Retours en Algérie

Retours en Algérie
dernier ouvrage paru (Carnetsnord) lien : http://retours-en-alg.blogspot.fr/

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lundi 29 septembre 2014

Un désir de révolution

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"Ce serait bien, pourtant, pour notre santé neuronale, de parler à notre époque sans détour, sans préjuger. D'écouter, en somme. Beaucoup de jeunes votent Front nationale, à peine s'ils ont la moindre conscience de la généalogie idéologique dont provient ce parti, cette tunique de Nessus dont il est en train de se défaire au nez et à la barbe du public. Ce qu'ils ont en tête, ce qui les entraîne c'est ce que l'on appelait autrefois, sur les bancs de la Sorbonne, un désir de révolution. L'adversaire, cette fois, ce n'est pas le "Grand Kapital", ce sont les ronds-de-cuir bruxellois qui font croire aux braves gens que la construction européenne ne peut que suivre son cours, inéluctablement, parce qu'il n'y a pas d'autre issue. Un tel discours, qui est la négation même du libre-arbitre, est proprement mortel. On pourra bien justifier, rapports à l'appui, le bien-fondé de la construction : cela ne servira à rien. Cela demeurera lettre mortifère."

Michel Crépu, écrivain, directeur de "La Revue des Deux Mondes", in Le Monde, 1er juin 2014

Bruno Dumont et le cinéma

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L'hebdomadaire L'Express a eu la bonne idée d'interviewer Bruno Dumont, cinéaste discret mais exigeant - certains diront hermétique -, et ancien prof de philo.
Extraits :

L'Express : A quoi sert le cinéma ?
Bruno Dumont : A sortir de la vie. Le cinéma est un art et l'art élargit le spectre de notre pensée. C'est un lieu de réflexion, de méditation, de distraction. Mais il est devenu trop récréatif. L'industrie n'en fait que ça. Ou presque. C'est pourtant un art majeur, dont il faut accepter les épines. Les épines font partie de la rose. Il y a quarante ans, un film de Bergman créait l'événement. Aujourd'hui, il sortirait en salles en faisant moins de bruit. Ce cinéma-là circule davantage dans les festivals, mais a du mal à vivre dans le commerce. (...)

Qu'est-ce qui différencie le cinéma des autres arts ?
Il fait prendre conscience de l'altérité, connaître les autres, les autres pays, les autres mœurs. Il possède une fonction d'apprentissage. C'est un art populaire qui donne une ouverture d'esprit. Il nous fait grandir, apprendre, accepter, comprendre. Le cinéma est le témoin du mystère humain, ce que l'on est. L'art possède une puissance cathartique évidente (...) Je sors meilleur d'un film, parce que j'y ai compris quelque chose de mes instincts (...)

N'est-ce pas très égocentrique de déclarer au monde "voilà ce que j'ai à dire" ?
(...) Le pire des auteurs est celui qui pense au public. Le public vous sera gré, je pense, de votre sincérité. Le désir de plaire, c'est de la démagogie. C'est insupportable. Marcel Proust a toujours dit qu'il écrivait pour lui. C'est la seule façon de dire son respect au public. Les films faits pour le public sont médiocres, parce qu'ils veulent s'adresser à tous. C'est le consensus plat. Et l'industrie fonctionne ainsi.
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Sur sa propre vision de la vie, Bruno Dumont a ces mots : " (...) Je ne crois pas que l'amour soit éternel mais je crois à l'amour. Je crois au miracle de l'instant. Il faut jouir du présent. Mais il faut être conscient et lucide sur la nature de notre existence. Ne pas dire qu'on va changer le monde. La perfection n'existe pas. Le pire, c'est la cohérence. La vérité, c'est le clair-obscur. Et c'est bien. Il faut être joyeux de ça. La vraie nature des êtres, c'est l'ambivalence. Et j'en suis heureux.
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samedi 27 septembre 2014

La chronique du blédard : Une acédie française

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Le Quotidien d’Oran, jeudi 25 septembre 2014
Akram Belkaïd, Paris

Il m’est très difficile de saisir ce qui se passe actuellement en France. Je ne parle pas de la vie politique ou de celle des entreprises, du climat social ou encore du débat des idées. Tout ou presque est exposé dans la presse et plusieurs heures de lecture quotidienne (être journaliste, c’est être payé à lire les journaux…) peuvent permettre de se faire une idée honnête de la situation (à condition d’éviter de s’embrouiller l’esprit en abandonnant une partie de son temps de cerveau disponible aux chaînes d’information continue). Le panorama est connu : la droite se déchire sous fond de retour de l’ancien président Nicolas Sarkozy, la gauche, en pleine débâcle, est divisée pour ne pas dire atomisée, le centre désespère d’exister par lui-même, l’économie a mauvaise mine puisque le chômage reste élevé et que c’est la déflation qui s’invite à la place de la croissance, les relations avec le partenaire (parrain ?) allemand sont très tendues et, dans tout ça, le gouvernement ne semble avoir aucune idée de la manière dont il peut redresser la barre. C’est d’ailleurs un peu à cause de cela (il y a, bien sûr, d’autres raisons) qu’il vient d’engager son armée dans une énième guerre lointaine.

En fait, ce dont je parle concerne cette ambiance générale, ce halo morose qui enveloppe l’Hexagone et qui, sans être oppressant, du moins pas encore, n’en est pas moins dérangeant. Les choses vont mal et c’est tout, pourrait-on rétorquer. Certes, mais ce n’est guère nouveau car elles vont assez mal depuis un bon moment, au moins depuis la réélection de Jacques Chirac en 2002 (un confrère m’affirme à ce sujet que c’est plutôt à la réélection de François Mitterrand en 2008 qu’il faut remonter…). Bref, en apparence, sur le plan structurel, cette rentrée ne semble pas différente des autres. Et pourtant. Il y a dans l’atmosphère générale un petit je-ne-sais-quoi d’inquiétant qui flotte. Bien sûr, il y a la guerre et la menace terroriste qui l’accompagne. Impossible de ne pas se sentir nerveux quand, au réveil, on entend un responsable de la sécurité affirmer à la radio que la question qui se pose n’est pas de savoir s’il y aura un attentat mais quand il y en aura un. Impossible aussi de ne pas sentir son moral vaciller à l’écoute des flashs récurrents à propos des conséquences du retour des djihadistes sur le sol français.

Si l’on met de côté les habituels imposteurs du paf, c'est-à-dire ceux qui sont capables de parler aussi bien des montagnes de l’Afghanistan que celles de Kabylie, de nombreux universitaires et journalistes qui prétendent connaître un peu le monde arabe avouent aisément être largués. La scène géopolitique est difficilement déchiffrable à commencer par l’évolution continue du jeu d’alliances complexes qui se nouent au Proche-Orient sous fond de conflits à multiples détentes (les Etats-Unis alliés avec l’Irak mais opposés à l’Iran qui est l’allié de… l’Irak, l’Iran et son bras de fer permanent avec les pays du Golfe, un Daech surgi de je ne sais-où qui enflamme la Syrie et l’Irak, les pays du Golfe qui seraient à la fois les sponsors de Daech mais aussi ses ennemis puisqu’ils financent désormais l’intervention américaine…). Dès lors, on imagine aisément le désarroi d’un habitant lamda de l’Hexagone, face à une situation qu’il ne comprend absolument pas mais qu’on lui présente comme porteuse de tous les dangers y compris, et surtout, pour lui. Comme me le dit un ami, le gouvernement français cherche vraisemblablement à tirer un profit politique de cette peur diffuse qui s’installe mais, dans le même temps, cette peur est à la fois rationnelle et fondée.

Mais, pour en revenir à l’air du temps, cette peur diffuse n’explique pas entièrement cette ambiance poisseuse, dérangeante. De façon générale, et à y regarder de près, on dirait que la France a opté pour le renoncement et à l’abandon de tout optimisme. Effrayée par ce qui se passe à l’extérieur, elle se calfeutre, minée par l’« à quoi bon ? » et le « de toutes les façons, ça va aller de mal en pis ». La multiplication des affaires et des scandales impliquant l’élite politique, l’absence notable de « voix » rassembleuses et respectées, l’incapacité des dirigeants à tenir un discours ambitieux pour l’avenir : tout cela contribue à un « digoûttage » bien palpable. C’est peut-être d’une résignation générale qu’il s’agit. Le sentiment qu’il n’y a plus rien de porteur, qu’il n’y a plus de projet national auquel se raccrocher, pas d’objectif si ce n’est celui de continuer d’assurer son propre train-train en s’interdisant tout enthousiasme.

Dans cette affaire, les médias ont aussi leur responsabilité. Ainsi, le retour en France d’une malade atteinte du virus Ebola a fait la une de tous les journaux. Il s’agit bien sûr d’une information mais le fait que plusieurs malades sont quotidiennement sauvés en est une autre qui mérite tout autant d’être diffusée et commentée. Dans ses textes récents, le philosophe Edgar Morin estime que notre monde vit actuellement une métamorphose dont les signes annonciateurs demeurent encore peu connus. C’est peut-être en ayant une idée de ce vers quoi ils vont, ou de vers quoi ils pourraient aller, que les Français pourront soigner cette acédie, c’est-à-dire ce renoncement volontaire à l’espérance (à l’origine, il s’agit, pour l’église catholique, d’une maladie spirituelle), qu’évoque l’essayiste Jean-Claude Guillebaud (*). Et c’est, entre autre, aux médias, d’y contribuer en décrivant ce monde qui vient.

