoir accepté aussi rapidement de lier sa vie à un parfait inconnu. Certes, elle ne s’était pas amourachée de lui comme par miracle, mais les semaines passées à fuir sans but l’avaient terrorisée. N’importe quoi - et donc n’importe qui... - valait mieux que cette existence harassante et cette crainte perpétuelle d’être arrêtée par les sbires de la Santa Hermandad, de subir le chevalet ou le bûcher... »
« « C’est à ce moment précis de ses réflexions un peu bêtes qu’elle le vit, ce matin-là. L’homme à la cape et au chapeau à large bord était si souriant, si joyeux de l’avoir découverte en débouchant de son buisson, qu’elle n’eut d’abord pas peur : comment craindre un être que la joie transfigure à ce point ? Mais sa salive sécha instantanément dans sa bouche quand elle aperçut l’épée, puis la dizaine d’individus hérissés d’arquebuses qui accompagnaient l’homme au sourire éclatant.
"María, crie maintenant, María. Après, il sera trop tard... Je t’en prie... Ils vont vous tuer tous..." La voix, dans la tête de l’adolescente, supplia en vain. Ce qui lui restait de maîtrise de son corps suffisait à peine à limiter le tremblement des jambes et des bras et à contrôler ses entrailles.
C’étaient eux. Finalement, ils les avaient retrouvés. »
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lundi 13 octobre 2014

Leonardo Jardim, le foot et Edgar Morin

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Leonardo Jardim, entraîneur (très critiqué) du FC Monaco, in L'Equipe, lundi 13 octobre 2014 :

"Dans ma carrière, j'ai beaucoup lu Edgar Morin (sociologue et philosophe français, né en 1921) ; il dit qu'il n'est pas possible regarder les choses de façon analytique mais qu'il faut avoir une vision globale. Avant, on expliquait nos défaites par un problème physique, et puis la victoire à Montpellier à la 93° minute, c'était grâce à la condition physique. Dans le foot, c'est comme ça : mais il faut arrêter de penser qu'on perd à cause ça ou à cause de ci, c'est plus complexe, plus global. Edgar Morin est une grande référence, il m'a aidé dans ma vision de la vie, du monde et de mon travail. Il est français et je me dis que les Français n'ont pas beaucoup de considération pour ses idées."
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dimanche 12 octobre 2014

Entretien : Les musulmans français victimes d'amalgames

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Entretien | Pourquoi devrait-on, quand on est musulman, condamner publiquement le terrorisme ? Les appels à réagir, après l'assassinat d'Hervé Gourdel, soulignent la persistance d'un malaise français. Entretien avec l'essayiste Akram Belkaïd.

