Retours en Algérie

Retours en Algérie
dernier ouvrage paru : Retours en Algérie (Carnetsnord) lien : http://retours-en-alg.blogspot.fr/

vendredi 24 juin 2016

La chronique du blédard : La justice transitionnelle et l’Algérie

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Le Quotidien d’Oran, jeudi 26 mai 2016
Akram Belkaïd, Paris

Il est des chroniques qui valent au présent écrivant un courrier important. Celle de la semaine dernière à propos de la situation en Tunisie en fait partie. Au-delà des prises de positions des uns et des autres, positives à l’égard du texte ou l’inverse, plusieurs lecteurs m’ont demandé de préciser la question de la justice transitionnelle. Il est vrai que j’ai employé cette expression sans trop la détailler. Or, il me paraît après-coup, qu’elle mérite quelques réflexions générales et des considérations plus précises quant à l’Algérie.

Selon le sens habituel, « justice transitionnelle » désigne la manière juridique (et autre) dont on gère les conséquences d’une période de violence ou d’un régime autoritaire ou dictatorial déchu. L’hypothèse de départ est donc que le pays ou la région concernés sont sortis de cette période et qu’il s’agit à la fois de solder les comptes du passé et de mettre en place de bonnes fondations pour assurer l’avenir et empêcher le retour des heures sombres. A titre personnel, je trouve l’expression « justice transitionnelle » peu satisfaisante tout comme ses équivalents « justice de transition » et « justice en transition ». En effet, cela ne rend pas suffisamment compte de la tâche et de l’enjeu et cela donne à penser que c’est simplement une justice qui se réduit à gérer l’inévitable période de transition qui suit la fin de la crise ou la chute du régime. On pourra réfléchir à d’autres formulations mais là n’est pas l’objet de cette chronique. Notons aussi, que la justice transitionnelle imposée de l’extérieur (tribunal international) est souvent mal vécue par les populations concernées et qu’elle commence à avoir mauvaise presse dans les pays du Sud (cela changera peut-être le jour où un président occidental y sera déféré…).

La justice transitionnelle se doit d’abord de faire la lumière sur le passé et de punir les responsables des violences et des atteintes aux droits de la personne humaine. Cela passe donc par l’identification des coupables et par l’organisation de procès. Dans certains cas, il est plus ou moins possible d’identifier les responsables et de les traduire devant la justice. Cela vaut pour une junte militaire (Chili, Argentine) ou un régime dictatorial (Tunisie). A l’inverse, il est plus difficile de mener une justice transitionnelle quand on est en présence de violences de masses impliquant des dizaines de milliers de personnes (cas du génocide rwandais). On le voit, le premier problème qui se pose pour la justice transitionnelle c’est la définition du périmètre de mise en cause. Un tortionnaire, oui, mais quid de l’informateur, citoyen lambda obligé de jouer le sycophante pour ne pas être lui-même avalé par la machine répressive ?

On pourra rétorquer que la justice transitionnelle se doit d’avoir un impératif d’absolu. Or, rétorquent les spécialistes, cela entrerait en contradiction avec l’un de ses objectifs majeurs qui consiste aussi à préparer l’avenir en empêchant de nouvelles fractures. Et cette préparation signifie un dosage délicat entre la punition et le pardon cela avec l’obligation de proscrire tout type de vengeance (cette dernière étant presque toujours un facteur de rechute). Quoi qu’il en soit, la justice transitionnelle passe donc par la reconnaissance de la position centrale des victimes. Ces dernières ont besoin que ce qui leur est arrivé soit reconnu officiellement et que la vérité soit elle aussi publique. Souvent, cela prime sur d’autres considérations comme la mise en place de réparations matérielles. Ainsi, le droit à la vérité et le droit à la justice – autrement dit la condamnation des mises en cause – sont susceptibles de primer sur le droit à la réparation.

Les victimes peuvent aussi vouloir être confrontées à leurs bourreaux et exiger d’eux la reconnaissance publique de leurs crimes ainsi que l’expression de regrets. Ajoutées à celles qui viennent d’être décrite plus haut, ces motivations fondent la mise en place d’instances de type « vérité et réconciliation » comme ce fut le cas en Afrique du sud. Cette démarche peut toutefois ne pas atteindre ses objectifs et être instrumentalisée pour vite passer à autre chose. Au Rwanda, les rescapés du génocide ont pu entendre les coupables s’exprimer (mais pas toujours s’excuser). Il reste que certains d’entre eux ont la sensation aujourd’hui que leurs droits sont passés au second plan derrière l’impératif de paix et de reconstruction.

Venons-en aujourd’hui à l’Algérie et à ce qui a suivi la « décennie noire » (1992-2002). En relisant ce qui précède, on voit bien qu’il n’y a guère eu de justice transitionnelle. C’est peut-être parce que l’un des acteurs de ce drame, autrement dit le système ou le pouvoir, est resté en place. Il faudra donc attendre une alternance ou son profond remaniement pour pouvoir revenir sur son rôle (sans avoir à tomber dans les polémiques dilatoires du « qui tue qui »…). Mais on peut aussi relever que le vainqueur de l’affrontement des années 1990, autrement dit le pouvoir, n’a même pas pris soin d’enclencher la moindre démarche de justice transitionnelle. Certes, il y a eu des lois, des amnisties et des condamnations. Mais quid des victimes ? Réunis il y a quelques jours à Tunis pour un séminaire organisé par le site OrientXXI à propos de la pratique du journalisme, des participants ont d’ailleurs relevé que ces victimes n’ont toujours pas de dénomination officielle contrairement aux martyrs de la révolution.

