Lignes quotidiennes

Lignes quotidiennes
Dernier ouvrage paru : Chroniques du ramadan. Voyage intimiste au coeur du jeûne (Tallandier, 2026).
Affichage des articles dont le libellé est antisionisme. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est antisionisme. Afficher tous les articles

mardi 23 janvier 2018

La chronique du blédard : Céline, les musulmans et l’antisémitisme

_
Le Quotidien d’Oran, jeudi 18 janvier 2018
Akram Belkaïd, Paris

Je relève souvent dans les médias français des affirmations à l’encontre de peuples du sud et de l’est de la Méditerranée qui me laissent songeur. J’y vois l’expression condensée de ce que l’on pourrait qualifier de vision asymétrique où celui du nord regarde son voisin du sud avec, non seulement, de la condescendance mais aussi de la défiance et une mise en accusation systématique à propos de certains sujets épineux. L’un d’entre eux concerne l’antisémitisme. Avant de poursuivre, ouvrons une parenthèse importante afin d’éclairer le lecteur sur ce terme. Si l’on reprend la définition donnée par l’encyclopédie en ligne Wikipédia, l’antisémitisme « est le nom donné de nos jours à la discrimination et à l'hostilité manifestées à l'encontre des Juifs en tant que groupe ethnique, religieux ou racial. Il s'agit, dans son acception originelle telle que formulée vers la fin du 19ème siècle, d'une forme de racisme se voulant scientifique, dirigée spécifiquement contre les Juifs (et non contre les peuples sémites, groupe linguistique) ». Ainsi, dire « je suis sémite, je ne peux donc pas être antisémite » n’a aucune pertinence. Il s’agit ici d’un racisme visant les Juifs et il n’appartient pas à cette chronique de discuter ce terme. Prenons-le donc dans son acceptation habituelle de racisme anti-Juif. Fin de la parenthèse.

De manière régulière je tombe sur cette affirmation selon laquelle Mein Kampf, le livre d’Adolf Hitler est « un best-seller dans le monde arabe » (une variante : « un best-seller dans le monde musulman » (*). Un best-seller ? Rien que ça ? Combien d’exemplaires ? Des centaines de milliers ? Des millions ? On ne sait pas. On trouve bien quelques chiffres, notamment une version pirate publiée en Turquie (80 000 exemplaires dans un pays de plus de 80 millions d’habitants…) mais le flou demeure. Personne de censé ne va nier que la judéophobie et l’antisémitisme existent dans le monde arabo-musulman. Les deux alimentent les pires démons et d’effroyables pulsions sans oublier les inévitables obsessions complotistes. Mais affirmer, sans en donner la moindre preuve, que Mein Kampf est un best-seller relève d’une mise en accusation générale. C’est censé donner la preuve que l’antisémitisme y est collectif, partagé et érigé en manière consensuelle de penser.

Au Maghreb et au Machrek, j’entre autant que je peux dans les librairies. Je n’y ai vu qu’une seule fois une édition en langue arabe de Mein Kampf. C’était en Egypte et le libraire d’Alexandrie me confia qu’il n’en vendait guère un ou deux exemplaires par mois. Avait-il le droit de le faire ? « Ce n’est pas interdit mais ce n’est pas vraiment autorisé non plus », fut sa réponse sibylline. De mémoire, mais je peux me tromper, je ne pense pas qu’un éditeur algérien, tunisien ou marocain ait pris l’initiative de publier un tel torchon. Mais l’idée reçue est là. A Paris on vous l’assène telle une vérité qui ne souffre d’aucune contestation : Au Maghreb, comme dans le reste du monde arabe, les rayons des libraires crouleraient sous le poids des ouvrages antisémites. Pire, ces derniers seraient même exposés en vitrine au vu et au su de tout le monde.

J’ai repensé à tout cela en prenant connaissance des propos d’Antoine Gallimard, le très puissant et influent patron de la maison d’édition éponyme, dans le quotidien Le Monde (**). Renonçant, en raison de la polémique qu’a fait naître ce projet, à publier les pamphlets antisémites de l’écrivain Céline, il estime, pour se dédouaner, qu’« aujourd’hui, l’antisémitisme n’est plus du côté des chrétiens mais des musulmans, et ils ne vont pas lire les textes de Céline. » Relisons plusieurs fois cette déclaration. Que nous dit-elle ? D’abord, que les musulmans seraient les vrais et seuls antisémites de notre époque. Autrement dit, le monde chrétien, au passif très lourd en la matière, ne peut plus être suspecté. La méthode Coué…  Ensuite, que la publication de ces écrits ne devrait pas poser de problème puisque les seuls antisémites qui existeraient encore, c’est-à-dire les musulmans, ne lisent pas Céline… On reste pantois devant un tel mépris et une telle stigmatisation. Les musulmans ? Antisémites, certes, mais incultes...

