Retours en Algérie

Retours en Algérie
dernier ouvrage paru (Carnetsnord) lien : http://retours-en-alg.blogspot.fr/

News

Loading...

jeudi 29 janvier 2015

La chronique du blédard : Comme une impression de déjà-vu

_
Le Quotidien d'Oran, jeudi 29 janvier 2015, Paris
Akram Belkaïd, Paris
 
Le sentiment de déjà-vu provoque toujours une sensation de malaise, d’incompréhension et de réel étouffé. Et il est très dérangeant de l’éprouver à échéances rapprochées, comme si la mémoire s’emballait soudainement, faisant tomber le couvercle d’un puit d’hantises et d’inconforts. C'est ce qui m’arrive ces derniers jours. Les attentats de Paris avaient déjà réveillé de mauvais souvenirs avec leur cortège d’interrogations et de peurs. Près de trois semaine après le drame, le déjà-vu réside d’abord dans cette angoisse qui ne dit pas son nom et qui se résume par cette simple question : à quand la prochaine attaque ? A quand cette prochaine tragédie qui, selon le moral du moment, semble plus ou moins inéluctable. Tout le monde y pense mais rares sont ceux qui en parlent ouvertement. Par le silence, par l’évitement, on cherche à conjurer le mauvais sort. Mais la menace et la crainte sont tellement prégnantes qu’il ne sert à rien d’éluder le sujet. Passées la sidération, la colère et la mobilisation, est venu le temps du flottement. Celui où l’on se dit qu’il faut continuer de réfléchir et d’agir quand, dans le même temps, on a malgré tout l’impression d’avancer dans un tunnel obscur où se tapirait un ennemi invisible.
 
Le déjà-vu se retrouve aussi dans cette ambiance délétère où le n’importe-quoi le dispute au manque de retenue et de sang-froid. Les peines de prison ferme s’abattent ou risquent de le faire sur des gens, parfois de simples mineurs, trop vite accusés d’apologie du terrorisme. Exemple : un pauvre gars, certes pas franchement intelligent, voit sa voiture emmenée par la fourrière et se met à insulter les policiers : le voici dans de beaux draps avec la perspective de passer trois ans au zonzon. Et que dire de cet enfant de huit ans (huit ans !!!) convoqué au commissariat pour « apologie du terrorisme ». Silencieuse, pour ne pas dire absente, lors des premières heures ayant suivi les attentats, la ministre de la justice, Christine Taubira, s’est fendue le 12 janvier d’une circulaire appelant les parquets à la plus grande fermeté. Un appel plus qu’entendu. Quelques jours et plusieurs lourdes condamnations plus tard, le syndicat français de la magistrature a fini par réagir avec ce lucide rappel : « C’est plus que jamais lorsque l’effroi nous saisit et bouscule tous les repères que la justice doit faire preuve de sérénité ». Dans les milieux de gauche, il est d’usage de ne jamais critiquer la ministre, surtout après les attaques racistes qu’elle a subi, mais on relèvera tout de même que certaines circonstances ont parfois pour conséquence de mettre bas les masques, y compris les plus séduisants…
 
Dans la langue anglaise, le terme « flap » désigne un mélange de panique, de sidération et de désarroi. Dans sa biographie romancée d’Asmahane, l’écrivaine Marie Seurat l’utilise ainsi pour décrire l’état de la population anglaise du Caire au fur et à mesure de l’avancée des troupes allemandes de Rommel. Bien sûr, Paris et la France n’en sont pas là. Mais cette agitation frénétique gagne tous les terrains à commencer par celui des médias. Déjà-vu est donc ma sensation quand j’entends des journalistes – je ne veux pas utiliser le terme de confrères – se transformer en va-t-en guerre et réclamer plus de bombardements, plus d’actions militaires ici ou là. Déjà-vu, quand on entend des spécialistes, ou réputés tels, nous expliquer qu’il faut plus de sécurité, plus de verrouillage, plus de surveillance, plus de caméras dans les rues des villes. Autrement dit, moins de liberté car, c’est bien connu, c’est en restreignant la liberté du peuple que l’on terrorise les terroristes. « Flap », sont les médias quand ils courent comme des poulets sans tête après l’islam et les musulmans. De fait, « comment réformer l’islam » est devenu le sujet à la mode. On discute et on (dé)raisonne comme si l’affaire pouvait être réglée en une décade. Comme s’il suffisait de lancer quelques « yaka » et « fokon » pour que, demain, des milliers d’imams se mettent à militer pour la laïcité. Il est certain que le sujet est fondamental mais il ne concerne pas uniquement la France. Mieux, cela se joue à l’extérieur de ses frontières tout comme, d’ailleurs, les conflits dans lequel ce pays s’est impliqué sans que sa population - et ses représentants élus - n’aient vraiment eu voix au chapitre.
 
Déjà-vu, est ma sensation quand j’entends ou couvre les rares débats concernant la question sociale. Désormais tout tourne autour du fameux mot « apartheid » prononcé par le Premier ministre Manuel Valls. Mais non pas pour trouver les solutions pour l’abattre au plus vite (ce sera tout de même plus facile et plus rapide que de renouveler la pensée islamique) mais pour juger ou non de sa pertinence. Et nous voici donc revenus dix ans en arrière, au lendemain des émeutes de banlieues, à l’automne 2005. Que de promesses avaient été faites alors. C’était sûr, les populations reléguées trouveraient enfin leur place. Les élites – monochromes, on ne l’écrira jamais assez – sauraient se pousser un peu et être généreuses à l’égard de celles et ceux qui n’ont pas eu la chance de naître dans des milieux favorisés ou instruits. Dix ans plus tard, hormis quelques initiatives emblématiques (comme notamment les efforts de Sciences-Po pour atténuer l’emprise des phénomènes de reproduction sociale), le terrain de l’égalité des chances et de la mobilité vers le haut reste en jachère.
 
Sensation de déjà-vu enfin, quand on entend les analyses des médias « mainstream », radios et quotidiens, notamment celui du soir, nous expliquer que le Front national est désormais hors-jeu. Out parce que sa patronne a décidé de ne pas se joindre à la grande manifestation du 11 janvier. Prendre ses désirs pour la réalité est une grande caractéristique de cette presse qui n’a pas vu venir Jean-Marie Le Pen au deuxième tour de la présidentielle en 2002 ou qui a ouvertement milité pour le « oui » au Traité constitutionnel de 2005. Marine Le Pen n’est pas simplement en embuscade. Elle est surtout fidèle à sa stratégie de singularisation. Dans quelques mois, celle qui a le sens tactique et électoral de ne pas stigmatiser ceux qu’elle désigne désormais par l’expression « mes concitoyens musulmans », saura rappeler qu’elle ne s’est pas associée à un rassemblement où étaient présents quelques piètres défenseurs de la liberté de la presse. Il reste à espérer que le retour prévisible à l’inertie gouvernementale en matière de politique sociale ne fera pas le reste en lui offrant un boulevard pour 2017...
_

samedi 24 janvier 2015

La chronique du blédard : Monologues en peurs et colères

_
Le Quotidien d’Oran, jeudi 22 janvier 2015
Akram Belkaïd, Paris

Paris, quatorzième arrondissement, une pâtisserie. Première halte.
Après les attentats, j’ai pensé fermer la pâtisserie pour quelques jours mais mon mari m’a convaincue de ne pas le faire. Il m’a dit que les gens du quartier diraient que je me sens coupable, que j’ai peur. Ou alors que c’est la preuve que je suis complice. Je ne me sens pas du tout coupable et certainement pas complice. Je n’ai rien à voir avec ces assassins. Je n’ai pas honte non plus. Ils n’appartiennent pas à mon monde, à ma famille, à ma culture et encore moins à ma religion. Je suis en colère contre eux. Je suis en colère contre le gouvernement français qui n’a rien fait depuis des années pour empêcher que ça n’arrive. Mais j’ai surtout peur. Ah ça oui. Vous le voyez bien, je suis seule derrière le comptoir. Déjà, en temps habituels, je ne suis pas tranquille. Mais là… Hier, il y a une femme qui est entrée en me foudroyant du regard. Pourtant, c’est une cliente régulière. Elle m’achète toujours des gâteaux ou des pizzas et des cocas. Là, elle n’a rien dit. Elle m’a juste regardée avec méchanceté et puis elle est ressortie sans un mot. Je ne l’ai plus revue depuis. Il y a en a une autre, une habituée elle aussi, qui m’a dit : « j’ai bien réfléchi. Je vous achète quand même quelque chose ». Je n’ai pas eu le courage de lui demander ce que voulait dire ce « quand même ». En temps habituels, je l’aurais fait. Mais là, je baisse la tête, je me tais et je ferme mes oreilles. Qu’est-ce que je peux faire d’autre ? Je ne vais pas dire que j’entends des horreurs toute la journée. Au contraire. Il y a eu des mots gentils. Des gens qui m’ont dit qu’ils ne faisaient pas d’amalgame. Mais il suffit d’un regard de travers, d’une réflexion venimeuse pour que ma peur revienne. Je suis française mais là, je ne suis plus qu’une musulmane qui a peur.

