Retours en Algérie

Retours en Algérie
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lundi 23 mars 2015

La chronique du blédard : La preuve par Thiam

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Le Quotidien d’Oran, jeudi 19 mars 2015
Akram Belkaïd, Paris
 
On appelle ça un cas d’école, autrement dit de la matière pour une belle étude sociologique. Le genre de dossier qui permet d’éclairer à lui seul toute une problématique complexe. De quoi s’agit-il ? Il y a quelques jours, la presse économique internationale a annoncé la nomination de Tidjane Thiam, né en 1962, au poste de directeur général de Credit Suisse, la deuxième banque helvétique. Un événement majeur dans le paysage monochrome des patrons européens car la couleur de peau du concerné est noire. Déjà, en 2009, la désignation de cet ivoiro-français à la tête de l’assureur britannique Prudential avait constitué un événement très remarqué.
 
Mais c’est surtout une (triste) réalité qu’illustre ce nouveau pas de géant dans la carrière de Thiam. En effet, il faut d’abord savoir que ce dernier est respectivement diplômé de l’X (l’école polytechnique) dont il a été major de promotion (il a même défilé à sa tête lors du défilé du 14 juillet), de l’Ecole des Mines et de l’Insead. Autrement dit le triptyque magique qui mène à toutes les situations dorées dans le monde économique français. A condition, bien sûr, de ne pas être Noir car, malgré son cursus, Tidjane Thiam n’a jamais pu percer en France. Il a ainsi raconté à plusieurs reprises comment sa tête a violemment cogné le plafond de verre que n’importe quel membre des minorités dites visibles dans l’Hexagone a heurté au moins une fois dans sa vie. Malgré ses diplômes prestigieux, aucun chasseur de têtes n’a pu lui trouver un poste à la hauteur de ses compétences et c’est donc en toute logique qu’il a décidé de s’installer à Londres. « Il n’y a qu’en France qu’un Maghrébin ou un Noir diplômé de l’enseignement supérieur est obligé de devenir gardien de parking pour gagner sa vie » a relevé le banquier dans la presse.
 
Sitôt sa nomination au sommet de Credit Suisse connue, la presse de France n’a pas éludé cet aspect des choses. Elle en a même beaucoup parlé, fidèle à sa propension à insister sur les sujets relevant de l’autoflagellation. Mais il ne faut pas être dupe car cela ne changera rien aux mentalités qui prévalent au sein des élites françaises. Ces dernières sont essentiellement blanches, masculines et elles entendent bien le rester. C’est d’ailleurs le fonds du problème. Quoiqu’on en dise, montée du Front national ou pas, la France n’est pas un pays de racistes. Son problème, c’est la xénophobie, autrement dit la peur de l’étranger. La peur de l’Autre, de celui qui vient de l’autre côté de la Méditerranée, comme hier de celui qui venait de l’autre côté de la vallée. Cette peur est réelle tout comme l’islamophobie, terme qui, comme sa signification étymologique ne l’indique pas vraiment (peur de l’islam) est désormais synonyme de sentiment antimusulman.
 
Mais, dans le même temps, la « France d’en bas » bouge. Elle est celle des mariages mixtes (pour toutes les composantes ethniques), celle des mélanges, des fusions interculturelles, de l’émergence de cette nouvelle identité qui fait tant peur aux réactionnaires. Dans le quartier du présent chroniqueur, le restaurant le plus proche est tenu par un Marocain, le pressing l’est par un Turc, le café-bar par des Portugais, la supérette par des Chinois et le relais-presse par un Algérien, seul le marchand de vin étant un vrai « gaulois », et encore, sa mère est la fille d’un mineur polonais. Dans le quartier, toutes les origines cohabitent. Bien sûr, il est des moments où elles se jaugent, où elles se défient par l’attitude, le propos ou le regard mais elles savent aussi rire ensemble et partager ce qui fait le sel de la vie, autrement dit la convivialité.
 
Mais plus on grimpe dans l’échelle sociale et plus les rapports sont différents. Derrière un progressisme de façade, imposé par le politiquement correct et par des années de « sos-racismeries », les positions demeurent figées. Bien sûr, ici ou là, il existe quelques exceptions. Une ministre par-ci, un haut-fonctionnaire par-là, ou encore un diplomate mais l’idée même que des hiérarchies héritées de plusieurs décennies de domination sociale et ethnique puissent être remises en cause fait figure d’hérésie. Un Noir X-Mines-Insead reste donc d’abord un Noir. Les conseils d’administration qui ne l’ont pas adoubé au poste de dirigeant d’entreprise, ne se sont pas dit « qu’importe sa couleur, pourvu qu’il nous rapporte le plus fort dividende ». Non, ce qui est tout de même stupéfiant, c’est que leur prévention a été plus forte que l’habituel appât du gain qui fonde leurs décisions. Cet aveuglement vaut d’ailleurs aussi pour les femmes qui sont loin d’avoir gagné la parité, non pas au bas et à la moitié de l’échelle mais à son sommet.
 
La lecture de la biographie de Tidjane Thiam apporte un autre élément de réflexion. Pour rattraper le coup et montrer que la France entend désormais tirer profit des compétences qu’elle a poussé à s’exiler, le gouvernement français lui a commandé un rapport sur… l’Afrique. Voilà donc à quoi a été ramené ce, répétons-le, X-Mines-Insead, patron, à l’époque de la dite commande, d’un assureur dont le titre en Bourse de Londres fait partie de l’indice FTSE 100, le fameux et prestigieux « footsie ». Il n’est certainement venu à personne qu’il aurait pu livrer un rapport sur la compétitivité de la place financière de Paris en comparaison de celle de la City londonienne ou de Wall Street. Non, puisqu’il est Noir, il est donc forcément expert de l’Afrique et ne peut être que cela, prisonnier qu’il est d’une case prédéterminée, sans mauvais jeu de mots.
 
Refuser aux impétrants originaires d’ailleurs, le droit d’embrasser n’importe quel sujet et de se doter de n’importe quelle expertise est l’une des ruses préférées des élites monochromes pour garder la main. « Tu t’appelles Ali ? Vas donc travailler sur les sujets du monde arabe… Quoi, tu veux te spécialiser dans les économies scandinaves ? Mais quelle idée… » Prendre conscience de ce piège du système, quand on est par exemple étudiant et que l’on s’interroge sur le cursus à suivre, est donc la première étape pour remettre en cause ce monopole inflexible. En attendant, il risque de couler beaucoup d’eau sous les ponts de la Seine avant qu’un Noir ne devienne patron d’une entreprise du CAC40…
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mardi 17 mars 2015

La chronique du blédard : La binationalité et le cas Fekir

 
Le Quotidien d’Oran, jeudi 12 mars 2015
Akram Belkaïd, Paris
 
Qu’on le veuille ou non, ce qui touche le football dépasse toujours la sphère exclusive de ce sport. C’est le cas de la récente « affaire Fekir », du nom de ce jeune – et talentueux  - footballeur de l’Olympique de Lyon qui, après quelques tergiversations, a opté pour l’Equipe nationale de France plutôt que pour celle d’Algérie. Le feuilleton a duré plusieurs semaines, si ce n’est plusieurs mois et, après avoir décidé, dans un premier temps, de jouer pour les Verts le gone, né d’un père algérien, a donc choisi d’évoluer chez les Bleus.
 
Cela fait longtemps que la question des joueurs binationaux a des répercussions externes au monde du football. Depuis quelques années, les fédérations maghrébines mais aussi subsahariennes ont entrepris de profiter des failles de la réglementation internationale en essayant de convaincre de jeunes joueurs nés en France – et ayant souvent joué pour les équipes de France de niveau inférieur (juniors, espoirs ou A’) - de représenter le pays de leur père ou de leur mère (il y a ainsi eu des situations où, nés en France, deux frères ont joué, l’un pour l’Algérie, l’autre pour la Tunisie…).
 
Avant d’aller plus loin, relevons d’abord qu’en Algérie le football, lui aussi, n’échappe pas à la facilité. Comme dans d’autres disciplines, ses dirigeants ne parient plus sur la formation et délaissent la structuration de cette activité sur le long terme. On dira ce que l’on voudra des années 1970, mais il existait tout de même une politique sportive et une ambition de faire émerger des joueurs doués (ce qui fut le cas avec les Madjer, Belloumi, Assad et compagnie…). Comme pour tant de secteurs de l’économie, les dirigeants du foot algérien préfèrent donc « importer » de l’extérieur au prétexte fallacieux d’inverser les flux de fuite talents. En cela, le football, du moins son symbole premier qu’est l’équipe nationale, dit bien ce qu’est devenue l’Algérie d’aujourd’hui : un pays rentier incapable de produire sa propre richesse autre que les hydrocarbures.
 
