Retours en Algérie

Retours en Algérie
dernier ouvrage paru (Carnetsnord) lien : http://retours-en-alg.blogspot.fr/

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mardi 21 octobre 2014

Un bouclage avec Christophe de Margerie

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Souvenir en hommage d'un grand patron atypique décédé aujourd'hui.

Début 2008. Je suis journaliste à La Tribune, quotidien économique et financier. A l'époque, ses locaux étaient rue Vivienne, à deux pas du palais de la Bourse. Ce dimanche-là, c'était une permanence pas comme les autres. La direction du journal avait imaginé un dispositif destiné à faire parler du journal. L'idée était simple : de grands patrons de sociétés du CAC40 en étaient les principaux rédacteurs pour l'édition du lundi. Et pour faire les choses au mieux, chacun d'entre-eux bénéficiait de l'aide d'un "coach", comprendre un journaliste de la maison. C'est ainsi que l'on m'a désigné pour être celui de Christophe de Margerie. Ce fut une journée mémorable, émaillée de nombreux fous rires, le caractère iconoclaste du dirigeant de Total étant tout sauf une légende. Après de longues considérations sur les temples japonais (mon fond d'écran représentait la cour de l'un deux, ce qui avait été le déclencheur de la conversation) et sur le développement des musées dans le Golfe, nous avons réfléchi à son "papier". Il a choisi pour thème de son article, la manière dont les fonds souverains étaient (trop mal) perçus en Europe et plus particulièrement en France. L'actualité nous rendait service puisqu'une statistique venait d'être publiée estimant que ces fonds pesaient déjà plus de 2000 milliards d'actifs. Christophe de Margerie voulait développer l'idée que ces fonds étaient une aubaine pour les économies européennes et qu'il était inadmissible qu'ils soient autant critiqués et attaqués. Pour mémoire, Total négociait alors l'ouverture d'une partie de son capital à des investisseurs du Golfe.

Voici, de mémoire, deux de nos échanges :

- Christophe de Margerie : Bon, c'est vous qui tapez, hein ? Moi, je déteste ces appareils.
- Moi : Vous n'aimez pas la nouvelle économie ?
- CdM : Si, mais je préfère le réel. Le pétrole, le gaz, l'énergie, c'est du concret.
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- Moi : Bon, le papier est terminé. On a les chiffres et les faits. Maintenant, il faut des 'quotes'
- Christophe de Margerie : Des quoi ?
- M : Des citations. Un avis d'une ou plusieurs personnes qui ont une légitimité pour s'exprimer sur le sujet.
- CdM : Bien ! On peut dire que le patron de Total pense que les fonds souverains sont une vraie chance pour les entreprises occidentales à la recherche de capital stable de long-terme.
- M : On ne peut pas faire ça !
- CdM : Et pourquoi donc ?
- M : Vous ne pouvez pas être le rédacteur du papier et en être une source citée : ça ne se fait pas.
- CdM : Ah... Et bien, on n'a qu'à utiliser vos formules habituelles.
- M : C'est à dire ?
- CdM : Un truc du genre "de source proche du dossier"...
- M : Ok. On va dire "un spécialiste du dossier".
Pour la petite histoire, cette formule n'a pas échappé à Pascal Aubert, le directeur adjoint de la rédaction qui, après avoir relu le papier, est venu s'assurer si le spécialiste en question n'était pas Christophe de Margerie lui-même. Et ce dernier de me pousser du coude, les yeux rieurs : "on s'est fait attraper, hein ?".
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lundi 20 octobre 2014

La chronique du blédard : Momijigari ou l'automne célébré

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Le Quotidien d'Oran, jeudi 1er novembre 2007
Akram Belkaïd, Paris
 
 
Arriver tôt, une heure à peine après le lever du jour, et attendre, assis sur un banc au bois humide, que les premiers rayons de soleil ne caressent les feuillages encore immobiles. Rendre grâce à Dieu parce qu'aucun nuage ne menace et que la journée promet d'être belle. Croiser les bras, joindre les pieds et expirer lentement : l'endroit sent encore la nuit mais un merle chante déjà. D'autres lui répondent ; la forêt s'éveille. 
Commencer par fermer les yeux, mains à plat sur les cuisses, en calmant sa respiration. Puis, de la poche de son veston, les paupières toujours baissées, sortir un raisin de corinthe. Pas deux, trois ou une poignée mais un seul. Ne pas l'avaler tout de suite, le laisser fondre sous la langue en essayant d'en saisir toutes les saveurs. Du sucre, bien sûr, une pointe d'amertume, un peu d'acidité. Marier ces goûts avec ce que capte le nez, cette odeur âpre de terre mouillée qui donne envie d'éternuer et ces effluves d'herbe inondée de rosée. 
Ouvrir les yeux et commencer par fixer un peuplier aux feuilles jaunes. Le vent qui lève les fait trembloter, pareilles à des dizaines de petits mouchoirs métalliques qui seraient agités par des mains invisibles. Se sentir transporté par ces frétillements et comprendre, pourquoi, jadis, en des terres européennes, des hommes et des femmes voyaient dans la danse des branches et des murmures qui s'en échappaient, la manifestation du divin. C'est bien cela: entre les hommes et le Maître des univers et ses anges, il y a l'arbre et ses parures. 
Porter son regard ailleurs, vers ce mur de vieilles pierres. Attendre un souffle plus puissant et ne rien perdre du ballet de ces feuilles grenats qui, telles des confettis, voltigent, tombent en vrille, planent en donnant l'impression de rester suspendues, certaines s'avisant même de reprendre de la hauteur avant d'atterrir, doucement, comme à regret, sur un tapis aux éclats orangés. Le vent se calme mais quelques feuilles volètent toujours, émouvantes retardataires que l'on se prend à encourager dans leur vain combat contre la pesanteur. On pense alors à ces poètes et chansonniers que les jours d'octobre ont fait pleurer et on saisit, peut-être sans le partager, le sens de leur mélancolie. 
Viennent alors à la surface des souvenirs, des bribes de complaintes et de poésie, apprises au siècle dernier et réentendues depuis peu, à chaque rentrée, récitées d'un ton monocorde, mains derrière le dos, buste haut avec force zozotements et chuintements. Une vieille chanson chantée par Jacques Douai : « colchiques dans les près, fleurissent, fleurissent (...) La feuille d'automne emportée par le vent / en ronde monotone, tombe en tourbillonnant / Et ce chant dans mon coeur, murmure, murmure / Et ce chant dans mon coeur appelle le bonheur. » C'est bien cela, il y a toujours une allégresse à accueillir l'automne. Une joie malgré les jours ternes qui s'annoncent. Le plafond bas, le gris dominant et la nuit qui tombe à quatre heures de l'après-midi ! 
Il y a aussi ces vers dont la mémoire n'a pas retenu le nom de l'auteur : « il pleut des feuilles jaunes / il pleut des feuilles rouges / l'été va s'endormir / et l'hiver va revenir sur la pointe / de ses souliers gelés ». Et, pour terminer en beauté, ces mots de Lucie Delarue-Mardrus à propos de l'automne, où l'on voit « tout le temps / quelque chose qui vous étonne / c'est une branche tout à coup / qui s'effeuille dans votre cou / c'est un petit arbre tout rouge / un, d'une autre couleur encore / et puis partout, ces feuilles d'or / qui tombent sans que rien ne bouge ». 
Le temps a filé et le soleil est bientôt à son zénith. C'est l'heure, l'instant magique. Un photographe rangerait son appareil en raison de l'intensité de la lumière mais sans elle, sans cette blancheur inattendue en pareille saison, il serait impossible d'admirer comme il se doit cet érable aux nuances vermeils et fauves, raison principale de cette escapade automnale. C'est «le» moment, certainement le meilleur de la journée. Vivre cela une fois par an, vaut toutes les évasions, toutes les lectures. Ou presque. 
D'abord, regarder l'arbre de loin. Plonger ses yeux dans ses branchages. Ne rien voir d'autre que ses points carmin et garance qui tremblent et scintillent. Graver leur image dans la rétine et se dire qu'aucune photographie, aucun film, ne seraient capables de restituer pareil spectacle. Ensuite, s'approcher par cercles concentriques, jusqu'à effleurer les premières branches de sa main. Saisir de sa paume une feuille écarlate qui vient de se détacher et décider de la garder en la glissant dans sa sacoche. En chercher d'autres, les plus belles, les plus régulières, celles dont les couleurs sont les plus vives, les plus inattendues. 
Tout à l'heure, bien après le retour dans la ville et son béton, il s'agira, avec la satisfaction du chercheur de trésor, - ou la naïveté du collégien - de les admirer de nouveau, de les trier. Herbier pour certaines, collage sur papiers multicolores pour d'autres. Quelques déceptions aussi, feuilles brisées, écrasées ou aux teintes déjà ternies. 
Tout cela est inspiré d'une coutume japonaise qui gagnerait à être universelle même si elle fait écho à des contemplations que connaissent tous les paysans de la planète: c'est le « momijigari » ou « chasse aux feuilles de l'automne » ou encore « contempler les couleurs de l'érable ». Il s'agit d'une quête, d'un salut à la nature avant qu'elle s'endorme, d'une volonté de profiter d'un feu d'artifice flamboyant avant le sommeil hivernal. Mais c'est aussi une compétition où chacun a ses secrets et cache jalousement l'emplacement des arbres qui offrent aux yeux les plus beaux des feuillages. 
Il va bientôt faire nuit et des silhouettes dentelées se dessinent dans l'obscurité. C'est une autre magie qui s'installe, une autre atmosphère. Il est temps de s'en aller, poumons lavés et esprit apaisé. S'accorder un dernier plaisir : celui de marcher dans le noir sur un tapis crissant en se disant que, peut-être, si le temps le permet encore, il sera possible de répéter cette sortie avant l'arrivée en force de la grisaille. Oui, assurément, rien n'est plus beau que l'automne.
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samedi 18 octobre 2014

Les dessous du Qatar bashing

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Une campagne orchestrée par les Émirats arabes unis et Israël
Le dénigrement du Qatar s’est imposé comme un phénomène et une évidence en France, aux États-Unis et ailleurs. L’émirat est vu comme une menace et il est accusé de tous les maux. Si de nombreux reproches peuvent lui être faits à juste titre, il s’agit aussi de se demander pourquoi et qui se cache derrière cette campagne. Car ce sont bien des pays peu recommandables qui financent le Qatar bashing et instrumentalisent ainsi des leaders d’opinion plus ou moins avertis.
 
