Lignes quotidiennes

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Dernier ouvrage paru : Chroniques du ramadan. Voyage intimiste au coeur du jeûne (Tallandier, 2026).
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jeudi 5 novembre 2015

La chronique du blédard : Dix ans après Clichy

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Le Quotidien d’Oran, jeudi 29 octobre 2015
Akram Belkaïd, Paris

Il y a dix ans, Zyed et Bouna, deux enfants, mourraient électrocutés dans un transformateur EDF à proximité de la ville de Clichy-sous-Bois en région parisienne. Les circonstances de ce drame qui a provoqué plusieurs semaines d’émeutes dans toute la France sont connues dans leurs grandes lignes. Des jeunes jouent au football et rentrent chez eux pour la rupture du jeûne (c’était alors le ramadan). Des policiers les coursent. Une fuite comme il s’en déroule souvent. Comme il s’en passe encore aujourd’hui. Ces gamins n’avaient rien fait, rien volé, rien cassé, rien outragé. Ils n’avaient commis aucun délit. Ils avaient juste peur d’être contrôlés et de devoir passer plusieurs heures au commissariat.

Il est difficile de lutter contre l’amertume qu’engendre le souvenir d’octobre et novembre 2005. Symbole parmi les symboles, on sait que la justice française a décidé au printemps dernier de ne pas condamner les policiers accusés de non-assistance à personne en danger. Certes, l’affaire, qui a mis dix ans à être jugée ( !), est en appel mais comment ne pas échapper à ce sentiment de malaise, à cette sensation que la mémoire des deux victimes n’a jamais cessé d’être outragée. On se souvient que le ministre de l’intérieur de l’époque, un certain Nicolas Sarkozy, avait pris quelques libertés avec la vérité en affirmant qu’il n’y avait pas eu de course-poursuite puis en expliquant qu’un vol avait été commis dans un proche chantier comme si cela justifiait le reste. On réalise ainsi que cette affaire a toujours subi un déni officiel et cela mine les familles des deux victimes même si elles font preuve d’une grande dignité.

On se souvient aussi du climat lourd qui avait précédé les émeutes notamment après les déclarations du même Sarkozy, candidat presque déclaré à l’élection présidentielle de 2007, qualifiant la jeunesse des cités de « racaille » et affirmant que la banlieue devait être nettoyée « au karcher ». Dans un tel contexte, le choc des émeutes ne pouvait qu’être violent et il le fut. On pensait qu’il allait être salutaire, il n’en fut rien. Les élites françaises, notamment politiques, ne se sont pas réveillées. Elles n’ont pas compris que l’avenir de la France et de sa cohésion sociale se jouait aussi dans les banlieues. Bien sûr, il y a une pile de chiffres et de statistiques pour affirmer le contraire. La politique de la ville, les tours détruites, les façades ravalées, on connaît la chanson. Mais on passe sous silence les nouvelles constructions aux loyers trop élevés et surtout cette persistance multiple. Persistance du chômage, persistance des difficultés de transport, persistance des contrôles au faciès, contrôles susceptibles d’être répétés plusieurs fois par jour, tutoiement désobligeant en prime.

Des promesses de changement, il y en a pourtant eu. Les émeutes de 2005 ont provoqué des débats sur la diversité. On a vu apparaître ou réapparaître des expressions comme « minorités visibles », « mixité sociale », « statistiques ethniques », « cv anonymes » et même « discrimination positive ». Le sort des jeunes diplômés issus des quartiers et incapables de trouver ne serait-ce qu’un stage en entreprise a été maintes fois évoqué. Quelques institutions éducatives, à l’image de Sciences-Po Paris, ont pris des mesures courageuses pour s’ouvrir à des jeunes qui en étaient exclus faute d’acquis et de bagages et culturels ou même faute de savoir que ces établissements existaient.

Mais l’élan s’est vite brisé et ce qui aurait dû constituer un grand projet national s’est dilué dans les effets d’annonce, la désinvolture et les calculs électoraux à court terme. L’idée qu’il existe en banlieue des forces vives capables de dynamiser la France, son économie comme sa société mais qu’elles sont reléguées et inexploitées n’est même plus discutée. Pire, elle est balayée d’une main par une partie de la classe politique qui ne voit dans les cités que des terrains propices à l’insécurité, au communautarisme, au djihadisme (la fameuse « cinquième colonne » chère à Christian Estrosi) et à l’économie souterraine.

