Lignes quotidiennes

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Dernier ouvrage paru : Chroniques du ramadan. Voyage intimiste au coeur du jeûne (Tallandier, 2026).
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dimanche 11 avril 2021

La chronique du blédard : Qui est (un vrai) DZ ?

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Le Quotidien d’Oran, jeudi 8 avril 2021

Akram Belkaïd, Paris

 

Voilà une (rare) bonne nouvelle. Le projet de loi prévoyant de déchoir des Algériens de la diaspora de leur nationalité pour, entre-autres, des actes « préjudiciables aux intérêts de l’État » a été retiré. Le spectre d’une instrumentalisation politique d’un tel texte contre celles et ceux qui s’opposent au pouvoir et qui le font savoir, notamment via les réseaux sociaux, s’éloigne et c’est tant mieux. La nationalité est une affaire trop sérieuse pour donner naissance à de tels risques de manipulation. On attend maintenant l’abrogation de la disposition, toujours en vigueur, qui interdit à des ressortissants binationaux d’occuper certains hauts postes dans l’administration.

 

Tout cela s’inscrit dans un contexte particulièrement négatif. Avec l’emballement provoqué par le Hirak et les divergences politiques que ce mouvement peut engendrer, on a vu s’amplifier les habituels procès en authenticité à l’encontre des Algériennes et Algériens résidants à l’étranger. Hors des frontières, ils seraient moins Algériens que d’autres, moins légitimes à s’exprimer à propos de la situation du pays, moins aptes à faire des propositions et interdits de formuler la moindre critique. Pour peu que les idées divergent, l’anathème est immédiat et l’excommunication fréquente. Vivre à l’étranger serait une condition suffisante pour ne pas avoir voix au chapitre. C’est l’argument favori des moucherons qui traquent les voix discordantes sur les réseaux sociaux. C’est aussi, plus finement avancé, celui des idiots utiles de l’islamophobie et du mépris anti-algérien qui sévissent dans les médias français et qui confortent sciemment l’intelligentsia hexagonale dans ses préventions et clichés à l’égard des peuples du Sud.

 

Il y a quelques années une polémique m’avait opposé au consul général d’Algérie à Paris. Pour avoir décrit, sans vraiment forcer le trait, les conditions d’accueil des citoyens dans un immeuble consulaire du dix-neuvième arrondissement, j’avais reçu une longue mise au point indignée et, bien entendu, excommunicatrice et pleine de sous-entendus. Aujourd’hui, je le reconnais, les choses ont beaucoup changé, et en mieux. L’informatisation, une meilleure gestion des rendez-vous, la sensibilisation manifeste du personnel consulaire, ont modifié la donne. Certes, il y a encore des progrès à faire mais le sentiment d’être systématiquement maltraité par les représentants administratifs de son pays a largement disparu. Hélas, la pandémie du Covid-19 a grippé la machine.

 

Ces derniers jours, un communiqué de l’Ambassade d’Algérie en France informait les « membres de la communauté nationale en France, que les vols de rapatriement assurés par la compagnie nationale Air Algérie demeurent toujours suspendus ». Autre information, celle selon laquelle « il a été également décidé de surseoir, jusqu’à nouvel ordre, à la délivrance d’autorisations d’accès au territoire national via les compagnies aériennes étrangères. » Autrement dit, pas d’Algérie pour les Algériennes et les Algériens vivant à l’étranger.

 

Cette chronique a déjà abordé le sujet mais j’avoue ne pas comprendre ce blocus inversé. Certes, la situation sanitaire est toujours préoccupante et de nombreux pays mettent en place des mesures d’endiguement de la maladie. Mais, boucler tout un peuple ! Être en cohérence avec les discours répétés sur le nationalisme, le patriotisme, l’exceptionnalisme algérien (si, si), obligerait à ne pas fermer la porte à celles et ceux qui n’ont pas vu le pays et les leurs depuis plus d’un an. Des quarantaines, des tests à l’arrivée, tout cela est pratiqué par d’autres. Pourquoi pas l’Algérie ?

 

Il est difficile de ne pas y voir une certaine forme de mépris officiel à l’égard de citoyens de seconde catégorie. Un mépris partagé d’ailleurs par nombre de compatriotes qui sont persuadés du bien-fondé de la mesure et pour qui les « zmigris » sont responsables de biens des maux, y compris le début de la pandémie à Blida. En gros, qu’ « ils » restent chez eux et tout ira bien.

 

On parle beaucoup des nationalités qui transcendent les frontières grâce à Internet. Grâce ou à cause de ses réseaux sociaux, il n’est plus possible d’être un Algérien à l’étranger comme c’était encore le cas il y a une vingtaine d’années. On peut vivre à Chicoutimi, Québec, tout en ayant un pied – virtuel – à Ténès. Mais les événements rappellent parfois que les séparations physiques existent toujours et que celles et ceux qui vivent à l’intérieur du pays auront toujours une prééminence sur les autres. Quels que soient les efforts et l’agitation que ces derniers déploient pour clamer leur attachement à l’Algérie.

 

La diffusion annoncée d’une émission de téléréalité réunissant des Algériennes à Dubaï a d’ailleurs été l’occasion d’une nouvelle flambée de procès en non-algérianité. La raison en est qu’il semble que les participantes enfermées entre quatre murs dans la cité bling-bling appartiennent, pour la plupart, à la communauté algérienne de France. « Vous n’êtes pas des DZ, pas des vraies Algériennes. Vous faites honte au pays » clamaient les messages vengeurs avant même la diffusion des premières images. Finalement, pour se voir attribuer le label « vrai DZ », il faut être discret, accommodant ou alors exemplaire, selon la perception générale, à l’image des nombreux binationaux qui jouent pour l’équipe nationale de football et qui, compétitions obligent, ont le droit d’aller et de venir entre les deux pays. 

