Lignes quotidiennes

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Dernier ouvrage paru : Chroniques du ramadan. Voyage intimiste au coeur du jeûne (Tallandier, 2026).
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jeudi 7 mars 2019

La chronique du blédard : Aux « décideurs » : le changement est la seule issue souhaitable

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Le Quotidien d’Oran, jeudi 7 mars 2019
Akram Belkaïd, Paris

Les moments où l’Histoire s’accélère sont rares. C’est ce que vivent aujourd’hui l’Algérie et son peuple. Voilà l’instant que l’on attendait depuis si longtemps, celui qui brave nos peurs, nos réticences et nos scrupules. Depuis l’indépendance, les aspirations à l’État de droit et à l’accès aux libertés fondamentales ont toujours été balayées par les dirigeants et les événements. Ni Ahmed Ben Bella ni Houari Boumediene n’ont accepté l’idée d’une émancipation de la population par le biais d’une ouverture politique. Chadli Bendjedid n’a entériné la fin du règne du parti unique que parce que le sang des victimes d’Octobre l’exigeait. Mais la transition née du premier printemps démocratique était viciée dès le départ.  Il aurait fallu que Chadli et ses pairs s’en aillent tout de suite mais l’on ne refait pas l’histoire. Pour ce qui est de la suite, il est inutile ici de rappeler ce qu’a représenté la décennie noire comme forces d’empêchements et comme corset de violences infligées à la population.

A bien y regarder, si l’on analyse les vingt années qui viennent de passer, on se dit qu’il fallait peut-être du temps pour que la société algérienne se reprenne, pour qu’elle se remette (un peu) sur pied et qu’elle dise enfin haut et clair au système ce qu’elle a toujours pensé de lui. Un ami marocain, en exil précoce pour échapper aux tracasseries permanentes de la part des autorités de son pays et des nervis qui les servent, m’a dit un jour qu’il a longtemps pensé que la seule manière pour lui de survivre était d’éviter de trop souvent croiser les yeux du Makhzen. Ce n’est que récemment, avec les événements du Rif dont il est originaire, qu’il a jugé qu’il avait eu tort. Effectivement, il faut soutenir le regard de l’oppresseur, c’est la seule manière de lui faire comprendre que c’en est assez. La vie, ses contingences, ses exigences, ont fait que des centaines de milliers d’Algériens ont évité de croiser le regard du pouvoir algérien. Les bonnes raisons ne manquaient pas. La SM, le DRS, la DGSN, le parti… Il fallait attendre. Attendre de bâtir le pays, attendre de lui donner des institutions, attendre le congrès du FLN, attendre la démocratisation, attendre le retour à la paix civile, attendre le pardon, attendre le développement, attendre le énième mandat…

En marchant dans les rues, de manière pacifique et civile, les Algériennes et les Algériens ont clairement regardé le pouvoir dans les yeux. Leur message est clair et dénué de toute ambiguïté : C’est non à un cinquième mandat d’Abdelaziz Bouteflika. Mais ce n’est pas que ça. C’est aussi un non au système, à la manière dont l’Algérie a été dirigée et gérée depuis des décennies. Un des slogans repéré dans les cortèges est « khams 3achriyat barakat ». Cinq décennies, ça suffit. Et il y a autre chose : tous ces drapeaux sortis pour une occasion autre qu’une victoire après un match de football, c’est l’amour clamé, assumé, pour un pays tant de fois malmené. C’est l’esquisse d’une capacité à vivre ensemble un instant de communion lié à des enjeux politiques graves et non pas à une quelconque occasion festive.

Les foules disciplinées, civiques et gaies qui marchent, qui continueront de marcher, ne sont pas « égarées ». Elles ne sont ni crétines ni naïves.  Elles ne sont pas le jouet de « parties » qui conspireraient matin, midi, soir et after à déstabiliser l’Algérie. Il y a chez elles de la maturité et la volonté de préserver intacts les murs même s’il s’agit d’en chasser les propriétaires autoproclamés. Bien sûr, les choses risquent de mal tourner, mais il n’y aura alors aucun maquillage possible. Les responsables seront ceux qui ordonneront d’ouvrir le feu pas celles et ceux qui marchent.

