Lignes quotidiennes

Lignes quotidiennes
Dernier ouvrage paru : Pleine Lune sur Bagdad : http://pleinelunebagdad.blogspot.fr/

mardi 31 décembre 2013

Une histoire coulante

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Selon la dernière livraison du Canard Enchaîné, une partie de la délégation française qui s'est rendue à Alger récemment a été victime d'une sévère intoxication alimentaire en mangeant dans un restaurant du port de la capitale algérienne. De quoi donner une nouvelle saveur à la désormais célèbre plaisanterie de F. Hollande. En effet, et contrairement au Premier ministre Ayrault, Valls lui n'a pas été malade et est donc bien rentré "sain et sauf"... On attend maintenant la remobilisation des défenseurs de l'honneur algérien contre cet article insidieux du méchant volatil. Une intoxication dans un restaurant algérien ? Ce ne peut être qu'une tentative de déstabilisation, une fausse information relevant d'un complot ourdi etc etc...
Allons, debout les moustaches !!!
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jeudi 26 décembre 2013

Géants du parc

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La chronique du blédard : Monologue du drapier accablé

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Le Quotidien d'Oran, jeudi 26 décembre 2013
Akram Belkaïd, Paris
 
Ah ça oui, pour être calme, c’est calme. Quelle déprime, mais quelle déprime… Deux clients le matin, trois l’après-midi. La veille de Noël ! Je n’ai jamais vu ça. Non, non, je vous jure. Vous me connaissez, on en parle souvent, hein ? Je n’aime pas me plaindre. Ça fait quinze ans que je suis dans le quartier. Je travaille six jours sur sept, de neuf heures du matin à vingt-heures. C’est comme ça, je n’en fais pas un exploit ou un fardeau à vivre. Je bosse, c’est tout. Et là, je peux vous garantir que c’est ma pire saison d’hiver. Jamais j’aurais pensé voir le quartier aussi maussade. Quelle tristesse…
 
La saison des fêtes, ça devrait être aussi celle du linge de maison, des décorations, des belles nappes qu’on achète, des serviettes qu’on ne sort qu’une ou deux fois par an. Ça, c’est que vous croyez, ce que les gens pensent. C’est ce que vous raconte la publicité pour vendre autre chose. La vérité, c’est que j’ai à peine renouvelé mon stock d’il y a deux ans. Si ça continue comme ça, je mettrai la clé sous la porte avant l’hiver prochain. Tout va dépendre du printemps et de mes ventes pour la saison des mariages. C’est la crise, oui. La vraie crise. Elle est là, on la sent, je la vois tous les jours quand je fais mes comptes. Regardez dehors. Regardez la tête des gens. D’abord, ils sont où les gens ? Non, ils ne sont pas partis. Ils sont chez eux. Ils regardent la télévision. Ils n’ont pas d’argent pour les fêtes alors ils avalent les émissions débiles qui leur font croire que le reste du pays s’amuse bien. La télévision, elle ment aux gens. Elle devrait dire la vérité. Dire que ça va vraiment mal et que c’est la faute de la droite comme de la gauche.
 
La crise, monsieur, c’est pas que les plans sociaux et les usines qui ferment. C’est aussi des magasins qui se demandent comment payer le loyer et les charges. J’avais deux employées. J’ai été obligé de les licencier parce que le chiffre d’affaires ne me permettait plus de payer leurs salaires. Pendant plusieurs mois, vous comptez sur les banques pour ça et puis, un jour, elles vous disent non. Ou alors, elles veulent encore plus de garanties. Mon appartement est déjà hypothéqué et une petite voix me dit qu’il faut vite que je vende mon fonds de commerce avant qu’il ne soit trop tard. Un matin, en passant, vous vous rendrez compte que le magasin a disparu. A la place, vous trouverez un opticien ou un vendeur de téléphones mobiles ou de cigarettes électroniques. La lunette, ça marche bien. La vapotte aussi. Ce sont des business qui rapportent mais il faut un savoir-faire. Il faut connaître les combines, surtout pour les lunettes.
 
Ah non, me dites pas ça ! On ne change pas de métier comme ça. Je ne vais pas m’improviser vendeur de montures et fourguer des fausses cigarettes ne m’intéresse pas. Pardonnez-moi si je m’énerve mais ce discours sur l’adaptation et le changement nécessaire, on m’en rabâche les oreilles en permanence. Les banquiers d’abord. Ils vous disent : votre activité va moins bien, réfléchissez à quelque chose de nouveau. Et, au passage, ils vous proposent un beau crédit qui va encore plus vous lier les mains et gâcher votre sommeil. Les politiques, c’est la même chose. La semaine dernière, c’est la candidate socialiste aux municipales qui est venue me dire la même chose. Elle faisait semblant de m’écouter mais je voyais bien qu’elle pensait à autre chose, peut-être au nombre de magasins qui lui restait à visiter. Ou alors elle a dû se dire que quelqu’un qui vend des draps et du linge de maison vote forcément à droite.
 
Je suis fils d’ouvrier, monsieur. Dans ma famille, j’ai longtemps été celui qui a réussi. Bien sûr, je n’étais pas fonctionnaire mais j’étais celui qu’on enviait parce qu’il était à son compte, parce qu’il n’avait pas de patron ou de contremaître pour lui pourrir la vie. Je vais vous dire les choses comme elles sont : en ce moment, je me demande s’il ne serait pas mieux pour moi d’être ouvrier. Oui, oui, il y aurait la peur du licenciement mais même dans le pire des cas, l’ouvrier a de quoi voir venir même si ce n’est que quelques semaines. On lui donne des indemnités, il a des syndicats qui le défendent, les médias parlent de son usine en grève. Vous en connaissez des journaux qui parlent de nous autres les petits commerçants ? Le Figaro n’aime que les grands patrons et Libération nous crache à la figure, voilà la vérité. Le commerçant est seul, sans filet. Je connais d’anciens collègues du quartier qui n’ont plus rien et qui ne s’en sortent que grâce au Secours populaire et aux Restos du cœur.
 
Bien sûr qu’il y a de l’argent. Mais c’est de l’argent qui sent de plus en plus mauvais. Dans Paris, il y a plein de gens qui cherchent des commerces pour faire du blanchiment. Il suffit de traîner au bon endroit pour en rencontrer. Maintenant, il y a même des avocats qui viennent vous voir pour ça. Je sais comment ça se passe. On me l’a raconté. On met un doigt dans l’engrenage et c’est tout le bras qui y passe. Il y a de l’argent oui, mais je n’en veux pas. J’aurais trop honte de l’accepter. Je préfère encore fermer et faire le chiffonnier sur les routes de France.
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La chronique économique : Un baril à 80 dollars ?

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Le Quotidien d'Oran, mercredi 25 décembre 2013
Akram Belkaïd, Paris
 
L’année 2014 verra-t-elle une inflexion majeure dans l’évolution du marché pétrolier telle qu’on la connaît depuis le début des années 2000 ? Alors que le baril de Brent reste accroché à un niveau proche de 110 dollars, quelques experts commencent à évoquer la piste d’un retour à une fourchette comprise entre 90 et 100 dollars. Certains, plus minoritaires, avancent même le seuil de 80 dollars. On le voit, ces prévisions vont à l’inverse de ce qui est communément admis, à savoir que l’or noir est destiné à atteindre 120 voire 130 dollars le baril en raison de la raréfaction des ressources pétrolières et du déclin continu des gisements existants.
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IRAK, IRAN, LIBYE ET… ETATS-UNIS
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En 2014, ce qui devrait pousser le marché à la baisse est la combinaison de plusieurs facteurs. Il y a d’abord le fait que la demande mondiale progresse lentement en raison de la faible croissance économique des principaux pays industrialisés. A l’inverse, la production globale risque fort d’augmenter du fait de la montée en puissance de plusieurs exportateurs.

Le premier d’entre eux est l’Iran qui ambitionne de retrouver au plus vite un niveau de pompage de l’ordre de 4 millions de barils par jour (mbj) maintenant que l’embargo sur ses ventes de pétrole a été levé. En effet, la perspective d’une suspension, même provisoire, des sanctions occidentales infligées à Téhéran dans le cadre du dossier sur le nucléaire est considérée par les opérateurs de marché comme susceptible de modifier l’équilibre pétrolier mondial.

