Lignes quotidiennes

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Dernier ouvrage paru : Pleine Lune sur Bagdad : http://pleinelunebagdad.blogspot.fr/

mercredi 17 janvier 2018

La chronique du blédard : Féminisme et servitude

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Le Quotidien d’Oran, jeudi 11 janvier 2018
Akram Belkaïd, Paris

La règle est connue et elle est universelle. A chaque fois que des femmes agissent pour revendiquer plus d’égalité et de respect, il s’en trouvera toujours d’autres pour adopter des postures contraires et endommager les acquis en la matière (ne parlons pas des réactions masculines empreintes de dénégation, d’hostilité et même de violence). C’est ce qui vient de se passer en France avec cette pitoyable pétition d’une centaine de femmes, dont l’actrice Catherine Deneuve, défendant la « liberté » des hommes « d’importuner » [des femmes] et estimant que « la drague insistante ou maladroite n’est pas un délit, ni la galanterie une agression machiste. »

Il y a plusieurs ingrédients dans ce genre de prise de position. Le premier consiste à faire parler de soi en adoptant une posture contraire à l’air du temps ou à ce qui semble couler de source. On pensait, à tort, que l’opprobre déclenché par l’affaire Weinstein était unanime et aboutirait à une prise de conscience salvatrice. On notera, au passage, que, contrairement au monde artistique, médical ou politique, certains secteurs d’activité ont curieusement été épargnés par les révélations et les scandales. C’est le cas, par exemple, de l’université et de ses mandarins omnipuissants mais, soyons-en sûr, cela finira par venir. Passons. Opprobre, donc mais relative.

Le second élément dans cette pétition relève d’une erreur de jugement. A aucun moment, les mobilisations du « me too » n’ont visé à mettre tous les hommes en accusation ou à remettre en cause la liberté sexuelle. Ce n’est pas une tentative de prise de pouvoir féministe. Comme il sied à ce genre d’affaires, il y a eu bien sûr quelques opportunismes de bon aloi et de nombreuses maladresses. Je pense notamment à ce texte circulant sur les réseaux sociaux et sommant tous les hommes d’avouer leurs fautes passées en matière de harcèlement si ce n’est plus. Mais l’un dans l’autre, l’idée était d’abord de libérer la parole et de faire prendre conscience de l’ampleur du problème. Il fallait faire reculer les porcs. Il faut encore le faire.

Le harcèlement des femmes, pour ne parler que de lui, est un phénomène planétaire. Il touche aussi bien les pays occidentaux que le reste. Le dénoncer, n’est en rien un excès. Bien au contraire. J’avoue ne pas comprendre la démarche de Catherine Deneuve et de ses cosignataires. Au nom de la liberté, elles en arrivent à adopter une attitude réactionnaire et hostile à la cause des femmes. Comment peut-on accepter le fait d’être importunée ? En quoi est-ce normal ? Souhaitable ? Et, dès lors, comment peut-on croire qu’une limite, claire et distincte, puisse être tracée entre l’importun et l’agresseur.  Si on suit la logique de cette pétition, un homme qui suit une femme avec insistance sur plusieurs centaines de mètres serait donc libre de le faire. C’est en réalité le cas puisqu’aucune loi ne le lui interdit. Or l’acte en question, cette pratique de drague lourde, invasive, est surtout quelque chose que la morale et la société doivent réprouver. Les Algériennes, pour qui marcher dans la rue est souvent un calvaire, peuvent en témoigner.

L’égalité des sexes n’est pas un sujet simple. C’est à la fois un combat constant et une source de tension y compris quand on est engagé en faveur de la parité, du respect mutuel et de l’égalité des droits. Difficile, quand on est un homme, de comprendre que beaucoup de choses qui paraissent évidentes relèvent en réalité de la chape patriarcale et donc fondamentalement inégale. Exemple : combien d’entre-nous considèrent – ou considéraient – comme normal le fait que la plupart des tâches ménagères reviennent aux femmes ? Il est évident que le féminisme est parfois desservi par des propos outranciers mais ces derniers sont minoritaires même s’ils sont brandis à tout va par les machistes, les misogynes et celles qui les défendent. D’ailleurs, pourquoi le font-elles ? Qu’est-ce que cela traduit comme angoisse ? Comme besoin de servitude ?

