Lignes quotidiennes

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Dernier ouvrage paru : Pleine Lune sur Bagdad : http://pleinelunebagdad.blogspot.fr/

vendredi 12 octobre 2018

La chronique du blédard : L’Arabe interdit

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Le Quotidien d’Oran, jeudi 11 octobre 2018
Akram Belkaïd, Paris


Peut-on, en France (et plus qu’ailleurs) parler du monde arabe – car telle est son appellation même si cela hérisse nombre d’Algériens – sans passer par la case obligée de la dénonciation, des pleurs et des visions de Cassandre ? Peut-on évoquer une large étendue de terre aux populations multiples sans la circonscrire à une longue liste d’avanies et de complaintes ? Pour celui qui vit dans l’Hexagone et qui s’exprime devant un large public, par le biais de n’importe quel support, l’affaire n’est pas simple. C’est presque une mission impossible.

En 2011, dans la foulée du Printemps arabe, un élan d’optimisme et d’enthousiasme avait traversé colloques, périodiques, essais et romans. Enfin, quelque chose de positif. Enfin, une vision qui tranchait avec les lamentations ou les mises en garde alarmistes. Grâce aux manifestants de l’avenue Bourguiba ou de la place Tahrir on avait (re)découvert des femmes et des hommes, des individus engagés ou plus ou moins politisés. On donnait soudain de l’importance aux histoires personnelles et aux ambitions individuelles. Aux vies. Des espérances et des actions étaient décrites quels que soient les niveaux sociaux des concernés. On normalisait l’Arabe par rapport à ses pairs d’ailleurs, à commencer par les Occidentaux.

Mais on connaît la terrible suite. Guerres civiles, terrorisme, restauration dictatoriale, émergence de nouveaux pouvoirs militaristes, interventions occidentales… Pour résumer, on peut dire que la géopolitique a repris le dessus sur l’humain. Et dans ce chaos tel qu’il s’annonce et se décrit dans les journaux du matin, les clichés négatifs, les assertions essentialistes font la loi et impriment la cadence. L’habitant du sud et de l’est de la Méditerranée, surtout le mâle, est (re)vu comme une menace protéiforme. Il peut être migrant, terroriste, islamiste ou les trois à la fois cela sans compter les « tares » structurelles dont il serait porteur : misogyne, antisémite, prosélyte, anti-chrétien, etc. Quant aux femmes, elles ne sont et ne peuvent être que des victimes.

Dans ce qui est produit et offert au public occidental, il est rare qu’une œuvre déroge à ces postulats implicites, à ce cahier des charges qui ne dit pas son nom. Y déroger, c’est prendre le risque de l’incompréhension, de la mise à l’écart ou de l’anonymat. Et ce raisonnement vaut d’ailleurs pour tout ce qui touche à l’islam. Hors du cadre des « isme » (islamisme, salafisme, djihadisme, sunnisme, chiisme, etc.) point de salut. Il y a quelques années, j’ai croisé un jeune confrère d’origine marocaine. A l’époque, il réfléchissait à un nouveau sujet d’essai ayant décidé d’abandonner celui sur lequel il avait pourtant commencé à travailler. Il s’agissait de l’humour chez les musulmans et plus particulièrement dans le monde arabe. Un sujet aux multiples entrées. Que dit le Coran du rire ? du sourire ? Le Prophète riait-il ? Existe-t-il des hadiths où l’humour a sa place (la réponse est oui, semble-t-il). Comment naissent et circulent les blagues à l’encontre des religieux ou des dirigeants politiques ? Bref, un travail ouvert sur un thème rarement évoqué.

