Lignes quotidiennes

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Dernier ouvrage paru : Chroniques du ramadan. Voyage intimiste au coeur du jeûne (Tallandier, 2026).
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mardi 24 août 2021

La chronique économique : Taxer les GAFA, suite…

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Le Quotidien d’Oran, mercredi 9 juin 2021

Akram Belkaïd, Paris


Un petit pas mais la marche reste longue, très longue. Cette semaine, les ministres des finances du G7 (club réunissant les sept pays les plus riches du monde) a décidé d’accélérer la réforme du système fiscal international. Ainsi, le taux global plancher pour taxer les multinationales a été fixé à 15%. L’objectif est de faire en sorte que ces entreprises transnationales ne puissent plus échapper à l’impôt en jouant sur les disparités qui existent d’un pays à l’autre sans même parler de ce qu’offrent les paradis fiscaux. Plusieurs centaines de milliards de dollars de recettes pour les Etats sont en jeu.

Contrer l’optimisation

On connaît le mécanisme. Pour attirer des flux de capitaux, certains pays, comme l’Irlande, les Pays-Bas ou le Luxembourg ont des taux d’impositions très bas en comparaison de leurs voisins et concurrents. Pour les multinationales cela offre l’avantage d’y déclarer leurs revenus et donc de payer moins d’impôts. Comment ? La technique la plus connue consiste à y établir un siège social auquel les filiales à travers le monde doivent transférer tout ou partie de leurs bénéfices (notamment via des prix de cession interne ou des frais à payer à la holding). Ainsi, pour la multinationale, il ne s’agit plus de payer l’impôt dans le pays ou l’activité a lieu mais de le faire là où la fiscalité est la moins contraignante.

Parmi les champions de cette optimisation fiscale, on trouve les géants de l’internet. Les « GAFA » (Google, Apple, Facebook et Amazon) sont régulièrement mis en cause pour leur capacité à ne rien débourser ou presque dans des pays où, pourtant, ils réalisent de colossaux chiffres d’affaires et bénéfices. Cette réalité a peu à peu alimenté les polémiques et renforcé les discours contestataires. Pour ne pas être accusés de ne rien faire, certains pays, comme la France, ont décidé il y a quelques années d’imposer des taxes nationales en attendant qu’une législation internationale soit adoptée.

Longtemps, le dossier a été enlisé mais l’élection de Joseph Biden à la présidence des États-Unis a permis de le débloquer, du moins en apparence. En effet, c’est parce que les Etats-Unis sont désormais favorables à l’adoption d’un taux plancher que le G7 a bougé. Dans les prochaines semaines, le dossier passera au G20. Il s’agira alors de convaincre les pays émergents d’adopter eux-aussi cette mesure qui a néanmoins déçu nombre d’ONG. Ces dernières, comme ATTAC, militent pour une plus grande fermeté en matière de fiscalité et estiment que le compte n’y est pas. Elles regrettent que le taux plancher ne soit pas supérieur à 20% et relèvent que le flou dans le calcul de l’impôt permettra encore aux multinationales de recourir à de l’optimisation, comprendre mobiliser des légions de fiscalistes et d’avocats pour trouver le moyen, légal, de payer moins d’impôts.

Besoin de ressources

Pour les membres du G7, Etats-Unis en tête, il y a tout de même la volonté d’augmenter les ressources encaissées. L’évolution de la pandémie de Covid-19 demeurant incertaine, les Etats ont plus que jamais besoin de recettes supplémentaires pour amortir les dépenses engendrées par cette catastrophe sanitaire. Les simulations se multiplient ici et là mais la facture de la pandémie dépasserait désormais les 1000 milliards de de dollars pour les seuls pays du G20. Cela ouvre la voie à deux approches possibles et pas forcément antagonistes : une hausse des impôts et la mise en place de politiques d’austérité.

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La chronique du blédard : Haro sur le Zmigri !

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Le Quotidien d’Oran, jeudi 3 juin 2021

Akram Belkaïd


Il y a quelques jours, le spectacle de nos compatriotes agglutinés devant l’agence d’Air Algérie, avenue de l’Opéra à Paris, m’a brutalement renvoyé dans le passé. Aussi loin que remontent mes souvenirs, cela s’est toujours passé ainsi ou presque. Dès les premiers beaux jours, sous le regard incrédule ou amusé des passants et des touristes asiatiques, la « chaîne » se formait et, avec elle, ses scènes respectives de colères collectives, de pertes de sang-froid, de malaises voire de bagarres (l’une d’elles, mémorable, avait opposé des clients et des vigiles antillais et provoqué l’intervention brutale des CRS à la fin des années 1990). Ailleurs, notamment devant les agences pour réserver un passage en bateau, c’était aussi le même spectacle affligeant d’une communauté avilie et transformée en bétail. 

Nous ne sommes plus dans les années 1980 et 1990. Il y a internet et ce qu’il est censé offrir comme gains de temps. Mais en ces temps de Covid-19, après plus d’une année de verrouillage des frontières, des milliers d’Algériens résidant en France veulent absolument rentrer au pays. Sur le net, les réservations sont difficiles à valider et la rumeur se charge du reste. Ce « serait » plus facile en agence. Là-bas, si on est patient, on peut s’arranger et trouver chaussure à son pied.

