Retours en Algérie

Retours en Algérie
dernier ouvrage paru (Carnetsnord) lien : http://retours-en-alg.blogspot.fr/

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jeudi 18 septembre 2014

A propos de l'Ecosse,

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par le chroniqueur A.A. Gill (in Courrier International, 11 septembre 2014)

"Mes liens sociaux avec l'Ecosse sont peu nombreux, mais ce sont des liens du sang, et ils sont intenses; C'est là que je ressens l'étreinte et le pouls du mythe de ma création (...)
"Je suis écossais juste assez pour ne jamais me revendiquer anglais, mais pas au point de ne pas me sentir européen.
"La culture écossaise a toujours été aussi idéalisée que moquée au sud de notre frontière. Nombre de ses attributs ont précisément été inventés pour se faire bien voir des Anglais, pour être mieux acceptés, pour manifester notre bonne volonté, pour dissiper les craintes et engranger des bénéfices : je veux parler du shortbread et du tartan. Les Ecossais sont divisés sur la question de la cornemuse et de la danse du sabre, des plumes d'aigle et des visages peinturlurés. Beaucoup de ces symboles ont été créés pour vendre des torchons et des cakes aux fruits confits (...)
" Ce Royaume-Uni n'a jamais été un mariage entre partenaires égaux, que ce soit socialement, économiquement ou en termes d'égalité des chances, mais c'était une union intellectuelle (...) C'est au cœur du nord, méprisé, moqué, ignoré qu'est apparu un âge d'or des Lumières. Adam Smith, David Hume, Allan Ramsay et les frères Adam se sont rencontrés au Select Club (...)
"La première chose qu'ont faite tous les Ecossais est de prendre des cours de diction pour perdre leur accent honteux. Voilà l'authentique contradiction de ma ville natale: nous sommes la fois supérieurs et décevants"
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samedi 13 septembre 2014

La chronique du blédard : Treize ans après…

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Le Quotidien d’Oran, jeudi 11 septembre 2014
Akram Belkaïd, Paris

Il y a treize ans, jour pour jour, les attentats perpétrés à New York et Washington ont ouvert une séquence historique qui encore loin d’être achevée. Ainsi, depuis cette date, chaque événement concernant, de manière directe ou indirecte, le monde arabe peut être lu à l’aune des conséquences de ces attaques menées par Al Qaeda contre les Etats-Unis. Mais avant de poursuivre, on rappellera d’abord à quel point le legs du « nine-eleven » est difficile à accepter pour les défenseurs des droits de la personne humaine. En Amérique du nord comme ailleurs, notamment en Europe occidentale, ces droits ont été rognés au nom de la sécurité. Torture de suspects, emprisonnement sans jugement dans le camp de Guantanamo, fichage de masse, prisons secrètes, écoutes téléphoniques planétaires, juridiction d’exception qui deviennent la norme, intrusion des gouvernements dans la vie privée, voyages aériens compliqués par des mesures de sécurité de plus en plus draconiennes : tout cela est justifiée par la toujours sacro-sainte « lutte contre le terrorisme ». En cela, les instigateurs des attentats du 11 septembre ont atteint un objectif qu’ils ne visaient peut-être pas à savoir une limitation profonde et durable des libertés individuelles. Une atteinte dont la mise en place, ici et là, d’un passeport biométrique n’est que l’un des exemples parmi tant d’autres.

Concernant le monde arabo-musulman, les attentats du 11 septembre 2001 ont eu pour suite une guerre sans fin en Afghanistan, une invasion de l’Irak avec la chute du régime dictatorial de Saddam Hussein cela sans oublier la propagation d’une onde de choc qui a eu une influence certaine sur les révoltes de 2011. Cela, alors que l’on a longtemps pensé que les dictateurs arabes en avaient largement profité pour conforter leur pouvoir à l’image de l’ex-président Ben Ali (rappelons au passage le titre de cet éditorial de l’hebdomadaire L’Express publié le 8 novembre 2001 par le journaliste Denis Jeambar : Ben Ali contre Ben Laden...). La destruction des tours jumelles peut donc être considérée comme le point de départ d’un grand désordre dont nous enregistrons quotidiennement les péripéties. Cela vaut surtout pour la situation au Moyen-Orient. Le démantèlement de l’Etat irakien, la dissolution de son armée menée par les autorités américaines d’occupation et l’encouragement d’un retour au confessionnalisme peuvent expliquer pourquoi les troupes de l’Etat islamique en Irak et au Levant (EIIL) n’ont pas été loin de prendre Bagdad au mois d’août. Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si cette organisation, que l’on désigne aussi par l’acronyme Daech (dawla islamiya fil ‘iraq wal cham) et que l’on a vu soudainement surgir sur les devants de l’actualité, est née en 2006. C'est-à-dire à un moment où la revanche des chiites irakiens – longtemps relégués au second plan y compris durant la domination anglaise – a pris une tournure des plus violentes (c’est d’ailleurs en décembre de cette année que Saddam Hussein a été pendu).

Aujourd’hui, la situation en Irak laisse deviner que c’est un nouveau conflit de grande intensité qui se profile au Moyen-Orient et cela alors que la situation reste tendue à Gaza – toujours sous l’emprise de l’implacable blocus israélien – et que commencent à circuler des rumeurs sur une possible nouvelle guerre entre l’Etat hébreu et le Hezbollah libanais. Ce qui est certain, c’est que les Etats-Unis veulent entraîner leurs alliés européens - et leurs vassaux arabes dont ceux du Golfe – dans une action armée contre Daech. La nouvelle est accueillie favorablement par les opinions publiques, y compris arabes, car cette organisation n’a eu de cesse depuis plusieurs mois de multiplier les actes de sauvagerie à un point tel qu’il est difficile de ne pas s’interroger sur sa stratégie. Engagé avant tout contre le régime de Bachar al-Assad en Syrie et contre le pouvoir central irakien, Daech et son chef, le « calife » Abou Bakr Al Baghdadi, ont semblé absolument rechercher la confrontation avec les Etats-Unis et d’autres pays sunnites de la région dont l’Arabie saoudite. Une démarche pour le moins erratique – surtout quand on veut fonder un nouveau « pays » et que l’on a besoin d’alliés - et qui alimente les théories conspirationnistes selon lesquels Daech ne serait rien d’autre qu’une organisation manipulée par les services secrets américains, voire israéliens, pour maintenir la division entre musulmans dans la région.

En tout état de cause, la montée en puissance de l’EIIL interpelle. Comment une telle organisation a pu se procurer autant d’armes pour pouvoir annexer une bonne partie du nord irakien et s’emparer d’une partie de ses richesses pétrolières ? De même, on ne peut s’empêcher de relever que les Etats-Unis vont, certes d’une manière indirecte, rendre service au régime d’Assad en s’en prenant militairement – par des frappes aériennes – aux troupes et installations de Daech. Assistons-nous, au nom de la lutte contre l’Etat islamique, à un bouleversement général des alliances avec, entre autre, un rapprochement qui ne dit pas son nom entre Washington et Téhéran (principal allié du régime de Damas dans la région) ? Est-il temps de se souvenir que pour certains néoconservateurs américains – ceux qui ont poussé l’administration Bush à déclencher l’invasion de l’Irak – l’allié souhaitable pour les Etats-Unis – et Israël – dans la région est l’Iran ?
 
Une chose est certaine, cette énième intervention militaire américaine, si elle se confirme, ne règlera rien sur le plan politique. Les troupes de l’Etat islamique seront peut-être défaites mais des milliers de ses soldats vont s’égayer dans la nature, certains parmi eux s’en retournant dans leurs pays d’origine avec les conséquences que l’on imagine… De même, les tensions entre sunnites et chiites ne disparaîtront pas et cela d’autant que les prédicateurs du Golfe continuent de jeter de l’huile sur le feu en appelant à châtier les « hérétiques ». On le voit, la situation est des plus troubles. Les ennemis des uns pouvant soudainement devenir leurs alliés et cela dans un contexte où deux dossiers majeurs sont loin d’être réglés. D’abord, la question palestinienne qui n’en finit pas de s’enliser. Ensuite, le nucléaire iranien dont, étrangement, plus personne ou presque ne parle…
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jeudi 11 septembre 2014

Le Golfe par ses mots

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Le Monde Diplomatique
par Akram Belkaïd, août 2013
              
En avril 2013, lors d’une conférence sur l’énergie organisée à Doha, au Qatar, l’un des intervenants, un officiel qatari, commence et conclut son intervention en anglais — la lingua franca dans le Golfe — en rendant hommage à la « vision éclairée » de son émir. Dans la salle, journalistes et universitaires échangent clins d’œil et sourires entendus. Habitués de ce genre de manifestations, certains ont même parié sur le nombre de fois où serait prononcée l’expression « the vision ». Il faut dire qu’elle est devenue omniprésente dans toutes les monarchies pétrolières ou gazières du golfe Arabo-Persique. Que ce soit lors d’un colloque, dans un document officiel ou dans une simple plaquette touristique, il faut célébrer la « vijieune » — exigez l’accent — de Son Altesse royale, ou plutôt, en forçant un peu le trait, de « Son Altessissime des cieux très élevés ».

