Lignes quotidiennes

Lignes quotidiennes
Dernier ouvrage paru : Chroniques du ramadan. Voyage intimiste au coeur du jeûne (Tallandier, 2026).
Affichage des articles dont le libellé est Prix Nobel d'Economie. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Prix Nobel d'Economie. Afficher tous les articles

mardi 20 octobre 2015

La chronique économique : Un prix pour le bon sens

_
Le Quotidien d'Oran, mercredi 14 octobre 2015

Akram Belkaïd, Paris


Il arrive parfois que les sciences économiques fassent entrer en concordance leur ésotérisme mathématique et le bon sens... Cette année, c’est d’ailleurs ce dernier que vient de récompenser le Prix de la Banque de Suède en sciences économiques en mémoire d’Alfred Nobel. Un prix que, par un raccourci regrettable (on le répète chaque année), on continue de désigner par l’expression fausse de Prix Nobel d’Economie (Le « vrai » prix Nobel, décerné en Norvège, ne récompense que la médecine, la littérature, la physique, la chimie et la paix).


La croissance ne garantit pas le développement


Cette année, le Prix des sciences économiques a été attribué à Angus Deaton. Enseignant à l’université de Princeton, cet américano-britannique de 69 ans (il est né en Ecosse) a été récompensé pour ses travaux sur « l’analyse de la consommation, de la pauvreté et du bien-être ». D’une certaine manière, les travaux de Deaton tendent à remettre en cause nombre d’idées défendues par les grandes organisations internationales et les tenants du consensus néolibéral. Ainsi, il a pointé un élément fondamental concernant la croissance du Produit intérieur brut (PIB). Qu’on le veuille ou non, cette dernière, même si elle est forte, ne suffit pas toujours à juguler la pauvreté ou à faire sortir du sous-développement. Cela fait des années que cette réalité est connue, notamment en Afrique où la croissance ne crée que des poches de développement (d’où l’émergence du concept de « croissance inclusive », autrement dit qui concerne tout le monde). Angus Deaton a aussi beaucoup travaillé sur l’Inde et relevé que l’accroissement des richesses n’y résout pas tout.


De même, ses travaux rappellent qu’il serait illusoire de rattraper plusieurs siècles de sous-développement ou, plus encore, de retard de développement. De manière explicite, cela repose la question de l’efficacité de l’aide internationale qui, trop souvent, ne contribue qu’à maintenir ses bénéficiaires à flot sans pour autant les engager dans un cycle de transformation structurelle. Pour être clair et ne pas ouvrir la voie à d’autres interprétations, il ne s’agit pas de ne plus donner mais bien de donner plus pour créer les conditions du développement. Et ce « plus » passe par le capital humain. Des domaines comme la santé, autrement dit le prix des médicaments et des installations sanitaires et de l’éducation soit la formation de cadres, y compris à l’étranger, sont jugées prioritaires par Angus Deaton. A ce titre, ce dernier est favorable à une plus grande souplesse en matière de circulations migratoires, estimant que les jeunes diplômés qui rentrent dans leurs pays peuvent aider à son développement.


Quand revenus et bien-être divergent


Par ailleurs, les travaux de l’économiste sur le bien-être méritent d’être signalés dans un monde où l’on confond trop souvent richesse et bonheur. Certes, l’économiste ne nie pas que l’argent est nécessaire et ses travaux montrent que le bien-être croit avec la richesse. Mais ils prouvent aussi que ce n’est vrai que jusqu’à un certain point. Ainsi, dans les sociétés riches, la courbe du bonheur en fonction des revenus devient plate après 75.000 dollars de ressources annuelles. A partir de là, d’autres facteurs entrent en jeu qui conditionnent le bien-être dont ces fameux éléments non-quantifiables (générosité, rôle social, philanthropie, bénévolat…). Mais il ne faut pas oublier non plus l’existence de certaines caractéristiques humaines comme cette insatisfaction qui peut naître du fait que l’on n’arrive pas à gagner plus que celui qui a la même rémunération…
_