(*) Une autre vie est possible, L’Iconoclaste, 2012.
 
PS : Cette chronique a été écrite et bouclée avant l'annonce de l'assassinat du guide français Hervé Gourdel par un groupe terroriste en Algérie. L'émotion provoquée par cet acte barbare, inexcusable et imprescriptible a été immense. Des milliers de musulmans vivant en France ont été choqués et l'ont fait savoir à leur manière et selon leurs moyens. Cela n'a pas empêché de nombreux commentateurs et personnalités médiatiques de les sommer de se démarquer de Daesh (acronyme signifiant en arabe Etat islamique en Irak et au Levant) et de ses complices criminels.
J'ai publié à ce sujet ce tweet qui a généré une discussion animée sur Facebook.
" L'injonction faite aux ‪#‎musulmans‬ de dénoncer/s'indigner/s'excuser témoigne d'un non-dit fondamental: le musulman est suspect par définition "
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La Nouvelle du Samedi : Le manquant

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HuffPostMaghreb,13 septembre 2014
Akram Belkaïd, Paris

Dans l’obscurité, assise sur le bout de lit, le dos courbé, une tablette posée sur ses cuisses, elle ne quitte pas l’écran des yeux. Dix fois, cent fois, demain mille fois, elle se repasse la même séquence. Une seule pression du doigt pour voir et revoir l’horreur. Un homme en noir, masqué, poignard à la main. Un décor d’ocre, presque lunaire, sur fond d’azur et cet insupportable discours en anglais avec quelques sous-titres hasardeux en français. A ses pieds, un autre homme. A genoux, vêtu d’orange, les mains liées. Comme ceux qui l’ont précédé. Il attend. Il sait. Il est la solitude tragique de ce monde. Regard hagard de l’impuissance. Peut-être qu’il espère. Des simulacres, il a dû en vivre. Une forme de torture comme une autre… Mais l’horreur vient. L’abime. La boucherie et ses cris. La fin.

Elle ne se détourne pas. Ce n’est pas qu’elle aime ça. Ce n’est pas qu’elle veut absolument voir ça. Bien au contraire. Plus elle regarde cette boucle de sang et d’infamie et plus la douleur lui déchire le ventre. Ses mains tremblent et ses lèvres saignent à force d’être mordues. Dans sa tête, la même question qui la ronge et qui, insidieuse,  contourne tous les obstacles pour s’imposer, pour chasser tout le reste, le moindre soupçon d’espérance, la moindre miette de raison. Serait-il possible qu’il soit, lui aussi, capable de ça ? Serait-il possible qu’un jour, par la presse, par les gens du ministère ou par un homme en uniforme, lui parvienne la nouvelle d’une telle abomination commise par sa propre chair ?

Réveillé en sursaut par les hurlements, le mari décide finir sa nuit dans la chambre vide. Celle de l’absent, parti là-bas. Pour se battre, pour rejoindre ses nouveaux frères. Au nom d’un Dieu qui lui a longtemps été étranger. Le mari dit ne pas supporter ces images. Ne pas comprendre de la voir ainsi. Il a des mots durs, parle de voyeurisme morbide, d’insanité. Elle ne répond pas, satisfaite de lui offrir un prétexte pour se réfugier dans la pièce où flotte encore l’odeur du manquant. Pour aller, peut-être, sangloter dans ses draps, seul, sans gêner personne. Elle, ne pleure pas. Elle n’a jamais pleuré. Voilà deux ans qu’il est là-bas. Parti sans crier gare, sans que personne, à commencer par elle, n’ait pu se douter de ses projets. Sans que personne ne prenne la mesure de sa transformation. A quoi bon pleurer ? Cela fait six mois qu’il n’a plus donné de nouvelles mais elle sait, elle sent qu’il est vivant. La mine sévère, le ton inquisiteur, affichant un mépris ostensible, deux hommes du ministère viennent à la maison de temps à autre. Ils ont dit qu’il faisait partie d’une unité combattante. Des soldats féroces, toujours en première ligne et craints par les autres, amis, ennemis, alliés d’hier, adversaires du jour. Non, elle ne pleure pas. Elle ne craint rien pour son fils. Elle le craint, lui. A quoi ressemblera-t-il à son retour ? Car, c’est certain, il finira par revenir, lassé de tant de sangs et de sauvagerie. Comment se comportera-t-il avec elle ? Sortira-t-il les poings, comme lors de ce lointain repas familial quand, le vin du dimanche aidant, son père avait moqué la barbe du prophète et imité, en les exagérant, les prosternations des croyants. Je te tuerai, je vous tuerai tous avait hurlé celui qui, soudain, n’était plus ce gamin tranquille, silencieux – taciturne et ennuyeux affirmaient ses cousines et cousins – que l’on avait du mal à remarquer ou à prendre au sérieux.

Elle aimerait comprendre. Trouver l’explication. Désigner et maudire des coupables. Le mari l’accuse de l’avoir trop gâté. D’avoir été trop indulgente quand il a commencé ses simagrées – c’est le terme qu’il ne cesse d’utiliser. D’abord la barbe et le refus de manger sa cuisine. Les vieux copains qui ne viennent plus à la maison, la petite amie éconduite qui s’accroche pendant des semaines, appelant en pleurs tous les jours et finissant, elle aussi, par disparaître. Les CD, son entière collection, tous jetés dans le vide-ordure. Et ce langage nouveau. Des normes, de l’interdit, de la grandiloquence et une douceur que son regard fiévreux rendait inquiétante. Et, surtout, plus que tout, ce mépris constant jamais exprimé par les mots mais par les yeux, le plissement de ses lèvres ou le mouvement de ses épaules. Il ne faut pas chercher à comprendre, lui a conseillé la psychologue, pas plus qu’il ne faut vous sentir coupable. C’est sa vie, pas la vôtre. Elle soupire. Ces mots n’ont rien soigné, amplifiant sa solitude. Comment ignorer les chuchotements au travail ? Les amis qui se font rares, qui n’invitent plus, qui, effrayés, n’ont pas envie de savoir ? Les courriels anonymes, les insultes, les menaces ? Quant à la famille…    

Le mari est de retour dans la chambre, l’œil humide et la tête basse. C’est de notre faute, dit-il d’un ton las en lui prenant la tablette des mains. Souviens-toi, il avait huit ou neuf ans, ajoute-t-il. Un jour, en rentrant de l’école, il nous a dit vouloir aller au catéchisme pour préparer sa première communion. Au début, on en riait. Des plaisanteries et de grosses rigolades. Puis ensuite de l’agacement et de la colère. Comment, quoi ? Un communiant dans une famille de bouffeurs de curés ? Ah ça non. Tu vas filer droit mon gars ! Tu feras ce que tu veux à dix-huit ans mais en attendant occupe-toi plutôt d’apprendre tes tables de multiplication.

Le mari renifle. Il dit qu’il est certain que des choses se sont jouées à ce moment-là. Il dit qu’il s’en veut. Elle se tait. La période du curé - car c’est ainsi que le petit avait été surnommé – était sortie de ses souvenirs. Oui, il y avait eu beaucoup de rires et de moqueries. Notre petit curé dort ? Notre petit curé a bien travaillé à l’école ? Le petit curé s’est-il brossé les dents avant d’aller au lit ? Petit curé est devenu grand, pense-t-elle. Petit curé est devenu imam, se dit-elle aussi en souriant malgré elle. Cela n’échappe pas au mari qui veut savoir pourquoi. Elle lui raconte. Ils rient ensemble, de bon cœur, en se tenant la main.
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vendredi 26 septembre 2014

A propos des jugements sévères sur la poésie arabe jugée répétitive, ennuyeuse.

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Par René R. Khawam, in Introduction à La Poésie arabe
"Qu'on veuille ne considérer que les mots en les classant d'après la racine, les formes verbales, le sens 'évident', on n'obtiendra de l'œuvre qu'un relevé : sa réalité secrète - essentielle - échappera. Qu'on ne s'étonne pas, à ce compte, de voir tant de traductions s'arrêter à la signification la plus étroite du poème, laissant fuir entre les mots de la langue qui le transpose la précieuse ambiguïté de sa poésie. (...)
"L'hypertrophie monstrueuse des facultés de l'esprit critique, l'analyse logique des plus infimes détails au détriment de leur appréhension sensitive, l'oubli de la dimension symbolique, sont les principales causes de cette incompréhension".

