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Dernier ouvrage paru : Chroniques du ramadan. Voyage intimiste au coeur du jeûne (Tallandier, 2026).
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jeudi 28 janvier 2021

La chronique du blédard : De l’épidémie et de la jeunesse

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Le Quotidien d’Oran, jeudi 21 janvier 2021

Akram Belkaïd, Paris

 

Il y a un an, rares étaient ceux qui prévoyaient ce qui attendait alors l’humanité. On savait bien que quelque chose de plutôt grave se passait en Chine, loin là-bas. On avait appris qu’un médecin-ophtalmologue, le Dr Li Wenliang, avait alerté sur la multiplication de cas d’une pneumonie inconnue à l’hôpital de Wuhan avant de tomber lui-même malade. On savait que des mesures drastiques avaient été prises par les autorités chinoises, à l’image du confinement de plusieurs dizaines de millions de personnes dans et autour de la ville de Wuhan (23 janvier 2020). Une quarantaine inédite, autoritaire, liberticide, mais bon, « c’est la Chine » se disait-on, pas trop inquiets, ayant un vague souvenir que l’épisode du Sras au début des années 2000 s’était vite dissipé. 

 

D’ailleurs, les médecins stars du petit-écran n’affirmaient-ils pas qu’il n’y avait pas lieu d’avoir peur d’une « grippette » ? Même l’annulation par Pékin des célébrations du nouvel an lunaire (25 janvier) ne provoquèrent pas de craintes d’autant que l’Organisation mondiale de la santé (OMS) estimait que la pandémie à laquelle les autorités chinoises faisaient face ne constituait pas une urgence publique de portée internationale « en l’absence de preuve de propagation du virus en dehors de la Chine ». Et puis… Et puis la longue litanie des mauvaises nouvelles a commencé avec notamment l’annonce de la mort du Dr Wenliang, lanceur d’alerte maltraité par les autorités chinoises et la diffusion spectaculaire du virus de la Covid-19 ainsi nommée. 

 

Lorsqu’il s’agira de raconter l’histoire de cette pandémie, il est évident que l’un de ses premiers chapitres concernera la dégradation rapide de la situation en Italie en février 2020, notamment après un match de football (Ligue des champions) entre l’Atalanta de Bergame et Valence suivi par 40 000 supporters au stade San Siro de Milan (19 février). Le cas italien aurait dû obliger les responsables européens mais aussi maghrébins à vite réagir. Ce ne fut pas le cas. En France, comme aux États-Unis ou en Algérie, il ne fut guère question de confinement ou de mesures drastiques. Le retard à l’allumage sera d’un mois. Un mois de trop. Un mois derrière lequel la planète court encore.

 

Il est encore tôt pour tirer un bilan définitif de cette pandémie d’autant qu’elle est loin d’être vaincue. On retiendra que les atermoiements politiques (Macron qui, en France, incita ses compatriotes à continuer à aller au théâtre et à sortir le soir avant d’instaurer un confinement total une semaine plus tard…) et les conséquences des gestions libérales des systèmes de santé (notamment en Occident ; pour les pays du Maghreb, c’est l’absence de politique tout-court) sont responsables du décès de centaines de milliers de personnes.

 

La découverte de vaccins, la généralisation des mesures barrières (qui, au passage, ont fait chuter de manière spectaculaire la transmission de la grippe « classique »), les campagnes de prévention auprès des plus faibles sont des points positifs qu’il ne faut pas négliger même si les irréductibles anti-masque, anti-vaccins, anti-tout en fait, continuent de sévir. Mais il est temps de tirer aussi la sonnette d’alarme concernant les conséquences sociales de cette épidémie.

 

On parle beaucoup des entreprises, des petits commerces, du monde de la culture et des arts, tous négativement impactés par les mesures sanitaires. Il n’y a pas lieu de relativiser cela ou même de contester les différentes aides qui ont été débloquées pour compenser les pertes de chiffres d’affaires. C’est à l’aune de ce qui est proposé aux uns et autres que l’on peut juger de la solidité des systèmes sociaux d’un pays. Il est plus facile d’être un éditeur ou un artisan en Italie ou en France qu’en Algérie ou en Turquie. Cela n’étonnera personne mais c’est ainsi. Par contre, il est une constante que l’on retrouve partout et qui mérite d’être signalée.

