Lignes quotidiennes

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Dernier ouvrage paru : L'Algérie en 100 questions. Un pays empêché (Tallandier, 2019)

vendredi 31 mai 2019

La chronique du blédard : Le Hirak face au piège

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Le Quotidien d’Oran, jeudi 30 mai 2019
Akram Belkaïd, Paris

Il est des moments où l’accablement le dispute à la tristesse avant qu’une colère froide ne reprenne le dessus. Cela a été écrit dans cette chronique et cela le sera autant de fois que cela sera nécessaire : le système qui préside aux destinées de l’Algérie est profondément toxique. Et s’il en fallait une preuve supplémentaire, la mort en détention du docteur Kamel Eddine Fekhar, au terme d’une grève de la faim de 50 jours (!), en est une et cela sans la moindre contestation. Dans l’Algérie de 2019, dans cette Algérie où le chef d’état-major Ahmed Gaïd Salah appelle « au dialogue » et « aux concessions », on peut mourir en prison pour délit d’opinion. Dans l’Algérie de 2019, la mort de Kamel Eddine Fekhar, notre Bobby Sands, est une tache indélébile sur les oripeaux déjà souillés de notre système judiciaire.

Les responsables qui sont directement derrière l’incarcération du militant défunt sont les premiers coupables. Mais ils ne sont pas les seuls. C’est tout ce système dont les Algériens ne veulent plus qui s’est montré tel qu’il a toujours été et tel qu’il est encore. Un système capable de tout et notamment du pire. Un système peuplé de brutes qui n’ont aucun respect pour les droits les plus élémentaires de la personne humaine. C’est ce système qui encourage et couvre des actes tels que le passage à tabac de Ramzi Yettou, mort à 22 ans des blessures infligées par des policiers armés de matraques. C’est ce système qui ne veut pas entendre les appels du peuple qui refuse l’élection présidentielle du 4 juillet. C’est ce système qui emprisonne Louisa Hanoune au mépris du droit parce qu’elle a eu l’heur d’évoquer les dérives affairistes de l’entourage d’Ahmed Gaïd Salah.

La Révolution est loin d’être terminée. Peut-être même n’a-t-elle pas encore commencé. Oui, bien sûr, l’abandon du cinquième mandat d’Abdelaziz Bouteflika est une victoire mais c’est aussi un simple ajustement du système. Si on meurt en Algérie parce que l’on a émis une opinion déplaisante pour le pouvoir, alors cela veut dire que le chemin est bien plus long qu’on ne le pensait. Et si Kamel Eddine Fekhar est mort dans ces circonstances terribles, cela signifie aussi que d’autres contestataires risquent de subir le même sort. Le message est très clair et l’avertissement émis par le système n’est pas à prendre à la légère. Je conjure celles et ceux qui s’engagent et s’exposent d’avoir cela en tête. L’euphorie que procure le hirak est une belle chose mais attention à la perte de lucidité. Attention aux déprédateurs qui frétillent d’impatience en espérant pouvoir passer à l’action. Contrairement à ce qu’espérait Ahmed Gaïd Salah, le mouvement populaire, le hirak donc, n’a pas perdu de son élan. La présidentielle n’aura pas lieu le 4 juillet prochain ou bien alors elle opposera deux anonymes ce qui ridiculisera à jamais le pays. C’est un échec cuisant pour le chef d’état-major. Voilà pourquoi la situation est plus que jamais dangereuse.

En effet, quand le système algérien est dans l’impasse, il ne sait faire qu’une seule chose : provoquer la violence et cogner. La mort de Kamel Eddine Fekhar n’est pas un accident. On l’a laissé mourir de manière délibérée. Pour faire un exemple ? Oui mais pas simplement. C’est aussi pour que la colère s’exprime dans la rue. C’est pour que le hirak essilmi, pacifique, s’embrase et que cette grina contenue qui tord les ventres des Algériens depuis si longtemps se libère soudain. Alors, l’occasion sera belle et comme en octobre 1988, comme en janvier-mars 1992, la répression pourra donc s’abattre. Le piège est immense. Il n’a eu de cesse d’être tendu depuis le 22 février dernier. Jusqu’à présent les Algériennes et les Algériens ont su le déjouer mais plus le temps passe et plus le risque est grand pour que les choses dérapent.