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mercredi 24 septembre 2014

Merci bien, la langue arabe se porte à merveille sur Internet

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Il y a quinze jours, l'hebdomadaire Courrier International a repris un article de Raseef22 à propos de la difficulté pour Google de traduire automatiquement les textes en arabe. Les raisons invoquées par le rédacteur étaient les suivantes :
- un vocabulaire "pléthorique" doublé d'un problème sur les voyelles puisque "l'arabe s'écrit sans voyelles courtes".
- un "faible volume de textes arabes sur Internet, avec seulement 3% du contenu total de la Toile au niveau mondial, toutes langues confondues."
- le fait que beaucoup d'utilisateurs "sabotent" la traduction "en s'amusant à suggérer des traductions fantaisistes" cela sans oublier "qu'un nombre non négligeable d'internautes arabes considèrent l'entreprise Google comme pro-israélienne puisque ses fondateurs sont juifs".
Voilà pour l'article...
Comme il fallait s'y attendre, ce dernier a fait les délices des habituels abonnés à l'auto-flagellation qui, notamment en Algérie, ont vu dans ces écrits une nouvelle preuve que le monde arabe - et sa langue - sont à désespérer. Et de divaguer sur la disparition annoncée de cette langue...
A l'inverse, pour qui suit les travaux en ligne de l'universitaire Yves Gonzalez-Quijano, auteur aussi d'un excellent essai intitulé Arabités numériques - ou pour qui se donne tout simplement la peine de regarder de près l'évolution de la langue arabe sur le net - l'article de Raseef22 ignore tout simplement une tendance lourde. Celle d'un boom spectaculaire de la langue arabe sur internet, boom qui intéresse au plus haut point les géants de la Toile.
C'est ce que vient de rappeler le site Archimag qui donne les derniers chiffres de l'organisation Internet World Stat.
" Sans surprise, note Archimag, la première place des langues les plus utilisées revient à l'anglais avec plus de 800 millions d'internautes anglophones (chiffres portant sur l'année 2013) (...) la langue chinoise arrive en deuxième position (près de 650 millions d'utilisateurs) devant l'espagnol (plus de 222 millions), l'arabe (135 millions) et le portugais (près de 122 millions)."
Si l'arabe est désormais quatrième, la langue française, avec près de 79 millions d'internautes qui l'utilisent, n'arrive qu'en 9ème position des idiomes les plus parlés sur la toile. Un classement décevant qui place la France juste devant la langue malaisienne... "
Plus important encore, rappelle Archimag, une analyse comparative du nombre d'internautes entre 2000 et 2013 montre que le "taux de croissance le plus impressionnant concerne la langue arabe. Ainsi, "en 2000, seulement 2,5 millions d'internautes utilisaient l'arabe sur le web ; treize ans plus tard, ils sont plus de 135 millions soit une progression de 5 296 % !". Un bond à comparer avec le russe (+ 2721 %), le chinois (+ 1910 %) et le portugais (+ 4507 %) et le français (+557 %).
Comme le rappelle Yves Gonzalez-Quijano dans son livre, un tel essor ne peut qu'être porteur de bouleversements à venir dans des sociétés longtemps fermées. C'est une donnée à prendre en compte à l'heure où "l'arab-bashing" reprend de plus belle en raison du chaos dans certains pays comme la Syrie, l'Irak ou la Libye.
Ceci à moins de considérer - et il se trouvera quelques comiques-troupiers pour le faire - que ce boom est essentiellement dû à l'activisme djihadiste sur la Toile...
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samedi 20 septembre 2014

La chronique du blédard : La France et son patronat

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Le Quotidien d’Oran, jeudi 18 septembre 2014
Akram Belkaïd, Paris

Le culot et l’arrogance, peut-être même l’outrance de celui qui s’estime être en position de force... C’est ce qui vient à l’esprit quand on entend les propos du patron des patrons français Pierre Gattaz. « Le modèle social (français) a vécu. Il n’est plus d’actualité » a-t-il ainsi déclaré en formulant plusieurs propositions-revendications censées provoquer le redémarrage d’une économie atone. Autorisation du travail le dimanche ou la nuit, suppression de deux jours fériés, salaires inférieurs au smic, fin de la semaine des trente-cinq heures, modération salariale : c’est ce que le Medef vient de poser sur la table après avoir déjà obtenu du gouvernement 41 milliards d’euros de réduction d’impôts et de cotisations sociales.

Pour Gattaz, il serait temps de casser « les tabous » et de remettre en cause un modèle social dont les bases remontent aux acquis arrachés par le Front populaire en 1936. Certes, il n’a pas proposé de réintroduire le travail des enfants mais à l’entendre énumérer ses exigences on se dit que ce n’est qu’une question de temps… Dans un contexte de morosité générale avec un chômage qui continue de battre des records et un gouvernement de plus en plus impopulaire, le président du Medef semble donc persuadé que c’est le moment où jamais d’en finir avec un modèle jugé trop coûteux.

Pour résumer la situation, on pourrait dire que le patronat n’a désormais plus peur de rien. En multipliant les cadeaux fiscaux (lesquels sont tout de même appelés à être compensés par les ménages des classes moyennes) en faveur des entreprises et cela sans exiger formellement des contreparties, le gouvernement Valls s’est mis dans une position de faiblesse dont il lui sera difficile de sortir. Quant aux syndicats, ils sont aux abonnés absents, incapables de prendre la mesure d’une conjoncture potentiellement explosive où la relative quiétude sociale n’est préservée que parce les amortisseurs de l’Etat providence fonctionnent encore. Enfin, car il faut bien le rappeler, la « menace » rouge n’existe plus, le capitalisme ayant triomphé de l’ « espérance » communiste tandis que la gauche socio-démocrate s’est rangée docilement aux dogmes néo-libéraux comme en témoigne le maintien d’une politique d’austérité qui ne donne pourtant aucun résultat. Pas même celui de réduire les déficits pour faire respectivement plaisir à la Commission européenne, à Berlin et aux agences de notation.

Il faut replacer les propos de Gattaz dans une perspective historique et se rappeler que le patronat français n’a jamais accepté les acquis sociaux majeurs de manière spontanée. Ces derniers ont toujours été obtenus à la faveur d’une confrontation avec les syndicats suivie, au final, par une intervention de l’Etat. Pour dire les choses autrement, c’est le triple legs du Front populaire, du programme du gouvernement de la Libération et de mai 1968 que le Medef veut faire disparaître aujourd’hui. Camarade réveille-toi, ils sont en train de prendre leur revanche… Faut-il rappeler que le patronat était violemment opposé à l’instauration des congés payés en 1936, arguant notamment que cela engendrerait l’oisiveté et la paresse chez les salariés ? Faut-il rappeler, en remontant plus loin dans le temps, que ce même patronat a défendu jusqu’au début du XXème siècle le travail des enfants au nom de la compétitivité par rapport à la concurrence européenne ? On dira que les mentalités et les idées ont évolué. Peut-être mais le vieux fond hostile aux « porteurs de casquettes » n’a jamais disparu.

Il est évident que la France a besoin de réforme notamment une modernisation de sa fonction publique et un meilleur emploi de l’argent du contribuable. Mais faire porter la responsabilité de la stagnation aux acquis sociaux – la prochaine cible de la revendication patronale étant la sécurité sociale mise en place en 1945 ainsi que le contrat de travail indéterminée ou CDI – n’est pas juste. Car s’il est une chose dont le Medef ne veut jamais parler c’est de sa propre responsabilité dans la situation économique actuelle. Indécence des salaires pour de grands patrons dont certains ont pourtant mené leurs entreprises dans le précipice sans jamais rendre de comptes pour cela. Logique financiaro-boursière omniprésente et dividendes versés aux actionnaires qui ne cessent d’augmenter d’une année sur l’autre ce qui, au final, prive l’entreprise de moyens d’investir et de se développer sur le long terme. Incompétence de dirigeants dont la morgue (ah, l’université d’été du Medef et ses mines satisfaites) le dispute à l’ignorance d’un monde qui évolue et où les pré-carrés n’existent plus. Incapacité à innover pour doper les ventes du « made in France ». Voilà aussi pourquoi l’économie française tourne mal.

Et il n’y a pas que cela. Quand le Premier ministre Manuel Valls affirme qu’il aime les entreprises, on a envie de lui demander lesquelles ? Les grandes ? Celles dont les conseils d’administration sont tenus par une poignée d’hommes, copains-coquins ? Ou les petites ? Ces PME qui souffrent, qui se font écraser par leurs gros donneurs d’ordre, qui sont incapables d’accéder aux marchés publics autrement que par le biais de la sous-traitance ? De manière régulière, des rapports sont publiés pour critiquer la dureté des rapports entre grandes et petites entreprises, notamment en ce qui concerne les délais de paiement ou les pratiques interdites (usage des marges arrière par exemple). De cela, le Medef ne parle guère, préférant diffuser l’idée selon laquelle le responsable, c’est le salarié, ce privilégié qui ose défendre ses droits…

On aurait tort de penser qu’il ne s’agit-là que d’une affaire franco-française. La généralisation dans le monde, certes inégale, des acquis sociaux du vingtième-siècle doivent beaucoup au progrès social qu’a connu la France au XXème siècle. Ce qui s’y passe actuellement n’est donc pas anodin. Cela dessine ce que sera le monde de demain à l’heure où des expressions comme Etat-providence ou droits sociaux passent pour obsolètes.
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La Nouvelle du Samedi : Dans le vestiaire

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HuffPostMaghreb, 13 septembre 2014
Akram Belkaïd
 
Madame courage et les autres cachets font leur effet… Dans les tribunes, ils chantent sans s’arrêter. Je les imagine serrés les uns contre les autres, vomissant rage et menaces. Leurs hurlements s’engouffrent dans le vestiaire humide comme un vent glacé qui nous pétrifie. Ils nous promettent la gorge tranchée si nous gagnons et la sodomie si nous perdons. Ils insultent nos mères et nos femmes. A les entendre, on dirait que nous sommes leurs pires ennemis. Qu’est-ce qu’on a bien pu leur faire ? Les autres, ceux d’il y a quinze jours, je peux comprendre. C’est notre ville qui a obtenu le siège de la wilaya et pas la leur... Mais là… On vit à huit cent bornes de chez eux. De toutes les façons, à quoi bon chercher à comprendre ? Ils sont déchaînés, un point c’est tout. Et quand leurs pieds martèlent le béton des gradins à toute vitesse, j’ai l’impression qu’un tremblement de terre va engloutir le stade et nous avec.
 