Avec l’Iran, l’Irak pourrait être l’autre grand revenant sur le marché. Depuis plusieurs mois, Bagdad multiplie les efforts pour sécuriser ses champs pétroliers et convaincre les compagnies occidentales de reprendre leurs investissements hors du Kurdistan, seule zone de production considérée comme sûre. Dans le même temps, il est possible que l’or noir libyen soit aussi plus abondant sur le marché. On le sait, depuis la chute du régime de Kadhafi et la multiplication des milices, les exportations libyennes sont tombées à moins de 160.000 barils par jour contre 1,7 mbj précédemment. Enfin, il y a aussi le fait que les Etats-Unis sont plus que jamais des acteurs centraux du jeu pétrolier grâce à leurs réserves d’hydrocarbures de schiste. En 2013, l’Amérique a ainsi produit l’équivalent de 8 mbj et cela devrait être plus en 2014. Du coup, Washington devrait réduire ses importations, ce qui, mécaniquement, poussera les prix mondiaux à la baisse.

Bien entendu, et c’est là l’un des aspects caractéristiques du marché pétrolier, un scénario inverse à ce qui précède est tout aussi possible. Il suffirait pour cela que la Libye plonge encore plus dans le chaos ou que les sanctions contre l’Iran soient maintenues ou encore que l’Irak échoue à relancer sa production.

Autre possibilité : que l’industrie américaine du pétrole de schiste connaisse sa première crise avec l’éclatement de la bulle financière qui s’est constituée autour de ce secteur. En effet, de nombreux gisements sont encore loin d’être rentables et cela fait peser la menace d’une faillite sur de nombreux petits producteurs. Dès lors, les cartes du marché pétrolier seraient rebattues avec une diminution, même temporaire, de l’offre et d’un baril susceptible de revenir à 120 dollars.
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L’OPEP SUR LA DEFENSIVE
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Quoi qu’il en soit, l’Organisation des pays exportateurs de pétrole (Opep) ne peut ignorer le risque d’une forte baisse des prix. Début décembre, lors de sa réunion ministérielle, le Cartel a pourtant maintenu son plafond de production à 30 millions de barils/jour. Or, pour limiter l’impact de la hausse attendue de l’offre mondiale de brut, il faudra tôt ou tard que l’Organisation décide de réduire ses exportations, ce qui, pour être plus précis, signifiera que l’Arabie saoudite accepte de diminuer ses propres ventes d’or noir. Une perspective qui est loin d’être garantie. Il est possible alors que l’on reparle de la cohésion interne de l’Opep.
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Arbres en bleu gris

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mercredi 25 décembre 2013

Jour des boîtes

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Elle : on fait quoi demain ?
Lui : heu... demain, c'est boxing day. j'aimerais bien regarder la télé
Elle : et depuis quand tu t'intéresses à la boxe ?
Lui : heu... en fait, c'est du foot anglais. La plus belle journée de l'année, les stades sont complets, les gens y vont en famille et....
Elle : Stop. C'est du foot et puis c'est tout...
Lui : en Angleterre c'est aussi le début des soldes.
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samedi 21 décembre 2013

Hollande et le nif à deux sous des Algériens

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Mais quelle terrible histoire...
L'Algérie va-t-elle décréter la mobilisation générale ? Couper les relations diplomatiques avec la France ?
Le président Hollande a donc fait une blagounette à propos de l'Algérie et du ministre de l'intérieur Manuel Valls. « Il en revient sain et sauf » [d'Algérie] a ainsi plaisanté le président français lors d'un discours en l'honneur du soixante-dixième anniversaire du Crif. « C’est déjà beaucoup ! » a-t-il même ajouté dans la bonne humeur générale.
Il n'en fallait pas plus pour que le "nif" algérien se sente offensé et que fusent de partout critiques et indignations quand il ne s'agissait pas d'insultes.
J'ai moi-même partagé la vidéo de ce discours sur les réseaux sociaux mais uniquement parce que j'estimais qu'il était intéressant de connaître la parole présidentielle à propos des relations franco-israéliennes et de découvrir la manière dont François Hollande a fait un éloge plus qu'appuyé au Crif (l'une de mes hypothèses, mais cela est secondaire pour ce qui nous occupe ici, est que ces louanges à propos d'une organisation jadis ouverte et universaliste, portaient en eux une critique implicite par rapport à sa dérive et son alignement actuel sur les positions de la droite, voire de l'extrême-droite israéliennes).
Quant à la plaisanterie... Bof... Comme on dit chez nous, "Koléa n'est pas tombée..."
Celles et ceux qui s'indignent et trépignent feraient mieux de concentrer leur colère et leurs commentaires acerbes sur des sujets bien plus fondamentaux et, hélas, bien plus humiliants.
Il y a bien sûr la perspective d'un quatrième mandat présidentiel de Bouteflika et l'aplat-ventrisme de nombre d'officiels et d'administrations sans oublier une partie de la presse (ah, cette séquence truquée de la télévision algérienne qui visait à nous faire croire que Bouteflika a eu une discussion animée avec le Premier ministre français Jean-Marc Ayrault). Il y a le gaz de schiste que l'Algérie se prépare à exploiter au mépris de son environnement et de ses réserves aquifères dans le sous-sol saharien. Il y a le terrible état d'un pays en totale régression sociale et culturelle. Il y a une économie qui s'enlise et une corruption endémique.
A côté de cela, une saillie ironique d'un président français à la popularité bien mal en point n'est rien d'autre qu'une insignifiante péripétie.
Si l'on veut se mettre en colère, qu'on le fasse pour des raisons qui en valent la peine, sans s'adonner à ces manifestations nationalo-patriotiques à deux sous. Manifestations chauvines bien utiles pour nous faire oublier que le système algérien est toujours en place et que c'est lui, et lui seul, qui ne cesse de nous offenser et de se moquer de nous.
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vendredi 20 décembre 2013

La chronique du blédard : Un blocage mental

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Le Quotidien d'Oran, jeudi 19 décembre 2013
Akram Belkaïd, Paris



Un peu d’humour ne faisant jamais de mal, les faits relatés ci-après ne sont qu’une histoire imaginaire mais c’est tout de même au lecteur de décider si elle est crédible ou pas.



La salle de conférence du Grand Hôtel d’Alger est comble. De partout dans la capitale, de toute l’Algérie et même d’ailleurs, les gens se sont déplacés pour assister à la conférence du Dr Dirwalou, grand psychologue de renommée internationale. Dans quelques minutes, l’expert installé aux États-Unis va présenter le compte-rendu de sa dernière recherche qui, selon la revue The New Sciences, « aurait pu lui ouvrir la voie du Prix Nobel de psychologie si cette récompense avait existé ».
 
Voici donc Dirwalou qui s’installe à son pupitre d’orateur avec, derrière lui, un immense portrait présidentiel accroché à une lourde tenture de velours rouge et vert. Une chose normale puisque la conférence, comme toutes les manifestations d’envergure, a été placée sous le haut-patronage du raïs
« Mes chers compatriotes, mes chers amis, commence-t-il. Je suis heureux d’être enfin de retour dans mon pays natal. En le quittant, il y a trente ans, je n’étais qu’un boursier parmi tant d’autres et je ne me doutais pas que mon absence durerait autant. En tous les cas, je suis fier d’aborder devant vous le résultat de travaux qui ont duré plusieurs années. Je ne vais pas faire de grands discours et voici donc le point essentiel : contrairement à ce que l’on pense, l’être humain ne connaît que trois grandes familles d’états émotionnels. D’abord, la tranquillité qui lui permet, entre autre, d’être gentil, avenant et serviable. Ensuite, le stress, qui le rend vite désagréable et peu disponible. Enfin, il y a la colère qui peut le mener à tout y compris l’irréparable. »
 
L’assistance est impressionnée. On entend quelques applaudissements mais plusieurs voix réclament un exemple concret. Le sociologue brandit alors un téléphone portable dernier-cri aux reflets argentés ce qui provoque quelques sifflets admiratifs.

« Je vais appeler un numéro au hasard, annonce Dirwalou en précisant que la conversation sera relayée par les haut-parleurs disséminés dans la salle. A peine quelques secondes et l’on entend une sonnerie suivie d’un allô à la fois viril et pâteux.
- Allo, Kader ? interroge le docteur.
Surprise à l’autre bout de la ligne.
- Ah non, makache, pas de Kader ici !
- Ah smahli khô. Je suis désolé. Je me suis sûrement trompé de numéro.
- Ya pas de problème, khô. C’n’est pas grave.
Dirwalou raccroche et s’adresse à la salle.
- Voilà donc un exemple du premier état. Passons maintenant à la deuxième phase. Je rappelle la même personne.
 