Décidée à passer à autre chose, l’Algérie du début des années 2000 a fait l’économie d’une justice transitionnelle même à minima. Cela explique, par exemple, pourquoi des « repentis » peuvent se pavaner dans la rue en narguant certaines de leurs victimes. Cela explique aussi pourquoi l’usage de la force et de l’arbitraire peut continuer à cibler n’importe quel type d’opposition politique. Il n’y a donc pas eu de processus de type « vérité et réconciliation » et il faut espérer que l’avenir ne dira pas que ce fut une immense erreur…
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La chronique du blédard : Complot, vous avez dit complot ?

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Le Quotidien d’Oran, jeudi 23 juin 2016
Akram Belkaïd, Paris

Il y a un an, j’ai publié un article traitant de l’extrême popularité de la théorie du complot dans le monde arabe (1). Grâce ou à cause des réseaux sociaux et de nombreux sites de partage, ce papier vit encore sa vie et alimente régulièrement les discussions. Il provoque aussi nombre de messages destinés à son auteur, messages, il faut le dire, qui sont en majorité critiques voire virulents (c’est normal, on écrit rarement à un journaliste pour lui dire qu’on a apprécié ses lignes).

Remettons le couvert. Le fait est que les théories du complot foisonnent dans le monde arabe, région dans laquelle j’inclus le Maghreb – et cela pour diverses raisons notamment culturelles et linguistiques (et certainement pas ethniques) et cela au risque de déplaire à celles et ceux qui ont l’impression de découvrir la lune en usant et abusant de l’expression « monde dit arabe ». Donc, le monde arabe et le complot… Une révolution ? C’est un complot. Un pont qui s’effondre quelque part ? Idem. Une épidémie ? Kif-kif. Souvent, le propos accusateur mêle forces occultes, gouvernement secret du monde, la CIA, le Qatar et, bien sûr, les Juifs qui, à en croire radio-mouâmara (radio-complot pour les non arabophones), passeraient leur temps à comploter contre le monde musulman.

Commençons par trois points fondamentaux. Dénoncer ces théories ne signifie pas qu’il n’existe pas de complots, qu’il n’y en a pas eu ou qu’il n’y en aura pas. De nombreux événements historiques sont le résultat de manipulations et de stratégies de déstabilisation élaborées à l’avance comme ce fut le cas avec le coup d’Etat contre le Premier ministre iranien Mossadegh en 1953 ou avec tous les pronunciamientos d’Amérique du sud. Dans les années 1960, quand les Etats Unis déclarent que leur marine a été attaquée par une vedette nord-vietnamienne et décident de répliquer, ce n’est rien d’autre qu’une machination destinée, cela ne sera admis officiellement que quarante ans plus tard, à déclencher une guerre.

Second point : il n’est pas difficile de comprendre que le monde est une somme d’intérêts divergents et conflictuels. Les Etats ont leurs propres intérêts et les défendent âprement, du moins quand ils sont bien dirigés, ce qui est loin d’être le cas partout, surtout concernant le monde dit « dit arabe ». Les Etats eux-mêmes ne sont pas monolithiques et leurs actions sont la résultante d’affrontements souterrains entre plusieurs tendances et lobbies. Par exemple, il est naïf de penser que les fabricants d’armes n’ont pas leur mot à dire quant à la manière dont les diplomaties occidentales mènent leurs politiques au Moyen-Orient.

Troisième point, et c’est le dernier, il est une règle qu’il faut toujours se répéter y compris (surtout ?) quand on est journaliste. Tous les Etats, autrement dit leurs représentants, mentent (on peut étendre cette affirmation aux entreprises voire aux grandes organisations internationales). Ils ne mentent pas toujours, mais ils mentent de temps à autre et c’est cette part de non-vérité qui alimente la machine à fantasmes. Ils mentent par omission, par volonté de cacher des vérités dérangeantes, pour ne pas affoler l’opinion publique ou bien, quand il s’agit d’élus, pour ne pas être contraints à se présenter une nouvelle fois devant les électeurs.

Cette immense bataille d’intérêt, ces mensonges ne cessent jamais mais cela ne peut tout expliquer. Surtout, cela ne peut exonérer les dirigeants de tel ou tel pays arabe de leur incapacité à bien gérer leur pays. Certes, si la théorie du complot est aussi populaire de Rabat à Mascate, c’est parce qu’il y a un passif historique lié aux dépeçages coloniaux. Quand, dans la mémoire collective, on sait que le sort de son peuple et de sa terre natale a été décidé par d’autres, parfois à l’aide d’une carte, d’une règle et d’un crayon, on en garde une certaine manière de voir la marche du monde. Mais cela ne peut excuser tel ministre égyptien qui affirme que c’est à cause d’un complot du Mossad que les requins pullulent aux abords de la station balnéaire de Sharm el-Sheikh…

Affirmer que tout ce qui se passe dans nos pays, à commencer par l’Algérie, est le résultat d’un complot est une belle manière de se déresponsabiliser. La faute des autres… Quoiqu’il arrive, c’est la CIA, le Sdec, le deuxième bureau, De Gaulle ou l’OAS… Encore une fois, il ne s’agit pas d’être naïf. Batailles d’intérêts, il y a. Quand, dans les années 1980, les institutions financières internationales agissent pour dissuader l’Algérie de développer son réseau ferroviaire, c’est parce qu’elles entendent faire en sorte que ce pays importe plus de véhicules et sous-traite à des entreprises étrangères, notamment occidentales, la construction d’autoroutes. Etait-ce un complot ? Non, juste une bagarre d’intérêts perdue par l’Algérie parce que ses responsables de l’époque n’ont pu ou n’ont pas voulu voir ce qu’il en était.