Revenons au cas Fekir. Cette situation autour des joueurs binationaux, rendue possible par une législation très libérale et censée être favorable aux « petites » équipes, a des incidences dans la vie politique française. On imagine quel aurait été le discours du Front national mais aussi d’une partie de la droite (n’oublions la gauche dite socialiste) si le joueur avait opté pour l’Algérie. Le discours habituel sur le prétendu manque de loyauté des jeunes issus de l’immigration aurait immédiatement été sorti du fumier dans lequel il mijote habituellement. On se souvient des propos pour le moins ambigus de Laurent Blanc, alors sélectionneur de l’Equipe de France, à propos de ce qu’il considérait comme étant un vrai problème pour la compétitivité des Bleus.
 
Au-delà de ce qu’ils espéraient vraiment, c’est-à-dire voir Nabil Fekir, que l’on annonce tout de même comme étant le nouveau Messi, jouer avec la Khadra, de nombreux franco-maghrébins ont ressenti un sentiment de soulagement quant à sa décision. C’est comme si cela faisait une polémique de moins dans un pays où, dès le réveil matinal, il est question à la radio de terrorisme, d’islam et d’islamisme, de foulard et de laïcité sans parler de l’immigration, des imams mal formés ou des prières de rue. C’est un fait, la décision de Fekir va aussi calmer l’ardeur de quelques comiques-troupiers, on pense à ceux qui couvrent le foot sur RMC, et les obliger à chercher des poux dans d’autres têtes que celles des franco-maghrébins.
 
Pour autant, il faut se garder de généraliser. Tout en étant prudent avec ce genre de procédé qui ne remplace en rien une vraie enquête ou un vrai sondage, il convient de relever que, sur les réseaux sociaux, les réactions à la décision de Fekir ont été étonnement mesurées des deux côtés de la Méditerranée. Bien sûr, certains, en France, y ont vu un acte calculateur, l’équipe de France jouant chez elle l’Euro 2016, la valeur marchande du joueur serait de fait plus susceptible d’en bénéficier que s’il participait à la Coupe d’Afrique des nations de 2017. En Algérie, quelques excités l’ont qualifié de traître au pays (rien que ça…) quand d’autres faisaient juste mine de s’indigner de ses atermoiements sans pour autant remettre en cause son droit à jouer pour la France.
 
Et c’est ce dernier point qui est intéressant. Il fut un temps où la question de la bi-nationalité relevait d’un tabou absolu en Algérie. Il fut aussi un temps où nombre de pères immigrés interdisaient à leurs enfants de devenir français ou de se considérer comme tels et cela au nom d’un hypothétique retour au pays. Aujourd’hui, les choses ont changé. La réalité démographique a imposé le pragmatisme – combien y-a-t-il de binationaux ? C’est un mystère, mais on estime leur nombre à deux voire trois millions d’individus, le chiffre de sept millions ayant même récemment enflammé les réseaux sociaux. Et ce pragmatisme conduit à des situations pour le moins étonnantes. Ainsi, les consulats d’Algérie à l’étranger proposent aujourd’hui à leurs ressortissants binationaux qui n’ont pas le temps de renouveler leur passeport (algérien) de rentrer au pays natal avec leur passeport français et un visa : quelque chose d’impensable il y a quelques décennies…
 
En son temps, un joueur comme Zinedine Zidane a beaucoup contribué, en France comme en Algérie, à l’apaisement autour des questions de nationalité. On ne dira jamais assez que c’est grâce à lui que des milliers d’Algériens ont supporté la France en juillet 1998 lors de la finale contre le Brésil. Aujourd’hui, un joueur comme Benzema a repris le flambeau. Mais l’on se rend compte que tout va bien dans le meilleur des mondes tant que ces joueurs ne sont pas critiqués ou brimés en France. Si c’est le cas, comme cela s’est passé pour Samir Nasri, alors, on oublie soudain que ces joueurs sont aussi français et ils deviennent Algériens pour les uns (qui le défendent) comme pour les autres (qui le critiquent).
 
Nabil Fekir est encore jeune. Contrairement à ce que l’on peut penser, il n’a pas choisi la solution de facilité en optant pour la France. Qu’il confirme ses promesses, et, sans le vouloir, il œuvrera à apaiser des relations pas toujours simples entre deux pays et deux peuples. Qu’il déçoive ou qu’il soit maltraité par le staff des Bleus, et cela fera un autre motif de discorde…
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lundi 9 mars 2015

La chronique du blédard : Tableaux en neige

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Le Quotidien d’Oran, jeudi 4 mars 2015
Akram Belkaïd, Paris
 
Premier tableau. Un chaos ou quelque chose qui y ressemblerait. Du blanc, plus ou moins sale, partout. Sur les arbres. Sur le bas-côté, sur les glissières, sur ce qui reste de goudron encore visible, sur les voitures, sur le pare-brise où les essuie-glaces peinent à balayer les flocons qui s’abattent en rafales. Il est midi mais on dirait que la nuit est déjà tombée. Panique générale. Les uns se rangent sur la bande d’arrêt d’urgence. D’autres stoppent sans crier gare, les feux de détresse à peine visibles. Le code de la route a beau l’interdire, les voici qui chaînent leur pneus sur place. Enfin, qui essaient, doigts gourds, souffle court et mode d’emploi déjà trempé à la main. Ça va au ski mais ça ne sait pas monter des chaînes. Ça va au ski mais ça veut pas acheter des pneus alpins… Pneus que la législation s’entête d’ailleurs à ne pas rendre obligatoires en ces hautes vallées et montagnes. Mais voici qu’un chasse-neige entre en action. Puis un autre. Ils déblaient lentement, « jusqu’au noir », comprendre jusqu’au revêtement. Des excités de la moyenne horaire s’impatientent. Une, deux, ou trois manœuvres dangereuses et les voici qui doublent les engins. On les retrouvera quelques kilomètres plus loin, cul de travers sur la patinoire. De toutes les façons, il n’y a plus rien à faire. Les tunnels sont fermés et, au pied d’un col, quelque part à proximité des maquis de l’Ain, un camion, pourtant interdit de circulation, s’est renversé. Sur 107.7, la radio bouqalaq (radio-stress), il se dit que des centres d’accueil ont déjà ouvert, que lits et couvertures sont prêts et que les volontaires de la Croix-Rouge font chauffer thé et café. Un peu d’organisation et de générosité pour compenser beaucoup de sous-développement et d’incivisme…   
 
Deuxième tableau. Milieu de semaine, très très tard dans la nuit. L’homme se tient debout au milieu de la rue verglacée. Bras ballants, poings serrés, chemise ouverte, pantalon baissé jusqu’aux mollets et attributs pendouillant au grand froid. Il crie. Non, il hurle et la buée qui s’échappe de son gosier, certainement bien rincé, masque de temps à autre son visage rond-rougeaud. Avec son lourd accent cockney, il insulte le monde entier. Arsenal qui vient de perdre contre Monaco. Manchester City qui n’a pas fait mieux contre le Barça. Tout y passe. La France, les Français, les Arabes et les Noirs. Le bar-discothèque qui vient de le mettre dehors a droit aussi à son chapelet. Une femme, blonde, imposante doudoune et après-skis fluos, vient vers lui. Elle le supplie de se calmer et de la suivre. Elle aussi encaisse son flot d’injures avec le verbe en « f » comme virgule répétée à l’envi. Deux hommes font leur apparition, presque aussi saouls que lui, incapables de marcher droit, se laissant glisser mais en arrivant toujours à éviter la chute. Chaque insulte les fait rire aux éclats. Les voici d’ailleurs qui s’y mettent eux aussi. Les oreilles d’Arsène Wenger doivent siffler… Ils font ce qu’ils veulent chez nous commentera, le lendemain, un haut-savoyard avec amertume. Et d’assurer, l’air entendu, que la police et la gendarmerie ont reçu pour consigne d’être très tolérants avec ces touristes aux poches pleines de pounds débarqués en force grâce aux compagnies low-cost qui relient leur île à Genève. Mais revenons au braillard. Epuisé, il s’est assis à même le sol. Ses potes essaient de le soulever. En vain car son derrière colle à la glace… Fou rire général. L’un d’eux propose d’uriner pour aider au dégivrage. Finalement, l’autre arrive à se relever seul. L’équipage raffiné s’éloigne, chantant la gloire des Gunners et promettant la guerre aux Monégasques.
 