Nouvelle sonnerie, nouvel « allô », toujours viril mais un tantinet plus agressif.
- Salut Kader ! lance le docteur en criant comme s’il parlait à un ami perdu de vue depuis très longtemps.
- Je viens de te dire qu’il n’y a pas de Kader ici ! hurle l’autre. T’es mbouchi ou quoi ?
- Ah, smahli, s’excuse le docteur d’un ton catastrophé. Pardon, pardon ya khô. Je suis désolé, ajoute-t-il avec empressement. Vraiment désolé. Pardon pour le dérangement.
- D’accord, d’accord, bougonne l’autre mais vérifie ton numéro s’il te plaît.
- Oui, oui, et encore pardon.
 
Satisfait, Dirwalou raccroche, boit un verre d’eau minérale importée puis dit :
- C’était donc le deuxième état. Maintenant, nous allons passer au troisième état. Si parmi vous, il y a des personnes sensibles, qu’elles quittent la salle ou qu’elles se bouchent les oreilles car ce qui va suivre ne sera pas beau à entendre.
Il appuie ensuite sur la touche bis de son téléphone et prend une grande inspiration. Cette fois, c’est un allô belliqueux qui lui répond.
- Kadeeeer ! Khouya ! s’exclame Dirwalou. Mon frère ! Ça fait longtemps ! Ouèche, c’est quoi ce silence ?
- Que Dieu maudisse la religion des parents de ta mère hurle l’autre. Espèce de fils de …, j’vais venir te … pour t’apprendre à te moquer de moi et je vais t’éclater le…


Le docteur coupe la conversation et donne quelques minutes à la salle pour qu’elle reprenne ses esprits. Il va pour livrer ses conclusions quand une main se lève avec insistance. C’est un doctorant en sociologie de l’université de Mascara qui veut intervenir. Après quelques hésitations on finit par lui tendre un micro.
- Félicitations docteur, dit-il mais… pardon… Je m’excuse hein ? Mais votre étude est incomplète parce qu’elle oublie de mentionner le cas particulier des Algériens.
- Quel cas particulier ? s’exclame Dirwalou à la fois surpris et irrité.
 - Oui, c’est bien un cas particulier. Vous ne le savez pas parce que ça fait longtemps que vous avez quitté le pays mais les Algériens connaissent aujourd’hui quatre états possibles.
- Quatre états ? gronde Dirwalou de plus en plus fâché. C’est quoi encore que cette invention ?
- Si, si, je ne vous raconte pas de sottises, jure l’autre. Prêtez-moi votre téléphone, je vais vous en donner la preuve.
 
Le doctorant soupèse l’objet sous l’œil inquiet de Dirwalou puis tâtonne un peu avant de trouver la touche bis. Souffle coupé, l’assistance entend de nouveau la sonnerie retentir dans les haut-parleurs. Cette fois, le allô est rageur mais pour qui sait tendre l’oreille, on discerne tout de même une pointe d’accablement résigné.
- Allô, kho ? C'est Kader à l’appareil, dit le doctorant avec assurance. Pardon, hein, on ne se connaît pas et j’mexcuse de te déranger. Dis-moi, est-ce que par hasard quelqu’un m’a appelé sur ton téléphone ?
- Oui, répond l’autre en laissant échapper un soupir plaintif. Trois fois !
- Trois fois ? Je suis désolé ! Ça doit être mon cousin Nabil. Je vais l’appeler.
- D’accord. Dis-lui de bien noter ton numéro et de ne plus m’ennuyer s’il te plaît.
- Promis. Pas de problème. Excuse-moi encore.
Le doctorant raccroche et lance un regard satisfait au Dr Dirwalou :
- Voilà monsieur le professeur, triomphe-t-il. Vous venez d’avoir la démonstration qu’il existe bien un quatrième état émotionnel chez les Algériens, celui du blocage mental post-traumatique !

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P.S : remerciements à Salim A. qui m’a livré une version (moins soft…) de cette histoire.
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jeudi 19 décembre 2013

La chronique économique : Le grand retour du charbon

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Le Quotidien d'Oran, mercredi 18 décembre 2013
Akram Belkaïd, Paris

On le croyait passé de mode mais il est toujours là et, plus encore, il va falloir compter sur lui durant les prochaines années, voire les prochaines décennies. Selon l’Agence internationale de l’énergie (AIE), le charbon est une ressource énergétique primaire de plus en plus consommée ( 2,7% de croissance par an jusqu’en 2018 contre 3,4% pour la période 2007-2012). Plus important encore, cette matière première fossile, symbole de la révolution industrielle du dix-neuvième siècle, et donc d’une période que l’on croyait révolue, devrait même détrôner le pétrole d’ici 2015 en tant que principale source énergétique.
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ABONDANT ET BON MARCHE
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Les facteurs qui expliquent cette renaissance du charbon sont nombreux. Il y a notamment l’incontournable « facteur chinois » puisque l’ex-Empire du Milieu compte pour la moitié de la consommation mondiale (cette dernière a atteint 7,7 milliards de tonnes en 2012) et pour 60% de sa hausse. On le sait, la croissance chinoise est dévoreuse d’un grand nombre de commodités et le charbon lui permet de compenser ses difficultés d’approvisionnement en hydrocarbures. Au-delà des discours sur la diversification du mix-énergétique et le développement des sources alternatives ou du nucléaire, Pékin a encore besoin du charbon et cela restera le cas jusqu’au moins 2030.

Une autre raison est que le charbon est une matière abondante et très facile d’accès. Contrairement au pétrole qui se trouve souvent dans des régions instables comme le Proche-Orient ou le Golfe de Guinée, il est présent en grandes quantités en Europe (notamment dans l’est) ou en Amérique du Nord. De plus, les réserves mondiales sont estimées à au moins cinq siècles de consommation actuelle ce que l’on a eu tendance à oublier au plus fort de l’essor pétrolier.

Enfin, l’attrait pour le charbon s’explique aussi par l’émergence du gaz de schiste aux Etats-Unis. De plus en plus indépendante sur le plan énergétique, l’Amérique est en train de réduire sa consommation de charbon, notamment pour ce qui est de la production électrique, ce qui pousse les prix du combustible noir à la baisse. Du coup, nombre d’opérateurs, entre autres européens, en profitent pour alimenter leurs centrales électriques. Dans le même temps, certains pays comme l’Allemagne ont même décidé de rouvrir des mines fermées dans les années 1980, époque où il était de bon ton de présenter le charbon comme une ressource du passé.
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UN COUT ENVIRONNEMENTAL ELEVE
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Bien entendu, cette renaissance de la houille a un prix élevé en matière de détérioration de l’environnement et d’explosion des émissions de gaz à effet de serre. Malgré les promesses des producteurs d'énergie, rien n’a été fait pour développer des technologies propres pour l’exploitation du charbon et le rendement des centrales énergétiques qui l’utilisent comme combustible restent inférieurs à 50%. Plus grave encore, les recherches en ce sens ne sont guère nombreuses, l’essentiel des efforts s’étant concentré sur les énergies alternatives ou encore le pétrole et le gaz de schiste.
La lutte contre le réchauffement climatique risque donc d’être la grande victime du retour en force du minerai noir.
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vendredi 13 décembre 2013

La chronique du blédard : Mandela et la violence légitime

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Le Quotidien d'Oran, jeudi 12 décembre 2013
Akram Belkaïd, Paris

Le décès de Nelson Rolihlahla Mandela a provoqué une émotion mondiale et généré un nombre impressionnant de réactions et de commentaires. En Occident, c’est surtout l’homme qui a pardonné à ses bourreaux blancs qui a été célébré. Il est vrai que ce personnage exceptionnel a su libérer son peuple sans céder à la facilité de la haine et de la vengeance. En cela, son destin et son parcours politique resteront inégalables. Pour autant, il convient de rappeler certaines vérités à son propos dont l’occultation – ou la relativisation – relèvent de l’arrière-pensée politique ou, de manière plus prosaïque, de l’ignorance.

De Mandela, l’écrivain sud-africain André Brink dit qu’il « laisse à tout jamais une moralité, une éthique politique qui perdureront » (*). Mais cet Afrikaner qui s’est très tôt opposé à l’apartheid a la lucidité de faire le rappel suivant : « Il [Mandela] n’est pas pour autant un pacifiste. Il justifie le recours à la violence quand elle est nécessaire, dans les situations les plus extrêmes, les plus urgentes. Il n’est pas le Mahatma Gandhi ». Voilà qui est clair et nombre de commentateurs qui se sont empressés de présenter Mandela comme un chantre de la non-violence auraient été inspirés de lire ce propos. En effet, on ne peut pas parler du père de la nation sud-africaine sans en revenir aux raisons qui l’ont conduit en prison, c’est-à-dire sa décision de déclencher la lutte armée contre le régime raciste de Pretoria.