Je ne m’attarderai pas sur les conditions iniques imposées aux candidats au retour. Elles ont changé en moins de deux jours et cela pourrait encore évoluer. Mais le message intrinsèque qui est envoyé à la communauté est toujours le même : vous devez en chier, vous devez souffrir. Rien, en Algérie, ne s’obtient facilement, il n’y a donc aucune raison pour que vous ne soyez pas confrontés à la même difficulté. Il est des pays qui ouvrent grand leurs bras à leur diaspora, ne serait-ce que pour des raisons économiques. Il en est d’autres, l’Algérie est en tête, qui prennent un malin plaisir à la rudoyer voire à l’humilier. Et cela ne date pas d’hier. 

En observant les personnes installées dans la file d’attente – leur nombre a été tel que ces regroupements sont désormais interdits, les réservations ne se faisant que via internet – j’ai vu donc de la colère mais aussi de l’abattement et de la résignation. Comme si tout cela était normal. Un acte d’une simplicité absolue, rentrer chez soi pour les vacances d’été, devient ainsi une épreuve où l’on se doit de se vider de soi, de consumer ses forces. « Ils aiment ça. Ils sont incapables de faire les démarches normalement » m’avait dit un jour un très haut responsable avec un immense mépris dans le ton. Pour lui, les premiers responsables sont les Algériennes et les Algériens, incapables d’autodiscipline, toujours enclins à créer le bazar là où il ne devrait pas exister.

Personne n’aime être rudoyé. Personne n’aime la difficulté quand les choses pourraient être plus simples et plus fluides. Mais il y a des décennies de conditionnement, d’application de mesures bureaucratiques tatillonnes, de soupçons à l’égard de celui qui vient de l’extérieur. Il y a aussi cette volonté d’en imposer à l’autre, de toujours le dompter, de lui signifier qu’il y a ceux qui commandent et imposent et ceux qui obéissent et baissent l’échine. Ainsi, les droits dont nous sommes tous censés bénéficier deviennent des exceptions, des prodigalités accordées de manière aléatoire ou intéressée, c’est selon. Donc non, « ils » n’aiment pas ça. Mais « ils » ont, nous avons, été conditionnés à ce rapport de force.

On me dira que c’est la faute à la pandémie de Covid-19 et qu’il est normal que les autorités soient vigilantes pour ne pas favoriser la diffusion du virus. Comme presque toujours avec ce système, des arguments rationnels sont destinés à conforter l’arbitraire. Tous les pays du monde ont pris des mesures prophylactiques mais seule l’Algérie a fermé ses frontières à ses ressortissants vivants, ou étant présents, à l’étranger. Dans le même temps, des privilégiés ont continué de faire l’aller-retour avec l’Europe, notamment la France. Des travailleurs étrangers employés dans des chantiers sont entrés en Algérie alors que certains venaient de zones où l’épidémie flambait. Une logique à géométrie variable…

Nombre d’Algériennes et d’Algériens vivant au pays ont trouvé ça « normal ». Ces mesures restrictives n’ont guère choqué ni indigné. Chose rare, cette fermeté discriminatoire est peut-être même l’un des uniques points de convergence entre gouvernants et gouvernés. Haro sur les zmigri ! Celles et ceux qui, via les réseaux sociaux, se sont plaint de ne pouvoir rentrer au pays peuvent en témoigner. Peu d’empathie, peu de soutien et même des propos moralisateurs et insultants. « Vous êtes à l’étranger, c’est votre choix, ne venez pas vous plaindre », « c’est de votre faute [les émigrés] si le virus est entré en Algérie », etc.

Dans une série de Tweet datant de mercredi 2 juin, ma consœur Leïla Beratto dresse un constat pertinent : « J'ai lu, écouté, regardé, un certain nombre de commentaires liés aux premières arrivées d'hier, et au processus d'ouverture partielle des frontières algériennes. J'en conclus que peu de personnes comprennent ce par quoi les gens bloqués sont passés/passent. » Et d’ajouter : « Les auteurs de commentaires semblent ne pas mesurer ce qui se joue, non pas uniquement d'un point de vue économique, mais d'un point de vue émotionnel et psychologique. Et je ne peux m'empêcher de penser que c'est de notre faute [celle des journalistes et des médias, note du chroniqueur], de ne pas avoir su raconter. »

Cela est vrai. Mais la tâche est rude car la force de ces récits devra vaincre au moins deux conditionnements cités précédemment. Le premier est celui du « pour l’Algérien, rien ne s’obtient facilement de la part de ses autorités. Il faut qu’il en sue et qu’il peine ». Le second est lié à la combinaison de détestation, de mépris et d’envie à l’égard de la diaspora. Le « tu es parti, tu dois payer » semble avoir encore de beaux jours devant lui sauf si, bien sûr, on est un footballeur né en France (et encore, on en reparlera à la prochaine défaite de l’équipe d’Algérie…).

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mercredi 31 mars 2021

La chronique du blédard : France, comme une impression de désordre…

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Le Quotidien d’Oran, jeudi 11 mars 2021

Akram Belkaïd, Paris

 

 

Un an déjà et toujours cette sensation indépassable de bazar et d’improvisation permanente. Début mars 2020, Emmanuel Macron et ses ministres nous expliquaient qu’il fallait continuer à sortir, à aller au théâtre, « à vivre » avant de virer de bord et d’ordonner un confinement de plusieurs semaines qui restera à jamais dans les mémoires. Début mars 2020, une pauvre inconséquente, exemple parfait d’incompétence et de morgue combinées, nous expliquait aussi que les masques chirurgicaux étaient inutiles, qu’elle-même ne savait pas comment les mettre et qu’il n’était pas question pour l’être lambda d’en acheter dans les pharmacies.