Au-delà de l’obséquiosité dont il témoigne, pareil propos résume l’image que les monarques et leur cour tentent de projeter à l’extérieur. Ainsi, il faut donc savoir que le roi, l’émir ou le sultan a eu un jour une vision, personnelle cela va sans dire, quant à la manière de développer son pays. « A strategic vision », une vision stratégique, bien sûr, et non un caprice de nouveau riche.
Les gratte-ciel de Dubaï, les villes nouvelles d’Arabie saoudite, les ports du sultanat d’Oman, la diversification de l’économie d’Abou Dhabi pour sortir du tout-pétrole, l’activisme du Qatar sur tous les fronts de la planète, les hôtels fantasmagoriques que la presse anglo-saxonne qualifie d’« al-bling-bling », les compagnies aériennes (Emirates, Etihad Airways, Qatar Airways, Oman Air…) qui dament le pion à leurs concurrentes européennes (1), les fantaisies touristiques : tout cela relèverait de la « vision » cohérente de monarques qui seraient à la fois stratèges et planificateurs, gestionnaires avisés et entrepreneurs.

Opportunistes, et souvent à l’origine des grands projets économiques dans la région, les cabinets de conseil anglo-saxons ont compris tout l’intérêt d’investir dans ce terme de « vision ». Depuis plusieurs années, c’est à qui élaborera le plus beau et le plus dense des rapports de prospective. « Vision 2020 », « Vision 2030 » — en attendant ceux de 2040 : les pays du Golfe ne cessent de se projeter dans l’avenir et d’imaginer tous les scénarios susceptibles de faire d’eux de véritables puissances économiques et énergétiques.

Souvent, les consultants mobilisés au service de « the vision » n’ont guère de scrupules, vendant successivement la même idée à des monarques rivaux et obsédés par l’idée de faire mieux que le voisin. L’émirat de Charjah est connu dans le monde pour la beauté de ses musées, notamment celui de la Civilisation islamique ? Le Qatar en aura un plus grand, tandis qu’Abou Dhabi entend réussir l’exploit de réunir le Louvre et le Guggenheim dans le même « district culturel ». Dubaï possède la plus grande tour du monde ? L’Arabie saoudite envisage d’en ériger une encore plus haute, en signe manifeste de sa domination régionale…

Alors que le projet européen se réduit comme peau de chagrin et que les Etats-Unis ne savent pas comment sortir d’une croissance qui ne crée plus d’emplois, les pays du Golfe revendiquent leur confiance en l’avenir, même si, dans les coulisses, le nucléaire iranien provoque cauchemars et sueurs froides. Il ne se passe donc pas un jour, ou presque, sans que l’on parle de « projects » à plusieurs dizaines de « billions » — milliards — de dollars. Les sommes citées par l’hebdomadaire MEED (Dubaï) ou par le quotidien émirati The National — tous deux en anglais, langue des affaires, mais aussi de l’éducation supérieure et de tout ce qui touche aux loisirs et à la culture — donnent le tournis. A lire et à entendre les déclarations officielles, tous ces projets sont « world-class », d’envergure internationale, car le temps des cheikhs fortunés achetant d’obsolètes éléphants blancs (2) serait révolu.

Le projet doit être lourd, impressionnant, mais aussi rentable, de façon à permettre au pays concerné de tenir son rang d’« emerging market » — marché émergent —, au même titre que la Chine ou le Brésil, mais aussi et surtout de « hub ». C’est-à-dire de carrefour stratégique et de nœud de communications et de transports où il est opportun, pour ne pas dire obligatoire, de se rendre pour faire de bonnes affaires. Il y a d’ailleurs un aspect quasi obsessionnel dans la volonté des pays du Golfe d’être aujourd’hui à la convergence des mondes. « To be on the map » : être sur la carte du globe et, surtout, être enfin connu et reconnu. C’est, entre autres, ce qui motive les monarchies de la région, comme le montre l’exemple très médiatisé du Qatar.

Voilà pourquoi le qualificatif « global » s’accole inévitablement au terme « hub ». Aucun projet, aucune activité, aucun colloque n’a droit de cité s’il n’est pas « global », c’est-à-dire inscrit dans la mondialisation. De passage à Doha ou à Manama, on ne sera donc pas surpris si la carte de visite de l’attachée de presse d’une petite affaire familiale proclame sa fonction de « global press officer ». Même le « mall », ce gigantesque centre commercial climatisé où expatriés et nationaux traînent leur ennui dans de tristes galeries de marbre, se doit d’être « global ». Les pays du Golfe ? « A global hub with a strategic vision. »

Ce matériel linguistique suffit à charpenter des livres et des colloques célébrant l’avènement d’une nouvelle économie. Une économie robuste  strong economy »), mais aussi, vous préviendra-t-on, très attentive au développement durable  sustainable development »). Car, bien sûr, dans cette région qui est la première du monde en termes d’émissions de gaz à effet de serre par habitant, se soucier de l’environnement, c’est aussi très « world-class ».

Dans la terminologie abondante à laquelle recourent les documents relatifs à la « vision », le « capital humain »  human capital ») s’accommode à toutes les sauces. Officiellement, il faut le développer et le protéger. Bien entendu, cela ne concerne guère les légions de travailleurs immigrés, notamment ceux originaires du sous-continent indien, pour lesquels on parle plutôt de « deportation », c’est-à-dire d’expulsion. Une punition automatique quand il leur prend la mauvaise idée de faire grève pour réclamer leurs (maigres) droits ou leurs salaires, trop souvent versés en retard et amputés du coût de leur nourriture et de leur logement, qu’ils n’ont d’ailleurs pas la possibilité de négocier.

Ces derniers temps, intérêt de l’Occident protecteur oblige, on lie le « human capital » au sort des femmes. A Dubaï comme à Doha ou à Koweït, il n’est question que de leur donner un meilleur accès à la vie professionnelle. Dès lors surgit un autre terme qui mérite attention, tant il cristallise les sous-entendus politiques et idéologiques chers à l’idéologie néolibérale : celui d’« empowerment », qui, dans les textes, signifie « donner progressivement plus de pouvoir aux personnes concernées pour qu’elles puissent mieux agir d’elles-mêmes ». « Empowerer » une femme émiratie ou qatarie, c’est donc lui faire prendre conscience qu’elle pourrait avoir plus, mais sans pour autant remettre en question le système patriarcal dominant. En clair, l’émanciper, mais pas trop.

A l’inverse, pratiquer l’« empowerment » des jeunes « locals », les locaux, terme qu’emploient les expatriés pour désigner les nationaux, consiste à les convaincre d’en faire plus et d’accepter des emplois jusque-là réservés aux étrangers, notamment dans le secteur privé. Campagne après campagne, la « labor nationalization », le remplacement des travailleurs étrangers, demeure toutefois un échec, et la dépendance aux « foreign workers » reste importante. Ce qui, chose nouvelle, alimente de longs débats dans la presse et les Parlements, pour la plupart consultatifs (3).

Mais comment ne pas comprendre cette jeunesse masculine blasée et désœuvrée, qui inquiète les puissants chouyoukh — terme par lequel on désigne les monarques, mais aussi les grandes figures tribales ? Pas facile pour elle d’exister, de mener une vie normale ou, plus important encore, d’acquérir le goût de l’effort et du travail bien fait, quand tout ce qui l’entoure ne parle que de « luxury » — mot signifiant luxe, mais que l’on peut aussi traduire par luxure quand on connaît certains aspects de la vie nocturne de quelques villes du Golfe. Comment mettre au travail cette jeunesse autrement qu’en la recrutant dans une fonction publique pléthorique, dans des pays où un autre maître mot est « leisure » — loisir, à comprendre surtout dans le sens de farniente —, et le maître verbe, « enjoy » — prendre du plaisir ?

