Lignes quotidiennes

Lignes quotidiennes
Dernier ouvrage paru : Chroniques du ramadan. Voyage intimiste au coeur du jeûne (Tallandier, 2026).
Affichage des articles dont le libellé est Nicolas Sarkozy. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Nicolas Sarkozy. Afficher tous les articles

mercredi 12 octobre 2016

La chronique du blédard : Voter Juppé ?

_
Le Quotidien d’Oran, jeudi 13 octobre 2016
Akram Belkaïd, Paris


Allons enfants de la gauche, pour Alain Juppé, aux primaires de la droite, il nous faut absolument voter ! Voici, en forçant (juste) un peu le trait, le mot d’ordre tel qu’il circule en ce moment à gauche. Enfin, pas dans toute la gauche mais chez beaucoup de gens de gauche parmi lesquels les ineffables bobos-écolos-véganos-vélos. La motivation d’un tel acte, contre nature, écrivons-le tout de suite, réside dans la volonté de faire barrage à Nicolas Sarkozy qui, on ne peut l’ignorer, entend reprendre son ancien bureau au Palais de l’Elysée au mois de mai prochain. Calcul simple : on vote pour Juppé aux primaires de la droite pour stopper l’hargneux et inconséquent revanchard. Et ensuite ? Ensuite, on… Bah, ensuite, on verra…

Les vétérans de cette chronique peuvent témoigner de l’aversion que son auteur porte à Nicolas Sarkozy. Elle ne date pas d’hier. Elle l’a porté à se colleter avec certains de ses amis (lesquels font partie des lecteurs de la première heure, coucou Karim !) qui pensaient que ministre de l’intérieur en 2005 avait la carrure présidentielle pour changer la France et la réveiller de son long sommeil entamé dès le deuxième mandat de François Mitterrand (le désormais épistolier célébré sans décence aucune par le tout-Paris germanopratin). On sait ce qu’il advint et il est inutile de revenir sur les péripéties hexagonales de 2007 à 2012.

Certes, assister à la réélection de celui dont on sait aujourd’hui qu’il n’a ni principes ni scrupules (citons simplement l’invraisemblable histoire des fausses factures destinées à masquer le dépassement de ses dépenses de campagne) est susceptible d’endolorir nombre de fondements mais, soyons sérieux. Voter Juppé ? Au nom de quelle éthique politique ? Un matin, on ne cesse de regretter la confusion des programmes politiques, la convergence néolibérale entre parti socialiste et ex-UMP et il faudrait ensuite participer aux primaires de « les républicains » (ah que c’est moche, quand c’est écrit ainsi) au nom d’une combinazione politique ?

Passons sur l’obligation de lâcher deux euros par tour de scrutin (20 et 27 novembre), il faudra signer un papier où il est écrit, noir sur blanc, la mention suivante : « Je partage les valeurs républicaines de la droite et du centre et je m’engage pour l’alternance afin de réussir le redressement de la France ». En clair, on devra se parjurer pour la « bonne cause ». Parce que signer ce papelard équivaudra à dire : Je ne suis pas de droite mais je vote aux primaires de la droite pour choisir son candidat dont, en tant que partisan de la gauche, je souhaiterai tout de même la défaite à la présidentielle. Chouiya tordu comme raisonnement, non ? Reconnaissons néanmoins qu’il existe un débat byzantin autour de la phrase qui vient d’être citée. Nombre de celles et ceux (de gauche) qui vont voter Juppé aux primaires LR insistent, pour se justifier et s’amender, sur les termes « valeurs républicaines ». Autrement dit, pour eux, il ne s’agit pas d’affirmer que l’on partage « toutes » les valeurs de la droite (et du centre… dont on se demande pourquoi il est cité ici, mais passons) mais juste les dites républicaines…

On m’explique ainsi que ces valeurs républicaines sont le socle commun à la droite et à la gauche. Je vous demande pardon ? Ah oui, je corrige : disons donc, le socle commun à la droite, à la gauche et… au centre. Admettons de bon cœur que cette intersection existe. Mais cela signifierait que la primaire de la droite (et du centre) n’est organisée que pour désigner le candidat le plus républicain de cette honorable famille politique. Ce n’est pourtant pas ce que disent les programmes des uns et des autres. C’est une compétition pour désigner le candidat de la droite (et du centre), un point c’est tout. Le Juppé qui, en 1995, a voulu réformer les régimes spéciaux des retraites est le même que celui de 2016, quelques zestes d’écologie en plus. On peut respecter l’homme, lui reconnaître une belle réussite dans la métamorphose de la ville de Bordeaux dont il est le maire mais cela ne justifie pas que l’on prenne des libertés avec l’éthique et la morale. En clair, aux gens de droite (et du centre), et à eux seuls, les primaires de la droite (et du centre).

Il faut néanmoins saluer l’exploit de celui ou celle qui a conçu cette phrase. L’insertion de la mention « valeurs républicaines » est une belle trouvaille pour attirer et balayer les scrupules des électeurs de gauche et il semble que les sarkozystes n’ont pas vu le piège. On peut aussi se permettre quelques considérations moqueuses à propos de la deuxième partie de la phrase. « Je m’engage pour l’alternance… ». De quelle alternance parle-t-on ? Considérant que la France est actuellement dirigée par un président de centre-gauche (soyons indulgents), cela signifie donc que l’on souhaite l’élection d’un président de droite parce que, disons-le tout de suite, aucun des candidats à la primaire LR ne peut être considéré comme de centre-droit, Juppé compris. En réalité, s’il y a bien une constante dans la politique française, c’est que la droite reste la droite et que les gens de gauche qui viendraient se mêler à ses affaires risquent de faire beaucoup de tort à la démocratie.