Ahmed Gaïd Salah est un digne représentant du système. Son objectif premier est toujours de gagner du temps pour voir venir, pour se donner les moyens d’agir selon son bon vouloir. Il y a même quelque chose d’anachronique dans ses discours, ses manœuvres, ses menaces plus ou moins explicites à l’égard des manifestants. C’est l’obsession d’un vieil homme qui souhaite figer le temps et préserver ce qu’il a toujours connu, une machinerie archaïque qui garrotte l’Algérie et l’empêche d’avancer. L’idée même d’un pays démocratique, pluraliste, lui fait horreur. Ce n’est pas sa représentation mentale. Ce n’est pas son cadre de pensée.

Est-ce que cet homme veut vraiment dialoguer ? La semaine dernière, la présente chronique a évoqué le profil rêvé, selon lui, de ses interlocuteurs. Des béni-oui-oui qui n’auront même pas à donner le change et qui feront ce qu’on exigera d’eux. S’il veut vraiment dialoguer, que le chef d’état-major reçoive les collectifs qui se forment ici et là et qui ont d’ores et déjà fait connaître leurs positions et leurs propositions. Et que l’on ne nous dise pas que c’est le rôle du « gouvernement ». Oublions ces branquignoles et revenons à la réalité du pouvoir. Depuis février dernier, Ahmed Gaïd Salah a impliqué l’armée dans la crise politique. Il lui faut l’assumer. Pour le plus grand bien de l’Algérie.
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La chronique du blédard : Compétences nationales et quatuor du cachir

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Le Quotidien d’Oran, jeudi 23 mai 2019
Akram Belkaïd, Paris

En mars 1992, feu Mohamed Boudiaf, alors président du Haut comité d’État (HCE) fit une étrange déclaration. Il déclara qu’il peinait à trouver soixante hommes ou femmes dignes de la nazaha (intégrité) et de la kafa’â (compétence) exigées pour faire partie du Conseil consultatif national (CCN). Pour mémoire, cette institution fut créée après la démission forcée du président Chadli Bendjedid, la dissolution de l’Assemblée nationale sortante et l’annulation des élections législatives dont le premier tour avait enregistré la victoire de l’ex-Front islamique du salut (FIS). Le CCN devait donc servir de parlement de substitution en attendant le retour aux urnes.

A l’époque, les Algériens étaient près de 26 millions et le propos de Mohamed Boudiaf fit beaucoup de bruit. Comment était-il possible de ne pas trouver cette soixantaine de personnalités ? Même enfoncée dans la crise et fortement endommagée par plus d’une décennie de « chadlisme », l’Algérie ne pouvait manquer à ce point de compétences intègres. En réalité, la difficulté qui s’était posée à celui qui fut rappelé pour donner une légitimité historique aux « janviéristes » concernait la nécessité de trouver soixante personnes adoubées par le système et peu susceptibles remettre en cause ce dernier.

C’est à cela que j’ai pensé en lisant le récent discours (20 mai) du général Ahmed Gaïd Salah. Ce dernier s’est donc étonné de, je cite « l’absence flagrante des personnalités nationales, des élites et des compétences nationales face aux événements et évolutions accélérés que connait notre pays et qui requièrent des propositions constructives à même de rapprocher les points de vue divergents. » Quelques heures plus tard, les partis membres de l’ex-alliance présidentielle se sont soudainement réveillés en clamant leur soutien à la démarche du chef d’état-major de l’armée. Le Front de libération nationale (FLN), le Rassemblement national démocratique (RND), le Tadjamou Amel Al Djazaïr (Rassemblement de l'Espoir de l'Algérie ou TAJ) et le Mouvement populaire algérien (MPA) sont donc pour l’organisation d’une élection présidentielle le 4 juillet prochain. La belle surprise…

On avait presque fini par oublier ce quatuor du cachir qui, il y a encore quelques semaines, nous expliquait pourquoi l’Algérie avait tant besoin d’un cinquième mandat d’Abdelaziz Bouteflika. Par la suite, la force incarnée par le hirak, l’incroyable élan populaire qui fait vibrer l’Algérie depuis le 22 février dernier et les arrestations de quelques membres de l’ancien clan présidentiel ont fait taire ces boîtes à échos officiels. L’impasse dans laquelle s’est engagé le chef d’état-major en ne voulant pas entendre parler d’une transition longue leur fournit une occasion inespérée de reprendre du service. Pour eux, ce sera le soutien sans failles à la « feuille de route » du 4 juillet.