En Octobre 1988, l’Armée nationale populaire (ANP) a fait le sale boulot en tirant à balles réelles sur la jeunesse. Effrayée par le désordre et le saut dans l’inconnu, une grande partie de la société a tacitement passé l’éponge sur ce séisme et cela d’autant plus facilement que l’ouverture démocratique, du moins supposée telle, a immédiatement suivi. En janvier 1992, l’intervention de l’armée pour interrompre le processus électoral et annuler la victoire annoncée du Front islamique du salut (FIS) a bénéficié de l’appui d’une importante partie de l’intelligentsia mais aussi de la société algérienne effrayée à l’idée de voir les « barbus » prendre le pouvoir. Durant les années 1990, l’armée, au premier plan des affrontements armés, a, là aussi, pu compter sur le soutien de nombreux Algériens.

Mais aujourd’hui ? Qui défend un cinquième mandat d’Abdelaziz Bouteflika ? Personne, exception faite de ses obligés et autres mangeurs de cachir. Qui veut le statu quo ? Personne si ce n’est celles et ceux qui en tirent profit. En clair, recourir à la violence contre les protestataires ne pourra se fonder sur aucune justification politique, stratégique, éthique ou morale. Le monde entier observe l’Algérie et sait que la population veut que les choses changent vite (et pas après une « conférence inclusive ») et qu’elle s’exprime de manière pacifique. Toute violence exercée de manière directe ou indirecte contre les marcheurs ne pourra être ni camouflée ni justifiée. Et, même si elle ne joue qu’un rôle modeste dans ces grands bouleversements annoncés, la diaspora veillera à ce que cela l’affaire prenne l’importance qu’elle mérite.


Les « décideurs » comme les appelait feu Mohamed Boudiaf doivent écouter le peuple et son exigence de changement immédiat. C’est la seule issue acceptable. C’est celle qu’il faut espérer pour l’Algérie.
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samedi 5 mai 2018

La chronique du blédard : Le temps des meuniers…

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Le Quotidien d’Oran, jeudi 3 mai 2018
Akram Belkaïd, Paris

Il fut un temps où malgré les pénuries, l’autorisation de sortie obligatoire pour pouvoir quitter le pays, le manque d’eau et la crainte de la Sécurité militaire (pour celles et ceux qui « activaient »), les Algériennes et les Algériens pouvaient brandir quelques rares motifs de fierté. Puérils, diront certains revenus de tout. Certes, mais il n’empêche… En présence de « frères » arabes, nous pouvions moquer le culte de la personnalité qui sévissait chez eux. Les énormes monuments et statues en l’honneur de Saddam Hussein, les portraits aux couleurs criardes de Hosni Moubarak ou d’Assad, père et fils, les chansons à la gloire de Kadhafi, les bains de mer de Habib Bourguiba retransmis à la télévision, la bibine à tous les carrefours de Zine el Abidine Ben Ali (de sa femme aussi avec en prime les panneaux rappelant la date bénie du 7 novembre) ou encore les mains tendues à ses sujets par le roi du Maroc sans même parler des monarques du Golfe et leurs foules de courtisans (à ce sujet, concernant l’Arabie saoudite, on ne notera jamais assez la contradiction totale entre l’exigence iconoclaste du wahhabisme et l’omniprésence des portraits de leurs altesses quasi-célestes). Un florilège !