Oui, mais voilà, cela ne cadrait pas trop avec le référentiel habituel. A l’heure de Daech, un gars qui se pointe et qui dit vouloir expliquer la transgression populaire (pas celle des élites) par le rire dans l’Irak de Saddam Hussein ou dans l’Arabie saoudite des Saoud, ce n’est pas trop vendeur. Les Arabes (ou les musulmans), il est préférable d’en rire plutôt que de savoir pourquoi et comment ils rient. Tel est donc le problème. Remarquez, il y a bien une manière de contourner la difficulté : le point de départ pour toute audience, c’est la victime. Il faut mettre en avant la victime (et le coupable). Victime des siens, de sa famille, de son père, de sa mère, des islamistes, des dirigeants, des imams, des militaires, des enseignants. Qu’importe le thème, il doit mettre en jeu une victime punie pour ce qu’elle est ou, mieux encore, pour ce qu’elle fait. Si l’on peut adjoindre le mot « résistance » à celui de victime, alors c’est un boulevard qui s’ouvre.

Deux exemples concrets pour illustrer ce qui précède. En premier lieu, beaucoup de gens ont salué le fait que le livre d’Eric Zemmour a été dépassé dans le palmarès des meilleures ventes par le tome 4 de L’Arabe du Futur de Riad Sattouf. Dans un post sur les réseaux sociaux, j’ai expliqué que je ne voyais pas les raisons d’un tel enthousiasme. Outre le fait de régler ses comptes avec son syrien de père, Sattouf ne fait que donner corps à tous les clichés possibles concernant le monde arabe. Dans les trois premiers tomes (je n’ai pas encore lu le quatrième), aucun personnage qu’il croque ne rattrape l’autre. On croise des tarés, des antisémites, des sanguinaires, des gens violents et quelques victimes. Rien qui puisse perturber cet air du temps si pesant.

Deuxièmement, le dernier roman de Boualem Sansal. Lors d’une émission du Masque et la Plume sur France Inter, le journaliste Arnaud Viviant a clairement dit qu’il n’était pas convaincu par ce livre et par son message (en gros, l’Europe est menacée par l’islamisme : autrement dit, rien de nouveau…). La réaction de plusieurs autres chroniqueurs de l’émission qui, eux, défendaient le livre fut édifiante. Le débat ne porta pas sur la qualité littéraire du roman mais sur le fait que Sansal « résiste à l’islamisme dans son pays ». Quelques mois plus tôt, le même argument fut d’ailleurs asséné au même Arnaud Viviant qui, là aussi, faisait part de ses doutes à l’égard du dernier roman de Salim Bachi. La « résistance » est ainsi devenue le meilleur argument éditorial, la pierre angulaire de toute qualité littéraire…

Bien sûr, toute personne souhaitant expliquer que des gens normaux vivent de l’autre côté de la Méditerranée avec leurs attentes et leurs espérances « normales », pacifiques, peut toujours essayer de le faire. Mais dans le flot général de représentations négatives, non pas simplement des pouvoirs (ce qui est amplement justifié) mais des populations (ce qui ne l’est pas), cela ressemblera à une goutte d’eau perdue dans un océan de clichés aussi réducteurs qu’infamants.
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La chronique du blédard : Ce dont Valls est le nom…

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Le Quotidien d’Oran, jeudi 4 octobre 2018
Akram Belkaïd, Paris

Il y a un an, une vague de « tourismophobie » s’est abattue sur la ville de Barcelone (mais aussi à Valence et aux Baléares). Enclenchée par un mouvement de jeunesse d’extrême-gauche, la protestation entendait mettre fin à la déferlante de touristes, un rush incessant favorisé par le développement du transport aérien à bas coût. L’une des actions parmi les plus spectaculaires fut « l’attaque » d’un bus touristique dont les pneus furent crevés et sur lequel des mains vengeresses inscrivirent « le tourisme tue les quartiers ». Cet été, le phénomène s’est renouvelé, les habitants de la ville catalane n’en pouvant plus de ces grappes humaines – souvent désargentées et très alcoolisées - qui déambulent sans fin sur la Rambla.