Que disent-ils, me demande Touré Diop d’une voix blanche. Je préfère me taire et détourner le regard mais il insiste, me serrant le bras pour m’obliger à lui répondre. Des trucs politiques, lui dis-je en mentant par omission. Mais il ne me croit pas. Peut-être pense-t-il que les chants s’adressent à lui et à lui seul. Deux ans dans ce pays l’ont rendu paranoïaque… Attentif, le soigneur vient à mon secours et lui raconte qu’ils saluent la mémoire des martyrs d’Octobre et qu’ils réclament leur part du gâteau. Diop hausse les épaules d’un air découragé. Il murmure qu’il n’a jamais vu ça ailleurs que chez nous. Qu’il ne s’attendait pas à vivre ça. Le voilà qui se renfrogne. Qu’est-ce que je peux bien lui dire pour chasser sa peur ?
 
J’essaie d’oublier les vociférations de l’extérieur et d’ignorer les gens que je ne connais pas et qui passent sans cesse leur tête d’abruti à travers la porte. Qui sont-ils ? Qui les a autorisés à traîner dans la zone des joueurs ? La demi-heure qui précède le match est censée être celle du silence et de la concentration. On s’équipe, on vérifie les crampons, on lasse ses chaussures. On se frictionne les muscles, on se shoote au camphre. On attend les derniers mots du coach et de lui seul. Des encouragements simples et un rapide rappel des consignes car tout a été dit pendant la causerie. Ces mots, certains, surtout les plus jeunes, ne les écoutent même pas. Moi, j’en ai toujours eu besoin et cette attente entre quatre murs a longtemps été un moment à part. En silence, je surveillais les anciens. Je les imitais. Comme l’un, je serrais mes chevilles avec de l’adhésif et, comme l’autre, je glissais du coton au bout de mes chaussures. Maintenant, c’est devenu l’instant où je lutte contre la peur qui me tenaille le ventre et où je n’ai plus qu’une seule envie : que le match soit terminé et que nous soyons vite sur le chemin du retour sans avoir pris le temps de la douche ou de la collation. Qu’importe le score, qu’importe la qualité de notre jeu, qu’importe la prime de victoire : seul compte le fait de rentrer chez soi sain et sauf même si c’est avec le goût amer de sa propre inutilité.
 
Quand on joue chez nous, Diop écoute de la musique pour se détendre. Mais aujourd’hui il a enlevé son casque. Il est sur le qui-vive, sursautant à chaque vibration, nous interrogeant de ses yeux fiévreux. Il sent que l’anormal, je veux dire l’anormal qui est devenu « la routine normale » pendant nos déplacements, est encore plus anormal. On dirait qu’il devine que quelque chose de grave va arriver. Pourtant, il sait comme nous tous ce qui va se passer. Ce qui doit se passer. Ce match, nous allons le perdre. Par deux ou trois buts d’écart. Volontairement, sans avoir été payés pour ça, sans nous être concertés. Nous allons lever le pied. On jouera au ralenti, avec juste ce qu’il faut pour sauver les apparences. On fera semblant de nous battre comme des catcheurs et les joueurs d’en face le savent déjà. C’est ainsi. La règle non-écrite est connue de tous. Khassrine Dhabhinekoum… Ce n’est pas nous mais ce championnat qui n’a plus d’honneur. En fermant les yeux, je revois cette scène dans Gladiator où un type se pisse dessus avant d’entrer dans l’arène. Si j’y pense c’est parce que j’ai déjà vu ça et que ça peut même se passer ce soir. Dans le long tunnel mal éclairé et à moitié inondé, des odeurs fétides peuvent prendre soudain à la gorge. On fait alors semblant de n’avoir rien remarqué. Même ceux qui jouent à domicile regardent ailleurs. On ne plaisante pas avec ces choses et le pauvre gars en est quitte à vite changer de cuissettes. Oui, je dis cuissettes et pas short. C’est une vieille habitude. Ça fait rigoler Diop et les jeunes.
 
Notre entraîneur sait lui aussi que nous n’allons pas jouer la gagne mais il fait comme si de rien n’était. C’est un Français qui a eu une belle carrière de joueur. Il est arrivé chez nous avec plein d’idées et d’énergie. A peine trois mois, et le voilà déjà éteint ou presque. Les jeunes l’écoutent à peine. Le président du club l’insulte devant nous, le préparateur physique nous prend à part pour nous ordonner de faire le contraire de ses consignes et la presse, selon son humeur, le traite de profiteur, d’incompétent ou d’escroc. Qu’est-il donc venu faire dans cette galère ? Diop, je peux comprendre. Il n’a pas pu faire son trou en Europe où il a été balloté d’un club à l’autre dans des championnats de seconde zone : Autriche, Bulgarie, Roumanie... Mais le coach, lui, pourrait rester dans son pays, s’occuper tranquillement d’une équipe de vrais pros sans avoir à souiller sa dignité. La dernière fois, alors qu’on jouait à domicile, il s’est pris sur la tête un sac en plastique rempli de boulons et de légumes pourris. Comment ont-ils fait pour faire rentrer ça ? On m’a raconté que ça a fait beaucoup rire le président. Je ne l’ai pas vu, je donnais le dos à la tribune. Je ne comprends pas. S’il regrette de l’avoir recruté, il n’a qu’à le renvoyer. On n’humilie pas les gens comme ça.
 
Tout à l’heure, comme cela arrive souvent sur le chemin du stade, notre bus a été lapidé. On a beau s’y attendre, le fracas du verre qui éclate provoque toujours la panique. On se sent vulnérable parce qu’il n’y a aucun endroit où fuir. On se tasse alors sous les sièges et on attend que la police veuille bien venir nous délivrer. L’année dernière, ils ont abattu un arbre pour nous bloquer et ils ont essayé de nous pousser dans le ravin. A bien y regarder de près, je préfère encore l’époque où on suppliait Le Miséricordieux de nous éviter de tomber sur un faux barrage. Avec les barbus, on pouvait parlementer et il se trouvait toujours parmi eux un ancien supporter pour convaincre les siens de nous épargner. Mais là, il n’y a rien à dire à ces voyous. Ils caillassent, détruisent et s’en vont comme une nuée de sauterelles affamées. Mais de quels ventres sont-ils donc sortis ?
 
Diop ne veut pas jouer. Il vient de le dire à haute voix au coach. La semaine prochaine, il a un match avec son équipe nationale qu’il ne veut pas rater. Je sais qu’il espère que des recruteurs européens seront présents. Il veut partir d’ici. N’importe où, même en Albanie ou en Iran, m’a-t-il dit une fois à l’entraînement. Et pourquoi pas la Corée du nord pendant qu’il y est ? Je suis sûr que ce serait moins rude pour lui. Pauvre Diop. Son talent est réel. Il a la classe. Quand il a la balle au pied, il me rappelle Abedi Pelé à ses grandes heures. Je ne comprends pas comment il a pu atterrir dans un pays comme le nôtre. Bien sûr, il a besoin d’argent. Sa famille compte sur lui. Son village ou même sa tribu, que sais-je encore. Il ne parle pas beaucoup de ça.
 
Le coach pique sa colère. Il ne changera pas la feuille de match. Diop fera partie du onze de départ. Pas question de revenir là-dessus. L’équipe se tait. Nous baissons la tête. Demain, cet incident sera dans la presse alors que ce qui se passe dans le vestiaire doit y rester. Je sais qu’il y a plusieurs taupes parmi nous. De l’argent facile contre une information croustillante qui fera la une. Pauvre Diop que personne ne soutient. Nous savons tous que c’est lui qui va subir le plus. Des coups, bien sûr, parce qu’il est le seul attaquant dans notre système ultra-défensif. Mais il y a pire. Combien d’insultes va-t-il entendre, lui qui va encore se faire traiter d’esclave, de cannibale, de remède pour rhumatismes, de Boko Haram et de je ne sais quoi d’autre. Meskine… Pourtant, c’est le meilleur joueur de tout le championnat. Ce soir encore, il va faire le spectacle. Il n’aura pas peur d’aller sur les ailes pour déborder même au risque de recevoir un portable, un briquet ou une bouteille de yaourt liquide. J’envie son courage mais il ne faut pas qu’on gagne.
 
Le match va commencer. Comme depuis le début de la saison, je fais encore garetta en compagnie des autres remplaçants et il y a très peu de chances pour que je rentre en cours de jeu. Il fut un temps où cette situation m’aurait mis en rage. Mais là, je ne dis rien. Rester sur le banc me convient très bien. Tout à l’heure, quand les sauvages envahiront le terrain, car c’est cela qui va certainement arriver, je n’aurai que quelques mètres à courir pour revenir me réfugier dans le vestiaire.
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vendredi 19 septembre 2014

La fabrique du terroriste...

