Lignes quotidiennes

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Dernier ouvrage paru : Chroniques du ramadan. Voyage intimiste au coeur du jeûne (Tallandier, 2026).
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jeudi 14 mars 2019

La chronique du blédard : Algérie, la féodalité contre le peuple

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Le Quotidien d’Oran, jeudi 14 mars 2019
Akram Belkaïd, Paris

La bonne nouvelle de cette semaine en Algérie, car il y en a tout de même une au-delà des manœuvres dilatoires du pouvoir, c’est qu’il n’y aura pas d’élection pour un cinquième mandat. Nous allons donc échapper au cirque humiliant qu’aurait constitué un tel scrutin. Vous imaginez le décor : Des « meetings » sans le principal concerné mais en présence de son image encadrée, une poignée de courtisans multipliant les génuflexions et les chants flagorneurs sans oublier une assistance survoltée par la perspective d’avaler le sandwich cachir-mayonnaise offert aux frais du contribuable. Pour le reste…

L’Histoire est en train de se dérouler sous nos yeux. Depuis l’indépendance, jamais peut-être ce pays n’a été aussi près de s’affranchir de la gangue qui l’enserre. Quand naît un tel élan populaire, le bon sens, la raison, la volonté de se préserver et de préserver sa descendance, commandent d’écouter ses revendications et d’y répondre. Cela ne signifie pas qu’il faille tout céder mais qu’il s’agit au moins d’entamer un processus fait de retraits, de concessions réelles et de négociations.

Une transition est un processus complexe et jamais unique. Mais une chose est certaine, elle ne peut être menée par le seul régime. La prolongation de facto du quatrième mandat du président Abdelaziz Bouteflika, ce « glissement » comme on l’a appelé en République démocratique du Congo (RDC) lorsque Joseph Kabila a fait exactement la même chose en 2016 – est tout sauf le début d’une transition. C’est une manœuvre tactique qui peut déboucher sur n’importe quelle issue. Les termes de sa seconde lettre (en attendant la prochaine) sont suffisamment vagues pour offrir de multiples perspectives au régime.

Il faut bien comprendre que tout est possible. Le mandat « 4+ » peut tellement glisser qu’il peut tendre vers le « 5 ». De même, la « conférence nationale inclusive » (expression qui confesse l’existence, jusqu’à présent, d’une exclusion) risque fort de ne rien donner. Il y aura des blablas, des discours interminables qui finiront par ennuyer tout le monde et dont le premier impact sera de dégoûter de la politique cette jeunesse qui défile en ce moment.  Ce sera alors le bon moment pour qu’une nouvelle figure du système prenne le relais. C’est de cela que beaucoup de gens ont conscience.

« Je ne cesse pas de me demander pourquoi les dirigeants des pays arabes continuent de prendre leurs peuples pour des crétins. » C’est la question posée par un internaute via le réseau Twitter. Cette question est fondamentale car ce qui caractérise nos dirigeants depuis si longtemps, c’est leur mépris profond pour le peuple, pour celles et ceux qui n’appartiennent pas au cercle fermé qu’eux et leurs pairs composent. A l’indépendance, l’idée républicaine coulait de source dans les cercles du jeune pouvoir algérien même si les langues se délient aujourd’hui et disent que nombre de membres du Gouvernement provisoire de la république algérienne (GPRA) ou de l’état-major n’avaient, en réalité, aucune empathie pour le population exposée à la violence d’une terrible guerre.

Au fil du temps, la réalité du pouvoir algérien s’est transformée mais c’est Abdelaziz Bouteflika qui lui a donné ses contours définitifs : ceux d’une « djoumloukiya » : une « répubnarchie », un système mutant, déprédateur, fait de concentration excessive des pouvoirs et, par conséquent, de l’absence de contre-pouvoirs réels. Quand on voit la manière dont le Conseil constitutionnel a failli à sa mission au cours des dernières semaines, quand on écoute les débats à l’Assemblée ou à la chambre haute, on ne peut que réaliser que le pays est une féodalité qui se cache à peine derrière des apparats pseudo-républicains et égalitaires.