 

Un an et quatre-vingt-dix mille morts (uniquement pour la France) plus tard, beaucoup de choses ont certes changé. Tout le monde, ou presque, sait que les masques sont utiles : la preuve, le nombre de grippes et autres maladies saisonnières a énormément baissé. Les mesures barrière, aussi contraignantes soient-elles, contribuent à lutter contre les contaminations, n’en déplaise aux dénégateurs et autres complotistes.

 

 Mais le bricolage continue. La France, comme tant d’autres pays développés, n’était pas prête à absorber le choc de cette épidémie. Et le problème, c’est qu’elle peine à rattraper son retard. La question des vaccins illustre cette situation malheureuse. Dans les médias, ministres et autres manieurs frénétiques de la brosse à reluire présidentielle répètent à l’envi que la vaccination règlera tous les problèmes et que l’on pourra revenir à la vie d’avant grâce aux deux injections tant attendues. Oui, mais… Encore faut-il pouvoir se faire vacciner. A moins de s’appeler Nicolas Sarkozy ou de bénéficier du « ktef » (épaule) ou de la « wasta » (piston) à la française, il est nécessaire d’être très patient face à son ordinateur. Cette machine est, en effet, le seul moyen réellement disponible pour obtenir un rendez-vous. Las, le message sur écran est toujours le même : « En raison d’une demande importante et d’un nombre de doses limité, il est actuellement très difficile de prendre rendez-vous pour se faire vacciner. » D’un côté le blabla officiel, de l’autre la réalité d’une pénurie qui dure.

 

L’affaire se corse aussi car, dans la perception publique, il y a les « bons vaccins », autrement dit le Pfizer-BioNTech ou le Moderna et celui dont il faut se méfier, c’est-à-dire l’AstraZeneca. Une défiance à mettre sur le compte d’une communication gouvernementale assez malheureuse qui a laissé entendre que ce vaccin présentait d’importantes contre-indications. Cela explique, par exemple, pourquoi le personnel de santé – qui est censé pouvoir se vacciner – rechigne à le faire car c’est l’AstraZeneca qui lui est presque toujours proposé.

 

On n’entrera pas ici dans le détail des critères d’éligibilité : en gros, si on a moins de cinquante ans, voire de soixante-cinq ans, qu’on est en bonne santé, qu’on ne travaille pas dans un hôpital ou dans un établissement pour personnes âgées, il faut s’armer de patience. A ce sujet, les rumeurs vont bon train. Les faveurs des médecins seraient sollicitées pour attester de l’existence de comorbidités qui, même si elles sont imaginaires, ouvrent la voie au vaccin. Mais, comme nous y incite le Danube de la pensée de Drancy, ne soyons pas mizidants. Le problème, c’est que beaucoup de gens éligibles sont dans une attente partie pour durer. Car que leur disent les messages sur les sites de rendez-vous ? : « Vous êtes plusieurs millions à être éligibles à la vaccination contre la COVID-19. Malheureusement, le nombre de doses de vaccin disponibles est encore très insuffisant pour faire face à cette demande. Par conséquent, les créneaux dans les centres de vaccination se font rares. » Pas de vaccins car pas d’usines car plus de politique industrielle depuis très longtemps. Petite pensée émue pour le gouvernement dit « socialiste » de Lionel Jospin (1997-2002) dont l’un des ministres nous expliquait que le temps des usines était terminé… 

 

Obtenir les deux rendez-vous pour se faire vacciner ne suffit pas. Encore faut-il qu’ils ne se soient pas annulés, ce qui est souvent le cas. Les gens vivent ainsi avec une vraie inquiétude, pour ne pas dire une angoisse. Autre message des sites de rendez-vous : « Les créneaux mis en ligne par les centres de vaccination dépendent du nombre de doses dont ils disposent. Néanmoins, il peut arriver qu’ils reçoivent moins de doses que prévu et soient alors obligés d’ajuster le nombre de rendez-vous. Les centres de vaccination mettent cependant tout en œuvre pour limiter ces incidents et assurer un maximum de rendez-vous de vaccination. Si malheureusement vous êtes dans cette situation, vous devez reprendre vos deux rendez-vous de vaccination. »

 

On appréciera l’usage du terme « ajuster » pour ne pas dire « annuler » ou « réduire ». Le pire, c’est quand la première injection a bien eu lieu et que la seconde, qui doit survenir quatre semaines plus tard, est annulée. Ces cas sont plus rares mais ils obligent à reprendre le processus depuis le début. On peut penser que tout cela finira par se tasser et que la campagne de vaccination atteindra ses objectifs d’ici quelques mois mais la vraie question est de savoir si les leçons de cette pénurie seront tirées. C’est loin d’être certain.

 

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jeudi 28 janvier 2021

La chronique du blédard : De l’épidémie et de la jeunesse

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Le Quotidien d’Oran, jeudi 21 janvier 2021

Akram Belkaïd, Paris

 

Il y a un an, rares étaient ceux qui prévoyaient ce qui attendait alors l’humanité. On savait bien que quelque chose de plutôt grave se passait en Chine, loin là-bas. On avait appris qu’un médecin-ophtalmologue, le Dr Li Wenliang, avait alerté sur la multiplication de cas d’une pneumonie inconnue à l’hôpital de Wuhan avant de tomber lui-même malade. On savait que des mesures drastiques avaient été prises par les autorités chinoises, à l’image du confinement de plusieurs dizaines de millions de personnes dans et autour de la ville de Wuhan (23 janvier 2020). Une quarantaine inédite, autoritaire, liberticide, mais bon, « c’est la Chine » se disait-on, pas trop inquiets, ayant un vague souvenir que l’épisode du Sras au début des années 2000 s’était vite dissipé. 