Deux images me viennent à l’esprit.  En premier lieu, un vivier. Immense et eaux claires. Depuis le 22 février dernier, il est difficile de tout suivre. De tout lire. Des textes circulent. Des initiatives sont lancées. Des livres paraissent déjà. Il ne s’agit pas simplement de récits ou de glorifications du hirak. Il y a des propositions de sortie de crise. Des plaidoyers pour l’organisation d’une transition consensuelle plus longue (regardons ce que font les Soudanais) et négociée. Les réseaux sociaux voient arriver chaque jour des textes, des motions et des articles. En un mot, c’est une part, infime, de la richesse intellectuelle de l’Algérie qui se révèle.

En second lieu, un marigot. Eaux troubles de la pensée frelatée et des incantations creuses qui ne convainquent personne, pas même celles et ceux qui en sont les auteurs. Habitués à lever le bras selon l’ordre venu du haut, rien de bien dangereux pour le système n’émanera d’eux. Hier, Abdelaziz Bouteflika représentait, selon eux, la « stabilité ». Aujourd’hui, les élections du 4 juillet renforcent la « continuité des institutions » et le « respect de la Constitution ». Ce texte qu’ils n’ont jamais respecté.

Contrairement à ce que prétend le général Ahmed Gaïd Saleh, des voix se font entendre en Algérie. Des gens compétents disent non à l’élection présidentielle du 4 juillet. Est-ce si difficile des les entendre ? Certes, et ceci explique certainement cela, ils ne sont pas issus du système. Ce qui est flagrant, c’est que le régime refuse d’écouter tout discours qui lui déplaît. Ce qui est flagrant, c’est le refus d’accepter des discours et des propositions qui ne relèvent pas de l’habituelle flagornerie du désormais quatuor du cornedbeef. Ce qui est flagrant, c’est que hirak ou pas, les mêmes habitudes persistent. Pour être entendu, ou pour être pris en considération, il faut en être.

Le vice-ministre de la défense a beaucoup parlé de ‘içaba (la bande) qui évoluait autour du président Bouteflika. Mais c’est un autre mot qui s’impose. La ‘açabiya, si bien décrite par Ibn Khaldoun et dont le sens négatif désigne le clanisme, est ce qui décrit bien le prérequis majeur pour avoir voix au minbar. Si le général Gaïd Salah veut que le meilleur sorte des circonstances actuelles, il doit accepter l’idée que des Algériens, qui ne sont pas moins patriotes que lui, puissent avoir un avis totalement différent du sien. Et que c’est leur avis que défendent des millions d’Algériennes et d’Algériens qui ne cessent de défiler et de s’exprimer depuis le 22 février dernier.

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La chronique du blédard : Une représentation politique pour le hirak, vite !

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Le Quotidien d’Oran, jeudi 16 mai 2019
Akram Belkaïd, Paris

Ce n’est peut-être pas le moment de vérité mais cela y ressemble. Depuis plusieurs semaines, le message d’une grande majorité du peuple algérien est un refus de se contenter d’une élection présidentielle prévue pour le 4 juillet. Bien sûr, le hirak du 22 février a engrangé des succès non négligeables dont l’abandon du projet de cinquième mandat de l’ex-président Abdelaziz Bouteflika. Mais pourquoi s’arrêter en si bon chemin ? Un peuple uni est sorti dans les rues pour clamer son besoin de changement. La « feuille de route » constitutionnelle telle qu’elle est vantée par les tenants du cachir/corndbeef est tout sauf une réponse sérieuse à son aspiration.