En lisant la liste des signataires on ne peut s’empêcher de tiquer. Il ne s’agit pas de Deneuve même si on rappellera qu’on traita jadis avec indulgence ses comptes sordides avec le « golden boy » algérien Khalifa (de l’argent donné en cash dans les toilettes, quelle misère, mais quelle misère…). Il y a donc dans cette liste de « signatrices » des femmes très présentes sur la scène médiatique et que l’on voit réagir quand il s’agit – pardonnez-moi ce résumé lapidaire – de dénoncer les agissements sexistes des « mâles racisés », comprendre les Noirs et les Arabes, notamment de banlieue. Là, pour le coup, point d’indulgence ni de relativisme. Pour dire les choses autrement, ça se mobilise après la fameuse affaire de Cologne, ça exige des réactions fermes contre les agresseurs (ce qui est normal même si on sent bien que la charge fut l’occasion idéale pour mettre tous les musulmans dans le même paquet). Par contre, après l’affaire Weinstein, ça fait la moue, ça tergiverse, ça fait appel à la mesure, ça défend la sexualité, la galanterie... Bref, deux poids, deux mesures.
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La chronique économique : Obsolescence programmée

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Le Quotidien d’Oran, mercredi 10 janvier 2018
Akram Belkaïd, Paris

Un réfrigérateur, plutôt neuf, qui tombe soudain en panne. Une imprimante, neuve elle aussi, qui ne fonctionne plus et que l’on ne peut pas réparer. Une cartouche d’encre à moitié pleine mais que l’on ne peut plus utiliser. Un téléphone portable dont la batterie lâche sans crier gare… Les exemples sont nombreux et ils témoignent d’une donne qui n’est certes pas nouvelle (elle remonte aux premiers temps de la société de consommation) mais qui a tendance à s’amplifier. Il s’agit de l’obsolescence programmée, autrement dit de la manière dont les fabricants font en sorte que tel ou tel de leurs produits ait une durée de vie limitée. Le but est évident : doper les ventes en poussant le consommateur à opter pour une solution de remplacement.

Société de consommation

Mais les fabricants ont poussé le bouchon trop loin. En France comme aux Etats-Unis d’Amérique, des enquêtes ou des procédures collectives de consommateurs visent des sociétés comme Apple ou Epson. A chaque fois, c’est le soupçon d’une stratégie délibérée d’obsolescence qui justifie ces actions. Bien entendu, les concernés se défendent d’une telle intention. Apple, par exemple, admet bien (c’est une première) que ses mises à jour peuvent ralentir les anciennes versions de ses iphones. Mais, selon la firme américaine, ce serait pour « augmenter leur durée de vie » en raison d’une plus forte sollicitation des batteries au lithium. On est prié de ne pas rire…

L’obsolescence programmée témoigne de l’emballement de la société de consommation mais aussi du capitalisme. Pour soutenir le cours en Bourse de leurs actions, nombre de sociétés technologiques sont obligées de présenter de nouveaux produits chaque année. Et pour les vendre, il faut déprécier les plus anciens (et tant pis pour l’environnement car ce petit jeu fait exploser les quantités de déchets technologiques). Ces entreprises peuvent aussi parier sur l’effet mode en faisant en sorte de ringardiser les vieux modèles. Mais, face aux résistances des consommateurs, à leur attachement à leur modèle ou bien encore à leur volonté de faire des économies, c’est la technologie « négative » qui entre en jeu, celle qui réduit la durée d’utilisation des objets. Et l’affaire prend une tournure encore plus scandaleuse quand ces mêmes firmes s’arrangent pour garder un monopole sur les réparations et les facturer à prix presqu’égal à celui du renouvellement. Toute personne ayant possédé un Smartphone dont la batterie ne fonctionne plus comprendra aisément ce qui précède…

