Retours en Algérie

Retours en Algérie
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samedi 23 mai 2015

La chronique du blédard : Zyed, Bouna et les promesses oubliées de 2005

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Le Quotidien d’Oran, jeudi 21 juin 2015
Akram Belkaïd, Paris

En matière d’actualité, il est parfois des coïncidences tout autant regrettables que symboliques. C’est le cas de deux informations tombées cette semaine. La première est la relaxe définitive des policiers poursuivis pour non-assistance à personne en danger dans la triste affaire de la mort, il y a bientôt dix ans (c’était le 27 octobre 2005), de Zyed Benna (17 ans) et de Bouna Traoré (15 ans). Pour (sombre) mémoire, ce drame s’était déroulé à Clichy-sous-Bois et les deux jeunes avaient été électrocutés après être entrés sur un site d’EDF pour échapper à un contrôle de police. On se remémore aussi des évènements qui ont suivi. Trois semaines d’émeutes violentes, des voitures brûlées par centaines, des arrestations, des biens publics détruits : tout cela a projeté l’image d’une société française malade de ses quartiers et de la manière dont étaient – et sont encore – traitées ses populations reléguées.

La seconde information concerne quant à elle la décision du gouvernement français d’abroger la loi du 31 mars 2006 qui, au nom de la lutte contre les discriminations à l’embauche, prévoyait la généralisation obligatoire du curriculum vitae anonyme – sans nom ni photographie - à toutes les entreprises de plus de 50 salariés. Il faut rappeler que le décret d’application n’a jamais été publié par les quatre équipes gouvernementales qui se sont succédées depuis l’adoption de cette loi. Il y a un an, le Conseil d’Etat a bien rappelé les autorités à l’ordre mais en vain.  Après neuf années de tergiversations, ce serpent de mer que l’on appelle CV anonyme passe donc à la trappe. Là aussi, comme pour la relaxe des deux policiers, l’affaire est définitivement close.
 
Définitivement ? On se doute bien qu’il n’en est rien. Concernant Zyed et Bouna, il n’est pas besoin d’être expert pour comprendre que le verdict de la justice française ne fera que renforcer la rancœur et la colère qui existent au sein d’une partie de la population. Rancœur et colère à l’encontre de la police mais aussi de la justice. Sur les réseaux sociaux, le slogan « je suis Zyed et Bouna » s’est immédiatement répandu et les internautes n’ont eu de cesse de clamer leur dégoût vis-à-vis d’un jugement qualifié de raciste. Nombre d’entre eux relevaient aussi que dans de telles affaires, les policiers incriminés finissent toujours par s’en sortir et qu’il n’est pas besoin d’aller aux Etats-Unis pour observer de telles situations d’iniquité.
 
La société française ne va pas très bien et il est évident que cette relaxe ne va pas arranger les choses. Bien sûr, on peut toujours clamer que la justice est indépendante mais cela n’éteindra aucune des mauvaises passions qui minent l’Hexagone. Et face à la colère des uns on subit les provocations des autres. Celle de Marion Maréchal-Le Pen qui, via twitter, a affirmé que ce verdict était la preuve que la « racaille » avait mis « par plaisir » les banlieues « à feu et à sang ». Nicolas Sarkozy, ministre de l’intérieur en 2005, doit être certainement satisfait lui qui, quelques jours avant la mort des deux jeunes, avait contribué à médiatiser cette puanteur qu’est le mot « racaille ». En l’employant, la Maréchal a attenté à la mémoire de Zyed et Bouna mais elle a aussi cherché à provoquer la colère de dizaines de milliers de gens touchés au plus profond d’eux-mêmes par ce drame. Pour user d’un vocabulaire militaire, le Front national n’est plus en embuscade. Sûr de lui et de ses forces, il se permet désormais d’aller au contact pour chercher l’affrontement.
 
Autre provocation, celle du député UMP Christian Estrosi. Celui qui est aussi maire de Nice n’a pas hésité à qualifier Zyed et Bouna de « délinquants » ayant commis un « excès de vitesse » ce qui aurait justifié, selon lui, qu’ils soient poursuivis par les policiers. Or, et contrairement à ce qu’a « éculubré » le motocrate de Nice, les deux victimes étaient à pied et la police a reconnu elle-même que ni eux ni les autres jeunes n’avaient commis de délit ou de tentative de délit. Pourquoi alors s’étaient-ils enfuis ? La réponse est simple : ils revenaient d’un match de football, ils n’avaient pas leurs papiers sur eux et ne pouvaient ignorer que, comme de coutume, les policiers les embarqueraient après les avoir soumis à un énième contrôle d’identité mené, bien entendu, dans les règles les plus élémentaires du respect et de la courtoisie…
 
Le lecteur peut se demander quel lien peut bien exister entre le drame de Clichy-sous-Bois et le CV anonyme. La réponse n’est pas uniquement liée au fait qu’ils font partie d’une large thématique mêlant actualité des banlieues et lutte contre les discriminations. En réalité, il convient de rappeler que ce sont les émeutes de 2005 qui ont permis que le sujet d’une égalité des chances à l’embauche soit enfin abordé au plus haut niveau politique. Sans les morts de Zyed et Bouna, sans l’onde de choc qui a suivi, jamais le CV anonyme n’aurait été médiatisé comme il l’a été au point que le gouvernement de Dominique Villepin s’est dépêché d’en faire une mesure phare de sa loi de mars 2006.
 
Il faut donc bien se souvenir des bonnes intentions et des promesses nées de ces émeutes. Le changement était, affirmait-on, en route. Soudain, les minorités devenaient enfin visibles. Les politiques, les patrons et les médias réalisaient qu’il fallait leur faire un peu de place. Ainsi, sans Zyed et Bouna, sans les émeutes de Clichy-sous-Bois, le Club XXIème siècle – qui regroupe des « réussites » au sein des diverses communautés d’origine étrangères – n’aurait pas bénéficié d’une audience médiatique aussi importante. Et, en forçant un peu le trait, on est en droit de se demander si les Rama Yade, Rachida Dati et compagnie auraient été nommées ministres en 2007 sans les engagements d’égalité et d’équité de l’automne 2005.
 
Dix ans plus tard, les promesses de lutte contre les discriminations ont certes bénéficié à quelques heureux élus et élues. Un peu de saupoudrage pour faire croire à une prise de conscience définitive. Mais l’abandon du CV anonyme - tout comme d’ailleurs celui du récépissé de contrôle d’identité (un outil évoqué lui aussi en 2005 pour empêcher les contrôles répétitifs, et abusifs, des jeunes des cités) – ainsi que l’absence de condamnation dans l’affaire Zyed et Bouna montrent qu’il faudra peut-être attendre les prochaines émeutes dans les banlieues pour que les choses changent de manière structurelle.
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mardi 19 mai 2015

La chronique du blédard : Etats-Unis et Arabie Saoudite : feu, le pacte du Quincy ?

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Le Quotidien d’Oran, jeudi 14 mai 2015
Akram Belkaïd, Paris

En matière de traitement journalistique des relations internationales, il existe des références que l’on se doit toujours de mentionner pour donner une perspective historique. Dans le cas des rapports entre les Etats-Unis et l’Arabie saoudite, il est impossible de ne pas citer le pacte du Quincy, du nom du navire de guerre américain où le président Franklin Delano Roosevelt – de retour de la conférence de Yalta – et le roi Ibn Seoud se sont rencontrés le 14 février 1945. L’accord qui fut conclu alors a structuré depuis les relations entre les deux pays et a façonné la politique américaine dans le Golfe. 
 
On connaît les grandes lignes de ce document signé pour soixante ans et qui a été renouvelé pour une durée similaire en 2005 sous la présidence de George W. Bush. Washington s’est engagé à assurer la protection de la famille Saoud et du royaume wahhabite, ce dernier ainsi que son leadership régional étant considérés comme faisant partie des « intérêts vitaux » des Etats-Unis. La contrepartie de ce « deal » est que l’Arabie Saoudite se doit de garantir l’approvisionnement énergétique (pétrole et, éventuellement gaz naturel) de son protecteur. Enfin, ce dernier est tenu de ne pas s’ingérer dans les affaires internes de son « partenaire ».
 
