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Blog au fil des jours, quand la chose et l'écriture sont possibles.
Lignes quotidiennes
Dernier ouvrage paru : Chroniques du ramadan. Voyage intimiste au coeur du jeûne (Tallandier, 2026).
jeudi 19 février 2026
𝐏𝐫𝐞́𝐚𝐦𝐛𝐮𝐥𝐞 Jeûner après Gaza
Parution : Chroniques du ramadan. Voyage intimiste au coeur du jeûne
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samedi 5 juin 2021
La chronique du blédard : France, l’islamophobie décomplexée
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Le Quotidien d'orange, jeudi 15 avril 2021
Akram Belkaïd, Paris
Cela commence par un tweet comme il peut en exister des millions par jour. Une marque, en l’occurrence Évian, demande à ce que l’on retweete son message si l’on a bu un litre d’eau ce jour-là. Jusque-là rien d’inhabituel. L’argument marketing est incitatif en alliant complicité et proximité avec le consommateur sans oublier les inévitables considérations sanitaires (boire, c’est la santé…). Le problème, c’est quelques tarés – il n’y a pas d’autre mot pour les qualifier – y ont vu une provocation car, jeûnant, ils ne pouvaient boire. Petite tempête et excuses polies – on n’est jamais trop prudent – de la marque.
L’affaire aurait dû s’arrêter là et Évian n’aurait même jamais dû s’excuser. Notre monde est désormais imprégné d’égotisme et de scénarisation de soi et le ramadan n’y échappe pas. Je me souviens d’un match de football au stade de France, il y a quelques années. Un petit groupe de spectateurs s’était arrangé pour que toute la tribune ou presque sache qu’ils jeûnaient. Une piété ostentatoire contredite par le fait que ces mêmes personnes pariaient sur le résultat de la rencontre à l’aide de leurs smartphones…
Le problème, c’est que les quelques tweets du genre, « wech Evian, c’est le ramadan, respect svp » ont fourni une occasion en or pour toute la galaxie islamophobe qui sévit sur les réseaux sociaux. Sorties grandiloquentes, dénonciations répétées de la menace islamiste qui voudrait imposer le ramadan à tous les Français, serments multipliés de défendre la République et la laïcité, etc. Bref, la ligne de conduite est toujours la même : s’emparer d’un rien, en faire une histoire d’État et convaincre l’internaute que quelque chose de grave se passe en attendant que la racaille islamophobe qui sévit quotidiennement sur les chaînes télévisées d’information continue prenne le relais. Et pendant ce temps-là, la France n’a toujours pas de vaccins, les urgences sont au taquet, le seuil de 100 000 personnes décédées du Covid-19 est dépassé depuis longtemps et personne ne sait si le confinement « light » sera prolongé ou durci.
Tout cela serait risible si le contexte politique n’était pas marqué par une surenchère visant à faire de l’islam et des musulmans « le » sujet de la campagne électorale pour l’élection présidentielle de 2022. On connaît les termes de l’équation. Tout le monde ou presque est persuadé que Marine Le Pen sera, une nouvelle fois, présente au second tour. Dès lors, la question est de savoir qui sera en face. Emmanuel Macron, candidat à sa réélection ? Le représentant de la droite dite modérée ? Le représentant de la gauche unifiée (rêvons un peu) ? Le candidat du groupuscule parti socialiste (rions un peu) ?
A tort ou à raison, nombre d’états-majors politiques pensent que pratiquer la surenchère à l’égard des musulmans est la meilleure des stratégies pour attirer l’électeur, le camp Macron n’étant pas le dernier à suivre cette ligne. Cela débouche sur des moments irréalistes comme lors des débats au Sénat à propos de la loi pour le « respect des principes de la République » à la laquelle ce nid d’inutilités et de sénilités a ajouté la mention « lutte contre le séparatisme. »
Ce fut donc un festival. Le voile, obsession nationale, a été de tous les débats. Les sorties scolaires, les lieux de réception du public, les bancs de l’université : autant de sujets liés à l’interdiction du fichu. On ne sait pas ce qui sera retenu en seconde lecture à l’Assemblée des députés mais on voit bien ce qui se profile pour le moyen terme, ce qui n’est pas encore pleinement assumé : l’interdiction pure et simple du voile en dehors du domicile privé (ça viendra ensuite…) et des lieux de culte. Mais passons car on y reviendra forcément.
Durant les joutes sénatoriales, on a aussi entendu dire qu’il fallait interdire la prière dans les couloirs des universités. Il paraît qu’il y a quelques années, un cas, je dis bien un cas, a défrayé la chronique dans un établissement du supérieur. Et voilà que cela devient un problème majeur nécessitant de légiférer d’urgence. On se demande si la France n’est pas saisie par une folie rampante, une perte de lucidité qui l’empêche de voir où sont les vrais problèmes. Comment, ensuite, s’étonner que des mosquées soient vandalisées ?