Un délit


Vendre un produit, autre qu’alimentaire ou pharmaceutique, dont la durée de vie est délibérément limitée devrait être considéré comme étant un délit. C’est une vraie atteinte aux droits du consommateur. Pour l’heure, le lobbying des firmes concernées demeure efficace et il n’y a pas encore eu de condamnation qui pourrait faire jurisprudence. Dans cette affaire, c’est donc le comportement de l’acheteur qui pourrait faire la différence. Certains l’ont compris, qui refusent, par exemple, les mises à jours de leurs téléphones ou de leurs ordinateurs (ce qui parfois les expose à de vrais risques de sécurité informatique). D’autres, recherchent les produits de fabricants plus respectueux (il en existe), ou au moins ceux qui permettent l’émergence d’un marché ouvert pour la réparation des objets qu’ils commercialisent. L’autre piste consiste à ne louer que le service offert par un produit sans avoir à l’acquérir. Cela ne répond pas à tous les besoins mais cela diminue le nombre d’achats nécessaire. On peut enfin décider qu’il est temps de soutenir les mouvements de décroissance ou de croissance contrôlée en acceptant de ne pas être à la page avec du matériel ancien.
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mercredi 10 janvier 2018

La chronique du blédard : Du bonheur

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Le Quotidien d’Oran, jeudi 4 janvier 2018
Akram Belkaïd, Paris

Qui est heureux en ce début d’année ? Cette question, d’apparence anodine, ouvre la voie à de multiples réflexions. Et la première d’entre elles consiste à se demander ce qu’est le bonheur. Le sujet n’est pas simplement affaire de philosophes et d’élèves de Terminale. Les économistes s’en mêlent depuis longtemps, peut-être parce que leur discipline fut très tôt surnommée la « science triste (ou lugubre) » (dismal science) par l’historien et écrivain écossais Thomas Carlyle (1795-1881).

Répondant à mes bons vœux de début d’année, un économiste me dit qu’il ne faut souhaiter aux gens que ce qui ne s’achète pas. Et selon lui, le bonheur en fait partie. Et les recherches en économie confortent cette thèse même si l’on a tous en tête le fameux adage selon lequel l’argent contribue tout de même au bonheur à défaut de le créer. Car bénéficier de hauts niveaux de revenus ne signifie pas forcément une félicité permanente. Loin de là. La nature humaine fait que, souvent, toute amélioration du statut social n’a que des effets temporaires. Le mécanisme est simple, on s’habitue vite à sa nouvelle situation - les revenus anciens ne sont plus qu’un souvenir  - et, dès lors, on a surtout tendance à la comparer avec d’autres cas jugés équivalents ou meilleurs. Bref, on voulait plus pour soi puis vient le moment où l’on veut plus que les autres. Et ainsi de suite…

Les réseaux sociaux, et notamment Facebook et Instagram, sont le terrain idéal pour observer une variante de ce genre de comportement. Exemple : une photo publiée à partir d’une île paradisiaque sert ainsi deux objectifs : d’abord, se rassurer en affichant un signe extérieur de réussite. « Je suis là, c’est cher, j’ai réussi donc je suis heureux… ». Signifier ensuite à la « concurrence » (proches ou inconnus) qu’elle a fort à faire pour se mettre à niveau : « alors, qui est capable de faire autant ou mieux ? ». On se demande souvent pourquoi les traders boursiers vont si loin en matière de prise de risques et de recherche du gain. Au-delà des thèses habituelles sur l’addiction à l’adrénaline, l’une des explications est la recherche du plus haut bonus possible. Et à quoi sert le bonus ? A acquérir ce que le collègue, et rival, du floor possède déjà, ne possède pas ou envisage de posséder. Et cette quête dans le dépassement du rival (ou supposé tel) peut vraiment créer l’affliction d’autrui. En août 2013, une étude publiée dans la revue scientifique PLOS affirmait que le réseau social Facebook rend ses utilisateurs malheureux. Plus son usage est important plus le degré de satisfaction dans la vie décline...

Andrew Oswald, économiste à l’université de Warwick proposait au milieu des années 2000 de taxer la consommation ostentatoire réservée à une minorité de riches ou de revenus aisés afin d’accroître le bonheur collectif d’un peuple. On ne définit pas la jalousie ou l’envie par des équations mais il est intéressant de relever que, pour ce chercheur, ces deux sentiments négatifs sont à la base de toute réflexion sur le bonheur. Qui sait, peut-être faudra-t-il un jour taxer les internautes qui ne cessent de publier des posts illustrant leur réussite matérielle, qu’elle soit réelle ou mise en scène.