_


jeudi 5 novembre 2015

La chronique du blédard : Dix ans après Clichy

_

Le Quotidien d’Oran, jeudi 29 octobre 2015
Akram Belkaïd, Paris

Il y a dix ans, Zyed et Bouna, deux enfants, mourraient électrocutés dans un transformateur EDF à proximité de la ville de Clichy-sous-Bois en région parisienne. Les circonstances de ce drame qui a provoqué plusieurs semaines d’émeutes dans toute la France sont connues dans leurs grandes lignes. Des jeunes jouent au football et rentrent chez eux pour la rupture du jeûne (c’était alors le ramadan). Des policiers les coursent. Une fuite comme il s’en déroule souvent. Comme il s’en passe encore aujourd’hui. Ces gamins n’avaient rien fait, rien volé, rien cassé, rien outragé. Ils n’avaient commis aucun délit. Ils avaient juste peur d’être contrôlés et de devoir passer plusieurs heures au commissariat.

Il est difficile de lutter contre l’amertume qu’engendre le souvenir d’octobre et novembre 2005. Symbole parmi les symboles, on sait que la justice française a décidé au printemps dernier de ne pas condamner les policiers accusés de non-assistance à personne en danger. Certes, l’affaire, qui a mis dix ans à être jugée ( !), est en appel mais comment ne pas échapper à ce sentiment de malaise, à cette sensation que la mémoire des deux victimes n’a jamais cessé d’être outragée. On se souvient que le ministre de l’intérieur de l’époque, un certain Nicolas Sarkozy, avait pris quelques libertés avec la vérité en affirmant qu’il n’y avait pas eu de course-poursuite puis en expliquant qu’un vol avait été commis dans un proche chantier comme si cela justifiait le reste. On réalise ainsi que cette affaire a toujours subi un déni officiel et cela mine les familles des deux victimes même si elles font preuve d’une grande dignité.

On se souvient aussi du climat lourd qui avait précédé les émeutes notamment après les déclarations du même Sarkozy, candidat presque déclaré à l’élection présidentielle de 2007, qualifiant la jeunesse des cités de « racaille » et affirmant que la banlieue devait être nettoyée « au karcher ». Dans un tel contexte, le choc des émeutes ne pouvait qu’être violent et il le fut. On pensait qu’il allait être salutaire, il n’en fut rien. Les élites françaises, notamment politiques, ne se sont pas réveillées. Elles n’ont pas compris que l’avenir de la France et de sa cohésion sociale se jouait aussi dans les banlieues. Bien sûr, il y a une pile de chiffres et de statistiques pour affirmer le contraire. La politique de la ville, les tours détruites, les façades ravalées, on connaît la chanson. Mais on passe sous silence les nouvelles constructions aux loyers trop élevés et surtout cette persistance multiple. Persistance du chômage, persistance des difficultés de transport, persistance des contrôles au faciès, contrôles susceptibles d’être répétés plusieurs fois par jour, tutoiement désobligeant en prime.

Des promesses de changement, il y en a pourtant eu. Les émeutes de 2005 ont provoqué des débats sur la diversité. On a vu apparaître ou réapparaître des expressions comme « minorités visibles », « mixité sociale », « statistiques ethniques », « cv anonymes » et même « discrimination positive ». Le sort des jeunes diplômés issus des quartiers et incapables de trouver ne serait-ce qu’un stage en entreprise a été maintes fois évoqué. Quelques institutions éducatives, à l’image de Sciences-Po Paris, ont pris des mesures courageuses pour s’ouvrir à des jeunes qui en étaient exclus faute d’acquis et de bagages et culturels ou même faute de savoir que ces établissements existaient.

Mais l’élan s’est vite brisé et ce qui aurait dû constituer un grand projet national s’est dilué dans les effets d’annonce, la désinvolture et les calculs électoraux à court terme. L’idée qu’il existe en banlieue des forces vives capables de dynamiser la France, son économie comme sa société mais qu’elles sont reléguées et inexploitées n’est même plus discutée. Pire, elle est balayée d’une main par une partie de la classe politique qui ne voit dans les cités que des terrains propices à l’insécurité, au communautarisme, au djihadisme (la fameuse « cinquième colonne » chère à Christian Estrosi) et à l’économie souterraine.

A bien y regarder de près, on réalise, et cela a été écrit à plusieurs reprises dans cette chronique, que les seuls « gagnants » après les émeutes de 2005 sont quelques membres des minorités visibles que les partis politiques se sont dépêchés de mettre en avant pour se donner bonne conscience. Une aubaine pour les concernés choisis non pas pour leurs compétences mais uniquement pour leurs origines ou leur couleur de peau. Soyons plus précis. Les phrases qui précèdent doivent être réécrites et mises au féminin. En effet, la classe politique française, la droite comme la gauche, a fait quelques gestes vers les minorités visibles mais en privilégiant le plus souvent les femmes. Comme Zyed et Bouna, le mâle d’origine maghrébine ou subsaharienne demeure suspect. Quand la France du pouvoir accepte de ne plus être monochrome, c’est vers les femmes qu’elle se tourne. Une manière de ne pas choquer (de rassurer ?) l’électeur qui ne vote pas (encore) Front national mais qui trouve qu’il y a déjà trop d’étrangers en France…