Manifestation des musulmans de France devant la Grande...
Manifestation des musulmans de France devant la Grande Mosquée de Paris, le 26 septembre 2014. - © Jean-Claude Coutausse pour Télérama
Au lendemain de l'assassinat d'Hervé Gourdel, en Kabylie, par le groupuscule Jund al-khilafah (qui avait prêté allégeance à Daesh – Etat islamique), survenu quelques jours après l'intervention militaire française en Irak, de nombreux appels ont enjoint les musulmans de France de manifester leur réprobation contre la sauvagerie terroriste. Pour Akram Belkaïd, journaliste et essayiste spécialiste du Maghreb et du monde arabe, ces appels soulignent plus les contradictions de la société française qu'un hypothétique malaise des Français musulmans.
Que révèlent ces appels demandant à la communauté musulmane de réagir à l'assassinat d'Hervé Gourdel ?
Akram Belkaïd : Ils traduisent une contradiction fondamentale : d'un côté, on met en garde les musulmans contre toute forme de communautarisme ; de l'autre, on les intime, en tant que musulmans, à condamner officiellement cet acte ignoble. C'est une manière d'affirmer que les musulmans restent une exception dans le modèle républicain. N'importe quel être humain réprouve ces crimes épouvantables. On n'a pas besoin de demander aux gens de s'en désolidariser ou d'exprimer leur dégoût : ça coule de source.
Dans les heures qui ont suivi l'exécution d'Hervé Gourdel, 99 % des internautes musulmans fréquentant des sites français, anglophones ou arabophones condamnaient sans équivoque cette sauvagerie. D'où ma surprise lorsque j'ai constaté, le lendemain matin, que les grands médias et les personnalités publiques réagissaient comme si rien ne s'était passé. La réprobation générale face aux fous dangereux qui se réclament de Daesh ne date d'ailleurs pas d'hier. Mais pour certains milieux en France, les musulmans, s'ils ne sont pas coupables par nature, peuvent faire preuve de duplicité. Ils doivent fournir la preuve de leur normalité et de leur insertion dans la société française.
J'aurais compris qu'on appelle à une manifestation ouverte à tous, dans laquelle des musulmans auraient eu leur place, parmi d'autres citoyens révulsés par ce crime abominable. En revanche, ne s'adresser qu'à eux les met sur la défensive et les incite au repli sur soi. Comme le relève l'universitaire Olivier Roy, 15 % des soldats français sont de confession musulmane. Ils se sont battus en Afghanistan et au Mali, et il n'y a jamais eu le moindre souci de loyauté. L'un d'eux a même été victime de Mohamed Merah à Toulouse en 2012.
L'islam serait encore considéré par certains comme une religion sournoise ?
Ces appels laissent entendre que l'islam pratique un double discours : les musulmans intégrés participeraient à la vie de la société française, payeraient bien leurs impôts, etc., mais seraient susceptibles à tout moment de commettre des meurtres à l'encontre de citoyens français, musulmans et non musulmans. C'est une peur palpable et entretenue.
Le souvenir de la guerre civile qui a meurtri l'Algérie dans les années 90 pèse-t-il sur la mobilisation ou le silence des musulmans français ?
Les simples mots d'« Algérie » et d'« égorgement » renvoient à une décennie noire qui a fait plus de cent mille victimes et que les gens cherchent à oublier par tous les moyens. Demander aux Algériens ou aux Français d'origine algérienne qui ont subi cette horreur, directement ou indirectement, d'affirmer qu'ils ne sont pas complices de ces crimes ou complaisants vis-à-vis de leurs auteurs est absurde. Et quand bien même devraient-ils réagir, encore faudrait-il qu'ils le puissent ! Ils peuvent s'exprimer sur les réseaux sociaux, mais ont-ils accès aux grands médias ?
Quels sont les chroniqueurs réguliers, les personnalités intellectuelles de confession ou de culture musulmane invités à parler non seulement des problèmes musulmano-musulmans, mais aussi des questions touchant à l'éducation, la fin de vie, le mariage pour tous ou les activités des associations ? Les médias préfèrent solliciter tel imam de banlieue, parce que c'est un bon client devant les caméras même s'il n'a souvent qu'une très douteuse légitimité, sans se rendre compte qu'avec sa faible maîtrise de la langue française, il conforte l'idée que l'islam est décidément une chose étrangère.
On progressera beaucoup quand on fera parler des gens de confession musulmane sur des sujets autres que l'intégration ou l'assimilation. On n'aide pas les fils ou petits-fils d'immigrés à se sentir pleinement français simplement en leur désignant Zidane comme modèle ou en leur disant : la France, tu l'aimes ou tu la quittes. Il existe une intégration silencieuse, solide, qu'on ne montre pas suffisamment. Les musulmans de France appartiennent aussi aux classes moyennes, ils consomment et vont au Parc Astérix ! Bref, ce sont des Français comme les autres.
L'image de la communauté musulmane en France n'est-elle pas aussi brouillée par une petite minorité de Français qui manifeste bruyamment son attachement à un autre pays, comme l'Algérie, lors de certaines manifestations sportives, ou par le nombre de femmes voilées qui semble augmenter ?
Une partie de la jeunesse sait que brandir le drapeau algérien sur les Champs-Elysées va exaspérer l'opinion. Cette provocation est une forme de revanche sur une situation d'infériorité et de relégation sociales que ces jeunes ressentent profondément. Ces manifestations ont un effet dévastateur sur des milliers de personnes qui réprouvent ce type de comportements. Mais pourquoi généraliser ? Et comment définir une communauté musulmane hétéroclite de cinq millions de personnes ?
En son sein, beaucoup ont une origine commune, mais beaucoup, aussi, ne sont absolument pas pratiquants. D'autres sont des pratiquants « light » qui se contentent de ne pas manger de porc ou de pratiquer le ramadan de temps à autre, sans jamais mettre les pieds dans une mosquée. Certains d'entre eux ne connaissent pas la moindre sourate du Coran, tout en étant étiquetés « musulmans ». Une partie de cette population est sécularisée, laïque, tout en conservant des attaches culturelles avec le pays d'origine, quand elle donne par exemple des prénoms arabes ou subsahariens à ses enfants. Ça s'arrête là.
Et le voile ?
Il faut regarder les choses en face. Le voile est souvent imposé par l'entourage mâle, mais il faut aussi admettre que de nombreuses jeunes filles, y compris parmi les plus instruites, le portent par conviction. On peut aussi admet­tre que, quand une ado ou une jeune adulte porte un fichu, ce n'est pas toujours pour des raisons religieuses. Il y a aussi dans cet acte la recherche de cette sensation enivrante de déranger, voire d'effrayer, la société.
Des initiatives comme « Not in my name », en Angleterre, ou « My jihad », aux Etats-Unis, pourraient-elles être lancées en France ?
A la condition d'expliquer que « jihad » a un sens conjoncturel de guerre sainte dans l'islam sunnite, mais que son acception dans la langue arabe habituelle renvoie à la notion d'effort sur soi-même, pour s'améliorer, lutter contre les tentations matérialistes, et être bon avec les autres. Un bon élève, par exemple, est un élève « moujtahid », exigeant avec lui-même, assidu, etc. A ne pas confondre avec le « moudjahid », le combattant de la guerre sainte. Ces deux mots ont une même racine qui renvoie à l'effort.
Il y a des termes dont le sens a été déformé. « Fatwa » par exemple, qui n'est plus compris que comme un appel à l'assassinat, désigne normalement un avis juridique : un dignitaire peut émettre une fat­wa pour rappeler le caractère licite, et obligatoire, d'une campagne de vaccination. Pareil pour « ayatollah » qui, dans l'islam chiite, désigne un rang dans la hiérarchie religieuse, comme peut l'être un évêque. Les médias portent une immense responsabilité dans l'amalgame et la généralisation. Sur des questions aussi épineuses, il faut un minimum de discernement, de compétence et d'érudition. Les mots ont un sens et certains articles peuvent avoir un effet dévastateur.
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