Et les malheurs de « Barna » (l’un des surnoms de la ville) ne sont pas terminés. En effet, un autre touriste y a débarqué avec pour objectif de devenir son maire au terme de l’élection municipale du 29 mai prochain. Il s’agit, on l’aura deviné, de Manuel Valls, ancien ministre français de l’intérieur, ancien premier ministre et ancien député de la première circonscription de l’Essonne (le neuf-un). D’homme d’Etat français, voici donc l’ancien maire d’Evry devenu homme politique espagnol. En théorie, c’est une belle histoire. Elle illustre le fait que l’Europe est une chose concrète et qu’il est possible, en 2018, d’avoir une identité multiple qui permet de traverser les frontières du vieux continent.

Bien entendu, concernant ce triste individu, l’affaire est tout autre. Il y a d’abord le fait le plus emblématique d’une certaine France, celle du copinage et des magouilles. Tout à son travail d’approche et de séduction à Barcelone – il y a même trouvé une nouvelle âme sœur, aussi riche qu’influente – le député n’a pratiquement jamais siégé à l’Assemblée française (quatre jours à peine, selon des statistiques officieuses). Autrement dit, l’homme a été payé à ne rien faire. Il n’a pas non plus été vu dans « sa » circonscription où, rappelons-le, son élection a été contestée par ses adversaires qui ont dénoncé des irrégularités. Tout ça pour ça… On pourrait résumer l’affaire ainsi : se faire élire par des pigeons, prendre le pognon et aller se refaire une carrière à la cité comtale, l’autre surnom de Barcelone.

Ce qui est frappant dans cette affaire, c’est que cette tentative de parachutage n’indigne qu’une partie de la classe politique. Un tel comportement devrait provoquer de sérieuses mises en cause, des blâmes. Comment, en agissant ainsi, ne pas convaincre des milliers d’électeurs que la politique a quelque chose de pourri ? Qu’elle est au service des intérêts personnels et certainement pas en faveur de la collectivité. On reste confondu par une telle vergogne, un tel toupet. Plus c’est gros, et plus ça passe. Se faire élire en promettant (cf. le programme électoral de l’intéressé) de défendre les intérêts de ses administrés et décamper à la première occasion… Belle morale. Et tout aussi choquante est la « standing ovation » dont a bénéficié Valls à l’Assemblée. Bien sûr, il y a eu quelques pancartes « bon débarras » de brandies mais les médias lourds ont plus insisté sur les applaudissements. Des images qui seront certainement exploitées lors de la campagne électorale.

Au-delà de cela, Manuel Valls restera comme l’homme qui a symbolisé jusqu’à la caricature la dérive droitière d’une partie de la « gauche » française dite « socialiste ». C’est avec lui, et comme jamais auparavant dans sa famille politique, que s’est libéré le propos stigmatisant les musulmans, de façon particulière, et les étrangers (venus du Sud) en général. Valls n’a eu de cesse de courir derrière les idées du Front national et de surfer sur l’air du temps sécuritaire. Dans un contexte marqué par le choc engendré par les multiples attentats de 2015 et 2016, il a essayé de camper la posture de l’homme fort et autoritaire, le Clemenceau qu’il n’a jamais été et qu’il ne pourra jamais être. Je n’oublie pas non plus qu’il est celui qui, se disant solidaire des Palestiniens, réclamait au milieu des années 2000 la suspension de l’accord d’association entre l’Union européenne et Israël. On connaît la suite, et ce soudain volte-face de celui qui s’est dit « éternellement » lié à l’Etat hébreu…

Une image s’impose : une femme, militante socialiste, qui lui dit, d’une voix respectueuse : « Monsieur Valls, on ne veut pas de la loi Khomri » (loi réformant la législation sur le travail). Et lui de répondre, sans même la regarder, serrant d’autres mains qui se tendaient : « Hé ben, vous l’aurez quand même ». Et comment l’ont-ils eue ? Par le fameux 49-3, disposition permettant au gouvernement d’imposer des lois sans passer par l’Assemblée. Démocratie ? Lâchez quelques Valls dans la nature en temps de crise et vous aurez un 18 Brumaire…