vendredi 19 octobre 2012

La chronique économique : Un Nobel pour une science non-exacte

_

Le Quotidien d'Oran, mercredi 17 octobre 2012
Akram Belkaïd, Paris

Les deux américains Lloyd Shapley et Alvin E. Roth viennent donc de recevoir le Prix Nobel d’économie pour leurs travaux de modernisation de la Théorie des Jeux. Il s’agit d’un concept très large qui date du début du XXème siècle et qui, pour simplifier, fonde sa réflexion sur les systèmes de concurrence, de confrontation entre l’offre et la demande et, pour finir, de formation des prix. C’est là un domaine des plus classiques sur lequel ont travaillé des milliers d’économistes depuis les premiers écrits d’Adam Smith.

Usage intensif des mathématiques

On le sait, le thème de l’offre et de la demande, ou bien encore de l’évolution du marché, est fondamental en économie et Lloyd Shapley et Alvin E. Roth ont été récompensés pour avoir étendus leurs travaux aux domaines non-marchands, c’est-à-dire là où l’approche classique offre-demande doit prendre en compte d’autres facteurs tels que la gratuité, le bénévolat, l’intervention de l’Etat via des subventions sociales. En clair, les recherches de ces deux savants sont aussi une tentative de réponse aux nombreuses critiques qui mettent en cause les limites de l’économie moderne et son incapacité à décrire plusieurs sphères d’activités n’ayant rien à voir avec le secteur marchand habituel (là où le prix est censé être le résultat d’un ajustement parfait entre l’offre et la demande).

Comme nombre de leurs homologues, les deux économistes qui viennent d’être nobélisés basent leurs travaux sur les mathématiques. L’objectif est de modéliser l’activité économique et d’en déduire un système d’équations et de lois suffisamment exhaustif pour décrire l’évolution et le comportement de cette même activité et des différents agents qui l’accomplissent. Et c’est là qu’apparaît l’une des finalités les moins connues  du Prix Nobel d’économie. Trop souvent, ce dernier consacre des travaux et des réflexions basées sur une « mathématisation » à outrance de la discipline économique ce qui, par conséquent, a pour but de prouver qu’elle  est une science exacte. Ce qu’en réalité elle n’est pas et ce qu’elle ne sera jamais au grand dam de nombre d’économistes qui cultivent un complexe d’infériorité vis-à-vis des mathématiques voire de la physique (laquelle est une science expérimentale mais dont les théories sont bien plus proches de l’exactitude que l’économie).

On connaît la fameuse boutade : un économiste est quelqu’un qui pourra peut-être vous expliquer demain pourquoi il s’est trompé hier… Au-delà de l’ironie, il s’agit de rappeler que malgré toutes les équations et formules mathématiques dont elle se pare aujourd’hui, l’économie reste une science imparfaite, incapable de tout décrypter et, surtout de tout prévoir. Ainsi, l’usage intensif des mathématiques dans les travaux des vingt dernières années n’a pas permis de voir venir (et d’éviter) les grandes crises financières et économiques à commencer par celle qui pénalise actuellement les Etats-Unis et l’Europe. Nombre de recherches publiées en 2007 et en 2008, notamment par les économistes travaillant dans de grandes banques d’affaires, sont même aujourd’hui de véritable sujet de plaisanterie puisqu’elles affirmaient que le retour à une croissance forte était imminent.

Modifier l'enseignement de l'économie

Bien entendu, il ne s’agit pas de déconsidérer l’économie ou de lui interdire l’usage des mathématiques. Mais, l’enjeu pour elle est de reconnaître ses limites ; d’accepter l’idée que, tout comme l’histoire qui éclaire le passé, l’économie peut rarement jouer le rôle de sciences prédictive et que, surtout, l’usage immodéré de mathématiques présentées comme caution en matière d’impartialité ne peut faire oublier que cette science est directement influencée par des idéologies aussi différentes que contradictoires. C’est pourquoi, il existe aujourd’hui de nombreux économistes qui, en Europe comme aux Etats-Unis, réclament une remise en cause de l’enseignement de cette discipline avec une réduction de l’usage des mathématiques et, in fine, une acceptation de son statut de science humaine.
_