La polémique née du projet de nouvelle publication de Bagatelles pour un massacre (1937), L’École des cadavres (1938) et Les Beaux draps (1941) - pourtant facilement accessibles sur Internet ou chez les bouquinistes parisiens de bord de Seine… – offre la possibilité d’une énième instrumentalisation de la question de l’antisémitisme dans le monde arabo-musulman. Mais il y a pire. Un certain Frédéric Vitoux, académicien de son état, explique dans les colonnes de l’hebdomadaire l’Obs - qui le présente comme un « fervent admirateur et biographe de Céline » - qu’il a toujours refusé de donner des conférences sur Céline « dans des pays du Maghreb où il existe un antisionisme d’Etat » (***). Là aussi, que faut-il comprendre et qu’est-ce qui est suggéré ? Qu’antisionisme signifie automatiquement antisémitisme ? Que les universitaires et étudiants du Maghreb, parce qu’ils soutiennent – pour la plupart - la Palestine, ne sont pas dignes de bénéficier des travaux et réflexions (d’un académicien, s’il vous plait !) sur Céline car cela aggraverait leurs mauvais penchant ? On en est là…


(*) Les Inrockuptibles, 5 décembre 2015. Lire aussi « Les éditions pirates de "Mein Kampf" foisonnent dans le monde musulman », Le Point, 11 janvier 2016.
(**) 13 janvier 2018.
(***) La nouvelle affaire Céline, 4 janvier 2018.
 _

samedi 4 janvier 2014

La chronique du blédard : De la quenelle, de Dieudonné et de la liberté d’expression

_
Le Quotidien d'Oran, samedi 4 janvier 2014
Akram Belkaïd, Paris

En décembre 2006 – sept ans déjà ( !) – j’ai publié dans ces mêmes colonnes une chronique à propos de la cause palestinienne et de ses faux sympathisants (*). J’y expliquais, entre autre, que l’engagement, la solidarité et l’empathie pour un peuple martyrisé et privé de ses droits par Israël ne justifie en rien que l’on s’acoquine avec des négationnistes, des nazillons et des antisémites patentés. Voici un extrait de cette chronique : « il y a des mains tendues auxquelles il ne faut pas répondre à moins de souiller ses propres convictions. Ni Dieudonné - qui a serré celle de Le Pen - ni l’écrivain Marc-Edouard Nabe - pour qui un Beur qui n’a pas recours à la violence est un « collabeur » - ni encore l’essayiste Alain Soral (…) ne sont les amis des Palestiniens ou des Libanais. Ils peuvent critiquer Israël et les Juifs autant qu’ils le souhaitent : ils n’ont pas à faire partie de notre famille ».

Aujourd’hui, je n’enlèverai aucun mot à ce texte. Surtout à l’heure où la France semble être prise par un étrange délire collectif à propos de ce fameux geste de la « quenelle » pour lequel l’humoriste Dieudonné fait l’objet de multiples accusations dont celle d’antisémitisme. Comme expliqué plus haut, je ne considère pas Dieudonné comme un soutien politique honorable (et souhaitable) de la cause palestinienne. Je ne sais pas s’il est vraiment antisémite ou s’il est juste devenu otage de ses provocations. Je reconnais qu’il a énormément de talent et je suis encore fan de certains de ses anciens sketchs (celui de « Villetaneuse » avec Elie Semoun ou celui de l’ado des cités dans son premier spectacle en solo). Par contre, une chose est certaine : ses parodies outrancières et certaines de ses alliances, comme celle avec Soral, ne plaident guère pour lui.