Autre souvenir. Ce propos tenu en Tunisie à l’été 2013 où il encouragea les Tunisiens à faire barrage coûte que coûte à Ennahda sans même réfléchir aux conséquences de sa déclaration dans un pays au bord de l’affrontement civil entre islamistes et « laïcs ». Et que dire du jour où, en 2016 et toujours en Tunisie, il fit rire l’assistance avec ces mots : « je viens de rencontrer le président de la République, BCE comme on dit ici : Béji… Caied… Ezzibi [au lieu de Essebsi] ». Le manque de respect, le mépris implicite de celui qui ne prend même pas la peine, quelques minutes avant, de bien mémoriser le nom de son interlocuteur… Tout est dit, ou presque avec cette anecdote où le patronyme d’un président n’est pas simplement mal prononcé mais où il est, aussi et surtout, écorché de manière à désigner un phallus…

Rien ne dit que Manuel Valls sera élu maire de Barcelone. L’éthique et la morale dicteraient qu’il soit battu à plate-couture (on attendra alors avec intérêt l’annonce de son futur point de chute). Si tel n’est pas le cas, s’il devient alcalde, alors on pourra dire que Barcelone est vraiment la ville des prodiges, pour reprendre le titre du roman d’Eduardo Mendoza.


Addenda : Voici, à ce propos, un extrait d’un livre de David Mc Neil (Angie ou les douze mesures d’un blues, Gallimard, 2007).

« Carpetbagger »

« Avant 1900, le mot ‘‘carpetbagger’’ voulait dire ‘‘vagabond’’, ça désignant les types qui comme moi aujourd’hui trimbalaient leurs affaires dans des sacs en tapis. Par la suite, aux États-Unis, on a nommé ainsi tous les aventuriers qui venaient du Nord pendant la période de la ‘‘Reconstruction’’, c’est-à-dire juste après la guerre de Sécession, ils venaient acheter ou louer à bas prix des terres dans le Sud ruiné par la défaite. Maintenant, ce mot est toujours employé, mais plus de façon aussi péjorative : qu’un politicien change de ville ou d’État pour se faire élire ailleurs que chez lui, c’est un ‘‘carpetbagger’’ »

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mardi 2 octobre 2018

La chronique du blédard : Une arène nommée Twitter


Le Quotidien d’Oran, jeudi 27 septembre 2018
Akram Belkaïd, Paris

Suivre les réseaux sociaux, et notamment Twitter, est de plus en plus dérangeant… et souvent inquiétant. Il ne s’agit pas simplement du suivi de l’actualité internationale qui, elle, s’inscrit dans une longue tendance faite d’affrontements, de guerres, de conflits larvés, de rivalités commerciales ou de menaces en tous genres en provenance de telle ou telle puissance ou supposée telle. En bientôt trente ans de journalisme, je n’ai pas souvenir d’un fil de dépêches internationales qui incite à l’optimisme quant à l’avenir de la planète et de l’humanité, bien au contraire. Mais on arrive à vivre avec (à condition de ne pas travailler longtemps dans un quotidien) car, après tout, il s’agit-là de l’Histoire qui ne cesse d’être en marche (aucune allusion à un pseudo mouvement politique que l’on reconnaîtra facilement…).

Les réseaux sociaux ont apporté autre chose. Ils universalisent la polémique et les débats à deux sous. Toutes les algarades possibles bénéficient d’une immense caisse de résonnance. De la plus grave à la plus étrange, la plus inattendue. En quelques clics, on peut se battre contre tout le monde et se faire des ennemis dont on ne soupçonnait même pas l’existence quelques secondes avant qu’ils ne se manifestent sur votre écran. Il suffit d’émettre un jugement abrupt sur une question donnée et c’est la foire aux avis, aux emportements indignés, aux mises en causes frontales. C’est encore plus affirmé si, tel un parasite, on se greffe au compte d’une célébrité et que l’on y cherche la castagne. Il ne s’agit plus de réseaux sociaux mais d’arènes de désocialisation. Twitter et ses homologues facilitent (encouragent) des empoignades générales qui, par le passé, restaient circonscrites à des milieux plus ou moins hermétiques : un café du commerce, un lieu professionnel, un laboratoire de recherche universitaire, une amicale de retraités, etc. Maintenant, tout déborde, tout fuse.

