Lignes quotidiennes

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Dernier ouvrage paru : Chroniques du ramadan. Voyage intimiste au coeur du jeûne (Tallandier, 2026).
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vendredi 25 avril 2014

La chronique du blédard : Parlons frangliche !

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Le Quotidien d'Oran, jeudi 21 avril 2014
Akram Belkaïd, Paris
 
Dans un texte publié dans M, le magazine du Monde, le journaliste Didier Pourquery relève l’emploi croissant du terme « clash » et de ses dérivés (1). Une tendance, rappelle-t-il, qui doit beaucoup aux rappeurs. Imitant leurs aînés étasuniens, ces grands penseurs ont effectivement pris l’habitude de se « clasher » pour un oui ou pour un non, notamment sur les réseaux sociaux. C’est ce qui s’est passé avec la récente – et dramatique – empoignade entre Booba et Rohff, l’un ayant moqué le clip de l’autre, lequel a répliqué par quelques insultes en traitant, parmi moult outrances, son rival de… « fleur de diarrhée ». Tout cela s’est terminé (provisoirement ?) par une agression à dix contre un qui a failli coûter la vie à jeune homme de dix neuf ans (il faut bien comprendre, qu’en France, les querelles entre intellectuels ont souvent tendance à dégénérer).
 
Bref, c’est un fait, le rap est responsable de la propagation endémique du franglais dans le langage quotidien mais il n’est pas le seul. Dans une chronique précédente (2), j’ai déjà abordé la question des jargons propres à l’entreprise de plus en plus globalisée (et donc « globishée »). A cela s’ajoute la multiplication d’anglicismes qui dénaturent le sens de la langue française à l’image de cette insupportable triplette : « adresser », au sens de régler ou faire face à un problème, « définitivement » pour dire « sans aucun doute » et, enfin, « actuellement » comme synonyme de « en fait ». Voilà d’ailleurs ce qui devrait constituer le chantier d’action prioritaire d’Alain Finkielkraut, nouvel académicien et, pour reprendre l’expression de Didier Pourquery, véritable « serial-clasheur »…
 
Le sujet est loin d’être totalement exploré. Aux anglicismes, s’ajoute désormais l’emploi systématique de mots ou d’expressions puisées dans la langue yankee (ne mêlons pas Shakespeare à cette affaire, il n’a vraiment rien à voir). C’est là le nec plus ultra de la branchitude, tendance bolosse qui s’ignore. Car une question simple s’impose : à quoi cela sert-il d’avoir recours à une langue que l’on ne maîtrise pas et dont on ne connaît que quelques bribes scolaires (« surnâme, ça veut dire non ou prénom ? »), sério-télévisuelles (« ah c’est dur en ce moment, 'ouinetère ize cominegue’ »), cinématographiques (« j’le calcule pas en ce moment, s’il me parle, j’lui répond ‘toking tou mi ?’ »), musicales (« ouais, ça va, j’vais bien, ‘âme api naou’ ») ou, enfin, publicitaires (« on se kiffe grave, ‘watte ailsse ?’»).
 
Voici quelques manifestations fréquentes de la « frangliche attitude », longtemps propre aux milieux de la communication et de la finance mais qui ont « spreadé » un peu partout dans la société. Si l’on est content, satisfait d’une nouvelle ou d’un résultat, on lève le coude, on serre le poing et on lance un « yaisse ! » triomphateur. C’est surtout le cas si l’on vient de sortir vainqueur d’une épreuve, pardon d’une « batteule » ou même d’un « faïtte » éprouvant imposé, par exemple, par un collègue jaloux, quelqu’un de notre « time », qui nous a « challengé » et essayé de nous faire sortir de notre « moude zen » en cherchant le clash pendant le « mornine mitinegue ». A l’inverse, si l’on est mécontent et que l’on cherche à signifier sa colère et sa frustration, on peut répéter autant de fois que l’on veut « phoque ! phoque ! phoque ! »  avant de préciser que « cette histoire, c’est quand même ‘tou meutche’ ! » et de prendre à témoin le premier venu avec un « t’en penses quoi, ‘mâne’ ? ».
 