Il n’y a cependant pas que la jeunesse qui inquiète les chouyoukh. Quatre décennies d’énormes bouleversements sociaux ont engendré une forme de mal-être et de quête identitaire. C’est pourquoi, au nom de la cohésion nationale, il est souvent question de « heritage » (prononcer « heuritadje », en roulant bien le « r ») et de « culture » (prononcer « keultch’re »). Ah, ce « cultural heritage », expression bien utile pour compenser le malaise généré par la « modernity » tant revendiquée — du moins pour ce qui est de l’aspect technologique, car, pour les mentalités…

Mais, persifle le visiteur en provenance du Proche-Orient ou du Maghreb, de quel héritage culturel parle-t-on en ces terres jadis connues pour leur vacuité ? La tente ? Les chameaux ? La poésie antéislamique ? La frugalité imposée par le désert ? Les joutes marines ? La gastronomie sommaire, dont le visiteur prendra garde à ne pas demander si elle est « spicy » (épicée), le terme « spice » faisant désormais référence à des substances synthétiques de plus en plus prisées par la jeunesse locale en quête de paradis artificiels ?

La terminologie en vogue n’a pas d’expression favorite pour cela. Elle se contente tout au plus de reconnaître que les pays de la région sont engagés dans un « nation building », la construction d’une nation. Un « challenge » qui demeure incertain, malgré l’existence d’une « vision » stratégique et prospective qui, il faut tout de même le reconnaître, fait défaut à nombre de pays.
 
Akram Belkaïd
Journaliste.
 
(1) Lire Jean-Pierre Séréni, « Emirates veut faire redécoller Dubaï », Le Monde diplomatique, novembre 2010.
(2) Un « éléphant blanc » est un ouvrage ambitieux qui soit n’aboutit jamais, soit se révèle un gouffre financier.
(3) Lire « Les Emirats arabes unis saisis par la fièvre nationale », Le Monde diplomatique, mai 2010.
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lundi 8 septembre 2014

le feuilleton du samedi : Le livre

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HuffPost Algérie, samedi 6 septembre 2014

Scène imaginaire (ou presque) :

Il est dix heures du matin à Paris. Août s’y termine comme a débuté l’été : dans la grisaille et une déprime générale plus ou moins mollassonne. Albert Henri Pierre-Marie de Torcy, la cinquantaine sportive, le teint halé et des cheveux grisonnants plaqués vers l’arrière, sort d’un taxi à l’angle du boulevard Montparnasse et de la rue de Sèvres. Il règle la course avec un billet de cent euros, récupère monnaie et reçu puis, le buste bien droit, presse le pas vers le François Coppée, le café-restaurant où Loïc Chicost, son condisciple de l’ENA – promotion Felix Faure – l’attend depuis une bonne vingtaine de minutes. Albert se sent vaguement coupable. Cela fait au moins deux ans qu’il n’a pas revu son ancien camarade et il a reporté ce rendez-vous à plusieurs reprises, essayant même de l’annuler la veille encore. Mais Loïc a tenu bon, arguant de l’urgence d’une entrevue discrète. « Pour ton plus grand bien et celui de ton boss », a-t-il précisé d’une voix à la fois grave et mystérieuse. Une insistance plutôt inhabituelle qui a éveillé la curiosité d’Albert plutôt enclin à considérer cette rencontre comme une corvée imposée, comme tant d’autres, par sa fonction de conseiller au Palais.

- Pardonne-moi ce retard mais un coup de fil du patron m’a retenu, dit-il en s’installant à une table à l’écart où traînent les journaux du jour, une tasse vide et quelques restes de croissant.

Loïc, plus petit, le visage rougeaud et le front dégarni a un geste de la main pour faire comprendre qu’il n’est pas contrarié.
 
- Et il va bien ? demande-t-il d’un air jovial qui indispose un peu Albert.
- Qui ça ? Le patron ? Mouais… Il est d’une humeur de chien. Les sondages sont à gerber et c’est le bordel général avec le remaniement. On n’est même pas sûrs que la confiance soit votée. Remarque, ça ne peut pas être pire.
- Si, ça pourrait l’être, s’amuse Loïc. Ou, plutôt, ça va l’être bientôt…

Albert prend une grande inspiration. Il devine qu’une armoire en fonte va bientôt lui tomber sur la tête. Il fait signe au garçon, commande un double-expresso bien serré et un pain aux raisins puis interroge :

- Qu’est-ce que tu veux dire ?

Loïc se tend un peu.

- J’ai une info pour toi… Sûre à cent pour cent. De quoi vous donner quelques jours pour vous préparer.
- Et c’est quoi ?
- Je veux d’abord que tu me promettes un renvoi d’ascenseur.

Albert ne peut s’empêcher de sourire. Contrairement à lui, Loïc est sorti mal classé de l’ENA et, jusque-là, sa carrière n’a guère été prestigieuse. Sollicité quelques jours après l’élection, c’est même Albert qui lui a déniché sa dernière affectation.

- Tu t’ennuies à la Culture ? Et tu veux aller où ? Tu sais, le Palais n’est plus aussi puissant... On a déjà du mal à recaser les collaborateurs des ministres qu’on vient de virer…

Loïc a un nouveau geste de protestation.

- Je ne veux pas grand-chose. Juste un vrai coup de pouce pour un poste d’attaché culturel à l’étranger. En Europe ou en Amérique mais pas ailleurs. En Australie, à la rigueur. Deux ou trois ans, pas plus. Juste le temps de changer d’air et d’oublier mon divorce.

Albert attend que le serveur dépose sa commande et s’éloigne avant de répondre.

- Ça doit être possible mais ça dépend aussi de ce que tu vas m’annoncer.
- Crois-moi, dans une heure, ton boss te verra d’un autre œil.
- Vas-y, crache le morceau ! s’impatiente Albert.

Loïc se penche vers lui.

- Elle a écrit un livre, murmure-t-il les yeux brillants.

Albert sent une sueur glacée lui couler dans le dos. Il a déjà tout saisi mais feint l’incompréhension.

- Qui ça ? interroge-t-il d’une voix mal assurée.
- Bah Mémère ! De qui veux-tu qu’il s’agisse ?
- Elle ? crie presque Albert.
- Oui, elle ! Putain, tu es tout blanc. Avale un sucre.
- Un livre ? gronde encore Albert. Tu en es sûr ?
- Absolument. Ecrit pendant l’été, imprimé en Allemagne et déjà en route pour la France.
- Elle parle de quoi ?

Loïc éclate de rire. Il est soulagé de voir que son interlocuteur n’est au courant de rien.

- A ton avis ? De Pépère, bien sûr… Elle le démolit. Elle vous démolit tous. Avec ça, il va tomber à moins de dix pour cent.

Albert essaie de se reprendre.

- Tu as les épreuves ?
- Non. J’ai juste pu lire quelques pages sans pouvoir les photocopier. Ne me demande pas comment. Tout ce que je peux te dire, c’est que ça va barder pour vous. Il va falloir que vous sortiez le grand jeu. ‘Damage control’ comme disent les ricains.
- Donne-moi du concret.
- Bien sûr : il paraît que ton boss n’aime pas les pauvres. Qu’il se moque d’eux en privé.
- Elle a écrit ça ? s’indigne Albert qui se sent perdre pied de nouveau.
- Et plein d’autres vacheries, jubile Loïc qui a l’air de beaucoup s’amuser. Ce n’est pas juste l’ex-compagnon qu’elle lapide mais l’homme politique aussi.
- Ça sort chez qui et quand ?
- Aux éditions Rue Jacob. Dans une semaine au maximum.

Albert se tait. Ne pas céder à la panique lui ordonne une petite voix. En quelques secondes, son esprit fait le point. Annoncer la nouvelle au boss ne suffira pas à sauver sa propre tête. C’est à lui, Albert, l’homme des réseaux germanopratins, que l’on a confié la tâche de vérifier la rumeur d’un livre en préparation. C’était au début de l’été. Il avait enquêté, fait le tour des grandes maisons d’édition mais pas celle de la Rue Jacob jugée trop modeste et pas assez introduite. La belle erreur... Son rapport au chef, verbal, avait été court : rien de dangereux n’était en cours et le livre en question, à supposer qu’il soit écrit un jour par elle ou par un nègre, devait traiter de questions humanitaires.

- La salope, finit-il par murmurer. Elle nous a bien eus. En plus, elle va casser l’effet du bouquin sur l’autre zozo.
- Le truc sur le Qatar ?

Albert ne cherche pas à masquer sa surprise. Loïc vient vraiment de l’épater. Peut-être aurait-il dû ne pas le négliger.