La violence à laquelle l’Algérie a été confrontée à partir des années 1990 n’était pas le résultat d’un complot mais la conséquence d’une gabegie sans nom et de problèmes politiques, économiques et sociaux endogènes. Que des intérêts étrangers aient essayé de tirer profit de ce chaos, voire de l’entretenir, c’est possible. Mais il s’agit là d’opportunisme « normal » et non pas de complot. Quand le peuple syrien, accablé par des décennies de peurs sous la dynastie des Assad, s’est soulevé en 2011, ce n’était pas parce que tel ou tel service secret « l’a actionné ». Qu’ensuite, le bourbier syrien se soit transformé en guerres par procuration n’est qu’une suite, hélas, logique.

Autrement dit, la question n’est finalement pas de savoir s’il y a ou non machination mais de faire en sorte que d’éventuels complots n’aboutissent jamais. Comment ? Non pas en maintenant le pays dans la terreur et l’absence de libertés mais en favorisant, au contraire, l’émergence d’une société ouverte, pluraliste et capable elle-même de générer les contre-pouvoirs nécessaires pour contrer les tendances naturelles des Etats à l’autoritarisme (mais aussi pour soutenir ces Etats quand ils sont soumis à une déstabilisation). Dans ce genre de contexte, où chacun est responsable de ce qu’il fait et où il dispose d’un minimum de moyens pour agir, se refugier derrière l’existence de prétendus complots pour excuser son incompétence ou son impuissance ne sera plus possible.







mercredi 22 juin 2016

La chronique du blédard : Un matin…

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Le Quotidien d’Oran, jeudi 16 juin 2016
Akram Belkaïd, Paris

Au réveil, une cascade de nouvelles catastrophiques s’échappe de la petite boîte aux chiffres luminescents. Il est sept heures du matin, le ventre est vide depuis minuit et le restera jusqu’à vingt-deux heures. Nausée et crampes. Jeûne et mauvaises ondes ne font pas bon ménage. Le monde ressemble à une immense voilière investie à la nuit tombée par une meute de chacals affamés. La Syrie, le Yémen, l’Irak, la Libye mais aussi le Kurdistan turc... Que de malheurs, que de folies. Un carnage homophobe en Floride, un double assassinat en banlieue parisienne. La sauvagerie. En de nombreuses régions, la violence atteint des niveaux effarants et, comme elle, la peine des peuples asservis. Il y a dans ce qui se passe quelque chose d’effrayant car il fut un temps où, face à de tels déferlements, il suffisait d’espérer que les deux grandes puissances mondiales décident d’y mettre bon ordre. Aujourd’hui, chaque matin ou presque nous prouve que nous vivons une période des plus incertaines, de celles où aucun acteur n’a la capacité d’imposer totalement sa volonté, qu’il s’agisse d’un gouvernement, d’un groupe extrémiste, d’une guérilla ou d’intérêts économiques.

A la radio, la voix professionnelle du journaliste qui en a vu d’autres semble fatiguée. Ce matin, il n’y a aucune couleur vive à offrir aux auditeurs si ce n’est le vermeil des victimes. Que faire, que dire, quand on se prend à se demander quelle sera la prochaine étape ? Le prochain coup ? De Bagdad, il y a quelques jours, j’ai reçu ce message lapidaire d’un confrère irakien : « Ici, c’est l’enfer tous les jours. Je sors le matin sans savoir ce qu’il va advenir de ma petite personne et de ceux que j’aime. Je compile tous les événements, je compte les morts, les blessés et les disparus. J’essaie de comprendre mais je crois qu’il n’y a rien à saisir de tout ceci. Plus tard, on parlera de cette époque en disant que ce furent les années du chaos. Et quand je lis des articles à propos de ce qui se passe dans la Syrie voisine ou dans le Kurdistan turc, je me dis que j’ai encore de quoi ne pas me plaindre. »

Il est huit heures. Faire taire la radio. Ou bien non, changer de chaîne. Mais la voix faussement enjouée d’une radio pour « djeuns » devient très vite insupportable, elle et ses réclames débiles. Il faut écouter de la musique. Mais ce matin, Mozart, le grand Mozart, n’est d’aucune utilité. Il n’apaise rien, il ne chasse aucune nuée. Les infos sont dans la tête, elles tournoient, elles poussent à allumer la télévision en sachant qu’on n’y trouvera rien si ce n’est un plateau de spécialistes convoqués à une heure matinale pour dire ce qu’ils sont censés savoir d’un événement qui s’est déroulé à des milliers de kilomètres et dont, en réalité, ils ignorent tout. Une chroniqueuse illustre quant à elle ce qu’est en train de devenir la presse. Elle passe en revue les messages de 140 signes qui foisonnent dans la twittospère. De la belle matière… Qu’aurait-on dit, il y a encore dix ans, si une revue de presse avait repris les propos de Mr Gérard au café ou de Madame Gertrude en son salon de coiffure ? Voilà donc l’affaire : le monde est un vaste bruit. Les uns s’entretuent, les autres tapent sur des casseroles et des médias sans imagination nous disent ce que les seconds disent des premiers…

Huit heures quinze. Télévision éteinte. Radio rallumée. Même le football est violence. Je serais dans le studio, je proposerais aux auditeurs quelques plages de silence. Rien. Silence total. A condition qu’ils en fassent de même. Une pause. Au lieu de ça, j’écoute, sans grande résistance, une « coach de vie » expliquer son métier. La dame se dit aussi « psycho-somato thérapeute » et « captatrice d’énergie positive ». Je retrouverai sa trace quelques heures plus tard dans une dépêche. Belle offensive de communication. Coach de vie… Après tout, pourquoi pas ? Le monde lui-même et ceux qui le dirigent en ont peut être besoin.