 

Dans ce grand fracas provoqué par l’épidémie, les jeunes sont eux-aussi des victimes. Certes, on insiste beaucoup sur le fait qu’ils sont peu menacés par le virus (même si le « variant » anglais semble plus nocif pour eux). Cette immunité par l’âge est le prétexte à des discours stigmatisant « l’inconscience des jeunes », leur égoïsme, leur refus de faire attention aux gestes barrière, autant d’inconséquences qui mettraient les plus âgés en danger. Il est évident que les organisateurs de fêtes clandestines ont une part de responsabilité dans la diffusion du virus mais ce qui frappe, c’est que la catégorie « jeunes » dans son ensemble est désignée comme l’ennemi, le grand-responsable de la persistance de l’épidémie.

 

Pendant ce temps-là, des étudiants abandonnés à eux-mêmes sont en profonde dépression. Des jeunes bacheliers, pour qui la première année d’université aurait dû être celle des moments initiatiques de l’âge adulte, sont en profond désarroi. Et que dire de celles et ceux qui ont abandonné leurs études faute de moyens. Un exemple emblématique : En France, des associations distribuent des colis alimentaires à des jeunes incapables de subvenir à leurs besoins les plus importants. Être jeune aujourd’hui n’est pas une sinécure, loin s’en faut.

 

Les grandes épidémies sont toujours des moments de rupture. Dans l’urgence du moment, mais aussi pour l’avenir, il est temps de mettre en place un revenu universel pour les plus jeunes, les 18-25 ans. Une sorte de présalaire pour permettre un démarrage convenable dans la vie. Certains prétendent que cela serait dangereux, que cela inciterait à la paresse et à l’oisiveté. Je ne le crois pas. Je note surtout que ce sont souvent les plus aisés, ceux qui ont accompli leurs études dans de bonnes conditions – notamment grâce à un environnement familial qui les a soutenu sur le plan matériel – qui refusent ce revenu universel. Cette posture idéologique est contreproductive. Elle crée de la douleur et du malheur. Elle gâche une entrée dans la vie d’adulte qui mériterait d’être bien moins ardue.

 

 

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mardi 6 février 2018

La chronique du blédard : Une affaire de Nutella

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Le Quotidien d’Oran, jeudi 1er février 2018
Akram Belkaïd, Paris

Au départ, c’est une promotion commerciale. Oh, pas l’une de ces réclames que l’on voit souvent ou dont on subit en permanence la publicité débile sur les radios privées. Celle dont il est question ici est particulièrement attrayante puisqu’elle consiste en un rabais de 70%. En vendant des pots de 950 grammes de Nutella au prix de 1,41 euro au lieu de 4,70 euros, la chaîne Intermarché a provoqué une polémique dont s’est très vite emparée la presse mondiale.

Car ce fut l’émeute, comme le montrent des images filmées à l’aide de smartphone et qui font le tour des réseaux sociaux. Des gens qui se bousculent, s’insultent et en viennent même aux poings pour remplir leurs sacs. Il y a eu des blessés, des vigiles dépassés et même des policiers appelés à la rescousse pour calmer les clients déchaînés. L’émeute donc. Et le rire. Le rire moqueur, méchant, de celles et ceux qui regardent ces scènes du haut de leur écran. Ah, disent-ils, ces gens n’ont aucune dignité. Ils s’écharpent et se roulent sur le carrelage d’un magasin pour une pâte à tartiner dont les nutritionnistes (et les écologistes) disent pourtant le plus grand mal : trop de sucre, trop de graisses saturées sans oublier cette huile de palme responsable de déforestation et suspectée d’être cancérigène par l’Agence européenne de sécurité alimentaire.