Le Sénat, dans sa grande clairvoyance, veut aussi que l’on interdise les drapeaux étrangers lors des cérémonies de mariage dans les mairies. On sait quels sont les emblèmes visés. On s’éloigne un peu de la problématique de l’islam en France mais les populations ciblées demeurent identiques puisqu’il s’agit essentiellement de personnes originaires du Maghreb. Pour ce dernier point, j’avoue être partagé. Légiférer sur ce point est franchement ridicule, c’est une évidence. Par contre, il serait bon de faire entendre aux concernés qu’une salle de mairie n’est pas un « courri » (une écurie) et que l’on ne peut pas y faire n’importe quoi et s’y comporter n’importe comment. Des applaudissements, quelques youyous pour la tradition et bezef.
S’en prendre à Évian au prétexte que c’est le ramadan, beugler « one-two-three viva l’Algérie » en brandissant le drapeau alors que le maire n’a même pas fini d’unir les mariés (scène à laquelle j’ai assisté quelques semaines avant le premier confinement), tout cela est à éviter. Certes, cela ne fera pas disparaître le racisme et encore moins l’islamophobie (ne soyons pas naïfs) mais cela nous évitera des polémiques incessantes et cela réduira les occasions pour les incendiaires de jeter de l’essence sur un feu qui couve depuis bien des années.
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dimanche 4 juin 2017
La chronique du blédard : Jeûner en France
mardi 23 juin 2015
La chronique du blédard : Un ramadan avec (les polars de) Camilleri
Le Quotidien d’Oran, jeudi 20 août 2009
Note : Une chronique du ramadan 2009. Jeûne et culture peuvent aller de pair...
vendredi 3 août 2012
La chronique du blédard : Steaks de dinde, boureks, sabayon et pastèque grillée
samedi 28 juillet 2012
La chronique du blédard : Une conversation à La Marsa
Une pizzeria du coin est prise d’assaut. On commande au comptoir et on compte les minutes avant que son numéro ne soit appelé. Un couple fait son entrée. Ils font la tête. Peut-être est-ce le monde déjà présent qui les contrarie. Peut-être se sont-ils disputés. Allez savoir. Il porte un long bermuda fleuri et un débardeur mouillé par l’eau de mer. Elle, une robe d’été blanche et des sabots en caoutchouc qui crissent à chaque pas. Ils ont la même taille, moyenne et ronde, et illustrent à bien des égards la déroute de la diète méditerranéenne en Tunisie et au Maghreb. Autrement dit, l’huile d’olive battue à plate couture par le sucre, les frites et la mayonnaise…
« Je commande, toi, tu nous trouves une place », ordonne le mari. La dame fait un petit signe de tête mais ne répond pas. « Qu’est-ce que tu veux comme pizza ? » lui demande-t-il encore. « Quatre fromages » est la réponse. « Normale ou large ? » est l’interrogation qui suit. Mouvement d’impatience de l’épouse. « Ti ch'nouwa ? Tu as décidé de me faire raconter ma vie devant tout le monde ? » crie-t-elle. « Tu sais bien que c’est large ! ». Il encaisse mais n’oublie pas sa dernière question : « et tu bois quoi ? ». Elle hausse les épaules. « Hadja zirou » lance-t-elle en montant à l’étage.
Le mari passe commande en ignorant le regard narquois du caissier. Autour de lui, les conversations un temps suspendues, reprennent. Deux hommes, la quarantaine pour l’un, vingt de plus pour l’autre, recommencent à se chamailler, prenant à témoin ceux qui les entourent et interpellant de temps à autre le pizzaiolo pour qu’il donne son avis. « Moi, je te dis que ces gens-là ne sont pas sérieux ! », insiste le plus jeune. « Ils gagnent les élections après avoir promis la lune et au bout de quelques mois les voilà qui parlent de remaniement et d’un gouvernement de technocrates. C’est la preuve qu’ils sont incapables de gouverner. Si ça continue, la Tunisie ne sera plus du tout gérée ».
L’autre, casquette sur la tête, l’interrompt avec de grands éclats de rire. « Mais arrête ! C’est quoi ce catastrophisme ? Ne sois pas mauvais perdant… Ils ont gagné, vous avez perdu. C’est tout. Vous avez du mal à digérer ça. Dans le monde entier on fait appel à des technocrates quand c’est la crise. Tu devrais être content. Ça veut dire qu’ils ne veulent pas tout contrôler. Qu’est-ce t’en penses-toi ? ». Le pizzaiolo fait mine de ne rien avoir entendu. Quant au caissier, il hoche la tête sans que l’on sache si c’est parce qu’il n’a pas d’avis sur la question ou si c’est parce qu’il n’a pas envie de parler politique en ces temps incertains où le moindre propos de travers peut provoquer un attroupement et des protestations avec force « dégage ! ».