Troisième tableau. Température et soleil printaniers. La cohorte de glisseurs, dérapeurs, tout-schusseurs sans oublier les inévitables chasse-neigeurs ne cesse de défiler. On entend le crissement de leurs carres bien affutées, on suit leurs arabesques, harmonieuses et fluides pour certains, heurtées et saccadées pour d’autres. Un cours collectif s’engage au sommet d’une piste bleue. Dix ans d’âge au maximum. De futurs flocons, enfin pour celles et ceux qui réussiront l’examen dont le moniteur ne cesse de leur rebattre les oreilles. Sont pas là pour se faire plaisir, ah ça non ! La petite médaille, faut bien la mériter, faut du stress même en vacances. Une pédagogie bien hexagonale... Le « mono » ouvre la voie, se retournant à peine. Derrière lui, deux ou trois mordus se disputent la primeur de son sillage. Eux, ont déjà compris le système. Il faut barrer la route à l’autre, ne pas hésiter à lui mettre un coup d’épaule s’il le faut. La classification de ceux qui suivent emprunte l’échelle de la prudence croissante. Celui-là, buste un peu trop raide, tête trop penchée en avant, cherche avant tout à ne pas tomber. Celle-là, a visiblement peur de la pente mais garde tout de même son équilibre. Et puis, il y a celui qui ferme la marche. Le pauvre chou a déjà quelques mètres de retard et peine à trouver la bonne trajectoire. Un ado surfeur, bonnet aux pompons multicolores, lui ferme brutalement le passage. Le gamin tombe. L’un de ses skis se décroche. Le temps de se relever, de rechausser, son groupe est déjà loin. Il hésite. Regarde autour de lui et finit par s’assoir dans la neige dont il fait quelques boules pour s’amuser. Les minutes passent. Des trois étoiles déboulent. Il les regarde filer. Une monitrice s’arrête. Elle lui demande avec lequel de ses collègues il skie. Il ne sait pas. Il a oublié le prénom. Elle hausse les épaules et lui conseille d’attendre sur place. Vingt minutes plus tard, son groupe repasse enfin. Le moniteur s’arrête à grands effets. Remontrances immédiates avec cet avertissement pour conclure avant de rebasculer vers l’aval : « continue comme ça et tu n’auras pas ta médaille… ».
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jeudi 5 mars 2015

Solidarité avec les manifestants d'In Salah contre l'exploitation du gaz de schiste

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Pour soutenir cet appel : acda-algerie@mailfr.com Merci

ALGÉRIE

Solidarité avec la lutte de In Salah contre l’exploitation du gaz de schiste
 
Depuis le 1er janvier 2015, les habitants de In Salah manifestent, avec détermination et sans violence, leur opposition à la décision du gouvernement de procéder à l’exploitation du gaz de schiste dans le bassin de l'Ahnit, proche de la ville, aux confins du désert : plusieurs oasis des alentours sont concernés par la fracturation hydraulique mise en oeuvre. Chaque jour plus nombreux, ils dénoncent également la collusion des multinationales telles que Halliburton et Shlumberger dans l’exécution de ce projet. 
 
La mobilisation s’est étendue à toute la région, puis au Grand Sud. Elle a reçu le soutien de nombreux chercheurs scientifiques et d’experts dans le domaine des hydrocarbures. Prenant une ampleur inédite depuis les grandes manifestations de juin 2001, elle a gagné la sympathie de très nombreux citoyens à travers tout le pays, inaugurant un rapport de force nouveau au sujet de l’avenir énergétique national – jusque-là considéré comme un pré-carré d’un petit cercle de pétroliers et de technocrates –, afin d’offrir une croissance maîtrisée à toute l’Algérie dont, aujourd’hui, l’économie tourne à 97 % grâce à l’extraction des hydrocarbures du sous-sol saharien.
 
Un collectif constitué de militants actifs et représentatifs de la ville a vu le jour, animant et coordonnant les manifestations, assurant l'information et les liaisons avec les chercheurs et experts, la presse et les médias. Il a adressé un moratoire à la présidence de la République et au Premier ministre, ainsi qu’aux ministères de l’énergie, des ressources en eau, de l’environnement et de l’agriculture. Son objectif est d’ouvrir un espace de dialogue sérieux et franc, et de trouver une issue satisfaisante pour l’ensemble des acteurs, tant de l’Etat que de la société civile. Le moratoire contient un argumentaire solide pour démontrer que l’exploration et l’exploitation de gaz de schiste ne sont pas dans l’intérêt du pays, et ce à divers niveaux : économique, environnementale, sociale et sanitaire.
 
Les autorités algériennes n'ont pas répondu à cette demande de moratoire. Bien au contraire, elles démontrent jour après jour qu’elles comptent poursuivre leur projet, en se soumettant entièrement aux exigences des multinationales, en déconsidérant et réprimant les manifestant(e)s qui s’y opposent. Les 28 et 29 février derniers, un assaut a été donné par la gendarmerie et des compagnies nationales de sureté, utilisant gaz lacrymogène et balles en caoutchouc : plus de 40 manifestants ont été blessés, dont 3 graves ; d’autres ont été détenus. La répression des manifestant(e)s se poursuit.
 
Nous, mouvements associatifs de l'émigration et des pays du Maghreb, et associations de défense de l'environnement, dénonçons avec vigueur cette répression ainsi que le silence du gouvernement algérien face aux revendications d’un moratoire contre l'exploration et l’exploitation du gaz du schiste, que le collectif de lutte de In Salah lui a présenté.  

Nous exigeons la libération des manifestants détenus. 

Nous exprimons toute notre solidarité aux citoyen(ne)s de In Salah dans leur lutte contre la fracturation hydraulique qui risque de mettre en danger l'avenir de l'eau de toute une région d'Afrique.
 
Nous appelons tout le mouvement associatif, tou(te)s les ami(e)s de l'Algérie, à soutenir les revendications du collectif d'In Salah : 
- mise en place d'un moratoire sur la prospection et la production d'énergie par fracturation hydraulique, 
- arrêt des forages en cours.

Pour vous joindre à cet appel, envoyez vos mails à : acda-algerie@mailfr.com 

Paris, le 5 mars 2015.
Signataires

Collectif algérien en France ACDA (Agir pour le changement et la démocratie en Algérie)
APEL-Egalité (association de femmes algériennes en France)
Massira (Collectif citoyen de soutien aux luttes sociales et démocratiques en Algérie) 
Manifeste des libertés
CRLDHT (Comité pour le respect des libertés et des droits de l'homme en Tunisie)
ATMF (Association des travailleurs maghrébins de France)
FTCR (Fédération des Tunisiens pour une citoyenneté des deux rives)
AMF (Association des Marocains en France)
ATF (Association des Tunisiens en France)



Mouhieddine Cherbib, militant associatif
Tewfik Allal, militant associatif
Driss El Kherchi, militant associatif
Souad Chaoui, militante associative
Salah Menia, militant associatif
Sanhadja Akrouf, militante associative
Omar Bouraba, militant associatif
Mouloud Boumghar, militant associatif
Omar Kezouit, militant associatif
Nabil Challal, militant associatif
Kahina Redjala, militante associative
Sabra Sahili, militante associative

dimanche 1 mars 2015

La chronique du blédard : Ce système qui n’a pas besoin d’opposition

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Le Quotidien d’Oran, jeudi 26 février 2015
Akram Belkaïd, Paris
 
Donc, la règle est claire – et elle l’est effectivement depuis longtemps. Personne n’a le droit de manifester contre le pouvoir algérien. L’opposition ? Ça n’existe pas, ou plutôt ça ne doit pas exister. Pourquoi le devrait-elle d’ailleurs ? Le pays va bien. Très bien même. L’Algérie est au top de tous les classements internationaux. C’est la meilleure économie du monde, c’est du moins ce qu’en disent les experts respectifs du Fonds monétaire international (FMI), de l’Unesco, du Forum économique mondial, des principales organisations altermondialistes, d’Amnesty International, de Reporters sans frontières et de tutti quanti. Elle fait partie des BRIC, les fameux leaders émergents qu’elle surclasse aisément en matière de performances macro, micro et tactico-tactiques.
 
De plus, comme ne cesse de l’écrire le Nobel Joseph Stiglitz, Alger est l’archétype de la place financière du XXIème siècle avec sa Bourse aux milliers de valeurs cotées qui attirent les fonds d’investissement du monde entier. Un « hub » bancaire ultraperformant où le souvenir de l’époque où il était impossible de payer par chèque fait désormais beaucoup rire. Le système de santé algérien est cité en exemple à chaque grande messe internationale de même que celui de l’éducation dont ne cessent de s’inspirer les dirigeants de l’Ivy league étasunienne. Et que dire des infrastructures… Des lignes ferroviaires à grande vitesse, des barrages ultra-modernes, des centrales solaires au top de la technologie, de grandes centres de recherche et, last but not least, une agriculture à la fois innovante et respectueuse de l’environnement. Pour l’Afrique, l’Algérie est ainsi l’exemple à suivre en matière de sécurité alimentaire et, là aussi, le temps où elle faisait partie des pays les plus vulnérables en raison de leur dépendance aux céréaliers étrangers, et bel et bien révolu.
 