Plus sérieusement, il est impossible de favoriser un bonheur collectif dans un contexte d’aggravation des inégalités et d’augmentation des écarts entre revenus. C’est la spirale dans laquelle de nombreux pays sont engagés. A celles et ceux qui s’en sortent et dont le bonheur est plus ou moins affecté par la situation, il est proposé de compenser cela en agissant via la charité mais sans remettre en cause un système structurellement inégalitaire.

Mais revenons à la question de départ et réduisons le champ de l’interrogation à l’Algérie, du moins à une partie de sa société, plus précisément les classes moyennes ou ce qu’il en reste aujourd’hui. Signifions au lecteur qu’il ne s’agit ici que d’impressions et d’observations éparses et que l’affaire mérite une plus ample enquête sociologique de terrain. Dans ce pays malheureux, le bonheur est affaire de limitation, de restriction et de huis clos. Dans un contexte social extrêmement difficile, le bien-être est question de limitation au maximum des rapports avec l’extérieur. Un repli (tactique) sur un périmètre réduit, connu et maîtrisé.

Un repas entre amis, une ville, toujours la même que l’on ne cesse d’arpenter, une virée à Timimoun, l’intégrale d’une série visionnée en un week-end, un bon livre, sont certainement des moyens universels pour alléger la charge mentale des uns et des autres. Mais en Algérie, cela prend une autre dimension. Dans un contexte où tout le monde, responsables compris, a des critiques à faire entendre, on se dit que le bonheur consiste alors à créer un sas entre soi et le réel état du pays. C’est vivre en s’aménageant quelques ilots de plénitude en ignorant, ou en feignant de le faire, le panorama général. C’est faire siens, en les adaptant, les mots de Beckett dans « Fin de partie » : Vous êtes en Algérie, c’est sans remède (« Vous êtes sur terre, c’est sans remède » dans la version originale). A suivre… et bonne et heureuse année aux lecteurs et à toute l’équipe du Quotidien d’Oran.
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mardi 9 janvier 2018

La chronique de l’économie : Numérisation et emploi

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Le Quotidien d’Oran, mercredi 3 janvier 2018
Akram Belkaïd, Paris

Les robots tueront-ils l’emploi ? On connaît le débat à propos du couplage entre robotisation et intelligence artificielle et de ses conséquences. Pas un jour ne passe, sans un dossier spécial sur ce thème avec de nombreuses craintes exprimées et des prédictions toujours très alarmistes. L’humanité serait-elle engagée dans une voie dangereuse où, demain, le travail n’appartiendra qu’à une minorité de privilégiés tandis que la majorité sera cantonnée aux aides ou aux tâches subalternes ? Les robots, sous toutes leurs formes, nous remplaceront-ils dans la grande majorité des tâches, qu’elles soient répétitives ou délicates à mener (comme par exemple un diagnostic médical ou la lecture d’une radiographie).

L’exemple d’ABB

Le sujet reste ouvert mais le pire n’est pas forcément inéluctable. Dans un entretien accordé à la presse suisse dominicale, Peter Voser, le président du groupe industriel zurichois ABB esquisse des pistes intéressantes et pour le moins inattendues. Selon lui, la numérisation tant honnie présente tout de même quelques avantages importants dont une contribution positive en matière de baisse des délocalisations (et donc de lutte contre le chômage). Le mécanisme est simple. Avec des robots, on améliore la productivité et, surtout, on peut agir sur la production avec plus de flexibilité.

Peter Voser cite ainsi l’exemple d’une usine d’ABB en Allemagne (site de Manheim) où la numérisation a permis un gain de 30% de la productivité et où la chaîne de fabrication permet désormais de faire sortir des séries limitées de moins de 100 appareils. Dans ce cas précis, les robots sont programmés et pilotés par des travailleurs ultra-qualifiés. La taille réduite de la série permet à ABB de s’adapter à des demandes individualisées ou à viser un segment particulier de clientèle. Et cela sans passer par la traditionnelle recherche des coûts faibles de main-d’œuvre pour financer de grandes séries (et amortir ainsi les coûts de fabrication et de conception).

La numérisation peut donc, dans certains cas, permettre de rapprocher le lieu de fabrication et le lieu de vente. Du coup, cela permet de maintenir de l’emploi voire d’en créer. Bien entendu, il faut se garder d’en faire une règle absolue. Les délocalisations sont loin d’avoir cessé au cours de ces dernières années. Il faudra attendre encore un peu avant de conclure que le robot sauve l’emploi local.