Il y a plus de dix ans, avec la montée en puissance d’internet, la chancelière allemande Angela Merkel avait benoîtement posé la question de la possibilité, pour les États, d’appuyer sur un bouton « off » et « d’arrêter » internet si nécessaire. Outre des ricanements et des commentaires bien sentis, l’affaire avait provoqué quelques indignations à propos de la défense de la liberté d’expression et de la lutte contre la censure. Aujourd’hui, on peut se demander s’il ne serait pas sain de décréter plusieurs journées mondiales du « sans réseaux ». Des pauses bienvenues pour certains afin que tout le monde se calme un peu, prenne le temps de faire autre chose que d’insulter son prochain ou encore de le « stalker » (verbe très à la mode en ce moment qui signifie harceler) ou enfin de l’épier en permanence, lui et ses contacts…

On me dira que tout cela est du virtuel, que les gens ne sont pas obligés de se connecter et qu’ils peuvent à tout moment décrocher. C’est ce que je pensais mais je n’y crois plus. L’addiction aux réseaux sociaux, et plus particulièrement à Twitter, est une réalité. Combien ai-je vu de gens annoncer leur départ définitif - en raison de campagnes de harcèlement menées contre eux par leurs détracteurs – qui finissent par revenir. Certaines personnalités médiatiques ont même expliqué que les confrontations sur ce réseau leur ont valu une vraie et bonne dépression. Mais elles sont toujours présentes, le twouite aussi prompt et facile qu’avant. A-t-on besoin de Twitter pour exister ou pour se faire une réputation ? La question est d’époque dans un contexte de frénésie égotique généralisée.

Mais à quoi cela sert-il vraiment ? Quand une chaîne à péage ne diffuse pas le match vedette ou a du mal à faire face à ses engagements, on est content d’avoir Twitter pour se défouler. C’est bien plus facile que jadis où l’on n’avait pas forcément le numéro de téléphone de l’entreprise et encore moins l’envie et le temps de coucher sa colère sur du papier timbré. Maintenant, chaque matin le « trend » (tendance) nous indique l’indignation du jour, celle que la suivante du lendemain remplacera sans peine et ainsi de suite. La presse de bas niveau y trouve matière à faire du clic en tenant la chronique de ce qui passionne, indigne ou exaspère les twittos. Tout cela contribue à alimenter un fracas général qui exacerbe les tensions et entretient l’illusion que de choses fondamentales se règlent via les réseaux.

Twitter et ses batailles rangées représentent une photographie binaire. Sur un sujet donné, deux camps s’affrontent en boucle, se repassant les mêmes arguments, les mêmes accusations. Les indécis, ceux qui veulent se faire une idée, n’ont qu’une seule option, celle de passer leur chemin. L’illusion du « clicktivisme » peut faire croire que des batailles idéologiques essentielles sont menées. Certes, il est essentiel de réaffirmer une position et un engagement. Mais il est difficile de savoir si la répartition des forces telle qu’elle se dessine sur les réseaux correspond à la réalité.

Prenons la question de l’expression xénophobe et raciste. Si l’on doit se fier aux échanges, aux attaques violentes contre des militantes et des militants engagés pour la cause antiraciste, alors on peut en tirer la conclusion que l’heure est grave car le nombre et le niveau de virulence et d’activisme sont clairement à l’avantage des vilains. Mais, d’un autre côté, il suffit de se déconnecter pour que le bruit de la merdolâtre vert-de-gris disparaisse. Reste donc cette question à laquelle j’ai encore du mal à répondre. Est-ce que, oui ou non, ce qui se passe sur Twitter est inquiétant ? Ce qui est certain, c’est que ce réseau a contribué à libérer la parole xénophobe et raciste. Il a offert une occasion idéale de désinhibition. En cela, c’est déjà grave.