Vendredi 3 octobre, le vice-président américain Joe Biden prend la parole au John F. Kennedy Forum organisé à Boston par la Harvard Kennedy School. Évoquant la situation au Proche-Orient et la guerre contre l’organisation de l’État islamique (OEI), il s’en prend avec une certaine virulence à trois pays qui, selon lui, ont soutenu financièrement cette organisation malgré les mises en garde du gouvernement américain. L’Arabie saoudite, les Émirats arabes unis (EAU) et la Turquie sont pointés du doigt, ce qui va déclencher une véritable crise diplomatique entre Washington et ses trois alliés. Dès le lendemain, la Maison-Blanche prend ses distances avec ce propos tandis que Biden fait savoir qu’il n’entendait nullement insulter ces pays, allant même jusqu’à téléphoner à leurs dirigeants — du moins ceux des Émirats et de la Turquie — pour présenter ses plus plates excuses.
Il est difficile de savoir si cette sortie était intentionnelle — ce qui confirmerait l’existence de fortes tensions au sein de la coalition que les États-Unis tentent de mettre en place contre l’organisation de l’État islamique — ou s’il faut l’ajouter à la longue liste des gaffes commises par le vice-président américain depuis l’élection de Barack Obama en 2008. Mais l’un des aspects les plus intéressants de cette affaire est la réaction de certains médias américains comme CNN qui se sont empressés d’inclure le Qatar dans la liste des pays incriminés alors même que le nom de cet émirat n’a pas été cité par Joe Biden. «  Pourquoi le vice-président n’a-t-il pas cité le Qatar  ?  », s’est par ailleurs demandé le membre du Congrès et républicain Michael Mc Caul alors qu’il était interrogé par Fox News. Il faut rappeler que ce Texan membre de la Chambre des représentants fait partie des personnalités qui tirent à vue sur l’émirat, affirmant haut et fort qu’il est au centre du financement du terrorisme islamiste et des activités anti-américaines à travers le monde.

Lobbying et communication efficaces

Il faut dire que le Qatar bashing bat son plein depuis début 2013 aux États-Unis. Longtemps hors des radars, l’émirat incarne désormais la figure de l’allié jouant un double jeu. Du Washington Post à CNN en passant par des médias moins intéressés par l’actualité internationale, les dossiers spéciaux et autres enquêtes à charge sur le Qatar se multiplient. Comment expliquer cette tendance quand on sait que Doha, via ses organismes publics, n’a pas été avare de publicités payantes et autres sponsorings dans les médias américains  ? La réponse est venue début septembre du New York Times. Selon ce quotidien, plusieurs pays mènent une intense action de lobbying contre le Qatar avec, à leur tête, les Émirats arabes unis. Ces derniers ont engagé une entreprise de relations publiques, Camstoll Group, fondée en novembre 2012 par d’anciens fonctionnaires du Trésor américain. La principale figure de cette agence est Matthew Epstein, un néoconservateur qui était en charge au milieu des années 2000 du dossier des sanctions à l’encontre de l’Iran. Pour un montant de 400 000 dollars par mois, Camstoll Group a donc entrepris de «  briefer  » journalistes et parlementaires à propos du rôle que jouerait le Qatar dans le financement des groupes terroristes dont le Front Al-Nosra, réputé proche d’Al-Qaida, en Syrie.
Pour les Émirats arabes unis, il s’agit d’isoler le Qatar sur la scène internationale en lui faisant payer son soutien, en général, au mouvement des Frères musulmans, et, en particulier, à la présidence éphémère de Mohamed Morsi en Égypte. Ce dernier est d’ailleurs accusé d’avoir livré des documents confidentiels au Qatar en échange d’un pot-de-vin d’un million de dollars. Les Émirats arabes unis reprochent aussi à Doha d’accueillir un trop grand nombre d’activistes membres de la confrérie et même d’avoir soutenu en sous-main la création d’une branche des Frères musulmans à Abou Dhabi et à Dubaï.
À cela s’ajoute une féroce compétition qui ne dit pas son nom afin de se hisser à la position de premier centre économique, financier, culturel et religieux du Golfe. Si le Qatar a obtenu l’organisation de la Coupe du monde de football de 2022, Dubaï a emporté celle de l’exposition universelle de 2020. Entre le Qatar et les Émirats arabes unis, «  pays frères  » si l’on en croit les déclarations officielles, le différend n’est donc pas uniquement politique. Il relève d’une question de leadership régional.

Une stratégie payante pour ses rivaux

Le recours aux services de Camstoll Group s’est avéré des plus payants dans la stratégie décidée par les Émirats arabes unis. Se basant sur les informations publiées par le New York Times, le magazine en ligne The Intercept — un titre de First Look Media, la plateforme journalistique créée et financée par le fondateur d’EBay Pierre Omidyar — a publié à ce sujet une enquête très fouillée sur l’impact du lobbying de Camstoll Group à destination des grands médias américains. Rappelant que les Émirats arabes unis ont été, en 2013, en tête de liste des dépenses de lobbying consenties par un pays étranger aux États-Unis (14 millions de dollars), The Intercept a mis en exergue la façon dont Camstoll a réussi à faire passer ses principaux messages. À savoir que le Qatar finance, directement ou indirectement, les groupes terroristes en Irak et en Syrie mais aussi en Libye.
Interrogé par Orient XXI, un consultant en affaires publiques basé à K-Street, la célèbre rue des lobbyistes à Washington, a accepté de livrer son analyse sur ce dossier à condition de ne pas être cité car ayant des clients dans le Golfe. «  Cette campagne est une réussite presque totale, un vrai cas d’école. Les médias, les journalistes qui comptent mais aussi des producteurs, des gens agents éditoriaux et aussi des hommes politiques ainsi que des think tanks conservateurs ont systématiquement été approchés. Matthew Epstein a un très bon carnet d’adresse. C’est un homme introduit qui dispose de relais dans l’administration — y compris dans l’entourage du président Obama. Mais la réussite de cette campagne n’aurait pas été possible si le Qatar n’avait pas déjà une aussi mauvaise image et, surtout, s’il n’avait rien à se reprocher  ».
De son côté, The Intercept note que la stratégie de Camstoll a été de s’appuyer sur les groupes néoconservateurs et les publications pro-israéliennes. Et de rappeler au passage le passé de Epstein qui, avant de travailler au département du Trésor, activait lui aussi dans les cercles néoconservateurs en compagnie de Steve Emerson, une personnalité connue aux États-Unis pour ses diatribes antimusulmanes et anti-arabes, notamment à l’encontre de l’Arabie saoudite.1 À chaque attentat, Emerson a longtemps pointé un index accusateur contre le royaume wahhabite. Aujourd’hui, ses interventions sont toujours aussi abruptes mais il a désormais une autre cible à désigner, en l’occurrence le Qatar.

La volte-face de Tel-Aviv

L’autre pays instigateur de la campagne médiatique contre le Qatar est Israël, dont les dirigeants, contrairement à ceux des Émirats arabes unis, ont clairement pris position sur ce sujet. Ron Prosor, ambassadeur israélien à l’ONU a ainsi déclaré que Doha était devenu «  un “club med” pour terroristes  » et plaidé pour un isolement international de l’émirat. Il faut rappeler qu’Israël n’a pas admis que le Qatar soutienne le Hamas durant la guerre de l’été dernier et que Khaled Mechaal, le dirigeant de ce parti, ait été accueilli à Doha depuis son départ de Syrie en 2012. Pour les officiels israéliens, l’aide financière allouée par le Qatar à la bande de Gaza aurait servi à financer des actes terroristes et à permettre aux groupes armés de renouveler leurs équipements. On est loin du début des années 2 000 quand Doha était l’une des rares capitales arabes à entretenir des relations quasi officielles avec Tel-Aviv et où les responsables israéliens louaient la modération du Qatar en ce qui concerne la question palestinienne.
Chercheur à l’université de Nayang à Singapour, James M. Dorsay est l’un des rares observateurs à avoir abordé la question du lobbying israélien contre le Qatar. Un lobbying qui s’est notamment illustré par une campagne contre l’octroi de la Coupe du monde de football. Sur son blog consacré au football et au Proche-Orient, l’universitaire cite le cas de deux organisations, Sussex Friends of Israel et Israel Forum Task Force, qui ont appelé à manifester pour le transfert de la compétition à un autre pays. «  Il y a une convergence d’intérêts stratégiques entre Israël, l’Égypte et les Émirats arabes unis  », relève ainsi le chercheur.
Mais l’offensive médiatique contre le Qatar ne se concentre pas uniquement aux États-Unis. En Europe aussi, notamment en France et au Royaume-Uni, des consultants, d’anciens journalistes reconvertis dans la communication d’influence, incitent leurs anciens confrères à écrire sur le Qatar et ses liens avec le terrorisme, se proposant même de leur fournir des dossiers complets sur le financement des groupes armés en Syrie. Ou bien encore, autre sujet récurrent, sur la pitoyable condition des travailleurs étrangers soumis à la kafala, c’est-à-dire au bon vouloir d’un sponsor qatari. L’auteur de ces lignes a ainsi été approché à plusieurs reprises par divers intermédiaires pour rendre compte notamment des travaux de Global Network for Rights and Development, une organisation non gouvernementale basée en Norvège, prompte à dénoncer — et avec raison — le statut des migrants asiatiques au Qatar mais qui semble ignorer que leur situation est tout aussi inacceptable en Arabie saoudite, aux Émirats arabes unis et dans le reste du Golfe…