L’enjeu de la formation


Mais quelle que soit l’évolution, le patron d’ABB insiste sur un point fondamental. Pas de numérisation efficace sans formation. Et il ne s’agit pas, selon lui, du simple parcours académique mais bien de ce qui vient après. Pour Voser, deux seuils de retours « à l’école » sont désormais identifiés. Entre 35 et 40 ans mais aussi, et c’est peut-être le plus important, à 50 ans. Pour le premier seuil, les mentalités sont habituées à une telle exigence. Par contre, imaginer des formations à 50 ans, alors que dans nombre de pays c’est l’âge où les employeurs cherchent à faire partir les intéressés en pré-retraite, relèvera d’un grand changement de paradigme. Mais on le sait, rien ne semble pouvoir arrêter la robotisation. Cela rend donc indispensable la réflexion sur les questions de formation continue et de recyclage.
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lundi 1 janvier 2018

La chronique du blédard : 2017

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Le Quotidien d’Oran, jeudi 28 décembre 2017
Akram Belkaïd, Paris

A chaque fin d’année, sa rétrospective et ses bêtisiers. Il y a quelques jours, une amie m’a demandé quels étaient les événements qui m’ont semblé importants en 2017. Voici, résumé et corrigé, ce que fut le fruit de ma réflexion à ce sujet. L’année qui se termine restera d’abord marquée par l’élection d’Emmanuel Macron à la présidence de la république française. Ce fut la victoire d’un novice en politique, quasi-inconnu des électeurs un an à peine avant le rendez-vous électoral, jeune, bien plus jeune que le reste du personnel politique. Je l’ai déjà écrit mais il n’y a aucun problème à se répéter : la victoire de Macron a totalement déstabilisé l’échiquier politique français. On voit bien que ce dernier peine à se recomposer et que toutes sortes d’alliances ou de trahisons sont possibles. La décantation prendra du temps. Mais une chose est certaine, ce ne sont pas les plus démunis ni les couches populaires qui bénéficieront du mandat macron… En somme, et pour faire court, un gouvernement de riches pour les riches.

Pour ce qui me concerne, ce n’est pas tant cette élection qui restera marquante mais bien ce qui s’est joué entre les deux tours. On se souvient que Marine Le Pen, comme son père, s’était qualifiée pour le round final. Nombre d’opposants à Macron ont alors décidé de ne pas aller voter, fustigeant ou moquant celles et ceux qui se préparaient à faire un choix par défaut. Ces derniers, il faut le dire aussi, n’étaient pas en reste et ont vertement critiqué les abstentionnistes du second tour. Pour ma part, ce fut un moment douloureux. La désinvolture – notamment de certains gens de gauche - face au risque Le Pen, aussi minime fut-il, a été très instructive. Une leçon pour l’avenir… Extrait d’une chronique qui fit grand bruit à l’époque (et à laquelle je ne changerai rien aujourd’hui) : « Et quand ils [les amis abstentionnistes] me demandent pourquoi je vais tout de même me déplacer aux urnes pour faire obstacle à Le Pen, je réponds qu’il est bien plus facile de finasser et d’avoir des états d’âmes quand on s’appelle Jean-Luc, Clémentine, Charlotte ou Alexis que lorsqu’on se prénomme Karim, Ousmane, Jacob, Latifa, Rachel ou Aminata. Contrairement à celles et ceux qui relativisent la menace frontiste – et qui estiment pouvoir se passer de voter -, ces derniers savent que le Front national au pouvoir représente pour eux, via nombre de ses électeurs et sympathisants, une menace physique immédiate. Et cela suffit comme raison pour s’y opposer. » (1)

L’actualité, c’est aussi et surtout le Proche-Orient. Donald Trump n’en finit pas d’empiler les bûches et les explosifs qui préparent une nouvelle déflagration de grande ampleur. L’Iran est dans la ligne de mire de cette administration atypique, où tous les pouvoirs ou presque sont concentrés (nombre d’ambassades américaines, et non des moindres, attendent toujours leur premier locataire). De même, et ce n’est pas une surprise, la Maison Blanche vient de mettre fin à plusieurs décennies d’hypocrisie et de fausse impartialité en prenant le parti d’Israël en ce qui concerne le statut de Jérusalem et donc les contours, s’il venait à exister (ce qui est loin d’être gagné), du futur Etat palestinien. En 2018, Trump et ses alliés chercheront à faire plier une Autorité palestinienne (si peu farouche) en lui vendant un « plan de paix » qui mènera, au mieux, à la création de bantoustans plutôt qu’un Etat souverain.