Pour s’en convaincre, il faut écouter la voix de Mandela telle qu’elle retentit à la lecture d’un ouvrage exceptionnel intitulé « Conversations avec moi-même. Lettres de prison, notes et carnets intimes » (**). Ce n’est pas une biographie au sens classique du terme mais une riche compilation composée, entre autres, de fragments de ses écrits durant diverses périodes de sa vie ainsi que des retranscriptions fidèles de certaines de ses conversations avec des proches et d’anciens camarades de lutte. Les premières pages de ce livre reproduisent ainsi un échange entre Mandela et son biographe Richard Stengel à propos des raisons de la création du MK (Umkhonto we Sizwe), la branche militaire de l’ANC. Cela se passait durant le deuxième semestre de 1960, et, raconte Mandela, ses compagnons et lui réalisent alors que le pouvoir afrikaner ne leur laisse pas le choix, que le recours à la violence est inévitable et qu'il leur faut convaincre les chefs de l’ANC que le temps de la résistance passive est terminé. Extrait :

« Nous nous sommes rendus à Durban pour une réunion du Bureau exécutif national de l’ANC. Le chef [Albert Luthuli], Yengwa et quelques autres s’y sont très fermement opposés. Mais bien sûr nous nous y attendions de sa part : il croyait à la non-violence en tant que principe, tandis que cela restait pour nous une tactique, même si nous ne pouvions pas l’avouer au tribunal. Au tribunal, [pendant] le Treason Trial (***), nous avions dit que nous croyions à la non-violence en tant que principe ; si nous avions déclaré que c’était pour nous seulement une tactique, ç’aurait été une faille (…) Nous avons toujours cru à la non-violence comme une tactique. Quand les conditions nous dictaient d’utiliser la non-violence, c’est ce que nous faisions ; et quand elles nous dictaient de renoncer à la non-violence, nous nous y pliions. Donc, nous savions que le chef s’y opposerait… et il s’y est opposé en effet, avec force, mais nous avons fini par le convaincre… »

Un peu plus loin, et toujours durant une conversation avec Richard Stengel, Mandela fait référence au Christ et à la violence qu’il emploie contre les marchands du Temple. Extrait : « Que vous utilisiez des méthodes pacifiques ou violentes, le choix est entièrement déterminé par les conditions… Le Christ a utilisé la force parce que dans cette situation, c’est le seul langage qu’il pouvait utiliser. Par conséquent, aucun principe ne dit que la force soit inutilisable (…) Quand le seul moyen d’avancer, de résoudre les problèmes, est d’utiliser la force ; quand les méthodes pacifiques deviennent inadaptées. C’est une leçon de l’histoire à travers les siècles… et dans toutes les parties du monde. »

Contrairement à une idée reçue, Mandela ne dérogera jamais à cette position. Durant les négociations qui devaient mener à sa libération (1982-1990), il a défendu ses choix et toujours laissé planer la menace d’un recours à la violence en cas de blocage. Extrait : « Au départ, ils [ses interlocuteurs afrikaners] avaient adopté la posture habituelle consistant à dire que la violence et les actes criminels sont intolérables. Mais ce que je cherchais à mettre en avant, c’est que les moyens employés par les opprimés pour faire progresser leur cause sont déterminés par l’oppresseur lui-même. Quand l’oppresseur emploie des méthodes pacifiques, les opprimés l’imitent ; mais quand il a recours à la force, les opprimés eux aussi recourent à la force. »

Mandela n’a jamais glorifié la violence mais l’a toujours vue comme un moyen d’établir un rapport de force. Plus important encore, il n’était pas dupe de sa capacité à dénaturer un combat politique. Extrait de l’une de ses conversations avec son ami de toujours et ancien compagnon de captivité Ahmed Kathrada (82 ans aujourd’hui et figure de proue d’un mouvement international pour la libération de Marouane Barghouti, dirigeant du Fatah condamné à la prison à vie par Israël) : «  L’un des sujets controversés lorsque nous avons monté le MK était la manière de le contrôler. Nous voulions éviter le militarisme, le but était de créer une force militaire à partir de l’organisation politique, et c’est sur ce principe qu’il a été fondé. Nous plaidions pour que l’entraînement aille de pair avec une formation politique. Ils doivent savoir pourquoi ils vont prendre les armes et combattre. On doit leur enseigner que la révolution ne se limite pas à appuyer sur une détente et à faire feu – c’est une organisation qui avait pour objectif de prendre le pouvoir. C’est ce que nous mettions en avant. »

Oui, l’exemplarité de Mandela nous enseigne que le pardon est nécessaire et qu’il n’y a nulle gloire à prôner la vengeance. Mais cela ne doit pas nous faire oublier, et c’est l’un des drames de l’humanité, qu’il est des situations d’extrême injustice où seule la violence peut faire fléchir l’oppresseur, à condition, bien entendu, qu’elle soit toujours l’émanation d’une action politique.

(*) « Une noblesse exceptionnelle », Le Monde, 7 décembre 2013.
(**) Editions de La Martinière, 2010, 23 euros.
(***) Procès pour trahison qui a duré de 1956 à 1960 et à l’issue duquel Mandela fut acquitté.
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jeudi 12 décembre 2013

Bulbes en sillage

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La chronique économique : Une leçon américaine

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Le Quotidien d'Oran, mercredi 11 décembre 2013
par Akram Belkaïd, Paris

Il est encore trop tôt pour tirer des conclusions définitives mais il semble bien que l’économie américaine ait pris des couleurs comme le montrent deux récentes statistiques. D’abord, la croissance du produit intérieur brut (PIB) a atteint 3,6% en rythme annuel au troisième trimestre de cette année. C’est la première fois depuis sept trimestres que la progression du PIB dépasse la barre symbolique des 3%. Ensuite, le chômage au mois de novembre est tombé à 7% avec la création de 203.000 emplois. Le marché du travail revient donc à ses niveaux de septembre 2008, à la veille de la grande crise financière.
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QUELQUES RESERVES DE TAILLE
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Bien entendu, des éléments amènent à relativiser ces performances et à garder en tête qu’un retournement est toujours possible. Pour ce qui est de la croissance, il faut préciser qu’elle a été dopée par la constitution de stocks, pour un montant total de 116,5 milliards de dollars, en vue des achats pour les fêtes de fin d’année (dont le coup d’envoi traditionnel a été donné le 29 novembre dernier pour le fameux week-end du Black Friday). Il faudra donc attendre les résultats du quatrième trimestre pour vérifier si la reprise de la consommation s’est maintenue au même niveau.

Concernant le marché du travail, les statistiques de création d’emplois ont bénéficié du retour au bureau de plusieurs milliers de fonctionnaires qui s’étaient retrouvés sans emploi jusqu’à ce qu’un accord soit trouvé au Congrès à propos du budget fédéral. De même, il faut noter que le nombre de chômeurs reste élevé car proche de 11 millions (10,9) ce qui est très loin de la moyenne de 6 millions qui prévalait au début des années 2000 quand la croissance de l’économie était vigoureuse. Voilà pourquoi de nombreux commentateurs continuent de parler de « jobless recovery », reprise sans emplois, et cela malgré les 2,8 millions d’emplois créés depuis septembre 2012.

On peut aussi s’interroger sur la manière dont évolueront les chiffres de la croissance et de l’emploi le jour où la Réserve fédérale (Fed) s’arrêtera d’injecter chaque mois 85 milliards de dollars dans l’économie. A ce sujet, les perspectives restent encore incertaines. D’une part, la Fed ne pourra pas continuer à créer de la monnaie de manière indéfinie (ses injections créent déjà des bulles sur les marchés financiers notamment dans le secteur des nouvelles technologies). De l’autre, la bataille parlementaire à propos du budget est loin d’être terminée au Congrès et un nouveau blocage de l’appareil fédéral n’est pas à exclure.
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LE PRAGMATISME AVANT TOUT
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Mais quoiqu’il en soit, ces derniers chiffres de conjoncture démontrent la capacité de l’économie des Etats-Unis à s’adapter et à déterminer les mesures susceptibles d’enrayer les menaces récessionnistes. Ainsi, l’action volontariste de la Réserve fédérale s’apparente à une méga-subvention publique de l’économie et du secteur privé qu’il soit bancaire ou pas. Dans ce genre de circonstances, l’idéologie cède donc la place à un keynésianisme des plus pragmatiques. C’est là une leçon américaine que l’Union européenne, agrippée à son dogme libéral, a encore du mal à comprendre…
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mercredi 11 décembre 2013

Mandela : écrits et propos (1)

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"Je suis de ceux qui possèdent des bribes d'information sur une grande variété de sujets, mais à qui manque une connaissance profonde et pointue du seul domaine dans lequel ils auraient dû se spécialiser, c'est-à-dire dans mon cas l'histoire de mon pays et de mon peuple"

Lettre à Fatima Meer (*), 1er mars 1971

in "Conversations avec moi-même. Lettres de prison, notes et carnets intimes", Editions de la Martinière. 2010.