Dans la persistance de la monochromie blanche, les médias sont aussi à blâmer. Certaines rédactions se sont ouvertes et ont fini par comprendre qu’elles se devaient de ressembler un peu à la société française mais la majorité restent blanches et bien blanches. Mais ce n’est peut-être pas le plus regrettable. En effet, la critique vaut surtout pour la manière dont est organisée la mise en scène de l’expertise. Au cours des derniers jours, on a entendu beaucoup de personnes originaires de la banlieue s’exprimer à propos des émeutes de 2005 et de leurs conséquences à ce jour. Saluons donc le fait que l’on soit sorti du stade où les principaux concernés n’avaient même pas à droit à la parole. Mais le vrai problème, c’est que sont encore rares, très rares, les Français d’origine maghrébine ou subsaharienne qui s’expriment sur d’autres sujets que la banlieue, l’islam, le voile (c’est une catégorie à part), la délinquance, le Proche-Orient ou le sport. A qui peut-on faire croire qu’il n’existe pas en 2015 de spécialiste d’origine marocaine ou ivoirienne capable de donner son avis sur la littérature américaine, la crise grecque ou le projet de traité de libre-échange entre l’Europe et les Etats-Unis ? A leur façon, les médias français continuent eux aussi de pratiquer une ségrégation qui ne fait que renforcer les préjugés à l’égard des minorités dites visibles. 
_

jeudi 23 juillet 2015

La chronique du blédard : Alerte, revla l’Sarko !

_
Le Quotidien d’Oran, jeudi 23 juillet 2015
Akram Belkaïd, Paris
 
Pétard et sidération : il est de retour… Certes, on ne l’a jamais oublié depuis sa fessée électorale lors de la présidentielle française de mai 2012. De manière régulière, au fil de meetings et de déclarations intempestives au sujet de tout et, surtout, de n’importe quoi, il s’est rappelé à notre bon souvenir, avec sa syntaxe approximative, son parler plus « vulgos » que populo et ses multiples déboires judiciaires dont on peine désormais à établir le nombre exact. Il y a quelques jours, lors d’une visite au ton très paternaliste en Tunisie, Nicolas Sarkozy époux Bruni s’est donc permis quelques digressions à propos de l’Algérie et de son avenir. Un « sujet » de préoccupation, selon lui, notamment pour la stabilité de la Tunisie.
 
Comme l’a noté le journaliste Mohamed Saadoune dans un billet au vitriol, il est évident que ce genre de propos relève de plusieurs  motivations (*). D’abord, l’envie de faire plaisir aux Tunisiens – notamment aux reliques de l’ancien régime qui, hélas, mille fois hélas, se sentent pousser des ailes en ce moment - en disant du mal de l’Algérie. Un calcul – stupide voire naïf – destiné aussi à glaner quelques sympathies chez les binationaux franco-tunisiens. Ensuite, filer un coup de main électoraliste à Christian Estrosi, son pote bac moins quinze qui peine à convaincre certains électeurs en région Provence Alpes Côtes d’Azur (PACA) de ne pas voter Front National aux prochaines régionales. Et, cerise sur le gâteau, se faire plaisir en se défoulant sur un pays que Sarkozy n’a jamais porté dans son cœur.
 
Cette péripétie est un avant-goût ce qu’il va falloir subir au cours des prochaines semaines et des prochains mois. L’oscillant de l’épaule va s’emparer du micro, des caméras, des écrans et des colonnes. Ministre du verbe et de l’interjection, il va monopoliser la parole et nous infliger des « ben moi, j’veux vous dire que moi je pense que » à la pelle. Il y aura des sorties qui, à chaque fois, seront destinées à cliver, à provoquer, non pas le débat, mais le buzz, ce fracas insupportable qui empêche tout recul et toute réflexion. Cela avec la complicité de ces journalistes dits politiques, toujours prompts à traquer la petite phrase plutôt qu’à se plier à la vérification systématique des discours pour débusquer les élucubrations et les mensonges électoraux. Nous allons donc subir les propos les plus invraisemblables, les clichés les plus éculés et gageons qu’il fera encore mieux que son tristement célèbre discours de Dakar sur l’homme africain qui ne serait pas entré dans l’Histoire (discours pestilentiel qui n’avait pas empêché son élection en 2007). En un mot, la campagne électorale pour 2017 est lancée et elle ne sera pas ragoutante.
 
Le pire dans l’affaire, c’est que l’ancien copain de Kadhafi – ah, cette tente plantée en plein huitième arrondissement de Paris – risque bien de l’emporter. En effet, François Hollande qui ne pense qu’à une seule chose, sa réélection, va certainement payer sa socialo-traîtrise, son lâchage de la Grèce mais aussi ses sympathies néoconservatrices et son soutien appuyé aux bombardements israéliens de Gaza en juillet 2014. Autant de manquements impardonnables qui pousseront, en cas de deuxième tour Sarkozy-Hollande, nombre d’électeurs de gauche à préférer la pêche ou l’émission de Drucker à un passage par l’isoloir. Faudra-t-il se résoudre à voter Hollande pour empêcher le retour du prétendu lecteur de Roland Barthes (prononcer comme lui Barthesss) ? En ce qui concerne le présent chroniqueur la réponse est évidemment non mais c’est une autre histoire.
 
En tous les cas, pauvre France et pauvre droite. En arriver là… Mais revenons à l’Algérie. Ce serait mentir que de ne pas reconnaître que l’Algérie est bien un sujet de préoccupation. Certes, Sarkozy ferait mieux de s’occuper de ses propres histoires et personne ne peut nier qu’il a manqué à la plus élémentaire des corrections et des pratiques diplomatiques en évoquant de la sorte un pays dont la Tunisie a grand besoin en ce moment… Mais les choses seraient bien plus simples si l’Algérie ne prêtait pas tant à la critique et à l’inquiétude, à commencer par celle de ses enfants qu’ils y vivent ou non. La mort récente de plusieurs jeunes conscrits du service militaire lors d’une énième attaque du « terrorisme résiduel » a provoqué un immense choc au sein de la société mais aussi de la consternation et de la colère face à l’attitude désinvolte des autorités et des médias officiels face à cette tragédie.
 