Paris, sixième arrondissement, une pizzeria. Deuxième écoute.
Au début, j’ai accroché l’affiche « Je suis Charlie ». C’est un client qui m’a conseillé de le faire. Il m’a dit, « cette affiche va vous éviter des problèmes. Ça va faire du bien à la clientèle ». Il n’avait pas tort, c’est vrai que la plupart des gens étaient contents de voir la pancarte. Ça m’a rassuré aussi même si un client m’a dit « vous, c’est plutôt ‘je suis chariâ que vous devriez accrocher ». Un pauvre type, oui, mais un pauvre type que je vois tous les jours. Bien sûr que j’ai peur. Si jamais la situation se dégrade, on va payer pour des crimes que d’autres ont commis et avec lesquels on n’est pas d’accord. Ensuite, j’ai réfléchi. Je me suis demandé ce que ça veut vraiment dire « je suis Charlie » et est-ce que je le suis vraiment ? J’ai été sur internet, j’en ai parlé avec le libraire. Moi, je suis Charlie s’il faut dire non à la violence et aux attentats. Par contre, je ne peux pas être Charlie si ça veut dire qu’on est d’accord avec leurs dessins. Chacun a le droit d’avoir un avis, non ? Bon, je n’ai pas enlevé l’affiche mais ça a fini par me créer des problèmes. Il y a des clients maghrébins qui m’ont dit que je n’avais pas de personnalité. Mais les menaces sont venues de deux barbus en qamiss. C’était vendredi dernier, juste après la grande prière. Ils sont restés dehors. Au début, j’ai pensé qu’ils lisaient le menu. En fait, ils me regardaient à travers la vitrine, goguenards. L’un d’eux a pointé le doigt vers l’affiche puis il m’a fait signe que non. Ensuite, ils sont partis. Ça a suffi pour que j’en perde le sommeil. J’ai enlevé la pancarte. Maintenant, il y a des clients qui me demandent où elle est passée.

Paris, douzième arrondissement, une épicerie cacher. Une halte nécessaire.
J’ai peur. Ce qui est arrivé à Vincennes n’est pas un hasard. Il y a eu Merrah avant, ne l’oubliez pas. Dans la communauté, on sait que Coulibaly voulait d’abord s’en prendre à une école juive de Montrouge. Je sais que ça agace tout le monde qu’on parle de cette peur. Oui, ça agace les gens surtout vous, les Maghrébins. Il faut se dire les choses franchement, non ? J’ai des clients maghrébins, des gens de Tunisie, comme moi. On se parle droit dans les yeux, c’est comme ça qu’on se respecte. Ils me disent qu’on en fait trop. Ça veut dire quoi trop en faire quand des gars tuent délibérément des personnes de sa propre communauté ? Moi, j’ai peur et ça me met en colère de savoir qu’on pense qu’on joue la comédie. J’ai peur de voir un gars débarquer dans mon magasin et d’ouvrir le feu. A chaque fois qu’un client que je ne connais pas rentre dans le magasin, j’ai mon ventre qui se serre. Comme on n’est pas loin du périphérique, je me dis que je suis une cible facile, qu’on peut s’en prendre à moi parce que les possibilités de s’échapper sont plus nombreuses qu’au centre-ville. J’ai peur pour ma famille, j’ai peur pour mes enfants. Je ne veux pas qu’on me parle de Netanyahou ou de Gaza. Je veux juste qu’on comprenne que la peur, ma peur, est réelle. On ne joue pas la comédie. On ne fait pas ça pour que les gens s’apitoient. Il y a des familles qui sont terrorisées. Qui se disent qu’il faut quitter ce pays. Je sais, oui, il y a aussi des musulmans qui ont peur. Et alors ? On va tous partir ? Ou alors on va tous se balader avec une arme ? C’est ça qui risque d’arriver parce que la peur, ça fait dire et faire beaucoup de bêtises. J’aimerais juste qu’on me rassure. C’est tout. Oui monsieur, je suis juif et j’ai peur.
_

samedi 17 janvier 2015

Nos mains tendues : Un dialogue en fraternité entre Jean-Claude Guillebaud et Akram Belkaïd

_
Jean-Claude Guillebaud, journaliste, essayiste et écrivain m'a accueilli dans la chronique qu'il publie chaque semaine dans Sud-Ouest dimanche. Ce texte a été bouclé le vendredi 9 janvier 2015, deux jours après l'attaque sanglante contre la rédaction de l'hebdomadaire Charlie Hebdo mais avant l'autre attentat, celui contre une épicerie casher de l'est parisien.
Voici notre dialogue en Fraternité.


Sud-Ouest Dimanche,
Dimanche 11 janvier 2015


Nos mains tendues

Mon cher Akram,

Après la tuerie de mercredi dernier, il m’a semblé que nous devions partager cette chronique. Comme on se rapproche dans les pires moments. Nous sommes amis depuis quinze ans. Nous sommes tous les deux algérois, croyants et pratiquants : toi musulman, moi chrétien. Tu as quitté l’Algérie en 1995, pendant les « années noires », et moi en 1947, quand mon père a regagné la Charente. J’ai été ton éditeur au Seuil et depuis lors notre amitié s’est approfondie. Tu m’as aidé à comprendre ce que pouvaient ressentir, au plus profond d’eux-mêmes, les Français musulmans. Nos concitoyens.

Nous sommes retournés ensemble dans cette Algérie où je n’étais plus allé depuis l’âge de 3 ans. Tu m’as aidé à retrouver mon pays natal, et les Algériens m’ont fait fête. Nous avons longuement discuté d’Albert Camus en cheminant dans les ruines lumineuses de Tipasa, qu’il aimait tant. Nous sommes allés nous recueillir sur la tombe de Pierre Claverie, l’évêque d’Oran, assassiné en août 1996 par les islamistes, puis sur celles des sept moines de Tibhirine, enlevés et tués la même année.

Je n’oublierai jamais ces moments, Akram. Tu priais dans ta foi et moi dans la mienne mais nous étions plus fraternellement réunis que jamais. Par la suite, nous avons discuté cent fois de ces germes d’intolérance qui, à tout moment, pouvaient ressurgir chez les tiens comme chez les miens. Nous nous promettions de nous mettre toujours en travers de ces dérives meurtrières ou de ces amalgames islamophobes. Il s’agirait, dans ces moments-là, d’être unis, réunis, alliés, amis et inflexibles dans le respect de l’autre. Nous y sommes.

C’est pourquoi je t’ai proposé cette signature commune. Je te remercie d’en avoir immédiatement compris l’intention. Vient un moment où échanger des idées ne suffit plus. Il faut un geste personnel, simple et clair. Existe-t-il quelque chose de plus clair et de plus simple que deux mains tendues ?

Restons ensemble, Akram.

 
Mon Cher Jean-Claude,

Je profite de l’occasion pour te dire, en prenant à témoin tes lecteurs habituels, combien notre amitié et nos discussions régulières, toi le catholique et moi le musulman, me sont encore plus précieuses aujourd’hui. La France ne va pas bien et elle souffre d’autant plus qu’elle est menacée par des forces de destruction qui ont déjà mis à mal cet autre pays qui nous unit : l’Algérie où tu es né. Nous sommes tous les deux croyants et, pour l’essentiel, nous partageons les mêmes valeurs. J’ai appris de toi la nécessité de toujours faire une place à l’espérance. Mais je t’avoue mon inquiétude.

J’ai souvent vu des unions nationales nées de circonstances tragiques voler en éclat au bout de quelques jours en raison de chamailleries politiques ou de vieux ressentiments mal soignés. Tu le sais, nous en avons souvent parlé, les Français musulmans sont un ensemble hétéroclite. Certains sont de vrais dévots, d’autres sont des « muslim light » qui ne mettent jamais les pieds dans une mosquée et dont la pratique se limite au jeûne du ramadan. Mais une chose est sûre : dans leur très grande majorité les uns  et les autres sont horrifiés par le carnage dont vient d’être victime « Charlie Hebdo ». Ce dégoût, ils l’éprouvent d’abord en tant qu’êtres humains et comme citoyens français.