Depuis quelques temps, l’un des thèmes récurrents des analyses géopolitiques relatives à la région du Golfe consiste à s’interroger sur la fin du fameux pacte. La raison d’un tel bouleversement ? Les mauvaises relations actuelles entre le royaume et l’administration Obama. Dernier épisode en date, la décision du roi Salman (à 79 ans, il règne depuis janvier dernier après le décès du roi Abdallah) de ne pas participer à une réunion à Washington entre les Etats-Unis et les six monarchies membres du Conseil de coopération du Golfe (CCG : Arabie Saoudite, Bahreïn, Emirats arabes unis, Koweït, Qatar, Oman). Le nouveau souverain a aussi décliné l’invitation qui lui a été faite de se rendre à la résidence de Camp David pour rencontrer Barack Obama dans un cadre plus intime (outre la nécessité de mentionner la mauvaise santé du roi, on notera tout de même la présence de deux hommes fort du royaume, le prince héritier Mohammed ben Nayef – 55 ans et premier petit-fils du roi Saoud à accéder à un tel rang – et Mohammed ben Salman, 35 ans – environ -, et futur prince héritier).
 
Les raisons de la mauvaise humeur saoudienne sont connues. Riyad s’oppose à la normalisation en cours des relations entre Washington et Téhéran. Engagé dans une véritable guerre froide avec son adversaire chiite, le royaume wahhabite craint que les Etats-Unis n’aient décidé de réviser leur stratégie dans le Golfe, un recentrage qui pourrait à terme déboucher sur un bouleversement d’alliances dans la région. De fait, les dirigeants saoudiens n’ont pas la mémoire courte. Ils se souviennent de la manière dont l’Amérique a respectivement abandonné à leurs sorts, le Chah d’Iran – qui était l’un de ses plus fidèles alliés – et, plus récemment encore, le président égyptien Hosni Moubarak. Et c’est d’ailleurs pour rassurer les membres du CCG, pour leur dire qu’ils ne seront jamais abandonnés aux griffes de l’ennemi perse, que l’administration Obama a organisé la rencontre de Washington (mais il n’est pas question pour l’Amérique de signer un quelconque accord de défense avec le CCG et cela au nom du lien stratégique qui la lie à Israël).
 
Disons-le tout de suite, il est très peu probable que le pacte du Quincy soit remisé aux oubliettes. Certes, les Etats-Unis ont moins besoin de l’Arabie saoudite sur le plan énergétique et cela grâce au développement de l’exploitation des hydrocarbures de schiste. De même, une évaluation dépassionnée des perspectives de développement dans la région du Golfe persique montre que l’Amérique a tout intérêt à se rapprocher de l’Iran, un « vrai » pays à la fois héritier d’une civilisation pluri-millénaire et potentiel allié dans la rivalité croissante entre Washington et Pékin. 
 
Pour autant, les Etats-Unis ont encore besoin de l’Arabie Saoudite (et de ses voisins du CCG). D’abord, le royaume des Saoud reste un acteur de poids sur le marché pétrolier, ayant la capacité d’influer sur les prix et de dicter sa stratégie aux membres de l’Organisation des pays exportateurs de pétrole (Opep). Même si les Etats-Unis n’achètent pratiquement plus d’hydrocarbures saoudiens, ils ne peuvent se mettre à dos un partenaire qui possède les plus grandes réserves du monde et qui a la capacité de semer la panique sur les marchés pétroliers de Londres et de New York. On notera aussi que trois pétrodollars sur cinq engrangés par les pays du Golfe finissent, d’une manière ou d’une autre, par revenir dans les caisses de l’économie américaine…
 
Ensuite, il convient de relativiser la mauvaise humeur saoudienne. Oui, Riyad semble pris actuellement par un irrésistible sentiment de puissance. C’est un peu comme si les dignitaires saoudiens entendaient signifier à leur protecteur que leur pays et ses forces armées sont capables de se débrouiller seuls en faisant régner l’ordre dans la région. L’intervention pour mater la révolte à Bahreïn en mars 2011 et la mise en place d’une coalition arabe pour lutter militairement contre la rébellion houtiste au Yémen témoignent effectivement d’une certaine volonté d’émancipation. Comme le faisait remarquer un chroniqueur de CNN, en modifiant l’habituelle politique américaine dans le Golfe, Barack Obama a peut être obligé les Saoudiens à « grandir un peu » et à cesser de penser que l’Amérique sera toujours là pour faire les choses à leur place et, surtout, à leur sauver la mise.
 
Pour autant, le principe de réalité s’impose. Aucun pays, pas même la France de François Hollande qui se voit déjà en parrain de la région, ne peut remplacer les 15.000 soldats américains stationnés dans le Golfe. Avec leur impressionnant arsenal, ils sont la vraie force de dissuasion qui empêche l’Iran, ou même l’Irak, de faire main basse sur les formidables ressources énergétiques de la péninsule arabique. De même, il faut suivre avec attention ce qui se passe au Yémen. Pour l’heure, l’intervention de la coalition menée par les Saoudiens ne s’avère guère efficace sur le plan militaire. Que se passera-t-il en cas d’enlisement de cette guerre par procuration que Riyad livre à l’Iran ? Que se passera-t-il en cas de revers majeur pour les forces saoudiennes si elles venaient à intervenir au sol ? A un moment ou un autre, Washington risque fort d’être appelé à la rescousse ce qui lui permettra d’asséner aux Saoudiens cette réplique hollywoodienne fort connue: « who’s your daddy now ? ». A bien des égards, la mauvaise humeur de Riyad risque donc de n’être que passagère. Le temps, peut-être qu’un nouveau locataire, moins conciliant avec l’Iran, ne s’installe à la Maison-Blanche en janvier 2017…
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lundi 11 mai 2015

La chronique économique : Quand l’Arabie saoudite aura besoin d’un baril cher

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Le Quotidien d'Oran, mercredi 6 mai 2015
Akram Belkaïd, Paris
 
 
Quel est le prix d’équilibre du marché pétrolier ? En 2014, comme en 2013, de nombreux experts estimaient qu’un baril à 80 dollars avait pour avantage de mettre d’accord pays producteurs et pays consommateurs. Aujourd’hui, alors que les cours ont nettement reflué et que leur moyenne récente se situe autour de 55 dollars, il est clair que les pays producteurs font désormais figure de grands perdants de cette évolution. Et l’on peut se demander s’ils ont aujourd’hui la capacité à inverser la tendance.
 
Riyad en maître du jeu
 
Pendant longtemps, l’Organisation des pays exportateurs de pétrole (Opep) a joué le rôle d’ajusteur du marché. Que ce dernier soit orienté à la hausse ou à la baisse, c’est le Cartel qui avait la capacité à influer sur les prix via une modification de sa production et cela sous l’impulsion de l’Arabie saoudite. Au milieu des années 1990, l’organisation a tout de même vécu une première alerte avec sa décision d’augmenter ses pompages alors même que l’Asie, l’un de ses principaux clients, s’enfonçait dans la crise. On se souvient du résultat avec un baril frisant les dix dollars et une presse spécialisée qui s’est dépêchée de décréter la fin de l’Opep. Quelques années plus tard, notamment avec l’invasion de l’Irak par une coalition menée par les Etats-Unis, l’Organisation a regagné en influence. Mais qu’en est-il aujourd’hui alors que l’époque, pas si lointaine, d’un baril à plus de 100 dollars semble presque oubliée ?
 
Comme toujours, la réponse réside dans la stratégie décidée par l’Arabie Saoudite. Ce pays, véritable pompe à essence de la planète, fait face à une situation à la fois compliquée et nouvelle. Dans le passé, les préoccupations stratégiques du royaume semblaient simples avec la nécessité de garder intacte une cohésion interne, notamment au sein de la famille royale, et la nécessité de contenir le rival iranien. Concernant le premier point, la récente modification de l’ordre de succession montre l’existence de tensions dont l’impact potentiel exige des dirigeants qu’ils disposent de ressources pour acheter la paix sociale et prévenir toute contestation d’ordre politique. Quant au second point, les choses n’ont certes pas changé mais elles ont tout de même gagné en complexité. La guerre froide que se livrent Téhéran et Riyad touche désormais le Yémen et n’a pas baissé en intensité en Syrie. Surtout, l’Arabie Saoudite est directement engagée chez son voisin yéménite avec son entrée en lice dans le conflit contre la rébellion houtiste. Ce qui signifie que ses dépenses militaires mais aussi civiles – comme par exemple les dons humanitaires à destination de la population yéménite - vont devoir augmenter.
 