Pour rédiger ce texte, j’ai visionné sur le net plusieurs prestations récentes du comique. Ce qui me pose problème, c’est l’ambiguïté récurrente de ses propos. Il se dit antisioniste mais dérape souvent vers l’antisémitisme en reprenant les vieux thèmes nauséabonds de la domination juive sur la société française et sur le monde. C’est d’ailleurs là que le bât blesse. Dieudonné est le prétexte idéal dont s’emparent les défenseurs d’Israël, notamment les inféodés aux Likoud, pour discréditer l’antisionisme que revendiquent en France de nombreux soutiens à la cause palestinienne. Pour préciser les choses, car le sujet mérite une totale transparence, je me considère comme antisioniste car opposé politiquement à un mouvement qui nie les droits les plus élémentaires du peuple palestiniens. Par contre, j’estime qu’il est de mon devoir de lutter contre toute forme d’antisémitisme ou de judéophobie. Voilà pourquoi je me sens aucune affinité avec Dieudonné et ses amis.

Je ne sais pas non plus si la quenelle est un salut nazi inversé ou un signe d’insoumission à l’égard du système « mainstream », c’est-à-dire cette cohorte hétéroclite de gens prépondérants qui font l’opinion (politiciens, journalistes de télévision, intellectuels médiatiques,…). Une chose est certaine, la quenelle est une obscénité. J’ai été content de voir que de nombreux sites musulmans ou pro-palestiniens ont pris leurs distances avec cette vulgarité. Certes, c’est une forme de transgression comme quand, par exemple, elle est effectuée en présence d’un politicien comme Manuel Valls. Mais je ne peux pas cautionner le fait qu’elle soit réalisée devant une synagogue ou devant le mémorial de la Shoah à Berlin ou encore moins devant l’école juive attaquée en 2012 par Merah. S’il faut se révolter contre le système, il y a d’autres moyens, plus propres et bien plus intelligents, de le faire. Pour autant, il me semble que vouloir interdire ce geste relève d’une certaine forme d’hystérie qui ne fera qu’exacerber les (mauvaises) passions autour de cette affaire.
  
Ma position vis-à-vis de Dieudonné ayant été précisée, je tiens à dire que je suis absolument contre l’interdiction de ses spectacles. Qu’il se produise et si, d’aventure il enfreint la loi, il sera poursuivi. De quel droit le priverait-on d’exercer son métier ? Au nom de quelle loi préventive ? Et quid de la sacro-sainte liberté d’expression ? N’est-ce pas elle qui est invoquée à chaque fois que les musulmans de France se sentent insultés ? Ou bien alors, il faudrait clarifier les choses et que le gouvernement français précise officiellement que la liberté d’expression ne concerne pas tout le monde et que sa défense n’est pas absolue mais bien variable selon les circonstances, les sujets, les présumés contrevenants et les offensés. Que l’on nous dise clairement que l’on peut se moquer sans crainte du génocide rwandais, comme vient de le faire Canal plus, mais que l’on peut être traîné devant les tribunaux pour un signe de quenelle. En réalité, les indignations et les agitations matamoresques du gouvernement français à propos de Dieudonné ne méritent que peu de considération car j’aurais aimé voir la même fermeté concernant Canal+ et son sketch à l’humour crasseux. Là, ce fut silence radio. Peut-être aurait-il fallu que l’un des acteurs de cette scénette pitoyable fasse le geste de la quenelle pour que le Paris bien-pensant se mette à trépigner…
  
Par ailleurs, je ne suis pas naïf et je vois bien que toute cette polémique va au-delà du cas Dieudonné. Faire taire ce dernier (à supposer que l’on y arrive concrètement) n’est qu’une première étape pour de nombreuses personnes et organisations communautaristes qui font de la défense d’Israël leur cause prioritaire. En effet, leur ligne de mire va bien au-delà du seul humoriste. Dans les sommations adressées au gouvernement socialiste, figurent d’autres objectifs comme par exemple l’exercice d’un contrôle plus accru sur internet sans oublier le maintien de la criminalisation des appels au boycottage d’Israël ou des produits en provenance des colonies (toutes illégales, faut-il le rappeler) installées en Cisjordanie. De même, entend-on, non pas des suppliques mais de vigoureuses injonctions à légiférer pour rendre hors-la-loi le fait de se dire antisioniste. On le voit, l’affaire Dieudonné n’est que la face apparente d’un bras de fer et d’une bataille politique qui ne disent pas (encore) leurs noms.
 
(*) La Shoah et les faux amis des Palestiniens, 14 décembre 2006. Texte repris par le site Oumma.com, le 19 décembre 2006.
P.S qui n’a rien à voir avec ce qui précède mais qui est tout de même aussi important sinon plus : Bonne et heureuse année aux lectrices et lecteurs de cette chronique. Puisse 2014 nous faire oublier 2013…​
_
_