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Extrait de "Un homme très recherché" de John Le Carré, ouvrage dont l'adaptation au cinéma est actuellement à l'affiche.
"Nous ne sommes pas des policiers, nous sommes des espions. Nous n'arrêtons pas nos cibles. Nous les travaillons et nous les redirigeons contre des cibles plus importantes. Quand nous identifions un réseau, nous l'observons, nous l'écoutons, nous le pénétrons et nous en prenons peu à peu le contrôle. Les arrestations ont un impact négatif. Elles détruisent des acquis précieux. Elles nous renvoient à la case départ, elles nous obligent à chercher un autre réseau qui serait même deux fois moins bien que celui qu'on vient de foutre en l'air. Si Abdullah ne fait pas partie d'un réseau identifié, je veillerai personnellement à ce qu'il en intègre un. Au besoin, j'inventerai un réseau rien que pour lui. Ça a déjà marché pour moi dans le passé, et ça marchera pour Abdullah, si on m'en donne l'occasion. Amen (...)
"Nous ne luis demandons pas de devenir un traître. Nous lui proposons une nouvelle définition du mot 'loyauté' (...)
"Si vous consultez le dossier, vous verrez que nous lui avons fait un joli buzz sur les sites islamistes que nous contrôlons, et les techniciens de la surveillance me disent que nos efforts ont été récompensés".
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jeudi 18 septembre 2014

A propos de l'Ecosse,

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par le chroniqueur A.A. Gill (in Courrier International, 11 septembre 2014)

"Mes liens sociaux avec l'Ecosse sont peu nombreux, mais ce sont des liens du sang, et ils sont intenses; C'est là que je ressens l'étreinte et le pouls du mythe de ma création (...)
"Je suis écossais juste assez pour ne jamais me revendiquer anglais, mais pas au point de ne pas me sentir européen.
"La culture écossaise a toujours été aussi idéalisée que moquée au sud de notre frontière. Nombre de ses attributs ont précisément été inventés pour se faire bien voir des Anglais, pour être mieux acceptés, pour manifester notre bonne volonté, pour dissiper les craintes et engranger des bénéfices : je veux parler du shortbread et du tartan. Les Ecossais sont divisés sur la question de la cornemuse et de la danse du sabre, des plumes d'aigle et des visages peinturlurés. Beaucoup de ces symboles ont été créés pour vendre des torchons et des cakes aux fruits confits (...)
" Ce Royaume-Uni n'a jamais été un mariage entre partenaires égaux, que ce soit socialement, économiquement ou en termes d'égalité des chances, mais c'était une union intellectuelle (...) C'est au cœur du nord, méprisé, moqué, ignoré qu'est apparu un âge d'or des Lumières. Adam Smith, David Hume, Allan Ramsay et les frères Adam se sont rencontrés au Select Club (...)
"La première chose qu'ont faite tous les Ecossais est de prendre des cours de diction pour perdre leur accent honteux. Voilà l'authentique contradiction de ma ville natale: nous sommes la fois supérieurs et décevants"
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samedi 13 septembre 2014

La chronique du blédard : Treize ans après…

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Le Quotidien d’Oran, jeudi 11 septembre 2014
Akram Belkaïd, Paris

Il y a treize ans, jour pour jour, les attentats perpétrés à New York et Washington ont ouvert une séquence historique qui encore loin d’être achevée. Ainsi, depuis cette date, chaque événement concernant, de manière directe ou indirecte, le monde arabe peut être lu à l’aune des conséquences de ces attaques menées par Al Qaeda contre les Etats-Unis. Mais avant de poursuivre, on rappellera d’abord à quel point le legs du « nine-eleven » est difficile à accepter pour les défenseurs des droits de la personne humaine. En Amérique du nord comme ailleurs, notamment en Europe occidentale, ces droits ont été rognés au nom de la sécurité. Torture de suspects, emprisonnement sans jugement dans le camp de Guantanamo, fichage de masse, prisons secrètes, écoutes téléphoniques planétaires, juridiction d’exception qui deviennent la norme, intrusion des gouvernements dans la vie privée, voyages aériens compliqués par des mesures de sécurité de plus en plus draconiennes : tout cela est justifiée par la toujours sacro-sainte « lutte contre le terrorisme ». En cela, les instigateurs des attentats du 11 septembre ont atteint un objectif qu’ils ne visaient peut-être pas à savoir une limitation profonde et durable des libertés individuelles. Une atteinte dont la mise en place, ici et là, d’un passeport biométrique n’est que l’un des exemples parmi tant d’autres.

Concernant le monde arabo-musulman, les attentats du 11 septembre 2001 ont eu pour suite une guerre sans fin en Afghanistan, une invasion de l’Irak avec la chute du régime dictatorial de Saddam Hussein cela sans oublier la propagation d’une onde de choc qui a eu une influence certaine sur les révoltes de 2011. Cela, alors que l’on a longtemps pensé que les dictateurs arabes en avaient largement profité pour conforter leur pouvoir à l’image de l’ex-président Ben Ali (rappelons au passage le titre de cet éditorial de l’hebdomadaire L’Express publié le 8 novembre 2001 par le journaliste Denis Jeambar : Ben Ali contre Ben Laden...). La destruction des tours jumelles peut donc être considérée comme le point de départ d’un grand désordre dont nous enregistrons quotidiennement les péripéties. Cela vaut surtout pour la situation au Moyen-Orient. Le démantèlement de l’Etat irakien, la dissolution de son armée menée par les autorités américaines d’occupation et l’encouragement d’un retour au confessionnalisme peuvent expliquer pourquoi les troupes de l’Etat islamique en Irak et au Levant (EIIL) n’ont pas été loin de prendre Bagdad au mois d’août. Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si cette organisation, que l’on désigne aussi par l’acronyme Daech (dawla islamiya fil ‘iraq wal cham) et que l’on a vu soudainement surgir sur les devants de l’actualité, est née en 2006. C'est-à-dire à un moment où la revanche des chiites irakiens – longtemps relégués au second plan y compris durant la domination anglaise – a pris une tournure des plus violentes (c’est d’ailleurs en décembre de cette année que Saddam Hussein a été pendu).

Aujourd’hui, la situation en Irak laisse deviner que c’est un nouveau conflit de grande intensité qui se profile au Moyen-Orient et cela alors que la situation reste tendue à Gaza – toujours sous l’emprise de l’implacable blocus israélien – et que commencent à circuler des rumeurs sur une possible nouvelle guerre entre l’Etat hébreu et le Hezbollah libanais. Ce qui est certain, c’est que les Etats-Unis veulent entraîner leurs alliés européens - et leurs vassaux arabes dont ceux du Golfe – dans une action armée contre Daech. La nouvelle est accueillie favorablement par les opinions publiques, y compris arabes, car cette organisation n’a eu de cesse depuis plusieurs mois de multiplier les actes de sauvagerie à un point tel qu’il est difficile de ne pas s’interroger sur sa stratégie. Engagé avant tout contre le régime de Bachar al-Assad en Syrie et contre le pouvoir central irakien, Daech et son chef, le « calife » Abou Bakr Al Baghdadi, ont semblé absolument rechercher la confrontation avec les Etats-Unis et d’autres pays sunnites de la région dont l’Arabie saoudite. Une démarche pour le moins erratique – surtout quand on veut fonder un nouveau « pays » et que l’on a besoin d’alliés - et qui alimente les théories conspirationnistes selon lesquels Daech ne serait rien d’autre qu’une organisation manipulée par les services secrets américains, voire israéliens, pour maintenir la division entre musulmans dans la région.

En tout état de cause, la montée en puissance de l’EIIL interpelle. Comment une telle organisation a pu se procurer autant d’armes pour pouvoir annexer une bonne partie du nord irakien et s’emparer d’une partie de ses richesses pétrolières ? De même, on ne peut s’empêcher de relever que les Etats-Unis vont, certes d’une manière indirecte, rendre service au régime d’Assad en s’en prenant militairement – par des frappes aériennes – aux troupes et installations de Daech. Assistons-nous, au nom de la lutte contre l’Etat islamique, à un bouleversement général des alliances avec, entre autre, un rapprochement qui ne dit pas son nom entre Washington et Téhéran (principal allié du régime de Damas dans la région) ? Est-il temps de se souvenir que pour certains néoconservateurs américains – ceux qui ont poussé l’administration Bush à déclencher l’invasion de l’Irak – l’allié souhaitable pour les Etats-Unis – et Israël – dans la région est l’Iran ?
 