Chez nous, pas, ou peu, d’iconographie dévote. Je me souviens d’un kiosquier du centre-ville d’Alger qui décida un jour d’afficher la photo de Chadli Bendjedid, alors président. Les moqueries (« ouèche, tu cherches un logement ? »), les remarques ironiques (« et la photo de Boumediene, elle est où, hein ? ») et même les regards entendus le firent la retirer très vite. Je me souviens aussi de cet ami, embarqué par des policiers en civil à Chréa pour avoir crié « vive le président ! » alors que le dit président se promenait à proximité dans la neige. Explication très sérieuse des condés : « quelqu’un qui crie ça, ne peut que se moquer… ».

Aujourd’hui, les choses ont changé. Nous avons des représentants du peuple et des officiels qui chantent en permanence les louanges du président Abdelaziz Bouteflika. Pourtant, la réalité est connue de tous. Tout le monde sait, eux les premiers, mais ils continuent d’afficher une flagornerie qui donne à penser qu’une partie de la société algérienne s’est peut être définitivement orientalisée, perdant peu à peu son substrat indocile et regimbant. Voici donc venu le temps des meuniers... Meunier tu dors… Que penser d’autre quand on observe les images tournant en boucle de ce cadeau sous forme de « remise » d’un cheval… à la photographie du président. Déjà, la campagne électorale pour le quatrième mandat avait été irréelle, un premier ministre s’exprimant dans des meetings, le portrait présidentiel à ses côtés en lieu et place de l’intéressé…

Qu’est-ce qui peut bien passer par la tête d’un responsable qui clame haut et fort son attente enthousiaste, sa supplication même, pour un cinquième mandat ? Y croit-il vraiment ? L’a-t-on obligé ? Dans certains cas, on peut se dire que c’est possible. Que le pain est en jeu, qu’il s’agit de faire ce qui est exigé. Mais dans d’autres, on sent le débridage de l’asservissement, l’enthousiasme de la lèche, l’irrésistible dynamique de la reptation. Des Algériens ? Ça ? Des gens à qui, il y presque vingt ans, il fut dit de lever la tête ? Assimilant l’Algérie à une machinerie complexe, un ingénieur expert en asservissement dirait que le système manifeste des signes d’incohérence. Un peu comme lorsque de petites malfonctions ou des signaux intempestifs avertissent d’une grande panne à venir. Ici, c’est un boulon qui saute, là, c’est un écrou qui se desserre et disparaît. Mais la machine folle continue (encore) sa route.

On chante beaucoup en ce moment dans les stades d’Algérie. Des chants que la décence interdit ici de citer dans le détail. Disons que nombre de dirigeants, leur honneur et leur virile chasteté, en prennent pour leur grade et cela pour avoir, entre autres, n… le pays. On pourra dire que ce n’est pas nouveau. Que cela fait longtemps que nos stades sont le déversoir de toutes les colères et frustrations. Que cela ne saurait inquiéter les mis en cause qui ont pour la jeunesse un mépris absolu. Peut-être, mais il est intéressant de noter qu’une partie de cette même jeunesse fustige avec rage l’usage politique qui n’a cessé d’être fait de la 3achiria, autrement dit la « décennie noire ». Si l’on doit faire des comparaisons, pour celles et ceux qui ont vécu cette époque, on peut dire que l’époque actuelle ressemble beaucoup à celle du milieu des années 1980. Un entre-deux, un calme factice avec des craquements entendus un peu partout, à commencer par les stades. Bien sûr, c’était un autre temps, un autre monde. Mais il y a tout de même une similitude endogène qui compte. Dans les deux cas, une jeunesse ayant connu une période de relative abondance matérielle (et de paix civile) commence à réaliser ce qui l’entoure et à s’impatienter.


Un gamin né en 1999 est aujourd’hui en âge de voter. La décennie noire, on lui en a beaucoup parlé mais la chose est lointaine pour lui. Vingt ans... C’est ce qui séparait les émeutes d’Octobre 1988 de la fin des années 1960. Les paroles sirupeuses des meuniers ne peuvent couvrir en permanence les chants répétés de rage et de colère.
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