Les Algériennes et les Algériens qui manifestent en ce moment disent simplement qu’il est temps pour eux d’avoir voix au chapitre. J’avoue être agréablement surpris par la qualité des interventions que je peux happer ici et là. Qu’il s’agisse des échanges entre artistes, des forums improvisés ou des papiers relayés par la Toile, tout cela traduit une richesse et une maturité qui ne demandent qu’à être exploitées. Il faut souhaiter que cela sera le cas.

L’inquiétant dans l’affaire, c’est que l’on sent bien qu’avec son cynisme habituel, le pouvoir est tenté une nouvelle fois de chercher noise pour cogner en retour. La deuxième lettre du président a provoqué la colère de nombre d’Algériens. Le piège, immense, serait que cette ire prenne le pas sur le caractère pacifique et civique des manifestations. Cela donnerait des justifications pour réprimer les protestataires, pour crier au complot et appeler à la préservation de la patrie. Bref, les habituels slogans destinés à maintenir le statu quo.

Mais, quand bien même les Algériens viendraient à perdre patience et à s’exprimer plus durement dans la rue, cela ne doit pas nous faire oublier que ce serait le résultat immédiat de la sinistre farce à laquelle nous assistons depuis plusieurs semaines. On dirait que tout est fait pour humilier la population et l’obliger à réagir vigoureusement pour mieux la bastonner. Si cela devait arriver, le coupable est connu et il ne pourra pas se cacher derrière sa logorrhée chauvine. Il n’est pas question de laisser se reproduire les drames du passé.


Que la paix accompagne les pas des marcheuses et des marcheurs de ce vendredi 15 mars. Que leur voix soit entendue et que l’Algérie soit enfin débarrassée d’un régime qui après l’avoir menée à l’échec semble prêt à l’entraîner dans l’abime. 
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jeudi 7 mars 2019

La chronique du blédard : Aux « décideurs » : le changement est la seule issue souhaitable

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Le Quotidien d’Oran, jeudi 7 mars 2019
Akram Belkaïd, Paris

Les moments où l’Histoire s’accélère sont rares. C’est ce que vivent aujourd’hui l’Algérie et son peuple. Voilà l’instant que l’on attendait depuis si longtemps, celui qui brave nos peurs, nos réticences et nos scrupules. Depuis l’indépendance, les aspirations à l’État de droit et à l’accès aux libertés fondamentales ont toujours été balayées par les dirigeants et les événements. Ni Ahmed Ben Bella ni Houari Boumediene n’ont accepté l’idée d’une émancipation de la population par le biais d’une ouverture politique. Chadli Bendjedid n’a entériné la fin du règne du parti unique que parce que le sang des victimes d’Octobre l’exigeait. Mais la transition née du premier printemps démocratique était viciée dès le départ.  Il aurait fallu que Chadli et ses pairs s’en aillent tout de suite mais l’on ne refait pas l’histoire. Pour ce qui est de la suite, il est inutile ici de rappeler ce qu’a représenté la décennie noire comme forces d’empêchements et comme corset de violences infligées à la population.

A bien y regarder, si l’on analyse les vingt années qui viennent de passer, on se dit qu’il fallait peut-être du temps pour que la société algérienne se reprenne, pour qu’elle se remette (un peu) sur pied et qu’elle dise enfin haut et clair au système ce qu’elle a toujours pensé de lui. Un ami marocain, en exil précoce pour échapper aux tracasseries permanentes de la part des autorités de son pays et des nervis qui les servent, m’a dit un jour qu’il a longtemps pensé que la seule manière pour lui de survivre était d’éviter de trop souvent croiser les yeux du Makhzen. Ce n’est que récemment, avec les événements du Rif dont il est originaire, qu’il a jugé qu’il avait eu tort. Effectivement, il faut soutenir le regard de l’oppresseur, c’est la seule manière de lui faire comprendre que c’en est assez. La vie, ses contingences, ses exigences, ont fait que des centaines de milliers d’Algériens ont évité de croiser le regard du pouvoir algérien. Les bonnes raisons ne manquaient pas. La SM, le DRS, la DGSN, le parti… Il fallait attendre. Attendre de bâtir le pays, attendre de lui donner des institutions, attendre le congrès du FLN, attendre la démocratisation, attendre le retour à la paix civile, attendre le pardon, attendre le développement, attendre le énième mandat…