Sur les réseaux sociaux, les concernés se sont fait traiter de tous les noms. De « cassos » (cas sociaux) notamment. Mais très vite, des internautes ont fait une mise au point salutaire. Il ne faut pas être diplômé d’économie ou de sociologie pour établir un lien direct entre la zone géographique (Nord de la France) où a eu lieu l’essentiel de la promotion (et des « émeutes ») et ses niveaux de chômage et de pauvreté. A Roubaix, par exemple, les statistiques indiquent un taux de chômage de 30%. C’est l’une des villes où les banques alimentaires et les restaus du cœur sont les plus actifs. Bref, la « folie Nutella » n’est pas celle de pingres désireux de profiter à tout prix d’une bonne occasion commerciale, à l’image de ceux que l’on voit déferler sur les grands magasins quand s’ouvre la saison des soldes. Il s’agit avant tout de gens modestes, ces « personnes à faible pouvoir d’achat » comme l’expliquent les politiques pour ne pas avoir à prononcer le mot de « pauvres ».

Rire des pauvres est détestable mais fréquent. Je n’ai pas aimé « Merci patron ! » du journaliste, et désormais député, François Rufin pour cette raison. Certes, telle n’était pas l’intention de ce documentaire puisque l’idée de départ était d’obliger Bernard Arnault à aider un couple endetté et pénalisé par la délocalisation de l’usine où ils travaillaient en Pologne. Mais, dans la salle, les rires accompagnant les attitudes et le langage des Klur (le couple en question) provoquait le malaise. Et c’est ce malaise que je ressens encore à propos de cette affaire de soldes (lesquelles pourraient être sanctionnées car la législation française interdit les ventes à perte).

Il suffit de lire les témoignages des concernés pour comprendre de quoi il s’agit. Des parents vivent mal le fait qu’ils ne peuvent jamais – ou que très rarement – offrir « une marque » à leurs enfants. En matière de pâte à tartiner, ils achètent des succédanés de la célèbre enseigne italienne. Plus de sucre, plus de gras… « D’habitude, on n’en achète que pour Noël et les anniversaires » expliquait une mère interrogée par une télévision. La marque… La marque comme point d’honneur parental, comme sentiment d’accomplissement du devoir à l’égard de sa progéniture. On a le droit d’infliger mille moqueries aux abrutis qui passent la nuit dehors à attendre l’ouverture d’un magasin pour se payer le très onéreux dernier iphone. Mais là, avec le Nutella, il s’agit de gens « qui n’ont pas » et qui, l’espace d’une opération commerciale, peuvent « avoir », ou encore se donnent l’illusion d’« avoir » ou, enfin, peuvent enfin donner aux leurs.

Selon la presse française, le président Macron et ses conseillers auraient été interloqués par cette affaire, la suivant de près et pestant même contre les dirigeants d’Intermarché (lesquels ont récidivé avec des soldes de même ampleur – et avec les mêmes conséquences - sur les couches culottes). Plus que le fait que ces « émeutes » révèlent l’existence d’une France (très) pauvre, c’est l’impact international de cette affaire qui aurait préoccupé l’Elysée. Après avoir reçu avec faste les grands patrons à Versailles puis s’être rendu au forum de Davos, il est évident que le président français n’avait guère envie de voir diffusées les images prouvant la désespérance sociale dans son pays. Cachez ces pauvres…

Il est aussi intéressant de noter que cette (triste) histoire intervient alors que l’on annonce que la croissance du produit intérieur brut (PIB) est de retour. Mais croissance pour qui ? Pour les (grandes) entreprises gavées de cadeaux fiscaux et d’assistanat en tout genre ? Pour les actionnaires qui, licenciements ou pas des salariés, continuent de toucher un maximum de dividendes ? Ou alors pour les damnés de la mondialisation, ces gens pour qui le vote Front national est le dernier espoir de changement et pour qui se payer trois pots de Nutella pour le prix d’un vaut bien de paraître ridicule, vulgaire ou indécent aux yeux des adeptes du sarcasme social ?
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samedi 25 janvier 2014

La chronique du blédard : Cette guerre mondiale qui ne dit pas son nom

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Le Quotidien d'Oran, jeudi 23 janvier 2014
Akram Belkaïd, Paris

 
D’un côté, 85 personnes. Les plus riches de la planète. De l’autre, 3,5 milliards d’individus. Les plus pauvres de la population mondiale. Quel est le lien entre eux ? C’est simple, les premiers possèdent autant que les seconds réunis. D'autres statistiques révélées par l'ONG Oxfam sont à l'avenant : Selon elle, en 2013, 210 personnes ont rejoint les 1426 milliardaires déjà existants. Ce petit monde, détient à lui seul 5400 milliards de dollars. Mieux, 1% de la population mondiale détient 110.000 milliards de dollars, soit 65 fois la richesse totale de la moitié de la population mondiale. (1). Voilà l’une des réalités de notre planète en ce début d’année 2014, à l’heure où le cœur du capitalisme mondial se réunit à Davos en Suisse.
 