Cela fait des années que la sonnette d’alarme est tirée. Malgré les déclarations officielles, malgré les ravages profonds du « wantoutrisme » (**) prompt à faire croire que le monde entier comploterait contre l’Algérie (on se demande bien pourquoi…), la vraie menace est interne. Elle réside dans l’absence de prise de conscience quant à l’importance des défis actuels. Réforme en profondeur du système éducatif, rénovation urgente de celui de la santé, changement du modèle économique avec une sortie du tout-hydrocarbures, retour de l’Etat mais aussi décentralisation voire régionalisation, prise en compte des dégâts subis par l’environnement et, enfin, libéralisation de la vie politique : dans tous ces domaines, les progrès, quand ils existent, sont insignifiants. Oui, l’Algérie est bien un sujet de préoccupation et il est dommage qu’un fâcheux comme Sarkozy puisse se permettre de nous le rappeler avec tant de dédain.
 
Et il aura certainement l’occasion de le refaire à l’automne prochain puisqu’il a l’intention de se rendre à Alger. Gageons qu’il sera alors accueilli à bras ouverts, verre de lait, dattes, couscous au miel et « vous serez toujours ‘la’ bienvenue » en prime. Car, là aussi, l’Algérie ne semble guère avoir progressé. Le complexe du colonisé y fait toujours autant de ravages…
 
(*) Le p'tit Sarko, si vulgaire et si peu instruit,s'inquiète de l'avenir de l'Algérie, Al Huffington Post, Maghreb-Algérie, 21 juillet 2015 (un texte où Sarkozy est qualifié de « Danube de l’Esbrouffe » ce que les revues de presse françaises ont évité de mentionner…).
(**) Wanetoutrisme : terme désignant le chauvinisme nationaliste exacerbé des Algériens. Chauvinisme qui s'exprime notamment dans les stades lors des matchs de football par le fameux slogan "one-two-three, viva l'Algérie". Le wanetoutrisme n'admet aucune critique à l'encontre de l'Algérie et considère que ce pays est le meilleur du monde dans tout (et que s'il ne l'est pas, c'est la faute aux complots étrangers).
_
 

 

samedi 23 mai 2015

La chronique du blédard : Zyed, Bouna et les promesses oubliées de 2005

_
Le Quotidien d’Oran, jeudi 21 juin 2015
Akram Belkaïd, Paris

En matière d’actualité, il est parfois des coïncidences tout autant regrettables que symboliques. C’est le cas de deux informations tombées cette semaine. La première est la relaxe définitive des policiers poursuivis pour non-assistance à personne en danger dans la triste affaire de la mort, il y a bientôt dix ans (c’était le 27 octobre 2005), de Zyed Benna (17 ans) et de Bouna Traoré (15 ans). Pour (sombre) mémoire, ce drame s’était déroulé à Clichy-sous-Bois et les deux jeunes avaient été électrocutés après être entrés sur un site d’EDF pour échapper à un contrôle de police. On se remémore aussi des évènements qui ont suivi. Trois semaines d’émeutes violentes, des voitures brûlées par centaines, des arrestations, des biens publics détruits : tout cela a projeté l’image d’une société française malade de ses quartiers et de la manière dont étaient – et sont encore – traitées ses populations reléguées.

La seconde information concerne quant à elle la décision du gouvernement français d’abroger la loi du 31 mars 2006 qui, au nom de la lutte contre les discriminations à l’embauche, prévoyait la généralisation obligatoire du curriculum vitae anonyme – sans nom ni photographie - à toutes les entreprises de plus de 50 salariés. Il faut rappeler que le décret d’application n’a jamais été publié par les quatre équipes gouvernementales qui se sont succédées depuis l’adoption de cette loi. Il y a un an, le Conseil d’Etat a bien rappelé les autorités à l’ordre mais en vain.  Après neuf années de tergiversations, ce serpent de mer que l’on appelle CV anonyme passe donc à la trappe. Là aussi, comme pour la relaxe des deux policiers, l’affaire est définitivement close.
 
Définitivement ? On se doute bien qu’il n’en est rien. Concernant Zyed et Bouna, il n’est pas besoin d’être expert pour comprendre que le verdict de la justice française ne fera que renforcer la rancœur et la colère qui existent au sein d’une partie de la population. Rancœur et colère à l’encontre de la police mais aussi de la justice. Sur les réseaux sociaux, le slogan « je suis Zyed et Bouna » s’est immédiatement répandu et les internautes n’ont eu de cesse de clamer leur dégoût vis-à-vis d’un jugement qualifié de raciste. Nombre d’entre eux relevaient aussi que dans de telles affaires, les policiers incriminés finissent toujours par s’en sortir et qu’il n’est pas besoin d’aller aux Etats-Unis pour observer de telles situations d’iniquité.
 
La société française ne va pas très bien et il est évident que cette relaxe ne va pas arranger les choses. Bien sûr, on peut toujours clamer que la justice est indépendante mais cela n’éteindra aucune des mauvaises passions qui minent l’Hexagone. Et face à la colère des uns on subit les provocations des autres. Celle de Marion Maréchal-Le Pen qui, via twitter, a affirmé que ce verdict était la preuve que la « racaille » avait mis « par plaisir » les banlieues « à feu et à sang ». Nicolas Sarkozy, ministre de l’intérieur en 2005, doit être certainement satisfait lui qui, quelques jours avant la mort des deux jeunes, avait contribué à médiatiser cette puanteur qu’est le mot « racaille ». En l’employant, la Maréchal a attenté à la mémoire de Zyed et Bouna mais elle a aussi cherché à provoquer la colère de dizaines de milliers de gens touchés au plus profond d’eux-mêmes par ce drame. Pour user d’un vocabulaire militaire, le Front national n’est plus en embuscade. Sûr de lui et de ses forces, il se permet désormais d’aller au contact pour chercher l’affrontement.
 