En marchant dans les rues, de manière pacifique et civile, les Algériennes et les Algériens ont clairement regardé le pouvoir dans les yeux. Leur message est clair et dénué de toute ambiguïté : C’est non à un cinquième mandat d’Abdelaziz Bouteflika. Mais ce n’est pas que ça. C’est aussi un non au système, à la manière dont l’Algérie a été dirigée et gérée depuis des décennies. Un des slogans repéré dans les cortèges est « khams 3achriyat barakat ». Cinq décennies, ça suffit. Et il y a autre chose : tous ces drapeaux sortis pour une occasion autre qu’une victoire après un match de football, c’est l’amour clamé, assumé, pour un pays tant de fois malmené. C’est l’esquisse d’une capacité à vivre ensemble un instant de communion lié à des enjeux politiques graves et non pas à une quelconque occasion festive.

Les foules disciplinées, civiques et gaies qui marchent, qui continueront de marcher, ne sont pas « égarées ». Elles ne sont ni crétines ni naïves.  Elles ne sont pas le jouet de « parties » qui conspireraient matin, midi, soir et after à déstabiliser l’Algérie. Il y a chez elles de la maturité et la volonté de préserver intacts les murs même s’il s’agit d’en chasser les propriétaires autoproclamés. Bien sûr, les choses risquent de mal tourner, mais il n’y aura alors aucun maquillage possible. Les responsables seront ceux qui ordonneront d’ouvrir le feu pas celles et ceux qui marchent.

En Octobre 1988, l’Armée nationale populaire (ANP) a fait le sale boulot en tirant à balles réelles sur la jeunesse. Effrayée par le désordre et le saut dans l’inconnu, une grande partie de la société a tacitement passé l’éponge sur ce séisme et cela d’autant plus facilement que l’ouverture démocratique, du moins supposée telle, a immédiatement suivi. En janvier 1992, l’intervention de l’armée pour interrompre le processus électoral et annuler la victoire annoncée du Front islamique du salut (FIS) a bénéficié de l’appui d’une importante partie de l’intelligentsia mais aussi de la société algérienne effrayée à l’idée de voir les « barbus » prendre le pouvoir. Durant les années 1990, l’armée, au premier plan des affrontements armés, a, là aussi, pu compter sur le soutien de nombreux Algériens.

Mais aujourd’hui ? Qui défend un cinquième mandat d’Abdelaziz Bouteflika ? Personne, exception faite de ses obligés et autres mangeurs de cachir. Qui veut le statu quo ? Personne si ce n’est celles et ceux qui en tirent profit. En clair, recourir à la violence contre les protestataires ne pourra se fonder sur aucune justification politique, stratégique, éthique ou morale. Le monde entier observe l’Algérie et sait que la population veut que les choses changent vite (et pas après une « conférence inclusive ») et qu’elle s’exprime de manière pacifique. Toute violence exercée de manière directe ou indirecte contre les marcheurs ne pourra être ni camouflée ni justifiée. Et, même si elle ne joue qu’un rôle modeste dans ces grands bouleversements annoncés, la diaspora veillera à ce que cela l’affaire prenne l’importance qu’elle mérite.


Les « décideurs » comme les appelait feu Mohamed Boudiaf doivent écouter le peuple et son exigence de changement immédiat. C’est la seule issue acceptable. C’est celle qu’il faut espérer pour l’Algérie.
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vendredi 1 mars 2019

La chronique du blédard : Un éveil algérien

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Le Quotidien d’Oran, jeudi 28 février 2019
Akram Belkaïd, Paris

Il n’est pas simple de réagir à chaud aux récents événements qui ont vu des centaines de milliers d’Algérie manifester de manière pacifique contre un éventuel cinquième mandat du président Abdelaziz Bouteflika. Disons d’abord que ce « réveil » était espéré et très attendu. On sentait bien que cette humiliation consistant à imposer, à tout un peuple, un homme aussi diminué ne pouvait passer. Mais on se disait aussi que l’habituelle prudence des Algériens risquait encore de favoriser l’immobilisme. Cela n’a donc pas été le cas. Le 22 février restera la date du réveil, un premier pas vers d’autres acquis n’en déplaise aux partisans, très intéressés, du statu quo, de la « stabilité » et autres fariboles destinées à faire en sorte que la makla et la curée se poursuivent.