Une marge de manœuvre qui n’est pas éternelle
 
On sait que le Royaume wahhabite a les moyens de faire face aux conséquences d’une baisse des cours du pétrole. Ses réserves financières importantes ainsi que sa part de marché lui donnent de quoi compenser ses pertes. Mais la question est de savoir combien de temps peut durer cette marge de manœuvre ? Six mois, un an ? Que se passera-t-il si le conflit au Yémen s’enlise ? Et si d’autres foyers d’affrontements apparaissent obligeant Riyad à multiplier les interventions militaires dans la région ? Ces questions sont encore rarement prises en compte par le marché pétrolier parce qu’elles sont nouvelles. Mais rien ne dit que cela ne sera plus le cas dans les prochains mois. De fait, on ne peut pas affirmer que l’Arabie saoudite n’aura pas besoin, à plus ou moins court terme, d’un baril à nouveau orienté à la hausse. Et cela même si l’Iran et la Russie, actuels adversaires de Riyad sur le plan géopolitique, y trouvent eux aussi leur compte.
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dimanche 10 mai 2015

L'historien Pap Ndiaye et les "mémoires blessées"

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Pap Ndiaye : "Le propre des mémoires blessées est d'être déconnectées de l'histoire officielle telle qu'on la raconte. Ceux qui en viennent ont l'impression de ne pas faire partie de cette histoire. Voilà pourquoi il est important d'apprendre, de réfléchir, de pouvoir faire le lien entre son histoire personnelle et celle de son pays."

in Le Monde, 9 mai 2015
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L'historien Jean-Louis Planche à propos des massacres du 8 mai 1945 en Algérie

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Le Monde.- Le 19 avril, le secrétaire d'Etat aux anciens combattants et à la mémoire, Jean-Marc Todeschini, a fait le déplacement à Sétif pour commémorer les massacres. En décembre 2012, François Hollande a reconnu "les souffrances que la colonisation a infligées" aux Algériens et dénoncé un "système profondément injuste et brutal". Ces gestes peuvent-ils apaiser les relations franco-algériennes ?

Jean-Louis Planche.- C'est un pas dans la bonne direction. Mais la presse algérienne était déçue : plutôt que d'envoyer un secrétaire d'Etat, la France aurait pu envoyer un ministre de plein exercice, comme Laurent Fabius, le ministre des Affaires étrangères. Et il est regrettable que Jean-Marc Todeschini n'ait pas pris la parole en public une seule fois pendant sa visite. La France s'est contentée du service minimum. Ce qu'a dit François Hollande ne suffit pas, il faut une pleine reconnaissance.
In Le Monde, Cultures & Idées, 9-10-11 mai 2015
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La chronique du blédard : Les vérités dérangeantes d’Emmanuel Todd

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Le Quotidien d’Oran, jeudi 7 mai 2015
Akram Belkaïd, Paris
 
Il est l’homme par qui le scandale et la polémique arrivent. Sa faute ? Avoir remis en cause le consensus plus ou moins naïf autour des manifestations qui ont suivi les attentats du début de l’année à Paris. Pour Emmanuel Todd, le fameux « esprit du 11 janvier » n’est rien d’autre qu’une « imposture » et c’est ce qu’il fait valoir dans son dernier ouvrage. Un livre choc où il estime que la bonne conscience des manifestants ne peut faire oublier le fait que les classes moyennes françaises – c’est-à-dire la catégorie sociale qui a le plus participé aux marches à travers la France - ont tourné le dos au monde populaire et qu’elles sont de plus en plus séduites par le ressentiment islamophobe (1).
 
Commençons par reprendre le titre de son livre. « Qui est Charlie ? » Une question en réponse au désormais mondialement célèbre « je suis Charlie ». Il est vrai que l’on ne peut ignorer les zones d’ombres autour d’un slogan vis-à-vis duquel les musulmans de France continuent de devoir (péniblement) se positionner. Au départ, et c’est ainsi que le présent chroniqueur le comprenait, « je suis Charlie » signifiait une totale solidarité avec les victimes des attentats du 7 janvier et un engagement au nom de la liberté d’expression. Mais, très vite, on a bien senti que cela pouvait signifier aussi que l’on était d’accord - que l’on devait être absolument d’accord - avec les dessins parodiant le Prophète ou, de façon plus générale, moquant l’islam et les musulmans. C’est ce que l’on retrouve aujourd’hui dans les écrits ou les propos de certains chroniqueurs, dits de gauche, ces derniers nous expliquant que le fait de critiquer les caricatures revient à être complice des tueurs.
 
Voici ce qu’en dit Todd dans un entretien accordé à L’Obs (2) : « Lorsqu’on se réunit à 4 millions pour dire que caricaturer la religion des autres est un droit absolu – et même un devoir !-, et lorsque ces autres [comprendre les musulmans, ndc] sont les gens les plus faibles de la société, on est parfaitement libre de penser qu’on est dans le bien, dans le droit, qu’on est un pays formidable. Mais ce n’est pas le cas. Il faut aller au-delà du mensonge, au-delà des bons sentiments et des histoires merveilleuses que les gens se racontent sur eux-mêmes. Un simple coup d’œil à de tels niveaux de mobilisation évoque une pure et simple imposture. Il y a certainement une quantité innombrable de gens qui ne savaient pas ce qu’ils faisaient là le 11 janvier. Mais nul n’est censé ignorer pour quoi il manifeste, tout de même. »
 
La charge est rude et, à bien des égards, quelque peu injuste. Nombre de manifestants n’ont pas marché le 11 janvier pour dire qu’ils soutenaient le droit au blasphème ou le droit à se moquer des religions. A l’époque, la sidération et l’émotion étaient telles après les attentats que cette marche s’est imposée d’elle-même. Je continue de croire qu’elle a été un réflexe salvateur et une initiative nécessaire pour prévenir les dérapages. Bien sûr, il est évident qu’elle a été récupérée ne serait-ce que du fait de la présence de certains chefs d’Etat et de gouvernement dont la vraie place est au Tribunal pénal international. Mais je ne pense pas que l’on puisse affirmer que tous les marcheurs du 11 janvier étaient en accord avec les caricatures et qu’ils estimaient urgent de remettre l’islam de France et les musulmans à leur vraie place, c’est-à-dire dans les caves ou dans l’invisibilité.
 
Mais ce qui donne raison à Todd c’est la manière dont a évolué la perception de cette marche et, surtout, la manière dont elle est désormais présentée par les médias prépondérants assez prompts à prendre leurs désirs pour la réalité. Il faut se souvenir ainsi de ce journaliste politique de France Inter nous expliquant que le fait de ne pas avoir participé à la marche du 11 janvier à Paris allait sonner le glas de la dynamique victorieuse de Marine Le Pen. On en a vu effectivement le résultat lors des dernières élections… C’est tout simple à dire mais « l’esprit du 11 janvier » est une expression qui ne veut plus rien dire et qui, plus grave encore, divise d’autant plus qu’elle est devenue le cri de ralliement des laïcistes obsédés par la visibilité croissante de l’islam.
 
Dans un pays où le climat entre communautés – appelons les choses par leur nom – est explosif. Dans un pays où un quotidien, jadis de référence, titre en cinq colonnes à la une sur la longueur des jupes des collégiennes de confession ou de culture musulmane (rappelons qu’un seul cas, pas plus, d’exclusion a été signalé). Dans un pays où, jour après jour, on sent venir une nouvelle catastrophe, plus grave encore que celle de janvier dernier, les débats et les oukases autour de l’islam n’en finissent pas d’envenimer la situation.
 
Pour Emmanuel Todd, il n’y a que deux possibilités : « le scénario de la confrontation hystérique avec l’islam et le scénario de l’accommodement ». Et de lancer cette mise en garde : « la confrontation, c’est 100% de chances de désastre pour la France (…) Alors oui, je plaide pour qu’on laisse tranquilles les musulmans de France. Qu’on ne leur fasse pas le coup qu’on a fait aux juifs dans les années 1930 en les mettant tous dans le même sac, sous la même catégorie sémantique, quel que soit leur degré d’assimilation, quel que soit ce qu’ils étaient vraiment en tant qu’êtres humains. Qu’on arrête de forcer les musulmans à se penser musulmans. Qu’on en finisse avec cette nouvelle religion démente que j’appelle le ‘laïcisme radical’, et qui est pour moi la vraie menace. » (2)
 
A entendre et lire les réactions outragées qui accompagnent la sortie de l’ouvrage de Todd – et qui ne concernent pas uniquement ses critiques à l’encontre des marches du 11 janvier – on se dit qu’il est peut-être déjà trop tard. La France, sans s’en rendre compte, par un long glissement, par calculs politiques des uns, par ambitions éditoriales des autres, est entrée depuis longtemps dans le scénario de la confrontation stupide et hystérique. Un scénario où – le présent chroniqueur peut en témoigner – le seul fait d’affirmer que l’islamophobie existe (à prendre dans le sens de la haine des musulmans) expose aux soupçons de la bien-pensance et des défenseurs du blasphème au nom de la défense de la laïcité. En cela, les propos d’Emmanuel Todd devraient servir à alimenter un débat d’urgence plutôt que les postures outragées des habituelles et inévitables impostures médiatiques.
 