Jeu de dupes

Car la question n’est pas de chercher à dédouaner le Qatar mais simplement de ne pas être dupe de la campagne de communication qui sévit contre lui. Comme le relève si bien la journaliste Elisabeth Dickinson de Foreign Policy, il est évident que l’émirat a une large responsabilité dans le financement non contrôlé voire anarchique — la journaliste parle même d’«  amateurisme  » — de groupes armés sur lesquels Doha n’a jamais exercé de véritable contrôle faute de compétences et de moyens humains et techniques. Mais sa mise au pilori actuelle ne saurait faire oublier que ses voisins ont eux aussi beaucoup à se reprocher. Qu’il s’agisse du financement du salafisme, du droit des étrangers ou même de la propagation d’un discours antichiite qui a fait le lit d’organisations comme celle de l’État islamique, aucun pays membre du Conseil de coopération du Golfe ne diffère intrinsèquement du Qatar. Comme le note un diplomate maghrébin qui connaît bien la région «  c’est partout les mêmes archaïsmes, les mêmes aberrations sociétales et politiques. Il s’agit d’une région qui peine à évoluer vers la modernité réelle et ce ne sont pas des campagnes de communication, aussi coûteuses soient-elles, qui aideront à une vraie transformation  ».
Mais pour l’heure, c’est la communication qui domine. Acculé dans les cordes, pointé du doigt par l’establishment de Washington, le Qatar a décidé de réagir. L’émir, le cheikh Tamim ben Hamad Al-Thani a accepté d’être interviewé par CNN où il a affirmé que son pays «  ne finance pas les extrémistes  ». Une prestation qui n’a pas franchement modifié la perception générale aux États-Unis ou ailleurs. De même, et après plusieurs années de tergiversations, l’émirat a finalement décidé de s’engager dans la bataille d’influence en embauchant le cabinet Portland Communications dirigé par Tim Allan, ancien proche de Tony Blair. Pour l’heure, les résultats demeurent mitigés… James M. Dorsey raconte ainsi que la presse britannique n’a pas eu de mal à faire le lien entre cette société et des blogs apparus sur le net pour défendre la Coupe du monde de football de 2022 au Qatar. «  Les dirigeants qataris ne savent pas faire face à ce genre de crise, raconte un ancien conseiller de Cheikha Moza, la mère de l’actuel émir. Ils sont peu nombreux et ont trop souvent tendance à croire que l’argent permet tout. Là, ils croulent sous les propositions de dizaines de cabinets occidentaux de relations publiques dont certains, cela a été vérifié, travaillent aussi pour les Émirats… Actuellement, le mot d’ordre est plutôt de faire profil bas en attendant que la tempête passe.  » À condition que cette dernière se calme, ce qui est loin d’être garanti, les tensions politiques entre le Qatar et ses voisins n’ayant pas faibli.
 
 
1Après l’attentat d’Oklahoma le 19 avril 1995, Emerson avait immédiatement accusé les islamistes, alors que le crime avait été perpétré par un mouvement d’extrême droite américain.
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La nouvelle du samedi : Takatak et le solliciteur

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Akram Belkaïd, Paris

Des ingénieurs réunis autour d’une table à l’aérogare d’Alger. L’un d’eux demande des services bien particuliers…

Je ne sais pas, c’est venu comme ça. On s’ennuyait un peu. Un peu trop même. Il n’y avait plus rien à faire à l’atelier des réacteurs d’Air Algérie. Les gens de l’engineering étaient déjà rentrés chez eux. Les hangars à avion étaient vides, pas même la moindre nacelle à inspecter et encore moins de grande visite à observer. Je m’en souviens bien, c’était un mercredi après-midi. Une fin de semaine comme les autres. Alors, pour tuer le temps en attendant l’heure du transport, on a décidé de faire un tour à l’escale pour boire un pot et manger une part de pizza aux oignons. Nous étions quatre ou cinq, je ne me souviens plus vraiment. Les années ont passé, les noms et les visages s’effacent peu à peu. C’était une vie différente, une époque plus ou moins sereine désormais révolue. Mais je garde tout de même en mémoire que Walid faisait partie de notre groupe. Bref, nous étions quatre ou cinq ingénieurs à deviser debout autour de l’une de ces hautes tables poisseuses en forme de guéridon. Le football, les missions à l’étranger pour les chefs, et uniquement pour eux, les rumeurs à propos d’une police islamique qui aurait fait son apparition à Boufarik : nous parlions de cela, en fumant et mangeant, tout en observant d’un œil distrait les passagers des lignes intérieures en train de pester contre les retards et les annulations.
Et puis Kader, communément appelé Takatak par les techniciens, a fait son apparition dans le hall, l’air affairé comme à son habitude, déplaçant beaucoup d’air à chaque pas, un service-bulletin et toute une liasse de documents de maintenance à la main. Nous lui avons fait signe de nous rejoindre. Il a refusé, brandissant les papiers qui, avais-je noté au passage, n’avaient rien à faire en dehors de la zone technique. Nous avons insisté. « Arwâh ! Arwâh ! Viens ici ! Ouèche, tu nous fais la tête ? Tu ne veux plus frayer avec nous depuis qu’on t’a nommé chef d’unité ? Tetkkabar 3alina ? »
Il a protesté, jurant ses grands dieux qu’il n’avait pas de temps à perdre. Qu’une urgence sur le Juliette-Roméo lui prenait tout son temps. Bien entendu, l’urgence était « très grave » car comment pouvait-il en être autrement avec Takatak… Grand de taille, la quarantaine, le visage déjà empâté et le cheveu rare, il s’est approché de nous en lançant :
« Ça fait trois mois que la pièce qui manque dort à la douane ! Il faut que ça soit moi qui m’en occupe ! Comme si je n’avais pas autre chose à faire ! »
- Tu as bien cinq minutes pour boire un café, a alors protesté Walid en frappant le formica de sa bague en argent.
- D’accord, mais vite, a concédé Kader en commandant un goudron serré. Ensuite, il faut absolument que mes équipes attaquent.
Nous avons échangé de discrets sourires. Walid venait de marquer le premier but en faisant prononcer à Kader son verbe fétiche. C’était un jeu fréquent qui, le concerné s’étant éloigné, avait le don de nous faire rire aux éclats. Mais cette-fois, notre ami avait visiblement une autre idée en tête.
- Dis-moi, as-tu un contact à Kouba ? a-t-il demandé d’un ton à la fois sérieux et inquiet. Un peu comme lorsqu’on demande à quelqu’un s’il connaît un bon chirurgien.
- Au centre informatique ? Bien sûr ! Plusieurs même. Pourquoi ?
Walid a pris son temps, remuant le sucre de son café avec soin, le petit doigt bien écarté comme lorsqu’il s’apprêtait à tirer au but. Petite élégance à l’algéroise… Il a soupiré puis lancé :
- C’est pour mon cousin. Il veut partir à Marseille après-demain mais il n’a pas de place. Les vols sont tous complets.
Kader a eu alors un geste de triomphe un brin méprisant.
- Marseille ? C’est facile… On va lui trouver une place. Bien sûr qu’Nçiboulou ! La prochaine fois n’attends pas la dernière minute. Viens me voir plus tôt et on règle ça en direct.
- Je t’ai cherché hier mais on m’a dit que vous étiez en train d’attaquer l’entretien du Juliette-Charlie.
L’un de nous, immédiatement fusillé du regard par les autres, a éclaté de rire et un éclair d’inquiétude a traversé les yeux de Kader. Mais l’air sérieux affiché par Walid l’a vite rassuré. Faisant mine d’ignorer cet intermède, ce dernier a ajouté :
- Pour te dire la vérité, ce n’est pas pour ça que je te cherchais. La réservation, j’aurais pu l’avoir par quelqu’un d’autre mais c’est surtout qu’il y a un autre problème. Un vrai de vrai et tu es le seul ici à pouvoir m’aider à le régler. Personne parmi nous n’a les relations que tu as.
- N’exagérons rien, s’est rengorgé Kader. C’est quoi la mouchkila ?
- En fait, il y en a deux. D’abord, mon cousin cherche un peu de devises. Mille francs au moins. Ensuite, et c’est ça qui est le plus délicat, il n’a pas de sursis militaire. Il a bientôt trente ans et il a toujours réussi à s’inscrire ici et là pour ne pas faire son service. Mais là, ils ne veulent plus lui renouveler son sursis à cause de la limite d’âge.
Le visage de Kader s’est fermé et nous avons tous cru que la partie était perdue.
- Pour la devise, il n’y a aucun souci. Je connais un pilote qui cherche à changer des francs. C’est du un pour douze. Bessah, pour les papiers militaires, c’est risqué... Les flics ne rigolent pas avec ça. Ouèche, tu veux m’envoyer en prison ?
Walid a alors sorti le grand jeu, jurant que son cousin n’avait pas l’intention de fuir le pays. Qu’il voulait juste prendre un peu de bon temps avant d’être enfermé dans une caserne.
- Un bon repas, une virée rue Thubaneau et il rentre pour faire ses deux ans. Je te le jure, khô. Je sais que c’est toi seul qui peux lui rendre ce service. Je suis au courant que tu as aidé plein de gens. Tout le monde le sait à la DT (1). Si j’avais tes relations, je ne t’ennuierai pas. Tu vois, ce cousin a eu plein de malheurs dans sa vie. Il devait se marier mais sa fiancée s’est sauvée avec un Belge. Si tu l’aides, je te revaudrai ça.
Kader s’est rengorgé. Il a fait signe au garçon pour commander un autre café puis est resté silencieux quelques minutes, semblant évaluer la situation.
- C’est d’accord, a-t-il fini par lâcher. Je vais te présenter quelqu’un à la Paf (2). Je te préviens, il va prendre ton nom et si jamais ton cousin ne revient pas, c’est toi qui auras des problèmes.
Walid a levé les deux bras au ciel en signe de soulagement puis a donné l’accolade à Kader.
- Je savais que tu étais l’homme de la situation, a-t-il hurlé.
- Pas de problème. Un ami et collègue ça sert à ça, a répondu l’autre tout en essuyant le sucre en poudre renversé sur ses papiers.
A ce moment-là, j’ai eu l’impression de revenir au collège, à l’époque où, en permanence, nous jouions à des jeux sots en attendant la sortie des cours. L’un d’eux s’appelait le dragueur ou quelque chose dans ce genre. Le joueur qui tirait une certaine carte devait cligner de l’œil à chacun des autres sans se faire prendre. Walid devait exceller à ce jeu puisqu’il nous a envoyé une rafale de clignements sans que Kader ne s’en rende compte.
Nous avons retenu notre respiration. Le moment de l’estocade approchait. Nous n’allions pas tarder à vivre le clou du spectacle, celui qui fait exploser de joie et déclenche de frénétiques applaudissements. A dire vrai, personne parmi nous, ne savait où Walid voulait en venir.
- Juste une dernière chose, a donc dit Walid.
- Quoi donc encore ? s’est impatienté Kader.
- Voilà, c’est simple. En fait, mon cousin n’a jamais eu de passeport. Tu ne connaîtrais personne à la…
Walid n’a pas terminé sa phrase. Kader s’est jeté sur lui en hurlant des obscénités. Avant même que nous puissions nous interposer, les deux hommes ont roulé au sol, entraînant avec eux la table et ce qu’il y avait dessus. « Il m’attaque ! Il m’attaque ! », hurlait Walid en riant, comme s’il était insensible aux coups de poing de l’autre. Il nous a fallu du temps pour les séparer et pour calmer Kader, plus Takatak que jamais, rendu fou de rage par le fou-rire qu’il nous était impossible de calmer.
Quelques jours plus tard, j’ai croisé Walid dans les travées d’un hangar. Je n’ai pas pu m’empêcher de lui rappeler cet épisode avec Takatak qui, entre-temps, avait alimenté la chronique de la DT.
« Tu as frappé un grand coup, mon vieux. Chapeau !, l’ai-je félicité.
- J’aurais pu faire mieux, m’a-t-il répondu en faisant la moue. J’espérais vraiment qu’il se propose de m’aider pour le passeport. Ça m’aurait permis de conclure en beauté.
- Et que lui aurais-tu demandé ensuite ?
Walid a eu un sourire malicieux.
- Oh, rien d’extraordinaire. Je me serai penché vers lui en l’embrassant, en le traitant de bienfaiteur de ma famille et, juste au moment de partir, je lui aurais demandé de nous aider à trouver une nouvelle fiancée pour mon cousin…

(1) Direction technique.
(2) Police aux frontières.
 

