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Jeûner après Gaza
Durant le mois de ramadan, le neuvième du calendrier lunaire hégirien, les musulmans doivent s’abstenir de manger et de boire du lever au coucher du soleil. Cette obligation, la principale mais pas la seule, constitue le quatrième des cinq piliers de l’islam. S’interdire ainsi la nourriture et les boissons durant de longues heures et pendant vingt-neuf à trente jours fait notamment ressentir ce qu’un démuni éprouve au quotidien. Cela peut être très éprouvant et exige une certaine endurance, mais je ne considère cela ni comme un tour de force ni comme un exploit. Car cette privation, tout comme le jeûne intermittent ou thérapeutique, n’est que temporaire. Il y a toujours un après.
Quand on sait qu’un repas complet, souvent pantagruélique, vous attend à l’heure de l’iftar – le repas qui marque la rupture du jeûne –, alors cette faim n’est pas une vraie faim. Alors, la soif n’est pas une vraie soif. La faim, réelle, absolue, est celle où il n’existe rien au bout de la journée ou de la nuit, où aucune table n’a été dressée, aucune soupe chaude préparée, aucune viande grillée, aucun dessert appétissant. La faim, la vraie, c’est celle qui fut éprouvée par le militant irlandais Bobby Sands au terme d’une grève de plus de deux mois qui le mena au trépas en 1981. La faim, la vraie, est un cauchemar extrême, absolu, qui mène à l’épuisement, au décharnement puis, pour finir, à la mort.
C’est ce que la population de Gaza a enduré durant des mois. C’est ce qu’elle endure encore alors que j’écris ces lignes. C’est celle où le corps finit par abandonner, comme le confiait en août 2025 Abou Abed Moughaisib, coordinateur de Médecins sans frontières (MSF) dans l’enclave palestinienne. La faim, la vraie, est impitoyable, elle détruit et laisse des séquelles irrémédiables, même si l’on reprend ensuite un mode de vie normal. En comparaison de ce martyre, le jeûne du ramadan, avec son aspect festif et convivial, n’est qu’une aimable promenade de santé. Jamais plus je ne pourrai jeûner sans penser aux morts de Gaza. Puissent-ils reposer en paix.
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