Beaucoup de gens pensent que les problèmes politiques se règlent par une élection. Cela peut être le cas dans les pays où l’État de droit existe et où la démocratie n’a pas été totalement galvaudée (qui peut vraiment croire que les problèmes profonds des États-Unis se règlent uniquement par la désignation du locataire de la Maison Blanche ?). Il y a dans la position du chef d’état-major Ahmed Gaïd Salah de nombreux motifs d’étonnements. La Constitution ? Depuis quand est-elle ainsi devenue le texte fondamental du pays ? Car combien de fois a-t-elle été violentée et souillée ? Prévue pour limiter les mandats présidentiels à deux, elle a été amendée pour les besoins d’un troisième mandat qui n’aurait jamais dû exister. Prévue pour garantir que le numéro algérien soit capable de mener à bien sa mission, elle n’a pas empêché que soit « élu » en 2014 un homme malade et largement diminué. Or, c’est bien l’application de la Constitution que les opposants aux troisième et quatrième mandats réclamaient (en vain). De grâce, que l’on cesse donc de nous parler de la Constitution car personne n’est dupe à son sujet. Mieux, il est des pays qui se passent d’un tel texte, l’État de droit suffisant à garantir la pérennité et le bon fonctionnement du pays.

L’autre motif d’étonnement concerne cette focalisation sur l’élection du 4 juillet prochain. Admettons qu’élire un nouveau président de la République soit le plus urgent et rappelons, en même temps, que personne ne nie désormais que l’Algérie ne va pas bien dans bien des domaines. Si l’on suit cette logique, cela signifie que ce scrutin qui doit avoir lieu dans moins de deux mois sera la base sur laquelle sera entreprise la refondation du pays. La question est alors simple : une élection d’une telle importance peut-elle se passer de vrais débats ? Et, surtout, peut-elle faire l’impasse d’une vraie campagne électorale où les Algériens, tout à leur passion nouvelle qu’est la politique, auraient le temps de réfléchir, de discuter, de s’organiser et, in fine, de choisir ? Certes, la Constitution – encore elle – oblige à organiser un scrutin à cette date. Mais cette disposition vaut pour des circonstances « normales » ce qui est tout sauf le cas de la situation actuelle. En 1992, quand feu Chadli Bendjedid fut démissionné, le pouvoir n’a pas organisé de scrutin avant novembre 1995 et cela en raison du caractère exceptionnel du moment.

Depuis le 22 février dernier, l’Algérie vit un instant exceptionnel qui peut conduire au meilleur. Organiser une élection présidentielle le 4 juillet c’est donc faire obstacle à ce possible changement. C’est créer de nouvelles difficultés et de nouvelles turbulences car quel que soit le résultat du vote, l’élu (ou l’élue) sera forcément rejeté par une bonne partie de la population qui défile aujourd’hui aux cris de « système dégage ». Bien entendu, il n’est pas question non plus de favoriser le vide. La piste d’une instance collégiale de transition doit absolument être creusée. Inspirons-nous de ce qui se passe au Soudan où l’idée d’une phase transitoire plus ou moins longue (un à quatre ans) fait désormais consensus y compris au sein de l’armée.

Des jours précieux sont gaspillés. Plutôt que de s’arc-bouter sur la date du 4 juillet, le chef d’état-major devrait entériner l’idée d’un report. Mais il n’est pas le seul concerné. Il est temps que naisse une coalition nationale pour la transition et le changement qui parlera au nom du hirak. Chose difficile à concevoir, me direz-vous, tant ce mouvement semble privilégier l’approche horizontale. Mais il faut essayer avant qu’il ne soit trop tard. Depuis plusieurs semaines, plusieurs acteurs de la société civile, des associations, des personnalités mais aussi des partis politiques ont fait des propositions allant dans le sens du changement. Autre question : est-ce que ces acteurs se parlent ? Où en est le projet de conférence nationale ?