Le drame d’Orlando revient avec le flash de huit heures trente. J’écoute, les déclarations embarrassées de celles et ceux qui aimeraient bien exploiter cette tuerie sans avoir à prononcer les mots qui devraient l’être : homophobie délirante, haine des homosexuels… On apprendra quelques heures plus tard que le tueur fréquentait l’endroit. « Taqqiya », la fameuse dissimulation, affirmera un professeur de langue transformé par les événements et la médiocrité générale en grand spécialiste du monde arabe et de tous ses « ismes ».  A aucun moment la piste éventuelle d’un crime homophobe commis par un homosexuel refoulé ne sera évoquée…

C’est le moment de sortir. Une autre chronique radiophonique pour la route. D’habitude, c’est un moment d’humour (pas celui de la Belge criarde qui officie sur Inter, je vous rassure). On tend l’oreille. Expression d’un ras-le-bol. Et une proposition. Non pas une plage de silence mais l’écoute d’une chanson des Beatles. Ah, les Beatles ! Il est de bon ton dans les milieux branchés de dire qu’on leur préfère les Stones ou je ne sais quel autre groupe. « De la guimauve » me dit un ami qui concède tout de même quelques talents à feu John Lennon. Alors, oui, les Beatles. Absolument. « Here comes the sun » pour commencer. Puis le reste, toute la journée dans les écouteurs ou à travers l’écran. Cela ne changera pas grand-chose mais cela aide à sortir dehors et à ne pas se recoucher pour oublier ce monde qui tourne (trop) mal. Demain, il faudra sûrement trouver autre chose. De la poésie, peut-être…

jeudi 9 juin 2016

La chronique du blédard : De quoi faire un bon sketch

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Le Quotidien d’Oran, jeudi 9 juin 2016
Akram Belkaïd, Paris

Bon, je sais, c’est le ramadan, tu es fatigué, tu as envie de regarder Game of Thrones ou d’aller lire les derniers potins sur facebook mais laisse-moi te raconter deux histoires. Allez… Oui, c’est toujours la même émission de téléréalité. Non, je n’ai pas de nouvelles du gigolo et de l’Allemande mais je te tiendrai au courant. Cette fois aussi, je suis sûr que ça va te plaire. Installe-toi et écoute. C’est ce programme où l’invité sur le plateau a demandé qu’une personne bien précise de son entourage soit convoquée pour s’entendre dire quelques vérités. Tu vois le genre d’exhibition…  

Donc… Je dis bien donc parce que c’est devenu un mot vedette en Tunisie. Même quand tu parles arabe, y compris le littéraire, tu dois user et abuser du « dâank ». Ça fait plus branché. Donc, c’est l’histoire d’un jeune, à peine plus de vingt ans, qui a été blessé deux fois pendant les affrontements à Kasserine en 2011. Il a été soigné à l’hôpital et l’Etat lui a versé une indemnité de sept mille dinars. Et ce même Etat lui a même trouvé un emploi à la protection de l’enfance alors que, de son propre aveu, le gars n’avait ni les diplômes ni les compétences pour ce poste. Là, je me suis dit que l’émission cherchait à nous prouver que la justice transitionnelle – tu vois, j’ai appris ça en te lisant – a tout de même bien fonctionné. Une sorte de message implicite délivré à tes copains de la gauche ou encore aux barbus qui prétendent défendre la révolution… Mais le récit du type est allé dans un tout autre sens.

Il a d’abord raconté ses démêlés avec la femme de son oncle qui l’accusait de lui faire du gringue. Du coup, le frère de cette bonne femme est venu le battre avec un gourdin. Le jeune s’est baissé et c’est elle qui a pris le choc en pleine figure. Résultat, de la prison pour le neveu qui a été jugé responsable. Un truc sordide mais ça a fait rire tout le monde sur le plateau. Attends, tu ne vas pas être déçu de la suite. Dâank, notre gars fait un peu de prison et en sort avec l’habitude, bonne ou mauvaise, chacun pense ce qu’il veut, de fumer du shit.

Et qui dit shit, dit argent. Cet argent qui lui file vite entre les mains ce qui l’oblige à en trouver pour se payer ses doses. A son travail, il magouille, promet à des femmes qui cherchent à adopter qu’il va les aider moyennant un petit « café » de quelques milliers de dinars. Bien entendu, il n’a rien fait pour elles mais il dépense tout leur pognon. Et quand l’animateur fait le naïf en lui demandant pourquoi il raconte tout ça, le type dit : « je veux redevenir normal, je ne veux plus être obsédé par l’envie permanente de fumer de la zetla (de la beuh pour les non-arabophones) ». Là, j’ai encore eu un petit doute. Je me suis dit, tiens on veut nous montrer que les gens qui ont été dans la rue pendant la Révolution ne sont pas tous des héros. Et puis j’ai pensé que c’était un plaidoyer contre la drogue et que, de l’autre côté du rideau, se trouvait un médecin qui pourrait l’aider. Tiens, au passage, j’ai appris qu’il n’y a plus de centre de traitement des addictions en Tunisie puisque celui de Sfax vient de fermer. Voilà un vrai sujet, non ?