 

D’ailleurs, les médecins stars du petit-écran n’affirmaient-ils pas qu’il n’y avait pas lieu d’avoir peur d’une « grippette » ? Même l’annulation par Pékin des célébrations du nouvel an lunaire (25 janvier) ne provoquèrent pas de craintes d’autant que l’Organisation mondiale de la santé (OMS) estimait que la pandémie à laquelle les autorités chinoises faisaient face ne constituait pas une urgence publique de portée internationale « en l’absence de preuve de propagation du virus en dehors de la Chine ». Et puis… Et puis la longue litanie des mauvaises nouvelles a commencé avec notamment l’annonce de la mort du Dr Wenliang, lanceur d’alerte maltraité par les autorités chinoises et la diffusion spectaculaire du virus de la Covid-19 ainsi nommée. 

 

Lorsqu’il s’agira de raconter l’histoire de cette pandémie, il est évident que l’un de ses premiers chapitres concernera la dégradation rapide de la situation en Italie en février 2020, notamment après un match de football (Ligue des champions) entre l’Atalanta de Bergame et Valence suivi par 40 000 supporters au stade San Siro de Milan (19 février). Le cas italien aurait dû obliger les responsables européens mais aussi maghrébins à vite réagir. Ce ne fut pas le cas. En France, comme aux États-Unis ou en Algérie, il ne fut guère question de confinement ou de mesures drastiques. Le retard à l’allumage sera d’un mois. Un mois de trop. Un mois derrière lequel la planète court encore.

 

Il est encore tôt pour tirer un bilan définitif de cette pandémie d’autant qu’elle est loin d’être vaincue. On retiendra que les atermoiements politiques (Macron qui, en France, incita ses compatriotes à continuer à aller au théâtre et à sortir le soir avant d’instaurer un confinement total une semaine plus tard…) et les conséquences des gestions libérales des systèmes de santé (notamment en Occident ; pour les pays du Maghreb, c’est l’absence de politique tout-court) sont responsables du décès de centaines de milliers de personnes.

 

La découverte de vaccins, la généralisation des mesures barrières (qui, au passage, ont fait chuter de manière spectaculaire la transmission de la grippe « classique »), les campagnes de prévention auprès des plus faibles sont des points positifs qu’il ne faut pas négliger même si les irréductibles anti-masque, anti-vaccins, anti-tout en fait, continuent de sévir. Mais il est temps de tirer aussi la sonnette d’alarme concernant les conséquences sociales de cette épidémie.

 

On parle beaucoup des entreprises, des petits commerces, du monde de la culture et des arts, tous négativement impactés par les mesures sanitaires. Il n’y a pas lieu de relativiser cela ou même de contester les différentes aides qui ont été débloquées pour compenser les pertes de chiffres d’affaires. C’est à l’aune de ce qui est proposé aux uns et autres que l’on peut juger de la solidité des systèmes sociaux d’un pays. Il est plus facile d’être un éditeur ou un artisan en Italie ou en France qu’en Algérie ou en Turquie. Cela n’étonnera personne mais c’est ainsi. Par contre, il est une constante que l’on retrouve partout et qui mérite d’être signalée.

 

Dans ce grand fracas provoqué par l’épidémie, les jeunes sont eux-aussi des victimes. Certes, on insiste beaucoup sur le fait qu’ils sont peu menacés par le virus (même si le « variant » anglais semble plus nocif pour eux). Cette immunité par l’âge est le prétexte à des discours stigmatisant « l’inconscience des jeunes », leur égoïsme, leur refus de faire attention aux gestes barrière, autant d’inconséquences qui mettraient les plus âgés en danger. Il est évident que les organisateurs de fêtes clandestines ont une part de responsabilité dans la diffusion du virus mais ce qui frappe, c’est que la catégorie « jeunes » dans son ensemble est désignée comme l’ennemi, le grand-responsable de la persistance de l’épidémie.

 

Pendant ce temps-là, des étudiants abandonnés à eux-mêmes sont en profonde dépression. Des jeunes bacheliers, pour qui la première année d’université aurait dû être celle des moments initiatiques de l’âge adulte, sont en profond désarroi. Et que dire de celles et ceux qui ont abandonné leurs études faute de moyens. Un exemple emblématique : En France, des associations distribuent des colis alimentaires à des jeunes incapables de subvenir à leurs besoins les plus importants. Être jeune aujourd’hui n’est pas une sinécure, loin s’en faut.

 

Les grandes épidémies sont toujours des moments de rupture. Dans l’urgence du moment, mais aussi pour l’avenir, il est temps de mettre en place un revenu universel pour les plus jeunes, les 18-25 ans. Une sorte de présalaire pour permettre un démarrage convenable dans la vie. Certains prétendent que cela serait dangereux, que cela inciterait à la paresse et à l’oisiveté. Je ne le crois pas. Je note surtout que ce sont souvent les plus aisés, ceux qui ont accompli leurs études dans de bonnes conditions – notamment grâce à un environnement familial qui les a soutenu sur le plan matériel – qui refusent ce revenu universel. Cette posture idéologique est contreproductive. Elle crée de la douleur et du malheur. Elle gâche une entrée dans la vie d’adulte qui mériterait d’être bien moins ardue.