Que l’on pardonne au présent chroniqueur ce préambule ironique. Il a été écrit à dessein pour que certains de ses lecteur, pas tous, prennent conscience de ce drôle de sentiment ambigu qu’ils viennent d’éprouver. Le constat, le vrai, c’est-à-dire l’accablant, à propos de l’Algérie, ils le partagent avec des milliers, pour ne pas dire des millions de compatriotes. Oui mais voilà, la fierté est toujours là, cette brave fifille d’un nationalisme ombrageux qui nous tenaille – notez bien que j’écris « nous » - jusqu’à la moelle des os et qui fait aussi que le pouvoir a beau jeu de ridiculiser la moindre critique à son égard. De fait, il y a une question que l’on doit nécessairement se poser après la contestation empêchée dans les rues de la capitale le 24 février dernier. Ce qui prime, ce n’est pas de savoir pourquoi la manifestation a été contrée par les forces de l’ordre et par les orchestres folkloriques qui ont sillonné la ville pour soit disant célébrer l’anniversaire de la nationalisation des hydrocarbures (nationalisation qui, rappelons-le au passage, a subi quelques liftings depuis et qui a même failli appartenir au passé avec la fameuse réforme avortée in extremis des années 2000). Non, ce qui est important c’est de comprendre pourquoi un régime politique avec un tel bilan catastrophique, et cela quel que soit le thème examiné, est finalement si peu contesté.
 
On parlera de l’effet rémanent de la décennie noire (c’est comme si, en 1977, on ne parlait encore que de la Guerre d’indépendance…). On évoquera l’effet insidieux de la rente plus ou moins (et plutôt mal) redistribuée. Mais on dira surtout qu’Alger n’est pas l’Algérie, que c’est une vitrine tenue d’une main de fer quand, dans le reste de pays, jacqueries et colères spontanées peuvent éclater à tout moment. On rappellera aussi que la colère au sud du pays contre cette insanité que sont les gaz de schiste montre que la résignation n’est pas de mise partout. Pour autant, il faut bien reconnaître l’existence d’une vraie réticence à s’élever contre le système. Ah ce système, on ne l’aime pas mais on a bien du mal à accepter que le critiquer dans la rue n’équivaut en rien à un acte de trahison nationale ou à une action au profit objectif de la fameuse main de l’étranger. On ne l’aime pas ce système, mais on agit comme si on faisait sien son échec et, du coup, tout discours semblable au liminaire de cette chronique est vécu comme une attaque personnelle qui fait oublier toute raison et objectivité.
 
Il y a quelques temps déjà, dans mon blog, je me suis étonné de la vigueur des réactions outragées des Algériens à une (mauvaise) plaisanterie du président François Hollande à propos de leur pays. Je relevais que tout cela me paraissait disproportionné et que j’aurais aimé assister à de telles colères concernant des choses bien plus sérieuses. Que n’ai-je pas écrit… Des amis qui décident de rompre tout contact, des insultes sur les réseaux sociaux… Et ce genre de schizophrénie perdure. La question de l’exploitation des gaz de schiste devrait mobiliser des millions d’Algériens préoccupés par le sort des futures générations et convaincus que les ressources aquifères du Sahara sont un atout fondamental pour l’avenir. A la place, ça crie et ça tempête, à partir de son clavier, parce que Roger Hanin a été enterré à Alger, conformément à ses dernières volontés…
 
On accuse souvent l’opposition algérienne de ne pas être à la hauteur des enjeux. Mais encore faudrait-il que le fait de se regrouper à quelques-uns dans la rue ne soit plus considéré comme un délit. Encore faudrait-il que cette jeunesse militante – l’une des grandes satisfactions du moment et un espoir pour le pays – ne soit pas brimée comme elle l’est et, surtout, abandonnée à son sort par les plus anciens. On le sait, le système et sa clientèle ne lâcheront pas l’affaire facilement. C’est une question de survie pour eux. Mais ce n’est pas une raison pour leur faciliter la tâche. Sauf si, et c’est une explication qui n’est pas à négliger, les uns et les autres y trouvent finalement leurs petits et grands comptes et cela au-delà de leurs sempiternelles récriminations.
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vendredi 20 février 2015

La chronique du blédard : Irisées

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Le Quotidien d’Oran, jeudi 18 février 2015
Akram Belkaïd, Paris
 
Partir du sud, de Tunis, Alger, Oran ou Casablanca, en direction du nord. En hiver, toujours s’arranger pour prendre un vol de fin d’après-midi. A l’enregistrement, demander, insister s’il le faut, un siège à côté du hublot mais, attention, il faut préciser que l’endroit souhaité, exigé, doit être à la gauche de l’appareil, de préférence vers l’arrière. Rang trente, place A, c’est parfait. S’installer et patienter. Quel que soit le temps qui fait au sol, la promesse d’un enchantement est là. Attendre que passent le décollage, l’ascension, les premiers virages. Se détendre, ne pas chercher à repérer tel ou tel monument, tel quartier, telle mosquée ou basilique. Ce n’est pas le plus important.
 
Voilà, l’avion a percé l’épaisse couche, gris-noir à l’entrée, immaculée à la sortie. Stabilisation, derniers bruits de vérins, signal lumineux qui s’éteint. Se couper du monde environnant, écouteurs bien vissés dans l’oreille, du Floyd, ou du Tangerine, qui tourne en boucle. A l’ouest, le soleil semble encore brûler de mille feux. Cela ne va pas durer. En bas, c’est une étrange banquise qui s’étend à perte de vue. Des affaissements troublent parfois sa planitude moutonneuse. Des crevasses la parcourent, se croisent, s’éloignent les unes des autres, se retrouvent en de larges canyons aux lits sombres. Des questions d’enfant reviennent à l’esprit. Peut-on marcher sur les nuages ? Ou alors sauter de ces hautes falaises, marchepieds pour géants invisibles habitués à escalader les cieux, pour atterrir sans heurts ni dommages sur un tapis d’ouate ?


 
Au loin, là où les rayons de l’astre commencent à faiblir, un monticule s’est formé. On dirait un chapeau de cowboy posé sur le sable. L’esprit reprend ses divagations. Il entraîne en Arizona puis au Sinaï ou encore dans les montagnes du Musandam omanais. Il va partout où le rouge domine la rencontre de la terre et de la lumière. L’œil capte ensuite une grosse trainée noire qui, perpendiculaire à la course de l’avion, file d’est vers l’ouest. C’est le sillage d’un autre appareil, dont le passage remonte à quelques minutes. Nouvelles réflexions. L’aviation a-t-elle vraiment détraqué le climat ? Tous ces résidus de masses d’air aspirées, brûlées avec du kérosène, rejetées dans l’atmosphère, qui peut jurer qu’ils sont inoffensifs ? Qui peut savoir quel est leur effet réel ? Rires intérieurs en pensant aux adeptes de la théorie des « chemtrails », des gens pour qui cette condensation n’est rien d’autre que la preuve matérielle démontrant que les gouvernements répandent délibérément des produits chimiques en haute altitude pour je ne sais quel but obscur dont celui de rendre idiots les peuples. Le complot, toujours et encore…
 
L’avion file maintenant à fleur de nuages. C’est une crème onctueuse, des œufs battus en neige. Tout est si proche, si net. Non, merci, pas de repas pour moi. Oui, juste un verre d’eau et qu’on me laisse tranquille. A quoi correspondent ces multiples puits noirs ? Quelles perceuses les ont forés ? Descendent-ils jusqu’au sol ? Sont-ils empruntés par les habitants des cirrus qui nous rendent parfois visite ? Parfois, des trouées laissent apparaître le spectacle d’un peu plus bas. La mer, la vraie, mélange de bleu et de turquoise. Du brouillard aussi que l’on devine gorgé d’eau. Tout cela, avec quelques turbulences en prime, menace de gâcher la rêverie. Il faut relever la tête et regarder au loin, vers l’ouest, à dix heures dirait un navigateur à son pilote.
 

 
Le clou du spectacle a commencé. C’est l’heure des derniers flamboiements. Le disque solaire lutte pour ne pas sombrer dans les sables mouvants qui l’aspirent. Le voici qui refait surface, encore vaillant, projetant ses pâles irisées jusqu’à la carlingue. Puis de nouvelles masses nuageuses le découpent, formant d’étranges caractères, un mélange de chinois et d’hébreu. Apparaissent ensuite deux longs sabres japonais que l’on dirait fichés horizontalement dans une immense orange. Tout est si net, tout paraît si propre. Il n’y a ni halos poisseux ni volutes jaunâtres. La pollution des villes semble si loin.
 
Un point noir apparaît à onze heures. Il croise à grand vent. Un autre avion de ligne qui s’en va vers le sud. Le Maghreb, peut-être, ou alors au-delà du Sahara. Sa vitesse est impressionnante. Question, la nôtre est-elle la même ? Pourquoi ne ressentons-nous rien ? Pourquoi avons-nous l’impression que le chariot qui débarrasse les restes de repas va plus vite ? Mystère de la physique. Repère absolu, repère relatif… Autre interrogation souvent posée aux compagnons de voyage. Quelle est la vitesse réelle d’une mouche qui vole à l’intérieur d’un avion lancé à 820 kilomètres-heure ?
 