Autre provocation, celle du député UMP Christian Estrosi. Celui qui est aussi maire de Nice n’a pas hésité à qualifier Zyed et Bouna de « délinquants » ayant commis un « excès de vitesse » ce qui aurait justifié, selon lui, qu’ils soient poursuivis par les policiers. Or, et contrairement à ce qu’a « éculubré » le motocrate de Nice, les deux victimes étaient à pied et la police a reconnu elle-même que ni eux ni les autres jeunes n’avaient commis de délit ou de tentative de délit. Pourquoi alors s’étaient-ils enfuis ? La réponse est simple : ils revenaient d’un match de football, ils n’avaient pas leurs papiers sur eux et ne pouvaient ignorer que, comme de coutume, les policiers les embarqueraient après les avoir soumis à un énième contrôle d’identité mené, bien entendu, dans les règles les plus élémentaires du respect et de la courtoisie…
 
Le lecteur peut se demander quel lien peut bien exister entre le drame de Clichy-sous-Bois et le CV anonyme. La réponse n’est pas uniquement liée au fait qu’ils font partie d’une large thématique mêlant actualité des banlieues et lutte contre les discriminations. En réalité, il convient de rappeler que ce sont les émeutes de 2005 qui ont permis que le sujet d’une égalité des chances à l’embauche soit enfin abordé au plus haut niveau politique. Sans les morts de Zyed et Bouna, sans l’onde de choc qui a suivi, jamais le CV anonyme n’aurait été médiatisé comme il l’a été au point que le gouvernement de Dominique Villepin s’est dépêché d’en faire une mesure phare de sa loi de mars 2006.
 
Il faut donc bien se souvenir des bonnes intentions et des promesses nées de ces émeutes. Le changement était, affirmait-on, en route. Soudain, les minorités devenaient enfin visibles. Les politiques, les patrons et les médias réalisaient qu’il fallait leur faire un peu de place. Ainsi, sans Zyed et Bouna, sans les émeutes de Clichy-sous-Bois, le Club XXIème siècle – qui regroupe des « réussites » au sein des diverses communautés d’origine étrangères – n’aurait pas bénéficié d’une audience médiatique aussi importante. Et, en forçant un peu le trait, on est en droit de se demander si les Rama Yade, Rachida Dati et compagnie auraient été nommées ministres en 2007 sans les engagements d’égalité et d’équité de l’automne 2005.
 
Dix ans plus tard, les promesses de lutte contre les discriminations ont certes bénéficié à quelques heureux élus et élues. Un peu de saupoudrage pour faire croire à une prise de conscience définitive. Mais l’abandon du CV anonyme - tout comme d’ailleurs celui du récépissé de contrôle d’identité (un outil évoqué lui aussi en 2005 pour empêcher les contrôles répétitifs, et abusifs, des jeunes des cités) – ainsi que l’absence de condamnation dans l’affaire Zyed et Bouna montrent qu’il faudra peut-être attendre les prochaines émeutes dans les banlieues pour que les choses changent de manière structurelle.
_

jeudi 5 juin 2014

Michel Platini, la Coupe du monde de football et le Qatar :

_
Michel Platini, la Coupe du monde de football et le Qatar :
in L'Equipe, jeudi 5 juin 2014

" Pourquoi aurais-je arrangé les intérêts du Qatar ? Donnez-moi une bonne raison. Moi, j'ai voté pour le Qatar afin de répondre positivement à des demandes anciennes du monde arabe. Le Golfe est un bel endroit pour faire la Coupe du monde et cela favorisait le développement du football. Les Etats-Unis, on y était déjà allés, la Corée aussi, le Japon aussi... C'était une nouvelle approche. Point final. C'est la seule raison. Personne ne m'a dit pour qui je devais voter. Jamais le Qatar ne m'a demandé de voter pour lui. Ni (Nicolas) Sarkozy ni personne".
_

dimanche 2 décembre 2012

La chronique du blédard : La droite la plus cocasse du monde

_

Le Quotidien d'Oran, jeudi 29 novembre 2012
Akram Belkaïd, Paris


Ah mes amis, quelle tchaqlqla, quelle drôlerie ! Merci à l’UMP, merci à la droite française, la plus cocasse du monde ! Quelle attention délicate que de nous faire autant rigoler en ces jours de grisaille bruineuse et tenace. Merci de nous montrer qu’il n’y a guère de limites dans la bouffonnerie y compris chez des gens qui n’ont eu de cesse de moquer « l’amateurisme » de la gauche depuis son retour au pouvoir en mai et juin derniers. Copé contre Fillon, mais quelle série de gags ! Une odeur de bonne vieille république bananière, de celle où l’on bourre les urnes avant d’avoir voté, où l’on intimide son adversaire politique et où l’on ne croit à la démocratie que si elle vous offre la victoire électorale (cela rappelle bien des choses aux Algériens, n’est-ce pas ?). Ah, ces organisations politiques où les bonnes manières n’existent guère quand se déroule la lutte pour le fauteuil du chef…

Autant vous le dire tout de suite, je n’adopterai pas la mine faussement contrite de nombre de mes confrères expliquant que ce qui se passe dans l’ex-parti unique de la droite dite républicaine est une mauvaise chose pour la démocratie. Pourquoi bouder son plaisir et se priver de rire ? Déjà, qui peut bien rester de marbre en prenant connaissance des sigles des instances de ce parti : la « Cocoe », la « Conare »…  On dirait qu’une main invisible a semé ici et là les ingrédients destinés à accentuer le caractère loufoque de l’affaire. Et comment ne pas piquer un fou rire en voyant à la télévision les partisans de Fillon, visages décomposés par la colère, réalisant qu’ils ont été les dindons d’une farce programmée longtemps à l’avance ? Comment ne pas s’amuser du sort infligé au pauvre Alain Juppé, casque bleu de seconde main, renvoyé à coups de pieds dans sa ville de Bordeaux après avoir tenté une médiation condamnée d’avance ?