 

 

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La chronique économique : Sanofi, le dividende ou le vaccin

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Le Quotidien d’Oran, mercredi 20 janvier

Akram Belkaïd, Paris

 

La santé ou le pognon ? Sanofi, « leader de la santé en France et dans le monde » comme l’affirme son site, est désormais l’exemple emblématique de la contradiction majeure qui caractérise les entreprises pharmaceutiques cotées en Bourse. D’une part, la firme prétend travailler « passionnément pour prévenir, traiter et guérir des maladies tout au long de la vie » mais, d’autre part, tout dans son fonctionnement et son organisation tend à ne privilégier qu’une seule chose : la (bonne) rémunération de ses actionnaires.

 

Chercheurs licenciés

 

Très critiqué pour son retard à mettre au point un vaccin qui aurait permis à la France de ne pas dépendre de laboratoires étrangers, dont l’américain Pfizer, Sanofi vient d’annoncer un plan de suppression d’emplois qui concerne 1 700 postes dont 400 chercheurs. Au total, si l’on se base sur une tendance longue, en moins de vingt ans, le groupe français a divisé par deux le nombre de ses chercheurs sans oublier une demi-douzaine de sites fermés ou fusionnés ainsi que les activités comprenant de la recherche qui ont été cédées à d’autres sociétés.

 

Le slogan « pas de recherche, pas de vaccin » que brandissent les syndicats écœurés par les projets de restructuration fait sens. En matière de santé, n’importe quel biologiste le confirmera, il faut du temps et des moyens. Des femmes et des hommes qui cherchent, qui multiplient les essais, qui doivent nécessairement se tromper pour finir par trouver. Or, le temps, c’est de l’argent. Et cet argent, Sanofi préfère l’utiliser pour gaver ses actionnaires via des dividendes qui ne cessent d’augmenter. 

 

Entendons-nous, la règle admise concernant une entreprise est qu’elle rémunère ses propriétaires, ce que sont les actionnaires. Et l’argument des entreprises pharmaceutiques est bien connu : pour justifier leurs politiques des dividendes, elles affirment que c’est la seule manière de « fidéliser » l’actionnaire – en gros, l’empêcher de vendre ses titres en Bourse et donc, de déstabiliser l’entreprise. Garder un actionnaire dans son capital serait ainsi la garantie de pouvoir continuer à financer les investissements indispensables à la recherche. On peut aussi entendre ce discours mais sans être naïf et sans accorder plus d’attention qu’il n’en faut à des expressions comme dividende « responsable », « éthique », « durable » ou « soutenable » qui ne sont rien d’autre qu’un moyen de faire passer la pilule.

 

Le dividende contre l’entreprise

 

Car, le problème, c’est lorsque cette rémunération se fait au détriment des travailleurs qui sont la base essentielle de la création de richesses par l’entreprise. Plus préoccupant encore, cette politique de dividende peut, à terme, causer du tort à la société et précipiter son déclin. Son incapacité à livrer un vaccin contre la Covid-19 avant, au mieux, la fin 2021 est une défaite majeure pour Sanofi. Cela va aussi à l’encontre des discours convenus pour étudiants de première année de commerce selon lesquels le cœur même d’une entreprise pharmaceutique est son activité de recherche et de développement. Or, on ne fait pas de la vraie « R&D » en virant sans cesse les chercheurs pour doper le cours en Bourse et faire plaisir aux actionnaires.

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La chronique économique : L’année de la Chine

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Le Quotidien d’Oran, mercredi 13 janvier 2021

Akram Belkaïd, Paris

 

 

Jusqu’où ira la Chine ? Alors que la planète vit encore au rythme de la pandémie de Covid-19 et même au rythme de « l’épidémie dans l’épidémie », comprendre la diffusion fulgurante du variant, ou virus mutant, anglais ; Alors que les yeux sont braqués sur les États-Unis où l’on se demande ce que Donald Trump va bien pouvoir inventer comme nouvelle provocation avant son départ de la Maison-Blanche, les économistes et la presse dans sa grande majorité s’intéressent de nouveau à la Chine, lieu de départ de l’épidémie, faut-il le rappeler.

 

Une croissance vigoureuse

 

Un an après l’annonce du premier mort du Covid-19 et du confinement massif et historique des dix millions d’habitants de la ville de Wuhan, la Chine semble être revenue à un niveau de normalité que lui envient nombre de pays. Après une croissance économique de 2% en 2020 - signe que le pays aura tout de même échappé à la récession, le produit intérieur brut (PIB) devrait croître de 8% en 2021. Dans une série consacrée cette semaine à la Chine, le quotidien français Le Monde estime même que la pandémie a accéléré l’essor économique de ce pays.

 

Il ne s’agit pas simplement du niveau de croissance auquel Pékin a habitué la planète depuis une vingtaine d’années. C’est surtout que le rattrapage vis-à-vis des autres puissances est en phase d’accélération dans un contexte marqué par les conséquences dramatiques de la pandémie. Jusqu’à présent, il était habituel d’affirmer que la Chine ne serait pas au niveau de ses rivaux, dont les États-Unis, avant 2040 voire 2050. Aujourd’hui, si les prévisions économiques restent en l’état, le PIB chinois pourrait atteindre le premier rang mondial d’ici 2030 voire 2028. On imagine les conséquences, ne serait-ce que géostratégiques, d’un tel changement dans la hiérarchie mondiale.

 

Aux États-Unis, le camp républicain, soucieux de se refaire une virginité après la fin chaotique du mandat Trump va y trouver un matériau en or pour attaquer Joe Biden d’ores et déjà accusé de faiblesse à l’égard de Pékin. Les démocrates agitaient le hochet russe pour disqualifier Trump. Les républicains feront la même chose à l’égard du nouveau président américain en l’accusant de ne pas défendre la suprématie américaine vis-à-vis de l’essor croissant de la Chine. Tout cela bien sûr étant relatif car le budget de défense américain continuera encore de surclasser celui de son rival mais, pour le reste, on sent bien que le monde atteint un point de basculement, celui où la grande puissance américaine ne sera plus aussi hégémonique qu’avant. Question : cela augure-t-il d’affrontements armés ?