Ainsi, la crise a-t-elle profité aux plus fortunés tandis que les plus pauvres se sont encore davantage enfoncés dans la misère et le dénuement. Pour mémoire, la grande dépression des années 1930 avait touché tout le monde et il avait fallu attendre plusieurs années après la fin de la Seconde Guerre mondiale pour que le fossé se creuse de nouveau entre riches et pauvres. Cette fois-ci, il n’en est rien. Comme le relève l’économiste Thomas Piketty dans son dernier livre (2), l’humanité est revenue au dix-neuvième siècle, celui de La Comédie Humaine de Balzac où la rente prime, et de loin, sur le travail.
 
Un tel chiffre met en lumière une réalité que la gauche, ou ce qu’il en reste, a du mal à admettre. Le néolibéralisme a gagné et rien ne semble plus pouvoir résister à sa dynamique triomphante et destructrice. Des années de dérégulation, d’appauvrissement et de retrait constant des Etats, et de réformes structurelles destinées à en finir avec des droits sociaux acquis après de longues luttes ont conduit à ce terrible résultat. Le Fonds monétaire international (FMI) a beau prétendre le contraire grâce à de savants montages statistiques : le monde s’appauvrit et se polarise entre richesse et pauvreté extrêmes.
 
Il sera intéressant d’écouter les discours qui seront prononcés lors du Forum de Davos. Bien sûr, il faut s’attendre à de la compassion et à l’expression d’une certaine « préoccupation », terme habituel auquel on a recours dans ce genre de cénacle pour dire, qu’en réalité, l’on s’en moque complètement. Mais ce qui est certain, c’est que l’on va nous expliquer que l’économie mondiale a toujours besoin de plus de réformes et que si les choses vont mal, c’est de la faute des salariés, accrochés à leurs droits, à leurs salaires et à leur incapacité à accepter l’idée que le monde change (pour eux, par pour les maîtres du jeu). Car qu’est-ce que la mondialisation actuelle si ce n’est la recherche du moins-disant en matière de tarif horaire ? Du moins-disant en matière de droits syndicaux ? Du moins-disant en matière de législation environnementale ?
 
85 personnes qui pèsent autant que 3,5 milliards de personnes… Ce n’est plus une courbe de Gauss avec ses extrémités habituelles, c’est une aberration rendue possible par la prégnance de la finance boursière dans l’économie et de l'existence de paradis fiscaux qui sont toujours là pour servir de blanchisseuse à des centaines de milliards de dollars. C’est un scandale rendu possible par l’atonie de ce que l’on appelait hier les forces progressistes. A l’image du président français François Hollande devenu, par impuissance, par perte de motivation, de conviction ou de foi, un « libéral » au service des grandes entreprises. Hier, « ennemi de la finance », le voici à genoux devant elle. Pitoyable évolution : le « rebelle » en passe de devenir un socialo-traître mais n’est-ce pas là le sort habituel des socialistes français ? Passons…
 