 
Le soleil a encore perdu sa partie quotidienne. Les derniers instants de son combat sont les plus féériques. La boule incandescente n’est plus qu’une minuscule circonférence, le dard d’un laser qui continue de se jouer des nuages lesquels affichent désormais toutes les teintes du bleu. Le crépuscule ne s’est pas encore installé, du moins pas à l’ouest car il règne depuis longtemps à la droite de l’appareil. Vient une autre question fondamentale. A quel endroit exactement se trouve la séparation géographie entre le jour et la nuit ou alors à quelle vitesse faut-il filer d’est en ouest pour ne jamais être rattrapé par l’obscurité ? Mais c’est terminé. L’avion semble ralentir, signe d’un passage du pilotage automatique à l’approche manuelle. Dans quelques minutes, on verra les lumières de la ville. Surgit alors une étrange sensation, mélange de soulagement et de mélancolie face à ces milliers de points jaunes, certains fixes, d’autres pas. Autant de vies, autant de mystères...

 

 

 
 
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La chronique du blédard : De l’impôt et de la criminalité en col-blanc

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Le Quotidien d’Oran, mercredi 11 février 2015
Akram Belkaïd, Paris
 
Payer ses impôts n’est pas un geste naturel. Un acte de ceux que l’on admet aisément. Il n’est pas facile d’accepter l’idée de devoir céder une partie de ses revenus surtout quand une petite voix nous chuchote que cet argent va payer, entre autres, le salaire d’élus indélicats, de fonctionnaires incompétents (clin d’œil à celles et ceux qui galèrent avec Pôle-emploi) ou même de journalistes du service public dont le propos et le parti-pris néolibéral agacent de bon matin. Pas facile non plus quand on lit – démarche masochiste – le rapport annuel de la Cour des comptes où sont compilés un nombre impressionnant de gaspillages d’argent public. Pour autant, s’arrêter à cela serait faire preuve d’une grande incivilité. C’est un fait. Payer ses impôts est un engagement civique. Une nécessité au nom de la solidarité nationale voire au nom du patriotisme. Ecoles, routes, hôpitaux, installations éducatives, tout cela exige que chaque citoyen paie son écot. Bien entendu, cela vaut aussi pour les entreprises. Pour toutes les entreprises. Cela peut irriter, cela peut paraître injuste, mais on n’a pas encore trouvé d’autres moyens pour financer le fonctionnement de l’Etat et la réalisation d’infrastructures utiles au bien-être commun (et que l’on ne vienne pas me parler des partenariats public-privé qui ne sont qu’une vaste fumisterie…).
 
On peut juger de la modernité d’un pays à la manière dont est organisé son système fiscal. Et, dans ce type d’approche, on a souvent opposé le « bon fonctionnement » des pays développés, censés être parfaitement organisés pour ce qui est de la levée de l’impôt, à celui des autres nations, notamment africaines, où l’importance du secteur informel empêche toute politique fiscale équitable. Pour ces dernières, l’impôt est d’ailleurs souvent un moyen de coercition destiné à mettre au pas les récalcitrants sur le plan politique ou ceux qui refusent de payer dîmes et pots-de-vin. Mais de récents événements sont en train de modifier la manière dont est appréhendée cette question. Au nord, chez les « riches », dans un contexte où les classes moyennes mais aussi les petites et moyennes entreprises (PME) n’ont pratiquement aucune marge de manœuvre face aux fourches caudines de l’administration fiscale, on sait désormais que l’égalité devant l’impôt est un immense leurre. Il y a d’abord le fait que de nombreux pays européens n’hésitent pas à détourner, car c’est le mot, une partie des recettes fiscales de leurs voisins. L’affaire dite du Luxleaks l’a bien montré. Pendant des années, et aujourd’hui encore, le Luxembourg, membre fondateur de l’Union européenne (UE), a encouragé des entreprises à se domicilier sur son sol pour payer un minimum d’impôts privant ainsi ses partenaires européens ou transatlantiques d’importantes ressources financières. Et cela dans un contexte mondial où l’on ne cesse de parler d’austérité, de diminution des dépenses publiques et de retrait des Etats de la sphère socio-économiques. Bien entendu, le Luxembourg n’est pas le seul à pratiquer ce petit jeu maléfique. Outre la multitude de paradis fiscaux qui continuent de prospérer malgré les discours récurrents annonçant leur mise au pas, des pays comme la Grande-Bretagne, la Belgique, les Pays-Bas ou l’Irlande pratiquent aussi la compétition fiscale.
 
Ensuite, le récent scandale de la filiale suisse d’HSBC est lui aussi de nature à remettre en cause la perception de l’impôt en Europe. Des milliards de dollars en provenance de plusieurs pays, y compris du Maghreb et d’Algérie, ont été soustraits au Trésor public. Si l’on part du principe que cette activité est aussi le fait d’autres banques (on ne voit pas pourquoi il en serait autrement) et si l’on ajoute à cela les centaines de milliards de dollars de recettes fiscales qui disparaissent grâce à « l’optimisation fiscale » - autrement dit une fraude légale – on atteint des montants faramineux. Chaque année dans le monde, entre 2000 et 3000 milliards de dollars échapperaient ainsi aux caisses des Etats lesquels n’ont d’autre alternative que de pressurer ceux qui n’ont pas les moyens d’échapper à l’impôt. Cette situation est d’une gravité extrême. L’évasion fiscale et le manque à gagner qu’elle engendre, minent la cohésion de sociétés déjà fragilisée par le chômage et les inégalités. La question est aussi importante, sinon plus, que le terrorisme et la criminalité organisée. Pourtant cela ne déclenche guère de réactions gouvernementales. Jusqu’à quand des Etats mais aussi des établissements financiers vont-ils continuer à capter les ressources qui devraient légitimement revenir à d’autres nations ? Jusqu’à quand de grandes entreprises vont-elles exceller dans la capacité à ne payer aucun impôt dans des pays où, pourtant, elles réalisent d’importants bénéfices ? Tout cela mériterait un grand sommet mondial. Tout cela mériterait une mobilisation générale et des discours politiques s’engageant à mettre fin à cette immense duplicité qui fait que les grands perdants de l’obligation fiscale sont les classes moyennes et les PME.
 
Ce silence connivent et cette inaction malgré la multiplication des scandales interpellent. Cela témoigne de la puissance des lobbies bancaires et financiers ainsi que de leur capacité à étouffer les initiatives politiques visant à les contraindre. Cela montre que « l’industrie de l’optimisation fiscale » a toujours une longueur d’avance sur les législations. Faudra-t-il l’effondrement d’un ou plusieurs pays, voire des conflits armés dans ce qui, aujourd’hui encore demeure une zone de prospérité, pour que les choses changent ? En tous les cas, cette criminalité et cette inconscience en col blanc semblent avoir de beaux jours devant elle.
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jeudi 19 février 2015

Pierre Rosanvallon, à propos de la marche du 11 janvier à Paris, du Pacte républicain et du vivre ensemble

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- Extraits d’un entretien accordé au quotidien Le Monde daté du 12 février 2015 (propos recueillis par Nicolas Truong).
- Pierre Rosanvallon est Professeur au Collège de France,  historien et analyste des phénomènes de défiance démocratique.

A propos de la marche du 11 janvier :
« Nous avons d’abord vu le rassemblement d’une communauté d’effroi et d’interrogations  (…) Loin de manifester une véritable union nationale, cette communauté d’effroi a immédiatement fait apparaître le caractère problématique de cette prétendue unité (…) Une partie de la population ne s’est pas retrouvée dans ces manifestations. Une partie du pays est resté en retrait (…) C’est la fracture entre une France impliquée et une France marquée par un sentiment d’abandon, submergée par les difficultés personnelles, qui se sent marginalisée. »

A propos de l’universalisme français :
 (…) « Les appels au séparatisme se multiplient partout dans le monde, une société d’éloignement dans laquelle les groupes sociaux tendent à se regrouper entre personnes qui se ressemblent, se met progressivement en place. Les inégalités grandissantes accentuent en outre le phénomène. La France n’échappe pas à ce délitement. »

A propos du Pacte républicain :
« En France, on continue à parler d’immigrés à propos de personnes qui sont intégrés depuis deux ou trois générations. On ne dirait jamais de Nicolas Sarkozy qu’il est immigré parce que son père est issu de la petite noblesse hongroise. De même, Manuel Valls, dont le père était un peintre catalan. On appelle aujourd’hui ‘immigrés’ ceux qui incarnent la mémoire et la mauvaise conscience de ce que l’universalisme français a raté, avec au premier chef l’expérience algérienne (…) Les questions d’intégration ne sont pas simplement en France de l’ordre de la pratique quotidienne, elles remuent également un ensemble de rêves brisés. Car, si l’Algérie n’est pas devenue française, ce n’est pas simplement du fait de la révolte des Algériens, mais aussi parce que les autorités rêvaient et mentaient. Elles parlaient d’universalisme mais refusaient l’égalisation des niveaux de vie. Il y a eu une désoccidentalisation de ces populations à la mesure des déceptions et des échecs qui se sont répétés sur le terrain de l’intégration. »