Comme eux, j’entends des gens nous demander de condamner ce hideux terrorisme en tant que musulmans, comme si cette condamnation ne tombait pas sous le sens ? Serions-nous vus comme des êtres différents, incapables d’éprouver l’humanité et la compassion que partagent les Français ? Tu te souviens sans doute de ce prêtre du monastère de Tibhirine qui avait encouragé ses paroissiens occasionnels (le groupe de chrétiens que nous guidions) à aller vers les musulmans. Aujourd’hui, l’urgence est la même : appeler sans relâche nos coreligionnaires respectifs — chrétiens et musulmans — à aller les uns vers les autre, à se rencontrer et à se parler. Dans le respect et la fraternité.
_

Passage TV5, Kiosque Spécial Charlie-Hebdo

_
Dimanche 11 janvier 2015 

 Après l'assassinat de 12 personnes dans la rédaction de l'hebdomadaire satirique par de jeunes djihadistes français, après une traque dans Paris qui aura fait encore 8 morts, dont les 3 terroristes, la France se réveille déboussolée et les Français marchent dans un sursaut d'unité nationale accompagnés de nombreux pays solidaires…


Pour voir l'émission :

http://www.tv5monde.com/cms/chaine-francophone/Revoir-nos-emissions/Kiosque/Episodes/p-29984-Charlie-Hebdo-assassine.htm


_

Passage sur Les Matins de France Culture, jeudi 15 janvier 2015

_
Alors que l’Observatoire syrien des droits de l’homme a annoncé le 1er janvier qu’en 2014 plus de 76 000 personnes ont trouvé la mort en Syrie, cette guerre sera-t-elle sans fin ? Quels sont les rapports de force sur le terrain entre les acteurs du conflit ? Les attentats en France vont-ils faire changer la stratégie militaire de la communauté internationale en Syrie ? Et le combat international contre l’Etat Islamique va-t-il profiter à Bachar-El-Assad ?
Bassma Kodmani et Akram Belkaïd Maïwenn Guiziou © Radio France
A ces questions, nos trois invités vont tenter de trouver des réponses. Nous recevons aujourd’hui Bassma Kodmani, politologue, directrice de l'Initiative Arabe de Réforme et membre fondatrice du Conseil national syrien qu’elle a quitté en août 2012. Elle a écrit plusieurs ouvrages sur le monde arabe comme Abattre les murs. Les Arabes et leurs craintes aux Éditions Liana Lévi en 2008 ou encore dirigé Les Etats arabes face à la contestation islamiste, ouvrage qui est sorti en 1997 chez Armand Colin. Est également présente Valérie Crova, reporter au service étranger de la rédaction de France Culture. Elle revient d’Alep en Syrie. Ainsi que Akram Belkaid, journaliste et essayiste. Il est aussi l’auteur de plusieurs ouvrages dont Etre arabe aujourd'hui publié chez Carnets Nord en 2011 et plus récemment Retours en Algérie : des retrouvailles émouvantes avec l'Algérie d'aujourd'hui paru en 2013 chez le même éditeur.

Pour écouter l'émission :

http://www.franceculture.fr/emission-les-matins-a-l%E2%80%99occasion-du-premier-forum-international-organise-par-l%E2%80%99institut-du-monde-ara

_

A propos de "Qu'Allah bénisse la France" d'Abd Al Malik

_
OrientXXI, 16 janvier 2015Akram Belkaïd, Paris  
Sorti avant les attentats des 7 et 9 janvier contre Charlie Hebdo et un supermarché casher, le film de Abd Al Malik Qu’Allah bénisse la France pourrait faire figure de réponse aux questions qui se posent sur l’islam et les musulmans. Pourtant, malgré la bonne volonté du réalisateur, le film reste marqué par un certain angélisme et des zones de flou.


Les sanglants attentats qui ont frappé la France les 7 et 9 janvier ont relancé, parfois de manière caricaturale, le débat récurrent sur le place de l’islam en France. Alors que de nombreuses injonctions, parfois des plus péremptoires, ont fusé pour demander aux musulmans de ce pays de se désolidariser de ces actes commis au nom de leur religion, le film du réalisateur et rappeur Abd Al Malik, de son vrai nom Régis Fayette-Mikano, pourrait faire figure de réponse. Qu’Allah bénisse la France en est ainsi le titre conciliant, ce qui, visiblement n’a pas empêché de nombreuses salles de décliner sa programmation...

Lire la suite sur OrientXXI :

http://orientxxi.info/lu-vu-entendu/et-si-c-etait-a-la-france-de-benir,0783

_

vendredi 16 janvier 2015

La chronique du blédard : France, et maintenant ?

_
Le Quotidien d’Oran, jeudi 15 janvier 2015
Akram Belkaïd, Paris

C’était beau. Oui, il faut le dire et s’y arrêter quelques lignes. Les marches du 11 janvier, à Paris et dans d’autres villes, étaient belles, impressionnantes. C’est beau un peuple qui se découvre, qui réalise, répète et clame que l’amour et la paix devraient être plus forts que la haine et la violence. C’est beau des gens qui fraternisent, des inconnus qui se parlent, des visages qui rient après les pleurs et l’angoisse, des mains qui se serrent, des baisers qui s’échangent. Une telle communion est si rare. Oui, c’était beau, malgré les risques, malgré la présence de ces chefs d’Etat ou de gouvernement, ministres, responsables et anciens dirigeants qui, hypocrites et calculateurs, ont marché alors que l’on connaît leurs crimes contre la liberté d’expression…

Mais ensuite ? Que restera-t-il de toute cette fraternité, de ce qui a été très (trop ?) vite  proclamé « esprit du 11 janvier » ? La réponse va dépendre de la manière dont sera résolue ou non cette équation à plusieurs inconnues qui caractérise depuis longtemps la France. Il était déjà peu aisé d’imaginer comment ce pays allait évoluer avant les attentats des 7 et 9 janvier, cela sera encore plus difficile car cette équation s’est compliquée.  Dans ces colonnes, il a déjà été question il y a quelques années du philosophe Nassim Nicholas Taleb, le « penseur de l’improbable », qui a développé la fameuse théorie du cygne noir selon laquelle un événement rare – ou jugé peu probable - peut avoir d’importantes conséquences sur le long terme (*). C’est bien cela qui vient d’arriver.

Pour faire face à l’avenir, il faudrait que les causes structurelles de ces actes criminels soient clairement identifiées et analysées. Il ne s’agit pas de ressasser à l’envi des thèmes qui fâchent mais il est impossible d’imaginer que l’on puisse faire l’économie d’un tel questionnement, le mieux étant qu’il soit collectif et, surtout, qu’il ne soit pas abandonné aux seuls politiques. Pourquoi donc la France a-t-elle subi ces attentats menés par des enfants qui sont nés sur son sol, qui y ont grandi, qui y ont été « éduqués » ? Bien entendu, il n’y a pas qu’une seule explication, ce dernier mot, rappelons-le ne signifiant aucunement excuse.

Commençons par le contexte international. Malgré ce qui s’est passé les 7 et 9 janvier, de nombreux Français n’ont pas encore pris conscience que leur pays est en guerre. Non pas une guerre interne contre je ne sais quel ennemi caché ou autre cinquième colonne mais un conflit au-delà des frontières de l’Hexagone. Ou plutôt, des conflits. Aujourd’hui le Sahel et l’Irak, hier l’Afghanistan et la Libye, demain peut-être la Syrie et, de nouveau, la Libye. Il s’agit bien de guerres qu’elles soient ou non lointaines. Et, d’ailleurs, le concept de guerre lointaine n’existe plus dans un contexte de mondialisation où les images des « dégâts collatéraux » d’un drone peuvent être mises presque instantanément en ligne. La France est en guerre et, de cela, beaucoup trop de gens ne sont pas conscients pensant, naïvement, que leur pays est un havre inattaquable et étanche. On pourra discuter longuement si ces interventions à l’étranger sont légitimes ou non. Le fait est qu’elles exposent l’Hexagone à des attaques et à des représailles. Commentant les attentats du 11 septembre 2001 aux Etats-Unis, le général Giap, figure emblématique du combat vietnamien contre l’armée américaine, avait eu cette réflexion : « Ces gens (comprendre Al-Qaida) ont porté leur combat sur le sol de l’ennemi ce que nous ne pouvions réaliser ou envisager ».  Contrairement au Vietminh qui était conscient de la nécessité de ne pas s’aliéner l’opinion publique américaine, ceux que la France combat au Sahel et en Orient entendent rendre coup pour coup quelles que soient les conséquences. En ce sens, la question des caricatures publiées par Charlie Hebdo n’est qu’un prétexte et les dirigeants français semblent réticents à expliquer cela à leur peuple.

L’autre élément est bien entendu d’ordre interne. Combien de fois nous faudra-t-il encore nous lamenter sur les échecs des différentes politiques d’intégration ? En 2005 puis en 2007, après les émeutes de banlieue, un concert de voix unanimes avait décrété le « plus jamais ça ». Depuis, rien ou presque n’a été fait. Des quartiers en entiers restent à l’abandon, livrés aux caïds de la drogue, mal desservis par les transports, oubliés par le service public. Les minorités visibles demeurent cantonnées aux marges et ne sont sollicitées qu’en cas de problème. L’islam est devenu un thème permanent de débats négatifs, tranchés, souvent en l’absence même des concernés. Plus grave encore, même les phénomènes positifs, c'est-à-dire l’intégration silencieuse et réussie d’une bonne partie des communautés musulmanes, sont niés et occultés. En 2005, après les émeutes, j’avais écrit que l’intégration devrait figurer au rang des grandes causes nationales, peut-être même la seule cause nationale. Habitat, déségrégation spatiale, accès à une bonne éducation, emploi : cela devrait être la priorité des priorités. Cela reste le parent pauvre des programmes gouvernementaux obnubilés par la réduction des déficits. Ces assassins ne sont pas sortis de nulle part. Ils sont le produit de la société française. Là aussi, il serait aventureux d’ignorer cela et de ne pas réfléchir sérieusement à cette question.