Tenez, installons-nous à cette table en terrasse d’un beau quartier de Paris. Tendons l’oreille et écoutons, sans scrupule aucun, ces deux jeunes femmes qui commencent d’abord par parler d’un « tolke » de la veille et de quelques « posts » sur facebook à « layker ». L’une d’elles n’est pas contente, son chéri veut trop régenter sa vie. « Il cherche à décider de tout. C’est quand même ma 'layfe', merde ! » s’emporte-t-elle. Et d’ajouter : « il n’aime pas sortir, il ne sait que bosser. Tout ce qu’il sait dire, c’est qu’il est dans « 'ze streugueule for sa layfe' au taf ! J’ai peur qu’un jour ça ‘beugue’ dans sa tête. J’te jure, il voit pas les 'warnines' qui s’allument. C’est vraiment pas ‘feune’ ».
 
Celle qui écoute, une brune très « fachionne », n’est pas en reste de confidences. Elle raconte ses soucis au travail, les avances pressantes d’un collègue « 'kute' », certes, mais à qui elle ne cesse d’expliquer que ce n’est pas possible, qu’elle ne veut pas. « J’arrête pas de lui dire que c’est un principe chez moi : « no zaube in ze djobe » ! Mais il ne veut rien comprendre ! ». Pour finir, elles prennent quelques « selfies » et exigent du garçon qu’il encaisse au plus vite parce qu’elles ont intérêt à « speeder » pour arriver à l’heure au boulot.
 
Voilà, c’est « zi ainede » : ce 'couic-louk’ est terminé pour cette fois. Si vous avez quelques observations à faire, « forwardez-moi » vos réactions, je ne manquerai pas d’y répondre. « Asap », bien entendu. Mais « noticez » juste que je reviendrai sur ce topic. « Naixte tayme », promis, vous aurez droit à un texte plus complet. Je vais « chéquer » la doc et rédiger ma chronique « fineguère ine ze noze ». Vous aurez « ze bigue piktcheure », quoi.
 
(1) C’est ça le clash, 18 avril 2014.
(2) Ces mots qui, tels des maux, irritent, 17 janvier 2013.

PS : ajouts grâce aux commentaires et réactions des lecteurs :

- Dans sa boîte, il ne sait pas à quel supérieur il doit rapporter. (to report)
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vendredi 18 janvier 2013

La chronique du blédard : Ces mots qui, tels des maux, irritent

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Le Quotidien d'Oran, jeudi 17 janvier 2013
Akram Belkaïd, Paris
 
Il y a des termes et des expressions qui mettent le présent chroniqueur en fureur (ou presque). C’est le cas, et il n’est pas difficile de comprendre pourquoi, de la liste suivante (non-exhaustive) :« Comité central », « Bureau politique », « Institutions de la Nation », « Plan quinquennal », « réalisations », « accomplissements », « Constantes nationales », « mandat », « révision constitutionnelle », « choix du peuple », « main de l’étranger », « complot » ou encore « famille révolutionnaire ». Entendre ces mots, c’est me sentir sur la défensive avec l’envie d’attraper un marteau pour fracasser celui qui vient de les prononcer. C’est-là, le signe de l’existence d’un stress post-traumatique que je pense être partagé par des millions d’Algériennes et d’Algériens… Mais, il existe aussi d’autres irritations langagières. Commençons par le terme « festif ». Je sais, cela peut paraître bizarre, mais ma détestation de ce mot remonte au début des années 1990. Alors que le pays était à feu et à sang, un zozo m’avait appelé d’une rédaction parisienne pour me demander si je pouvais réécrire mon article sur la situation des médias algériens de façon à le rendre « plus festif »…
 
Evoquons maintenant le vocabulaire sportif. Grâce aux commentateurs et autres consultants, le « tout à fait » s’est répandu comme un poison aux quatre coins de la francophonie (ah, le « tôotaâfé »cher à Canal-Algérie et aux pâtisseries dites huppées de la capitale…). Et, depuis quelques années, ceux qui suivent le foot ne parlent plus d’occasion de but mais d’« opportunité » (par contre, ils ont tendance à abandonner le vilain « scorer »). De même, ne disent-ils plus « un début de match » préférant user et abuser de « l’entame » (ah, que c’est insupportable !). Autre exemple, ils ne diront pas qu’un joueur a levé la tête « pour repérer ses coéquipiers démarqués » mais « qu’il a pris l’information » avant de centrer, comme s’il était équipé d’un capteur ou d’une caméra embarquée.
 