A propos de la laïcité
(…) Le mot laïcité est devenu trop élastique : pour certains, il désigne techniquement la neutralité de l’Etat, pour d’autres, un idéal de vie sociale harmonieuse où les individus n’auraient plus de classes sociales, de religions, d’histoires… Il faut se méfier de cette vision enchantée. Il faut apprendre le vivre-ensemble non pas grâce à une série d’interdictions, mais par une réflexion commune et permanente sur ce qui le rend possible ou difficile (…) La République, ce n’est pas que des procédures et des lois. C’est aussi ces ‘institutions invisibles’ que sont la confiance et la légitimité. Et plus encore ces règles de civilité qui s’appellent respect, responsabilité, que la devise républicaine a réunies sous le terme générique de fraternité. »
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mardi 17 février 2015

Peter Sloterdijk à propos du terrorisme et du consensus mou dans les sociétés occidentales

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Extraits d'un entretien accordé au Quotidien Le Monde daté du 12 février 2015 (propos recueillis par Nicolas Truong).
Peter Sloterdijk est philosophe, professeur de philosophie et d’esthétique à la Hochschule für Gestaltung de Karlsruhe.

(...)
Le Monde.- S’agit-il d’un véritable choc des civilisations, entre un pays qui accepte de tout moquer et un autre univers traversé par un regain des dogmes et des interdits ?
Peter Sloterdijk.- Les meurtriers ne sont pas du tout les messagers d’une guerre de civilisation ni d’une quatrième guerre mondiale. Il s’agissait de simples criminels à la recherche de la gloire. Ils étaient des tueurs de la société du spectacle. Les sociétés modernes sont celles des apparences multiples qui ne soutiennent plus les identifications simplistes. Les catholiques français pourraient se déclarer mille fois plus « offensés » que les musulmans. Pourtant, ils ne tuent pas. La véritable question est complètement différente : « A quoi sert le terrorisme ? » Pour faire vite on peut dire : à souder une nation qui se croit agressée, à donner à l’appartenance européenne ou américaine un peu plus de consistance. Sans un élément de paranoïa, les grands corps sociaux qu’on appelle « sociétés » perdraient de leur cohérence. En un mot, dans la perspective de la realpolitik, si le terrorisme n’existait pas, il faudrait l’inventer.
Comment combattre la fabrique nihiliste et djihadiste de nos sociétés ?
Les sociétés modernes sont des ensembles tièdes. Si rien ne leur arrive, elles peuvent se permettre de vivre avec un minimum de convictions fermes et un presque rien de résolution cohérente. Or, il nous est arrivé quelque chose. La solidarisation de l’Europe entière avec la France après les attentats restera un geste inoubliable. Cela veut dire qu’il suffit d’élever un peu la température de nos convictions. Il faut voter pour une forme de vie moins paresseuse.
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lundi 9 février 2015

La chronique économique : De la Grèce, de la troïka et de la "démocratie de marché"

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Le Quotidien d'Oran, mercredi 4 janvier 2015
Akram Belkaïd, Paris

Qui prime ? Le choix électoral d’un peuple ou un traité transformé en totem ? C’est la question que pose, une nouvelle fois, l’actualité grecque. De fait, l’arrivée au pouvoir du mouvement Syriza est susceptible de rebattre les cartes d’une situation que l’on croyait figée depuis que le Traité constitutionnel européen a été adopté sans grandes modification. Et cela malgré les (vaines) promesses d’amendements faites par quelques gouvernements velléitaires ou vite rappelés à l’ordre par Bruxelles (on pense notamment au président français François Hollande qui, à l’entendre pendant la campagne de 2012, devait imposer une nouvelle mouture de ce texte).

La Troïka a échoué

La situation est connue. D’un côté, un pays qui a été mis sous tutelle par la désormais tristement célèbre troïka (Banque centrale européenne ou BCE, Fonds monétaire international ou FMI et Commission européenne). De l’autre, des créanciers qui ne veulent pas de l’idée d’une annulation partielle ou encore moins totale d’une dette qui fait près de 320 milliards d’euros. Or, depuis 2009, la Grèce ne cesse de s’enfoncer et les mesures d’austérité mises en place par la troïka n’ont pas donné de résultats. Le déficit grec s’est aggravé, la dette n’a jamais cessé d’augmenter alors que, dans le même temps, la situation sociale de la population s’est détériorée. Aujourd’hui, et alors qu’un vent de changement souffle sur Athènes, les langues commencent à se délier. Les critiques contre la troïka se multiplient, y compris en provenance du Parlement européen. Autoritarisme, mépris affiché pour les souffrances des Grecs, morgue des tenants du pouvoir financier : on s’accorde enfin à dire que les émissaires du trio sont les premiers responsables de l’échec de la thérapie de choc qui a failli tuer la Grèce et les Grecs.

Le nouveau pouvoir à Athènes a remporté une première manche, celle de se faire élire. Il est aussi en passe d’en gagner une deuxième, celle de démontrer qu’il appliquera les mesures promises pendant la campagne électorale. En Europe occidentale, les petits soldats du néo-libéralisme poussent des cris d’orfraie. Ils ne comprennent pas que Syriza ne se range pas au principe de réalité qui, selon eux, consisterait à continuer gaiement dans une voie sans issue. Cela met en exergue le fait que le débat sur l’inutilité des politiques d’austérité en temps de crise n’est toujours pas clôt. Pourtant, la Grèce est la preuve directe que rogner dans les dépenses publiques, mettre à la rue des milliers de fonctionnaires, démanteler un système de protection sociale sont autant de mesures douloureuses, pour ne pas dire criminelles, qui ne relancent pas la machine économique, bien au contraire. Le FMI a beau dire, la BCE a beau faire, et la Commission européenne a beau intriguer : la croissance n’est pas au rendez-vous. Que faut-il de plus pour que le cap soit changé ? Même Barack Obama, le président américain, y est allé de son couplet pour souhaiter que la Grèce cesse d’être pressurée. Il reste maintenant à savoir si les appels au bon sens vont être entendus.

L’exigence du changement de cap

La démocratie a parlé. Les Grecs ne veulent plus être humiliés. L’Europe, de son côté, tergiverse. Elle ne veut pas d’annulation de dette mais fait mine d’oublier que si l’Allemagne est ce qu’elle est aujourd’hui c’est parce que, entre autre, sa dette en matière de dommages de guerre a été annulée en 1953. Mais ce que l’Union européenne (UE) a de plus en plus de mal à cacher, c’est qu’elle sait que bouter la Grèce hors de la zone euro signifiera certainement la fin de la monnaie unique et une onde de choc d’une brutalité extrême dans tout le vieux continent. Les politiques économiques suivies au cours des vingt dernières années, faites de dérégulation et de réformes au profit du capital et de la finance, se paient cash aujourd’hui. La Grèce est la première à en souffrir mais d’autres pays suivront si l’UE ne réalise pas qu’il est temps pour elle de changer de cap.
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La chronique du blédard : La parole, une urgence française

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Le Quotidien d’Oran, jeudi 5 février 2015
Akram Belkaïd, Paris
 
Que faire ? C’est la question que beaucoup se posent depuis les attentats des 7 et 9 janvier à Paris. Cette interrogation concerne un large champ de possibilités et de domaines. D’une personne à l’autre, le « que faire ? » n’est pas fondé sur les mêmes préoccupations. Certains, assez nombreux, n’ont pour seule obsession que cela ne recommence plus, que les « autres » ne puissent plus frapper et cela sans réfléchir aux raisons, au terreau socio-politique qui a favorisé ce drame. Dans une discussion, dans un débat, ici ou là, cela transparait à travers leurs propos martiaux, leurs appels à la fermeté, en France et ailleurs, leur envie de guerre dans ce « là-bas » diffus et informe dont, trop souvent hélas, ils ne savent rien. Leur envie aussi, non pas de guerre – le mot serait trop fort – mais de poigne de fer dans les banlieues, dans tous ces endroits où se tapirait la menace djihadiste. Ils applaudissent sans réserve à la convocation d’un gamin de huit ou dix ans au commissariat. Ils oublient ce qu’est un gosse, ce qu’il peut dire comme bêtises sans que ses parents n’en soient tenus pour responsables. On leur raconte les pays de l’Est à l’époque communiste. Les pères et mères terrorisés à l’idée que leur ado ou pré-ado se moque, par provocation ou bravade, du Parti, du camarade Staline ou du KGB. Ils haussent les épaules. Ils voient de la graine de djihadiste partout. La peur les aveugle et a donné des ailes à leur raison.
 
