Lignes quotidiennes

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dimanche 8 avril 2018

La chronique du blédard : Francophonie, dites-vous ?

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Le Quotidien d'Oran, jeudi 22 mars 2018
Akram Belkaïd, Paris

En cette semaine, était célébrée la journée internationale de la francophonie (20 mars). L’occasion de voir fleurir ici et là moult dossiers et articles à propos d’un thème qu’il est toujours difficile d’aborder autrement que sous l’angle politique. Pour tout dire, toute autre manière de traiter ce sujet est ennuyeuse. On ne sait jamais comment faire surtout quand on vous inflige des discours lénifiants sur la « francophonie économique » (je n’ai toujours pas compris ce que cela veut dire) ou sur les « convergences francophones » (là aussi, appel à l’aide). Bien sûr, il y a la réalité des chiffres : Selon les statistiques fournies par l’Organisation internationale de la francophonie (OIF, on y reviendra…) près de 275 millions de personnes dans le monde parleraient la langue de Molière (ou ce qu’il en reste). Boom démographique africain aidant, ce chiffre passera à 700 millions d’individus (dont 85% en Afrique) d’ici à 2050. C’est moins que la population indienne mais cela donne une idée d’un certain essor.

Qu’une langue soit parlée sur tous les continents ouvre de nombreuses perspectives à ses locuteurs. Certes, on est loin des performances de l’anglais-globish qui s’impose partout, des grandes écoles ou universités du globe à toutes les grandes institutions internationales, y compris aux Nations Unies et même au sein de l’Union européenne (UE). Mais tout de même. La langue française est la cinquième dans le monde ce qui lui donne un poids non négligeable. Mais une fois que l’on a dit cela, il est difficile de ne pas être rattrapé par des questions incontournables à commencer par le rapport ambigu qu’entretiennent nombre de peuples francophones avec la France. Le cas de l’Algérie, qui ne fait pas partie de l’OIF, est emblématique à plus d’un titre. Pour résumer, c’est je parle ta langue, je l’ai capturée (pour paraphraser feu Kateb Yacine), mais dès que tu commences à me parler de francophonie, de partage linguistique, de communauté de destin, alors je ramasse un bâton.

Bien qu’Emmanuel Macron, tout en lyrisme et en « mêmetemps-isme » ait affirmé durant un discours à l’Académie française que la langue de son pays n’est pas « le faux nez d’un passé colonial », il se trouve beaucoup de monde pour douter d’une telle affirmation. Prononcez le mot « francophonie » et l’on pensera tout de suite à un rapport de force évident entre la France et ses anciennes colonies. Le locataire de l’Elysée peut bien prétendre que le français s’est affranchi de la France et qu’il appartient désormais à ses locuteurs, la réalité est bien différente. A bien y regarder, il est d’ailleurs normal que les Français veuillent conserver une prééminence sur leur langue. Le problème pour eux, c’est que ce qui se passe à l’extérieur de leurs frontières ne les regarde pas. Ou presque.

Au Québec, la défense de la langue française est une question identitaire de première importance. Elle est bien plus que la simple affirmation d’une singularité dans un océan anglophone. Mais, et contrairement à ce que pensent nombre de Français, elle n’est certainement pas un combat, culturel, politique, économique ou autre, en faveur de la France et de son rayonnement. Que cette dernière se sente concernée, on peut le comprendre. Mais il faudrait aussi qu’elle saisisse que cela concerne avant tout les Québécois et que, de toutes les façons, ces derniers ne sont pas Français et qu’ils n’ont pas envie de le (re) devenir. Quand Emmanuel Macron se permet de dire au premier ministre de la Belle Province (que mes amis de Montréal et même d’Ottawa qui n’aiment pas cette expression me pardonnent son emploi) qu’il se refuse à « être un défenseur grincheux du français », c’est une manière de se poser en prescripteur de l’usage et de la défense d’une langue qui, en réalité, n’appartient pas qu’à son pays.

Il y a quelques années, le correcteur d’un quotidien parisien m’a supprimé le mot « taxieur » d’un texte, estimant qu’il s’agissait d’un terme incorrect car ne faisant pas partie des principaux dictionnaires faisant référence dans son métier. Sans ignorer que le combat était perdu d’avance, j’ai tout de même relevé que ce mot était employé un peu partout hors de France et que l’on pouvait même lui substituer le terme de « taxiste ».  Rien à faire. Pas de taxieur ni de taxiste dans mon papier. On pourra parler de langue partagée lorsque les apports des uns, ceux du monde francophone, seront admis par les autres, ceux de l’aire française. C’est un peu à l’image des catégorisations littéraires. Publiée en France ? C’est de la littérature française. A l’étranger, et surtout en Afrique ? C’est de la littérature francophone. La nuance est bien là et elle en dit plus long que mille discours.

Terminons sur l’Organisation internationale de la francophonie (OIF). J’avoue ne pas être mécontent que l’Algérie n’en fasse pas partie. Il m’arrive de me rendre à certaines des manifestations organisées par cette respectable institution. Il y a beaucoup de bonne volonté et d’envie de partage. Certaines actions ou médias qu’elles financent sont nécessaires. Mais, de vous à moi, j’ai toujours du mal avec cette ambiance un peu étrange, lourdingue, où se mélangent communication (un domaine d’excellence de Michaëlle Jean, la secrétaire générale de l’OIF) et folklore françafricain. En somme, comme la Méditerranée (sujet de milliers de colloques et envolées), la francophonie dans sa définition institutionnelle a du mal à être autre chose qu’un beau prétexte.
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