La chronique du blédard : Le football, s’autodétruit

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Le Quotidien d’Oran, jeudi 20 septembre 2018
Akram Belkaïd, Paris

Ils sont nombreux les amateurs de football et de Champions League à s’être retrouvés floués cette semaine. Pas de match pour eux faute d’abonnement adéquat et de bonne connaissance des offres disponibles sur le net. Mardi soir, mon compteur de recherche m’indiquait une bonne centaine d’articles sur où et comment regarder la rencontre (pour les seuls téléspectateurs habitant en France). Un vrai maquis ! Et un vrai scandale. Il fut un temps où le football était la propriété de deux chaînes rivales. D’un côté, Canalplus (payante) et, de l’autre, TF1 (gratuite). Et puis est arrivé le Qatar avec sa chaîne Bein (filiale d’Al-Jazeera). Pour qui voulait ne rien rater de la Coupe du monde, des compétions européennes ou même de la Coupe d’Afrique des Nations, il fallait donc payer un autre abonnement. Et désormais, il y a RMC sport ou SFR, je ne sais plus, ce qui signifie qu’il faut encore débourser plus de pèze. Quand on aime, on ne compte pas…

Reprenons la formule : Il fut un temps… Il fut un temps, donc, où le football était rare mais gratuit. Les grandes compétitions étaient pour tout le monde. Certes, la plupart des matchs échappaient au radar. On en entendait parler, on lisait les articles de L’Équipe, on se faisait peu à peu une idée sans voir les joueurs chaque semaine. L’imagination faisait le reste. Et puis, petit à petit, les chaînes à péage ont fait leur apparition. Les droits de télévision ont commencé à augmenter et, avec eux, la concurrence féroce entre distributeurs bien décidés à rafler tous les contrats de diffusion. Le football, aujourd’hui, est omniprésent, sur les écrans. En se débrouillant bien, on peut suivre tous les championnats européens ou presque y compris le belge (il faut vraiment n’avoir rien d’autre à faire…).

J’ai évoqué un scandale, voici de quoi il s’agit : sachant que les droits sont mis aux enchères, comment peut-on accepter que celui qui rafle la mise puisse ensuite revendre ou partager ces mêmes droits ? C’est la meilleure manière d’inciter à la surenchère puisque celui qui décroche la timbale en poussant au maximum son offre peut ensuite faire ses affaires avec la concurrence. C’est ce qui s’est passé cette année pour les droits concernant la retransmission des compétitions européennes. Et ne parlons même pas de la notion de gratuité due aux téléspectateurs. Cette dernière est désormais assimilée à un archaïsme qui ne mérite même plus qu’on le défende. Déjà, se profile la Coupe du monde 2022 (au Qatar, oui, n’en déplaise aux Saoudiens…) et le fait qu’il faudra vraisemblablement payer pour suivre la majorité des rencontres (sauf à disposer d’un décodeur pirate dont la diffusion explose au nord de la Méditerranée).

Soyons certains que tout ceci aura des conséquences à moyen terme. Trop de foot payant tuera le foot. Déjà, le fait même qu’il y ait une inflation croissante de compétitions et de rencontres incite au pessimisme. Indigestion garantie. Trop de matchs, trop de joueurs qui vont et viennent d’un club à l’autre. Trop d’images, de résumés, d’émissions de bla-bla avec d’anciens joueurs bourrins reconvertis en consultants exigeants. Cela commence déjà à être indigeste. Et les combinaisons financières, les changements de diffuseurs d’une année à l’autre, tout cela va générer la colère ou la lassitude des spectateurs, à commencer par ceux qui n’ont pas vraiment la passion (ou les moyens) et ceux qui vont renouer avec l’agréable habitude de suivre le football de loin en loin, grâce à la presse écrite, aux résumés diffusés sur internet et, surtout, à la radio.