(1) Qui est Charlie ? Sociologie d’une crise religieuse, Seuil.
(2) « Le 11 janvier a été une imposture », L’Obs (ex-Nouvel Observateur), 30 avril 2015
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La chronique du blédard : Parler de la freinte et oublier la corruption, la vraie ?

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Le Quotidien d’Oran, 30 avril 2015
Akram Belkaïd, Paris
 
Il est bientôt midi en ce mercredi 29 avril 2015. Je viens de relire la chronique écrite la veille et elle ne me plait plus. Mais alors plus du tout. Je m’étais pourtant endormi avec la satisfaction du rédacteur ayant bouclé son papier, lequel papier serait vite relu le lendemain et envoyé avec les salutations d’usage. Là, il faut repartir de zéro, ou presque. De quoi s’agissait-il ? Je partais de cette affaire des quarante mille euros de notes de taxi en dix mois qui a valu à la présidente de l’Institut national de l’audiovisuel (INA) d’être « démissionnée » par sa tutelle. Quarante mille euros… Soit une moyenne mensuelle de quatre mille euros, c’est-à-dire bien plus que ce que les deux tiers, voire les quatre-cinquième de l’ensemble des salariés français perçoivent en net en échange de leur labeur.
 
Cette affaire est présentée comme un cas isolé, une espèce de dérapage commis par une dirigeante ayant allègrement oublié que c’est l’argent du contribuable qu’elle avait en charge. Ma chronique, telle que rédigée la veille, entendait rappeler que ce genre de scandale a tendance à se répéter. Que les avantages indus et autres abus sont de plus en plus portés à la connaissance du public. Cela ne signifie pas, bien sûr, que la France d’aujourd’hui est plus corrompue qu’hier. C’est juste que les moyens de sortir l’information et de la faire fuiter, sont plus nombreux. Pour autant, le comportement de la désormais ex-présidente de l’INA est symptomatique de l’époque actuelle. Comme je l’ai déjà écrit dans des textes précédents, c’est un peu le temps des « in » et des « out ». Certains ont la chance d’occuper des positions qui leurs confèrent des avantages que la masse anonyme des Français n’imaginent même pas. Et le pire, c’est qu’ils en abusent, estimant qu’ils ont droit à tout, qu’ils sont légitimes à réclamer toujours plus.
 
Dans ce texte, j’ai essayé d’évoquer le fait que tout cela me mène à penser que la France connaît une fin de cycle où tout s’accélère, un peu à l’image d’une mécanique devenue folle perdant au fur et à mesure ses boulons et autres éléments mais continuant d’avancer jusqu’au crash final. Une fin de cycle devinée par les déprédateurs de toutes sortes qui devinent qu’il leur faut happer et engranger tant qu’il est encore temps. Avant que la poule aux œufs d’or ne meure ou bien, hypothèse moins plausible – hélas, mille fois hélas – avant que le peuple ne se réveille enfin et réalise à quel point il est dupé du matin jusqu’au soir. Un petit peu de guerre par-ci, un petit peu de terrorisme et de sécurité par-là. Un mix de voile et d’islamohystérie et le tour est joué. Monsieur Gérard oublie alors que la courbe du chômage ne s’est pas inversée et que personne ne peut jurer que l’argent dû au Trésor ne continue pas de filer vers la Suisse, le Delaware ou les îles Caïmans.
 
A quelques détails et paragraphes près, tout ce qui vient d’être écrit était donc dans la chronique suspendue.  Le lecteur se demandera alors pourquoi n’a-t-elle pas été livrée sous cette forme ? Bonne question. La réponse est simple. C’est qu’en la relisant, s’est imposée au chroniqueur une autre interrogation. A la fois moqueuse et agacée. La voici, résumée à la manière dont s’exprimerait une Mimoucha acerbe – autrement dit une voix qui emprunterait celle de la conscience. « Tu parles de cette pauvre bonne femme qui a pris trop de taxis, tu embraies sur la perte de valeurs en France et tu fais semblant d’oublier que dans ton propre pays, c’est de pire en pire ».
 
« Mimoucha » a bien sûr raison. On peut s’indigner de ce qui se passe en France – surtout si on y vit et que l’on y paie ses impôts – mais la réalité du bled oblige à raison garder. La lecture de la presse nationale de ces derniers jours le montre bien. Tous ces procès, toutes ces accusations de fraude, de détournements… Tous ces projets aux dizaines de milliards de dollars dépensés et dont on se demande, in fine, à quoi ils vont vraiment servir. Et pendant ce temps-là, ne craignant guère le ridicule, on lance une campagne pour consommer algérien… Comme si les conditions pour produire algérien étaient réunies dans un pays transformé en gigantesque comptoir commercial qui dilapide ses ressources pétrolières pour importer de tout ou presque…
 
Voilà, cela m’arrive rarement mais là il m’est donc impossible de vous rendre compte d’un aspect de la vie politico-sociale française sans être rattrapé par la réalité algérienne. Et c’est d’autant plus vrai que l’on voit bien aujourd’hui que Paris, comme certainement Londres, Genève ou Dubaï, est en train de se transformer en base de repli pour les Algériens qui ont, disons-le ainsi, très bien mangé, grappillé, grignoté et englouti.
 
On parle beaucoup en ce moment du livre des journalistes Marie-Christine Tabet et Christophe Dubois à propos des relations noueuses et souvent interlopes entre l’Algérie et la France (*). Dans cet ouvrage, qui pèche parfois par ses inexactitudes notamment historiques, il y est fait mention d’avoirs, entre autre immobiliers, que certains dirigeants algériens possèderaient dans l’Hexagone. Jusqu’à présent, cela n’a engendré ni démenti ni attaque en justice. Chacun en tirera donc ses propres conclusions. En tous les cas, une chose est certaine, ce qui s’est rappelé au souvenir du présent chroniqueur c’est que qu’une corruption endémique, et finalement assumée pour ne pas dire systémisée, est bien plus grave que quelques (très gros) excès en matière de notes de frais…
 
(*) Paris – Alger, une histoire passionnelle, Stock, avril 2015.

La chronique du blédard : Les migrants, encore et toujours

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Le Quotidien d’Oran, 23 avril 2015
Akram Belkaïd, Paris
 
Combien de fois encore ? Combien de fois nous faudra-t-il nous indigner quant à ce qui se passe en Méditerranée ? D’un mois à l’autre, d’une saison à l’autre, les drames se succèdent et les bilans s’aggravent. Automne 2013, quatre cent morts au large de Lampedusa. Printemps 2015, plus de sept cent morts non loin des côtes libyennes. Et entre ces deux drames, combien de noyades anonymes et de naufrages qui sont passés inaperçus ou qui n’ont fait l’objet que de quelques lignes dans la presse ? Les spécialistes du dossier le savent : tous les jours ou presque, des enfants, des femmes et des hommes qui rêvaient d’une vie meilleure, disparaissent dans les flots d’une mer transformée en immense cimetière.
 
Ce qui vient de se passer était prévisible. Depuis novembre dernier, l’Europe a réduit ses efforts de surveillance en mer puisque l’opération Mare Nostrum a été suspendue. Dans une chronique qui ne remonte pas à très longtemps, j’ai écrit que l’Union européenne et ses membres ont délibérément abandonné les migrants à leur sort pour des raisons notamment financières (*). Qui peut en douter maintenant ? Bien sûr, nous avons droit actuellement à beaucoup d’agitation et à de discours mobilisant l’émotion et de promesses. Mais, en réalité, tout le monde sait que l’Europe n’est pas disposée à accepter l’idée que les flux migratoires lui imposent une révolution conceptuelle qu’elle se refuse à accomplir.
 
La situation est connue. De partout, notamment d’Afrique subsaharienne mais aussi d’Asie, convergent des gens qui veulent une vie meilleure. Leur détermination est telle qu’ils sont prêts à tout, y compris à mourir, pour atteindre leur but. La guerre, la misère, la dictature aussi, tout cela est responsable de leur exil. Contrairement à une minorité de privilégiés, ils n’ont aucun visa, aucune possibilité de voyager normalement et sont une proie idéale pour les mafias de trafiquants que, on ne le répétera jamais assez, personne ne semble vouloir inquiéter. La question est donc toujours la même, comment faire pour que de tels drames ne se répètent plus ?
 