La nouveauté au Proche-Orient, c’est tout de même l’activisme débridé de l’Arabie saoudite ou, plutôt du prince héritier Mohamed Ben Salman dit « MBS ». Avec lui, ça part dans tous les sens et presque jamais pour le meilleur. Poursuite de la guerre au Yémen (silence honteux et complice des Occidentaux qui essaient vaille que vaille de justifier cette horreur), séquestration de personnalités saoudiennes fortunées au nom d’une soudaine lutte contre la corruption (en réalité, une extorsion de fonds) et même d’un premier ministre étranger, en l’occurrence celui du Liban, obligé de lire une lettre de démission (oubliée sitôt rentré chez lui). Activisme débridé donc, mais à la fois brutal, brouillon et inconséquent comme en témoigne cette volonté d’obliger les Palestiniens du Liban à créer des milices capables de s’opposer au Hezbollah... (2) Où va l’Arabie saoudite ? Question cruciale pour 2018.

Fait-il parler de l’Algérie dans cette courte rétrospective. Oui et non. Non, parce qu’il ne s’y passe rien de fondamental, ou presque. D’année en année, le même constat, le même accablement, la même attente que les choses bougent enfin dans le bon sens. Oui, parce qu’il s’y est tout de même passé deux choses importantes. D’abord, la chasse aux migrants. Une honte. Une douleur aigue et la marque de la fin définitive d’une époque. Ensuite, le bouillonnement qui s’empare jour après jour de la Kabylie. Comment ne pas être inquiet ? Les unions sacrées sur fond de contestation identitaire pouvaient fonctionner par le passé et être « gérées » sans trop de problèmes. Par les temps qui courent, au vu du contexte régional et international, ce genre d’outil est non seulement désuet mais dangereux. C’est tout simplement une boîte de pandore.

Impossible enfin de terminer ce texte sans parler (un peu) de football. 2017, ce fut la « remontada » du Barça contre le PSG (6 buts à 1 après un pitoyable 0-4 au Parc des princes). Disons simplement que ce fut l’un des rares bons moments procurés par le ballon rond. Le foot est de moins en moins agréable à suivre mais ce sera le moindre des tracas pour 2018.

(1) « La chronique du blédard : Voter Macron ? Oui, hélas… », Le Quotidien d’Oran, jeudi 27 avril 2017.
(2) « Why Saad Hariri Had That Strange Sojourn in Saudi Arabia », Anne Barnard et Maria Abi-Habib, New York Times, 24 décembre 2017

mardi 26 décembre 2017

La chronique du blédard : Star Wars again…

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Le Quotidien d’Oran, jeudi 21 décembre 2017
Akram Belkaïd, Paris

Oui poto, l’histoire des gars (et maintenant des femmes !) qui se battent à coup de néons continue encore. Huitième épisode mon frère ! Donc, pour bien caler les choses, je reprends depuis la fin du dernier opus. Le sept, oui, celui qui suivait le six qui était en fait le trois dans l’ordre de diffusion. Tu n’as toujours rien compris ? Ce n’est pas grave. On reprend. Souviens-toi, c’était à la fin du septième épisode, il y a longtemps, dans une galaxie far far away... En trois dimensions, lunettes spéciales à un euro sur le nez parce qu’on a perdu celles de la dernière fois (attention aux allergies), on voit un type, de dos, au sommet d’une montagne qui surplombe l’océan. Au début du numéro huit, une fille, dont on devine qu’elle est aussi douée que lui, vient lui rendre visite. Salut monsieur Jedi, tu es tout seul ? Pourquoi te caches-tu ? Tiens, voilà, je t’ai ramené ton néon comme ça tu pourras aller te battre contre les vilains. Tu sais, les méchants qui craignent le grand remplacement et adorent écouter Alain Finkielkraut (non, elle ne dit pas ça, c’est le chroniqueur qui rajoute cette « mésidonce » -copyright l’imam vous savez qui-, à propos du philosophe désormais biker).