« Il faut leur donner le temps de faire leur preuve », insiste l’aîné. « Je n’ai pas voté pour eux, je ne les aime pas mais ce n’est pas une raison pour être hystérique comme ça ou pour les provoquer à la moindre occasion. On vit des temps difficiles, ce n’est pas le moment d’en rajouter. Tiens, les artistes. Pendant des années ils se tiennent tranquilles avec Ben Ali, et là, ils veulent tout, tout de suite ! Et ça passe son temps à crier au loup, à faire peur aux gens. C’est normal que les touristes ne viennent pas. Il faudrait penser à se calmer ».
Le plus jeune va pour répondre mais la dame en robe d’été refait son apparition. « Alors ? » crie-t-elle à l’adresse de son mari qui n’a rien perdu de l’échange. « Quoi, alors ? Tu vois bien qu’il y a du monde !» répond-il avec humeur. « Un peu de patience madame, ici la pizza se mérite et elle n’en sera que meilleure » intervient l’homme à la casquette avec un large sourire. Lequel ne dure guère… « De quoi tu te mêles, toi ? Attend ton tour comme tout le monde et occupe-toi de tes affaires ! » La réplique a fusé comme un missile. Tout le monde ou presque regarde ses pieds, sentant qu’un méchant orage risque d’éclater. Le caissier aligne des chiffres sur un bout de nappe en papier et le pizzaiolo est plus que jamais occupé à pétrir la pâte. « Et puis, pourquoi est-ce que ce n’est pas un serveur qui ne nous apporte nos pizzas ? Puisque c’est comme ça, je n’ai plus faim ! » s’emporte l’épouse en quittant l’endroit. Son mari ordonne au caissier de ne pas annuler la commande et la suit à l’extérieur en grommelant.
« Ce que je leur reproche, c’est de semer la division et de ne pas avoir de discours fédérateur » reprend le jeune comme si de rien n’était. « Ça fait des mois qu’ils nous opposent les uns aux autres. Tiens, tu sais ce qu’a raconté l’un de leurs ministres ? Il a dit que nous autres, gens de La Marsa, passons notre temps à nous moquer des ceux des quartiers sud. Comme si on se sentait supérieurs à eux. Tu te rends compte ! Voilà comment on crée la haine entre Tunisiens. »
Son compère n’a pas le temps de répliquer car le couple est de retour, faisant toujours la mine. Mais, cette fois, c’est le mari qui part à la recherche d’une table tandis que l’épouse attend la quatre-fromage et la napolitaine, toutes deux « large », et les sodas à l’aspartame. Ses yeux lancent des éclairs et elle ne cesse de regarder autour d’elle, cherchant visiblement à passer sa mauvaise humeur sur le premier venu. Ce que comprennent les clients, y compris le duo qui a cessé de parler politique. « J’en ai marre de ce pays et de ses bons à rien » souffle-t-elle. Personne ne réagit. La fatigue, la faim, peut-être. A l’extérieur, la nuit tombe en douceur sur La Marsa.
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mardi 24 juillet 2012
N'djib el-maghreb !
Paris. Périphérique intérieur.
Une camionnette blanche, immatriculée dans le neuf-cinq, roule au ralenti, fenêtre ouverte, bras gauche ballant. Il est vingt-et-une heure. La rupture du jeûne est dans quarante-six minutes. Vous avez deviné. Le conducteur est un ramadanisant qui, comme au bled, passe le temps au volant en attendant l'instant R.
R comme ripailles...
Imaginons ensemble ce qui pourrait lui arriver.
Un motard de police qui lui demande de quitter le périph' puis qui s'adresse à lui, un peu énervé.
- Monsieur ! Vous rouliez à 30 kilomètres heures sur le périphérique. C'est dangereux !
- Ah oui, je suis désolé. Je suis un peu sonné. En fait, c'est pour amener le maghreb.
- Quoi ?
- Oui, c'est une expression du bled. On tue le temps en attendant l'heure du f'tour.
- Le quoi ?
- Le repas de rupture du jeûne. On tue le temps en attendant le coup de canon.
- Quel canon ???
- Celui qui annonçait la rupture du jeûne !
- Et c'est quoi cette histoire de Mahgreb ?
- C'est l'heure de la prière. La fin de la journée. On peut manger. N'djib el-maghreb, vous comprenez ?
- Bon, vous ne me paraissez pas dans votre état normal, monsieur. Vous allez souffler dans l’alcootest.
- Hein ?
- Vous en avez sur vous ? Vous savez que c'est obligatoire ?
- Mais je suis musulman ! C'est le ramadan !
- Et alors ?
- Mais je ne peux avoir bu de l'alcool ! C'est interdit par la religion.
- Bon, je veux bien vous croire. En tous les cas, je vous verbalise pour conduite dangereuse. Et il faudra penser à acheter un alcootest.
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