 

Quelle que soit l’issue, il faut d’abord s’attendre à un durcissement des batailles commerciales entre les deux pays mais la Chine a bien compris qu’il lui fallait profiter des divisions pour continuer à s’imposer. Le brexit mais aussi la brutalité de l’administration Trump à l’égard des Européens ont favorisé les desseins de Pékin. La signature d’accords économiques récents avec Bruxelles et le manque de réaction vigoureuse de l’Union européenne face à la répression à Hong Kong montrent que la situation évolue en faveur du camp chinois.

 

Pays développé ?

 

Rançon du succès, il sera de plus en plus difficile à la Chine de continuer à prétendre qu’elle n’est « qu’un » pays en développement. Dans quelques années, le revenu annuel par habitant sera l’équivalent de celui de pays industrialisés et les diverses dispenses et avantages dont bénéficie Pékin en matière de commerce international, de normes ou de facilités d’accès à certains marchés vont certainement être révoqués. Cela obligera, d’une certaine manière, la Chine à assumer sa position de géant planétaire. L’équilibre géostratégique de la planète en sera alors totalement modifié et une ère d’incertitudes s’ouvrira, largement dépendante de l’acceptation ou non par les Etats-Unis de leur relégation au second rang.

 

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mardi 12 janvier 2021

La chronique du blédard : Cette Algérie qui se ferme aux Algériens

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Le Quotidien d’Oran, jeudi 6 janvier 2021

Akram Belkaïd, Paris

 

Parmi les nombreuses difficultés auxquelles l’Algérien est confronté, la restriction de mouvement n’est pas la moindre ni la plus récente. On pourrait même dire qu’elle est structurelle et qu’elle façonne depuis longtemps son rapport au monde. A la fin des années 1960 et durant toute la décennie 1970, il n’était pas possible de quitter le pays sans une autorisation de sortie délivrée par l’administration. Les plus jeunes n’ont pas connu cette période d’aliénation où l’envie de voyager était contrecarrée par une bureaucratie tatillonne, exigeant mille et une pièces et finissant, de toutes les façons, par opposer un refus aux motivations obscures. Il ne fallait pas être fiché par les services de sécurité et il fallait compter sur le bon-vouloir de responsables trop heureux d’exercer un pouvoir discrétionnaire sur leurs concitoyens. Passe-droits, piston, trafic d’influence : tout cela existait déjà à l’époque. 

 

Ce n’est qu’à l’arrivée au pouvoir de feu le colonel Chadli Bendjedid en 1979 que ladite autorisation fut supprimée. Un bol d’oxygène qui contribua, pour un temps, à la popularité du successeur de Houari Boumediene. Mais, très vite, les visas imposés au milieu des années 1980 par les pays occidentaux ont pris le relais. Les rebuffades, les refus, les longues files d’attente, les pièces manquantes à fournir, tout cela persistait mais les scènes de l’humiliation avaient changé de lieu : les consulats étrangers remplaçaient la wilaya et les rares pays accueillant les Algériens sans obligation de visa continuent encore de constituer un motif d’étonnement.

 

L’affaire s’est compliquée depuis le début de la pandémie de Covid-19. Le 17 janvier prochain, cela fera dix mois que les frontières de l’Algérie sont fermées. Il est donc impossible – ou presque - d’entrer en Algérie. Cela concerne les étrangers mais aussi, et surtout, les Algériens qu’ils soient résidents hors du pays ou qu’ils aient été bloqués à l’extérieur au moment du verrouillage des frontières, le 17 mars 2020. Les médias nationaux et, plus encore, les réseaux sociaux, abondent en témoignages sur ce que cette mesure a provoqué comme drames humains et frustrations. 

 

Des personnes ont été bloquées durant des semaines voire des mois à l’étranger sans pouvoir rentrer chez elles. En France, en Turquie, en Tunisie ou ailleurs, des nationaux n’ont pu s’en sortir que grâce à la solidarité, pour ne pas dire la charité, des gens. Certains qui ne disposent pas de l’entregent nécessaire pour se faire inscrire sur les listes de (trop rares) vols de rapatriement, demeurent bloqués à ce jour. Ainsi, cet algéro-ténésien qui ronge son frein à Tunis en attendant de pouvoir rentrer chez lui et à qui de bonnes âmes ont proposé de franchir clandestinement la frontière du côté du Kef… Faire le harraga pour revenir chez soi, voilà où nous en sommes ! Dans d’autres cas, bien plus dramatiques, il a été impossible à des Algériens de rentrer faire leurs adieux à un parent malade ou tout simplement d’assister à ses obsèques.

 

On dira que nombre de pays ont pris des mesures drastiques pour contenir l’épidémie. On dira aussi que la situation sanitaire impose des décisions difficiles. Tout cela peut être entendu. Aux grands maux, les grands moyens. La grande différence, c’est que l’Algérie est l’un des rares pays au monde à empêcher ses propres citoyens, ses enfants (!), à rentrer chez eux. C’est du jamais-vu dans notre histoire et ce qui rend la chose encore plus inacceptable, c’est la désinvolture avec laquelle cette affaire est traitée. Qui est en charge de cette question ? Qui rend des comptes ? Qui peut dire avec exactitude comment sont gérés et organisés les vols de rapatriements ? Personne. Il faut se démener, faire le tri entre les vraies informations, les inévitables rumeurs sur les montants de la tchippa à verser pour monter dans un avion, le catastrophisme des uns et le je-m’en-foutisme des autres. Il faut aussi garder son calme quand on apprend, de la bouche même des concernés, que certains ont pu rentrer tranquillement au pays pour y passer le réveillon de fin d’année dans le sud avant de s’en retourner tranquillement à Paris… Algérie nouvelle ou bien bled el-piston ?