La France est un pays en panne de projets nationaux. Ses élites monochromes, bouffies de certitudes, de préjugés et de paternalisme à l’égard des minorités, refusent de prendre la mesure de l’incroyable réajustement du monde que cela soit sur le plan économique mais aussi religieux et spirituel. Empêtrées dans des débats à la petite semaine, elles ne veulent pas avoir le courage d’admettre que leur pays est en perte de vitesse parce qu’il est incapable de se redéfinir, de couper ses branches mortes et de laisser d’autres bourgeons éclore. Parce qu’il est incapable d’admettre que son identité a changé avec la présence de 5 millions de musulmans sur son sol. Pendant des années, au lieu d’en tirer de la force, il a fait mine, par simples soucis électoraux, d’en faire un problème. A force de tergiversations, de fausses promesses et de renoncements quant à une vraie politique d’égalité des chances, ce problème est devenu réalité. Et, tandis que l’heure tourne, que l’échéance présidentielle de 2017 est déjà dans toutes les têtes, que le discours musulmanophobe reprend de la vigueur et que, hélas, d’autres nervis rêvent certainement à de nouvelles attaques, il y a fort à craindre que l’élan unificateur de la marche du 11 janvier ne se perde dans les brumes de l’hiver.

(*) Lire, Cygne noir ou le monde de l’Extremistan, 7 février 2008.

_

mardi 13 janvier 2015

La chronique économique : La fin de la « fin du pétrole » ?

_
Le Quotidien d'Oran, mercredi 7 janvier 2015
Akram Belkaïd
 
Au début des années 2000 un thème a connu un grand succès médiatique. Il s’agissait de la « fin du pétrole », expression destinée à mettre en garde contre la raréfaction progressive des réserves d’or noir et à exiger dans la foulée la mise en place urgente de politiques de diversification énergétique (solaire, éolien, gaz naturel, hydrogène, géothermie…). Le débat entre adeptes de cette thèse et ses adversaires a été très vif et, aujourd’hui, les contempteurs de « la fin du pétrole » semblent avoir gagné la partie.
 
Quand il n’y en a plus, il y en a encore…
 
En effet, le fait que le baril soit en passe de toucher les 40 dollars laisse à penser une chose : il y a suffisamment d’or noir et les risques de pénurie, notamment d’essence, ne sont pas pour demain. Pour mémoire, il faut se souvenir que les tenants de la « fin du pétrole » nous avertissaient de l’imminence d’un « pic mondial » de la production d’hydrocarbures, autrement dit du fait que l’humanité aurait bientôt consommé la moitié de toutes ses réserves disponibles d’or noir. Un moment-clé annonciateur de la raréfaction progressive du précieux liquide fossile.
 
Or, expliquent aujourd’hui les spécialistes, l’une des raisons de la chute des cours n’est pas simplement le fait que le marché est saturé par les productions maximales de la Russie, de l’Irak et, bien entendu, de l’Arabie Saoudite. Selon eux, c’est aussi le fait que de nombreux nouveaux gisements vont être mis en service à commencer par ceux d’Afrique occidentale mais aussi ceux de la mer Caspienne et du Golfe arabo-persique. Bien sûr, aucun de ces réservoirs ne peut être considéré comme une nouvelle mer du Nord (erreur qui a été commise pour la mer Caspienne annoncée un temps comme un nouveau méga-gisement). Mais la mise en production de ces champs va amener encore plus d’or noir sur le marché et renforcer le sentiment que la pénurie n’est qu’une thèse alarmiste concoctée par les écologistes pour hâter la transition énergétique.
 
Durant des années, le message le plus fréquent était que l’humanité dispose de réserves pétrolières capables d’assurer sa consommation jusqu’en 2030. La conjoncture actuelle pousse certains experts à prédire que cette butée doit être décalée à 2050 voire à 2100 si l’on prend en compte les ressources en pétrole non-conventionnel (schistes, bitumineux, off-shore très profond,…). Autrement dit, alors que l’on pensait qu’il n’y aurait bientôt plus de pétrole, on aurait mieux fait de se souvenir de l’adage, brandi par les optimistes et les divers soutiens de l’industrie pétrolière, selon lequel « quand il n’y en a plus, il y en a encore… »
 
Nouveau plaidoyer écologique
 
Bien entendu, il faut aborder cette question avec prudence. Il y a quelques années, quand le prix du baril atteignait des cimes, c’est la rareté de l’or noir qui était avancée comme explication par tous ce qui, au passage, montre que passer d’une interprétation extrême à son opposée est l’une des spécialités des observateurs du marché pétrolier. Il faut donc essayer de focaliser son attention sur l’enseignement majeur de cette affaire : utiliser la fin prochaine du pétrole comme argument afin d’engager la transition énergétique via le recours aux renouvelables n’est pas une bonne stratégie. Cette dernière est trop dépendante des fluctuations des prix du baril et risque de ne convaincre personne. A l’inverse, les efforts de pédagogie devraient être orientés sur la nécessité de profiter de la persistance des hydrocarbures fossiles pour passer progressivement à autre chose, cela en insistant sur le coût élevé qu’impose l’usage de l’or noir (pollution, problèmes géostratégiques, mauvais rendements,…). En clair, la baisse actuelle des prix du pétrole impose la redéfinition du plaidoyer écologiste en faveur des énergies renouvelables.
_