La chronique du blédard : Un peu de lumière généreuse sur les sans-papiers

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Le Quotidien d’Oran, jeudi 16 octobre 2014
Akram Belkaïd, Paris

C’est l’un des films attendus de cette rentrée puisqu’il est l’œuvre du duo Olivier Nakache et Eric Toledano, déjà auteurs d’ « Intouchables », le plus gros ‘blockbuster’ français de tous les temps avec ses 445 millions de dollars de recettes à travers le monde entier. Et l’attente est d’autant plus forte que, cette fois encore, les deux réalisateurs ont fait appel à Omar Sy, leur acteur fétiche. Télés, journaux, radios et réseaux sociaux : « Samba », c’est le titre du film, est déjà partout et il sera impossible d’échapper à la machine promotionnelle (ce qui n’est certes pas un gage de succès quand on voit – ah, quel plaisir – que la dernière pièce de BHL s’est joliment vautrée faute de spectateurs et cela malgré un impressionnant pilonnage médiatique de plusieurs semaines).

En parlant de « Samba » on évoquera forcément le sort des sans-papiers puisque c’est la toile de fond du film. Omar Sy, l’un des acteurs préférés des Français, y campe en effet le rôle d’un clandestin sénégalais qui travaille depuis dix ans au noir comme cuistot dans un restaurant. L’objet de cette chronique n’est pas de juger de la qualité du film ou même de sa vraisemblance. Ce qui importe c’est qu’il va, l’espace d’une campagne de promotion, mettre la question des sans-papiers au centre des débats. Oui, on va enfin parler de ceux dont on ne parle presque jamais si ce n’est pour les stigmatiser et les accuser de miner la cohésion de la France, sa République ou je ne sais quel autre totem soit disant menacé par l’Autre.

Bien entendu, le risque est grand que l’on parle de cette cohorte d’invisibles en versant des larmes de crocodile. Présentateurs, péagistes du show-bizness, éditorialistes et autres animateurs revenus de tout vont probablement afficher des mines de circonstance en louant l’humanité du film. Mais, l’espace d’un instant, on aura l’impression que la France regarde enfin ses clandestins. Qu’elle les considère d’une autre manière, un peu plus chaleureuse comme elle l’a fait avec les handicapés et les enfants de la banlieue après la sortie d’ « Intouchables ». C’est, dira-t-on, la magie du cinéma. Nul besoin de grandes démonstrations ou de longs discours. L’émotion qui est transmise au spectateur est le meilleur moyen de faire prendre conscience d’une réalité occultée. Celle de dizaines de milliers de personnes forcés à la clandestinité, à une existence précaire où ils sont à la merci de tout : un contrôle de police inopiné, une dénonciation, un marchand de sommeil qui ne cesse d’augmenter ses prix, un patron peu scrupuleux...

Il y a quelques jours, j’ai fixé rendez-vous à un ami, tôt le matin, dans un café proche de Montparnasse. J’avais oublié que l’endroit, très prisé par la jeunesse (d’où lui vient l’argent, c’est une question récurrente…), ferme très tard la nuit et ne reprend le service que pour le repas de midi. Mais les portes étaient ouvertes. A l’intérieur, dans l’obscurité, deux hommes originaires du sous-continent indien terminaient de nettoyer la grande salle. En me voyant entrer, ils ont eu un geste de recul, et la peur s’est clairement affichée sur leur visage. Je leur ai adressé un bref signe de salut et je suis ressorti, un peu honteux, en tous les cas pas très fier de moi. Comment font ces gens ? Comment vivent-ils avec cette peur d’être appréhendés à tout moment ? Et qui s’en préoccupe vraiment ?

A l’heure du zemmourisme triomphant, il est bon qu’un film se penche avec une certaine humanité sur le cas des sans-papiers. Est-ce que cela sera suffisant pour modifier la donne ? Rien n’est moins sûr. Car, dans la réalité, être sans-papier sous le règne présidentiel de François Hollande équivaut à vivre en Sarkozie. Rien n’a changé puisque le nombre de régularisations et d’expulsions d’étrangers dits en situation irrégulière est équivalent à celui du quinquennat précédent. Pourtant, depuis le début des années quatre-vingt, chaque gouvernement de gauche a concédé au moins une régularisation de sans-papiers. Aujourd’hui, et dans le climat délétère que l’on connaît, cela semble chose impossible. Le gouvernement « pro-business » pour reprendre les propos du Premier ministre d’origine espagnolo-catalane Manuel Valls (pour les lecteurs de ma précédente chronique, on peut aussi dire qu’il s’agit d’un Premier ministre immigré…) n’entend pas renoncer à une politique dont le fondement est de ne pas donner prise aux critiques de l’extrême-droite et de la droite extrême.

« Les politiques d’immigration et d’intégration sont construites comme des politiques d’opinion qui ont une rentabilité, et non comme étant capables de transformer la vie des gens dans les banlieues ou sur le marché du travail » note ainsi Christophe Bertosi, le directeur du centre migrations et citoyenneté à l’Institut français des relations internationales (IFRI) (*). Pour preuve, un mot comme régularisation a pratiquement disparu du discours politique. Quand il aborde ces questions, Manuel Valls n’évoque que le thème des naturalisations – rappelons au passage que c’est à l’âge de vingt-ans qu’il est devenu citoyen français. Or, la naturalisation implique que l’on soit d’abord en situation régulière et cela depuis plusieurs années. Et la vraie question qui est posée et à laquelle Valls et se pairs refusent de répondre, concerne ces femmes et ces hommes qui vivent en France depuis parfois plus de dix ans et qui continuent de raser les murs pour échapper à la tristement célèbre Obligation de quitter le territoire français (Oqtf). Il suffirait juste d’un peu de générosité. Rien de plus. Mais il est vrai que cette qualité n’est certainement pas ce qui caractérise François Hollande et, encore moins, Manuel Valls ou même la pseudo-gauche que ces deux hommes prétendent incarner.

(*) Libération, 30 janvier 2014

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vendredi 17 octobre 2014

Penser est un sport de combat

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Loin de l'impuissance mélancolique, éditorial d'Evelyne Pieiller (extraits) :
(Manière de Voir, Octobre-Novembre 2014)
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"Il n'est pas facile aujourd'hui d'être de gauche. Ou, plus exactement, il est assez aisé d'avoir une sensibilité de gauche, mais il n'est pas facile de penser à gauche. De penser que le combat contre la domination du capital sous toutes ses formes n'est pas obsolète, en dépit de son absence du lexique médiatique et de la transformation des exploités en "défavorisés". De penser que la question de l'égalité sociale demeure primordiale, en dépit de sa dissolution en question d'égalité d'accès aux chances de réussite; (...)
"Il est d'autant plus ardu de maintenir des positions se réclamant du combat pour l'émancipation concrète que les luttes sociales et politiques qui les représentent demeurent minoritaires, et que les valeurs auxquelles elles sont associées sont fortement remises en cause : la notion de progrès est accolée au productivisme, porteur de dangers écologiques, l'universalisme est souvent soupçonné de permettre, de façon plus ou moins subtile, de refuser les particularismes - et donc les libertés spécifiques - et de vouloir imposer une dictature de la Raison occidentale; (...)
"Et c'est ainsi qu'entreprendre de penser à gauche relève désormais du sport de combat (2). Car il s'agit d'abord de lutter contre l'impuissance mélancolique et la vive impression de solitude à laquelle invite la situation actuelle; (...)
"Réaffirmer qu'il est possible de penser les enjeux à l'œuvre dans la 'mondialisation', que le savoir et l'analyse critique sont toujours des outils pour déconstruire les rationalités fallacieuses et les prétendues fatalités, c'est refuser la nostalgie qui condamne à l'inaction, c'est commencer à reconquérir en les fondant à nouveau les valeurs d'une gauche débarrassée de la peur de l'archaïsme, et menant à son tour la bataille des idées (...) Si ce combat qui affirme que la connaissance donne des outils, des armes et des rêves pour contribuer à l'émancipation collective n'est pas suffisant pour la faire advenir, rien ne lui est, en ce moment, préférable."