Bien sûr, il y a les égos. Bien sûr, il y a la facilité qui fait qu’il est plus simple de protester contre le système que de proposer une démarcher destinée à unifier – sur le plan politique – cette protestation. Bien sûr, il y a l’expérience du passé. On peut craindre qu’une Coordination, une plate-forme ou tout type d’initiative soit très vite minée de l’intérieur par de soudaines dissensions… Mais, encore une fois, il y a urgence en la matière car le changement ne sera pas octroyé. Le mouvement populaire a désormais besoin que des forces politiques le relayent.
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La chronique du blédard : Le hirak, le ramadan, l’Europe et nos « frères » du Golfe

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Le Quotidien d’Oran, jeudi 9 mai 2019
Akram Belkaïd, Paris

Prenons garde à ce qui peut venir du Nord mais méfions-nous surtout de ce qui menace à l’Est. Cela pourrait être la ligne de conduite de celles et ceux qui s’impliquent dans le hirak algérien et qui revendiquent un changement profond du système politique de leur pays. On le sait, tous les pays ont des intérêts à défendre, à commencer par les Européens dont le silence gêné démontre à quel point ils s’inquiètent de l’évolution de la situation. Au-delà de leurs grands discours sur le respect des droits de la personne humaine, on sait très bien quelles sont les motivations qui guident les chancelleries du vieux continent. On peut citer parmi elles l’obsession d’empêcher toute crise migratoire qui serait la conséquence d’une grave crise en Algérie. Ce n’est pas nouveau. A chaque fois qu’un pays du sud de la Méditerranée « bouge », les Cassandres spécialisées dans la mise en garde contre des flots de réfugiés à venir se réveillent.

L’autre motivation majeure est la nécessité de défendre pied à pied ses positions économiques. Les arrestations de certains « oligarques » constituent autant d’éléments inquiétants pour Paris, Rome, Berlin, Madrid ou même Ankara, car ces hommes d’affaires étaient le plus souvent des partenaires, voire des relais, d’intérêts économiques très puissants. Il va de soi aussi qu’une Algérie plus démocratique, avec un État de droit plus solide posera quelques problèmes aux acteurs économiques étrangers habitués à déverser leur camelote sur les marchés locaux. Pour l’heure, le hirak est concentré sur l’impératif de report du scrutin du 4 juillet et de mise en place d’une vraie transition. Si cela réussit, il sera très vite temps de parler de politique économique et de regarder de près ce qu’il faut changer. Il y a quelques années, une tentative de réduire les importations a vite tourné court en raison de l’influence des « oligarques » proches de l’ex-clan présidentiel. Les temps ayant changé, il est urgent de remettre cette mesure à l’étude tout en ayant conscience que tout sera fait pour entraver ce genre de réforme (y compris le soutien affirmé à des personnalités politiques algériennes plus ou moins néolibérales sur le plan économique).

Ce qui se passe en Algérie est clairement un processus révolutionnaire. Bien sûr, rien n’est encore gagné. Les forces contre-révolutionnaires sont nombreuses. Certaines sont algériennes et ont pour but de préserver le système quitte à faire quelques concessions plus ou moins spectaculaires comme l’arrestation de Saïd Bouteflika et des généraux Mediène et Tartag. Cela n’a rien de surprenant. Qui peut penser que ce système politique qui n’a jamais rendu des comptes devant les Algériens puisse accepter de partir du jour au lendemain ? En occupant la rue de manière pacifique et massive, la population a créé un rapport de force en sa faveur. Voilà pourquoi l’essoufflement d’un tel mouvement est ce que souhaitent le plus ses adversaires.

Aussi loin que remontent mes souvenirs, le ramadan a représenté une parenthèse, une sorte de zone grise où tout tournait au ralenti et où rien ne pouvait se passer. « Après ramdane » est une phrase que l’on entend encore dans bien des situations où quelque chose nécessite d’être accomplie. Il y a eu aussi l’époque des années 1990 où le mois de jeûne était marqué par la violence et la peur. Mais rien de cela n’est une fatalité. Le ramadan, c’est aussi l’effort sur soi, la stimulation intellectuelle procurée par la privation diurne, cette sensation de pouvoir faire un pas de côté par rapport à la routine. C’est aussi, cela va étonner certains, ces efforts physiques consentis une ou deux heures avant le ftour lors de rencontres de football ou des footings à petites foulées. Bref, tout cela pour dire que le hirak a les moyens de faire de ce mois, un ramadan historique à bien des égards.