(*) Fatima Meer est une militante anti-apartheid et écrivaine sud-africaine, universitaire et biographe de Nelson Mandela, née 12 août 1928 et décédée le 12 mars 2010 à Durban. Universitaire, écrivaine et éditrice dans les années 1960, proche de Nelson Mandela, elle a été détenue sans être jugée pour avoir tenté d'organiser un rassemblement avec le militant anti-apartheid Steve Biko.
Musulmane d'origine indienne, « sage » respectée de sa communauté, elle a notamment écrit une biographie sur celui qui allait devenir le premier président noir d'Afrique du Sud, intitulée « Plus haut que l'espoir » (1988). Elle était mariée avec l'avocat et militant Ismail Meer (mort en 2000) et avait deux filles. Elle est décédée d'un attaque cérébrale à l'hôpital de Durban. (source Wikipédia)

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mardi 10 décembre 2013

Flamboiements automnaux

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Rester là quelques instants, immobile et silencieux.
Simplement respirer, s'emplir les poumons, garder les yeux ouverts et se réchauffer à ce flamboiement..
Lever la tête, saluer le géant déjà décharné.
De bas en haut, vert, jaune et vide
Sont-ils bien droits et fiers ces trois vaillants
Qui ne craignent guère l'hiver qui vient


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La chronique du blédard : Dubaï ou l’envie de monde et de mouvement

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Le Quotidien d'Oran, jeudi 5 décembre 2013
Akram Belkaïd, Paris
 
Il y a quelques mois, cette chronique moquait le vocabulaire d’autopromotion et quelque peu grandiloquent utilisé en toute occasion dans les pays du Golfe (*). « Vision, hub, heritage, human capital, billions, global, mall, sustainable devlopment,… », il est vrai qu’il est impossible d’échapper à ces termes omniprésents, ma préférence allant à « the vision » (the vijieune) dont seraient porteur les grands monarques éclairés et humanistes de la région… Mais si on a le droit de se moquer, il faut tout de même parfois reconnaître la réalité d’une dynamique économique.
 
La semaine dernière, l’émirat de Dubaï a obtenu l’organisation de l’Exposition universelle de 2020 (celle de 2015 aura lieu à Milan). Organisée tous les cinq ans, cette manifestation non-commerciale (c’est pour celle de 1889 que fut construite la tour Eiffel) est la troisième en termes d’impact culturel et économique après la Coupe du monde de football et les Jeux Olympiques. Réunis par le Bureau international des expositions (BIE), 160 pays ont eu à choisir entre la cité-État, Ekaterinbourg (Russie), Izmir (Turquie) et Sao Paulo (Brésil). Et c’est la première fois qu’un pays arabo-musulman va accueillir cette exposition qui se veut être une vitrine planétaire sur les savoirs et les technologies.
 
« Ils ont payé… » Que l’on soit à Alger, Oran ou Paris, c’est la réaction qui vient tout de suite à l’esprit. Bien sûr, le vote était secret mais la bataille entre les candidats a notamment porté sur les voix africaines jugées susceptibles d’aller au plus offrant. Il serait naïf de croire que Dubaï n’a pas eu recours à la diplomatie du chéquier. Mais cela a été aussi le cas des Turcs et, à un degré moindre, des Russes. En fait, dans ce genre de compétition, l’argent est absolument nécessaire mais ce n’est pas suffisant. Il faut aussi avoir d’autres arguments à commencer par celui de vendre du rêve et de susciter l’envie de se déplacer sur place.
 
Il faut reconnaître que les promoteurs de la candidature dubaïotes ont su y faire en promettant un site d’exposition (qui reste à construire) digne du XXIème siècle et dont le cœur thématique sera l’économie de la connaissance et la connexion. Futurisme assumé, glorification des sciences et de la technologie, promesse de dépaysement dans un environnement où le luxe occupe une grande place : tout cela a certainement joué lors du vote. A cela s’ajoutent des prévisions qui donnent le tournis en ces temps de crise et d’austérité mondiale : 300.000 emplois seront créés d’ici sept ans et 3 milliards de dollars investis en infrastructures diverses.
 
Là aussi, on peut ironiser sur la nature de ces futurs emplois, surtout quand on a en tête les drames qui endeuillent les chantiers de construction dans l’émirat voisin du Qatar et, de façon plus générale, la manière dont les migrants sont traités dans le Golfe (on notera au passage que la presse occidentale, si véhémente avec le Qatar, a été bien moins incisive quant aux expulsions massives de travailleurs étrangers en Arabie Saoudite). Mais il est évident que le projet Dubaï 2020 va constituer un nouvel appel d’air et attirer des compétences du monde entier. Il fut un temps où les pétrodollars étaient recyclés par les grandes banques d’affaires occidentales en prêts (pas toujours nécessaires) à destination des pays en développement. Aujourd’hui, et c’est tant mieux, une bonne partie de cette manne est utilisée sur place dans ces chantiers, certes faramineux, mais qui contribuent tout de même à moderniser le Golfe.
 
Par ailleurs, il est intéressant de relever l’intense ferveur populaire qui a précédé et suivi la désignation de Dubaï. Cet émirat, né dans les années soixante-dix comme d’autres micro-États de la région, a un vrai problème d’identité nationale. Ses ressortissants sont noyés dans la masse des expatriés étrangers, la langue arabe n’en finit pas d’être bousculée par l’anglais et le lien tribal continue de primer par rapport à la citoyenneté. Or, l’obtention de l’Expo 2020 a provoqué un vrai engouement, notamment sur les réseaux sociaux. A lire le déluge de commentaires euphoriques, on aurait même pu croire que Dubaï venait de remporter la Coupe du monde de football… Bien entendu, conclure que, quarante ans après les indépendances, une conscience nationale existe enfin serait hâtif. Il n’empêche, cette mobilisation est révélatrice d’une nouvelle identité qui se forge notamment grâce au regard extérieur.
 
« Londres a pu accueillir les Jeux Olympiques parce que la population le désirait » a récemment déclaré l’ancien athlète Sebastien Coe qui fut la cheville ouvrière de la candidature londonienne aux JO de 2012. Une petite pique à l’adresse des Parisiens qui, tout en étant persuadés que leur ville serait choisie (c’est Paris, tout de même !), voyaient d’un mauvais œil la perspective d’une compétition sportive susceptible de provoquer une augmentation des impôts locaux. Or, l’envie, les dubaïotes, y compris les étrangers qui y habitent, l’ont. Au-delà de nombre d’archaïsmes sociétaux et de contradictions entre la modernité technologique et le conservatisme des mœurs, cette envie féroce de « monde et de mouvement» est quelque chose qui saute aux yeux dès les premiers pas dans l’émirat. Loin de la morosité et des interrogations existentielles du « vieux monde », c’est cela qui symbolise le mieux l’obtention par Dubaï de l’Exposition universelle de 2020.
 
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samedi 7 décembre 2013

La chronique économique : L’OMC malgré tout…

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Le Quotidien d'Oran, mercredi 4 décembre 2013
Akram Belkaïd, Paris
 
Encore quelques jours et il est possible que l’on n’entende plus parler de l’Organisation mondiale du commerce (OMC), du moins pas dans sa forme et sa mission actuelles... C’est hier mardi qu’ont débuté dans l’île indonésienne de Bali les négociations ministérielles pour un accord sur la libéralisation des échanges mondiaux et personne ne croit à un résultat positif. En effet, il n’y a même pas de projet de texte à discuter et ce n’est donc pas ce neuvième round de pourparlers qui va faire aboutir le cycle engagé lors de la Conférence de Doha en 2001.