Retrouvez le texte complet en cliquant sur ce lien
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mardi 14 octobre 2014

Roman : Ô Maria, d’Anouar Benmalek

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Agoravox, 9 mars 2007
Akram Belkaïd, Paris
 
 
Pour débuter cette recension, je vous propose en premier lieu un petit détour par l’Histoire. Retour donc en 1492. C’est l’année où la Reconquista, entamée trois siècles plus tôt, s’achève avec la chute de Grenade. Vaincus, les musulmans qui ne choisissent pas la voie de l’exil, et qui, pour certains, sont présent en Espagne depuis vingt générations, sont autorisés à conserver leur religion comme le stipulent les accords de reddition. Pour leur malheur futur, c’est une promesse qui ne sera pas tenue.
Petit à petit, les Mudéjares - c’est ainsi qu’on les appelle alors - vont subir vexations, menaces et spoliations. En 1499, les Mudéjares de Grenade se révoltent. Défaits, on leur donne le choix entre l’exil ou la conversion forcée. En 1502, en Castille, puis en 1525 pour toute l’Espagne, la conversion collective est appliquée à tous les musulmans que l’on surnomme dès lors les « moriscos » ou Morisques. Ecartés des plus hautes charges au nom de la « propreté du sang », bannis, appauvris, traqués par l’Inquisition, relégués dans l’arrière-pays montagneux, les côte désertes ou les bas-fonds des villes, les Morisques de Grenade se révoltent encore en 1568. Trois ans plus tard, ils sont vaincus et dispersés dans toute l’Espagne.
C’est le début d’un processus où, renonçant à parier sur l’assimilation de cette minorité, la royauté espagnole et l’Inquisition vont décider l’expulsion de tous les Morisques. Elle aura lieu en septembre 1609. Au total, près de 500.000 Morisques, privés de leurs biens, seront déportés dans des conditions inhumaines. Certains sont transportés dans des galères et jetés à la mer tandis que d’autres meurent d’épuisement.
C’est cette longue persécution - dont on parle si peu en Occident aujourd’hui - qui sert de toile de fond au dernier roman de l’écrivain franco-algérien Anouar Benmalek (*). Maria, jeune morisque, est le principal personnage de cette fiction magistrale et son destin se confond avec le sort funeste des siens.
Elevée dans la foi chrétienne, Maria, à peine pubère, découvre un jour qu’elle est aussi musulmane, et que son prénom est aussi Aïcha, du nom de l’une des épouses du Prophète Mohammad. Car chez certains Morisques la foi musulmane n’a été reniée qu’en apparence comme le permet la taqiya.
Catholique, musulmane, esclave, fugitive, catin par la force des choses, femme sans cesse en colère, mais aussi mère déterminée à sauver son fils, Maria va se battre de toutes ses forces, de tout son corps, contre le destin. Réussira-t-elle ? Pour défendre les siens, pour ne pas mettre en danger la chair de sa chair, Maria en arrivera à faire le même choix qu’une certaine Geronima La Zalemona auquel est dédié le roman ; choix que je vous laisse le soin de découvrir tant cet acte saisissant ne mérite pas d’être divulgué aussi facilement.
Mais Ô Maria, n’est pas simplement un roman sur le sort tragique des Morisques. Il est une vision inattendue de la femme. Il est rare en effet qu’un homme décrive de manière aussi abrupte le désir féminin. De la femme, même aussi belle que Maria, Benmalek ne sublime rien, n’offre aucune place au rêve ou au romantisme. C’est brutal, âpre presque trivial et cela renforce la crédibilité du récit car ces temps-là étaient de cendres et de sang.
Ce roman offre aussi en filigrane un aperçu de ce que fut la culture morisque. Il y est ainsi question de ces livres licencieux écrits dans la langue castillane mais à l’aide de caractères arabes. De même, au fil des pages, le blasphème rode puis se matérialise à plusieurs reprises. C’est le cas de ce peintre qui voit en Maria, la représentation parfaite de la vierge Marie et qui prend la jeune morisque pour modèle afin de peindre l’œuvre de sa vie : celle de l’ensemencement de la mère du Christ par le Créateur.
C’est aussi ce cri charnel de Maria-Aïcha qui, torturée par un désir inassouvi, en appelle au Créateur afin qu’il la satisfasse. Passage, je le reconnais honnêtement, qui m’a décontenancé - le mot est faible - et qui m’a presque fait abandonner la lecture du roman (elle s’est d’ailleurs interrompue quelques semaines avant que je ne me force à la reprendre). « Sacrilège » ont d’ailleurs hurlé des journalistes algériens qui ont vu dans ce roman une attaque contre l’islam. Il fallait s’y attendre car, aussi longtemps que le monde sera monde, il se trouvera toujours des démunis d’esprit pour ne pas comprendre que la littérature possède tous les sauf-conduits et qu’être en littérature, c’est accéder à une dimension où nulle loi n’est de rigueur si ce n’est celle qui impose l’originalité des caractères et du récit. Mais, j’en conviens, les coups assénés par Benmalek sont rudes mais n’est-ce pas ce que l’on peut attendre d’un écrivain ?
Et dans Ô Maria, le sacré est mis à mal par les actes des personnages, par leurs propos aussi car le langage du roman est d’une crudité parfois désarçonnante sans jamais sombrer dans la vulgarité. C’est l’une des forces de ce roman qui vous prend à la gorge et vous fait chanceler.
Et il faut saluer le style de l’auteur et la manière avec laquelle il a organisé son récit, tout en progressions lentes mais jamais pesantes. La manière aussi avec laquelle il a restitué le contexte historique, sans assener une somme insipide et académique.
Une fois refermé, ce roman continue de hanter son lecteur, un peu à l’image des spectres qui y sont décrits dans une étrange et inattendue représentation de la mort, ou du moins, de l’au-delà. Le choc passé, la brûlure des pages atténuée, le malaise généré par sa violence dissipé, l’on ne peut alors s’empêcher de repenser à cette folie humaine qui a conduit à l’un des plus importants nettoyages ethniques qu’ait connu la terre d’Europe.
Et là, de manière presque immédiate, on ressent soudain une crainte - prions pour qu’il ne s’agisse pas d’une intuition - en se posant la question suivante à l’aune de l’islamophobie ambiante : « et si cela recommençait un jour ? ».
 
(*) Ô Maria, Anouar Benmalek, Fayard, 468 pages, 22 euros.
 
Post-scriptum : Roman après roman, Anouar Benmalek creuse son propre sillon, loin des écrits et écrivains algériens de circonstance. Son talent lui est propre et, à mon sens, il n’y a rien de plus exaspérant que de le voir qualifié, ici et là, de « Faulkner méditerranéen. » Comme s’il fallait lui apposer une parenté littéraire - occidentale bien entendu - pour lui conférer une légitimité d’écrivain universel. Anouar Benmalek est un écrivain talentueux, et le dire aussi simplement suffit largement.
Je me demande aussi pourquoi ce roman n’a pas eu l’impact médiatique qu’il méritait. Mais il est vrai que les coteries amicales spécialisées dans la congratulation réciproque ne prennent même plus le temps de lire...
 
Quelques liens utiles
 
- le site personnel d’Anouar Benmalek : http://anouarbenmalek.free.fr/
- la note sur Anouar Benmalek dans un site spécialisé sur la littérature algérienne (plusieurs articles de presse sur Ô Maria) : http://dzlit.free.fr/benmalek.html
- Un article du Monde Diplomatique sur l’expulsion des Morisques : http://www.monde-diplomatique.fr/1997/03/DE_ZAYAS/8003.html
- Quelques extraits d’un débat à Paris avec Anouar Benmalek : http://www.youtube.com/watch?v=AyCEndrBzbA
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Extraits
 
« Comme les deux nuits précédentes, Maria s’endormit à quelques pas du maçon, abasourdie d’avoir accepté aussi rapidement de lier sa vie à un parfait inconnu. Certes, elle ne s’était pas amourachée de lui comme par miracle, mais les semaines passées à fuir sans but l’avaient terrorisée. N’importe quoi - et donc n’importe qui... - valait mieux que cette existence harassante et cette crainte perpétuelle d’être arrêtée par les sbires de la Santa Hermandad, de subir le chevalet ou le bûcher... »
« « C’est à ce moment précis de ses réflexions un peu bêtes qu’elle le vit, ce matin-là. L’homme à la cape et au chapeau à large bord était si souriant, si joyeux de l’avoir découverte en débouchant de son buisson, qu’elle n’eut d’abord pas peur : comment craindre un être que la joie transfigure à ce point ? Mais sa salive sécha instantanément dans sa bouche quand elle aperçut l’épée, puis la dizaine d’individus hérissés d’arquebuses qui accompagnaient l’homme au sourire éclatant.
"María, crie maintenant, María. Après, il sera trop tard... Je t’en prie... Ils vont vous tuer tous..." La voix, dans la tête de l’adolescente, supplia en vain. Ce qui lui restait de maîtrise de son corps suffisait à peine à limiter le tremblement des jambes et des bras et à contrôler ses entrailles.
C’étaient eux. Finalement, ils les avaient retrouvés. »
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lundi 13 octobre 2014

Leonardo Jardim, le foot et Edgar Morin

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Leonardo Jardim, entraîneur (très critiqué) du FC Monaco, in L'Equipe, lundi 13 octobre 2014 :

"Dans ma carrière, j'ai beaucoup lu Edgar Morin (sociologue et philosophe français, né en 1921) ; il dit qu'il n'est pas possible regarder les choses de façon analytique mais qu'il faut avoir une vision globale. Avant, on expliquait nos défaites par un problème physique, et puis la victoire à Montpellier à la 93° minute, c'était grâce à la condition physique. Dans le foot, c'est comme ça : mais il faut arrêter de penser qu'on perd à cause ça ou à cause de ci, c'est plus complexe, plus global. Edgar Morin est une grande référence, il m'a aidé dans ma vision de la vie, du monde et de mon travail. Il est français et je me dis que les Français n'ont pas beaucoup de considération pour ses idées."
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dimanche 12 octobre 2014

Entretien : Les musulmans français victimes d'amalgames

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Entretien | Pourquoi devrait-on, quand on est musulman, condamner publiquement le terrorisme ? Les appels à réagir, après l'assassinat d'Hervé Gourdel, soulignent la persistance d'un malaise français. Entretien avec l'essayiste Akram Belkaïd.