A bien y regarder de près, on réalise, et cela a été écrit à plusieurs reprises dans cette chronique, que les seuls « gagnants » après les émeutes de 2005 sont quelques membres des minorités visibles que les partis politiques se sont dépêchés de mettre en avant pour se donner bonne conscience. Une aubaine pour les concernés choisis non pas pour leurs compétences mais uniquement pour leurs origines ou leur couleur de peau. Soyons plus précis. Les phrases qui précèdent doivent être réécrites et mises au féminin. En effet, la classe politique française, la droite comme la gauche, a fait quelques gestes vers les minorités visibles mais en privilégiant le plus souvent les femmes. Comme Zyed et Bouna, le mâle d’origine maghrébine ou subsaharienne demeure suspect. Quand la France du pouvoir accepte de ne plus être monochrome, c’est vers les femmes qu’elle se tourne. Une manière de ne pas choquer (de rassurer ?) l’électeur qui ne vote pas (encore) Front national mais qui trouve qu’il y a déjà trop d’étrangers en France…

Dans la persistance de la monochromie blanche, les médias sont aussi à blâmer. Certaines rédactions se sont ouvertes et ont fini par comprendre qu’elles se devaient de ressembler un peu à la société française mais la majorité restent blanches et bien blanches. Mais ce n’est peut-être pas le plus regrettable. En effet, la critique vaut surtout pour la manière dont est organisée la mise en scène de l’expertise. Au cours des derniers jours, on a entendu beaucoup de personnes originaires de la banlieue s’exprimer à propos des émeutes de 2005 et de leurs conséquences à ce jour. Saluons donc le fait que l’on soit sorti du stade où les principaux concernés n’avaient même pas à droit à la parole. Mais le vrai problème, c’est que sont encore rares, très rares, les Français d’origine maghrébine ou subsaharienne qui s’expriment sur d’autres sujets que la banlieue, l’islam, le voile (c’est une catégorie à part), la délinquance, le Proche-Orient ou le sport. A qui peut-on faire croire qu’il n’existe pas en 2015 de spécialiste d’origine marocaine ou ivoirienne capable de donner son avis sur la littérature américaine, la crise grecque ou le projet de traité de libre-échange entre l’Europe et les Etats-Unis ? A leur façon, les médias français continuent eux aussi de pratiquer une ségrégation qui ne fait que renforcer les préjugés à l’égard des minorités dites visibles. 
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samedi 23 mai 2015

La chronique du blédard : Zyed, Bouna et les promesses oubliées de 2005

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Le Quotidien d’Oran, jeudi 21 juin 2015
Akram Belkaïd, Paris

En matière d’actualité, il est parfois des coïncidences tout autant regrettables que symboliques. C’est le cas de deux informations tombées cette semaine. La première est la relaxe définitive des policiers poursuivis pour non-assistance à personne en danger dans la triste affaire de la mort, il y a bientôt dix ans (c’était le 27 octobre 2005), de Zyed Benna (17 ans) et de Bouna Traoré (15 ans). Pour (sombre) mémoire, ce drame s’était déroulé à Clichy-sous-Bois et les deux jeunes avaient été électrocutés après être entrés sur un site d’EDF pour échapper à un contrôle de police. On se remémore aussi des évènements qui ont suivi. Trois semaines d’émeutes violentes, des voitures brûlées par centaines, des arrestations, des biens publics détruits : tout cela a projeté l’image d’une société française malade de ses quartiers et de la manière dont étaient – et sont encore – traitées ses populations reléguées.

La seconde information concerne quant à elle la décision du gouvernement français d’abroger la loi du 31 mars 2006 qui, au nom de la lutte contre les discriminations à l’embauche, prévoyait la généralisation obligatoire du curriculum vitae anonyme – sans nom ni photographie - à toutes les entreprises de plus de 50 salariés. Il faut rappeler que le décret d’application n’a jamais été publié par les quatre équipes gouvernementales qui se sont succédées depuis l’adoption de cette loi. Il y a un an, le Conseil d’Etat a bien rappelé les autorités à l’ordre mais en vain.  Après neuf années de tergiversations, ce serpent de mer que l’on appelle CV anonyme passe donc à la trappe. Là aussi, comme pour la relaxe des deux policiers, l’affaire est définitivement close.
 