Si tel est le cas, cela constituera un message d’importance délivré à nos chers pays « frères » du Khaleedj. Sans tomber dans le complotisme de bas-étage, il est évident que les monarchies du Golfe ne veulent pas d’une transformation de l’Algérie. Une victoire du peuple contre le système et la refonte des institutions seraient pour elles un fâcheux événement susceptible de créer un effet de contagion chez leurs propres sujets. Il fut un temps où, sur le plan diplomatique et de l’influence, des pays comme l’Arabie saoudite, les Émirats arabes unis ou le Qatar s’effaçaient devant l’Irak, la Syrie, l’Egypte ou l’Algérie. Ce n’est plus le cas aujourd’hui. Ces monarchies prétendent désormais dessiner les contours du monde arabe et même le régenter. Riyad comme Abou Dhabi font la guerre au Yémen, se rapprochent d’Israël et soutiennent le « maréchal » Haftar en Libye. Et il suffit de regarder les télévisions du Golfe pour prendre la mesure de l’hostilité qu’elles véhiculent à l’encontre du hirak algérien.

La nouveauté, c’est que ces puissances contre-révolutionnaires possèdent désormais une vraie clientèle en Europe et aux Etats-Unis. Politiciens, journalistes, « intellectuels » : pour les princes héritiers Mohammed Ben Salman (Arabie saoudite) et Mohammed Ben Zayed (Abou Dhabi), le vivier est grand dans lequel elles peuvent puiser pour décrédibiliser le hirak, pour semer le doute sur le devenir et les motivations du mouvement. Dans cette immense transformation que vit l’Algérie, les soutiens arabes au changement ne sont guère nombreux…
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vendredi 26 avril 2019

La chronique du blédard : Le pouvoir, ses manipulations et ses échecs catastrophiques (pour l’Algérie)

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Le Quotidien d’Oran, jeudi 25 avril 2019
Akram Belkaïd, Paris

Il y a plusieurs manières de définir le pouvoir algérien tel qu’il existe depuis le coup d’État de 1965 voire même avant. L’une d’elles le caractérise comme omniscient, toujours capable de retomber sur ses pattes et ayant en permanence plusieurs coups d’avance vis-à-vis de ses détracteurs et de son opposition. Quel que soit les événements, non seulement le pouvoir en serait à l’origine mais il aurait toujours un plan en tête qui finirait tôt ou tard par se réaliser. Avec cette vision des choses, on n’est pas loin du complotisme mais reconnaissons que cette perception existe depuis très longtemps. Elle est très répandue en Algérie mais aussi à l’étranger. L’ancienne opposition au régime du parti unique en fut totalement imprégnée, intoxiquée dira-t-on, de même que nombre d’intellectuels français qui, d’une certaine façon, trouvèrent-là un moyen commode de tout expliquer sans même faire le moindre travail de terrain.

Certes, et je ne fais là que répéter certains de mes anciens écrits, le pouvoir algérien est un spécialiste de la manipulation. Cela personne ne peut le nier. Je me souviens de ce journaliste britannique rencontré à Alger en janvier 1992 et qui avait été baladé par tant d’officiels qu’il avait fini par craquer en m’expliquant que pour lui, l’Algérie est un « ballet incessant de fantômes et de fausses vérités ». Personne n’échappe à ces manipulations, à ces fausses pistes que les journalistes sont encouragés à emprunter voire à vanter. Combien de fois depuis 2005 ai-je, par exemple, entendu des « sources », pourtant très haut placées, m’affirmer qu’Abdelaziz Bouteflika n’était plus de ce monde. Dix, quinze, vingt fois ? Peut-être même plus.