A lire et entendre les réactions des dirigeants européens, on devine quelles sont les orientations qui vont être prises. L’idée qui revient en force, c’est qu’il faut arriver à stopper les embarcations avant qu’elles n’arrivent en haute mer. Cela signifie que les pays du Sud de la Méditerranée vont être fortement « encouragés » à renforcer leurs propres moyens d’interception. Qui sait, dans sa grande générosité, l’Europe leur consentira-t-elle quelques crédits bonifiés pour qu’ils achètent plus de navires et d’hélicoptères afin de surveiller leurs côtes… De même, on entend ici et là que ces pays, notamment maghrébins, devront s’organiser pour mettre en place chez eux des camps de regroupement pour empêcher que les migrants ne cherchent à embarquer pour le nord.
 
Reste bien sûr la question de la Libye, pays en pleine guerre civile et dont les diverses factions et autorités ont d’autres chats à fouetter que de chercher à stopper les embarcations. Kadhafi le faisait pour s’attirer les bonnes grâces des dirigeants européens mais, aujourd’hui, le chaos est tel que des bateaux partent pratiquement tous les jours à destination des côtes siciliennes. Là aussi, l’Union européenne va tenter de convaincre les différentes factions libyennes de faire un effort. Pour quelle contrepartie ? On ne le sait pas encore mais il est certain qu’un marchandage peu ragoûtant a débuté. Vous stoppez les migrants, on laisse les armes arriver chez vous ou bien alors on vous aidera dans votre bataille contre vos rivaux… A Bruxelles, certains rêvent même de voir l’Egypte faire la police maritime et il ne vient à l’idée de personne que ce genre d’intervention risque fort d’aggraver le conflit libyen.
 
Que faire alors ? Le monde dans lequel nous vivons a besoin de générosité et d’une nouvelle manière de le penser. Dans un contexte où c’est la réduction des déficits budgétaires qui commande, il ne faut certes guère espérer que des milliards d’euros soient investis dans les pays d’où partent les migrants. Pourtant, il suffirait de pas grand-chose pour enclencher une nouvelle dynamique. L’idée du partage de richesses, d’un transfert plus important du nord vers le sud est considérée comme une hérésie, un vœu pieu formulé par des rêveurs romantiques qui ignoreraient la dure loi des relations internationales. Or, au risque de se répéter, il ne faut pas se leurrer : les migrants continueront de vouloir atteindre l’Europe. La seule manière de faire en sorte qu’ils ne meurent plus en mer c’est, à court terme, de les accueillir plus facilement – on pense notamment aux réfugiés syriens – et, à plus long terme, de créer les conditions d’un meilleur développement économique dans leurs pays respectifs.
 
On dira que les opinions publiques européennes ne veulent pas d’une immigration plus importante et que l’extrême-droite n’attend que cela pour prospérer encore plus. C’est vrai mais il faudrait aussi expliquer et répéter que le monde entier est désormais en état d’urgence. Que se calfeutrer derrière sa frontière, son mur et tous ces obstacles électroniques qui sont en train d’être pensés pour protéger l’Europe ne servira à rien. Quand la masse des déshérités, des damnés de la terre, croît, le riche et le privilégié savent bien qu’ils n’ont qu’un court répit devant eux. Mais l’on sent bien que la solution à l’australienne, c’est-à-dire le fait de contenir les migrants à distance, de les parquer dans des îles avant de les renvoyer ailleurs, commence à faire son chemin. C’est déjà un peu le cas à Lampedusa. Peut-aussi aussi que la Sicile va devenir un immense camp de regroupement. Qui sait, tout est possible.
 
On terminera ce texte par relever cette étrange symétrie. Au nord, comme au sud du continent, des migrants meurent en même temps. Les uns parce qu’ils sont abandonnés à leur sort, les autres parce qu’on les tue. Ainsi, en Afrique du Sud est en train de se répandre une violence xénophobe que l’ANC – oui, l’ANC de feu Mandela… - ne semble guère vouloir empêcher (le gouvernement a attendu plusieurs jours pour déployer l’armée afin de protéger les étrangers). Ce n’est pas la première fois que des migrants font l’objet d’attaques mais ce qui s’est passé récemment, avec les meurtres de Zimbabwéens et de Mozambicains, démontre qu’il n’y a pas qu’en Europe que le migrant est désigné comme porteur de tous les maux.

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lundi 20 avril 2015

La chronique du blédard : Coach en lookitude

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Le Quotidien d'Oran, jeudi 16 avril 2015
Akram Belkaïd, Paris
 
Pour commencer, il y a, comme dans tout document d’importance, ce que l’on appelle l’exposé des motifs. C’est-à-dire un texte liminaire qui annonce et justifie ce qui va suivre. Découvrons donc le message avec, le présent chroniqueur insiste là-dessus, une restitution fidèle de la syntaxe, de la grammaire et de la ponctuation respectives de cette brochure trouvée dans la boîte aux lettres. On y va : « Parce que nous sommes souvent vus avant d’être entendus parce que les divers (sic) étapes d’une vie nécessite (re-sic) des images différentes Amour, séduction, Mariage, Variation de poids , situation professionnel (re-re-sic), confiance en soi. Révélez le meilleur de vous-même ». Autre message fondamental : « Optimiser (sic) votre apparence faites ressortir le potentiel qui est en vous ».
 
En clair, si ton apparence te turlupine, cher lecteur, chère lectrice, et que tu tiens absolument à  révéler ton « best inside » alors tu peux faire appel à un coach en image. Ce dernier, ou plutôt cette dernière, va t’aider, contre finances bien sûr, à te looker, te relooker (étrange, le dictionnaire refuse le verbe looker mais accepte relooker, note du chroniqueur), à te transformer, à te révéler et, in fine, à pécho car telle est le fil conducteur de ce genre d’envies. Et la palette des services proposés (et non offerts) est assez impressionnante. Il y a ainsi ce qui est appelé une « étude colorimétrie ». Ne me demandez pas ce que c’est, j’imagine que cela a à voir avec les cheveux, le terme étude étant là pour nous dire que la chose est sérieuse ce qui, par ailleurs, peut nous mener à conclure que Leila Trabelsi épouse Ben Ali était spécialisée avant l’heure dans cette nouvelle discipline. Mais poursuivons avec la liste des prestations : « maquillage » (ça, on comprend) « et morphologie » (là, j’avoue que j’ai du mal). Le reste est à l’encan : « Tri et analyses Garde robe (sans tiret, ndc) ». Donc, la coach en question, vient chez toi, ouvre ton armoire, jette tout sur le lit ou au sol, enfin on peut imaginer que cela se passe ainsi. Ensuite, elle fait le tri, analyse tes vêtements et te dis ce qui est à garder et ce qu’il faut jeter (ou donner). Un concept intéressant...
 
Dans la foulée, la même coach va effectuer un « Audit de dressing ». Je ne sais pas quelle est la différence avec le fameux « Tri et analyses Garde Robe », mais bon…. Ah, la magie du terme « Audit ». On le prononce et cela fait tout de suite professionnel, organisé, rigoureux. Cela me rappelle un autre type de coach, celui qui vous propose de faire le point sur votre vie sociale virtuelle notamment sur Facebook. Si, si, je vous jure que ça existe. C’est un spécialiste qui vous aide à nettoyer votre liste « d’amis », à repérer les vrais trolls, les faux profils, les autocentrés, les égoïstes, les « fake », les « profiteurs d’audience », les « aventuriers et aventurières », les « affabulateurs et affabulatrices » et j’en passe. Waow, n’est-ce pas ? Qui sait, cela pourrait aider plutôt que d’envisager de rencontrer les dits amis et amies « in carne e ossa » (je viens de découvrir cette expression…). Ah, ce monde où même le bon sens le plus élémentaire peut désormais être sous-traité.
 
Cessons-là et revenons à notre coach en stayle et layfestayle (néobarbarismes revendiqués par le chroniqueur). Qu’offre-t-elle de plus ? Une activité fondamentale mais réservée aux dames. Il s’agit d’une « Party Girl Work shop tour ». En clair, on regroupe ses meilleures copines (hiiiiiiiii !!!), on monte dans une limousine (bah ouais, ce n’est pas à Mascara ou à Ferdjioua que l’on verrait ça) et on écume les magasins en bonnes « fashion addict ». Un concept, paraît-il, venu de Californie, cet Etat où tout est possible même si celui du Maine, plus connu pour ses universités et sa neige de printemps, a aussi ses « limos » (je vous raconterai ça un jour…).
 