 

En 2009, l’Algérie avait impressionné le monde en organisant un gigantesque pont aérien pour acheminer puis rapatrier des dizaines de milliers de supporters désireux d’assister au match de barrage entre les Verts et l’Égypte à Khartoum. N’est-il donc pas possible de rapatrier aujourd’hui toutes celles et tous ceux qui le désirent ? N’est-il pas possible de faire connaître de manière claire et transparente les modalités d’un tel rapatriement ? Et, de toutes les façons, de quel droit prive-t-on les Algériens résidant à l’étranger d’aller dans leur pays ? 

 

La réponse à cette dernière question est liée à l’état du système de santé. Organiser un système de tests à l’arrivée, de traçage et de suivi des mises en quarantaine semble hors de portée pour nos autorités même si elles se refuseront toujours à le reconnaître. Une faillite sanitaire et prophylactique. C’est cela que révèle la fermeture des frontières aux Algériens. Une fermeture, disons-le, qui ne semble déranger que celles et ceux que cela concerne. Pour nombre de leurs concitoyens, il semble normal que les résidents à l’étranger « paient » le prix de leur éloignement. Qu’ils subissent eux aussi les affres d’un système détraqué.

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vendredi 4 décembre 2020

La chronique du blédard : Du (bon) vaccin

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Le Quotidien d’Oran, jeudi 26 novembre 2020

Akram Belkaïd, Paris

 

La chronique de la semaine dernière était consacrée au complotisme et, comme cela arrive parfois, elle m’a valu plusieurs réactions à tonalités totalement différentes. Certains s’y sont retrouvés, estimant même que j’aurais dû être plus incisif. D’autres y ont vu la confirmation que le monde médiatique était « tenu » pour empêcher que n’éclate la vérité. Laquelle ? Celle du complot mondial, pardi. Bref, inutile d’insister même si j’espère qu’à la longue, l’éducation et le débat auront raison de certaines de ces convictions pour le moins farfelues (je jure que n’ai jamais été invité par le groupe Bildeberg).

 

J’aimerais pour autant revenir sur un point qui nous concerne tous en ces temps de pandémie. Il s’agit des vaccins. J’ai rappelé que plusieurs générations d’Algériennes et d’Algériens doivent beaucoup aux campagnes de vaccination menées notamment en milieu scolaire (impossible alors d’y échapper car les parents des absents étaient convoqués). A l’époque, je parle des années 1970 et 1980, personne ne remettait en cause cette pratique. Bien au contraire. Que s’est-il passé depuis pour que le doute et le soupçon s’installent ?

 

La réponse tient en plusieurs points, le plus important d’entre eux étant la marchandisation – et la privatisation - à l’extrême de la santé. Le moins que l’on puisse dire, c’est que les grandes entreprises pharmaceutiques, les fameuses « Big Pharma », font tout pour créer la défiance. De plus en plus autonomes vis-à-vis des États, elles n’obéissent qu’à leurs propres stratégies basées avant tout sur une logique financière et boursière. Pour augmenter leur valorisation, ces compagnies doivent bien sûr engranger de bons résultats mais elles doivent aussi rassurer quant à leurs perspectives. Il leur faut communiquer régulièrement sur tel ou tel produit en développement, le marché faisant sa propre différence entre ce qui vaut la peine, financièrement parlant, de produire et ce qui n’est guère rentable (comprendre des maladies peu répandues ou n’existant qu’en des endroits à faible pouvoir d’achat). 

 

Pour être plus clair, les marchés financiers n’ont que faire du bien-être et de la bonne santé de l’humanité. Ils veulent du concret et les entreprises sont obligées de s’y plier. Voilà pourquoi le temps du médicament ou du vaccin est devenu un temps boursier, c’est-à-dire un temps du court terme. Les marchés sont impatients par définition. A l’heure des transactions opérées en quelques millisecondes, un « produit » développé sur trois ou quatre ans – avec tout ce que cela comporte comme contrôles étatiques et circuits d’homologation – les intéressera bien moins qu’un vaccin développé en moins d’un an.

 

Dans le cas du virus responsable de la Covid-19, il est impossible de proclamer une foi absolu dans les vaccins dont il est question ces derniers jours (tous accueillis avec ferveurs par les Bourses). Là où le complotisme brouille les choses, c’est qu’il empêche la nuance. On peut être pour les vaccins, et cela en raison d’avantages prouvés par la science, et s’interroger sur les conditions dans lesquelles sont conçus ceux qui sont censés mettre fin à la pandémie. Un chiffre résume ce dilemme : en moyenne, il faut au moins de dix-huit à vingt-quatre mois pour qu’un vaccin soit définitivement homologué en Europe et aux États-Unis. Ici, ce serait l’affaire de quelques semaines.