- Tu as un conseil ? demande-t-il enfin, un brin accablé.
- Oui. Ne faites rien fuiter. Quand l’info sortira, jouez les atterrés. Attaquez-la via les éditorialistes pour son manque de respect pour la fonction présidentielle. Le message sera simple : c’est une femme trahie qui se venge en mentant. Une femme qui manque de pudeur et de sérieux parce qu’une compagne d’un tel homme, même répudiée, ça ne parle pas et ça respecte l’obligation de réserve. Ça atténuera l’impact. Mais ne te fais aucune illusion. Tout le monde va lire ce bouquin et en parler. Ah oui, j’oubliais, il y a un autre truc que tu dois savoir.

Albert croque nerveusement plusieurs sucres bruns à la suite.

- Quoi donc ?
- Le livre va aussi sortir en anglais.

Albert a du mal à respirer. Il voit déjà le sourire amusé des sherpas aux prochains sommets internationaux. Il n’a guère de mal à imaginer la condescendance méprisante des journalistes de CNN, du Financial Times et, plus encore, du Wall Street Journal.

- J’ai un ami algérien, un ancien banquier, finit-il par dire. Au début du mandat, quand il y a eu l’affaire du tweet, il m’a appris une expression toute simple. Ched martek : ça veut dire « tiens ton épouse ». C’est ce qu’on dit chez lui aux types dont les femmes font trop d’histoires. J’ai pas osé raconter ça au patron.
- Ça n’aurait rien changé, le console Loïc. C’est mal parti dès le début. Gérer un pays c’est difficile mais transformer ça en course à handicap, c’est pire encore.

Albert opine. Il sent la colère l’envahir. Il aimerait allumer une cigarette ou hurler toutes les insanités qui lui passent par la tête.

- La salope, répète-t-il. Je savais que ça arriverait un jour. Avec quelqu’un comme elle qui vient d’où elle vient…

Le visage de Loïc se ferme et il agite l’index en signe de négation.

- Pas de ça, dit-il. N’oublie pas que je viens d’un milieu bien plus modeste qu’elle. Si tu veux un bon conseil, évite de parler de codes sociaux. Ça ne ferait qu’empirer les choses.
- Pardon, s’excuse Albert en rougissant un peu. Tu sais bien ce que je voulais dire. Enfin… Elle a gagné mais je te jure qu’elle le paiera cher. Elle et tous ceux qui ont manigancé ça. Crois-moi, il va y avoir du contrôle fiscal dans l’air…
 
Il est onze heures trente. La salle s’est vidée. Les garçons ont terminé la mise en place pour le déjeuner et prennent déjà leur repas. Albert quitte la table en faisant promettre le silence à Loïc. Sur le trottoir en pente, la ville lui paraît poisseuse et hostile. En face, la devanture de la librairie Fontaine lui arrache un rire fatigué. Le dos voûté, il marche à pas lents en pensant à la discussion désagréable qu’il va avoir avec son patron. Ched martek, se répète-t-il en descendant l’escalier de la station Duroc.
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dimanche 7 septembre 2014

A propos du Hollandisme et de la social-démocratie

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" D'un point de vue scientifique, la social-démocratie, c'est d'abord un parti de masse agrégé à des organisations syndicales fortes et représentatives. Elle se place dans une logique de cogestion avec les partenaires sociaux. Historiquement, cette logique a été à l'œuvre en Allemagne ou dans les pays scandinaves, en Suède ou au Danemark, jamais en France, et pas plus aujourd'hui qu'hier. En l'occurrence, le terme "social-démocrate" ne peut coller que si on l'entend comme '' l'aile droite '' du socialisme. Mais ce qui frappe avec le hollandisme, ce n'est pas sa signification ou son positionnement, c'est plutôt son inexistence, son absence de contenu. Il n'a plus aucune colonne vertébrale idéologique, organisationnelle ou programmatique. (...) Quant à François Hollande, plutôt que de définir un vrai corpus social-démocrate, il semble à la recherche d'une voie qui lui permette d'être présent au deuxième tour en 2017. "

Pascal Delwit, professeur de sciences politiques à l'Université libre de Bruxelles (ULB) in Le Nouvel Observateur, 4 septembre 2014.
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samedi 6 septembre 2014

La chronique du blédard : Hollande vire à droite

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Le Quotidien d’Oran, jeudi 4 septembre 2014
Akram Belkaïd, Paris

Dans un récent numéro, l’hebdomadaire France Football a consacré sa une aux « cocus de l’été », comprendre les personnalités du ballon rond ayant connu quelques désagréments durant l’intersaison (fausses promesses de transfert, moyens financiers réduits,…). En élargissant le sujet, ce journal aurait pu ajouter à sa liste la majorité des électeurs de François Hollande qui pensaient avoir envoyé à l’Elysée un homme de gauche - se proclamant notamment l’adversaire de la finance - mais qui vient pourtant de nommer un banquier d’affaires au ministère de l’économie. Déjà, la désignation de Manuel Valls au poste de Premier ministre au printemps dernier avait été difficile à digérer, ce dernier étant à la fois minoritaire dans son propre parti et considéré comme un diviseur de la gauche ou de ce qu’il en reste.

Mais, cette fois-ci, le président français est allé encore plus loin. Avec Emmanuel Macron à Bercy, c’est un vrai recentrage politique qui vient d’être enclenché. Certes, il y a bien longtemps que le terme « socialisme » ne veut plus rien dire. On se souvient de Lionel Jospin, alors candidat à la présidentielle de 2002, affirmant que son programme n’avait rien de « socialiste ». On sait aussi que Manuel Valls milite depuis des années pour que le PS change de dénomination. Un souhait qui lui vaut l’hostilité d’un grand nombre de militants. Mais, dans le cas présent, l’affaire va au-delà des considérations sémantiques car c’est bien d’un gros virage à droite qu’il s’agit.

Pour Emmanuel Macron, être de gauche, signifie « être efficace et recréer les conditions pour investir, produire et innover ». On sait que cet énarque et ancien associé-gérant de la banque Rothschild veut contribuer à la mutation idéologique de la gauche française. Une transformation au nom du « réalisme » qui s’inspirerait notamment des idées de Tony Blair, l’ancien Premier ministre britannique et de son mentor Anthony Giddens, le concepteur de « la Troisième voie ». Pour dire les choses clairement, et en refusant de se laisser intoxiquer par le nombre impressionnant d’articles quasi-hagiographiques en faveur de Macron, le nouveau ministre français de l’économie, ne veut ni plus ni moins que tuer la gauche en faisant basculer le Parti socialiste vers le centre. Une stratégie destinée à attirer aussi ceux que l’on appelait hier les gaullistes de gauche, aujourd’hui certainement déçus par la droitisation radicale de l’UMP ou indignés par les multiples scandales qui l’agitent.

Il est intéressant de noter qu’Emmanuel Macron, pour ses premières déclarations, a repris ce fameux discours de l’efficacité et du réalisme que prônent patrons et patronats. C’est ce discours, entre autre, qui ouvre la voie à la remise en cause d’acquis sociaux jugés désormais trop coûteux. Par contre, le banquier-ministre n’a pas évoqué l’urgence d’une plus grande justice sociale ni la nécessité absolue d’une lutte générale contre les inégalités et leur aggravation. Il ne s’est pas non plus engagé sur la nécessité de défendre le service public et de refuser que la concurrence, y compris dans les domaines non-économiques comme l’éducation, devienne le dogme sur lequel toute politique doit être bâtie. Pire, dans un contexte marqué par l’incapacité du gouvernement à renverser la courbe du chômage, l’un de ses ministres n’a rien trouvé de mieux que de ressortir le discours frelaté à propos des chômeurs qui n’en feraient pas assez pour retrouver du travail…

C’est un phénomène bien connu. Quand la gauche échoue – le plus souvent faute d’avoir osé ou d’être restée fidèle à ses principes – elle se met à singer grossièrement la droite. Comme Clinton, Blair ou, pire encore, Schroeder, elle multiplie les concessions aux entreprises (sans rien gagner en retour) et s’adonne à la « triangulation », c’est-à-dire qu’elle reprend les idées de ses adversaires politiques, pour garantir sa réélection. Bien sûr, le président français et sa cour continueront de se proclamer de gauche en insistant sur des questions sociétales à l’image du mariage pour tous ou encore sur des sujets rassembleurs comme la défense de la laïcité (cette dernière s’avérant idéale pour faire diversion en jouant sur les peurs et questionnements identitaires des français). Mais, au final, ce genre de dérobade, cette socialo-traîtrise ne conduit qu’à un seul résultat : le retour triomphal, et durable, de la droite aux affaires.