samedi 10 janvier 2015

Islam : Point de solution hors l’exégèse

_
Dans les jours qui viennent, il va être beaucoup question de l'islam et des musulmans. Voici un extrait d'un livre que j'ai publié en 2011 et qui traite, entre autre, de la question de la modernisation de la pensée islamique (Etre Arabe Aujourd’hui, Carnetsnord, 2011).
Merci de lire et de partager.
_
Tergiverser ou louvoyer avec l’islamisme en croyant qu’il finira par disparaître de sa belle mort politique et idéologique au profit d’une démocratie apaisée et sécularisée risque d’apporter de cruelles désillusions. En réalité, comme me l’a dit un soufi irakien, « rien ne se fera en dehors de l’islam ». Que l’on me comprenne bien, il ne s’agit nullement d’un slogan islamiste mais, à l’inverse, l’expression de la conviction qu’il faudra tôt ou tard, pour qu’une démocratie juste s’installe et perdure, que les musulmans acceptent de s’investir dans une nouvelle exégèse des textes coraniques par le biais d’une renaissance de la pensée islamique.
Ce n’est pas une tâche impossible. Il est utile de le rappeler : le monde arabo-musulman n’a pas toujours été à la traîne du monde moderne. Dès le VIIIe siècle, de nombreux musulmans ont compris que le Coran, dans sa littéralité, ne pouvait répondre à tous les problèmes de la vie quotidienne. L’islam a alors été imprégné de réflexions diverses, d’efforts d’ijtihad, c’est-à-dire d’efforts d’interprétation des textes coraniques et de pensées inspirées par la Grèce antique. C’est ainsi que les moutazilites (« ceux qui s’isolent, qui prennent de la distance ») ont défendu l’idée du libre-arbitre. Ce fut une période faste où la rationalité fut élevée au rang d’exigence à la fois philosophique mais aussi culturelle, éthique et politique. Des noms illustres nous ont transmis leur héritage qui ne demande qu’à être mis à jour et exploité. Parmi eux, on peut citer Al-Kindi (796-873), encyclopédiste et philosophe arabe qui a contribué à la diffusion de la philosophie grecque dans le monde musulman [108]. Citons aussi Ibn Sina (980-1037), ou Avicenne, qui a interprété les textes d’Aristote et défendu la capacité de la Raison à déterminer la Vérité [109]. De même, Ibn Rochd (1126-1198), plus connu en Occident sous le nom d’Averroès, philosophe, médecin et juriste, a défendu le fait que la philosophie était porteuse de Vérité [110].
« Les philosophes arabes, note Samir Kassir, ne se sont pas contentés de s’approprier la philosophie antique mais ils ont posé l’universalité de la raison – un précédent qui mériterait d’être médité aujourd’hui par ceux qui affirment l’impossibilité théorique de la démocratie en terre arabe [111]. »
Le problème, c’est que la pensée musulmane s’est figée au XIe siècle, après qu’Al-Qadir, Calife de Bagdad (947-1031) eut décidé de proclamer la fin de l’ijtihad (1019). Depuis, quatre grandes écoles juridiques (hanéfite, malékite, chaféite et hanbalite) encadrent la pratique religieuse, ce qui a mené à la persistance d’une production intellectuelle répétitive et sans grand intérêt, même si quelques grandes pensées novatrices ont tout de même pu émerger au fil des siècles. L’une d’elle, certainement la plus féconde, est celle de l’illustre Ibn Khaldoun (1332-1406), auteur d’une immense œuvre historique et sociologique, dont la rigueur et la méthode font qu’il est souvent considéré dans le monde arabe comme l’un des précurseurs de la sociologie moderne. On lui doit notamment une Introduction à l’histoire universelle ou Muqadima [112].
Il a fallu toutefois attendre le XIXe siècle pour assister à un éveil de la pensée islamique, avec l’avènement de la Nahda ou « Renaissance ». De nombreux penseurs ont tenté alors de moderniser l’islam et d’encourager des réformes politiques en s’inspirant de l’Europe triomphante. Parmi eux, on peut citer le persan Jamal-Eddine al-Afghani (1838-1897) dont les écrits et les engagements ont défendu un rationalisme éclairé. Son disciple, Mohammed Abdou (1849-1905) qui fut mufti d’Égypte, c’est-à-dire le plus haut dignitaire religieux, a lui aussi contribué à diffuser les principes de rationalisme, au point que de nombreux spécialistes qualifient son œuvre de théologie islamique de
la libération [113].
Je ne suis pas historien et j’aurais beaucoup de mal à avoir une position à propos d’une controverse qui divise encore les intellectuels arabes. Je noterai simplement que cette période de l’Histoire a généré nombre de valeurs positives qui continuent d’être revendiquées par celles et ceux qui entendent moderniser le monde arabe. Même s’ils sont considérés par certains comme coupables d’avoir interrompu la Nahda, les nationalistes s’en sont inspirés pour façonner leurs revendications anticolonialistes. Grâce à elle, ils n’ont pas craint de se réclamer des valeurs universelles mais aussi de la pensée occidentale. Comme l’explique Samir Kassir, « la Nahda demeure une attitude » tournée vers l’avenir et la remise en cause de l’archaïsme, qu’il soit politique ou religieux [114].
Les outils et le matériau pour que le Printemps arabe se nourrisse de la Nahda existent. C’est le cas des écrits d’un grand savant comme Mohammed Arkoun (1928-2010), partisan d’une islamologie appliquée pour le renouvellement de la pensée islamique et son adaptation au monde moderne [115]. Je pense aussi aux écrits d’autres penseurs contemporains comme l’Iranien Abdul Karim Soroush, surnommé « le Luther de l’islam », le Pakistanais Fazlur Rahman qui travaille à une nouvelle approche du Coran et de la Révélation, de l’Égyptien Nasr Hamid Abou Zayd, le père d’une nouvelle herméneutique du Coran, exilé de force en Europe en raison d’un prétendu apostat, ou de l’universitaire tunisien Abdelmajid Charfi [116]. Tous offrent un matériau précieux qui ne demande qu’à être exploité et diffusé pour peu que l’on en finisse avec l’ostracisme dont ont été victimes ces penseurs.
C’est une chose que de plaider pour la reprise de l’ijtihad et d’en démontrer la possibilité. C’en est une autre que de croire que cette exégèse réformatrice sera simple à mener et qu’elle s’imposera facilement. La Nahda n’a pu avoir lieu au XIXe siècle que parce qu’elle a été le fait de personnalités religieuses à la légitimité reconnue. Ma conviction est qu’aucune réforme de la doctrine musulmane ne sera acceptée si elle ne se fait pas dans un cadre interne à l’islam et par le biais d’acteurs légitimes aux yeux des croyants. Un décret présidentiel n’assurera jamais une sécularisation durable, comme le montre l’évolution récente de la Turquie, où la réislamisation de la société menace le legs laïc d’Atatürk.
Cela pose donc la question majeure de savoir qui va mener cette exégèse. Je crains fort que, malgré le Printemps arabe, les grands centres d’études islamiques demeurent encore fermés à tout ijtihad révolutionnaire. En Égypte, l’université d’Al-Azhar est conservatrice et délégitimée en raison de ses accointances avec la dictature. Comme indiqué précédemment, il n’y rien à attendre non plus de l’Arabie Saoudite tant que n’y sera pas remise en cause la prégnance de l’obscurantisme wahhabite. Le Printemps arabe aura-t-il un effet sur l’université d’Al-Azhar ? Ce même Printemps va-t-il engendrer par ricochet une réforme religieuse, moderniste, ouverte sur l’universel et héritière de l’esprit de la Nahda ? Il faut l’espérer, mais qui peut savoir par quel moyen cette jonction va se faire ?
Il est possible que, quelque part, des imams et des oulémas soient en train de relire les textes coraniques à l’aune du contexte actuel et des écrits d’Arkoun ou de Charfi. Demain, leurs thèses finiront peut-être par sortir de l’anonymat. On peut aussi espérer que des régimes arabes en passe de devenir démocratiques les encourageront à diffuser leurs travaux tout en les protégeant de leurs inévitables contempteurs. Car il ne faut pas se tromper. L’ijtihad mettra du temps à réunir l’ijmaâ, c’est-à-dire le consensus. Hantise du monde musulman, surtout sunnite, la fitna, cette discorde qui s’est manifestée dès la mort du Prophète, sera inévitable. En bref, il faut, là aussi, être lucide, s’inscrire dans le temps long et ne pas croire que c’est l’affaire de quelques années.
Cette rénovation viendra-t-elle d’Europe, là où les musulmans expérimentent le fait d’être un groupe minoritaire, encouragé à se séculariser ? Je n’en suis pas sûr, car l’islam d’Europe reste sous influence du monde arabo-musulman et ne saurait être considéré par ce dernier comme légitime à insuffler le changement. Bien au contraire, les musulmans d’Europe sont suspectés d’innovations blâmables par les tenants de l’orthodoxie islamique et ne peuvent guère faire contrepoids à des institutions comme Al-Azhar.

Notes
108. De celui que l’on appelle souvent le « philosophe des philosophes », on peut lire Le moyen de chasser les tristesses et autres textes éthiques, Fayard, 2004.
109. Pour mieux connaître l’œuvre de ce savant musulman, on peut lire La philosophie d’Avicenne et son influence en Europe médiévale, Amélie-Marie Goichon, Éditions Jean Maisonneuve, 1984.
110. D’Ibn Rochd, on peut lire L’islam et la raison, Flammarion, 2000.
111.  Actes Sud/Sindbad, 2004. Samir Kassir (1960-2005) est aussi l’auteur d’un ouvrage de référence sur la capitale libanaise, Histoire de Beyrouth (Fayard, 2003).
112. La Muqadima a été publiée en langue française par l’éditeur Le Temps Des Cerises, 2006. Sur Ibn Khaldoun, on peut lire l’ouvrage du géographe Yves Lacoste, Ibn Khaldoun, Naissance de l’Histoire, passé du tiers monde, La Découverte, 2009.
113. Lire « La théologie de la libération de Mohammed Abdou », par Mohamed Tahar Bensaada, Oumma.com, 3 août 2010.
114. voir note 111.
115. De Mohammed Arkoun, on peut lire La pensée arabe (PUF, 8e édition, 2010) et ABC de l’Islam (Grancher 2007). À noter aussi que plusieurs vidéos de ses conférences sont disponibles sur Internet.
116. Pour approfondir ce sujet et connaître les oeuvres principales de ces penseurs, on peut lire l’ouvrage de Rachid Benzine, Les nouveaux penseurs de l’islam, Albin Michel, 2004.
_

jeudi 8 janvier 2015

La chronique du blédard : Chronique d’un drame annoncé

_
Le Quotidien d’Oran, jeudi 8 janvier 2015
Akram Belkaïd, Paris

C’est une chronique écrite il y a plus de deux ans, quelques jours après les attentats perpétrés par Mohamed Merah dans le sud de la France. Après réflexion, je n’ai pas voulu la publier. Peut-être pour conjurer le mauvais sort, pour éviter d’avoir à jouer le rôle d’oiseau de mauvais augure. Aujourd’hui, ce mercredi 7 janvier, alors que, comme des milliers de personnes, je suis encore sous le choc de l’attaque terroriste contre l’équipe de l’hebdomadaire Charlie Hebdo, je la cherche dans mon ordinateur mais je ne la trouve pas. Peut-être l’ai-je effacée. Pour ne pas avoir à la ressortir. Pour ne pas avoir à vivre ces moments difficiles que nous sommes nombreux à avoir pressenti. Mais il ne sert à rien de chercher à éviter l’inévitable. Il ne sert à rien de s’opposer à des mécaniques infernales enclenchées par des inconscients et des apprentis-sorciers.

Dans cette chronique, j’évoquais cette peur récurrente que je ressens depuis des années, parfois au détour d’une réflexion, d’une lecture, d’une rencontre, d’une interview ou d’une simple prémonition. Cette peur était, elle est encore, celle d’un attentat d’envergure qui viserait Paris ou un autre endroit de la France. Un attentat qui serait perpétré par un groupe islamiste armé et qui stupéfierait l’opinion publique avant qu’elle ne bascule dans la colère, l’amalgame et la haine durable. Plusieurs de mes confrères partageaient – partagent encore - cette appréhension. Depuis les attentats du 11 septembre 2001, depuis ceux de Madrid en 2003 et ceux de Londres en 2005, nous savions que cela était possible. Que cela devait tôt ou tard arriver. Nous y sommes. Une grande vague de merde déferle sur la France et il va falloir nager à contre-courant…

A chaque incident, à chaque fait divers, nombre de maghrébins vivant en France (ou en Europe) ont le même réflexe, la même pensée initiale, égoïste. Pourvu que l’auteur ne soit pas un musulman. Pourvu que celui qui a tué n’ait pas prononcé le nom du Créateur. Pourvu qu’il ne jette pas la honte et l’anathème sur des communautés tétanisées à l’idée de faire et refaire la une des médias. Pourvu qu’il s’agisse d’un extrémiste d’un autre camp. Je me souviens ainsi de ce que m’avait avoué un confrère indonésien vivant aux Etats-Unis. En 1995, après l’attentat d’Oklahoma City, en apprenant que l’auteur était un extrémiste blanc, il avait soupiré de soulagement, oubliant que des dizaines de personnes avaient péri dans cette attaque à la voiture piégée.