Bon, j’imagine que votre intérêt a été plus qu’éveillé et que vous désirez savoir ce que tout ceci coûte. Bon, alors un « Relooking Complet » auquel on ajoute un « Book Photo », ce qui en clair signifie la constitution d’un « avant/après » iconographique vaudra 270 euros la journée complète. Avec cela on peut aussi s’offrir un « Cours Auto-Maquillage » à 74 euros. J’ouvre ici une parenthèse pour dire à quel point le spectacle de dames s’auto-maquillant dans une rame de métro ou dans un bus peut paraître, parfois si… incongru. Fin de la parenthèse. Continuons. Le « Conseil en colorimétrie » coûtera quant à lui 74 euros tandis que l’incontournable « Audit de Dressing » vous obligera à allonger 98 euros (astuce de « pricing » : toujours éviter les chiffres ronds et celui des dizaines ou centaines supérieures à ce qui est annoncé).
 
Le très recherché « Accompagnement Shopping » vaut 45 euros, ce qui le met à la portée de n’importe quel ancien percussionniste devenu responsable de parti en Algérie. Vient enfin le tarif que tout le monde attend, celui de la « Party Girl » pour un minimum de quatre personnes dans une limousine avec « Champagne et 10% dans les Boutiques » : 150 euros, mon frère… Cela peut sembler bon marché mais attention, n’oublions pas qu’il s’agit aussi de faire chauffer la carte de crédit dans les magasins. Enfin, bref, tous ces prix sont la première étape pour commencer à réaliser son potentiel imagiel (là-aussi, c’est une invention du chroniqueur). Et si tout cela ne vous convainc pas, vous pouvez demander « un devis pour toutes prestations particulières » étant donné qu’il « y a de nombreuses possibilités ». Allons messieurs, soyons courageux, demandons, nous aussi, un cours d’auto-habillage et d’auto-choix de cravate ou, c’est selon, de kamiss-savates. Remarquez, vu la place restreinte qui nous est habituellement allouée dans les armoires, il est probable que l’audit de dressing ne nous ruinera pas…
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mardi 14 avril 2015

La chronique du blédard : De Garissa à Yarmouk

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Le Quotidien d’Oran, jeudi 9 avril 2015
Akram Belkaïd, Paris

Un carnage… 148 morts dans la fleur de l’âge. L’avenir, l’espoir, d’un pays emportés par une violence sans nom dont seuls des psychopathes peuvent être capables. Une religion, l’islam, dévoyée et souillée par cette attaque contre l’université de Garissa au Kenya. C’est d’ailleurs tout un symbole. En semant la mort dans une université, temple du savoir, de la raison et du partage, les terroristes somaliens ont montré ce qu’ils étaient. Et l’on se demande comment certains observateurs peuvent encore essayer de les défendre en avançant l’idée que la guerre qui les oppose au gouvernement kenyan peut déboucher sur toutes les horreurs. Et relevons cette terrible obscénité qui réside dans le nom que s’attribuent ces extrémistes venus d’un pays qui, finalement, ne s’est jamais remis de la chute du dictateur Mohamed Siad Barré en 1991 et des multiples interventions militaires étrangères qui ont suivi. Ces salopards, et le mot est trop faible, s’auto-désignent par le terme « shebab », qui signifie jeunes ou jeunesse. Quelle sordide ironie…

Ce massacre n’a guère ému le monde musulman pas plus qu’il n’a fait réagir l’Occident. Il n’y a pas eu de marches pour les jeunes étudiants massacrés. Il n’y a pas eu d’emballement médiatique ni de grandes initiatives populaires, comme par exemple le simple fait de se regrouper sur une place publique pour dire non au terrorisme ou le fait d’aller observer quelques minutes de silence devant l’ambassade du Kenya. Non, rien de tout cela n’a eu lieu. Les grands de ce monde ont prononcé quelques phrases lapidaires et sont vite passés à d’autres choses, jugées plus importante, comme la signature d’un accord à propos du dossier nucléaire iranien. Les représentants des pays africains et arabes, qui tels de petits chienchiens à leur ancienne mémère coloniale, se sont précipités pour participer à la marche du 11 janvier à Paris (après les tueries de Charlie-Hebdo et de l’hyper-casher de Vincennes), n’ont rien dit, ne se sont guère fait entendre. Des Kenyans sont morts, et alors ? Ce sont des Noirs, des Africains, et la règle implicite qui veut que seule la vie de l’homme blanc compte et a de l’intérêt vient encore une fois d’être vérifiée.

Il ne faut pas se mentir. Cette indifférence de l’Occident mais aussi du monde arabe – lequel a au moins une excuse, il a aussi ses terribles problèmes du moment – n’est rien d’autre que du racisme plus ou moins avouée, plus ou moins conscient. On notera aussi que la tuerie de Garissa a eu lieu quelques jours avant la date anniversaire du déclenchement du génocide rwandais en 1994. A l’époque aussi, combien de temps a-t-il fallu pour que l’horreur de la situation soit admise et qu’enfin des voix s’élèvent pour dénoncer les massacres et pour faire preuve de solidarité avec les victimes et leurs familles ? Seuls les réseaux sociaux ont « sauvé » l’honneur. La colère de milliers d’internautes vis-à-vis de politiques et des grands médias pusillanimes fera certainement date. Elle a mis en exergue l’écart croissant entre ce que ressentent les opinions publiques – même si elles sont plus ou moins bien informées - et les maîtres des systèmes politiques et médiatiques. Ici et là, des initiatives « 2.0 » ont été lancées. On dira qu’il ne s’agit que de « clicktivism », qu’il est facile de s’indigner à l’aide de son clavier et derrière son écran. Mais cela compte puisque cela crée la condition nécessaire pour d’autres mobilisations, réelles, sur le terrain. Surtout, cela prouve qu’il ne s’agit plus d’attendre le feu vert des officiels pour réagir.

Que dire maintenant de ce qui se passe dans le camp palestinien de Yarmouk en périphérie de Damas ? Cela fait plusieurs mois que l’endroit est assiégé à la fois par l’armée d’Assad et par les tueurs du groupe Etat islamique. Cela fait des semaines que la faim, le froid et la violence déciment des Palestiniens pris au piège dans cette enclave jugée stratégique par chacune des forces armées en présence. Et, là aussi, pas ou peu de réactions dans le monde arabe. Pas de manifestations, pas de déclarations des chefs d’Etat (même l’Autorité palestinienne est peu diserte sur le sujet !). On pensait que la Palestine et le sort des Palestiniens représentaient une cause sacrée. Notre unique cause digne d’engagement. On voit bien que ce n’est pas le cas. Que ce n’est plus le cas. Que l’on se sente impuissant est une chose, que l’on ne cherche pas à manifester sa solidarité et à clamer son indignation en est une autre. Là aussi, on dira que les situations nationales chez les uns et les autres sont tellement compliquées, incertaines ou dangereuses que ce qui se passe à Yarmouk passe nécessairement au second plan. Mais tout de même, c’est des Palestiniens qu’il s’agit ! Se taire à propos de ce qui se passe en ce moment dans la banlieue de Damas revient, quelque part, à être soit du côté des forces d’Assad qui n’ont jamais cessé de bombarder le camp, soit du côté des islamistes de Daech ou de Nusra qui, tient comme c’est bizarre, semblent s’être alliés pour l’occasion. Les Palestiniens de Yarmouk (et d’ailleurs) méritent mieux. Nous ne devons pas les oublier. Le slogan « Je suis Yarmouk » doit exister. Ce n’est pas grand-chose mais c’est mieux que le silence, l’oubli et le défaut de solidarité.
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vendredi 3 avril 2015

La chronique du blédard : La dynamique FN (suite et pas fin…)

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Le Quotidien d’Oran, jeudi 2 avril 2015
Akram Belkaïd, Paris

La semaine dernière, commentant le résultat du premier tour des élections départementales françaises, je m’interrogeais sur la possible présence de Marine Le Pen au second tour de la présidentielle de 2017. Sept jours plus tard, et même si le Front national n’a remporté aucun département (son score global avoisine tout de même les 24% des suffrages), nombreux sont ceux pour qui la question ne se pose même plus. Pour eux, il n’y a aucun doute à avoir, la fille de Jean-Marie y sera. Mieux (ou, plutôt, pire…), il y a même de fortes chances pour qu’elle occupe la première place au soir du dimanche du premier tour.
 