Pourquoi mettre le terme libéral entre parenthèses ? C’est parce que l’auteur de ces lignes se considère lui-même comme un libéral mais sans donner son sens habituel et convenu à ce terme. Le point de départ, le seul qui devrait compter, c’est la liberté individuelle. Le droit d’entreprendre, de pouvoir créer et de mener sa vie comme on l’entend. Et ce n’est pas ce qui se passe aujourd’hui où l’individu n’a guère le choix si ce n’est de travailler dans des entreprises qui lui en demanderont toujours plus en contrepartie de toujours moins. Le libéralisme, ce ne devrait pas être ce « travail gratuit » que l’on impose à des générations entières d’étudiants forcés d’être des stagiaires non rémunérés pendant des années. Ce ne devrait pas être ce « salariat interdit » où l’on cherche à saper le code du travail et où l’on transforme le salarié en un sous-traitant corvéable à merci. Ce ne devrait pas être cette prééminence de la politique de l’offre (favorable aux entreprises) au détriment de celle de la demande (favorable aux salariés et aux demandeurs d’emploi). Doucement, mais sûrement, nous entrons dans un monde où il faudra bientôt payer pour pouvoir travailler tout comme il fallait jadis y aller de sa poche pour acheter une quelconque charge ou patente.
 
Le monde est en guerre. C’est un conflit féroce et ravageur qui disloque les sociétés et les familles. Ici, c’est une austérité criminelle que l’on impose en temps de crise à des peuples épuisés pour obéir aux puissances de l’argent (lesquelles ont réussi à se faire appeler « marchés » pour que l’on ne puisse plus les identifier). Là, c’est un chômage délibérément imposé à des millions de gens au nom de la rentabilité ou, plus grave encore, au nom de la défense d’une monnaie et des rentiers qui en tirent profit (c'est le cas de l'euro). Dans cette bataille, ceux qui gagnent sont au pouvoir. Ils dictent leur loi, imposent leurs idées et ont réussi à ringardiser leurs détracteurs.
 
Jusqu’à quand cela durera-t-il ? Viendra-t-il un jour où une nouvelle gauche sera capable de faire face et de renouer avec ce que furent les combats sociaux d’hier ? Une chose est certaine, cela n’arrivera que si l’on prend conscience de ce qui se passe. L’ultra-capitalisme financier veut la mort des Etats, des protections sociales et des législations nationales. Il nous rêve en cohortes de bras, tantôt occupés, tantôt désœuvrés, sans recours ni possibilité de s’organiser. Il a ses séides et sa clientèle, à qui il concède quelques avantages en échange d’une fidélité sans faille et de l’obligation de diffuser partout le même message : celui selon lequel il est impossible de faire autrement. Ainsi va cette guerre où ceux qui l’emportent ont l’immense avantage de se battre contre des adversaires (victimes ?) à peine conscients de ce qui se passe.
 
(1) En finir avec les inégalités extrêmes, rapport disponible sur www.oxfam.org
(2) Le Capital au XXIe siècle, collection « Les Livres du nouveau monde », Le Seuil, 2013.
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mercredi 10 octobre 2012

L'Afrique se cherche son Hugo Chávez

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SlateAfrique, 10 octobre 2012

Pourquoi il n'y a pas de Chávez africain? La réponse est simple. Il n’existe pas l'équivalent du président vénézuélien sur le continent.

Supportrice d'Hugo Chavez le 8 octobre 2012 lors de sa réelection. Reuters/Jorge Silva
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L’épisode a été oublié depuis, mais il mérite d’être rappelé.
En 2005, le président Hugo Chávez décide le transfert de deux tiers des réserves de change vénézuéliennes, soit un pactole de pas moins de 20 milliards de dollars, des banques américaines où elles étaient placées vers des comptes suisses en euros.
C’est là, parmi tant d’autres, un acte concret d’el Presidenteresté en travers de l’administration américaine —un autre grief de cette dernière étant l’emploi d’une partie de ces fonds pour la création, toujours en projet, d’une banque régionale d’Amérique latine.