L’une des règles du « vivre-ensemble », formule peu satisfaisante car elle induit une certaine forme de résignation face à l’altérité de l’autre, est de rassurer celui qui a peur. Comment faire ? Face à celui qui profère des énormités parce qu’il se sent vulnérable, parce qu’il tremble pour lui et les siens, parce que son histoire personnelle et familiale remonte à la surface, on peut être tenté par la colère, l’emportement et la rupture. Mais il faut raison garder. Bien sûr, l’avalanche de bêtise qui déferle en ce moment sur les ondes n’arrange pas les choses. Le mieux, dans ce genre de circonstances, est de distinguer le grain de l’ivraie. Les énormités proférées par des politiciens en mal de voix en provenance de l’électorat habituel du Front national ne sont pas chose nouvelle. Cela va même aller en empirant au cours des prochains mois. Ce n’est pas avec eux qu’il faut raisonner. Les politiciens, hantés par les courbes des sondages, n’ont pas peur. Ils n’ont peur de rien d’ailleurs et, comme cela est dit dans les Tontons flingueurs, c’est à ça qu’on les reconnaît… Mention spéciale à ce sujet à Nathalie Kosciusko-Morizet qui a affirmé que des enfants arrivent en retard le matin à l’école parce que leurs parents les emmènent d’abord à la mosquée (affirmation démentie par les syndicats de l’éducation tandis que, précisons-le, l’intéressée a fait son mea-culpa).
 
Revenons à monsieur tout-le-monde. Exposé à un flux permanent de mauvaises nouvelles dès son réveil (il faudra un jour s’attarder sur le rôle joué par les matinales des radios dans la diffusion de l’angoisse), il est évident qu’il peut avoir du mal à faire face. Il est évident que cette violence, jusque-là inconnue à l’intérieur des frontières de l’Hexagone (depuis au moins une vingtaine d’années) ne peut le laisser indifférent. D’un autre côté, à l’autre bout de la chaîne de la peur, il y a ces gens décrits dans une chronique précédente. La peur des musulmans, qu’ils soient ou non de nationalité française. La peur des Juifs aussi qui ne peut être ignorée ou minimisée. Au milieu, des dizaines de milliers de gens qui ont des idées, des propositions et qui aimeraient contribuer à ce que la peur disparaisse. Ou, du moins, qu’elle ne fasse pas faire des bêtises. Dans ce genre de situation, la seule option est la parole. Et c’est là que l’on constate à quel point la France est un pays où cette dernière est confisquée. Bien sûr, la liberté d’expression existe. Bien sûr, la parole est abondante grâce au flux médiatique. Mais qui parle ? Qui peut parler ? Toujours les mêmes, répondra-t-on. Il y a quelques jours, j’ai assisté à un débat sur l’islam en France. Deux interventions de haute facture, stimulantes, mais je ne suis pas sûr que c’était cela que le public présent attendait ou souhaitait. Ce que les gens veulent aujourd’hui, c’est parler. C’est se parler les uns aux autres. C’est se dire ce qu’ils pensent et ne pas rester assis sagement à écouter telle ou telle personnalité, aussi légitime soit-elle à s’exprimer et à éclairer l’assistance grâce à un propos érudit.
 
J’ai longtemps pensé que cette confiscation qui ne dit pas son nom ne concernait que les communautés maghrébines avec ce schéma habituel qui pourrait alimenter quelques chroniques sarcastiques : à la fin du débat, quand vient le temps, très limité, des questions, un troll s’empare systématiquement du micro pour un long monologue sur le thème du « je n’ai pas de question mais je souhaite dire que… ». En fait, c’est une amie, habituée des débats politiques en tous genres, qui m’a expliqué que cela concernait la France entière. Partout, les gens souffrent d’un déficit de leur propre parole. On leur parle, mais on ne leur permet guère de s’exprimer. Voilà qui explique, en partie, pourquoi les échanges sont aussi virulents sur le net. Ce n’est que l’indice d’une immense frustration. Celle de ne pas avoir la capacité de se faire entendre.
 
Que faire ? Les colloques, les grandes messes organisées sous tel ou tel haut patronage ne sont pas inutiles. Mais ce n’est pas le plus urgent. Il y a nécessité à organiser des temps de parole, fussent-ils modestes-, pour tous et cela sans flonflons ni arrière-pensées promotionnelles. Et, dans le climat délétère actuel, les musulmans de France doivent être les premiers à prendre ce genre d’initiative. Pas parce qu’ils seraient coupables par ricochets ou qu’ils devraient avoir mauvaise conscience mais simplement pour montrer qu’eux aussi sont des citoyens qui participent à la vie de la Cité.
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A3çida-zgougou

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Bien malheureux est celui qui n'a jamais goûté l'A3çida-zgougou...



Avant :



Après, en quelques minutes chrono :


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mercredi 4 février 2015

Pointus

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Il manque la babouche tunisienne pour compléter l'ensemble des 4 pays du Maghreb : Algérie, Maroc, Tunisie et... France (ici représentée par sa capitale)

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jeudi 29 janvier 2015

La chronique du blédard : Comme une impression de déjà-vu

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Le Quotidien d'Oran, jeudi 29 janvier 2015, Paris
Akram Belkaïd, Paris
 
Le sentiment de déjà-vu provoque toujours une sensation de malaise, d’incompréhension et de réel étouffé. Et il est très dérangeant de l’éprouver à échéances rapprochées, comme si la mémoire s’emballait soudainement, faisant tomber le couvercle d’un puit de hantises et d’inconforts. C'est ce qui m’arrive ces derniers jours. Les attentats de Paris avaient déjà réveillé de mauvais souvenirs avec leur cortège d’interrogations et de peurs. Près de trois semaine après le drame, le déjà-vu réside d’abord dans cette angoisse qui ne dit pas son nom et qui se résume par cette simple question : à quand la prochaine attaque ? A quand cette prochaine tragédie qui, selon le moral du moment, semble plus ou moins inéluctable. Tout le monde y pense mais rares sont ceux qui en parlent ouvertement. Par le silence, par l’évitement, on cherche à conjurer le mauvais sort. Mais la menace et la crainte sont tellement prégnantes qu’il ne sert à rien d’éluder le sujet. Passées la sidération, la colère et la mobilisation, est venu le temps du flottement. Celui où l’on se dit qu’il faut continuer de réfléchir et d’agir quand, dans le même temps, on a malgré tout l’impression d’avancer dans un tunnel obscur où se tapirait un ennemi invisible.
 
Le déjà-vu se retrouve aussi dans cette ambiance délétère où le n’importe-quoi le dispute au manque de retenue et de sang-froid. Les peines de prison ferme s’abattent ou risquent de le faire sur des gens, parfois de simples mineurs, trop vite accusés d’apologie du terrorisme. Exemple : un pauvre gars, certes pas franchement intelligent, voit sa voiture emmenée par la fourrière et se met à insulter les policiers : le voici dans de beaux draps avec la perspective de passer trois ans au zonzon. Et que dire de cet enfant de huit ans (huit ans !!!) convoqué au commissariat pour « apologie du terrorisme ». Silencieuse, pour ne pas dire absente, lors des premières heures ayant suivi les attentats, la ministre de la justice, Christine Taubira, s’est fendue le 12 janvier d’une circulaire appelant les parquets à la plus grande fermeté. Un appel plus qu’entendu. Quelques jours et plusieurs lourdes condamnations plus tard, le syndicat français de la magistrature a fini par réagir avec ce lucide rappel : « C’est plus que jamais lorsque l’effroi nous saisit et bouscule tous les repères que la justice doit faire preuve de sérénité ». Dans les milieux de gauche, il est d’usage de ne jamais critiquer la ministre, surtout après les attaques racistes qu’elle a subies, mais on relèvera tout de même que certaines circonstances ont parfois pour conséquence de mettre bas les masques, y compris les plus séduisants…
 
Dans la langue anglaise, le terme « flap » désigne un mélange de panique, de sidération et de désarroi. Dans sa biographie romancée d’Asmahane, l’écrivaine Marie Seurat l’utilise ainsi pour décrire l’état de la population anglaise du Caire au fur et à mesure de l’avancée des troupes allemandes de Rommel. Bien sûr, Paris et la France n’en sont pas là. Mais cette agitation frénétique gagne tous les terrains à commencer par celui des médias. Déjà-vu est donc ma sensation quand j’entends des journalistes – je ne veux pas utiliser le terme de confrères – se transformer en va-t-en guerre et réclamer plus de bombardements, plus d’actions militaires ici ou là. Déjà-vu, quand on entend des spécialistes, ou réputés tels, nous expliquer qu’il faut plus de sécurité, plus de verrouillage, plus de surveillance, plus de caméras dans les rues des villes. Autrement dit, moins de liberté car, c’est bien connu, c’est en restreignant la liberté du peuple que l’on terrorise les terroristes. « Flap », sont les médias quand ils courent comme des poulets sans tête après l’islam et les musulmans. De fait, « comment réformer l’islam » est devenu le sujet à la mode. On discute et on (dé)raisonne comme si l’affaire pouvait être réglée en une décade. Comme s’il suffisait de lancer quelques « yaka » et « fokon » pour que, demain, des milliers d’imams se mettent à militer pour la laïcité. Il est certain que le sujet est fondamental mais il ne concerne pas uniquement la France. Mieux, cela se joue à l’extérieur de ses frontières tout comme, d’ailleurs, les conflits dans lequel ce pays s’est impliqué sans que sa population - et ses représentants élus - n’aient vraiment eu voix au chapitre.
 