Cette perspective, autrement dit la réédition de ce qui s’est passé le 21 avril 2002 (la fille remplaçant le père), va donc façonner la politique intérieure française au cours des deux prochaines années. C’est par rapport à cette hypothèse majeure que les prétendants au poste de président vont se positionner. Pour eux, l’objectif sera clair et simple : se retrouver au second tour face à la Marine signifiera une victoire quasi-certaine grâce aux reports de voix. Comme en 2002, mais certainement de manière moins massive (Jacques Chirac avait totalisé 80% des suffrages contre Jean-Marie Le Pen), de nombreux électeurs devraient avoir un réflexe républicain pour faire barrage à l’extrême-droite.
 
Pour Nicolas Sarkozy, plus que jamais décidé à revenir à l’Elysée, l’objectif sera de sonner le rappel des troupes. Il lui faudra non seulement remporter la primaire contre ses petites camarades (dont Alain Juppé) mais il devra aussi convaincre les centristes de ne pas présenter de candidat afin de lui éviter de perdre des voix précieuses au moment du décompte du premier tour. Dans le même temps, il est plus que probable que l’ancien président fasse une campagne de droite dure afin de chasser sur les terres du Front national. Même si Patrick Buisson, l’éminence grise de son quinquennat, n’est plus de la partie, Nicolas Sarkozy a déjà annoncé la couleur (brune) en se disant notamment favorable à la suppression des repas sans porc dans les cantines.
 
« Plus je cogne sur la banlieue, plus je monte dans les sondages » avait-il expliqué à quelques journalistes réunis par lui à moins d’un an de la présidentielle de 2007. Cette fois-ci, c’est sur l’islam et les musulmans de France que le mari de Carla Bruni va concentrer son tir. La tactique est aisée et favorisée par l’air du temps mais rien ne dit qu’elle sera aussi bénéfique qu’à l’époque de fameux et fumeux débat sur l’identité nationale. La dynamique du Front national est telle que ses électeurs seront moins passibles de succomber aux chants des sirènes sarkozyennes, préférant l’original à sa copie. De même, il sera un peu compliqué pour le champion de la droite de rassembler à la fois le centre et l’extrême-droite. Difficile mais pas impossible…
 
A gauche, la problématique du rassemblement sera tout autant fondamentale sinon plus. On se souvient qu’en 2002, c’est, entre autre, la multiplication des candidatures qui a éliminé Lionel Jospin du premier tour. Cette fois-ci, François Hollande – à supposer qu’il soit candidat à sa réélection – va devoir convaincre plusieurs personnalités de ne pas y aller. Si on voit mal Christiane Taubira, ministre actuelle de la Justice, retenter le coup comme en 2002, d’autres vont âprement négocier leur non-candidature. On pense notamment aux écologistes mais aussi à ce que l’on appelle aujourd’hui la gauche de la gauche.
 
Et là, se pose la question de ce que Hollande - ou peut-être Valls si l’impopularité du premier reste aussi forte – va promettre à son camp. Pour certains de ses conseillers, il suffira juste d’agiter le chiffon rouge d’un nouveau 22 avril pour que le thème du rassemblement s’impose. En clair, les mauvaises volontés, les renâcleurs, les frondeurs, les contestataires se feront une raison au nom de la victoire… Libre à eux, ensuite, mais seulement ensuite, de montrer leur colère et de bouder dans leur coin. Pour ces conseillers au cynisme emblématique de l’air du temps, ce scénario s’est déjà réalisé par le passé, il n’y a donc pas de raison pour qu’il se reproduise.
 
Reste à savoir ce que les écologistes et la gauche de la gauche pensent de tout cela après trois années de hollandisme socio-libéral. Vont-ils encore faire semblant d’y croire ? Vont-ils encore jouer la ritournelle du « mieux vaut être dedans qu’à l’extérieur ? ». A quel discours dilatoire vont-ils faire semblant de se rallier ? Il sera tout de même difficile à François Hollande d’expliquer aux militants progressistes qu’il a mis la finance au pas… A moins de compter sur la mémoire courte des électeurs. Cela s’est déjà vu. Ou alors, il suffirait que Sarkozy en fasse trop – c’est-à-dire qu’il soit lui-même – pour que les uns et les autres se résignent à manger de nouvelles couleuvres.
 
Mais il y a une autre hypothèse qui mérite d’être sérieusement prise au sérieux. En l’état actuel des choses, et sachant que le gouvernement Valls ne cesse de claironner qu’il ne changera pas de politique (cela grâce à ses résultats flamboyants…), de nombreux sympathisants de gauche sont bien décidés à provoquer une rupture avec le Parti dit socialiste. En sortira-t-il un vrai pôle de gauche, le PS étant appelé de toutes les façons à changer de nom et à rejoindre son habitat naturel qu’est le centre ? La chose est possible. Cela constituerait certes une grosse rupture susceptible d’offrir le pouvoir à la droite pour de longues années (du fait du rétrécissement du camp de la gauche). Mais ce serait peut-être le socle de départ pour une vraie reconquête et une vraie rupture avec ces victoires électorales suivies immédiatement par des renoncements. A suivre donc…
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La chronique du blédard : La dynamique FN

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Le Quotidien d’Oran, jeudi 26 mars 2015
Akram Belkaïd, Paris

Marine Le Pen sera-t-elle présente au second tour de l’élection présidentielle française de 2017 ? Cette question, plus ou moins craintive selon l’endroit d’où l’on vient et où l’on se positionne sur l’échiquier politique, n’est certes pas nouvelle. Mais le résultat du premier tour du scrutin départemental de dimanche dernier oblige à la reposer. Bien sûr, il n’y a pas eu de déferlante bleu-marine et le Front national ne devrait contrôler au maximum que deux ou trois départements, peut-être quatre. C’est la consolation que certains observateurs ont essayé de nous vendre.
 
Pour autant, c’est la dynamique des résultats électoraux qui mérite d’être examinée. En 1995, Jean-Marie Le Pen avait récolté 15% des suffrages avant de se qualifier pour le second tour en 2002 en totalisant près de 20% des voix. En 2012, sa fille a engrangé 18% des votes à la présidentielle. Tous ces chiffres doivent être comparés aux 25% respectivement réalisés aux européennes de 2014 et aux départementales de cette année. Mathématiquement, et au vu de l’historique de ces deux scrutins, tout est en place pour que le FN réalise un bon score aux régionales de décembre prochain et, plus important encore, pour que Marine Le Pen soit présente au second tour en 2017. Personne ne pourra alors dire que cette qualification est une surprise.
 
L’un des enseignements majeurs de ce scrutin, mais là-aussi ce n’est pas une grande découverte, du moins pour ceux qui ne se contentent pas de suivre l’évolution de la France à partir d’un bureau parisien, est que le FN est désormais un parti de plus en plus ancré sur le plan local. Son score de 25% au premier tour, dans un type de consultation qui ne lui est pas forcément favorable – du fait de la présence de deux concurrents majeurs et du possible report de voix entre droite et gauche au deuxième tour – le démontre bien. Il fut un temps où le FN était d’abord un ensemble de factions plus ou moins bien regroupées sous la figure tutélaire de Jean-Marie Le Pen mais sans véritable assise nationale. Aujourd’hui, ses prolongements locaux sont une réalité. Ses militants ne se cachent plus et n’ont guère à craindre l’opprobre qui sanctionnait leurs devanciers. Dans un village de l’Aisne ou de l’Oise, « le » militant FN n’est plus un fantôme. Il ne se cache plus et son entourage, même s’il ne partage pas ses idées, n’a plus honte de lui.
 
Cela signifie donc que le Front national est un parti accepté par un gand nombre de Français, qu’ils soient de droite comme de gauche. C’est cela qui lui permet, entre autre, d’envisager d’autres conquêtes. Comme l’a remarqué un habitant du département de la Seine St-Denis, aujourd’hui « plus personne n’arrache les affiches » de ce parti, ce qui était pourtant chose fréquente il y a encore une dizaine d’années (*). On peut bien accuser la presse d’avoir aidé à cela en interviewant sans cesse les cadres du FN, véritables bons clients et experts en petites phrases susceptibles d’améliorer l’audimat. Mais, en réalité, les médias n’ont fait qu’accompagner la tendance. Face à une offre politique indigente, inintelligible et marquée par le sceau de l’échec (cinq à six millions de chômeurs mes chers Jacques, Nicolas et François), le FN s’inscrit dans une vraie dynamique ascensionnelle.
 