Manifestation des musulmans de France devant la Grande...
Manifestation des musulmans de France devant la Grande Mosquée de Paris, le 26 septembre 2014. - © Jean-Claude Coutausse pour Télérama
Au lendemain de l'assassinat d'Hervé Gourdel, en Kabylie, par le groupuscule Jund al-khilafah (qui avait prêté allégeance à Daesh – Etat islamique), survenu quelques jours après l'intervention militaire française en Irak, de nombreux appels ont enjoint les musulmans de France de manifester leur réprobation contre la sauvagerie terroriste. Pour Akram Belkaïd, journaliste et essayiste spécialiste du Maghreb et du monde arabe, ces appels soulignent plus les contradictions de la société française qu'un hypothétique malaise des Français musulmans.
Que révèlent ces appels demandant à la communauté musulmane de réagir à l'assassinat d'Hervé Gourdel ?
Akram Belkaïd : Ils traduisent une contradiction fondamentale : d'un côté, on met en garde les musulmans contre toute forme de communautarisme ; de l'autre, on les intime, en tant que musulmans, à condamner officiellement cet acte ignoble. C'est une manière d'affirmer que les musulmans restent une exception dans le modèle républicain. N'importe quel être humain réprouve ces crimes épouvantables. On n'a pas besoin de demander aux gens de s'en désolidariser ou d'exprimer leur dégoût : ça coule de source.
Dans les heures qui ont suivi l'exécution d'Hervé Gourdel, 99 % des internautes musulmans fréquentant des sites français, anglophones ou arabophones condamnaient sans équivoque cette sauvagerie. D'où ma surprise lorsque j'ai constaté, le lendemain matin, que les grands médias et les personnalités publiques réagissaient comme si rien ne s'était passé. La réprobation générale face aux fous dangereux qui se réclament de Daesh ne date d'ailleurs pas d'hier. Mais pour certains milieux en France, les musulmans, s'ils ne sont pas coupables par nature, peuvent faire preuve de duplicité. Ils doivent fournir la preuve de leur normalité et de leur insertion dans la société française.
J'aurais compris qu'on appelle à une manifestation ouverte à tous, dans laquelle des musulmans auraient eu leur place, parmi d'autres citoyens révulsés par ce crime abominable. En revanche, ne s'adresser qu'à eux les met sur la défensive et les incite au repli sur soi. Comme le relève l'universitaire Olivier Roy, 15 % des soldats français sont de confession musulmane. Ils se sont battus en Afghanistan et au Mali, et il n'y a jamais eu le moindre souci de loyauté. L'un d'eux a même été victime de Mohamed Merah à Toulouse en 2012.
L'islam serait encore considéré par certains comme une religion sournoise ?
Ces appels laissent entendre que l'islam pratique un double discours : les musulmans intégrés participeraient à la vie de la société française, payeraient bien leurs impôts, etc., mais seraient susceptibles à tout moment de commettre des meurtres à l'encontre de citoyens français, musulmans et non musulmans. C'est une peur palpable et entretenue.
Le souvenir de la guerre civile qui a meurtri l'Algérie dans les années 90 pèse-t-il sur la mobilisation ou le silence des musulmans français ?
Les simples mots d'« Algérie » et d'« égorgement » renvoient à une décennie noire qui a fait plus de cent mille victimes et que les gens cherchent à oublier par tous les moyens. Demander aux Algériens ou aux Français d'origine algérienne qui ont subi cette horreur, directement ou indirectement, d'affirmer qu'ils ne sont pas complices de ces crimes ou complaisants vis-à-vis de leurs auteurs est absurde. Et quand bien même devraient-ils réagir, encore faudrait-il qu'ils le puissent ! Ils peuvent s'exprimer sur les réseaux sociaux, mais ont-ils accès aux grands médias ?
Quels sont les chroniqueurs réguliers, les personnalités intellectuelles de confession ou de culture musulmane invités à parler non seulement des problèmes musulmano-musulmans, mais aussi des questions touchant à l'éducation, la fin de vie, le mariage pour tous ou les activités des associations ? Les médias préfèrent solliciter tel imam de banlieue, parce que c'est un bon client devant les caméras même s'il n'a souvent qu'une très douteuse légitimité, sans se rendre compte qu'avec sa faible maîtrise de la langue française, il conforte l'idée que l'islam est décidément une chose étrangère.
On progressera beaucoup quand on fera parler des gens de confession musulmane sur des sujets autres que l'intégration ou l'assimilation. On n'aide pas les fils ou petits-fils d'immigrés à se sentir pleinement français simplement en leur désignant Zidane comme modèle ou en leur disant : la France, tu l'aimes ou tu la quittes. Il existe une intégration silencieuse, solide, qu'on ne montre pas suffisamment. Les musulmans de France appartiennent aussi aux classes moyennes, ils consomment et vont au Parc Astérix ! Bref, ce sont des Français comme les autres.
L'image de la communauté musulmane en France n'est-elle pas aussi brouillée par une petite minorité de Français qui manifeste bruyamment son attachement à un autre pays, comme l'Algérie, lors de certaines manifestations sportives, ou par le nombre de femmes voilées qui semble augmenter ?
Une partie de la jeunesse sait que brandir le drapeau algérien sur les Champs-Elysées va exaspérer l'opinion. Cette provocation est une forme de revanche sur une situation d'infériorité et de relégation sociales que ces jeunes ressentent profondément. Ces manifestations ont un effet dévastateur sur des milliers de personnes qui réprouvent ce type de comportements. Mais pourquoi généraliser ? Et comment définir une communauté musulmane hétéroclite de cinq millions de personnes ?
En son sein, beaucoup ont une origine commune, mais beaucoup, aussi, ne sont absolument pas pratiquants. D'autres sont des pratiquants « light » qui se contentent de ne pas manger de porc ou de pratiquer le ramadan de temps à autre, sans jamais mettre les pieds dans une mosquée. Certains d'entre eux ne connaissent pas la moindre sourate du Coran, tout en étant étiquetés « musulmans ». Une partie de cette population est sécularisée, laïque, tout en conservant des attaches culturelles avec le pays d'origine, quand elle donne par exemple des prénoms arabes ou subsahariens à ses enfants. Ça s'arrête là.
Et le voile ?
Il faut regarder les choses en face. Le voile est souvent imposé par l'entourage mâle, mais il faut aussi admettre que de nombreuses jeunes filles, y compris parmi les plus instruites, le portent par conviction. On peut aussi admet­tre que, quand une ado ou une jeune adulte porte un fichu, ce n'est pas toujours pour des raisons religieuses. Il y a aussi dans cet acte la recherche de cette sensation enivrante de déranger, voire d'effrayer, la société.
Des initiatives comme « Not in my name », en Angleterre, ou « My jihad », aux Etats-Unis, pourraient-elles être lancées en France ?
A la condition d'expliquer que « jihad » a un sens conjoncturel de guerre sainte dans l'islam sunnite, mais que son acception dans la langue arabe habituelle renvoie à la notion d'effort sur soi-même, pour s'améliorer, lutter contre les tentations matérialistes, et être bon avec les autres. Un bon élève, par exemple, est un élève « moujtahid », exigeant avec lui-même, assidu, etc. A ne pas confondre avec le « moudjahid », le combattant de la guerre sainte. Ces deux mots ont une même racine qui renvoie à l'effort.
Il y a des termes dont le sens a été déformé. « Fatwa » par exemple, qui n'est plus compris que comme un appel à l'assassinat, désigne normalement un avis juridique : un dignitaire peut émettre une fat­wa pour rappeler le caractère licite, et obligatoire, d'une campagne de vaccination. Pareil pour « ayatollah » qui, dans l'islam chiite, désigne un rang dans la hiérarchie religieuse, comme peut l'être un évêque. Les médias portent une immense responsabilité dans l'amalgame et la généralisation. Sur des questions aussi épineuses, il faut un minimum de discernement, de compétence et d'érudition. Les mots ont un sens et certains articles peuvent avoir un effet dévastateur.
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La Nouvelle du Samedi : Une marche

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HuffingtonPost Algérie, samedi 4 octobre 2014
Akram Belkaïd, Paris