Un jeune né en 2000 n’a connu que les présidences d’Abdelaziz Bouteflika. Par contre, il n’a pas connu les années 1990 même si on lui en a beaucoup parlé. Aujourd’hui, à dix-neuf ans, il est donc moins sensible que ses aînés au discours sur le retour de la fitna et autres pauvres arguments avancés par les enrôlés du cinquième mandat. Le temps a donc fait son œuvre. Thierry Brésillon, un confrère français basé à Tunis m’a d’ailleurs fait remarquer que, de façon générale, les Algériens attendent une génération, ou vingt-cinq ans avant de signifier que leur patience est à bout. Entre 1962 et 1988, ce fut une période de latence plus ou moins calme de 26 ans. Et entre 1992 et 2019, on compte aussi 27 années de retenue.

Bien entendu, cette constatation mérite d’être affinée. Entre 1962 et 1988, l’Algérie a connu des moments d’embrasement annonciateurs d’Octobre. Je pense, par exemple, au printemps berbère de 1980 ou aux émeutes de Constantine en 1986. De même, on peut dire que la « décennie noire » ne pouvait permettre aux Algériens de s’en prendre au système même si, là encore, la Kabylie a montré l’exemple avec le terrible printemps noir de 2001. Mais dans tous les cas, on relève que la confrontation a toujours été violente et que, d’une certaine manière, cette violence a servi le régime qui a su en tirer des arguments pour sa propagande. Cette fois, chose nouvelle, les manifestations contre le cinquième mandat ont été pacifiques dans leur grande majorité. Pourvu que cela dure car, il nous faut insister là-dessus, le pouvoir algérien n’est jamais aussi à l’aise que lorsqu’il s’agit d’instrumentaliser une violence qui serait exercée contre lui.

Il est évident que le fond du problème n’est pas le seul cinquième mandat d’Abdelaziz Bouteflika. Cette triste affaire d’un homme malade que l’on cherche à maintenir à tout prix au pouvoir est révélatrice d’un mal bien plus profond. L’Algérie est un pays sclérosé qui a un besoin urgent de se régénérer et de changer de système. Dire cela, revient certes à enfoncer des portes ouvertes. Nous savons tous que le pays est en échec. Échec de développement, échec de projet de société, échec de modèle économique mais aussi échec de représentativité politique.

Comment enclencher le changement ? Comment arriver à passer à l’étape suivante sans avoir à le faire en s’asseyant sur des décombres ? C’est toute la question de la transition. Durant des années, au fil des chroniques, je n’ai eu de cesse de relayer l’idée que la meilleure des transitions est celle qui est négociée, pas à pas, entre un pouvoir finissant et de nouveaux acteurs politiques. Il s’agit de la solution idéale voire miraculeuse car elle sous-entend l’idée que le pouvoir algérien serait soudainement d’accord pour faciliter la mutation du pays vers une deuxième république, puisque c’est cela qui est jeu.

Or, et les récents événements le montrent encore, ce pouvoir n’a aucune intention de permettre le changement. S’il en est arrivé à vouloir imposer un cinquième mandat, c’est parce qu’il infantilise et méprise le peuple algérien et qu’il ne lui concèdera rien. Comment alors l’amener à céder ? On l’a dit, la violence serait la pire des options. Reste donc la protestation pacifique et, surtout, le refus de la normalisation si, d’aventure, quelques concessions mineures sont faites.

Autre question sensible : qui peut et doit faire face au pouvoir ? Un embryon d’opposition organisée – et non compromise – existe déjà. Mais il est encore difficile de se faire une idée de qui est capable de relayer les attentes de la population. Pour un certain nombre d’Algériens, le danger réside dans le fait de voir les islamistes tirer profit de la situation. Il est plus que probable que ce courant politique saura s’organiser plus rapidement que d’autres. Mais cela ne doit pas dissuader le reste de la population de parier sur la politique et l’engagement. En admettant que le pouvoir accepte un jour de se retirer – ce qui est très loin d’être joué – le pire qui pourrait arriver serait de reproduire l’erreur égyptienne de 2011 qui vit des dizaines de milliers de jeunes se désintéresser de la politique quelques semaines à peine après le départ du président Hosni Moubarak.

Autrement dit, nous n’avons pas d’autre choix que celui de la concertation, du dialogue et du débat d’idées pour favoriser l’émergence d’une vraie action politique. A défaut, le pays continuera de faire du surplace.
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