L'homme qui ose défier l'Oncle Sam

La question est simple: quel chef d’Etat africain serait capable de défier ainsi l’«empire»?
Même Mouammar Kadhafi, au plus fort de son isolement et de ses diatribes anti-américaines n’a jamais osé ainsi heurter de front l’Oncle Sam en s’attaquant à la prépondérance du dollar américain.
Qu’on l’aime ou qu’on le déteste, qu’on l’assimile à un digne successeur de Simon Bolivar, le père des indépendances sud-américaines, ou qu’on le qualifie de dictateur populiste, il est évident que Chávez s’inscrit dans la lignée de ces dirigeants dont l’histoire retiendra le nom.
Ancien putschiste (comme nombre de potentats africains), devenu ensuite président de son pays par la voie légale des élections, ce dirigeant a le mérite d’avoir fait bouger les lignes de front dans son pays et sur son continent.
Partisan d’une ligne dure à l’égard des Etats-Unis, il a permis à ses homologues sud-américains, notamment ceux du Brésil et d’Argentine, de gagner plus d’autonomie vis-à-vis de Washington et de tirer profit de l’hostilité de la Maison-Blanche vis-à-vis du leader bolivariste.
Un leader dont on a trop souvent dit que son atout premier était l’argent du pétrole mais dont on vient de réaliser, à la faveur de sa réélection, qu’il jouissait aussi d’un important soutien populaire.
Qu’on en juge: avec 55% des suffrages sur près de 80% de participation au scrutin, rares sont les présidents élus —hors trucage— qui peuvent se targuer d’un tel score.

Le Chávez africain n'existe pas

Et l’on repose donc la même question. Mais où est donc le Chávez africain? La réponse est simple. Il n’existe pas. Du moins, pas encore. Et les raisons expliquant cela sont nombreuses.
Bien sûr, il est aventureux de comparer les contextes africain et sud-américain, mais il n’empêche.
Rares sont les dirigeants africains ayant une telle conscience de classe que le président vénézuélien.
Dans un monde où, faute d’épouvantail soviétique, les riches et les prépondérants n’ont plus peur de rien, Hugo Chávez a toujours pris soin d’apparaître comme le défenseur des plus pauvres et des plus démunis, quitte à s’aliéner une partie des classes moyennes.
En Afrique, c’est le régionalisme pour ne pas dire le confessionnalisme qui influe sur les stratégies politiques et cela y compris en Afrique du Sud, où Jacob Zuma a tenté, en vain, de se glisser dans les habits d’un Chávez africain.
D’ailleurs, l’Afrique est peut-être le continent où l’idéologie n’a plus droit de cité et où la lutte contre la pauvreté est ramenée à un problème de pure technique économique.
Or, qu’on le veuille ou non, l’action en faveur des plus démunis est aussi affaire d’idéologie et de parti-pris.
Une chose impensable en Afrique où nombre de dirigeants n’ont de cesse de faire croire qu’ils sont en phase avec l’enseignement de Harvard quand ils ne sont pas occupés à piller les caisses de leur pays.

Toujours des mots, les mêmes mots...

L’Afrique est aussi le continent où le bras de fer proclamé avec les puissances étrangères, notamment pour une meilleure valorisation des matières premières, relève plus du discours incantatoire que des faits.
Au milieu des années 2000, enfilant ses habits de pèlerin, c’est Hugo Chávez qui a convaincu ses pairs africains producteurs de pétrole, l’Algérie d'Abdelaziz Bouteflika en tête, du danger à libéraliser le secteur des hydrocarbures et à affaiblir, comme le souhaitaient les Etats-Unis et l’Union européenne (UE), l’Organisation des pays exportateurs de pétrole (Opep).
C’est lui aussi qui encourage ses pairs sud-américains à favoriser la naissance d’une banque régionale capable de financer les grands projets d’infrastructure sans avoir à demander leur autorisation au Fonds monétaire international (FMI) et à la Banque mondiale, tous deux jugés trop inféodés à Washington.
L’Afrique, quant à elle, du moins pour partie, en est encore, à accepter que sa souveraineté monétaire soit gérée par des fonctionnaires du Trésor français.
Bien entendu, le Venezuela de Chávez est loin d’être ce pays idéal que les nostalgiques du Che(Che Guevara) aiment tant à louer.
Polarisant et trop souvent excluant, brouillon sur le plan économique, toujours tenté par l’autoritarisme contre une opposition souvent perméable à l’influence étasunienne, le «chavisme»crée trop de germes de violence dans la société vénézuélienne et prépare certainement des lendemains difficiles y compris pour ceux qui y adhèrent le plus.
Pour autant, il est l’illustration concrète que le technocratisme mondialisé n’est pas l’unique solution pour favoriser le développement d’une nation et qu’il est plutôt sain d’avoir des idées politiques bien arrêtées.

Akram Belkaïd
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