Bon, le problème, c’est que le gars en question (le Jedi au sommet de la montagne, pas Finkie) ne veut plus se battre. Dans sa tête, à force de regarder les dauphins et le niveau de l’eau monter à cause du réchauffement climatique, il a compris plein de choses – que le spectateur, avouons-le, a du mal à saisir, mais ce n’est pas grave – et ça l’a bien changé notre ami Luc. Il préfère rester sur l’ile pour surfer sur internet quand il y a du réseau. Et c’est normal, car il ne peut que s’inspirer d’un autre Luc, le saint, qui dit un jour « paix sur la galaxie aux hommes de bonne volonté ». Veut plus de baston le Jedi… Pas grave, la jeune fille connaît son destin, c’est à elle d’aller défier les méchants, surtout celui qui lui parle en télépathie et qui n’a pas résolu son problème d’oreilles décollées. Pendant ce temps-là, un monstre poilu, pilote à ses heures, mange des oiseaux rôtis. Leurs congénères encore vivants lui en veulent. Il a un peu de remords mais, au final, s’en moque. Oh, Aymeric ! Choubaka ne veut pas être Vegan… C’est l’un des messages principaux du huitième opus de Star Wars. Ajoutons à cela un autre fait d’importance : l’Algérie tient un petit rôle dans le film puisque des Fennecs de glace sauvent la mise aux gentils.

Soyons un peu sérieux et cessons de divulgâcher. Ces dernières années, Hollywood a un vrai problème avec ces films dits de grand spectacle. Ça cause trop et ça cogne peu. Pas assez de duels, pas assez de batailles spatiales, pas de combats interstellaires qui durent vingt minutes. Par contre, ça philosophe à tout va. Ça se prend la tête. Suis-je bon ou méchant ? La force ou le côté obscur ? Barça ou Madrid ? Et ça papote, ça s’interroge, ça introspecte (je sais, forme incorrecte mais pourquoi ne pas innover ?), ça vaticine (oui, oui, aux dernières nouvelles, ticine va bien !) et ça carbure sec du plafonnard. Bref, on se dit que les scénaristes ont lu et relu La Philo (ci di filous) pour les nuls et qu’ils ont décidé de truffer le film de références plus ou moins cachées qui feront le bonheur d’une armée de thésards désargentés.

Ceci étant, il y a tout de même un peu d’action. Des courses-poursuite galactique, des créatures venues d’ailleurs ou de nulle part et une ou deux belles scènes de combats avec des néons dont on aurait aimé qu’elles durent tout le film, surtout celle où un méchant armé d’un marteau et d’un piolet… Non ! N’insistez pas, je ne divulgâcherai pas.

Le problème, c’est qu’à chaque fois le bla-bla revient vite ou alors, pire encore, la prise de tête à propos du défi technique. Dans Star Wars, comme dans tous les Marvell ou les autres films de super-héros aux super-pouvoirs, il y a sans cesse un charabia technologique dont le spectateur – qui commence à avoir mal aux genoux, c’est mauvais signe – ne pige que pouic. Mais là aussi, c’est une évolution intéressante. Dans ces films, le héros n’est rien par lui-même. Il lui faut aussi faire face à un problème technologique (du genre, « attention, la subconnectivité met en danger le superphaseur à trinitrons ! ») qu’il ne peut résoudre seul.

Plus intéressant encore, le ou les héros sont intrinsèquement plus faibles que l’ennemi. Ils ne peuvent pas vaincre grâce à leurs seuls néons, leur seule force ou à leurs pouvoirs. Il leur faut plus. Il leur faut ce que l’adversaire n’a pas : une conscience, une fierté, une solidarité humaine, de l’espoir ou un esprit de sacrifice. Et tout cela ne les fait l’emporter que de justesse. On dirait ainsi que Hollywood prend acte de la faiblesse (relative, n’exagérons rien) des Etats Unis. Les ennemis dans les films, autrement dit, dans le monde réel, la Chine, la Corée du Nord ou même la Russie, sont perçus comme des pays plus puissants que l’Amérique et capables donc de la mettre à terre. Alors, pour gagner les guerres qui s’annoncent – pardon, je corrige pour ne pas être accusé de verser dans un pessimisme inutile : pour gagner les guerres qui pourraient venir, l’Amérique est invitée par le cinéma à puiser dans les ressources de l’âme pour dompter le feu technologique. Darth Vader – que des zozos monolingues ont, hélas, traduit en Dark Vador – n’est plus là depuis longtemps mais d’autres forces l’ont remplacé. Et Star Wars numéro huit nous dit que la victoire passe par un retour aux sources. Make the force great again…






dimanche 17 décembre 2017

La chronique économique : Le non-Maghreb et son coût

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Le Quotidien d’Oran, jeudi 13 décembre 2017
Akram Belkaïd, Paris