Ce qui vient de se passer à Paris est effroyable. Pour les Algériens, cela va rappeler les 110 journalistes assassinés par les groupes armés durant la terrible décennie des années 1990. Cela va réveiller de mauvais souvenirs, de vieilles angoisses que l’on croyait oubliées. C’est une entrée dans l’inconnu d’autant plus angoissante que personne ne sait, à l’heure où est écrite cette chronique, qui est l’auteur de cette attaque (l’un des assaillants aurait lancé avoir « vengé le Prophète »). Du coup, les vœux de bonne année, les bonnes résolutions, tout cela devient tellement dérisoire. Dans les prochains jours, nous allons vivre au rythme des nouvelles, des talk-shows, des péroraisons permanentes des spécialistes en tous genre et, peut-être, au rythme d’autres mauvaises nouvelles. Est-ce un acte isolé ? Est-ce le début d’une campagne de terreur ? On le saura bien assez tôt…

Il ne faut pas se voiler la face. Malgré le discours unitaire et raisonnable du président François Hollande, il va y avoir des représailles. L’islamophobie si vive ces derniers temps, va en être exacerbée. Des milliers de personnes vont payer pour les actes d’extrémistes qui doivent savourer leur triomphe. Les lignes de fractures étaient déjà béantes, elles vont s’aggraver. Les islamophobes, les tenants de la théorie du « grand remplacement », les racistes de tous poils vont pouvoir triompher et répandre leurs idées nauséabondes. Les attentats du 11 septembre 2001 ont libéré la parole raciste et xénophobe. Il est à craindre que ce qui vient de se passer à Paris en fasse de même.

Les musulmans vont de nouveau être sommés de condamner cette atrocité. Qui saura reconnaître (admettre ?) qu’eux-aussi sont indignés et écœurés ? Dans un tel contexte, faire entendre une voix nuancée, qui condamnerait sans aucune équivoque cette tuerie mais qui refuserait les amalgames, sera difficile. Il le faudra pourtant. Il faudra dire et répéter que cet attentat est odieux, qu’il n’a ni excuse ni justification. Et, dans le même temps, il faudra dire et répéter que revendiquer cette condamnation ne signifie pas que l’on se joint aux apprentis-sorciers qui sèment la haine entre communautés depuis des années.

Il est des journées que l’on n’oublie pas. Celle du mercredi 7 janvier a commencé tôt dans le froid glacial et dans la brume poisseuse qui enveloppait la capitale française. Elle a commencé avec une émission de radio où le service public a tendu un micro plutôt complaisant, ou tout du moins mal préparé, à un écrivain islamophobe patenté. En somme, un début de journée plutôt banal. Et puis s’est affichée sur mon écran la première dépêche annonçant la tuerie. C’est ainsi que j’ai compris qu’il me faudrait ressortir cette chronique longtemps mise de côté…
------
P.S. L’auteur de cette chronique adresse ses condoléances les plus sincères aux familles des victimes de l’attentat contre l’hebdomadaire Charlie Hebdo. Il a aussi une pensée pour tous les proches des journalistes et intellectuels algériens que cette tuerie va brutalement renvoyer dans un passé de larmes et de douleurs.
_

mercredi 7 janvier 2015

Un chemin étroit pour les musulmans de France

_
Rester digne, solidaire, amoureux de la justice, de la liberté d'expression et du droit pour chacun de choisir sa voie.
Ne pas subir la culpabilité collective que l'on peut vouloir nous faire endosser et ne pas trouver la moindre excuse ou justification aux salopards qui ont commis ces meurtres.
La voie est étroite mais il n'y en a pas d'autre.
Tristesse, abattement mais conviction que la vérité et la justice finissent toujours par triompher.
Courage à toutes et à tous. Il ne faut pas désespérer. Gardons la tête haute et le buste droit.
_

vendredi 26 décembre 2014

La chronique du blédard : Pour Kamel Daoud

_
Le Quotidien d’Oran, jeudi 25 décembre 2014
Akram Belkaïd, Paris

On dira que l’Algérie va bien (ou mieux), le jour où un écrivain algérien, vivant au pays ou ailleurs, pourra écrire ce qu’il veut sans craindre pour sa vie et sans que personne ne réclame sa mort en raison de ses prises de position. A l’heure actuelle, il n’est pas question d’entrer dans le débat de savoir si l’on est d’accord ou pas avec Kamel Daoud. Cela peut se faire, plus tard, chacun produisant ses écrits et confrontant ses arguments. Islam, Algérie, Palestine, identité : il faut laisser cela pour plus tard. L’urgence, ce qui importe, c’est d’abord et avant tout de refuser avec force que Kamel Daoud soit désigné d’un doigt criminel par quiconque et cela dans la plus totale des impunités. Un Etat droit, un Etat moderne, un Etat juste, est celui qui protège pas celui qui applique la loi de manière discrétionnaire.

On dira que l’Algérie va bien (ou mieux), le jour où le journaliste, le cinéaste, l’artiste ou l’intellectuel pourront écrire, créer ou tout simplement s’exprimer à leur manière sans courir le risque du procès d’intention. Le jour où ils pourront produire librement selon leur inspiration, leur envie, leur crédo. Et cela sans qu’ils aient à subir le soupçon ou à entendre l’insupportable ricanement vindicatif (et envieux ?) qui ne voit dans cette production qu’une damnation ou l’échange d’une âme et d’une conscience contre on ne sait quelle reconnaissance ou vile récompense.

On dira que l’Algérie va bien (ou mieux) quand la parole du libre-penseur sera possible sans danger aucun. Comme celle de l’athée, de l’agnostique, du sceptique ou du simple croyant qui ne peut s’empêcher d’éprouver, et d’exprimer, des doutes. Ce jour-là, l’Algérie et les Algériens seront forts. Cela voudra qu’ils auront pris conscience d’eux-mêmes et qu’ils seront capables de tout regarder en face. De tout affronter, sans peur ni haine : leur passé, leurs démons identitaires, leurs tabous. Ce jour-là, cela voudra dire aussi que les croyants auront réalisé que le propos de celui qui ne croit pas, qui doute ou qui entend réformer au nom d’un vrai ijtihad (pas celui de la pensée répétitive et non renouvelée) n’est un danger pour personne et certainement pas pour l’islam. Car celui qui crie et tempête au moindre propos qui ne lui sied pas, celui qui en appelle lâchement à la punition et au sang, ne fait rien d’autre, en réalité, que d’offenser sa propre religion et son Dieu. C’est lui, et lui seul, qui n’a d’unique moyen que l’agitation outrancière pour se prouver à lui-même et aux autres qu’il croit et qu’il est dans la voie de rectitude.

On dira que l’Algérie va bien (ou mieux) quand la spiritualité, le partage, la tolérance et la générosité auront remplacé la bigoterie et la religiosité ostentatoire, matérialiste et inquisitrice. Quand on se penchera sur le fond du message plutôt que sur la manière de croiser les bras au moment de la prière. Quand on affrontera les défis éthiques de ce siècle (que disent nos imprécateurs sur le transhumain ? Rien ou pas grand-chose…) au lieu de discourir pendant des heures sur le caractère licite ou non d’un bonbon importé d’Espagne ou de Chine. Quand les docteurs de la foi s’adresseront aux croyants en évitant de discourir en boucle sur le néfaste et l’interdit au lieu d’élargir sans cesse le seuil des possibles.

On dira que l’Algérie va bien (ou mieux) quand son système éducatif produira enfin (de nouveau ?) de la raison, du rationalisme, des esprits cartésiens et du respect pour les idées d’autrui. La controverse, le débat, la dispute, le ton qui monte, les fâcheries, les ruptures, les réconciliations qui suivent (ou pas) et même les pamphlets, tout cela est sain et nécessaire. Mais ni l’unanimisme hypocrite ni l’imprécation menaçante ne sont acceptables sachant que personne n’a le droit, pas même un imam autoproclamé, de s’immiscer entre l’individu et son Créateur. Acceptons que l’autre, le voisin, le frère, le rival, soit d’un autre avis. Idée contre idée, argument contre argument, joute contre joute, telle est la règle du jeu au sein d’un peuple civilisé.

On dira que l’Algérie va bien (ou mieux) quand le pouvoir algérien cessera d’instrumentaliser la religion pour mettre au pas ceux qui n’ont pas l’heur de lui plaire ou qui refusent de courber l’échine devant lui. Il faut le dire et le répéter : un individu qui en appelle publiquement à la mort d’un écrivain doit être poursuivi par l’Etat et cela même si le principal concerné ne porte pas plainte. C’est à la puissance publique de faire respecter la loi et il n’y a pas de nuance à avancer ou de raisonnement spécieux ou tortueux à tenir en pareil cas. Si l’Etat algérien ne poursuit pas celui qui a appelé à la mort de Kamel Daoud, c’est qu’il se satisfait de cette situation. Pourquoi ? Pour le faire taire ? Pour lui envoyer un message ? Pour l’inciter à quitter le pays ? Pour lui dire « tu peux écrire ce que tu veux en Algérie mais attention à ce que tu dis en France » ? Pour faire oublier la chute des cours du pétrole et occulter le fait que l’heure d’un douloureux bilan est proche ?