Surtout, comment ne pas penser à un mauvais film de série B en observant le langage corporel et facial de Jean-François Copé à chacune de ses interventions (sa ride sur le front a de quoi inspirer Tarantino…) ? Mais, à dire vrai, derrière l’amusement vient vite une sorte d’inquiétude. Impossible de ne pas penser que ce caïd, qui a bien mené son affaire électorale (peut-être même, un peu trop bien) pourrait un jour gouverner la France. Là, effectivement, on s’amuse moins. Et l’on se dit que la prochaine campagne des primaires de droite pour la présidentielle de 2017 risque d’être encore plus tordue, à moins que l’UMP ne disparaisse d’ici là. Tout le monde a en tête l’hypothèse de son éclatement en diverses factions qui seraient récupérées par le Centre et par une extrême-droite plus que jamais aux aguets.

Cela peut paraître une évidence mais l’une des premières conclusions de cette histoire (qui est loin d’être terminée) c’est que le gaullisme, ou si l’on préfère le néo-gaullisme, n’existe plus. Déjà chancelante sous Jacques Chirac, cette manière de voir la France a totalement sombré sous Nicolas Sarkozy et sa dérive droitière. Aujourd’hui, l’UMP c’est soit le centre, où l’on peut trouver des hommes comme Fillon ou Raffarin, soit la droite dure (désormais symbolisée par Copé). Une droite radicale qui, à terme, n’aura aucune hésitation à faire alliance avec le Front National (et l’on comprend pourquoi ce dernier est persuadé qu’une partie des électeurs de l’UMP va le rejoindre).

Bien entendu, et c’est peut-être l’aspect le plus pathétique de l’affaire, la ligne de fracture idéologique qui divise l’UMP est brouillée par des conflits de personnes. Des haines, a même expliqué un ancien ministre de Sarkozy, ce qui prouve l’impossibilité pour la droite de se réunifier un jour. Mais, au final, la question centrale reste la mise en place ou non d’une frontière hermétique entre la droite et le Front national. Et c’est bien pour avoir remis en cause cette stricte séparation (on pense à son discours de Grenoble en juillet 2010) que Nicolas Sarkozy doit être considéré comme le principal responsable de l’actuelle débâcle d’un parti qui l’avait mené à la victoire électorale de 2007.

L’ancien président est d’ailleurs doublement responsable de la piètre situation de sa famille politique. D’abord, et comme indiqué, c’est lui qui a injecté les germes de la division en révulsant une partie des siens (discours sur l’identité nationale, sur les Roms,…). Ensuite, il est vraisemblable que c’est lui qui a tiré en coulisse les ficelles de l’affrontement entre Fillon et Copé. Le but de la manœuvre est évident : affaiblir les deux hommes, candidats à sa succession en tant que champion de la droite. Tout cela pour briguer de nouveau la présidence de la République en 2017. En clair, c’est bien parce que Sarkozy est persuadé qu’il pourra revenir et vaincre que cette crise a lieu. C’est cette ambition, certes masquée mais ô combien prégnante, qui empêche la droite française de tirer le bilan de ses cinq années à l’Elysée et, éventuellement, d’en finir avec le sarkozysme.

En tous les cas, les récents évènements devraient faire réfléchir Nicolas Sarkozy. La brutalité de l’affrontement entre Copé et Fillon, leurs déterminations respectives, leur intransigeance, tout cela montre qu’aucun d’eux n’aura peur de se frotter à lui lorsque viendra le temps des primaires. On imagine avec une délectation mêlée d’appréhension ce que donnerait un combat électoral entre Copé et Sarkozy. Plus de fureur, de coup tordus et de sauvagerie. De l’hémoglobine et des chicots. Un régal ! Vous avez aimé Copé vs Fillon ? Vous adorerez Sarkozy contre Copé. Et le titre du film est déjà trouvé : le choc des très vilains méchants.
_

jeudi 10 mai 2012

La chronique du blédard : François Hollande, les drapeaux arabes à la Bastille et l'intégration

_


Le Quotidien d'Oran, jeudi 10 mai 2012
Akram Belkaïd, Paris

C’était à prévoir... La présence de nombreux drapeaux arabes sur la place de la Bastille au soir de l’élection de François Hollande a provoqué une flopée de commentaires négatifs. Dès le lendemain, la droite et l’extrême-droite ont dénoncé des manifestations communautaristes et en ont profité pour faire le lien entre ces emblèmes et le projet de François Hollande d’accorder le droit de vote aux étrangers non-communautaires (pour les élections municipales). On peut d’ores et déjà parier que ce thème polémique du drapeau étranger, surtout, arabe, ou plus encore maghrébin, ou, soyons plus directs, algérien, va peser sur la campagne pour les élections législatives des 10 et 17 juin prochains.

Commençons par une première mise au point. Ce n’est pas la première fois que des drapeaux maghrébins sont agités au soir d’une élection présidentielle française. En 2002, après la victoire de Jacques Chirac contre Le Pen père, il y en avait déjà des dizaines place de la Bastille. Souvenons-nous du visage effaré (révulsé ?) de la Bernadette debout sur scène avec son mari face à la vague de drapeaux vert, rouge et blanc (lesquels semblaient plus fêter la défaite du leader du Front national que la victoire de Chirac). Pour mémoire, c’est la présence de ces drapeaux qui avait alors dissuadé Nicolas Sarkozy de faire son apparition sur cette même place en 2002... Pour autant, il n’avait pu empêcher qu’ils soient de nouveau présents en 2007 sur la place de la Concorde (il faut tout de même reconnaître qu’ils étaient bien moins nombreux que le soir du 6 mai).