Oui, j’y arrive. En fait, derrière le rideau, il y avait le père du type. Un marbrier qui a travaillé toute sa vie pour que ses enfants ne manquent de rien. En écoutant son fils lui raconter ses soucis, il est tombé des nues. Surtout quand le gamin lui a reproché son « absence d’écoute ». Il fallait voir le visage du père. L’incompréhension et le désarroi, khô ! Un choc culturel, une scène étrange, dérangeante, où la mentalité de la Tunisie profonde entre en collision avec la téléréalité et la psychologie à deux sous. Remarque, je plains le pater. Tu trimes toute ton existence, tu penses avoir fait le nécessaire et tu te retrouves à la télé devant ton fils en pleurs – qui forçait un peu le pathos d’ailleurs – et qui, en gros, te dis que s’il a fait des bêtises, c’est de ta faute parce que tu n’as pas suffisamment dialogué avec lui. Dialogué… Moi, si j’avais pu rentrer dans le poste, ce petit merdeux je lui aurais mis deux ou trois baffes histoire de lui apprendre le respect dû aux aînés. Génération Y… Ils font des conneries et ensuite ils viennent culpabiliser les parents… En fait, je suis sûr que tout ce cirque, c’était juste pour que le père soit au courant des bêtises du fils et qu’il ne se mette pas à hurler.

Ok, je fais plus court pour la deuxième histoire. Là, c’est un jeune gars qui boit et qui joue. Il est marié et sa femme a quitté le domicile conjugal. Il veut qu’elle revienne, elle refuse. Elle raconte devant tout le monde qu’il a vendu des meubles, un réchaud et même les jouets de ses enfants pour pouvoir parier. Du sordide, oui, mais du réel. Le genre de chose que nos sociétés préfèrent taire. Le jeu et la boisson… Chuut. Alors, dâank, le type joue et boit. Et en plus, il habite au-dessus de ses parents. « Il va souvent dormir chez ses parents » lui reproche sa femme sur le plateau. « Et alors, où est le problème. Un fils a le droit d’aller voir sa mère, non ? » répond l’animateur comme s’il sentait visé…. L’histoire classique des jeunes couples tunisiens est résumée par ce dialogue…


Un jour, la mère monte chez son fils pendant son absence et, chose inévitable, elle se dispute avec sa bru. Laquelle se défend et cogne la belle-mère. Oui, un coup de poing dans la mâchoire ! Que fait le type quand il apprend ça ? Non, non, il ne frappe pas sa femme, ce serait trop banal. Il sort de chez lui, court chez les parents de sa femme et tabasse sa belle-mère. La loi du talion, khô. Tu bats ma mère, je fracasse la tienne… Ça ferait une belle comédie, non ? Ou alors, un bon sketch pour le ramadan histoire de tenir le coup. Tiens, à propos du ramadan, tu écriras bien que je le souhaite apaisé, diététiquement raisonnable et plein de ferveur pour tout le monde et en particulier aux fidèles lectrices et lecteurs de ta chronique.

jeudi 2 juin 2016

La chronique du blédard : Bleus sans Beurs

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Le Quotidien d’Oran, jeudi 2 juin 2016
Akram Belkaïd, Paris

Dans quelques jours, va débuter le championnat d’Europe des nations, appelé souvent « euro de football ». Pour la France, pays organisateur, l’enjeu est de taille. Depuis seize ans, et sa victoire dans l’euro 2000 face à l’Italie, les « Bleus » n’ont plus rien gagné et leurs supporters vivent avec la nostalgie de cette fameuse passe de deux (Coupe du monde en 1998 et Euro en 2000). Pour l’heure, la « famille » du football hexagonal refuse d’accepter l’idée que la France n’est pas un grand pays de football. Une vérité que confirment pourtant les piètres performances de ses clubs dans les compétitions européennes. Qu’on en juge, à peine deux victoires (Marseille en 1993 pour la Ligue des Champions et Paris Saint-Germain en 1996 pour la Coupe des vainqueurs de coupe) en soixante ans !

Ces chiffres méritent d’être rappelés à nombre de confrères français qui ont tendance à commenter l’actualité footballistique comme si leur pays était la référence absolue. Pour eux, il ne devrait même pas s’agir d’être modeste mais simplement de faire preuve d’humilité et, plus important encore, de s’interroger sur les raisons des défaites systématiques de leurs équipes en Ligue des champions ou en Ligue Europa. Cela malgré les centaines de millions d’euros que déverse le Qatar au profit du Paris Saint-Germain (une générosité qui ne lui rapporte rien en terme d’image mais ceci est une autre histoire).

Ouvrons ici une parenthèse à l’adresse des wanetoutristes qui viennent de se délecter des lignes qui précèdent. Disons leur donc que le même constat vaut pour l’Algérie. On a beau dire, on a beau faire, notre pays est un nain footballistique sur le plan des résultats. Qu’ils soient internationaux ou même continentaux. Le bilan tient sur une ligne : une Coupe d’Afrique des Nations (à domicile en 1990). Certes, plusieurs de nos clubs ont remporté des trophées africains mais, pour reprendre un langage de technocrate, on dira que le football algérien est loin d’avoir réalisé son potentiel. Ses responsables peuvent bien jouer les matamores et tenter de faire croire qu’une qualification en Coupe du monde équivaut à une victoire finale, les chiffres sont implacables. Les Verts ne seront de vrais géants africains (commençons par cela) que lorsqu’ils auront remporté une Coupe d’Afrique des nations à l’extérieur de nos frontières. C’est d’ailleurs une règle générale qui s’applique aussi à la Coupe du monde. Un « vrai » champion du monde est celui qui gagne le trophée hors de chez lui. Fin de la parenthèse.

Revenons donc aux bleus. Une victoire à domicile de l’équipe à Deschamps permettrait de recréer une dynamique et de redonner quelques couleurs à un palmarès qui reste maigre malgré le « un, deux et trois zéro » de 1998. Mais l’affaire ne sera pas simple. Depuis la création de l’Euro en 1960, seuls trois pays organisateurs ont pu s’imposer chez eux : l’Espagne (1964), l’Italie (1968) et la France (1984) pour qui ce fut alors le premier titre international. Diminuée par plusieurs blessures, l’équipe de France doit aussi assumer les choix de son sélectionneur de ne pas avoir fait appel à deux joueurs d’origine maghrébine : Karim Benzema et Hatem Ben Arfa.