On dira que l’Algérie va bien (ou mieux) quand ce ne seront plus les intellectuels qui auront peur mais ceux qui ont volé ou triché et que rien ne semble atteindre. Quand les religieux qui monopolisent la parole en public s’indigneront de l’impunité des détenteurs de biens mal-acquis à Neuilly, Dubaï ou Genève plutôt que de vouer à la vindicte populaire un écrivain esseulé dont la seule richesse provient de son travail et de l’huile de coude qu’il aura dépensé.

On dira que l’Algérie va bien (ou mieux) quand un citoyen au cœur d’une controverse ne sera plus attaqué en raison de la présence  de certains signataires opportunistes dans une pétition en sa faveur. Si quelques fripouilles notoires qui pullulent dans le marigot germanopratin en ont signé une qui défendait Kamel Daoud, ce n’est pas parce que son sort leur importe mais parce que c’est tout simplement l’occasion pour elles de briller en utilisant sa déveine comme marchepied. En réalité, elles n’ont que faire de ses déboires et l’on peut même penser que certains professionnels de l’indignation aimeraient bien que sa situation se complique encore plus pour pouvoir continuer de s’agiter sous les spots de cette actualité-spectacle ô combien parisienne.

On dira que l’Algérie va bien (ou mieux) quand il n’y aura plus besoin d’écrire ce genre de texte. En attendant, le présent chroniqueur renouvelle tout son soutien à Kamel Daoud dans cette lamentable affaire.
_

mardi 23 décembre 2014

Oeuf en mimosa (ou oeuf en fils de Popeye...)

_
_

La chronique économique : Quelques prévisions pour 2015

_
Le Quotidien d'Oran, mercredi 17 décembre 2014
Akram Belkaïd, Paris

En matière d’économie, la fin de l’année est le prétexte aux bilans mais aussi aux prévisions pour les douze mois qui suivent. L’exercice est ainsi un passage obligé pour tous les grands producteurs de recherche (instituts de conjoncture, banques d’affaires, sociétés de courtages,…). Voici donc celles établies par le cabinet Oxford Economics (OE) sous la plume de son économiste senior Adam Slater, lequel rappelle que neuf des prévisions établies par OE en décembre 2013 pour 2014 se sont avérées exactes.

1- La consommation américaine va augmenter. Une bonne nouvelle pour l’économie des Etats-Unis dont le Produit intérieur brut (PIB) dépend pratiquement aux deux tiers des dépenses de consommation dont celles des ménages. Avec un marché du travail dynamique (200.000 emplois créés chaque mois en moyenne), le clignotant est au vert aux USA selon Oxford Economics qui n’exclut pas une croissance du 4% du PIB étasunien.
2- Léger mieux pour la zone euro mais… A côté du dynamisme américain, l’activité économique européenne va sembler bien terne avec à peine 1,3% de progression du PIB (1% en 2014). De plus, avertit OE, il y a aussi des risques que la question de l’éclatement de la zone euro refasse son apparition avec les tensions politiques en Grèce. De quoi affoler de nouveau les marchés.
3- Les Banques centrales en mode conciliant. Même si le robinet va se tarir peu à peu du côté des Etats-Unis, les institutions monétaires dont la Banque centrale européenne (BCE) vont continuer d’injecter des liquidités pour soutenir des croissances plus ou moins faiblardes. Du coup, les taux d’intérêts ne devraient pas augmenter de manière importante.
4- Un baril à 70 dollars. Voilà une prévision qui peut paraître optimiste alors que le Brent fait route actuellement vers les 60 dollars et que des économistes parient désormais sur un plancher de 40 dollars. Mais pour Oxford Economics, ces 70 dollars sont une moyenne sur l’année, ce qui laisse à penser que le cabinet s’attend à une stabilisation des prix à plus ou moins court terme.
5- Le coup de mou persistera pour les BRIC. 5% de croissance pour les quatre grands pays émergents, à peine un peu plus de 4% en 2015 : les BRIC ne tiennent pas la forme d’autant que la Russie risque fort, selon EO, de devenir le « nouvel Iran » en raison des sanctions internationales liées à la situation en Ukraine. Certes, le Brésil et l’Inde devraient connaître une timide reprise mais pas de quoi compenser la stabilisation de la croissance chinoise autour de 7%. Oxford Economics n’exclut pas non plus une aggravation de la crise économique et financière en Russie et n’écarte pas l’idée selon laquelle la Chine pourrait dévaluer sa monnaie afin de relancer ses exportations.
6- La dette des ménages asiatiques en question. En matière de suivi d’actualité économique, on appelle ça un thème. Cela fait des années que l’endettement des ménages asiatiques alimente les inquiétudes cela d’autant que la consommation est désormais vue comme un moteur aussi important que les exportations. L’importance de cette dette est désormais considérée comme un ralentisseur de la consommation.
7- Un défaut de l’Ukraine. En 2015, estime EO, l’Ukraine devrait s’avérer incapable de rembourser sa dette extérieure. Dans un contexte de crise politique et financière, avec des réserves de change inférieures à 10 milliards de dollars, Kiev va avoir besoin de négocier avec ses créanciers parmi lesquels… la Russie. Un dossier qui va peser lourd… De même, à l’autre bout du globe, EO avertit de l’existence d’un risque d’une nouvelle crise de la dette en Amérique latine, deux pays étant particulièrement concernés : l’Argentine et le Venezuela.
8- Le dollar va continuer à s’apprécier. Le billet vert, bénéficiant des bonnes prévisions concernant la conjoncture américaine, va continuer à prendre de la hauteur par rapport aux autres devises. De quoi donner un peu de marge aux pays exportateurs de pétrole comme l’Algérie. Reste à savoir combien de temps cette appréciation va durer car Washington ne restera pas sans réagir face à cette perte de compétitivité.
_

dimanche 21 décembre 2014

Ah, Salafi... (suite)

_
Nouvelle version (V2) d'un petit texte publié en février 2013

Ah, salafi...
On ne parle que de toi
De tes remuants amis, aussi
Tu sais, les djihadis
Mais, dis-moi...
Te demandes-tu, parfois,
pourquoi es-tu toujours
là où l'Empire a besoin de toi ?
Mais...
Dis-moi petit salafi
t'interroges-tu parfois sur les fils qui t'agitent
qui te font croasser et qui te disent : "Agis ! Dis des conneries !" ?
Ah, salafi...
réalises-tu parfois que, de la voie de rectitude,
tu es le vrai ennemi ?
Ah oui, c'est ainsi, petit salafi...
Quand tu l'ouvres, du donnes tu crédit
Du crédit à celles et ceux qui nous désignent tous
Oui, tous, en disant, ce sont les ennemis
De la paix, de la raison, de l'intelligence
De la vie...
Ah, salafi...
_

samedi 20 décembre 2014

La chronique du blédard : Le Quotidien d'Oran a vingt ans : prendre le sillage du XXIème siècle