Une chose est certaine, cette énième intervention militaire américaine, si elle se confirme, ne règlera rien sur le plan politique. Les troupes de l’Etat islamique seront peut-être défaites mais des milliers de ses soldats vont s’égayer dans la nature, certains parmi eux s’en retournant dans leurs pays d’origine avec les conséquences que l’on imagine… De même, les tensions entre sunnites et chiites ne disparaîtront pas et cela d’autant que les prédicateurs du Golfe continuent de jeter de l’huile sur le feu en appelant à châtier les « hérétiques ». On le voit, la situation est des plus troubles. Les ennemis des uns pouvant soudainement devenir leurs alliés et cela dans un contexte où deux dossiers majeurs sont loin d’être réglés. D’abord, la question palestinienne qui n’en finit pas de s’enliser. Ensuite, le nucléaire iranien dont, étrangement, plus personne ou presque ne parle…
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jeudi 11 septembre 2014

Le Golfe par ses mots

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Le Monde Diplomatique
par Akram Belkaïd, août 2013
              
En avril 2013, lors d’une conférence sur l’énergie organisée à Doha, au Qatar, l’un des intervenants, un officiel qatari, commence et conclut son intervention en anglais — la lingua franca dans le Golfe — en rendant hommage à la « vision éclairée » de son émir. Dans la salle, journalistes et universitaires échangent clins d’œil et sourires entendus. Habitués de ce genre de manifestations, certains ont même parié sur le nombre de fois où serait prononcée l’expression « the vision ». Il faut dire qu’elle est devenue omniprésente dans toutes les monarchies pétrolières ou gazières du golfe Arabo-Persique. Que ce soit lors d’un colloque, dans un document officiel ou dans une simple plaquette touristique, il faut célébrer la « vijieune » — exigez l’accent — de Son Altesse royale, ou plutôt, en forçant un peu le trait, de « Son Altessissime des cieux très élevés ».

Au-delà de l’obséquiosité dont il témoigne, pareil propos résume l’image que les monarques et leur cour tentent de projeter à l’extérieur. Ainsi, il faut donc savoir que le roi, l’émir ou le sultan a eu un jour une vision, personnelle cela va sans dire, quant à la manière de développer son pays. « A strategic vision », une vision stratégique, bien sûr, et non un caprice de nouveau riche.
Les gratte-ciel de Dubaï, les villes nouvelles d’Arabie saoudite, les ports du sultanat d’Oman, la diversification de l’économie d’Abou Dhabi pour sortir du tout-pétrole, l’activisme du Qatar sur tous les fronts de la planète, les hôtels fantasmagoriques que la presse anglo-saxonne qualifie d’« al-bling-bling », les compagnies aériennes (Emirates, Etihad Airways, Qatar Airways, Oman Air…) qui dament le pion à leurs concurrentes européennes (1), les fantaisies touristiques : tout cela relèverait de la « vision » cohérente de monarques qui seraient à la fois stratèges et planificateurs, gestionnaires avisés et entrepreneurs.

Opportunistes, et souvent à l’origine des grands projets économiques dans la région, les cabinets de conseil anglo-saxons ont compris tout l’intérêt d’investir dans ce terme de « vision ». Depuis plusieurs années, c’est à qui élaborera le plus beau et le plus dense des rapports de prospective. « Vision 2020 », « Vision 2030 » — en attendant ceux de 2040 : les pays du Golfe ne cessent de se projeter dans l’avenir et d’imaginer tous les scénarios susceptibles de faire d’eux de véritables puissances économiques et énergétiques.

Souvent, les consultants mobilisés au service de « the vision » n’ont guère de scrupules, vendant successivement la même idée à des monarques rivaux et obsédés par l’idée de faire mieux que le voisin. L’émirat de Charjah est connu dans le monde pour la beauté de ses musées, notamment celui de la Civilisation islamique ? Le Qatar en aura un plus grand, tandis qu’Abou Dhabi entend réussir l’exploit de réunir le Louvre et le Guggenheim dans le même « district culturel ». Dubaï possède la plus grande tour du monde ? L’Arabie saoudite envisage d’en ériger une encore plus haute, en signe manifeste de sa domination régionale…

Alors que le projet européen se réduit comme peau de chagrin et que les Etats-Unis ne savent pas comment sortir d’une croissance qui ne crée plus d’emplois, les pays du Golfe revendiquent leur confiance en l’avenir, même si, dans les coulisses, le nucléaire iranien provoque cauchemars et sueurs froides. Il ne se passe donc pas un jour, ou presque, sans que l’on parle de « projects » à plusieurs dizaines de « billions » — milliards — de dollars. Les sommes citées par l’hebdomadaire MEED (Dubaï) ou par le quotidien émirati The National — tous deux en anglais, langue des affaires, mais aussi de l’éducation supérieure et de tout ce qui touche aux loisirs et à la culture — donnent le tournis. A lire et à entendre les déclarations officielles, tous ces projets sont « world-class », d’envergure internationale, car le temps des cheikhs fortunés achetant d’obsolètes éléphants blancs (2) serait révolu.

Le projet doit être lourd, impressionnant, mais aussi rentable, de façon à permettre au pays concerné de tenir son rang d’« emerging market » — marché émergent —, au même titre que la Chine ou le Brésil, mais aussi et surtout de « hub ». C’est-à-dire de carrefour stratégique et de nœud de communications et de transports où il est opportun, pour ne pas dire obligatoire, de se rendre pour faire de bonnes affaires. Il y a d’ailleurs un aspect quasi obsessionnel dans la volonté des pays du Golfe d’être aujourd’hui à la convergence des mondes. « To be on the map » : être sur la carte du globe et, surtout, être enfin connu et reconnu. C’est, entre autres, ce qui motive les monarchies de la région, comme le montre l’exemple très médiatisé du Qatar.

Voilà pourquoi le qualificatif « global » s’accole inévitablement au terme « hub ». Aucun projet, aucune activité, aucun colloque n’a droit de cité s’il n’est pas « global », c’est-à-dire inscrit dans la mondialisation. De passage à Doha ou à Manama, on ne sera donc pas surpris si la carte de visite de l’attachée de presse d’une petite affaire familiale proclame sa fonction de « global press officer ». Même le « mall », ce gigantesque centre commercial climatisé où expatriés et nationaux traînent leur ennui dans de tristes galeries de marbre, se doit d’être « global ». Les pays du Golfe ? « A global hub with a strategic vision. »

Ce matériel linguistique suffit à charpenter des livres et des colloques célébrant l’avènement d’une nouvelle économie. Une économie robuste  strong economy »), mais aussi, vous préviendra-t-on, très attentive au développement durable  sustainable development »). Car, bien sûr, dans cette région qui est la première du monde en termes d’émissions de gaz à effet de serre par habitant, se soucier de l’environnement, c’est aussi très « world-class ».

Dans la terminologie abondante à laquelle recourent les documents relatifs à la « vision », le « capital humain »  human capital ») s’accommode à toutes les sauces. Officiellement, il faut le développer et le protéger. Bien entendu, cela ne concerne guère les légions de travailleurs immigrés, notamment ceux originaires du sous-continent indien, pour lesquels on parle plutôt de « deportation », c’est-à-dire d’expulsion. Une punition automatique quand il leur prend la mauvaise idée de faire grève pour réclamer leurs (maigres) droits ou leurs salaires, trop souvent versés en retard et amputés du coût de leur nourriture et de leur logement, qu’ils n’ont d’ailleurs pas la possibilité de négocier.

Ces derniers temps, intérêt de l’Occident protecteur oblige, on lie le « human capital » au sort des femmes. A Dubaï comme à Doha ou à Koweït, il n’est question que de leur donner un meilleur accès à la vie professionnelle. Dès lors surgit un autre terme qui mérite attention, tant il cristallise les sous-entendus politiques et idéologiques chers à l’idéologie néolibérale : celui d’« empowerment », qui, dans les textes, signifie « donner progressivement plus de pouvoir aux personnes concernées pour qu’elles puissent mieux agir d’elles-mêmes ». « Empowerer » une femme émiratie ou qatarie, c’est donc lui faire prendre conscience qu’elle pourrait avoir plus, mais sans pour autant remettre en question le système patriarcal dominant. En clair, l’émanciper, mais pas trop.

A l’inverse, pratiquer l’« empowerment » des jeunes « locals », les locaux, terme qu’emploient les expatriés pour désigner les nationaux, consiste à les convaincre d’en faire plus et d’accepter des emplois jusque-là réservés aux étrangers, notamment dans le secteur privé. Campagne après campagne, la « labor nationalization », le remplacement des travailleurs étrangers, demeure toutefois un échec, et la dépendance aux « foreign workers » reste importante. Ce qui, chose nouvelle, alimente de longs débats dans la presse et les Parlements, pour la plupart consultatifs (3).

Mais comment ne pas comprendre cette jeunesse masculine blasée et désœuvrée, qui inquiète les puissants chouyoukh — terme par lequel on désigne les monarques, mais aussi les grandes figures tribales ? Pas facile pour elle d’exister, de mener une vie normale ou, plus important encore, d’acquérir le goût de l’effort et du travail bien fait, quand tout ce qui l’entoure ne parle que de « luxury » — mot signifiant luxe, mais que l’on peut aussi traduire par luxure quand on connaît certains aspects de la vie nocturne de quelques villes du Golfe. Comment mettre au travail cette jeunesse autrement qu’en la recrutant dans une fonction publique pléthorique, dans des pays où un autre maître mot est « leisure » — loisir, à comprendre surtout dans le sens de farniente —, et le maître verbe, « enjoy » — prendre du plaisir ?