Déjà-vu, est ma sensation quand j’entends ou couvre les rares débats concernant la question sociale. Désormais tout tourne autour du fameux mot « apartheid » prononcé par le Premier ministre Manuel Valls. Mais non pas pour trouver les solutions pour l’abattre au plus vite (ce sera tout de même plus facile et plus rapide que de renouveler la pensée islamique) mais pour juger ou non de sa pertinence. Et nous voici donc revenus dix ans en arrière, au lendemain des émeutes de banlieues, à l’automne 2005. Que de promesses avaient été faites alors. C’était sûr, les populations reléguées trouveraient enfin leur place. Les élites – monochromes, on ne l’écrira jamais assez – sauraient se pousser un peu et être généreuses à l’égard de celles et ceux qui n’ont pas eu la chance de naître dans des milieux favorisés ou instruits. Dix ans plus tard, hormis quelques initiatives emblématiques (comme notamment les efforts de Sciences-Po pour atténuer l’emprise des phénomènes de reproduction sociale), le terrain de l’égalité des chances et de la mobilité vers le haut reste en jachère.
 
Sensation de déjà-vu enfin, quand on entend les analyses des médias « mainstream », radios et quotidiens, notamment celui du soir, nous expliquer que le Front national est désormais hors-jeu. Out parce que sa patronne a décidé de ne pas se joindre à la grande manifestation du 11 janvier. Prendre ses désirs pour la réalité est une grande caractéristique de cette presse qui n’a pas vu venir Jean-Marie Le Pen au deuxième tour de la présidentielle en 2002 ou qui a ouvertement milité pour le « oui » au Traité constitutionnel de 2005. Marine Le Pen n’est pas simplement en embuscade. Elle est surtout fidèle à sa stratégie de singularisation. Dans quelques mois, celle qui a le sens tactique et électoral de ne pas stigmatiser ceux qu’elle désigne désormais par l’expression « mes concitoyens musulmans », saura rappeler qu’elle ne s’est pas associée à un rassemblement où étaient présents quelques piètres défenseurs de la liberté de la presse. Il reste à espérer que le retour prévisible à l’inertie gouvernementale en matière de politique sociale ne fera pas le reste en lui offrant un boulevard pour 2017...
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samedi 24 janvier 2015

La chronique du blédard : Monologues en peurs et colères

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Le Quotidien d’Oran, jeudi 22 janvier 2015
Akram Belkaïd, Paris

Paris, quatorzième arrondissement, une pâtisserie. Première halte.
Après les attentats, j’ai pensé fermer la pâtisserie pour quelques jours mais mon mari m’a convaincue de ne pas le faire. Il m’a dit que les gens du quartier diraient que je me sens coupable, que j’ai peur. Ou alors que c’est la preuve que je suis complice. Je ne me sens pas du tout coupable et certainement pas complice. Je n’ai rien à voir avec ces assassins. Je n’ai pas honte non plus. Ils n’appartiennent pas à mon monde, à ma famille, à ma culture et encore moins à ma religion. Je suis en colère contre eux. Je suis en colère contre le gouvernement français qui n’a rien fait depuis des années pour empêcher que ça n’arrive. Mais j’ai surtout peur. Ah ça oui. Vous le voyez bien, je suis seule derrière le comptoir. Déjà, en temps habituels, je ne suis pas tranquille. Mais là… Hier, il y a une femme qui est entrée en me foudroyant du regard. Pourtant, c’est une cliente régulière. Elle m’achète toujours des gâteaux ou des pizzas et des cocas. Là, elle n’a rien dit. Elle m’a juste regardée avec méchanceté et puis elle est ressortie sans un mot. Je ne l’ai plus revue depuis. Il y a en a une autre, une habituée elle aussi, qui m’a dit : « j’ai bien réfléchi. Je vous achète quand même quelque chose ». Je n’ai pas eu le courage de lui demander ce que voulait dire ce « quand même ». En temps habituels, je l’aurais fait. Mais là, je baisse la tête, je me tais et je ferme mes oreilles. Qu’est-ce que je peux faire d’autre ? Je ne vais pas dire que j’entends des horreurs toute la journée. Au contraire. Il y a eu des mots gentils. Des gens qui m’ont dit qu’ils ne faisaient pas d’amalgame. Mais il suffit d’un regard de travers, d’une réflexion venimeuse pour que ma peur revienne. Je suis française mais là, je ne suis plus qu’une musulmane qui a peur.

Paris, sixième arrondissement, une pizzeria. Deuxième écoute.
Au début, j’ai accroché l’affiche « Je suis Charlie ». C’est un client qui m’a conseillé de le faire. Il m’a dit, « cette affiche va vous éviter des problèmes. Ça va faire du bien à la clientèle ». Il n’avait pas tort, c’est vrai que la plupart des gens étaient contents de voir la pancarte. Ça m’a rassuré aussi même si un client m’a dit « vous, c’est plutôt ‘je suis chariâ que vous devriez accrocher ». Un pauvre type, oui, mais un pauvre type que je vois tous les jours. Bien sûr que j’ai peur. Si jamais la situation se dégrade, on va payer pour des crimes que d’autres ont commis et avec lesquels on n’est pas d’accord. Ensuite, j’ai réfléchi. Je me suis demandé ce que ça veut vraiment dire « je suis Charlie » et est-ce que je le suis vraiment ? J’ai été sur internet, j’en ai parlé avec le libraire. Moi, je suis Charlie s’il faut dire non à la violence et aux attentats. Par contre, je ne peux pas être Charlie si ça veut dire qu’on est d’accord avec leurs dessins. Chacun a le droit d’avoir un avis, non ? Bon, je n’ai pas enlevé l’affiche mais ça a fini par me créer des problèmes. Il y a des clients maghrébins qui m’ont dit que je n’avais pas de personnalité. Mais les menaces sont venues de deux barbus en qamiss. C’était vendredi dernier, juste après la grande prière. Ils sont restés dehors. Au début, j’ai pensé qu’ils lisaient le menu. En fait, ils me regardaient à travers la vitrine, goguenards. L’un d’eux a pointé le doigt vers l’affiche puis il m’a fait signe que non. Ensuite, ils sont partis. Ça a suffi pour que j’en perde le sommeil. J’ai enlevé la pancarte. Maintenant, il y a des clients qui me demandent où elle est passée.

Paris, douzième arrondissement, une épicerie cacher. Une halte nécessaire.
J’ai peur. Ce qui est arrivé à Vincennes n’est pas un hasard. Il y a eu Merrah avant, ne l’oubliez pas. Dans la communauté, on sait que Coulibaly voulait d’abord s’en prendre à une école juive de Montrouge. Je sais que ça agace tout le monde qu’on parle de cette peur. Oui, ça agace les gens surtout vous, les Maghrébins. Il faut se dire les choses franchement, non ? J’ai des clients maghrébins, des gens de Tunisie, comme moi. On se parle droit dans les yeux, c’est comme ça qu’on se respecte. Ils me disent qu’on en fait trop. Ça veut dire quoi trop en faire quand des gars tuent délibérément des personnes de sa propre communauté ? Moi, j’ai peur et ça me met en colère de savoir qu’on pense qu’on joue la comédie. J’ai peur de voir un gars débarquer dans mon magasin et d’ouvrir le feu. A chaque fois qu’un client que je ne connais pas rentre dans le magasin, j’ai mon ventre qui se serre. Comme on n’est pas loin du périphérique, je me dis que je suis une cible facile, qu’on peut s’en prendre à moi parce que les possibilités de s’échapper sont plus nombreuses qu’au centre-ville. J’ai peur pour ma famille, j’ai peur pour mes enfants. Je ne veux pas qu’on me parle de Netanyahou ou de Gaza. Je veux juste qu’on comprenne que la peur, ma peur, est réelle. On ne joue pas la comédie. On ne fait pas ça pour que les gens s’apitoient. Il y a des familles qui sont terrorisées. Qui se disent qu’il faut quitter ce pays. Je sais, oui, il y a aussi des musulmans qui ont peur. Et alors ? On va tous partir ? Ou alors on va tous se balader avec une arme ? C’est ça qui risque d’arriver parce que la peur, ça fait dire et faire beaucoup de bêtises. J’aimerais juste qu’on me rassure. C’est tout. Oui monsieur, je suis juif et j’ai peur.
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