Ces deux absences ont déclenché nombre de polémiques. Eric Cantona, figure iconoclaste du foot français, a estimé qu’il s’agissait là d’un choix « raciste ». Même son, en moins abrupt, chez le comédien Jamel Debbouze qui nous avait habitué à plus de prudence et qui, du coup, doit subir les foudres de l’ineffable Malek Boutih, désormais préposé au rôle de franco-maghrébin réac. Enfin, et en attendant la suite de ce feuilleton, c’est Karim Benzema qui accuse le sélectionneur d’avoir cédé à une partie raciste de l’opinion publique. Avant d’aller plus loin, il convient de noter que, dès le départ, la sélection de Deschamps était exclusivement « Black-Blanc » et que si le franco-marocain Adil Rami a finalement été appelé, ce n’est qu’après la blessure de plusieurs joueurs (relevons d’ailleurs au passage que la présence de ce joueur n’a rien de rassurant pour la défense française…).

Alors, raciste Deschamps ? L’accusation ne tient pas la route. L’homme est à la fois un gagneur, un pragmatique et un créateur d’esprit de groupe. Ne pas sélectionner un joueur, aussi doué soit-il, pour ne pas mettre en péril l’équilibre interne de l’équipe, fait partie de ses habitudes. Cela peut expliquer pourquoi Ben Arfa n’est pas présent à l’euro. Par contre, l’affaire Benzema est plus emblématique de l’air du temps et le principal concerné l’a bien compris en pointant du doigt l’influence de l’opinion publique. Deschamps voulait absolument Benzema mais il a cédé. A qui ? D’abord, à la pression des politiques, le premier ministre, menton-toujours-haussé, Manuel Valls et quelques uns de ses ministres dont on ne cessera jamais de dire que leur exigence d’exemplarité (à propos de l’implication de Benzema dans la sordide affaire de « sex-tape » de Valbuena) est à géométrie variable (Platini, englué dans les scandales scabreux de la Fifa, garde encore toute leur « confiance »…).

Ensuite, il y a effectivement l’influence d’une partie de l’opinion publique qui se crispe dès lors qu’il s’agit de franco-maghrébins. Il ne faut pas nier cette réalité. Dans un contexte politique et social délétère, les amalgames sont nombreux et l’islamophobie, qu’elle soit assumée ou non, conditionne nombre de comportements. Les commentateurs beaufs et néoconservateurs, mais ô combien influents, notamment ceux qui sévissent sur RMC ou canalplus (vous savez, le fatso-falso), voulaient la tête de Benzema. Ils l’ont obtenue. Demain, en cas de victoire finale de la France, ils pourront clamer que la page de 1998 et 2000 est définitivement tournée, et que le sport hexagonal, et donc la France, peuvent très bien se passer des Beurs qui ne fileraient pas droit. D’une manière ou d’une autre, le foot dit toujours ce qui traverse une société…
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lundi 23 mai 2016

"Le gardien de phare" de Läckberg, polar féministe ?

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Camilla Läckberg fait partie des écrivains suédois de polar mondialement connus. Ses romans mettent en scène le personnage d'Erica Falck, écrivaine douée pour les enquêtes policières et mariée à un policier qui peut s'avérer aussi brillant qu'elle. La série qu'elle a bâti autour d'intrigues au coeur de la ville de Fjällbacka s'est vendue à plusieurs millions d'exemplaires dans le monde.
"Le gardien de phare" ou "Fyrvaktaren" n'est pourtant pas une réussite (*). L'intrigue, qui tourne autour du meurtre d'un homme apparemment sans histoires et de la fuite d'une femme sur une île désertée, n'est guère convaincante pas plus que le dénouement n'est inspiré. Un abus de fausses pistes pour égarer le lecteur nuit aussi au livre.



Les impressions qui suivent sont, bien entendu subjectives, mais on peut même se demander si ce polar, que d'aucuns ont qualifié de "féministe" n'est pas d'abord "masculinophobe" et même "gayphobe". De façon générale, les hommes n'y sont guère à leur avantage, et les relations entre hommes et femmes, y compris des collègues de longue date, sont souvent décrits sous l'angle d'un rapport de force perpétuel et trop souvent heurté. Certes, on y parle du sort des femmes battues et de la faiblesse des moyens de l'Etat suédois pour venir à leur aide mais l'auteure délivre un étrange message implicite selon lequel, au final, il est dangereux que des hommes soient associés aux efforts pour délivrer les malheureuses de leur drame.
Par ailleurs, le thème de l'enfant en bas-âge y est prépondérant et apparaît sous plusieurs formes (enfant mort, désiré, attendu) et l'auteur en fait un synonyme de cauchemar permanent pour les parents.
On termine ce polar avec un drôle de sentiment. Celui de l'inachevé et la conviction que deux cents page - au lieu des 450 - auraient largement suffit.