LA QUESTION DES SUBVENTIONS

Une chose est certaine, et de l’aveu même de Roberto Azevedo, le nouveau directeur général de l’OMC, la portée des discussions est limitée puisqu’elles ne concernent plus que 10% du projet initial concocté à Doha. Mais même les thèmes retenus (facilitation des échanges, agriculture et développement) posent problème surtout en ce qui concerne le volet agricole. L’objet de la discorde entre pays en développement et les grandes puissances ainsi que l’OMC concerne les stocks agricoles. Ce bras de fer met d’ailleurs en relief l’inanité du dogme libre-échangiste que ses fidèles partisans continuent de présenter comme la solution absolue aux problèmes économiques de la planète. L’un des arguments en la matière est de répéter à l’envi que l’accomplissement du cycle de Doha créerait 34 millions d’emplois sans que l’on soit vraiment sûr de la pertinence et de la fiabilité des études qui ont conduit à ce chiffre…

D’un côté, les pays en développement veulent avoir la capacité de constituer des stocks pour contrôler les prix et éviter que les populations pauvres ne soient pénalisées par une hausse des cours des produits agricoles comme ce fut le cas entre 2007 et 2009. De l’autre, l’OMC se cantonne dans une position rigide estimant que l’existence de stocks gérés par les Etats s’apparente à des subventions. Or, comme chacun sait, la pensée néo-libérale abhorre les subventions et ne croit qu’à l’efficience du marché (même quand ce dernier se dédouble entre un marché physique et un marché financier où les quantités de produits échangées – qu’il s’agisse de pétrole ou de café – n’ont rien à voir avec la moindre réalité…).

Le plus étonnant dans l’affaire, c’est que les pays riches ne se privent pas de subventionner leurs agricultures. L’Europe et sa politique agricole commune en est un exemple flagrant. Aux Etats-Unis, les cotonniers savent se faire entendre du Congrès et qu’importe si les subsides qui leur sont alloués provoquent la ruine de leurs homologues du Sahel. Enfin, de nombreux experts reconnaissent aujourd’hui que l’une des pires mesures prises concernant le cacao ivoirien fut de supprimer la capacité de l’Etat à faire jouer des mécanismes de compensation pour les cultivateurs.

UNE DISPARITION NON-SOUHAITABLE

Faut-il pour autant se réjouir de l’enlisement de l’OMC ? L’une des grandes tares de cette organisation est son incapacité à penser l’échange commercial dans un autre cadre conceptuel que le libre-échange à tous crins. On l’a vu dans certains cas, à l’image du fameux « oignon indien » (la protection de la production intérieure a évité la faillite de nombreux producteurs) ; une certaine dose de protectionnisme est nécessaire, ce que refuse d’entendre cette institution. Mais, aussi défaillante soit-elle, l’Organisation mondiale du commerce a cela de positif qu’elle repose sur le multilatéralisme. Son échec définitif signifierait le retour en grâce des traités bilatéraux où c’est la loi du plus fort qui s’impose. Qu’ils le veuillent ou non, les pays en développement ont ainsi intérêt à ce que la bataille des négociations commerciales continue de se dérouler au sein de l’OMC.
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vendredi 29 novembre 2013

La chronique du blédard : La marche des beurs et le keffieh

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Le Quotidien d'Algérie, jeudi 28 novembre 2013
Akram Belkaïd, Paris

En 1983, au lendemain de l’arrivée de la Marche pour l’égalité et contre le racisme, surnommée depuis Marche des beurs par les médias, un journaliste du quotidien Libération avait certes salué cet engagement. Mais il avait surtout fustigé le fait que les marcheurs portaient, pour un grand nombre d’entre eux, « des serpillères » comprendre des keffiehs, symboles comme chacun le sait de la cause palestinienne même si la mode adolescente en Occident l’a depuis longtemps récupéré sans que cela présente la même signification politique. Il faut se remettre dans le contexte de l’époque. Quand débute cette fameuse marche, cela fait quelques mois à peine qu’a eu lieu l’invasion du Liban par l’armée israélienne et le départ de Beyrouth de Yasser Arafat et les siens. Très médiatisé par les télévisions françaises, ce conflit sanglant n’a pas été sans conséquences dans les banlieues et les cités. Le port du keffieh y était déjà présent mais il a alors pris une dimension supplémentaire : celle de la solidarité de coeur avec les peuples libanais et palestiniens. Et, d’une certaine façon, de la dénonciation, parfois injuste, il faut le reconnaître, d’un parti-pris de la presse française pour Israël.

Trente ans plus tard, il est de bon ton de célébrer cette marche. Un film vient même de sortir sur les écrans avec l’inévitable Jamel Debbouze dont le visage va finir par être associé à nombre d’événements marquants de l’histoire franco-maghrébine. C’est donc l’heure des bilans et des comparaisons. De vigilants commentateurs font le parallèle entre ce qu’était le contexte de violences de l’époque (crimes racistes, « bavures » policières, premières émeutes dans les cités notamment dans la banlieue lyonnaise) et le climat d’intolérance qui sévit aujourd’hui. Un climat marqué par une stigmatisation devenue quasi-systématique des « quartiers », de leurs habitants et, de façon plus générale, de tout ce qui a quelque chose de près ou de loin avec le Maghreb, l’Afrique subsaharienne ou l’islam. Cette religion étant la nouvelle obsession du discours xénophobe qu’il soit assumé ou non.

On se demande ainsi si « l’intégration » a réussi à l’aune notamment du parcours de quelques figures jugées emblématiques à l’image de Zinedine Zidane ou de Rachida Dati. En somme, le souvenir de cette marche permet de prendre conscience du chemin accompli et des progrès qui restent à faire dans l’acceptation par la majorité française d’une minorité d’origine étrangère qui se veut pleinement citoyenne et participant à la vie du pays. Les différentes mobilisations et commémorations montrent aussi que la vie dans les cités ne rime pas uniquement avec trafics de drogue, règlements de compte et autres événements tragiques dont raffolent les unes d’hebdomadaires jadis professionnels et transformés désormais en de vulgaires torchons islamophobes.

Mais ce qui est absent des analyses et des rétrospectives à l’émotion quelque peu forcée, c’est justement ce que furent les conséquences du port du keffieh par les marcheurs. Il y a quelques jours, sur les réseaux sociaux, le célèbre animateur et organisateur de spectacles Mohamed-Ali Allalou relevait à ce sujet qu’un artiste français d’origine algérienne lui a récemment confié que sans cette écharpe particulière, la dynamique politique enclenchée par cette marche aurait pu aboutir à ce que le président de la République française s’appelle aujourd’hui Mouloud… Bien entendu, le trait est quelque peu forcé mais il convient de réfléchir un peu à cette affirmation.

On a souvent dit que la naissance de l’association SOS-racisme a été le moyen efficace trouvé par la gauche pour encadrer (contenir ?) l’irruption des beurs sur la scène politique française. Il est évident que ce fut le cas. Selon le point de vue de la gauche socialiste de l'époque, il fallait trouver des tuteurs à ce mouvement qui aurait pu être tenté par la radicalité dans ses combats contre l’injustice sociale et les discriminations. Il fallait aussi empêcher l’émergence de toute force communautariste et donc englober ses revendications bien particulières (droit de vote, carte de résidence de dix ans, facilitation du regroupement familial, fin du délit de faciès) dans un combat plus large et plus consensuel. Mais quand le journaliste de Libération parle de « serpillères », terme méprisant que les extrémistes anti-palestiniens continuent d’utiliser à ce jour, c’est parce qu’il voit un danger dans ce rassemblement humain qui a convergé sur Paris en 1983 (plus de cent mille personnes à la fin du périple). Un danger, non pas pour la France, mais pour la politique habituelle de ce pays à l’égard d’Israël. C’est cela qui le pousse à critiquer les marcheurs. Et c’est cette attitude qui, d’une certaine manière, a conditionné la manière dont de nombreuses élites françaises ont appréhendé la question de l’intégration des beurs et, plus encore, de l’incorporation de certains d’entre eux dans la vie politique ou culturelle.