_
Le Quotidien d’Oran, dimanche 14 décembre 2014
Akram Belkaïd, Paris

On dit souvent qu’un journal est la rencontre entre ses rédacteurs et leurs lecteurs. Mais c’est aussi, du moins en ce qui me concerne, celle qui lie le journaliste et le journal lui-même. Ma collaboration avec Le Quotidien d’Oran a débuté, si je ne me trompe pas, en 2002 (bien avant que je ne commence à publier ma « chronique du blédard » et celle consacrée à l’économie). Depuis, j’ai changé à plusieurs reprises de positions professionnelles mais le lien avec Le Quotidien ne s’est jamais distendu, bien au contraire. A mes interlocuteurs et autres lecteurs, j’explique souvent que j’y ai bénéficié d’un immense espace de liberté et que jamais je n’ai eu à déplorer la moindre censure ni le moindre interventionnisme. J’ai pu y trouver de quoi donner libre-cours à mes idées d’écriture y compris les plus fantaisistes ou les plus provocatrices (à ce sujet, près de dix ans plus tard, des lecteurs se souviennent encore de mes chroniques à propos du consulat d’Algérie en France et, l’actualité étant ce qu’elle est – en clair, rien n’a changé ou presque – je me dis qu’il serait peut-être temps de remettre le couvert…). Merci donc au Quotidien d’Oran, à sa direction, à ses équipes.
Comme nombre de zmigris - je suis tenté d’utiliser le terme d’« éloignés » - je lis Le Quotidien sur internet en commençant, c’est un rituel, par l’éditorial de M. Saadoune ou de K. Selim. A ce sujet, je ne cesserai jamais de répéter que peu de journaux, y compris en France ou ailleurs dans l’espace francophone, peuvent s’enorgueillir d’avoir des écrits quotidiens d’une telle qualité et d’une telle pertinence au point que le lecteur que je suis (c’est bien connu, les journalistes sont payés pour lire ce que les autres ont écrit…) se rend souvent compte que Le Quotidien d’Oran inspire beaucoup de publications sans pour autant être toujours cité comme source principale…
Bien sûr, je n’oublie pas non plus les chroniques de Kamel Daoud qui ne me laissent jamais indifférent, les papiers incisifs d’Abed Charef (que j’imagine tapant comme un sourd sur son clavier comme au temps de La Nation…) ainsi que les multiples contributions, parfois inattendues et originales, de l’Actualité vue autrement. C’est une offre riche, toujours pleine d’enseignements et ouverte sur la marche de l’Algérie et du monde. Dans Le Quotidien d’Oran, on trouve de l’info, y compris régionale ce qui est fondamental en ces temps où le terme « glocalisation », contraction entre globalisation et local est omniprésent dans les études de prospective.
En somme, je parle donc d’un journal qui répond à de nombreuses attentes de ses lecteurs mais il est peut-être temps pour lui d’aller plus loin. Le temps de se renouveler afin d’entrer de plain-pied dans ce qu’est déjà une nouvelle ère. C’est presque une certitude, pour la presse écrite, le XXIème siècle sera celui du support électronique : téléphone mobile, tablette, liseuse, feuille électronique (des projets de papier « intelligent » sont en cours), etc… Le lecteur de demain (et déjà d’aujourd’hui) veut de l’interactif, du 2.0, de la couleur, de la vidéo (beaucoup de vidéo !) et du data, comprendre de l’infographie dynamique. Certes, l’Algérien entretient encore un rapport quasi-charnel avec le papier. Mais qu’en sera-t-il dans vingt ans, quand les gamins aujourd’hui accrochés à leurs ipads seront en âge de « consommer » de l’information ?
Actuellement de nombreuses activités économiques connaissent d’importants bouleversements et les métiers de la presse n’y échappent pas. A ce jour, personne n’a encore trouvé le graal du modèle le plus rentable, celui qui pourrait concilier la nécessité de produire de l’information de qualité sans dépendre d’un actionnaire charitable appelé à boucler les fins de mois, situation dans laquelle se trouvent de nombreux quotidiens à travers le monde. Cela oblige donc à des expérimentations qui ne sont pas toujours heureuses. La presse écrite se cherche et, avec elle, ce sont les journalistes qui sont déboussolés. Mais dans cette affaire, le mouvement est toujours préférable à l’immobilité. Des solutions vont émerger car c’est le propre de l’activité humaine que de toujours résoudre les problèmes qui se posent à elle.
En clair, il faut souhaiter au Quotidien d’Oran d’entamer sa mue vers de nouveaux supports. Bien sûr, le papier ne va pas disparaître mais la présence sur le net, via un site web relooké et des applications pour les appareils mobiles est d’ores et déjà nécessaire. Peut-être faudra-t-il apprendre à écrire autrement. Peut-être que le temps du « deux feuillets de 1500 signes » est terminé et qu’il faut envisager des formations au multimédia. Qui sait, le journaliste de demain sera une sorte de compositeur maîtrisant les outils numériques comme il a appris à maîtriser le traitement de texte après avoir abandonné sa machine à écrire. C’est une mue qui me semble incontournable. Cela va changer nos journaux y compris Le Quotidien d’Oran. Cela, pour le plus grand plaisir de ses lecteurs et de ses journalistes et autres contributeurs. En attendant, je souhaite un sincère et amical « joyeux anniversaire » à ce journal. Bravo encore et très bonne continuation.

_

La chronique du blédard : De la Tunisie, de la révolution et (un peu) de l’Algérie

_
Le Quotidien d’Oran, jeudi 18 décembre 2014
Akram Belkaïd, Paris

Quatre ans après le geste désespéré et désormais emblématique de Mohamed Tarek Bouazizi – c’était le 17 décembre 2010 à Sidi Bouzid en Tunisie – faut-il décréter l’échec définitif du Printemps arabe ? Face à ce qui se passe en Libye, en Egypte, bien sûr aussi et surtout en Syrie et sans oublier Bahreïn et le Yémen, faut-il se couvrir la tête de cendres ou bien alors baisser les yeux d’un air contrit devant les multiples tenants des multiples théories du complot impérialisto-mossado-qataro-machin-chose ? Répondons d’abord à ces questions par de simples interrogations auxquelles un minimum de connaissances historiques apportera les réponses nécessaires. Depuis quelques siècles, quelle est la révolution dont on peut prétendre qu’elle a atteint son but au bout de quelques années ? Quelle est la révolution qui n’a pas été suivie d’une contre-révolution ou par une restauration plus ou moins longue voire plus ou moins réactionnaire ? Bien sûr, l’histoire n’est pas qu’une question de cycles ou de séquences mécaniques. D’autres éléments interviennent, souvent exogènes d’ailleurs (quel cours aurait connu la révolution française si des puissances étrangères ne s’étaient pas mêlées de la partie ?). Sans relâche, des historiens s’interrogent sur ce qui fait qu’un peuple est non seulement capable de se soulever pour abattre l’ancien régime mais aussi de transformer l’essai, c'est-à-dire de réussir à donner vie à de nouvelles institutions en rupture avec le passé.

Contre Ben Ali, c’est la convergence d’un ras-le-bol général qui a joué. Préparé par une agitation syndicale dont il a été trop peu question – on pense notamment aux grèves du bassin minier de Gafsa en 2008 – un consensus a existé entre les différentes classes sociales pour en finir avec un régime miné par la corruption et la déprédation. Mais ce genre de convergence ne dure jamais car s’il est difficile de faire chuter le tyran, il est encore plus dur de bâtir après lui. Dans un processus laborieux, parfois douloureux, mais qui n’en demeure pas moins exemplaire, la Tunisie a réussi, malgré ses divisions, à mener une transition vers une nouvelle république. Bien sûr, rien n’est encore gagné à la veille d’un deuxième tour d’une élection présidentielle particulièrement disputée. La Révolution tunisienne a-t-elle échoué parce que la scène politique est occupée, entre autre, par des islamistes, leurs alliés populistes (ou néo-yousséfistes) ou encore par des membres de l’ancien système ? Mais que croit-on ? Que des démocrates naissent par génération spontanée ? Que des modernistes fracassent en un clin d’œil la gangue religio-conservatrice dans laquelle ils étaient enfermés depuis des décennies si ce n’est des siècles ? Le temps est certes une donnée relative mais elle est surtout incompressible. En clair, et pour paraphraser quelques célèbres maximes, la révolution ne se décrète pas, elle s’accomplit mais, surtout, elle se poursuit. Par l’éducation, par l’implication de la société civile, par le débat d’idée : bref, par l’engagement de tous et c’est ce qu’ont compris nombre de Tunisiennes et de Tunisiens.

On peut aussi dire que le changement radical ou la rupture ne comptent que par celles et ceux qui préparent le coup suivant. Il ne sert à rien de vouloir abattre le tyran si l’on ne sait pas ce qu’il faudra faire ensuite. Dans ses mémoires qui viennent d’être publiées, Michel Camdessus, l’ancien directeur général du Fonds monétaire international (FMI), raconte que certains pays de l’ex-bloc soviétique étaient préparés à encaisser l’immense choc engendré par la chute du mur de Berlin et par la fin de l’URSS (*). D’autres ne l’étaient pas et, à chaque fois, la différence ne s’est pas faite grâce à des institutions (elles n’existaient pas) mais grâce à des ressources humaines ayant déjà réfléchi, parfois seules dans leur coin, à ce qu’il faudrait faire le fameux jour d’après.

Disons-le franchement. Aucun pays arabe concerné par les révolutions de 2011 n’avait réfléchi à cet « après » d’où, ce n’est pas l’unique raison, les cahots d’un processus qui est loin d’être terminé. C’est un fait, les dictateurs semblaient indéboulonnables et rares sont ceux qui ont pensé l’impensable, à savoir leur chute. Dans cette affaire, la Tunisie a eu la chance, par la suite et dans l’urgence, de pouvoir mobiliser des compétences à chaque étape de la transition (et de créer les institutions destinées à piloter les premiers temps de la transition). A l’inverse, l’Egypte n’a jamais pu se dégager de ce handicap originel lequel réside dans le fait qu’une armée qui détient le pouvoir ne mène jamais de révolution contre ses propres intérêts (à ce sujet, le cas de la révolution des œillets au Portugal en 1975 mériterait d’être étudié dans tout le monde arabe).

On reviendra dans de prochaines chroniques sur les cas de l’Egypte, de la Libye et de la Syrie. En attendant, il n’est pas inintéressant de se pencher sur ce mix de non-révolution et de mauvaise évolution qu’est devenue l’Algérie. Il faut espérer qu’ici et là, au pays comme à l’étranger, des femmes et des hommes sont en train de réfléchir aux jours d’après. La prospective étant autant affaire de science que de technique, il leur faut penser large et noir. L’impréparation à la chute annoncée depuis mai dernier des cours pétroliers, l’improvisation qui domine la gestion des affaires du pays, le chaos idéologique, les manœuvres de coulisse, le retour au premier plan de la dialectique takfiriste, tout cela démontre que l’Algérie, toute en œillères et pas cadencés, est résolument en route vers un nouveau cauchemar. Cela, personne ne pourra prétendre l’avoir ignoré.
---
(*) La Scène de ce drame est le monde, treize ans à la tête du FMI. Michel Camdessus, Les Arènes, Paris, 446 pages, 22,80 euros.
_