(*) Camilla Läckberg, Le gardien du phare (Fyrvaktaren), - polar (traduit du suédois par Lena Grumbach), Actes Sud, 23, 50 euros.
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vendredi 20 mai 2016

La chronique du blédard : Considérations subjectives à propos de la Tunisie

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Le Quotidien d’Oran, jeudi 19 mai 2016
Akram Belkaïd, Paris

Où va la Tunisie ? Dans quelques jours, le congrès du parti Ennahdha va focaliser l’attention, susciter les commentaires, provoquer l’ire des uns, la satisfaction des autres, l’inquiétude (la panique ?) de certains et l’inévitable fascination de plusieurs observateurs, notamment occidentaux. Programme annoncé, la sécularisation de l’action politique. Oubliée donc la dawla islamiya, la république islamique ? Le Califat (quatrième ou cinquième, on ne sait plus…) ? On peut y croire ou pas, la mutation serait d’importance à l’heure où des logiques souterraines se mettent en place. De passage, le visiteur enregistre et compile. Sans sortir de carnet, sans tendre de micro. A l’instinct…

Ce que l’on capte, ce sont plusieurs petites musiques entendues ici et là, jamais de manière officielle, franche ou directe. Des messages subliminaux, des remarques anodines, des agacements à peine masqués, des emportements vite réprimés, des raisonnements ébauchés. Que disent ces voix diverses qui cherchent à modeler la Tunisie de demain ou qui, du moins, espèrent le faire ? Il y a avant tout l’idée que la révolution est terminée ou, plus exactement, qu’elle doit s’arrêter pour être sauvée. Sauvée d’elle-même…

Car l’impératif, c’est la stabilité. Sta-bi-li-té ! Le mot tourne en boucle. Souvent, il va de pair avec sécurité. Les attaques armées dans le sud du pays, les accrochages et le démantèlement de filières dans les quartiers populaires de Tunis, les rumeurs, incessantes et multiformes, tout cela renforce cette exigence de stabilité. Il faut que les choses se calment, dit un interlocuteur qui reconnaît que ce calme tant désiré peut sonner comme un renoncement politique. Souffler, le temps que les choses s’arrangent… Les communicants gouvernementaux n’ont pas encore eu recours à ce terme mais on sent que le mot « consolidation » est dans l’air.

Au nom de cette stabilité, il est demandé de la patience. Celles et ceux qui manifestent à Kasserine ou dans les îles Kerkennah sont plus ou moins accusés de dépasser les bornes, de servir de sombres desseins, de faciliter, voire de prêter main-forte au complotisme revanchard, celui de l’ancien régime. Mais qu’est-ce qu’une révolution si elle ne remet pas définitivement en cause l’ordre ancien ? Si elle ne se satisfait pas de solutions médianes ? Si elle refuse la tiédeur ? Continuer l’agitation, c’est aller vers la terreur, souligne un autre interlocuteur qui connaît ses classiques.

L’exigence de stabilité, d’autant plus revendiquée que le contexte régional n’est guère rassurant, impliquerait donc l’abandon ou le gel des revendications sociales. Chômeurs de Sidi Bouzid, grévistes de Zarzis, soyez patients, le laboratoire tunisois concocte, réfléchit, se réunit en colloques et séminaires, accueille des foules d’ONG aux financements généreux… On y parle encore de la révolution, des défis, des urgences, mais, entre deux pauses-café, on se laisse aller à des considérations savantes sur le rythme idéal, pas trop rapide, du changement en période de transition.

Pendant ce temps-là, quelques réformes, se mettent en place. Trop peu nombreuses, affirment les bailleurs de fond qui s’impatientent, qui ne comprennent pas ce qui se passe, qui aimeraient bien savoir ce que fait « ce » gouvernement. L’une de ces réformes interpelle. La Banque centrale de Tunisie (BCT) est désormais indépendante. Une grande victoire, disent ses défenseurs. La garantie que le pouvoir politique ne pourra plus l’utiliser pour manipuler les statistiques, pour faire marcher la planche à billet ou, tout simplement, pour donner un caractère artificiel à l’évolution de l’économie.

Moue dubitative du présent visiteur. L’indépendance de la Banque centrale : tout ça pour ça ? Une révolution, des rues prises d’assaut, des morts et des blessés, tout cela pour adopter une pierre de base du consensus, libéral, de Washington ? C’est une exigence du Fonds monétaire international (FMI) et nous avons un besoin urgent d’argent, se défend un interlocuteur. Ah, oui, mais c’est bien sûr… Une réforme votée aussi par Ennahdha qui y trouve son compte puisque la BCT, mandatée par le gouvernement tunisien, pourra émettre des « sukuks », autrement dit de la dette halal ou bien encore chariâ compatible…

Mais revenons à l’exigence de stabilité. Quel autre usage en fait-on que celui d’imposer, clandestino, des réformes plus ou moins libérales ? Eh bien, la musique décrite en préambule cherche à convaincre qu’il est peut être plus raisonnable, qu’il serait plus censé, plus pragmatique… heu… peut-être… qu’il faudrait pour un temps, pour le bénéfice de tous, qu’il faudrait donc mettre le pied sur le frein quant à la justice transitionnelle. Voilà, c’est dit. Pas d’enquêtes, pas de jugements… Oh, se défend-on, il ne s’agit pas de pardonner aux cadors de l’ancien régime ni de permettre au couple exilé chez les al-Saoud de revenir au pays… Mais, ajoute-t-on, il faut de la mesure. Du discernement (ah, beau terme que celui-ci, très efficace). Vous comprenez, la marche des affaires, le tissu économique, les investisseurs… Il faut que les gens soient raisonnables…

Une révolution pour être raisonnable ? Pour pardonner aux filous et aux crapules ? Aux tortionnaires ? L’air de ne pas y toucher, c’est ce message nauséabond que distillent quelques prestigieux producteurs de réflexion venus du nord et de l’ouest : de la justice transitionnelle, d’accord, mais point trop s’en faut…  Pour la stabilité, bien évidemment. A cela, le présent chroniqueur n’a pu opposer que cette phrase : « no justice, no peace » la préférant à notre bon vieux « ulaç smah », ce « pas de pardon » algérien, qui telle une braise qui couve, finit toujours par naître ou renaître des injustices mal ou peu réparées.