Pour autant, il n’est pas interdit de changer d’avis. François Hollande a le droit d’estimer qu’il lui faut tenter autre chose. Mais, dans une vraie démocratie, pareil recentrage ne peut s’opérer sans que le peuple ne soit consulté. De même qu’il est anormal qu’un gouvernement légifère par ordonnances (cela risque d’être le cas en ce qui concerne le dossier socialement épineux du travail le dimanche), il n’est pas acceptable que pareil retournement idéologique s’opère sans passer par les urnes. On rétorquera qu’il suffit que les députés votent la confiance au gouvernement « Valls 2 ». Certes, mais dans le cas présent, concernant un tel changement, ce serait un déni de démocratie. La dissolution de l’Assemblée nationale et la campagne électorale pour les législatives qui suivraient permettraient de clarifier les positions des uns et des autres. Cela mettrait de l’ordre dans les rangs de la gauche dont les électeurs pourraient se déterminer vis-à-vis de ce tournant libéral (au sens français) qui ne dit pas son nom. Mais il y a peu de chances que cela arrive et il faudra attendre 2017 pour que les électeurs cocufiés par François Hollande lui rendent la monnaie de sa pièce. A considérer, ce qui est loin d’être garanti, qu’il puisse (ou ose) se représenter…

PS : cette chronique a été rédigée avant l’annonce de la sortie du livre de kivousavé. Publication qui ne change rien à la donne politique mais qui a pour effet de faire passer le débat politique, le vrai, au second plan. Comme d’habitude…
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La chronique du blédard : All inclusive (suite)

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Le Quotidien d'Oran, jeudi 28 août 2014
Akram Belkaïd, Paris

Il est des chroniques qui provoquent plus de réactions que d’autres et le plus étonnant dans l’affaire c’est qu’il n’y a pas de règle précise permettant de le prévoir à l’avance (sauf à parler de l’identité algérienne ou encore à décrire ce qui se passe durant une journée de forte affluence dans les consulats d’Algérie en France…). Ainsi, le texte concernant la bataille des transats dans les centres touristiques a-t-il beaucoup inspiré les lecteurs à commencer par une très susceptible consœur franco-allemande qui m’a indiqué revendiquer le droit de « réserver ses transats » (à l’allemande) mais aussi « de râler » (à la française). Autre information qui m’est parvenue, celle concernant un éminent universitaire, qui serait passé maître dans l’art de disposer, dès l’aube, ses serviettes sur une plage du Lavandou - là où, d’ailleurs, Carla et Nicolas ont passé leurs vacances. On comprendra que, par charité musulmane, je me dispense de fournir le nom de cet expert.

J’ai aussi reçu ce témoignage d’un ami et confrère toujours prompt à évoquer l’Algérie des années 1970. « C’était à Tipaza Matarès (un complexe touristique bâti par l’architecte Fernand Pouillon). Les gens préféraient la piscine à la plage, pourtant superbe. Il y a avait aussi une bataille pour réserver les transats mais là, pas question de juste poser une serviette. La place était ‘tenue’ par des gamins tombant de sommeil jusqu’à ce que les parents viennent prendre le relais ». Et de préciser, qu’à l’époque, les Algériennes se baignaient en maillot, une ou deux pièces, et que le spectacle grotesque (le terme est du présent chroniqueur) des burkinis et autres toiles noires amphibies n’était pas de mise.

Un lecteur me signale aussi que l’écrivain David Lodge a abordé cette question dans son roman Thérapie (1). La scène se déroule dans une plage des Canaries et voici ce que raconte l’une des protagonistes de cette quête existentialiste des plus hilarantes et dont je recommande vivement la lecture : « Nous avons décidé de passer notre première matinée à flemmarder près de la piscine. Mais quand nous sommes descendus, il ne restait pas une chaise longue ni un parasol de libre (…) Tout d’un coup la colère m’a prise contre les gens qui s’étaient réservés des lits de plage en y déposant leurs affaires avant d’aller prendre leur petit-déjeuner. J’ai suggéré à Lawrence (le principal personnage, ndc) que nous allions réquisitionner une paire de ces lits de plage inoccupés, mais il ne voulait pas. Les hommes sont d’une lâcheté pour ces choses-là ! Alors je m’en suis chargée toute seule. Il y avait deux lits de plage côte à côte sous un palmier, avec des serviettes pliées, alors j’ai simplement transféré l’une des serviettes d’un lit à l’autre et je me suis installée à l’aise. Une vingtaine de minutes plus tard, une femme est arrivée et elle s’est mise à fulminer, mais j’ai fait semblant de dormir et au bout d’un moment elle a ramassé les deux serviettes et elle est partie, alors Lawrence s’est ramené pas trop fier et il a pris l’autre lit de plage. »

De manière plus sérieuse, un expert tunisien m’a transmis le commentaire suivant : « La situation (créée en Turquie par la formule du ‘all inclusive’ et donc du tourisme de masse, ndc) est semblable en Tunisie et dans les autres pays qui ont été obligés de l’adopter. Cette formule, économiquement douteuse et sourdement stérile, il ne suffit pas de la déplorer mais de la dénoncer vigoureusement, c’est ce que je m’efforce de faire ». Il est vrai que, de toutes les grandes destinations touristiques, la Méditerranée, notamment au sud et à l’est, a de plus en plus de mal à digérer les conséquences négatives de ce rush estival. Il y a bien sûr les dégâts environnementaux qui sont importants en raison notamment de la très mauvaise gestion des déchets et du gaspillage des ressources hydrauliques mais il y aussi le fait que la fameuse, et fumeuse, expression de « deal gagnant-gagnant » ne s’applique guère. En effet, le « all inclusive » signifie que la plus grosse part de la valeur ajoutée reste détenue par les opérateurs européens tandis que le pays d’accueil doit se contenter de quelques miettes. Pire, avec la crise et la baisse du pouvoir d’achat, le touriste estime qu’il a suffisamment payé et il limite donc ses dépenses sur place (quand il n’estime pas que piller l’hôtel où il est descendu lui revient de droit…).

Il fut un temps où le tourisme de masse était présenté comme une activité nécessaire au développement des rives sud et est de la Méditerranée. Ce paradigme a encore la vie dure alors que de nouvelles approches font jour à commencer par le développement d’un « tourisme responsable et durable » basé sur le rejet des grands complexes et par une proximité plus importante avec la population du pays visité. Le Maroc et, de manière plus modeste, la Tunisie se sont déjà engagés dans cette voie. Gites, chambres chez l’habitant, hôtels écologiques, tout cela existe déjà et l’Algérie pourrait fortement s’en inspirer. Et dans ce genre d’endroit, une chose est certaine : pas besoin de se lever aux aurores pour réserver un transat…

 
(1) Payot et Rivages, 1998.
(2) Lire à ce sujet la note du chercheur Maxime Weigert intitulée « Renouveler le tourisme euro-méditerranéen, le grand chantier » (disponible sur www.ipemed.coop)
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samedi 23 août 2014

La chronique du blédard : En montagne, en pensant à Jassim

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Le Quotidien d’Oran, jeudi 21 août 2014
Akram Belkaïd, Paris

Il y a ce moment où débute la marche. Alors que les brumes matinales se dissipent peu à peu, on se force à ne pas être à l’écoute de ses sensations et petites douleurs. La journée va être longue. Très longue. Un point de côté dès les premiers dénivelés, un essoufflement prématuré, une articulation du genou qui grince, des jambes qui paraissent lourdes : il faut faire avec et se rappeler que, là-haut, les choses seront bien différentes, souvent plus difficiles et que celui qui gambade trop vite le matin peut traîner la patte à midi tandis, qu’au contraire, celui qui peine en aval se met à voler en amont…

Il y a ce moment où l’on pénètre dans la forêt de sapins et de mélèzes, impressionné par le calme qui y règne. Il a plu la veille, le sol est encore détrempé et l’odeur âpre des colonies de champignon prend à la gorge. Serein, on avance en étant persuadé d’être observé et que le silence environnant n’est qu’illusion. On songe à ces contes pour enfants où la traversée aventureuse d’un bois symbolise un rite initiatique, le passage à l’âge adulte, celui de l’innocence perdue. On réalise aussi pourquoi les forêts, jadis, peut-être encore aujourd’hui, ont été des lieux de culte car il est impossible de ne pas ressentir la puissance mystique de l’endroit.