Ajoutons une deuxième précision. Ce phénomène de la présence de drapeaux maghrébins ne concerne pas uniquement la France et sa vie politique. Pour s’en rendre compte, il suffit de regarder à la télévision un match de football ou toute autre compétition sportive, curling compris, en n’importe quel point du globe. Que l’on soit en Catalogne, en Australie ou aux confins de l’Argentine, il y aura toujours un Algérien ou un Marocain qui se débrouillera pour placer le drapeau de son pays face aux caméras. Au Maghreb et dans le reste du monde arabe, quand il s’agit de sport, ce type de spectacle fait dire, avec amusement et un brin de satisfaction, que « nous sommes partout ». A l’inverse, il est certain que voir flotter un drapeau mauritanien ou algérien à côté d’un poster de François Hollande en a déconcerté plus d’un de Rabat à Mascate.

Il y a plusieurs explications à la présence de ces drapeaux place de la Bastille. On peut estimer que c’est l’expression d’une revanche contre la présidence de Sarkozy et contre ses discours stigmatisant les gens d’origine arabe ou « d’apparence musulmane ». On peut aussi penser, comme l’a dit un commentateur d’Al-Jazeera, que François Hollande est jugé moins proche d’Israël et des Etats-Unis que le candidat de la droite. La présence des drapeaux aurait donc signifié un soutien enthousiaste des pays et des peuples arabes au nouveau président français. Ce serait aussi une manière comme une autre de lui rappeler qu’il existe d’autres continents que l’Europe et que l’on attend de lui qu’il précise ses projets pour le sud et l’est de la Méditerranée.

Enfin, on peut aussi y voir l’image d’une certaine France, humaniste, engagée et généreuse, qui éclairerait le reste du monde. Avec les Etats-Unis, la France est l’un des rares pays au monde dont l’élection présidentielle est suivie de près par de nombreux peuples y compris arabes. Et il ne s’agit pas simplement d’une simple passion par procuration. Cela peut être vu comme un signe avant-coureur, un exemple à suivre. A ce sujet, François Hollande et ses amis socialistes ne se trompent pas quand ils affirment que leur victoire électorale peut être le catalyseur du réveil d’autres gauches.

Ceci étant précisé, il ne faut pas non plus être naïf. Ces drapeaux maghrébins place de la Bastille étaient aussi le fait de comportements inconséquents voire de provocations. Le problème n’est pas nouveau et, en réalité, il concerne peu les étrangers vivant dans l’Hexagone. On le sait, ce sont surtout de jeunes français  - il est important de préciser et de répéter qu’ils ont déjà et depuis longtemps la nationalité française – qui prennent un malin plaisir à exhiber en toutes circonstances (cérémonies de mariage comprises) le drapeau du pays dont sont originaires leurs parents voire leurs grands-parents. Disons-le, cette manière de faire n’est pas acceptable. Elle est inconvenante, elle renforce la xénophobie et donne des arguments à la droite et à l’extrême-droite. Elle peut aussi choquer des personnes qui n’ont rien de raciste mais qui se demandent ce que ces drapeaux viennent faire chez eux. Comme évoqué dans une chronique précédente (*), ces comportements ont tendance à désespérer et à mettre dans la gêne celles et ceux qui, justement, combattent pour une société plus égalitaire et plus tolérante.

François Hollande et son camp ont tout intérêt à ne pas éluder ce problème. C’est à eux de convaincre ces jeunes qu’ils ont tout à fait le droit d’être fiers de leurs racines mais qu’ils doivent aussi se sentir pleinement Français. Qu’ils peuvent brandir un drapeau algérien ou tunisien le soir d’une victoire électorale en France (ou de toute autre occasion) mais qu’il serait préférable pour eux de brandir aussi le drapeau bleu-blanc-rouge (à ce sujet, le staff électoral de Hollande aurait été bien inspiré de distribuer plus de drapeaux français place de la Bastille…). Contrairement à la droite qui a encore du mal à accepter l’idée que ces jeunes sont de « vrais » Français, la gauche peut tenir un tel discours de fermeté à l’égard de cette jeunesse schizophrène sans renier ses valeurs et ses engagements.

François Hollande qui a eu le courage, dans une campagne électorale très heurtée, de défendre le droit de vote des étrangers aux élections locales, peut dire à ces jeunes : « Soyez Français ! Ne laissez personne vous dire le contraire. Soyez Français et assumez-le. Cela ne fera pas de vous des traîtres vis-à-vis du pays de vos pères. » Mais pour être entendu et compris, le nouveau président français devra se colleter avec un passé récent et douloureux. Celui d’un Parti socialiste peu enclin à s’ouvrir et très réticent à permettre aux enfants de l’immigration d’avoir des responsabilités en son sein ou de briguer des mandats électoraux nationaux. A ce sujet, tout le monde sera attentif à la composition des listes électorales pour les prochaines législatives. Pour la gauche, longtemps critiquée sur le sujet, il ne suffira pas d’imiter Sarkozy en nommant quelques visages de la diversité au gouvernement. Il faudra aussi des députés élus à moins de vouloir donner raison aux Français et Françaises qui, par dépit et amertume, se sentent bien plus à l’aise en brandissant des drapeaux maghrébins que l’emblème bleu-blanc-rouge.