lundi 16 mai 2016

La chronique du blédard : Déliquescence hexagonale

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Le Quotidien d’Oran, jeudi 12 mai 2016
Akram Belkaïd, Paris

Panorama général. Un pays encore sous le choc des tueries de novembre, miné par les inégalités et le chômage, abreuvé de débats inutiles, futiles, sommé de se passionner pour le festival de Cannes ou l’Euro de football. Litanie médiatique : un académicien au rabais qui vomit son fiel habituel, des affaires d’harcèlement sexuel ou de conduites inconvenantes révélées avec la régularité d’un métronome. Une jeunesse dans la rue, de jour comme de nuit, des cohortes de policiers qui chargent, des casseurs qui veulent en découdre et s’en donnent à cœur joie. Une loi contestée, destinée à être retoquée par le parlement, dépositaire du vote populaire et que le gouvernement adopte malgré tout grâce à une disposition d’exception. Constitutionnelle certes, mais d’exception tout de même.

Caractérisation du panorama général : une déliquescence. On objectera, avec raison, que c’est un état commun à nombre de pays à commencer par le DZ-land où se poursuivent d’irréelles manœuvres en vue d’une succession sans cesse annoncée par radio-trottoir. Mais, l’objet de cette chronique étant de raconter, parfois, de temps à autre, la France, revenons au champ hexagonal. Déliquescence donc. Regardons ce qu’en dit le wiktionary.org. Première définition ayant trait à la chimie : « propriété qu’ont certains corps solides d’absorber l’humidité de l’air et de passer ensuite à l’état liquide ou semi-liquide. État d’un corps ainsi pénétré par l’humidité. »

Seconde définition indiquant le sens figuré (que l’on pense ainsi trop souvent être le sens principal) : « État de corruption, de décomposition d’une société, d’une littérature caractérisée à la fois par l’excès de la recherche et du mauvais goût et par la mollesse et la tendance à l’immoralité. » Dans ce qui précède, « décomposition d’une société » est certainement trop fort et ne correspond pas (encore ?) vraiment à la réalité. Par contre, décomposition voire pré-état putride d’une classe politique en dessous de tout paraît plus approprié.

Bien sûr, « il ne faut pas généraliser », il faut garder en tête qu’il y a des « femmes et des hommes politiques qui aiment ce qu’ils font et qui n’ont de cesse d’œuvrer au bien être général. » La moindre réserve à l’égard de ces rappels déclenche des haussements de sourcils et des accusations de populisme (politique et non littéraire) voire de démagogie. En réalité, c’est la première parade du système politique quand il est mis en cause. Les uns trichent, ont des comptes en Suisse, ne paient pas leurs impôts, cumulent mandats, salaires et avantages matériels et ne mouftent guère quand leurs boss imposent des lois à l’Assemblée en oubliant qu’ils ont condamné ces pratiques il y a moins de dix ans. Les autres, parfois les mêmes, harcèlent, manigancent, font claquer l’élastique du slip d’une journaliste, se vautrent dans l’inqualifiable persuadés du caractère sacré et intouchable de leur personne. Pour autant, l’expression du moindre ras-le-bol, de la moindre colère, revient à « faire le jeu des extrêmes et des ennemis de la république ». Bon dos, elle a cette pauvre république qui sert à entretenir une légion de parasites qui, de leur vie, n’ont jamais travaillé et entendent bien continuer ainsi.

Tranquillement, à vitesse de plus en plus conséquente, le train se dirige donc vers le mur. Dans un an, au printemps 2017, une élection présidentielle déclenchera de nouvelles passions. Tout le monde ou presque assure que la représentante du Front national sera au deuxième tour. Alors, chaque impétrant potentiel rêve d’être celui qui l’affrontera, gage, a priori d’une victoire électorale car, comme en 2002, après le fameux « 21 avril », on entendra des discours impérieux sur la nécessité de « faire barrage », de « défendre la république » (oui, toujours elle) ou encore « d’éviter le pire ». A l’époque, le présent chroniqueur avait déjà affirmé que le meilleur choix était de ne pas choisir au second tour et de laisser la crise éclater. Cris d’orfraies, postures scandalisées : « mais comment ? Le monde nous regarde ! Il y va de l’honneur de la France ! ». Réponse qui n’arrangea pas les choses : l’honneur, mon pauvre gars, il est déjà bien atteint avec la présence de Jean-Marie au second tour…

Aujourd’hui, dans les chaumières de gauche, ou de ce qu’il en reste, le débat est le même. Que faudra-t-il faire au second tour dans l’hypothèse, encore une fois, où Marine Le Pen est qualifiée ? Avaler un boa et voter Hollande, Valls ou Macron, en imaginant que l’un des trois sera candidat et qu’il arrivera à se qualifier ? Voter Sarkozy dont rien, mais absolument rien, ne dit qu’il est hors course ? Voter Juppé ? Lui qui a la faveur des « réalistes » mais dont la présentation récente du programme économique vient de rappeler que l’homme est bel et bien de droite, ce que les bobos pas encore nés ou encore gamins ou ados en 1995 semblent ignorer.

L’idée qui plane, encore incertaine, pas toujours assumée en public est qu’il est temps que vienne la crise des institutions. Qu’il s’agisse d’une refondation, d’une sixième république, d’une remise en cause profonde du mode de fonctionnement des dites élites politiques, qu’importe la forme que cela prendra mais la mue devient urgente. Bien sûr, la peur du changement, le conservatisme réflexe et le crédit de trente ans pris pour payer le deux-pièces et loggia risquent de freiner les ardeurs. Cela fera peut-être reculer l’échéance mais cette dernière est inéluctable. Tôt ou tard, grave crise il y aura.

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