Il n’y a cependant pas que la jeunesse qui inquiète les chouyoukh. Quatre décennies d’énormes bouleversements sociaux ont engendré une forme de mal-être et de quête identitaire. C’est pourquoi, au nom de la cohésion nationale, il est souvent question de « heritage » (prononcer « heuritadje », en roulant bien le « r ») et de « culture » (prononcer « keultch’re »). Ah, ce « cultural heritage », expression bien utile pour compenser le malaise généré par la « modernity » tant revendiquée — du moins pour ce qui est de l’aspect technologique, car, pour les mentalités…

Mais, persifle le visiteur en provenance du Proche-Orient ou du Maghreb, de quel héritage culturel parle-t-on en ces terres jadis connues pour leur vacuité ? La tente ? Les chameaux ? La poésie antéislamique ? La frugalité imposée par le désert ? Les joutes marines ? La gastronomie sommaire, dont le visiteur prendra garde à ne pas demander si elle est « spicy » (épicée), le terme « spice » faisant désormais référence à des substances synthétiques de plus en plus prisées par la jeunesse locale en quête de paradis artificiels ?

La terminologie en vogue n’a pas d’expression favorite pour cela. Elle se contente tout au plus de reconnaître que les pays de la région sont engagés dans un « nation building », la construction d’une nation. Un « challenge » qui demeure incertain, malgré l’existence d’une « vision » stratégique et prospective qui, il faut tout de même le reconnaître, fait défaut à nombre de pays.
 
Akram Belkaïd
Journaliste.
 
(1) Lire Jean-Pierre Séréni, « Emirates veut faire redécoller Dubaï », Le Monde diplomatique, novembre 2010.
(2) Un « éléphant blanc » est un ouvrage ambitieux qui soit n’aboutit jamais, soit se révèle un gouffre financier.
(3) Lire « Les Emirats arabes unis saisis par la fièvre nationale », Le Monde diplomatique, mai 2010.
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lundi 8 septembre 2014

le feuilleton du samedi : Le livre

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HuffPost Algérie, samedi 6 septembre 2014

Scène imaginaire (ou presque) :

Il est dix heures du matin à Paris. Août s’y termine comme a débuté l’été : dans la grisaille et une déprime générale plus ou moins mollassonne. Albert Henri Pierre-Marie de Torcy, la cinquantaine sportive, le teint halé et des cheveux grisonnants plaqués vers l’arrière, sort d’un taxi à l’angle du boulevard Montparnasse et de la rue de Sèvres. Il règle la course avec un billet de cent euros, récupère monnaie et reçu puis, le buste bien droit, presse le pas vers le François Coppée, le café-restaurant où Loïc Chicost, son condisciple de l’ENA – promotion Felix Faure – l’attend depuis une bonne vingtaine de minutes. Albert se sent vaguement coupable. Cela fait au moins deux ans qu’il n’a pas revu son ancien camarade et il a reporté ce rendez-vous à plusieurs reprises, essayant même de l’annuler la veille encore. Mais Loïc a tenu bon, arguant de l’urgence d’une entrevue discrète. « Pour ton plus grand bien et celui de ton boss », a-t-il précisé d’une voix à la fois grave et mystérieuse. Une insistance plutôt inhabituelle qui a éveillé la curiosité d’Albert plutôt enclin à considérer cette rencontre comme une corvée imposée, comme tant d’autres, par sa fonction de conseiller au Palais.

- Pardonne-moi ce retard mais un coup de fil du patron m’a retenu, dit-il en s’installant à une table à l’écart où traînent les journaux du jour, une tasse vide et quelques restes de croissant.

Loïc, plus petit, le visage rougeaud et le front dégarni a un geste de la main pour faire comprendre qu’il n’est pas contrarié.
 
- Et il va bien ? demande-t-il d’un air jovial qui indispose un peu Albert.
- Qui ça ? Le patron ? Mouais… Il est d’une humeur de chien. Les sondages sont à gerber et c’est le bordel général avec le remaniement. On n’est même pas sûrs que la confiance soit votée. Remarque, ça ne peut pas être pire.
- Si, ça pourrait l’être, s’amuse Loïc. Ou, plutôt, ça va l’être bientôt…

Albert prend une grande inspiration. Il devine qu’une armoire en fonte va bientôt lui tomber sur la tête. Il fait signe au garçon, commande un double-expresso bien serré et un pain aux raisins puis interroge :

- Qu’est-ce que tu veux dire ?

Loïc se tend un peu.

- J’ai une info pour toi… Sûre à cent pour cent. De quoi vous donner quelques jours pour vous préparer.
- Et c’est quoi ?
- Je veux d’abord que tu me promettes un renvoi d’ascenseur.

Albert ne peut s’empêcher de sourire. Contrairement à lui, Loïc est sorti mal classé de l’ENA et, jusque-là, sa carrière n’a guère été prestigieuse. Sollicité quelques jours après l’élection, c’est même Albert qui lui a déniché sa dernière affectation.

- Tu t’ennuies à la Culture ? Et tu veux aller où ? Tu sais, le Palais n’est plus aussi puissant... On a déjà du mal à recaser les collaborateurs des ministres qu’on vient de virer…

Loïc a un nouveau geste de protestation.

- Je ne veux pas grand-chose. Juste un vrai coup de pouce pour un poste d’attaché culturel à l’étranger. En Europe ou en Amérique mais pas ailleurs. En Australie, à la rigueur. Deux ou trois ans, pas plus. Juste le temps de changer d’air et d’oublier mon divorce.

Albert attend que le serveur dépose sa commande et s’éloigne avant de répondre.

- Ça doit être possible mais ça dépend aussi de ce que tu vas m’annoncer.
- Crois-moi, dans une heure, ton boss te verra d’un autre œil.
- Vas-y, crache le morceau ! s’impatiente Albert.

Loïc se penche vers lui.

- Elle a écrit un livre, murmure-t-il les yeux brillants.

Albert sent une sueur glacée lui couler dans le dos. Il a déjà tout saisi mais feint l’incompréhension.

- Qui ça ? interroge-t-il d’une voix mal assurée.
- Bah Mémère ! De qui veux-tu qu’il s’agisse ?
- Elle ? crie presque Albert.
- Oui, elle ! Putain, tu es tout blanc. Avale un sucre.
- Un livre ? gronde encore Albert. Tu en es sûr ?
- Absolument. Ecrit pendant l’été, imprimé en Allemagne et déjà en route pour la France.
- Elle parle de quoi ?

Loïc éclate de rire. Il est soulagé de voir que son interlocuteur n’est au courant de rien.

- A ton avis ? De Pépère, bien sûr… Elle le démolit. Elle vous démolit tous. Avec ça, il va tomber à moins de dix pour cent.

Albert essaie de se reprendre.

- Tu as les épreuves ?
- Non. J’ai juste pu lire quelques pages sans pouvoir les photocopier. Ne me demande pas comment. Tout ce que je peux te dire, c’est que ça va barder pour vous. Il va falloir que vous sortiez le grand jeu. ‘Damage control’ comme disent les ricains.
- Donne-moi du concret.
- Bien sûr : il paraît que ton boss n’aime pas les pauvres. Qu’il se moque d’eux en privé.
- Elle a écrit ça ? s’indigne Albert qui se sent perdre pied de nouveau.
- Et plein d’autres vacheries, jubile Loïc qui a l’air de beaucoup s’amuser. Ce n’est pas juste l’ex-compagnon qu’elle lapide mais l’homme politique aussi.
- Ça sort chez qui et quand ?
- Aux éditions Rue Jacob. Dans une semaine au maximum.

Albert se tait. Ne pas céder à la panique lui ordonne une petite voix. En quelques secondes, son esprit fait le point. Annoncer la nouvelle au boss ne suffira pas à sauver sa propre tête. C’est à lui, Albert, l’homme des réseaux germanopratins, que l’on a confié la tâche de vérifier la rumeur d’un livre en préparation. C’était au début de l’été. Il avait enquêté, fait le tour des grandes maisons d’édition mais pas celle de la Rue Jacob jugée trop modeste et pas assez introduite. La belle erreur... Son rapport au chef, verbal, avait été court : rien de dangereux n’était en cours et le livre en question, à supposer qu’il soit écrit un jour par elle ou par un nègre, devait traiter de questions humanitaires.

- La salope, finit-il par murmurer. Elle nous a bien eus. En plus, elle va casser l’effet du bouquin sur l’autre zozo.
- Le truc sur le Qatar ?

Albert ne cherche pas à masquer sa surprise. Loïc vient vraiment de l’épater. Peut-être aurait-il dû ne pas le négliger.

- Tu as un conseil ? demande-t-il enfin, un brin accablé.
- Oui. Ne faites rien fuiter. Quand l’info sortira, jouez les atterrés. Attaquez-la via les éditorialistes pour son manque de respect pour la fonction présidentielle. Le message sera simple : c’est une femme trahie qui se venge en mentant. Une femme qui manque de pudeur et de sérieux parce qu’une compagne d’un tel homme, même répudiée, ça ne parle pas et ça respecte l’obligation de réserve. Ça atténuera l’impact. Mais ne te fais aucune illusion. Tout le monde va lire ce bouquin et en parler. Ah oui, j’oubliais, il y a un autre truc que tu dois savoir.

Albert croque nerveusement plusieurs sucres bruns à la suite.

- Quoi donc ?
- Le livre va aussi sortir en anglais.