Le thème resurgit de manière régulière pour constater le caractère inerte d’une situation qui n’a guère évolué depuis le milieu des années 1990. Dernièrement, c’est le Forum tunisien pour les droits économiques et sociaux (FTDES) qui en a fait le constat : le coût du « non-Maghreb » équivaut à plusieurs points de croissance du Produit intérieur brut (PIB) régional (1). Autrement dit, le manque d’intégration économique pénalise les trois pays du Maghreb central.

Un coût sociétal

Sur le plan commercial, on sait définir ce qu’est le non-Maghreb. D’abord, il y a des taux de douane encore élevés qui ne facilitent pas les échanges intra-maghrébins. Ces derniers représentent 3% du commerce de chaque pays. Selon le FTDES, si d’aventure les pays du Maghreb s’entendent sur une convergence commerciale, alors 12% de leurs flux commerciaux se feront entre eux. Il y a ensuite, la question de la frontière terrestre entre l’Algérie et le Maroc. Voilà vingt-trois ans qu’elle est fermée. Le Royaume en réclame régulièrement l’ouverture, parfois de manière véhémente ou maladroite. Son voisin réplique en rappelant que ce fut une mesure décidée en réponse de l’instauration unilatérale de visas pour les Algériens. Bref, le dossier tourne en rond.

L’erreur est d’appréhender le coût du non-Maghreb sous le seul angle commercial. Il ne fait pas de doute qu’une meilleure entente entre Rabat et Alger changerait bien des choses sur le plan économique. Mais, à dire vrai, le vrai coût est certainement ailleurs. Il est dans la séparation de plus en plus hermétique entre les sociétés algérienne et marocaine. Il est aussi dans la pénalisation des populations frontalières, habituées à vivre et à échanger ensemble, quelle que soit la nationalité. Des traditions se perdent, des relais et des solidarités aussi, les flux de personnes sont empêchés. Autant de convergences possibles que la survivance du phénomène contrebandier ne saurait remplacer.

Le plus souvent, c’est l’Algérie qui est mise en accusation pour le « non-Maghreb ». Or, dans cette affaire, aucune des parties ne peut échapper aux critiques. La bonne idée qui avait présidé à la création de l’Union du Maghreb Arabe (UMA) était de ne pas faire de la question du Sahara un élément incontournable du règlement du contentieux algéro-marocain. A l’époque, on croyait encore, ou l’on feignait de le faire, à une solution rapide avec la tenue d’un referendum d’auto-détermination. On sait aujourd’hui que les chances que ce dernier se tienne sont infimes car le Maroc n’en veut pas. Dans un contexte où les relations entre Alger et Rabat sont exécrables, Tunis en vient logiquement à se tenir à distance parfois trop prudente de ce dossier.

Intérêt général

Dans cette affaire, les patronats tentent bien de se faire entendre mais chacun possède son propre agenda. On pourrait résumer la position des uns et des autres par la phrase suivante : « d’accord pour l’ouverture commerciale, mais que nos voisins commencent les premiers. » Cet attentisme ne peut être dépassé que s’il y a déblocage politique. Cela signifie que l’idée que l’économie peut contourner les divisions liées au Sahara (et à la frontière) n’est pas pertinente. Dans les années 1980, c’est une initiative diplomatique saoudienne qui a exhorté Algériens et Marocains à renouer. Depuis, et malgré la dégradation des relations régionales, aucune démarche d’envergure n’a été entamée, y compris de la part de partenaires européens. A croire que le non-Maghreb convient finalement à tout le monde.

(1) « Résumé analytique de l’étude sur le cout du non Maghreb et projet de mémorandum », Etude coordonnée par l’économiste Azzam Mahjoub, https://ftdes.net/

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