Le pouvoir manipule, c’est un fait. Soyons encore plus précis. Il passe son temps à manipuler. C’est son activité préférée. Jouer les uns contre les autres, faire puis défaire, faire semblant de faire pour défaire, ou bien faire semblant de détruire pour se renforcer. Mais, contrairement à l’idée répandue, cela ne marche pas toujours. Ou, plus exactement, cela ne marche presque jamais comme cela devrait marcher. Le plus souvent, les manipulations du pouvoir tournent mal ce qui l’oblige à trouver d’autres idées tordues lesquelles sont appelées à ne guère donner de résultat. On pourrait en rire, un peu comme on rirait du spectacle d’un comique de l’époque du muet se prenant le même battant de porte à chaque fois qu’il essaie d’entrer dans un saloon. Le problème, c’est que le tragique n’est jamais loin. La règle est terrible : les manipulations qui tournent mal, cela signifie de la violence et de la douleur pour les Algériens.

Les tensions politiques et les rumeurs qui ont marqué l’été 1988 devaient conduire la population à sortir de chez elle pour réclamer des réformes et donner une marge de manœuvre plus large au président Chadli Bendjedid. On sait comment l’affaire a (mal) tourné. La médiatisation à outrance de l’ex-Front islamique du salut (FIS) devait effrayer les électeurs algériens et les pousser dans les bras du Front de libération nationale (FLN). Là aussi, on sait quel prix fut payé par la population durant les années 1990.

Vingt ans après le retour à la paix civile, voici donc l’Algérie confrontée à une grave crise politique. Mais cette fois, les choses sont différentes. Aucune manipulation ne peut avoir été assez forte pour pousser des millions d’Algériens à sortir dans la rue de manière pacifique. On entend, on lit, ici et là, que le hirak a été pensé, voulu et préparé par ceux qui tirent les ficelles. Pourquoi ? Comment ? Pour quel objectif ? Ça on ne le sait pas encore mais soyons certains que les explications a posteriori ne manqueront pas, rendant ainsi service à ce pouvoir qui verra ainsi renforcée son image de machine implacable. « Ces évènements nous dépassent, feignons d’en être les organisateurs ». Cette citation très célèbre, le plus souvent attribuée à Jean Cocteau ou, plus rarement, à Georges Clémenceau, correspond très bien au soulèvement pacifique des Algériens et au bénéfice que le pouvoir aimerait en tirer en s’en attribuant la paternité.

Mais au-delà des explications oiseuses habituelles du style « ‘‘ils’’ ont fait sortir les Algériens dans la rue pour éliminer Bouteflika avant de reprendre la main », le plus important à relever est que, passée la surprise devant le soudain surgissement du peuple, il est évident que le réflexe de la manipulation a vite repris le dessus. Et l’une d’entre elles est potentiellement dévastatrice.

Je ne sais pas si Issad Rebrab, le patron du groupe Cevital, est coupable ou non. L’arrêter maintenant, voire même le poursuivre, revient à faire deux erreurs. La première – et cela vaut pour les autres « oligarques » jetés en pâture à la vindicte populaire - revient à mettre la charrue avant les bœufs. Dans une Algérie parfaite, dans un scénario idéal, on démocratise d’abord, on purge la justice de ses brebis galeuses et, ensuite, et seulement à ce moment-là – parce que la justice aura regagné en impartialité et en indépendance par rapport au pouvoir politique – on pourra poursuivre Rebrab et ses pairs (lesquels, faut-il le rappeler, sont innocents jusqu’à preuve du contraire). Pour l’heure, on a surtout l’impression d’assister à un immense règlement de comptes n’ayant rien à voir avec les revendications populaires de changement.

La seconde erreur, encore plus grave, est évidente. Jouer avec la colère de la Kabylie, c’est s’amuser avec des feux de bengale devant une cuve de kérosène. Nombre de nos compatriotes sont persuadés que Rebrab n’a été arrêté que parce qu’il est kabyle. Que cela soit vrai ou non, l’effet est le même et cela ne pouvait être ignoré. Que veut le pouvoir ? Pousser les Kabyles à user de la violence et à briser, en cela, l’élan pacifique des manifestations ? Provoquer un embrasement en Kabylie afin d’obliger les Algériens à rester chez eux le vendredi au nom de l’intérêt suprême de la nation ? Les concepteurs de cette manipulation n’ont même pas idée de ce qu’ils risquent de provoquer comme réaction en retour. Ou peut-être qu’ils le savent et que cela ne leur pose aucun problème. Et c’est bien là le drame.
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