Mais, c’est surtout en entreprise que le terme information est souvent malmené et pris en otage. Par les comptables et les auditeurs, par exemple, dont le travail dépend aujourd’hui de la qualité « du système d’informations » alors qu’il ne s’agit en réalité que de vulgaires collectes et traitements de données. Parler d’information quand on brasse (et arrange) des nombres, cela rend le métier et sa pratique plus honorables. L’entreprise est aussi un nid infesté par l’horripilant franglish : « reporting » (pourquoi ne pas dire tout simplement « rapport » ?), « deadline » (date-butoir), « la to-do list » (pourquoi ne pas inventer un « liste-à faire » ?), « checker » au lieu de vérifier, « forwarder » pour envoyer ou faire suivre…,« implémenter » au lieu d’installer, et si l’on veut « candidater » en ligne, il faudra « renseigner le formulaire » et bien faire comprendre au recruteur que l’on sera des plus « proactifs ».
 
Je déteste ces expressions grandiloquentes comme l’incontournable « toutes choses étant égales par ailleurs » que je soupçonne d’être calquée sur « les conditions normales de température et de pression » propre aux programmes de physique du cycle secondaire. Et les personnes qui l’utilisent en ramenant leurs mains doigt contre doigt, à la manière d’un politicien sur un plateau de télévision, vous parlent de « péréquation » au lieu de dire simplement mode de financement ou de redistribution… (Un peu comme les sociologues qui ne cessent d’user du terme « paradigme » sans jamais nous expliquer ce qu’il signifie…).
 
La vie de tous les jours fournit, elle aussi, son contingent d’expressions urticantes. « Je reviens vers vous ‘de suite’ » me dit tel ou tel employé ou guichetier. Où est donc passé le ‘tout’ ? Le pire, dans l’affaire, c’est que celui qui prononce ce ‘de suite’ pense que la tournure est sophistiquée tout comme lorsqu’on vous assène un pléonasmique « incessamment sous peu ». Parlons aussi du stupide « bonne fin d’appétit » que le serveur vous inflige lorsqu’approche la fin du repas (je préfère de loin les « sèèèrviice » et « san-anté » belgo-suisses). Et que dire de ce « au jour d’aujourd’hui » que l’on entend souvent en guise de propos liminaire. Peut-être faudra-t-il bientôt dire « au jour d’hier » et pourquoi pas « au demain de demain » plutôt qu’après-demain… Je n’oublie pas non plus le très prisé « de vous à moi » qui est censé amorcer une confession prononcée sous le sceau du secret et de la franchise.
 
Revenons aux anglicismes dont il serait vain de dresser la liste complète. Il y a le « définitivement » que l’on emploie comme son faux-ami « definitely » pour dire « sans aucun doute », « absolument » ou « incontestablement ». Commence aussi à se répandre un « actuellement » employé pour dire « en fait » ou « vraiment » ce qui revient à singer le « actually » anglais. Ne parlons plus de défi mais de « challenge » et apprenons qu’un document n’est plus vérifié mais « screené ». Il y a aussi celles et ceux – y compris les scientifiques et universitaires ravagés par le globish - qui vous parleront d’un problème ou d’une affaire à « adresser » (influence de « to address ») plutôt qu’à traiter. Au passage, signalons que ce dernier verbe est devenu le synonyme d’insulter (Madame, il m’a traité…). Et, si un jour est organisé un concours de la meilleure chronique, j’espère que la mienne sera sélectionnée et non pas « nominée » (aujourd’hui, on « nomine » même les ministres…).
 
Voilà donc qui est dit et, actuellement, toutes choses étant égales par ailleurs, cela implémente du bien en soi. Pour finir, en ce jour d’aujourd’hui et à l’opportunité de l’entame de 2013 (et de 2963…), je vous souhaite une bonne fin de lecture et je forwarde, de vous à moi, mes vœux les plus festifs, en espérant que cette nouvelle année vous sera proactive, qu’elle adressera vos soucis et qu’elle sera celle des grandes réalisations. Définitivement.
 
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