Définitivement ? On se doute bien qu’il n’en est rien. Concernant Zyed et Bouna, il n’est pas besoin d’être expert pour comprendre que le verdict de la justice française ne fera que renforcer la rancœur et la colère qui existent au sein d’une partie de la population. Rancœur et colère à l’encontre de la police mais aussi de la justice. Sur les réseaux sociaux, le slogan « je suis Zyed et Bouna » s’est immédiatement répandu et les internautes n’ont eu de cesse de clamer leur dégoût vis-à-vis d’un jugement qualifié de raciste. Nombre d’entre eux relevaient aussi que dans de telles affaires, les policiers incriminés finissent toujours par s’en sortir et qu’il n’est pas besoin d’aller aux Etats-Unis pour observer de telles situations d’iniquité.
 
La société française ne va pas très bien et il est évident que cette relaxe ne va pas arranger les choses. Bien sûr, on peut toujours clamer que la justice est indépendante mais cela n’éteindra aucune des mauvaises passions qui minent l’Hexagone. Et face à la colère des uns on subit les provocations des autres. Celle de Marion Maréchal-Le Pen qui, via twitter, a affirmé que ce verdict était la preuve que la « racaille » avait mis « par plaisir » les banlieues « à feu et à sang ». Nicolas Sarkozy, ministre de l’intérieur en 2005, doit être certainement satisfait lui qui, quelques jours avant la mort des deux jeunes, avait contribué à médiatiser cette puanteur qu’est le mot « racaille ». En l’employant, la Maréchal a attenté à la mémoire de Zyed et Bouna mais elle a aussi cherché à provoquer la colère de dizaines de milliers de gens touchés au plus profond d’eux-mêmes par ce drame. Pour user d’un vocabulaire militaire, le Front national n’est plus en embuscade. Sûr de lui et de ses forces, il se permet désormais d’aller au contact pour chercher l’affrontement.
 
Autre provocation, celle du député UMP Christian Estrosi. Celui qui est aussi maire de Nice n’a pas hésité à qualifier Zyed et Bouna de « délinquants » ayant commis un « excès de vitesse » ce qui aurait justifié, selon lui, qu’ils soient poursuivis par les policiers. Or, et contrairement à ce qu’a « éculubré » le motocrate de Nice, les deux victimes étaient à pied et la police a reconnu elle-même que ni eux ni les autres jeunes n’avaient commis de délit ou de tentative de délit. Pourquoi alors s’étaient-ils enfuis ? La réponse est simple : ils revenaient d’un match de football, ils n’avaient pas leurs papiers sur eux et ne pouvaient ignorer que, comme de coutume, les policiers les embarqueraient après les avoir soumis à un énième contrôle d’identité mené, bien entendu, dans les règles les plus élémentaires du respect et de la courtoisie…
 
Le lecteur peut se demander quel lien peut bien exister entre le drame de Clichy-sous-Bois et le CV anonyme. La réponse n’est pas uniquement liée au fait qu’ils font partie d’une large thématique mêlant actualité des banlieues et lutte contre les discriminations. En réalité, il convient de rappeler que ce sont les émeutes de 2005 qui ont permis que le sujet d’une égalité des chances à l’embauche soit enfin abordé au plus haut niveau politique. Sans les morts de Zyed et Bouna, sans l’onde de choc qui a suivi, jamais le CV anonyme n’aurait été médiatisé comme il l’a été au point que le gouvernement de Dominique Villepin s’est dépêché d’en faire une mesure phare de sa loi de mars 2006.
 
Il faut donc bien se souvenir des bonnes intentions et des promesses nées de ces émeutes. Le changement était, affirmait-on, en route. Soudain, les minorités devenaient enfin visibles. Les politiques, les patrons et les médias réalisaient qu’il fallait leur faire un peu de place. Ainsi, sans Zyed et Bouna, sans les émeutes de Clichy-sous-Bois, le Club XXIème siècle – qui regroupe des « réussites » au sein des diverses communautés d’origine étrangères – n’aurait pas bénéficié d’une audience médiatique aussi importante. Et, en forçant un peu le trait, on est en droit de se demander si les Rama Yade, Rachida Dati et compagnie auraient été nommées ministres en 2007 sans les engagements d’égalité et d’équité de l’automne 2005.
 
Dix ans plus tard, les promesses de lutte contre les discriminations ont certes bénéficié à quelques heureux élus et élues. Un peu de saupoudrage pour faire croire à une prise de conscience définitive. Mais l’abandon du CV anonyme - tout comme d’ailleurs celui du récépissé de contrôle d’identité (un outil évoqué lui aussi en 2005 pour empêcher les contrôles répétitifs, et abusifs, des jeunes des cités) – ainsi que l’absence de condamnation dans l’affaire Zyed et Bouna montrent qu’il faudra peut-être attendre les prochaines émeutes dans les banlieues pour que les choses changent de manière structurelle.
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