La règle implicite est connue de tous et elle ne souffre d’aucune exception. Pour monter en grade, pour réussir, pour ne pas rester en marge du cercle auquel on aspire à appartenir, il faut mettre de côté et taire sa sympathie (éventuelle) pour les Palestiniens. En clair, et c’est une image symbolique, il faut remiser son keffieh. Des grandes figures d’origine maghrébine qui vivent en France, lesquelles peuvent s’exprimer à leur aise à propos de l’insupportable sort d’un peuple qui attend toujours son Etat ? Aucune ou presque. Qui peut tout simplement dire, à une heure de grande écoute, je m’appelle Morad ou Nora, et, sans être un extrémiste ou un antisémite, je soutiens la cause palestinienne et je demande à ce que mon gouvernement, c’est à dire le gouvernement français, fasse tout son possible pour que soit stoppée la colonisation illégale de la Cisjordanie? Personne... Car le faire, c’est prendre le risque d’être jugé trop encombrant et d’être renvoyé à sa cité. C’est prendre le risque de ne plus en être. De voir son ascension (peut-être jugée inespérée par la personne concernée) être brutalement stoppée.
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La chronique économique : Du salaire minimum généralisé

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Le Quotidien d'Oran, mercredi 27 novembre 2013
par Akram Belkaïd, Paris

L’instauration d’un salaire minimum généralisé est-elle une bonne chose ? Posée ainsi, la question peut paraître provocatrice surtout si l’on se revendique une conscience sociale. L’idée est en effet des plus généreuses. Avec la mise en place d’un plancher salarial, on évite les dérives ayant marqué les deux siècles derniers avec des ouvriers travaillant pour presque rien à des cadences infernales (ce qui est encore le cas aujourd’hui dans de nombreux pays). A ce sujet, la revendication d’un salaire minimum a souvent accompagné celle d’une limitation de la durée du temps de travail quotidien ou hebdomadaire.

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LE CAS DE L’ALLEMAGNE
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On peut donc être étonné d’apprendre qu’il n’existe pas (encore) en Allemagne (et dans six autres pays européens) de salaire minimum généralisé, ce thème ayant empoisonné les négociations entre la CDU, le parti d’Angela Merkel, et le SPD (socio-démocrate) pour la formation d’une coalition gouvernementale. Précisons d’abord que de nombreuses branches d’activités allemandes ont déjà leur salaire minimum, ce dernier ayant été fixé à la suite de négociations entre syndicats et patrons. C’est d’ailleurs ce qui explique la position de la CDU, cette dernière estimant que c’est aux acteurs sociaux de se mettre d’accord sur la question des salaires et non à l’Etat de légiférer sur ce thème.

En Allemagne, le secteur du bâtiment a ainsi fixé à 11,05 euros le SMIC horaire brut pour les régions de l’Ouest et à 10,25 euros pour celles de l’Est. On relèvera qu’il s’agit d’un des taux les plus conséquents d’Europe puisque le salaire minimum généralisé le plus élevé du Vieux Continent est celui du Luxembourg (11,10 euros l’heure) devant ceux de la France (9,43 euros) et de la Belgique (9,10 euros). A l’autre bout de l’échelle, les SMIC horaires les plus bas au sein de l’Union européenne (UE) sont ceux de la Slovénie (4,53 euros), de l’Espagne (3,91 euros) et de la Grèce (3,35 euros). A titre de comparaison, le salaire minimum horaire en Algérie est de 103,84 dinars soit, au taux officiel, 0,96 euros.

Aujourd’hui, le SPD allemand réclame l’instauration d’un salaire minimum généralisé de 8,5 euros. C’est une manière pour ce parti de faire oublier que c’est l’un des siens, en l’occurrence Gerhard Schröder, qui a mis en place, au début des années 2000, les fameux emplois à 1 euro de l’heure afin de doper la compétitivité germanique et faire refluer le chômage. De son côté, Merkel et le patronat, reprenant en cela les thèses libérales, affirment qu’un SMIC horaire généralisé et fixé par la loi détruira des emplois. Les estimations les plus alarmistes tablent même sur la destruction d’un million d’emplois. Le débat fait donc rage entre économistes quant à la portée réelle de cette mesure.

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L’OBSTACLE JEUNE
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En réalité, la question du salaire minimum généralisé et de son impact sur le marché du travail est intimement liée au secteur d’activité et à la tranche d’âge concernée. Il est vrai que le SMIC empêche souvent les employeurs, notamment ceux des services, de recruter du personnel jeune et sans qualification. De nombreux salariés, diplômés et ayant de l’expérience, étant eux-mêmes payés au SMIC, les patrons refusent que cela soit le cas pour des employés jeunes ou sans qualification (d’autant que cela pousserait les autres salariés à exiger une augmentation au nom de leurs diplômes et expérience).

On comprend donc pourquoi la question d’un salaire minimum «spécial jeunes» fait régulièrement surface en Europe. Pour les patronats, ce serait une bonne manière de lutter contre le chômage, ce que rejettent les syndicats qui craignent un nivellement par le bas des minima salariaux. Une autre piste consiste à faire en sorte que le SMIC bénéficie d’un allègement des cotisations sociales. Et là, ce sont les gouvernements qui temporisent en raison de leurs difficultés budgétaires. Mais au-delà de ces débats, il est établi que le salaire minimum généralisé fait désormais partie des acquis sociaux et que la tendance mondiale est plus à son renforcement qu’à sa remise en cause.
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mardi 26 novembre 2013

Froidures

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Les allées du parc sont désertes.
Dans le bassin, des canards glissent sur l'eau noire.
Assis sur un banc, nous les avions observés en riant.
Puis, nous sommes rentrés. 
Ce matin, les frimas de l'hiver approchant m'ont rappelé les pas lents et le souffle court de l'absent.
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jeudi 21 novembre 2013

Un cavalier sous la pluie

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A.Belkaïd


Paris, huit heures du matin. En route pour le travail. Sous la pluie. A peine protégé du froid. Gagner sa vie...
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La chronique du blédard : Du foot, de l’extrême-droite française et du quatrième mandat d'Abdelaziz Bouteflika

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Le Quotidien d'Oran, jeudi 21 novembre 2013
Akram Belkaïd, Paris

Rares sont les événements qui déclenchent des passions aussi fortes et aussi folles que le football. On peut le déplorer, on peut trouver cela excessif mais cela n’y changera rien. Dans de nombreux endroits du globe (même des pays comme la Chine ou l’Inde y viennent), le ballon rond possède un puissant pouvoir de séduction et de mobilisation. Il fait entrer les foules en transes et provoque des communions populaires qui, par leur ampleur, dépassent les antagonismes sociaux et politiques. A l’inverse, en cas de défaite ou de débordements des supporters, il peut aussi engendrer des drames et générer des polémiques nationales presque toujours révélatrices de l’état d’un pays.

Le foot et ses grandes messes sont des marqueurs de mémoire. En Algérie, qui peut avoir oublié les liesses de juin 1982 (victoire contre la RFA au « mundial » espagnol) ou de novembre 2009 (victoire contre l’Egypte en match de barrage pour le mondial sud-africain de 2010) ? En France, le 12 juillet 1998, jour de la victoire des Bleus contre le Brésil en finale de la Coupe du monde, fait partie des ces dates que l’on aime à rappeler ne serait-ce que pour raconter comment elle fut vécue et où l’on était quand Zinedine Zidane a scoré à deux reprises. Souvent, d’étranges clins d’œil entourent ce sport. Le 18 novembre 2009, l’Algérie et la France se sont qualifiées le même jour pour l’Afrique du sud. Quatre ans après, le mardi 19 novembre, le même scénario s’est répété avec un timing identique. D’abord l’Algérie puis, moins de deux heures plus tard, la France. Dans les deux pays, de la joie, du soulagement, des chants, des hymnes et des drapeaux brandis.

Bien entendu, la récupération politique n’est jamais loin. Quoi de plus tentant que d’essayer de profiter de l’euphorie générale pour redorer son image ou pour faire diversion en reléguant à l’arrière-plan les vrais problèmes du quotidien. De fait, il ne sert à rien de dire que « ce n’est que du foot ». On le sait, et c’est ainsi, le sport-roi n’est pas que cela. Comme l’a dit, non sans exagération, Bill Shankly, l’ancien entraîneur écossais de Liverpool, « le football n’est pas une question de vie ou de mort. C’est bien plus ».

Mardi matin, tout aussi concerné par le match de l’Algérie que celui de la France, j’étais habité par l’inquiétude justement en raison de l’importance extra-sportive de ces rencontres. Je voulais, j’espérais la qualification française même si cela me paraissait impossible. Bien sûr, cela fait plus de six ans que cette équipe me déçoit en raison du mauvais comportement de ses joueurs (je n’oublie pas non plus les dégâts occasionnés par le « management » particulier de l’ex-entraîneur Domenech). Mais, dans le même temps, il était évident que ce pays où je vis avait un besoin urgent d’une bonne nouvelle.