Il y a quelque chose de magique à suivre ce sport à la radio. Bien sûr, il faut que le reporter soit bon, que sa voix accroche l’attention. Certains ont un vrai talent. Ils nous permettent de « voir » le match, de le vivre comme si l’on était à quelques mètres de la pelouse. Mardi soir, pour suivre le départ en force du Barça, la radio m’a fait revenir plusieurs années en arrière comme à l’époque des multiplex de la radio Chaine III ou de France Inter. A l’époque, le foot, c’était aussi un timbre, une excitation, des jingles et le bruit de fond du public. Tout cela est peut-être voué à disparaître car nombre de clubs et de distributeurs cherchent désormais à faire payer des droits de diffusion aux radios. Ces dernières résistent en clamant leur mission d’information. La bataille est loin d’être terminée. Cela paraissait inconcevable il y a quelques années mais cela se rapproche petit à petit. Le capitalisme et la loi du profit frappent partout et en permanence…

L’inflation autour des droits de retransmission a aussi des conséquences sur les horaires de diffusion. Des télévisions asiatiques déboursent des sommes de plus en plus importantes pour diffuser les matchs des championnats anglais ou espagnol mais exigent des horaires adaptés. Résultat, un « classico » Barça – Real de Madrid se jouera de plus en plus souvent à midi. Mais il n’y a pas que ça. Un fait majeur résume bien la situation. En Angleterre, le championnat n’a plus besoin de spectateurs dans les stades pour être rentable. Les clubs sont riches et l’argent qui rentre grâce aux droits leur est amplement suffisant sans compter la vente et l’achat – termes propres à des bestiaux – de jeunes joueurs ou de stars. Résultat, ces clubs n’ont que faire des exigences des supporters et ont tendance à transformer leurs stades en immenses centres commerciaux pour touristes. La réalité est là : le football est en train de s’autodétruire.
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La chronique du blédard : La rentrée, ce cauchemar…

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Le Quotiden d’Oran, jeudi 13 septembre 2018
Akram Belkaïd, Paris

Je n’ai jamais compris comment des gens pouvaient aimer cette période. Terminé le temps des pieds nus, des claquettes (à la plage) ou des espadrilles. On met des chaussures et on reprend le chemin de l’école. Au primaire, il faut changer d’instituteur et, comme par hasard, ce qui arrive souvent c’est que les nouveaux sont plus sévères que les précédents. Une année pour s’y faire avant de changer encore. La rentrée… Deux cauchemars majeurs pour l’élève du primaire : couvrir ses livres de manière correcte (avec le petit triangle qu’il faut bien découper, sans l’arracher, avant de le glisser sous la reliure…) et l’achat des fournitures scolaires. Des grappes de gamins déchainés tendant leur liste, des libraires-papetiers dépassés dans la fournaise de leur réduit ou heureux d’exister quelques jours avant de retomber dans le plus complet des anonymats (sauf pour ceux qui vendaient Pif, France Football et L’Automobile Magazine sous le comptoir). Maintenant, pour certains, on reçoit la liste des fournitures en juillet mais cela ne change rien à l’affaire. Il faut écumer les rayonnages et se délester de son poids non-négligeable de flousse.

Au collège et au lycée, c’est la même chose. Les profs sont plus nombreux, il faut s’habituer aux changements de classe et aux conséquences de la perversité (certes, le mot est un peu trop fort) de certains chefs d’établissements qui, d’une année à l’autre, adorent mélanger les effectifs. Les copains sont dans une autre classe. On aimerait changer et les rejoindre. Oui, mais voilà, l’administration a d’autres interventions à encaisser et, de toutes les façons, la question que les parents posent avant toute chose c’est : « qui sont tes profs ? ». Règle implacable : on ne change pas de classe pour retrouver ses complices de chahut. Quant à évoquer la nécessité d’être toujours proche d’un cœur que l’on souhaite conquérir (dans nos rêves), ce n’est même pas la peine d’aborder ce sujet.