Fin septembre 1994. C’est une nuit douce, presque trop chaude, qui enveloppe Paris. Les terrasses des restaurants sont bondées. Les visages sont détendus, des rires fusent accompagnant le tintement des verres et le cliquetis des couverts. On se croirait au début de l’été quand vient le temps de la fête de la musique et que s’annoncent les vacances. Ellyas avance à pas lents, l’allure un peu gauche, gêné par les vêtements d’hiver qu’il porte. Il n’en revient pas de tout ce monde dans les rues, de ces femmes qui marchent ou conduisent seules. Tout cela lui semble si décalé, si étrange. Tellement peu normal. Il est arrivé la veille d’Alger, épuisé, les nerfs à vif, fumant cigarette sur cigarette. Le jour-même de son départ, sur la route de l’aéroport, non loin de la décharge asphyxiante d’Oued Smar, il est passé à travers un faux-barrage sans même s’en rendre compte. C’est le chauffeur de taxi qui le lui a dit une fois arrivés à l’aérogare. Sleknalha khouya, on l’a échappé belle, frangin… Pendant tout le vol vers Orly, Ellyas s’est demandé ce qui se serait passé si les terros l’avaient fouillé. Ils auraient trouvé des livres, son carnet de notes, l’invitation adressée par la revue parisienne  pour recevoir son prix et, peut-être, certainement, la carte de presse glissée dans la doublure de sa veste. Ce prix, celui du deuxième meilleur jeune journaliste méditerranéen – le premier étant attribué à une égyptienne – on le lui aurait alors remis à titre posthume, son nom ayant été rajouté à la longue liste des victimes plus ou moins connues, plus ou moins susceptibles de provoquer émotion et indignation.
Un faux-barrage à proximité de l’aéroport… Ellyas n’en revient toujours pas. Pour le retour, je me déleste de tout, pense-t-il alors qu’il déambule sur la place de la Bourse, le regard fixé sur les colonnes éclairées du Palais Brongniart. Je ne prendrai aucun papier, aucun livre. Pas même de journaux.
- Tu as l’air soucieux, remarque Aurélien, son ami et confrère parisien qui vient d’assister à la remise du prix.
- Je pense au retour, soupire Ellyas. Il ne faut pas que je tarde trop ici. Je vais me ramollir. Tout ça va me faire perdre mes réflexes. Tiens, je n’ai déjà plus l’habitude de me retourner en marchant.
Aurélien sourit. Des deux hommes, il est le plus âgé. Il connaît bien l’Algérie, sa folie, son intensité magnétique. Au début des années 1980, il a été l’un des premiers à avoir interviewé des leaders islamistes. A son retour en France, son rédacteur en chef n’a pas voulu croire à l’importance du sujet. Des barbus en Algérie ? Allons donc ! Ailleurs, peut-être mais pas chez les Algériens…
- C’était bizarre cette cérémonie, non ? interroge Ellyas en allumant une nouvelle cigarette.
Aurélien acquiesce en souriant :
- Papy Daniel qu’on sort du placard pour distribuer les bons points et manger des petits fours.
-  Il a encore cité Camus…
- C’est ça qui t’a gêné ?
Ellyas hausse les épaules.
- Un peu… Mais je commence à en avoir l’habitude. Tu essaies de proposer des grilles d’analyse. Tu réfléchis. Tu veux parler des morts, des attentats, de la peur généralisée, des gens qui se terrent chez eux, qui ne comprennent pas ce déchaînement de violence. Tu veux aussi restituer le contexte politique. Ce qui se passe dans les coulisses. Mais on te renvoie systématiquement à la Guerre d’Algérie. C’est un peu comme si on nous dépossédait de ce drame. Comme si on nous signifiait que ses causes et ses solutions ne nous appartiennent pas, qu’elles sont à chercher ailleurs. Parfois, j’ai l’impression que le message plus ou moins implicite qui nous est adressés est que nous avons mal conduit notre guerre d’indépendance et que nous en payons logiquement la facture aujourd’hui. C’est comme si le pays n’avait rien vécu qui lui soit propre depuis trente ans…
Aurélien sourit encore. Il connaît les marottes de son ami. Son agacement, ses emportements à propos de la façon dont la Guerre d’Algérie est vue de France avec de sempiternels regrets à propos d’un autre dénouement possible. Ces fameuses virtualités qui ne cessent d’agacer Ellyas et nombre de ses proches algérois.
- C’était bien de parler de tes confrères, dit-il enfin pour changer de sujet. J’espère que ça a un peu secoué tous ces enfants gâtés.
- C’était trop convenu, grommelle Ellyas. C’est ce qu’on attendait de moi. J’ai pensé dire exactement le contraire de ce que j’ai raconté ce soir. Nous ne sommes pas des héros. La vérité, c’est que tout le monde est menacé. Le petit policier, l’agent des impôts, l’institutrice… Un pauvre gars sort de chez lui le matin, il ne sait pas s’il va rentrer ou s’il va retrouver sa femme et ses enfants. S’il lui arrive quelque chose, personne n’en parlera à moins qu’il ne soit journaliste, intellectuel ou homme politique. C’est injuste.
Deux jeunes femmes aux robes légères croisent les deux hommes en riant. Leur parfum musqué embaume leur sillage. Ellyas les regarde un temps puis poursuit.
- Je ne sais pas si cela a un sens de continuer à faire ce métier. On a échoué… Aucun éditorial ou reportage n’a pu empêcher la violence d’éclater. On est incapable d’informer les gens correctement. On commente des commentaires, on coupe les cheveux en quatre. On s’insulte entre rédactions. Avec les casquettes, soit on marche droit soit on biaise et on louvoie en évitant les coups de bambou. On passe des messages sans être sûr qu’ils seront décodés. Les dés sont pipés…
Les deux hommes remontent la rue du Quatre septembre vers l’Opéra. Aurélien réfléchit. Il se dit que son ami a besoin de repos et, dans l’immédiat, d’un bon repas. Avec de la viande rouge bien cuite et un dessert imposant.
- Tu devrais prolonger ton séjour, dit-il enfin d’un ton prudent. On peut trouver des solutions pour t’héberger.
A la grande surprise d’Aurélien, Ellyas opine.
- J’y ai déjà pensé, confesse-t-il. Mais c’est hasardeux. Quand je suis là-bas, je ne me rends pas forcément compte de tout ce qui se passe. Et c’est ça qui te permet de tenir le coup. Quoiqu’il arrive, tu te dis que tu peux encore avancer, que les choses vont finir par s’améliorer. C’est une forme d’inconscience salvatrice. Ici, j’en deviens tellement lucide que j’ai tendance à exagérer la gravité de la situation. Je devine ce que doit être l’exil. Tu te retrouves en situation d’attente, à guetter les nouvelles. Tout à l’heure, juste avant le pot, un journaliste iranien m’a dit que les dix premières années sont les plus dures dans l’exil et qu’ensuite ça va juste un peu moins mal… J’espère qu’il plaisantait.
Les deux amis arrivent place de l’Opéra et n’accordent qu’un bref regard à la façade noircie du Palais Garnier. Aurélien propose de prendre par les grands boulevards et de pousser jusqu’à la place de la République voire jusqu’à celle de la Bastille. Il devine que cette longue marche va faire du bien à Ellyas. Déjà, la conversation a pris une autre direction, celle de la prochaine élection présidentielle française. Tous deux évoquent les chances de Jacques Chirac face au favori Edouard Balladur. Aurélien est persuadé que Lionel Jospin, le candidat de la gauche, ne l’emportera pas. Ellyas lui explique que le pouvoir algérien a toujours préféré la droite aux socialistes. Alors qu’ils s’approchent du métro Bonne Nouvelle, les deux hommes s’arrêtent soudain. Ils viennent d’entendre une voix familière s’échapper du poste radio d’une voiture en stationnement. C’est celle de Mohamed-Ali, un animateur et journaliste avec lequel ils ont voyagé quelques années auparavant dans l’est algérien. Un reportage dont les péripéties chaotiques les font toujours rire. Mais la voix de Mohamed-Ali n’est pas joyeuse comme à son habitude. Avec gravité, l’animateur parle de la vie difficile des artistes de son pays et des menaces qui pèsent sur eux.
- Qu’est-ce qui se passe ? demande Ellyas en se penchant vers le conducteur.
Cette question, il la pose mais il sait déjà qu’on va lui annoncer un drame. Cette question, il s’en rend compte, n’a plus cours au pays, remplacée par des interrogations plus brutales. « Qui est mort aujourd’hui ? », « qui a été assassiné ? », « pas d’attentat cette nuit ? ».
- Ils ont tué Cheb Hasni, répond le conducteur. Les salauds, ils ont fini par avoir sa peau.
Ellyas se redresse en soupirant. Dans ses yeux, Aurélien lit un mélange de désarroi et de colère. Il lui tape alors sur l’épaule et les deux amis reprennent leur marche. En silence, perdus dans leurs pensées.
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La chronique du blédard : Zmigri un jour, zmigri toujours ?

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Le Quotidien d’Oran, jeudi 9 octobre 2014
Akram Belkaïd, Paris

Samedi 4 octobre, tard dans la nuit, en suivant d’une oreille distraite l’émission « On n’est pas couché », j’ai voulu réagir à l’un des multiples désaccords entre l’invité Eric Zemmour et le journaliste Aymeric Caron. Les deux hommes s’opposaient, entre autres, sur le sens exact du terme « immigré » (le premier ayant tort et le second raison). J’ai alors diffusé sur les réseaux sociaux la définition qu’en donne l’Institut national de la statistique et des études économiques (Insee). Voici donc ce que dit cet organisme : « Selon la définition adoptée par le Haut Conseil à l'Intégration (en 1992, ndc), un immigré est une personne née étrangère à l'étranger et résidant en France. Les personnes nées françaises à l'étranger et vivant en France ne sont donc pas comptabilisées. » Jusque-là, il n’y a pas de problème. Boualem, né à Cherchell de nationalité algérienne et qui s’est ensuite installé en France est un immigré. Par contre, Boris né à Béjaïa de parents français et revenu vivre à Lille ne l’est pas.

La suite est bien plus intéressante et c’est elle qui a provoqué un paquet de réactions incrédules quand elles n’étaient pas scandalisées. Que dit encore l’Insee (en reprenant toujours la définition du Haut conseil à l’intégration) ? Tout simplement que « la qualité d'immigré est permanente », c'est-à-dire « qu’un individu continue à appartenir à la population immigrée même s'il devient français par acquisition ». Reprenons donc le cas de Boualem et supposons qu’il soit devenu citoyen français après naturalisation. Malgré cela, il restera toujours considéré comme immigré puisque né hors de France d’une nationalité étrangère. Intéressons-nous aussi à Mustapha, le cousin germain de Boualem. Né à Oran, de nationalité algérienne, il s’est installé ensuite en France mais n’a jamais cherché à être naturalisé. C’est donc à la fois un immigré et un étranger. Première conclusion : Boualem et Mustapha sont deux immigrés, mais l’un est Français et l’autre pas. En clair, les termes « immigré » et « étranger » ne sont pas interchangeables. L’Insee précise d’ailleurs  que « les populations étrangère et immigrée ne se confondent pas » (pour les matheux qui se souviennent des ensembles, on dira qu’il y a juste une grosse intersection ou partie commune entre ces deux catégories). A titre d’exemple, prenons les statistiques de 2006. Il y avait à l’époque 5,156 millions d’immigrés dont 2,066 millions de Français par acquisition nés à l’étranger. On recensait aussi 3,648 millions d’étrangers dont 3,090 millions nés à l’étranger (c’est-à-dire des immigrés) et 0,558 million nés en France.

En reprenant ce dernier chiffre, on se rend compte qu’il peut aussi exister des étrangers qui ne sont pas des immigrés. Il s’agit tout simplement des étrangers nés en France. En bref, la qualité d’immigré est permanente mais elle n’est pas héréditaire puisqu’elle dépend du lieu de naissance. Et c’est bien le caractère permanent du terme immigré qui a provoqué des réactions courroucées à mon message. « Zmigri un jour, zmigri pour toujours ? Si un étranger devient français pourquoi le considérer toute sa vie comme immigré ? C’est insultant, limite raciste ! » m’a écrit une internaute qui voit dans cette distinction une discrimination institutionnalisée. Officiellement, il n’en est rien. Le français « immigré », qui peut d’ailleurs être d’origine canadienne ou islandaise, n’est pas une sous-catégorie spéciale qui aurait des droits différents de ses concitoyens. Certes, dans la réalité, il doit s’accommoder de quelques contraintes – comme celle de devoir fournir plus de documents que d’autres lors du renouvellement de ses papiers d’identité – mais la persistance de sa qualité d’immigré relèverait plus de considérations statistiques et démographiques qu’autre chose. Ce serait un critère d’intégration destiné à juger de l’apport démographique des populations nées hors de France.

En tout état de cause, et la chose est à relever, de nombreuses personnes d’origine étrangère et devenues françaises par acquisition de la nationalité ne supportent pas le qualificatif d’immigré. « A choisir entre les deux, je préfère encore que l’Insee me classe dans la catégorie Français d’origine étrangère » m’a écrit un autre correspondant. Faut-il s’en étonner ? Le terme immigré renvoie à une perception des plus dévalorisantes. C’est l’image du travailleur nord-africain ou subsaharien venu, sans qualification aucune, trimer en France qui s’impose. Que le terme soit toujours utilisé avec mépris par une partie de la France xénophobe n’est pas surprenant. Mais que son fardeau dévalorisant ait été intériorisé par les français d’origine étrangère est particulièrement saisissant. Combien de temps faudra-t-il pour réhabiliter ce terme dans la perception générale ? Qui cherche d’ailleurs à le faire ? A-t-on jamais entendu quelqu’un dire « je suis fier d’être un français immigré » ? En tout état de cause, le Haut conseil à l’intégration serait avisé d’expliquer l’usage officiel de ce terme. Peut-être que cela évitera aussi d’entendre des hommes politiques ou des journalistes parler de « Français immigrés de la troisième génération »…
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samedi 4 octobre 2014

La nouvelle du samedi : La présentation

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Al Huffington Post, Algérie, samedi 27 septembre 2014
Akram Belkaïd, Paris

Actu-fiction : Un ancien consultant se souvient d’un exposé particulier sur l’Irak au Pentagone.