Il fallait aussi une qualification des Bleus pour déjouer, non pas un complot, mais la sinistre machinerie qui commençait déjà à se mettre en place. De l’extrême-droite à la droite dure en passant par quelques chroniqueurs aigris payés pour jeter de l’huile sur le feu, on voulait une élimination de l’équipe de Deschamps pour ressortir le discours, désormais bien rodé, à propos d’une équipe composée de joueurs ne respectant pas le drapeau français. Plus insidieux encore, ce marigot nauséabond espérait aussi une qualification de l’équipe algérienne. Non pas par algérophilie soudaine mais par calcul politique : on imagine aisément la nature des commentaires et des analyses des experts appointés si jamais seuls des drapeaux algériens avaient été brandis sur l’avenue des Champs-Elysées par de jeunes binationaux… Voilà pourquoi la qualification française a été critiquée par Lionnel Lucas, ce député-dépité (UMP) ne supportant visiblement pas que des joueurs aux origines (et confessions) diverses puissent être enfin soudés et faire chavirer de bonheur un pays tout entier.

Concernant l’Algérie, je ne pouvais, là-aussi, que souhaiter la victoire des Verts (de grâce, cessons de désigner nos joueurs par ce surnom stupide de fennecs). Je fais partie de cette génération qui continue de rêver aux exploits des Belloumi, Madjer, Assad et autres Dahleb, Merzekane ou Fergani mais je ne demande pas mieux que de vibrer encore grâce à du beau jeu à l’algérienne (ce qui, il faut être honnête, est loin d’être le cas depuis le début des années 1990). Et j’espère que l’Equipe nationale (EN) nous transportera de joie en juin 2014 et qu’elle nous fera oublier sa triste et insipide prestation sud-africaine.

Mais ce qui me pose problème, c’est l’inévitable récupération politique de cette qualification. Je vais donc être clair à ce sujet : oui, et mille fois oui, à cette quatrième qualification à une Coupe du monde de football de l'EN. Non, et mille fois non à un quatrième mandat pour le président Abdelaziz Bouteflika. Sur le terrain, c’est la jeunesse algérienne qui a fait la différence. C’est à elle, à son talent, à son engagement (et à son coach Vahid Halilhodzic) que l’on doit la qualification. Et c’est aussi à la jeunesse algérienne de faire enfin entrer notre pays dans le 21ème siècle. Il y a quelques temps, l’actuel président avait déclaré – à la grande satisfaction de nombre d’Algériens – qu’il était temps que sa génération passe la main. Ce n’est pas parce qu’une cour de flagorneurs (et de calculateurs) est prête à tout avaler – et un quatrième mandat serait une platée bien indigeste - qu’il faut remiser la revendication du changement et de la rupture.

A dire vrai, et à bien y réfléchir, le foot, ce n’est que du foot. On prépare un match, on le joue, on le perd ou on le gagne et on passe au suivant. Les supporters les plus passionnés finissent eux-mêmes par tourner la page. Cela ne change pas la donne, cela ne garantit pas le développement et la croissance économique. Cela ne rénove pas les hôpitaux, cela ne réduit pas la pauvreté, cela ne protège pas l’environnement. Par contre, la politique, la vie d’un pays et des ses institutions, tout cela est bien plus sérieux, plus fondamental. Heureux à la perspective de suivre le mondial brésilien, les Algériens (mais aussi les Algériennes) ne doivent pas perdre de vue l’essentiel. Et l’essentiel, l’urgent, c’est la Refondation d’un pays bien mal en point. Un pays dont les inquiétants déséquilibres, qu’ils soient sociaux, économiques ou même politiques, méritent bien plus de passion et d’engagements qu’une compétition sportive, fut-elle aussi prestigieuse que la Coupe du monde de football.
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La chronique économique : Chine, une feuille de route pour plus de marché

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Le Quotidien d'Oran, mercredi 20 novembre 2013
Akram Belkaïd, Paris
 
Un peu plus de marché mais toujours autant sinon plus de Parti. C’est la conclusion lapidaire que l’on peut tirer à propos des travaux du troisième plénum du 18ème Comité central chinois. Nombreux étaient les observateurs qui espéraient des annonces spectaculaires en matière de libéralisation politique du régime. Ils en ont été pour leurs frais. Il n’y aura ni démocratisation ni ouverture majeure. Certes, Pékin a décidé la fermeture des camps de réinsertion par le travail (ce qui n’est pas rien !) et l’abandon de la politique de l’enfant unique. Pour autant, aucune rupture majeure n’est prévue. Le Parti communiste chinois (PCC) reste le seul maître à bord et il n’est pas question qu’il abandonne son monopole sur la vie publique.

LE PROJET «383»

Comme d’habitude, les choses sont un peu moins tranchées en ce qui concerne l’économie. Le PCC s’est ainsi engagé à céder un « rôle décisif » au marché par le biais de plusieurs réformes dont la feuille de route est décrite dans un document intitulé projet « 383 ». Le premier trois correspond à l’articulation entre Etat, entreprises (qu’elles soient publiques ou privées) et marché. Viennent ensuite huit domaines de réformes : la gouvernance, la réglementation concurrentielle, la gestion foncière, la finance, les finances publiques, les actifs étatiques, l’innovation et la libéralisation des échanges internationaux. Enfin, le dernier chiffre concerne trois objectifs à atteindre : faire en sorte d’apaiser les pressions venant de l’extérieur pour un changement du modèle économique chinois, la mise en place d’une législation sociale susceptible de diminuer les tensions et les disparités à l’intérieur du pays et, enfin, une intensification de la réforme foncière.

Il est encore difficile de cerner quelles seront les mesures concrètes qui naîtront de la « vision » 383. Dans leurs commentaires, de nombreux sinologues s’attendent à ce que les agriculteurs chinois aient davantage de droits sur les terres qu’ils travaillent (mais qu’ils ne possèdent pas). De même, il est prévu une refonte fiscale destinée à mettre plus de pression sur les entreprises publiques et à obliger les collectivités locales à mettre en ordre leurs finances. On pourrait aussi assister à une libéralisation plus marquée des taux d’intérêts bancaires (réforme prudemment entamée l’été dernier).

A l’inverse, le PCC n’entend pas abandonner à la société civile une partie des prérogatives détenues actuellement par l’Etat. Par exemple, il n’est pas question, du moins pour le moment, d’assister à l’émergence de puissantes associations de consommateurs, une revendication de plus en plus fréquemment exprimée sur les réseaux sociaux chinois.

La zone expérimentale de Shanghai

Autre point majeur : il ne semble pas qu’une réforme d’envergure soit prévue pour les entreprises publiques. Là-aussi, de nombreux observateurs espéraient l’annonce d’une ouverture de leur capital à des opérateurs privés, nationaux ou étrangers. L’Etat restera donc présent dans l’économie via ces mastodontes dont les performances sont souvent très critiquées. En réalité, comme le précisent plusieurs experts chinois dont Wang Jiann-Yuh, Pékin va surtout opérer par expérimentations localisées (*). D’où la mise en place en septembre dernier d’une nouvelle zone de libre-échange à Shanghai. C’est là que la feuille de route 383 sera testée de manière concrète. Sur le seul plan économique, bien entendu…


(*) La Chine se cherche un nouveau modèle économique, Afrique Méditerranée Business, Novembre 2013.
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lundi 18 novembre 2013

Afrique Méditerranée Business (AMB) n°3 est dans les kiosques.

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AMB n°3 : Novembre - Décembre 2013 -- Janvier 2014



























Au sommaire : principaux papiers

- Perspectives : 2014, la locomotive africaine ne ralentira pas
- Perspectives : La Chine se cherche un nouveau modèle économique
- Entretien avec Lionel Zinsou (Président de PAI Partners) : "L'Afrique est en train de faire sa révolution"
- Enquête : L'Algérie face au déclin pétro-gazier
- Entretien avec Yérim Sow (Président de Teyliom) : "Nous devons nous arrimer à la mondialisation"
- Enquête : La Tunisie minée par l'informel
- Entretien avec Jean-François Lisée (Ministre des Relations internationales du Québec) : Il y a une soif d'Afrique au Québec
- Enquête : Dubaï : la bataille des cousins Al Futtaim
- Entretien avec Alami Lazraq (PDG du Groupe Alliances) : "le succès d'un projet, c'est de le vendre"
- Analyse : Banques à surveiller (à propos du risque systémique et du défaut de régulation)
- Reportage : Très chère Luanda (la capitale angolaise est l'une des plus onéreuses au monde)
- Entretien avec Perrial Jean Nyodog, DG de Tradex (Cameroun) : "Permettre aux nationaux d'intégrer le secteur pétrolier"
- Reportage : Le Sénégal veut sauver ses fonds et ses ressources halieutiques
- Portrait : Marissa Mayer, PDG de Yahoo
- Portraits de 20 Africaines, femmes d'affaires et d'influence
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