Albert a du mal à respirer. Il voit déjà le sourire amusé des sherpas aux prochains sommets internationaux. Il n’a guère de mal à imaginer la condescendance méprisante des journalistes de CNN, du Financial Times et, plus encore, du Wall Street Journal.

- J’ai un ami algérien, un ancien banquier, finit-il par dire. Au début du mandat, quand il y a eu l’affaire du tweet, il m’a appris une expression toute simple. Ched martek : ça veut dire « tiens ton épouse ». C’est ce qu’on dit chez lui aux types dont les femmes font trop d’histoires. J’ai pas osé raconter ça au patron.
- Ça n’aurait rien changé, le console Loïc. C’est mal parti dès le début. Gérer un pays c’est difficile mais transformer ça en course à handicap, c’est pire encore.

Albert opine. Il sent la colère l’envahir. Il aimerait allumer une cigarette ou hurler toutes les insanités qui lui passent par la tête.

- La salope, répète-t-il. Je savais que ça arriverait un jour. Avec quelqu’un comme elle qui vient d’où elle vient…

Le visage de Loïc se ferme et il agite l’index en signe de négation.

- Pas de ça, dit-il. N’oublie pas que je viens d’un milieu bien plus modeste qu’elle. Si tu veux un bon conseil, évite de parler de codes sociaux. Ça ne ferait qu’empirer les choses.
- Pardon, s’excuse Albert en rougissant un peu. Tu sais bien ce que je voulais dire. Enfin… Elle a gagné mais je te jure qu’elle le paiera cher. Elle et tous ceux qui ont manigancé ça. Crois-moi, il va y avoir du contrôle fiscal dans l’air…
 
Il est onze heures trente. La salle s’est vidée. Les garçons ont terminé la mise en place pour le déjeuner et prennent déjà leur repas. Albert quitte la table en faisant promettre le silence à Loïc. Sur le trottoir en pente, la ville lui paraît poisseuse et hostile. En face, la devanture de la librairie Fontaine lui arrache un rire fatigué. Le dos voûté, il marche à pas lents en pensant à la discussion désagréable qu’il va avoir avec son patron. Ched martek, se répète-t-il en descendant l’escalier de la station Duroc.
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dimanche 7 septembre 2014

A propos du Hollandisme et de la social-démocratie

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" D'un point de vue scientifique, la social-démocratie, c'est d'abord un parti de masse agrégé à des organisations syndicales fortes et représentatives. Elle se place dans une logique de cogestion avec les partenaires sociaux. Historiquement, cette logique a été à l'œuvre en Allemagne ou dans les pays scandinaves, en Suède ou au Danemark, jamais en France, et pas plus aujourd'hui qu'hier. En l'occurrence, le terme "social-démocrate" ne peut coller que si on l'entend comme '' l'aile droite '' du socialisme. Mais ce qui frappe avec le hollandisme, ce n'est pas sa signification ou son positionnement, c'est plutôt son inexistence, son absence de contenu. Il n'a plus aucune colonne vertébrale idéologique, organisationnelle ou programmatique. (...) Quant à François Hollande, plutôt que de définir un vrai corpus social-démocrate, il semble à la recherche d'une voie qui lui permette d'être présent au deuxième tour en 2017. "

Pascal Delwit, professeur de sciences politiques à l'Université libre de Bruxelles (ULB) in Le Nouvel Observateur, 4 septembre 2014.
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samedi 6 septembre 2014

La chronique du blédard : Hollande vire à droite

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Le Quotidien d’Oran, jeudi 4 septembre 2014
Akram Belkaïd, Paris

Dans un récent numéro, l’hebdomadaire France Football a consacré sa une aux « cocus de l’été », comprendre les personnalités du ballon rond ayant connu quelques désagréments durant l’intersaison (fausses promesses de transfert, moyens financiers réduits,…). En élargissant le sujet, ce journal aurait pu ajouter à sa liste la majorité des électeurs de François Hollande qui pensaient avoir envoyé à l’Elysée un homme de gauche - se proclamant notamment l’adversaire de la finance - mais qui vient pourtant de nommer un banquier d’affaires au ministère de l’économie. Déjà, la désignation de Manuel Valls au poste de Premier ministre au printemps dernier avait été difficile à digérer, ce dernier étant à la fois minoritaire dans son propre parti et considéré comme un diviseur de la gauche ou de ce qu’il en reste.

Mais, cette fois-ci, le président français est allé encore plus loin. Avec Emmanuel Macron à Bercy, c’est un vrai recentrage politique qui vient d’être enclenché. Certes, il y a bien longtemps que le terme « socialisme » ne veut plus rien dire. On se souvient de Lionel Jospin, alors candidat à la présidentielle de 2002, affirmant que son programme n’avait rien de « socialiste ». On sait aussi que Manuel Valls milite depuis des années pour que le PS change de dénomination. Un souhait qui lui vaut l’hostilité d’un grand nombre de militants. Mais, dans le cas présent, l’affaire va au-delà des considérations sémantiques car c’est bien d’un gros virage à droite qu’il s’agit.

Pour Emmanuel Macron, être de gauche, signifie « être efficace et recréer les conditions pour investir, produire et innover ». On sait que cet énarque et ancien associé-gérant de la banque Rothschild veut contribuer à la mutation idéologique de la gauche française. Une transformation au nom du « réalisme » qui s’inspirerait notamment des idées de Tony Blair, l’ancien Premier ministre britannique et de son mentor Anthony Giddens, le concepteur de « la Troisième voie ». Pour dire les choses clairement, et en refusant de se laisser intoxiquer par le nombre impressionnant d’articles quasi-hagiographiques en faveur de Macron, le nouveau ministre français de l’économie, ne veut ni plus ni moins que tuer la gauche en faisant basculer le Parti socialiste vers le centre. Une stratégie destinée à attirer aussi ceux que l’on appelait hier les gaullistes de gauche, aujourd’hui certainement déçus par la droitisation radicale de l’UMP ou indignés par les multiples scandales qui l’agitent.

Il est intéressant de noter qu’Emmanuel Macron, pour ses premières déclarations, a repris ce fameux discours de l’efficacité et du réalisme que prônent patrons et patronats. C’est ce discours, entre autre, qui ouvre la voie à la remise en cause d’acquis sociaux jugés désormais trop coûteux. Par contre, le banquier-ministre n’a pas évoqué l’urgence d’une plus grande justice sociale ni la nécessité absolue d’une lutte générale contre les inégalités et leur aggravation. Il ne s’est pas non plus engagé sur la nécessité de défendre le service public et de refuser que la concurrence, y compris dans les domaines non-économiques comme l’éducation, devienne le dogme sur lequel toute politique doit être bâtie. Pire, dans un contexte marqué par l’incapacité du gouvernement à renverser la courbe du chômage, l’un de ses ministres n’a rien trouvé de mieux que de ressortir le discours frelaté à propos des chômeurs qui n’en feraient pas assez pour retrouver du travail…

C’est un phénomène bien connu. Quand la gauche échoue – le plus souvent faute d’avoir osé ou d’être restée fidèle à ses principes – elle se met à singer grossièrement la droite. Comme Clinton, Blair ou, pire encore, Schroeder, elle multiplie les concessions aux entreprises (sans rien gagner en retour) et s’adonne à la « triangulation », c’est-à-dire qu’elle reprend les idées de ses adversaires politiques, pour garantir sa réélection. Bien sûr, le président français et sa cour continueront de se proclamer de gauche en insistant sur des questions sociétales à l’image du mariage pour tous ou encore sur des sujets rassembleurs comme la défense de la laïcité (cette dernière s’avérant idéale pour faire diversion en jouant sur les peurs et questionnements identitaires des français). Mais, au final, ce genre de dérobade, cette socialo-traîtrise ne conduit qu’à un seul résultat : le retour triomphal, et durable, de la droite aux affaires.

Pour autant, il n’est pas interdit de changer d’avis. François Hollande a le droit d’estimer qu’il lui faut tenter autre chose. Mais, dans une vraie démocratie, pareil recentrage ne peut s’opérer sans que le peuple ne soit consulté. De même qu’il est anormal qu’un gouvernement légifère par ordonnances (cela risque d’être le cas en ce qui concerne le dossier socialement épineux du travail le dimanche), il n’est pas acceptable que pareil retournement idéologique s’opère sans passer par les urnes. On rétorquera qu’il suffit que les députés votent la confiance au gouvernement « Valls 2 ». Certes, mais dans le cas présent, concernant un tel changement, ce serait un déni de démocratie. La dissolution de l’Assemblée nationale et la campagne électorale pour les législatives qui suivraient permettraient de clarifier les positions des uns et des autres. Cela mettrait de l’ordre dans les rangs de la gauche dont les électeurs pourraient se déterminer vis-à-vis de ce tournant libéral (au sens français) qui ne dit pas son nom. Mais il y a peu de chances que cela arrive et il faudra attendre 2017 pour que les électeurs cocufiés par François Hollande lui rendent la monnaie de sa pièce. A considérer, ce qui est loin d’être garanti, qu’il puisse (ou ose) se représenter…

PS : cette chronique a été rédigée avant l’annonce de la sortie du livre de kivousavé. Publication qui ne change rien à la donne politique mais qui a pour effet de faire passer le débat politique, le vrai, au second plan. Comme d’habitude…
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