Lignes quotidiennes

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Dernier ouvrage paru : Pleine Lune sur Bagdad : http://pleinelunebagdad.blogspot.fr/

jeudi 27 novembre 2008

Cinq petits doigts

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Dans le métro. Ligne 13, dans sa partie nord, bien au-delà de la station La Fourche, là où se modifie de manière définitive la physionomie des chargements de voyageurs. Un changement qui a débuté à Saint-Lazare, presque sans crier gare… Dans la rame, nous sommes tous ou presque enfants, ou enfants d’enfants, du sud. Petits cadres, prolos, clandos et quelques inévitables clodos.

Il y a foule. Il n’est pourtant que quatorze heures. Cohue, promiscuité, soupirs silencieux et mines résignées. J’ai la chance d’être assis : banquette, côté allée, sens de la marche et nez obstinément plongé dans un livre, marqueur vert à la main. Attention, je suis en train de lire, prière de ne pas déranger. Je suis le liseur qui refuse de croiser les regards, de détailler les attitudes ou de happer quelques expressions. Je jette bien quelques coups d’oeils de routine, mais je veux ignorer ce qui se passe autour de moi. Ce confinement m’exaspère. J’ai perdu l’habitude, cela fait des mois que je vélibe.

J’en suis à la page 12 quand j’entends le début de la complainte : « s’iiil vous playe, donner argent pour li manger di bébé. » La femme, foulard noué sur la tête, nourrisson collé au dos, s’arrête tous les deux pas. Des pièces tintent dans sa main tendue, une manière de nous dire, de nous convaincre, que l’argent ne peut qu’appeler l’argent. Derrière elle, suit une gamine qui répète « siouplé », baskets usées aux pieds. Et puis, soudain, une petite menotte s’interpose entre mes yeux et la page 13.

Ah, ces petits doigts, cette paume creusée qui tremble un peu… C’est mon fils qui me quémande un ou deux carrés de chocolat ; c’est ma fille qui veut m’arracher un quart de mandarine. Cinq petits doigts qui n’ont pas insisté mais qui m’ont fait refermer mon livre pour revenir à la réalité.

1 commentaire:

Sarah a dit…

Cela fait deux ans que vous avez écris cet article, mais je tenais à vous dire combien j'aimais votre façon d'écrire, si simple, si douce. Cette scène devenue banale provoque en moi un profond désarroi, une tendresse, un sentiment d'impuissance chaque fois que je suis ammenée à la vivre au quotidien, et votre papier m'a fait vivre la scène.