Parmi les grands éditorialistes français, il semble qu’aucun n’ait eu la bonne idée de rappeler que ces départementales ont eu lieu près de dix ans après le fameux rejet populaire du projet de traité constitutionnel européen. Un refus que les gouvernements de droite puis de gauche ont balayé avec mépris et une vraie désinvolture en ayant recours à un vote parlementaire afin de contourner le référendum. Dix ans, c’est le temps qu’il faut pour qu’une immense frustration à l’égard de la manière dont se construit l’Union européenne – et de la manière dont agit sa commission – se transforme en mobilisation politique de terrain qui s’étend et se densifie par capillarité.
 
Face à cette vague qui monte, ce n’est pas un discours alarmiste ou stigmatisant, du genre de celui que tient Manuel Valls, qui servira à grand-chose. Bien sûr, le Premier ministre n’a pas tort de dire que la France risque de payer cher une arrivée du FN au pouvoir. Mais il appartient à une classe politique amplement discréditée et sa parole n’a guère d’impact. De même, il est aussi une figure importante d’un parti dit de gauche qui, au nom d’une fausse option socio-démocrate, ne cesse de se droitiser au grand dam de militants qui ne savent plus à quels saints se vouer. Car si le Front national progresse, ce n’est pas uniquement parce qu’il pique des voix à l’UMP. Les milieux populaires, hier favorables à la gauche – à l’image de ceux du département du Pas-de-Calais -, n’éprouvent plus de réticence à voter pour le Front national. Par adhésion ou tout simplement par envie d’envoyer un message. En clair, Marine Le Pen risque fort d’être au second tour de la présidentielle de 2017, parce que le gouvernement Valls, sans oublier le président Hollande, vont continuer à parler de réduction des déficits, de compétitivité, de réformes structurelles (ces deux termes signifiant la fin de certains acquis sociaux) et que leurs électeurs vont définitivement comprendre qu’en 2012, ils se sont fait, une fois de plus, rouler dans la farine. 2017, c’est demain et le compte-à-rebours vers la catastrophe annoncée a bel et bien commencé. A suivre…

(*) Le Courrier de l’Atlas, 20 mars 2015.
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lundi 23 mars 2015

La chronique du blédard : La preuve par Thiam

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Le Quotidien d’Oran, jeudi 19 mars 2015
Akram Belkaïd, Paris
 
On appelle ça un cas d’école, autrement dit de la matière pour une belle étude sociologique. Le genre de dossier qui permet d’éclairer à lui seul toute une problématique complexe. De quoi s’agit-il ? Il y a quelques jours, la presse économique internationale a annoncé la nomination de Tidjane Thiam, né en 1962, au poste de directeur général de Credit Suisse, la deuxième banque helvétique. Un événement majeur dans le paysage monochrome des patrons européens car la couleur de peau du concerné est noire. Déjà, en 2009, la désignation de cet ivoiro-français à la tête de l’assureur britannique Prudential avait constitué un événement très remarqué.
 
Mais c’est surtout une (triste) réalité qu’illustre ce nouveau pas de géant dans la carrière de Thiam. En effet, il faut d’abord savoir que ce dernier est respectivement diplômé de l’X (l’école polytechnique) dont il a été major de promotion (il a même défilé à sa tête lors du défilé du 14 juillet), de l’Ecole des Mines et de l’Insead. Autrement dit le triptyque magique qui mène à toutes les situations dorées dans le monde économique français. A condition, bien sûr, de ne pas être Noir car, malgré son cursus, Tidjane Thiam n’a jamais pu percer en France. Il a ainsi raconté à plusieurs reprises comment sa tête a violemment cogné le plafond de verre que n’importe quel membre des minorités dites visibles dans l’Hexagone a heurté au moins une fois dans sa vie. Malgré ses diplômes prestigieux, aucun chasseur de têtes n’a pu lui trouver un poste à la hauteur de ses compétences et c’est donc en toute logique qu’il a décidé de s’installer à Londres. « Il n’y a qu’en France qu’un Maghrébin ou un Noir diplômé de l’enseignement supérieur est obligé de devenir gardien de parking pour gagner sa vie » a relevé le banquier dans la presse.
 
Sitôt sa nomination au sommet de Credit Suisse connue, la presse de France n’a pas éludé cet aspect des choses. Elle en a même beaucoup parlé, fidèle à sa propension à insister sur les sujets relevant de l’autoflagellation. Mais il ne faut pas être dupe car cela ne changera rien aux mentalités qui prévalent au sein des élites françaises. Ces dernières sont essentiellement blanches, masculines et elles entendent bien le rester. C’est d’ailleurs le fonds du problème. Quoiqu’on en dise, montée du Front national ou pas, la France n’est pas un pays de racistes. Son problème, c’est la xénophobie, autrement dit la peur de l’étranger. La peur de l’Autre, de celui qui vient de l’autre côté de la Méditerranée, comme hier de celui qui venait de l’autre côté de la vallée. Cette peur est réelle tout comme l’islamophobie, terme qui, comme sa signification étymologique ne l’indique pas vraiment (peur de l’islam) est désormais synonyme de sentiment antimusulman.
 
Mais, dans le même temps, la « France d’en bas » bouge. Elle est celle des mariages mixtes (pour toutes les composantes ethniques), celle des mélanges, des fusions interculturelles, de l’émergence de cette nouvelle identité qui fait tant peur aux réactionnaires. Dans le quartier du présent chroniqueur, le restaurant le plus proche est tenu par un Marocain, le pressing l’est par un Turc, le café-bar par des Portugais, la supérette par des Chinois et le relais-presse par un Algérien, seul le marchand de vin étant un vrai « gaulois », et encore, sa mère est la fille d’un mineur polonais. Dans le quartier, toutes les origines cohabitent. Bien sûr, il est des moments où elles se jaugent, où elles se défient par l’attitude, le propos ou le regard mais elles savent aussi rire ensemble et partager ce qui fait le sel de la vie, autrement dit la convivialité.
 
Mais plus on grimpe dans l’échelle sociale et plus les rapports sont différents. Derrière un progressisme de façade, imposé par le politiquement correct et par des années de « sos-racismeries », les positions demeurent figées. Bien sûr, ici ou là, il existe quelques exceptions. Une ministre par-ci, un haut-fonctionnaire par-là, ou encore un diplomate mais l’idée même que des hiérarchies héritées de plusieurs décennies de domination sociale et ethnique puissent être remises en cause fait figure d’hérésie. Un Noir X-Mines-Insead reste donc d’abord un Noir. Les conseils d’administration qui ne l’ont pas adoubé au poste de dirigeant d’entreprise, ne se sont pas dit « qu’importe sa couleur, pourvu qu’il nous rapporte le plus fort dividende ». Non, ce qui est tout de même stupéfiant, c’est que leur prévention a été plus forte que l’habituel appât du gain qui fonde leurs décisions. Cet aveuglement vaut d’ailleurs aussi pour les femmes qui sont loin d’avoir gagné la parité, non pas au bas et à la moitié de l’échelle mais à son sommet.
 
La lecture de la biographie de Tidjane Thiam apporte un autre élément de réflexion. Pour rattraper le coup et montrer que la France entend désormais tirer profit des compétences qu’elle a poussé à s’exiler, le gouvernement français lui a commandé un rapport sur… l’Afrique. Voilà donc à quoi a été ramené ce, répétons-le, X-Mines-Insead, patron, à l’époque de la dite commande, d’un assureur dont le titre en Bourse de Londres fait partie de l’indice FTSE 100, le fameux et prestigieux « footsie ». Il n’est certainement venu à personne qu’il aurait pu livrer un rapport sur la compétitivité de la place financière de Paris en comparaison de celle de la City londonienne ou de Wall Street. Non, puisqu’il est Noir, il est donc forcément expert de l’Afrique et ne peut être que cela, prisonnier qu’il est d’une case prédéterminée, sans mauvais jeu de mots.
 
Refuser aux impétrants originaires d’ailleurs, le droit d’embrasser n’importe quel sujet et de se doter de n’importe quelle expertise est l’une des ruses préférées des élites monochromes pour garder la main. « Tu t’appelles Ali ? Vas donc travailler sur les sujets du monde arabe… Quoi, tu veux te spécialiser dans les économies scandinaves ? Mais quelle idée… » Prendre conscience de ce piège du système, quand on est par exemple étudiant et que l’on s’interroge sur le cursus à suivre, est donc la première étape pour remettre en cause ce monopole inflexible. En attendant, il risque de couler beaucoup d’eau sous les ponts de la Seine avant qu’un Noir ne devienne patron d’une entreprise du CAC40…
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