vendredi 30 mars 2012

La chronique du blédard : Des Français pas comme les autres

_


Le Quotidien d'Oran, jeudi 29 mars 2012
Akram Belkaïd, Paris

« On ne parvient plus à assimiler ceux qui sont là». Cette phrase est d'Henri Guaino, conseiller spécial et plume du président Nicolas Sarkozy. Extraite d'un entretien accordé au quotidien Libération, elle désigne les immigrés avec pour toile de fond les polémiques et débats au sujet des tueries de Toulouse et de Montauban (*). Précisons les choses. L'homme n'est pas xénophobe pas plus qu'il n'est un adepte de l'immigration zéro chère à Marine Le Pen. Républicain et souverainiste, il a le courage et l'honnêteté de dire que le modèle social français n'est pas «menacé par l'immigration» même si son patron ne cesse de sous-entendre le contraire (plus par calcul électoral que par conviction, d'ailleurs). Pour Guaino, c'est juste que la France a «assez de difficultés à résoudre pour ne pas en ajouter d'autres», comprendre celles que créent les nouveaux arrivants. 

Ce retour en force du thème de l'immigration dans la campagne pour l'élection présidentielle est tout sauf une surprise. On peut même penser que cela aurait été le cas même sans les assassinats commis par Mohamed Merah. Et c'est là que l'on touche à ce qui constitue l'un des problèmes fondamentaux de la France. Tant que l'on continuera d'y parler d'immigration à propos des difficultés que posent, et qui concernent, des personnes nées en France et de nationalité française, les diagnostics resteront mauvais et les solutions inefficaces. Reprenons donc par le début. Dès l'identité du tueur connue, les médias français, y compris ceux qui, comme Libération ou France Inter, sont dits de gauche, n'ont cessé d'user et d'abuser de l'expression «un Français d'origine algérienne». Nombre de confrères et de collègues algériens y ont vu une attaque sournoise contre l'Algérie. A dire vrai, il s'agissait plus d'un réflexe pavlovien et d'une incapacité à dépasser une certitude, souvent non-assumée, selon laquelle il existe plusieurs catégories de Français.

Prenons l'exemple des discours sur les banlieues des grandes villes de l'Hexagone. La situation, souvent difficile tant sur le plan social que sécuritaire, y est souvent décrite sous le prisme de l'immigration. Si l'on prend soin d'écouter le discours des hommes politiques, Hollande et Mélanchon compris, aucun ne dira de manière précise que les habitants de ces zones refoulées sont d'abord et avant tout des ressortissants français. C'est simple, il existe tout un florilège d'expressions destinées à mettre en évidence, voire à la renforcer, l'altérité dont ces citoyens seraient porteurs. On parle de «populations immigrées» ou de «Français d'origine immigrée», ce qui, dans ce dernier cas, ne concerne aucunement celles et ceux dont les parents ou grands-parents sont originaires d'Europe du sud (Espagne, Italie, Portugal) ou de l'Est (Pologne, Hongrie, Balkans). Il ne viendrait jamais à l'idée de Libération, du Monde et encore moins du Figaro de présenter Nicolas Sarkozy en tant que Français d'origine hongroise. Ce qu'il est pourtant du fait de la nationalité de son père...

On parle aussi, en désignant des ressortissants français (!), d'«immigrés de la deuxième ou troisième génération» cela sans oublier de préciser les origines «arabes», «musulmanes», «africaines», «maghrébines» ou encore «nord-africaines». La personne concernée a beau être née en France, avoir grandi en France, ne parler que la langue française, être allée à l'école républicaine chère à Henri Guaino, et à ne s'imaginer pour seule perspective qu'un avenir en France, elle restera «d'origine quelque chose» ou, léger mieux, elle sera «franco-quelque chose». Et c'est valable quel que soit le statut social. En effet, que l'on ne croit pas que le fait d'avoir quitté la banlieue change la donne. Bien au contraire, être obligé de décliner son origine est un acte régulier, presque permanent ou obligatoire quel que soit le milieu social, ou professionnel, dans lequel on se trouve.

Ainsi, ce chercheur en islamologie qui confiait en privé sa décision de ne plus se présenter en tant que Français. «Je dis d'emblée que je suis Marocain. Cela m'évite d'entendre cette insupportable question : ‘ah oui, vous êtes Français… Mais de quelle origine ?». Et de préciser, chose intéressante, que rares sont celles et ceux qui lui demandent alors s'il possède la nationalité française. «Je suis d'origine berrichonne» a pour habitude de dire de son côté, un journaliste économique dont, il faut le préciser, le patronyme et l'apparence physique indiquent bien qu'une partie de ses racines plongent de l'autre côté de la Méditerranée. Le plus souvent, cette sortie fait rire aux éclats mais elle ne décourage pas pour autant les questions curieuses et insistantes. «C'est comme si le fait de refuser de dire d'où est venu mon grand-père était suspect», explique-t-il.

Voilà donc un paradoxe français. Se proclamer républicain, défenseur de l'égalité – et de la laïcité - mais, dans le même temps, être obsédé par les origines d'une partie de la population. De fait, le véritable enjeu est résumé par la question suivante : Comment faire pour que ces Français que l'on rappelle en permanence à leurs origines se sentent totalement Français ? Cette question mériterait un vrai débat national lequel serait déconnecté des questions liées à l'immigration. En effet, ce n'est pas d'une question de visas ou de contrôles aux frontières dont il s'agit mais bien de la manière dont on se comporte avec un «stock» de Français dont on ne parle que lorsqu'interviennent des événements dramatiques à l'image des émeutes de 2005 ou de 2007 ou de ce qui vient de se passer à Toulouse et Montauban. Et la récente sortie du président français (d'origine hongroise) Nicolas Sarkozy à propos de Français à «l'apparence musulmane» ne va certainement pas permettre de faire avancer les choses...

(*) Libération, mardi 27 mars 2012
_