Il y a ce moment où tout ou presque n’est qu’herbes hautes et fougères. On pense alors, entre deux ahans, aux Tendres souhaits, poème romantique du dix-huitième siècle mis en musique par Antoine Albanèse. Pendant toute l’ascension, les premiers vers de cette vieille chanson française tourneront sans cesse dans la tête du randonneur : « Que ne suis-je la fougère / Où, sur la fin d’un beau jour / Se repose ma bergère / Sous la garde de l’amour ? ». Chanter pour se donner du courage. Pour canaliser la tristesse qui s’est invitée sans crier gare mais on y reviendra.

Il y a ce moment, magique, où l’on sort de la forêt et où, peu à peu, la rocaille, le granit et l’ardoise commencent à prendre le dessus. Ici, une voie impraticable en hiver. Là, un déversoir d’avalanches. Plus loin, un vieux télésiège qui ne sert plus et dont on se demande s’il n’a jamais fonctionné. Plus on progresse, plus le sentiment de solitude s’épaissit. On est ensemble mais seuls. Solidaires, nécessairement solidaires, mais seuls.

Il y a ce moment – il vient toujours – où la vue d’un alpage inondé de soleil ou d’un nuage laiteux pris au piège de pitons acérés provoque une exaltation soudaine. On reprend son souffle et l’on se dit qu’il suffisait d’attendre un peu, que la récompense de cette débauche gratuite d’efforts est bien là. Que faire d’autre alors si ce n’est de murmurer, un peu bêtement, « Que c’est beau ! Dieu, que c’est magnifique ». L’ascension, aussi difficile soit-elle n’est là que pour servir la contemplation. La contemplation d’un univers de puissance et de forces telluriques destinées à impressionner n’importe quel être humain.

Il y a ce moment où l’oxygène commence à se raréfier. L’instant où tout semble flotter. Maux de têtes, picotements, fatigue, découragement de plus en plus marqué et même hallucinations auditives… C’est l’instant où une petite voix suggère que rebrousser chemin ne serait pas honteux mais l’organisme finit toujours par s’adapter. Et on continue de grimper.

Il y a ce moment, ces moments, où un plissement, un vieux muret, un éboulis, un précipice vertigineux, le tronc calciné d’un arbre foudroyé, un moment donc où tout cela rappelle d’autres ascensions, d’autres joies et, parfois aussi, d’autres frayeurs. C’est ainsi. La montagne est toujours source de réminiscences, de déjà vu ou vécu, mais, désormais, tous ces moments se vivront autrement. Ils ne pourront plus être appréhendés de la même manière. D’un pas à l’autre, à la vue d’un glacier proche ou lointain, à une cordée engagée, à une varappe délicate, il sera alors impossible de ne pas penser à Jassim Mazouni, ce beau jeune homme, vif et intelligent, qui aurait fêté ses dix-sept ans il y a quelques jours.

Le 9 juillet dernier, Jassim a disparu lors d’une ascension vers le Mont-Blanc par le versant italien. Au bout de plusieurs jours de recherche dans des conditions météorologiques très difficiles, lui et son guide, Ferdinando Rollando, n’ont pas été retrouvés par les sauveteurs. Après avoir déjà gravi le très ardu Monta-Rosa, deuxième sommet en Europe occidentale, Jassim souhaitait, cette année, découvrir ce qui constitue le rêve de n’importe quel amoureux des cimes. Le Mont-Blanc, seigneur majestueux des massifs alpins. Le destin, injuste, en a hélas décidé autrement et rappelé que la montagne peut être impitoyable.

Cette chronique est dédiée à Jassim. Cela n’apaisera certainement pas la peine de ses parents Samia et Halim et de ses sœurs Sophia et Leïla. Mais ce texte souhaite rendre hommage aux deux disparus, Jassim et « Nando », et cela au nom de cette fraternité anonyme que constituent celles et ceux qui ne cessent d’arpenter les sommets. C’est aussi un message amical de soutien et de sympathie à deux familles frappées par une effroyable douleur. Qu’elles sachent que nombreux sont ceux qui pensent à elles.
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samedi 16 août 2014

La chronique du blédard : All inclusive

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La chronique du blédard : All inclusive
Le Quotidien d’Oran, jeudi 14 août 2014
Akram Belkaïd, Paris

Quelque part au sud de la Turquie. Au pied de montagnes chauves, dans un « resort », sorte d’enclave luxuriante pour touristes encagés où tout (ou presque) est compris, la bataille des transats fait rage. L’Allemand se lève très tôt et avant même de fondre sur le buffet du petit-déjeuner, il se dépêche d’étendre ses serviettes à la plage ou à la piscine. Sa satanée obsession de la profondeur stratégique le mène souvent à réserver plus de chaises longues que nécessaire. Au grand dam de l’Anglais, son grand rival, qui n’hésite donc pas, pensant que personne ne le regarde, à jeter les dites serviettes sur la pelouse et à récupérer quelques pliants au risque d’une grosse tchaqlala une ou deux heures plus tard. Voici d’ailleurs ce que dit le journaliste Christophe Bourdoiseau à propos de ce conflit qui peut gâcher les vacances des uns et agrémenter celles des autres : « Une véritable ‘guerre des serviettes de bain’ oppose depuis des années Britanniques et Teutons (…) La réservation est une véritable obsession chez l’Allemand. Il vous réclamera son siège numéroté dans un cinéma même si la salle est presque vide ! » (*).

Le Russe se lève tôt lui aussi ce qui n’est pas un moindre exploit quand on sait qu’il a levé le coude jusqu’à tard dans la nuit au son de Shakira ou de Tarkan. Visage bouffi, accompagné par madame, blonde, cela va de soi (même si elle est plus souvent fausse que vraie), et de leurs deux ados - tout ce beau monde faisant la mine - il accorde un bref regard de mépris à l’Allemand en train de délimiter son périmètre. Puis, la « semya » au complet chausse ses palmes et entre dans l’eau encore froide sans la moindre hésitation. En moins d’une minute, la voilà déjà au large, presqu’invisible. Son éloignement inquiète un peu l’Allemand qui se demande si les Russes ne vont pas saccager sa mise en place une fois sortis de l’eau. Il hésite à attendre leur retour mais l’appel des œufs brouillés et des crêpes à la confiture de rose est trop fort.

Le Français, lui, râle. Bien sûr, cela fait cliché que de l’écrire mais la réalité est ce qu’elle est. Pourquoi n’y-a-t-il pas de vraies saucisses de porc à la place de ces merguez de volaille au cumin est son premier grief de la journée. Quelques minutes plus tard, découvrant l’étendue des annexions germano-britanniques, il va se mettre en quête « d’un responsable » pour protester puisque le règlement – placardé sur la plage - interdit la réservation de transats : « Faut pas charrier ! Parce que, bon, je veux bien, mais quand même ! » Un garçon de plage finit par lui trouver un parasol de libre et, gros bouquin de Marc Levy ou de Jean-Christophe Grangé en main, voici notre râleur qui, enfin calmé, joue au tournesol. De temps à autre, la moitié de la plage (ou presque, n’exagérons pas) bénéficie de ses réflexions. Il juge ainsi que l’arak ressemble un peu trop à l’ouzo mais que, de toutes les façons, rien ne vaut le pastis et les vacances en Corse. Sa femme, elle, se demande si acheter un faux sac Vuitton au marché d’à-côté est vraiment dangereux. Un seul, pas dix, comme les Russes, précise-t-elle.

Tiens, voilà un Algérien accompagné de sa femme et de celle qui semble être sa belle-sœur (l’hypothèse d’une seconde épouse n’étant pas à écarter). Le premier jour, ces dames se sont baignées entièrement vêtues d’une ample robe noire. A la piscine, un maître-nageur leur a fermement demandé de quitter le bassin pour raisons hygiéniques et elles ont été obligées de se rabattre sur la plage où des dizaines de regards, curieux, réprobateurs ou carrément hostiles, ont pesé sur elles. Quelques jours plus tard, une certaine sensation de détente et de frivolité générale aidant, les robes de bain ont fini par disparaître remplacées par de sages maillots une-pièce achetés à la boutique hors de prix de l’hôtel… Comme le Français, avec lequel il a fini par sympathiser, l’Algérien parle haut, avec cet accent néo-algérois si difficile à blairer. Mais il ne râle pas. Il s’extasie devant tout ce que font les Turcs. « Qu’est-ce qu’ils travaillent ! On aurait pu tellement apprendre d’eux. On est loin, vraiment ! Pourtant, Béni Saf c’est bien plus beau qu’Antalya, non ? ».

