Lignes quotidiennes

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jeudi 5 avril 2018

La chronique du blédard : Monologue de l’ancienne fleuriste

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Le Quotidien d’Oran, jeudi 29 mars 2018
Akram Belkaïd, Paris

J’ai soixante-dix ans monsieur. Maintenant, je fais des ménages. Eh, oui…  Quand vous m’avez connue, j’étais plus heureuse, bien plus sereine. Ma boutique de fleurs marchait encore assez bien. Vous savez, l’avantage avec le commerce, c’est qu’on mange à sa faim. On a toujours un peu d’argent qui rentre, quelle que soit la saison. Qu’il fasse soleil ou qu’il pleuve, les gens achètent toujours des fleurs. Je faisais un bon chiffre d’affaires, je mettais un peu de sous de côté, j’aidais mes enfants. Vous vous souvenez de ma grande fille ? Elle tenait souvent la caisse le week-end. Aujourd’hui, elle a un travail, un vrai, dans une société de logiciels. Elle a été à l’université ! Depuis quelques années, c’est elle qui m’aide mais je ne lui en demande pas trop. Elle a ses enfants à élever. Seule. Rien n’est facile pour les gens comme nous, monsieur.

J’ai été obligée de vendre la boutique. Elle a été remplacée par un magasin de téléphonie. Ça pousse de partout ce genre de commerce. Je serais bien incapable de vendre ces appareils. Les fleurs, c’est simple. On les aime, on les connaît. On conseille le client. On finit par avoir des habitués. Les téléphones, les ordinateurs, tout ça, ce n’est pas pour moi. Je n’y comprends rien. Ma fille a essayé de m’expliquer mais j’ai juste un petit appareil pour répondre quand elle m’appelle. Je sais l’appeler aussi mais c’est tout. Je ne pourrai même pas lui envoyer de message. Monsieur, je vais vous le dire parce que je n’en ai pas honte : je ne sais ni lire ni écrire.

A l’école, j’ai toujours confondu les lettres. Je n’ai jamais manqué un jour de classe, mes parents n’auraient pas voulu. Mais je n’avançais pas. J’essayais. Je me penchais sur ma feuille, j’avais mon crayon et ma gomme, mais je commençais à peine à recopier la phrase au tableau que mes copines avaient déjà fini et elles passaient à autre chose. On m’a mise dans une classe spécialisée. Enfin, spécialisée… On nous appelait les « sans-espoir ». Ça faisait beaucoup rire mes amies. Aujourd’hui, les choses seraient différentes. Ma fille me dit qu’il y aurait des gens pour s’occuper de moi. Des spécialistes, des éducateurs… Des gens qui auraient la patience de m’apprendre. A l’époque, ce n’était pas possible. Les maîtresses croyaient que je faisais exprès, que je n’étais pas sérieuse. Ce n’était pas vrai, monsieur. J’aurais voulu apprendre.

Aujourd’hui, quand mes petits-enfants me lisent une histoire, j’ai les larmes aux yeux. Je me dis que ça devrait être à moi de le faire. Alors, je leur parle des fleurs. Ils n’ont pas connu la boutique mais je leur en parle souvent. Ils se souviendront que leur grand-mère était fleuriste. C’est mieux qu’ils ne sachent pas que je fais des ménages.

J’ai vendu la boutique parce qu’un fleuriste a ouvert juste en face de chez moi. C’est une chaîne, monsieur. Ils ont des prix imbattables. Ils ont tué mon affaire en six mois. Personne ne m’a défendue. Je suis allée à la mairie, j’ai même vu le député. On ne devrait pas avoir le droit de maltraiter les petits commerçants comme ça ! Ou alors, ils auraient pu m’embaucher, en compensation. Mais ils ne prennent que des jeunes qui ne connaissent rien au métier. Je le sais, je passe devant chez eux tous les jours. Des nouvelles têtes derrière la caisse, j’en vois chaque mois… Ma fille me dit qu’ils ne m’auraient jamais embauchée parce que je suis trop âgée et que je ne sais pas lire.

A quatorze ans, je suis entrée à l’usine, du côté du pont de Sèvres. On y fabriquait des appareils électriques, des radios aussi. Je triais les pièces et je les mettais dans des caisses ou des bacs pour que les ouvrières puissent les assembler. Une syndicaliste de la CGT s’est occupée de moi. Elle voulait absolument que j’apprenne à écrire. Elle m’encourageait, elle me donnait des cours. Ça rentrait par une oreille et ça ressortait de l’autre. Mais il y a une chose qu’elle m’a apprise que je n’ai pas oubliée. Elle me disait souvent, « tu es illettrée, pas analphabète. » Je sais que pour les gens ça ne fait aucune différence mais moi ça me fait du bien de le préciser. J’ai été à l’école et je n’ai pas pu apprendre…


Je me suis mariée avec un ouvrier qui travaillait chez Citroën. On s’est endettés, on a acheté la boutique. A l’époque, le quartier, ce n’étaient que des populos comme nous. On a vu les choses changer. Ça a bien profité à notre affaire. C’est moi qui tenait la caisse. Mon mari disait toujours, « ma femme, elle ne sait ni lire ni écrire, mais elle sait compter ». C’est vrai, mais je n’ai jamais su remplir un chèque. Et quand il faut aller à la poste ou dans une administration, j’ai toujours peur de la réaction des gens quand je leur dis que je ne sais pas remplir le formulaire. Une fois, un employé de la sécurité sociale n’a pas voulu me croire. Il était très fâché. Il m’a dit, « madame, même les étrangers savent remplir cette fiche. » J’ai pleuré et il a fini par le faire à ma place. Des histoires comme ça, j’en ai eu des dizaines et des dizaines. Monsieur, à part de ne pas avoir la santé, il n’y a rien de pire que de ne pas savoir lire et écrire.
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