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mardi 12 janvier 2021

La chronique du blédard : Cette Algérie qui se ferme aux Algériens

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Le Quotidien d’Oran, jeudi 6 janvier 2021

Akram Belkaïd, Paris

 

Parmi les nombreuses difficultés auxquelles l’Algérien est confronté, la restriction de mouvement n’est pas la moindre ni la plus récente. On pourrait même dire qu’elle est structurelle et qu’elle façonne depuis longtemps son rapport au monde. A la fin des années 1960 et durant toute la décennie 1970, il n’était pas possible de quitter le pays sans une autorisation de sortie délivrée par l’administration. Les plus jeunes n’ont pas connu cette période d’aliénation où l’envie de voyager était contrecarrée par une bureaucratie tatillonne, exigeant mille et une pièces et finissant, de toutes les façons, par opposer un refus aux motivations obscures. Il ne fallait pas être fiché par les services de sécurité et il fallait compter sur le bon-vouloir de responsables trop heureux d’exercer un pouvoir discrétionnaire sur leurs concitoyens. Passe-droits, piston, trafic d’influence : tout cela existait déjà à l’époque. 

 

Ce n’est qu’à l’arrivée au pouvoir de feu le colonel Chadli Bendjedid en 1979 que ladite autorisation fut supprimée. Un bol d’oxygène qui contribua, pour un temps, à la popularité du successeur de Houari Boumediene. Mais, très vite, les visas imposés au milieu des années 1980 par les pays occidentaux ont pris le relais. Les rebuffades, les refus, les longues files d’attente, les pièces manquantes à fournir, tout cela persistait mais les scènes de l’humiliation avaient changé de lieu : les consulats étrangers remplaçaient la wilaya et les rares pays accueillant les Algériens sans obligation de visa continuent encore de constituer un motif d’étonnement.

 

L’affaire s’est compliquée depuis le début de la pandémie de Covid-19. Le 17 janvier prochain, cela fera dix mois que les frontières de l’Algérie sont fermées. Il est donc impossible – ou presque - d’entrer en Algérie. Cela concerne les étrangers mais aussi, et surtout, les Algériens qu’ils soient résidents hors du pays ou qu’ils aient été bloqués à l’extérieur au moment du verrouillage des frontières, le 17 mars 2020. Les médias nationaux et, plus encore, les réseaux sociaux, abondent en témoignages sur ce que cette mesure a provoqué comme drames humains et frustrations. 

 

Des personnes ont été bloquées durant des semaines voire des mois à l’étranger sans pouvoir rentrer chez elles. En France, en Turquie, en Tunisie ou ailleurs, des nationaux n’ont pu s’en sortir que grâce à la solidarité, pour ne pas dire la charité, des gens. Certains qui ne disposent pas de l’entregent nécessaire pour se faire inscrire sur les listes de (trop rares) vols de rapatriement, demeurent bloqués à ce jour. Ainsi, cet algéro-ténésien qui ronge son frein à Tunis en attendant de pouvoir rentrer chez lui et à qui de bonnes âmes ont proposé de franchir clandestinement la frontière du côté du Kef… Faire le harraga pour revenir chez soi, voilà où nous en sommes ! Dans d’autres cas, bien plus dramatiques, il a été impossible à des Algériens de rentrer faire leurs adieux à un parent malade ou tout simplement d’assister à ses obsèques.

 

On dira que nombre de pays ont pris des mesures drastiques pour contenir l’épidémie. On dira aussi que la situation sanitaire impose des décisions difficiles. Tout cela peut être entendu. Aux grands maux, les grands moyens. La grande différence, c’est que l’Algérie est l’un des rares pays au monde à empêcher ses propres citoyens, ses enfants (!), à rentrer chez eux. C’est du jamais-vu dans notre histoire et ce qui rend la chose encore plus inacceptable, c’est la désinvolture avec laquelle cette affaire est traitée. Qui est en charge de cette question ? Qui rend des comptes ? Qui peut dire avec exactitude comment sont gérés et organisés les vols de rapatriements ? Personne. Il faut se démener, faire le tri entre les vraies informations, les inévitables rumeurs sur les montants de la tchippa à verser pour monter dans un avion, le catastrophisme des uns et le je-m’en-foutisme des autres. Il faut aussi garder son calme quand on apprend, de la bouche même des concernés, que certains ont pu rentrer tranquillement au pays pour y passer le réveillon de fin d’année dans le sud avant de s’en retourner tranquillement à Paris… Algérie nouvelle ou bien bled el-piston ?

 

En 2009, l’Algérie avait impressionné le monde en organisant un gigantesque pont aérien pour acheminer puis rapatrier des dizaines de milliers de supporters désireux d’assister au match de barrage entre les Verts et l’Égypte à Khartoum. N’est-il donc pas possible de rapatrier aujourd’hui toutes celles et tous ceux qui le désirent ? N’est-il pas possible de faire connaître de manière claire et transparente les modalités d’un tel rapatriement ? Et, de toutes les façons, de quel droit prive-t-on les Algériens résidant à l’étranger d’aller dans leur pays ? 

 

La réponse à cette dernière question est liée à l’état du système de santé. Organiser un système de tests à l’arrivée, de traçage et de suivi des mises en quarantaine semble hors de portée pour nos autorités même si elles se refuseront toujours à le reconnaître. Une faillite sanitaire et prophylactique. C’est cela que révèle la fermeture des frontières aux Algériens. Une fermeture, disons-le, qui ne semble déranger que celles et ceux que cela concerne. Pour nombre de leurs concitoyens, il semble normal que les résidents à l’étranger « paient » le prix de leur éloignement. Qu’ils subissent eux aussi les affres d’un système détraqué.

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