Toutes nationalités confondues, les mâles de la plage ne cessent d’observer les quatre ou cinq Iraniennes qui, telles des stars, arrivent tard et repartent toujours les premières. Nez visiblement refaits, poitrines opulentes et tailles de guêpes, pagnes transparents, maillots, ou plutôt strings de marque, longues cigarettes à la main et ne dédaignant pas une pression servie dans l’une des multiples buvettes gratuites, ces jeunes femmes assurent le spectacle et montrent, s’il le fallait encore, que rien n’est simple concernant le pays des ayatollahs.

Au plus fort en début de journée à cause de la course au transat, la tension diminue progressivement au fil des heures et chacun vaque à ses occupations, la plus stupide (et la plus fréquente) étant celle qui consiste à se tasser autour de la piscine chlorée dans un vacarme digne d’un marché à bestiaux. Mais quand vient l’heure du dîner, c’est de nouveau l’heure des affrontements et du parcours du combattant : Trouver une table, convaincre un garçon exténué par des journées de travail de seize heures, de débarrasser, d’amener des couverts et une bouteille d’eau minérale (sans gaz) tout en espérant qu’il reste encore des kebabs arrosés d’ayran. Visage rouge et épaules en feu, l’Anglais n’hésite pas à dîner en tongs, marcel et bermuda là où les rares clients turcs présents s’affichent en costume de lin, chaussettes fines et chaussures blanches. Qu’en dirait Agatha Christie qui aimait tant décrire l’élégance de ses compatriotes voyageant en Orient ?

Autour des buffets, ça se toise, ça vérifie que l’autre n’a pas quelque chose dans son assiette qu’on aurait raté, ça slalome, ça n’attend pas son tour pour récupérer quelques calamars carbonisés, ça se fait des queues de poisson, ça se donne des coups d’épaule. Parfois, un plat se fracasse au sol. Son propriétaire ne perd pas une seconde et repart à l’assaut. Les assiettes se remplissent à ras-bord. Ça mastique, ça fait travailler les mandibules. Et, surtout, ça gaspille des kilogrammes de nourriture qui finira dans les composts du potager bio dont le « resort » est si fier. Le Russe fait d’énormes provisions, surtout au buffet des desserts. C’est par assiettes entières que les cargaisons de kabak et de gâteaux au miel vont monter dans sa chambre. Pour couper une faim nocturne ou peut-être la peur de manquer… Et comme chaque soir, la Française n’est pas contente. « Encore no caramelo ? », demande-t-elle à un serveur qui essaie de sourire alors qu’il tombe de sommeil. « Pourquoi hein ? Pourquoi toujours no caramelo ? Bon puisque c’est comme ça, Vanilla alors ! ».

Il est vingt et une heures. La sarabande s’apaise. Il est temps d’aller courir à l’amphithéâtre pour suivre le spectacle du soir, des danses cubaines ou des jongleurs anatoliens (l’Allemand peut prendre son temps, il a envoyé ses enfants pour réserver des sièges). Parmi les retardataires au restaurant, l’Algérien, lui, est tout content. Il vient d’apprendre par la bouche d’un serveur que dolma veut dire légume farci…


(*) Allemagne, la mémoire libérée, Editions Nevicata.
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mercredi 13 août 2014

Les islamistes selon feu Samir Kassir

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"Les islamistes ont longtemps fait le jeu des Américains (et des Israéliens). Mais si l'islamisme n'est pas - ou n'est plus - un agent de l'étranger, c'est à l'étranger qu'il donne raison. Justifiant le clash des civilisations, l'assumant même, il est ce qui donne raison aux partisans de la croisade de se croiser et à l'Occident d'employer tous les moyens que lui permet sa capacité technologique pour maintenir sa suprématie sur les Arabes"
in, Considérations sur le malheur arabe, 2004
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dimanche 10 août 2014

​La chronique du blédard : Les deux imams bouffons

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Le Quotidien d’Oran, jeudi 7 août 2014
Akram Belkaïd, Paris
 
Le duo de comiques est une vieille tradition dans le monde. On connaît, pour ne citer qu’eux, Laurel et Hardy, Bud Abbott et Lou Costello, Pierre Dac et Francis Blanche ou encore Omar et Fred. Loin de ces talentueux amuseurs, la France se découvre désormais une doublette appelée peut-être à faire date dans la longue liste de bouffons dont le pathétique le dispute à l’obscénité. Il s’agit de deux imams prétendant incarner une autre voie, celle de la distanciation à l’égard d’un islam qui serait dévoyé, rétrograde et sanguinaire. Deux imams que l’actualité récente à Gaza a encore mis sur les devants de la scène hexagonale pour le plus grand intérêt des défenseurs d’Israël.
 
Entendons-nous bien. Le présent chroniqueur s’inscrit pleinement dans la revendication d’une modernisation radicale du monde arabo-musulman avec, à la base, une réinterprétation courageuse du texte coranique et la remise en cause d’une pensée sclérosée, figée depuis le Moyen-Âge et pleinement responsable de l’arriération de nos sociétés. L’expression de « musulman libéral » reste encore à conceptualiser mais elle paraît porteuse de promesses pour qui estime que nos peuples sont loin d’avoir achevé leur émancipation. Pour autant, cela ne veut pas dire qu’il faille accepter les élucubrations de plus en plus médiatisées des imams Chalghoumi et Birbach puisque c’est d’eux qu’il s’agit. Plus important encore, il est hors de question d’accepter que l’on fasse d’eux les symboles de l’islam libéral, progressiste ou même « républicain ». Certains disent que cette paire ne représente qu’elle-même et qu’il ne faut pas lui faire de publicité d’autant qu’un imam ne saurait être représentatif de populations d’origines maghrébines qui refusent d’être enfermée dans une identité exclusivement religieuse. Il n’empêche, l’installation progressive de ce « duet » dans la sphère médiatique qui influence l’opinion publique mérite tout de même une mise au point.
 
Ces deux religieux sont à la jonction entre, d’un côté l’opportunisme des concernés et, de l’autre, l’urgence pour les milieux pro-israéliens en France de se trouver des interlocuteurs à la fois présentables mais, surtout, manipulables à souhait. En clair, sous couvert de dire et penser un « autre islam », lequel ferait moins peur, Birbach et Chalghoumi n’ont de cesse de fustiger les Palestiniens en ramenant tout à la responsabilité du Hamas, et en dénonçant l’antisémitisme dont feraient preuve celles et ceux qui, notamment en France, s’indignent du sort sanglant des habitants de Gaza. Et ce n’est donc pas un hasard si les deux hommes sont devenus les chouchous du Conseil représentatif des institutions juives de France (Crif) et d’autres instances qui font de la défense d’Israël et de ses intérêts l’un des piliers de leur activité en France.
 
Ainsi, Chalghoumi et Birbach sont instrumentalisés pour accréditer l’idée qu’un « bon » musulman ou qu’un musulman « libéral », « progressiste », « humaniste » ne peut pas critiquer Israël et son armée « la plus morale du monde ». En clair, un musulman qui penserait contre les siens et sa société – ce qui est, répétons-le une urgence vitale pour l’avenir de nos pays – ne pourrait être un adversaire politique d’Israël. Bien au contraire, les propos des deux calottés, même s’il s’agit d’un salmigondis des plus comiques, conforte l’hypothèse que la solidarité à l’égard des Palestiniens est suspecte puisque nécessairement motivée par l’antisémitisme et la judéophobie. Et c’est ainsi qu’imam numéro-un et imam numéro-deux sont exhibés de télévisions en manifestations pro-israéliennes, le but du jeu étant de démontrer qu’il existe une « autre voie » et que, finalement, les pro-Palestiniens ne sont pas aussi majoritaires que ça.
 
Bref, Birbach et Chalghoumi ont assimilé la règle qui permet d’aller très loin : ils disent et répètent à l’envi ce que certains prépondérants rêvent d’entendre. La méthode est aussi vieille que le monde. Dans l’Algérie française, le colonialisme a toujours essayé de discréditer les révoltés par la mise en scène de béni-oui-oui prompts à servir n’importe quel discours pourvu qu’ils en retirent quelques avantages. D’ailleurs, et sans verser dans le racisme social, on se rend bien compte que les deux religieux répondent à un critère bien précis. Leurs têtes et leur élocution en langue française (entendre parler Chalghoumi relève à la fois du supplice et de la franche rigolade) correspondent parfaitement au cliché de l’arabe, de l’immigré « d’hier », c'est-à-dire celui qui rasait les murs et ne faisait pas trop d’histoire. Certes, le Crif et ses alliés se sont aussi trouvés quelques soutiens auprès de rares intellectuels maghrébins bien plus brillants et plus éloquents mais ces derniers ont, de temps à autre, la décence et l’intelligence de prendre un peu de distance et, au moins, de se taire quand, dans le même temps, Chalghoumi et Birbach squattent la scène en permanence.
 