Je m’appelle Nicholas, je suis, ou plutôt, j’étais consultant en affaires géopolitiques. L’histoire que je vais vous raconter a longtemps relevé du Secret Défense. Elle vient d’être déclassifiée mais il n’est pas certain que j’aie le droit d’en divulguer tous les détails. Dans la liasse de papiers et d’engagements que j’ai signés à l’époque, il doit certainement y avoir une clause m’interdisant d’évoquer ces faits. Aussi, ne vais-je pas citer le nom exact des protagonistes même si je suis certain que vous n’aurez aucun mal à les reconnaître. Cela s’est passé le 12 septembre 2002, un an et un jour après la matinée qu’il n’est nul besoin de préciser. Avec Cyrus, mon jeune associé, nous étions arrivés très tôt au Pentagone. Après avoir passé cinq ou six contrôles, nous nous affairions dans une salle aux grandes baies vitrées. Pendant qu’il testait l’ordinateur et le rétroprojecteur, je m’occupais de tirer les rideaux en velours rouge. Je pensais alors à l’étrange ironie de l’histoire car j’étais aussi présent dans le bâtiment ce jour-là. Dieu merci, je me trouvais dans la façade sud. Je présentais un rapport sur la situation dans le Golfe de Guinée quand nous avons entendu une énorme explosion. Je ne garde qu’un vague souvenir de ce qui s’est passé ensuite mais je n’oublierai jamais le panache de fumée dense qui a recouvert les eaux du Potomac. Aujourd’hui encore, chaque fois que je passe à proximité d’Arlington, je repense à cette grande confusion. Ce moment charnière où la peur remplace l’incompréhension et où l’on n’a qu’une seule envie, celle de sauver sa peau quitte à tout abandonner derrière soi. Mais passons et revenons à la présentation que nous devions effectuer devant un gratin de galonnés mais aussi deux ministres – encore une fois, je ne peux dire lesquels – et leur cohorte de conseillers.
La salle était encore vide et Cyrus faisait défiler une à une les slides. L’incident, l’ordinateur qui plante, les fichiers qui se mélangent sont la hantise du consultant surtout quand des milliers de dollars de facturation sont en jeu. Nous étions encore en train de disposer le matériel quand un général de l’armée de terre nous a abordés. Arrivé en avance, il avait suivi avec attention notre répétition.
- Vous allez encore utiliser ce fichu logiciel, a-t-il lancé en nous tendant une poignée vigoureuse. Croyez-moi, ce programme va finir par tous nous rendre idiots. Pour moi, rien ne remplace un vrai speech.
J’ai bafouillé quelques généralités mais il a m’a interrompu d’un geste agacé.
- Plus sérieusement sons, vous avez vraiment l’intention de leur dire ça ? 
- Bien sûr, ai-je répondu. C’est le résultat de trois mois de travail et de simulations intensives.
- Alors, je vous souhaite bonne chance. Je rejoins vite ma tranchée. L’air va bientôt être chargé de plomb.
Cyrus a attendu que le général s’éloigne pour me prendre par le bras :
- Je te l’avais dit ! On va se faire éclater. Tu peux dire adieu au prochain contrat.
Je n’ai pas eu le temps de répondre. La clique des huiles est entrée à ce moment-là. Le colonel Brian, notre interlocuteur habituel nous a fait signe de commencer sans plus attendre. J’ai pris la parole en commençant par rappeler l’objet de notre étude.
- Notre travail, ai-je dit, se base sur trois scénarios consécutifs à une invasion de l’Irak par nos troupes. Le premier d’entre eux table sur une longue résistance du régime de Saddam Hussein. Par longue résistance, nous entendons une durée d’un à deux ans. Le deuxième scénario concerne une période de six à dix mois et, enfin, le troisième scénario prévoit une chute rapide et la prise de Bagdad en moins de trois mois.
C’est à ce moment-là que l’un des ministres m’a interrompu.
- Pas de bla-bla inutile, a-t-il lancé, ses yeux bleus, un peu fous, me fixant avec intensité. Allez à l’essentiel, dites-nous ce que vous recommandez en cas de victoire éclair. Croyez-moi, on ne perdra pas de temps. Nous allons vite perforer les lignes de défense de ces enfants de putains.
Cyrus a pianoté sur l’ordinateur et j’ai commencé à résumer nos conclusions.
- Dans ce cas, nous pensons que l’une des priorités sera de maintenir en fonction l’appareil d’Etat irakien. Bien entendu, les personnalités les plus en vue du régime devront être arrêtées et exclues de toute responsabilité politique ou opérationnelle. Par contre,…
Cette fois, c’est un conseiller, assis entre les deux ministres, qui m’a interrompu. Son visage était décomposé par la colère et il parlait en postillonnant :
- Vous voulez dire qu’il ne faut pas toucher à leur parti ? Nous devrions entrer en guerre pour laisser intact ce nid de serpents ?
- Monsieur, a répondu Cyrus en prenant le relais. Le Baas maille ce pays depuis plus de trente ans. Il ne s’agit pas de l’épargner mais on peut essayer d’organiser son éclatement progressif. Nous pensons que nous devons appliquer un traitement différencié entre les pontes du régime et le reste de l’administration.
C’est à ce moment-là que les deux ministres se sont levés dans un grand fracas de chaises renversées. C’est idiot, je le sais, mais j’ai cru un instant que ce qui s’était passé un an auparavant recommençait. Il n’en était rien. Les deux hommes ont quitté la salle. Sans un mot, sans un regard pour nous. J’avais le dos trempé de sueur et Cyrus m’a paru plus pâle que jamais.
- Et l’armée ? a interrogé le conseiller. Allez-vous nous expliquer qu’il faut maintenir la garde républicaine ? On pourrait peut-être l’incorporer à notre 101ème
Il y a eu des rires mais j’ai senti qu’ils étaient plus gênés qu’autre chose. J’ai pensé à répondre par un trait d’humour mais le visage décomposé du Colonel Brian m’en a dissuadé.
- L’armée doit être traitée comme le parti, ai-je répondu en essayant de paraître le plus serein possible. Les officiers de haut rang seront démis et les services secrets dissous pour la plupart. Les autorités américaines qui assureront la transition devront disposer d’un budget pour payer les salaires et les soldes sur une durée d’un an, le temps que s’achève la réorganisation de l’Etat irakien.
- Qu’entendez-vous par « dissous pour la plupart » ? a encore demandé le conseiller. Il avait l’air mauvais. Je me souviens m’être demandé s’il était armé…
J’ai décidé de faire front. De ne rien éluder.
- Ce que nous voulons dire, c’est qu’il serait judicieux de conserver au moins l’un des sept ou huit services de renseignement qui existent aujourd’hui. Monsieur, l’option d’une table rase est séduisante, mais nous parlons d’un pays fragile dont les rares institutions qui fonctionnent sont récentes. Nous aurons besoin d’alliés. Nous aurons besoin de passer l’éponge pour certaines personnes qui s’avéreront nos meilleurs auxiliaires. Ils nous seront redevables, ils nous seront fidèles et ils auront à cœur de stabiliser leur pays. Cela vaut pour la police comme pour l’armée ou le personnel politique. Nous savons que le Congrès national irakien exige un démantèlement total de l’appareil actuel. Notre suggestion est que les Etats-Unis arrivent à convaincre l’opposition d’accepter l’idée qu’elle ne pourra pas gouverner seule. Toutes nos simulations le prouvent.
Il y a eu un grand silence dans la salle et j’ai cru que nous avions partie gagnée, du moins que les choses s’arrangeaient un peu. J’allais reprendre le fil de la présentation quand le conseiller s’est levé.
- Dehors ! Out ! Foutez le camp ! a-t-il hurlé. Remballez votre putain de barda et dégagez ! Nous n’avons pas besoin de vos idées défaitistes. C’est une honte ! Je veillerai personnellement à savoir pourquoi l’argent du contribuable est gaspillé pour payer des imbéciles de votre genre.
Les mains tremblantes, Cyrus a immédiatement commencé à ranger le matériel. Pour ma part, j’ai mis quelques secondes à me ressaisir. Puis, je me suis souvenu des volutes de fumée sur le fleuve, de la peur, des cris et des pleurs. De tout ce que cela avait engendré comme mensonges et hystérie. J’ai alors marché sur le conseiller avec l’intention de démolir son visage de corbeau mais le colonel Brian s’est interposé.
Quelques dizaines de minutes plus tard, et tandis que Cyrus et moi marchions en silence vers la station Pentagon Metro, j’ai entendu une voix rauque nous appeler. C’était le général de l’armée de terre. Mes muscles se sont contractés. Je n’avais pas l’intention d’accepter une nouvelle humiliation.
- Je vous l’ai bien dit, a-t-il lancé en nous rattrapant. Boy, quelle dérouillée… Cela ne va rien changer, mais sachez que nous sommes nombreux à l’Etat-major et au Pentagone qui pensons comme vous. Beaucoup de vies vont être sacrifiées… Que voulez-vous : on ne peut rien contre ces gens-là. Ce sont des idéologues et ils ont toutes les cartes en main.
Il n’a rien ajouté d’autre et nous nous sommes serrés la main comme deux joueurs d’une même équipe qui vient de perdre sans démériter. J’ai dit ensuite à Cyrus qu’il pouvait rentrer seul au bureau ou même prendre sa journée. Nous venions de perdre notre plus gros client et, vraisemblablement, d’être inscrits sur plusieurs listes noires.
- Tu vas essayer d’arranger ça ? m’a demandé Cyrus en pensant, peut-être, à son hypothèque.
- Non, il n’y a rien à arranger, ai-je répondu en soupirant. J’ai juste envie de marcher le long des berges du Potomac.
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