La rentrée, donc. Je hais, et le mot n’est pas très fort, cette période où il faut encaisser les bonnes résolutions des ultra-bronzés bien allants, motivés et déterminés. « Oui, bonjour, je vous rappelle à propos de notre projet évoqué en juin dernier. On fait le point demain ? ». Heu… C’tadjire, pour moi l’été on se repose, on profite de la saison où la procrastination est non seulement autorisée mais exigée par les conventions internationales. Allez, rendez-vous en octobre. Là, on ne pourra pas se défiler : le bleu du ciel aura viré au gris, les visages bronzés auront pâli et la liste des bonnes résolutions aura été remisées aux premiers jours de janvier. La rentrée… Passons vite sur la feuille d’impôts (ah oui, ça se paye le fait de vivre dans un pays où quelques administrations fonctionnent encore…) et restons dans le domaine scolaire.

Car les parents retournent eux-aussi à l’école. La fameuse réunion de rentrée… Celle où on vous parle comme à un demeuré ou à un ancien cancre. Celle où on s’attend à entendre « prenez une feuille ». Celle où on entend ce genre de phrases : Votre enfant doit couvrir ses livres (le pauvre… ). Je serai intraitable sur la tenue du cahier (tiens, retour au CP…). Avec moi, pas d’absence sans certificat médical (ça, c’est le prof de sport qui en a assez qu’on utilise ses heures pour aller chez le dentiste ou l’orthophoniste). Je suis obligée de faire tout le programme (ça veut dire que la moitié de la classe sera vite larguée en mathématiques). Les programmes ont encore changé mais on n’a pas reçu les nouveaux manuels (ça, c’est la faute du « mammouth », comprendre le ministère). Je ne veux pas de cahier 21-27 mais 23-42 et pour le classeur, des feuilles blanches et bleues (et pour les chaussettes ?). Et puis, il y a cette terreur que, l’air de rien, on répand et installe y compris devant les parents de sixième. Le bac, oui, le bac. Non, mieux, l’après-bac. On en parle, en passant, on en fait l’objectif ultime, la toile de fond. Car, l’essentiel réside dans quelques mots. Le monde de l’école est sélection. Un jour, on en parlera même devant les parents des gamins et gamines en maternelle. Il n’en restera que quelques-uns parmi l’élite…

Pendant cette réunion, il faut s’arranger pour s’asseoir à côté de la fenêtre, s’il y en a une, et retrouver les réflexes d’antan. Regarder à l’extérieur, ce monde qui fascinait, c’est-à-dire ce monde du « ce qui se passe dehors quand je m’emmerde à suivre un cours auquel je ne comprends rien ». Au Collège des Crêtes à Alger, j’avais une vue imparable sur des jardins en terrasse. Plus tard, à l’Enita, du côté de Bordj-El-Bahri, ex-Cap Matifou, c’étaient des champs qui s’étendaient à l’infini avant que, année après année, le béton ne vienne y faire ses habituels dégâts.

La rentrée… La réunion… Deux heures de temps. Le soir. Un début de semaine. Voilà, c’est fini. Se lever sans attendre l’ultime consigne, le dernier « ah, j’oubliais, il faut aussi acheter… ». On se demande s’il ne faudrait pas saluer l’enseignant principal qui clôt la rencontre mais il y a déjà foule autour de lui. Les mêmes parents qui ont étiré la séance avec leurs habituelles questions coconnes – la plupart tournant autour de leur adorable progéniture – veulent encore se faire remarquer. Quant à nous, on dévale déjà l’escalier avec cette crainte qui tenaille l’estomac : et si on nous empêchait de sortir ?
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