Le plus étonnant dans l’affaire, c’est que nombre d’historiens ont montré les limites et l’échec annoncé de ce genre de stratégie d’instrumentalisation. Le Crif et ses alliés peuvent-ils comprendre que leur affection pour les deux imams-troupiers n’apaisera pas les tensions intercommunautaires et n’arrangera rien ? Se choisir, ou plutôt se fabriquer ses propres interlocuteurs pour décrédibiliser ses vrais adversaires politiques ne résoudra rien. Bien au contraire, cela ne peut que continuer à échauffer les esprits et à alimenter nombre de thèses conspirationnistes.
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samedi 9 août 2014

De l'Histoire et des hommes qui la façonnent

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Extrait de "La poursuite de l'ombre" de Mehmed Uzun. Un roman kurde (traduit en français chez Belfond) dont la lecture est fortement conseillée.

"L'histoire n'es pas une stalle où l'on va choisir son cheval, comme chez son père... Elle n'est pas non plus ce plat de bouchées de viande grillée qu'on déguste l'une après l'autre... Camarades, l'histoire, on la crée, on la façonne. Quelles que soient les catastrophes et les difficultés, et Dieu sait s'il y en a, on la fabrique en les surmontant. Et puis, n'ayons garde d'oublier que nous vivons le siècle des peuples opprimés créant leur histoire".
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jeudi 7 août 2014

Nous sommes tous des Chrétiens d'Irak

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#‎Irak‬. Nous sommes tous des Chrétiens d'Irak. L'‪#‎Eiil‬ (Etat islamique en Irak et au Levant, connu aussi sous l'acronyme Daech) déshonore et souille l'islam.
Aucune indulgence à avoir à l'égard de ces criminels.
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lundi 4 août 2014

Courrier au médiateur du Quotidien Le Monde

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mediateur @ lemonde.fr
 
Cher Monsieur, cher Confrère,
 
Je m'étonne que Le Monde continue d'employer dans ses articles et ses éditoriaux (à l'image de l'édito du 3 août) le terme "Tsahal" pour désigner l'armée israélienne. En effet, cet emploi est loin d'être neutre.
Concernant ce point, voici ce qu'en dit un guide élaboré en 2007 à l'intention des journalistes de Radio France :
Tsahal : (acronyme de tsa hagana léyisrael - armée de défense d'israël) a acquis une connotation familière synonyme d'attachement très fort pour les israéliens qui s'en servent comme on le fait d'un diminutif chargé d'affection dans le sens "notre armée". Conclusion : ne pas utiliser.
Il est possible que les journalistes concernés cherchent avant tout à éviter la répétition fastidieuse de l'expression "armée israélienne". Si c'est le cas, il serait judicieux de mettre alors le terme "Tsahal" entre guillemets. Cela lèverait ainsi toute ambiguïté. et écarterait l'idée que Le Monde fait sienne "l'affection" que portent les Israéliens à leur armée.
 
Bien cordialement
 
Akram Belkaïd, journaliste 
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dimanche 3 août 2014

La chronique du blédard : Israël ou la folie de Sparte

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Le Quotidien d'Oran, jeudi 31 juillet 2014
Akram Belkaïd, Paris

Jusqu’où et jusqu’à quand ? La folie criminelle d’Israël ne semble plus avoir de limites comme en témoigne le bilan humain sidérant de son intervention militaire à Gaza. Plus de 1.200 morts au 30 juillet (plus de 1600 au 3 août 2014) ! Des victimes civiles pour leur grande majorité. A cela il faut ajouter des milliers de blessés, des quartiers entiers réduits en cendres, des infrastructures, déjà très rares et vétustes, entièrement détruites et une population profondément traumatisée qui se sait abandonnée à son terrible sort. C’est une gigantesque tuerie qui est en train de se dérouler à Gaza et elle confirme qu’Israël, célébré par certains pour sa « démocratie », n’est rien de moins que Etat voyou. Un Etat terroriste, ivre de sa force militaire, qui s’affranchit de toutes les règles et lois internationales et dont le gouvernement actuel mériterait d’être traîné devant un tribunal spécial chargé de juger les crimes de guerre massifs commis contre les Palestiniens.

Dans le monde entier, l’indignation et la colère ne font qu’augmenter à l’encontre de ce massacre. Comme en 2006 (attaque contre le Liban) ou en 2009 et 2012 (interventions à Gaza), les opinions publiques dénoncent cette sauvagerie prétendument appelée guerre alors que les forces en présence n’ont rien de comparable. Mais Israël n’en a cure. Son gouvernement comme la majorité de sa population d’ailleurs. Bien sûr, il existe une minorité israélienne honorable, active, qui dénonce ce qui se passe à Gaza et réclame une paix durable. Des hommes et des femmes tentent avec courage de manifester à Tel Aviv malgré les menaces de l’extrême-droite. Ils sont l’honneur d’un peuple qui, il faut tout de même le dire, est peu ou prou en accord avec l’usage de la violence contre les Palestiniens. Ainsi, selon un sondage rendu public en début de semaine, seuls 4% des Israéliens interrogés estiment que l’opération « bordure protectrice » est disproportionnée. On sait qu’il faut toujours manipuler les sondages avec prudence mais tout de même ! Combien de morts palestiniens faudra-t-il pour que l’opinion israélienne réalise qu’elle est la complice de crimes massifs contre des civils désarmés ? Deux mille ? Trois mille ?

Quand on évoque la situation dans cette région du monde, il est de bon ton d’affirmer que le peuple israélien veut la paix. En réalité, il est à l’image de ses dirigeants actuels qui n’ont aucune intention de permettre la création d’un Etat palestinien souverain. En clair, Israël ne veut pas la paix mais « sa » paix. Une paix bâtie sur la sujétion extrême des Palestiniens et c’est le message implicite de ce qui se passe à Gaza. « Nous vous voulons le dos courbé et la tête baissée », tel est en somme le message adressé à une population encagée depuis 1948 et soumise à un implacable blocus depuis 2006.

Dans cette épouvantable affaire, nombreux sont ceux qui blâment le Hamas, l’accusant d’être le premier responsable des malheurs de son peuple. Outre le fait que c’est vite oublier que le Hamas a été élu à la régulière en 2006, ce genre de position sert surtout à ménager les critiques à l’encontre d’Israël et, pour ce qui est de certains intellectuels arabes, de faire allégeance de manière plus ou moins assumée aux lobbies pro-israéliens. Mais c’est surtout faire mine d’oublier que la situation en Cisjordanie n’est guère meilleure. Bien sûr, Naplouse ou Ramallah ne sont pas bombardées. Du moins, pas encore… Ces vingt dernières années, le Fatah et ses alliés au sein de l’Organisation de libération de la Palestine (OLP) ont multiplié les concessions. Pour quels résultats ? La colonisation continue aggravant le morcellement d’un Etat palestinien qui n’est encore qu’une virtualité. Plus les jours passent, et plus l’impossibilité de revenir aux frontières de 1967 augmente. Jour après jour, les Israéliens créent ce que l’on pourrait appeler des « facteurs de situation irrémédiable ». Ici, une route à l’usage exclusif des colons qui perce un village palestinien ou une oliveraie. Là, ce sont des maisons que l’on dynamite. Cela sans oublier ce mur de séparation, témoignage physique de ce qu’est aujourd’hui la réalité de la situation, c’est-à-dire un apartheid visant à installer un « développement séparé » entre un Etat souverain et des bantoustans. Israël, c’est, d’une certaine façon, l’Afrique du sud d’hier. C’est le Mississipi, l’Alabama ou la Géorgie des années 1950…

Hamas ou pas, Israël ne veut pas d’un Etat palestinien. Mais cela ne s’arrête pas là. Car ce pays, cela a déjà été écrit à plusieurs reprises, c’est Sparte. Une cité antique guerrière qui ne vivait que pour et par la guerre. Israël a besoin de la guerre. C’est ce qui forge ses consensus politiques, c’est ce qui lui permet de réaliser le « vivre ensemble » entre des populations qui n’ont pas grand-chose en commun si ce n’est la même appartenance religieuse. Les Palestiniens font aujourd’hui les frais de cette dévotion à la guerre. Demain, ce sera de nouveau les Libanais ou peut-être, qui sait, les Egyptiens. Israël est plus fort que tous ses voisins arabes réunis. Cela lui procure l’ivresse du puissant. Une ivresse qui, tôt ou tard, conduira cet Etat voyou, qui ne respecte ni le droit international ni les résolutions de l’ONU, à sa perte.
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