 

Certes, il y a l’urgence de la situation car des vies sont en jeu. C’est donc une question de risque à prendre mais, dans l’affaire, l’historique récent des compagnies pharmaceutiques ne plaide pas pour elles. On en prend la mesure dans un excellent dossier publié par la revue XXI (1). La journaliste Carol Isoux y raconte le scandale du Dengvaxia, ce vaccin contre la dengue développé par Sanofi et qui a causé la mort de plusieurs centaines d’enfants aux Philippines. Tout y est : âpreté au gain, corruption, faiblesse de l’État, alertes ignorées ou passées sous silence, captations de marchés publics, absence d’une entité indépendante pour tester les vaccins, complaisance de certains chercheurs dont les revenus dépendent de l’industrie pharmaceutique, etc. Une action en justice est en cours aux Philippines mais l’affaire a des conséquences sur d’autres programmes de vaccination qui, eux, ont fait leur preuve. C’est le cas de la lutte contre la rougeole avec, rappelle la journaliste, « un taux d’immunisation tombé à 74% en 2019 contre près de 90% les années précédentes. »

 

Dans de nombreux pays, le vaccin est présenté comme « la » solution à la pandémie de Covid-19. C’est une erreur et, parfois même, un mensonge délibéré. Un vaccin, dûment testé et certifié, est une solution pour le moyen terme, c’est certain. Mais rien ne remplacera un vrai système de santé, avec une capacité suffisante en matière de lits et d’équipements et, bien entendu, en matière de personnel. Le plus performant des vaccins ne servira à rien si l’infrastructure hospitalière est en ruine. Enfin, il faut rappeler une vérité qui semble échapper à beaucoup : le vaccin est un moyen préventif. Insister sur lui en oubliant les médicaments nécessaires au traitement des malades déjà déclarés est absolument aberrant.

 

 

(1) « Autopsie d’un vaccin : enquête, la course entre labos, au risque du scandale sanitaire), n° 52, automne 2020.

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vendredi 18 septembre 2020

La chronique du blédard : À Khaled Drareni (ceci n’est pas une chronique)

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Le Quotidien d’Oran, jeudi 17 septembre 2020

Akram Belkaïd, Paris

 

 

Ce texte ne parlera pas de la normalisation honteuse qui vient d’intervenir entre, d’une part, deux « pays » du Golfe, les Emirats arabes unis (EAU) et Bahreïn, et, d’autre part, Israël,. Elle ne dira rien du silence gêné de nombre de capitales arabes, incapables aujourd’hui d’imposer leur voix face à des monarques qui, jadis, avaient peur de leur propres ombres et enfouissaient la tête dans leurs dishdashas immaculées quand les raïss’exprimaient. L’argent des émirs achète tout, y compris les tenants de la souveraineté nationale et tant pis pour le pauvre peuple palestinien. Elle n’abordera pas non plus la fascination que nombre d’Emiratis et Bahreïnis ont toujours éprouvé à l’égard des nuits festives de Tel Aviv, s’y rendant de manière plus ou moins clandestine depuis au moins deux décennies. Non, cette chronique ne parlera pas de ça parce que le cœur n’y est pas, parce que mon confrère Khaled Drareni vient d’être condamné à deux années de prison par une justice inique et aux ordres d’un système qui mène tranquillement l’Algérie vers une nouvelle catastrophe.

 

Ce texte ne parlera pas de la pandémie de Covid-19 et de ce qu’elle doit nous imposer comme réflexions personnelles. En mars dernier, l’auteur de ces lignes avait évoqué une guerre sachant que cela pouvait être d’autant plus mal compris que ce terme a été utilisé par de nombreux dirigeants politiques. Il me faudrait plus de temps, et plus de place, pour dire pourquoi cette épidémie nous oblige à accepter l’idée de l’incertitude. Dans les pays protégés, qui n’ont pas connu de graves crises depuis la fin de la seconde guerre mondiale, cette incertitude est insupportable pour beaucoup. Mais à quoi bon en parler quand des dizaines de détenus d’opinion sont enfermés en Algérie, dans des conditions sanitaires catastrophiques. Que savent-ils, eux, de l’avenir ? Khaled Drareni et tant d’autres, parmi lesquels je n’oublie pas Rachid Nekkaz qui, quoi qu’on en pense, a osé défier le système quand les rues du pays étaient encore bien calmes, doivent être libres.

 

Cette chronique ne parlera pas de l’ambiance fétide qui règne en France où les personnes de culture ou de confession musulmane sont toujours et encore dans le collimateur d’une partie des « élites » politiques et médiatiques. Symbole de ce déséquilibre, le cas de cette jeune fille qui a posté une vidéo d’une recette de cuisine. Comme elle portait le voile, de manière plutôt lâche pourtant, une journaliste du Figaro, habituelle diffuseuse de venin islamophobe, s’est crue autorisée à poster « 11 septembre » en commentaire. La mécanique habituelle a fait le reste. La cuisinière a subi un véritable harcèlement en ligne et la journaliste, ayant reçu quelques menaces de la part des inévitables imbéciles qui tombent dans le piège, est devenue lacause à défendre pour la caste politico-médiatique. Je pourrais m’étendre plus longuement sur cette affaire – ou d’autres, mais l’envie n’y est pas. S’il est une hogra qui vaille la peine d’être dénoncée, c’est bien celle que subissent les Algériens. Khaled Drareni, en prison pour avoir fait son métier de journaliste en couvrant le Hirak, ne mérite pas cet acharnement. Les anonymes convoqués par les services de sécurité pour quelques mots de colère ou de moqueries sur Facebook ou Twitter ne méritent pas d’être traités ainsi.

 

Cette chronique ne traitera pas de la campagne électorale américaine qui se déroule sur fond de chaos météorologique et de montée des tensions politiques mais aussi ethniques. En novembre prochain, les risques sont grands d’une grave crise, Donald Trump ayant décidé qu’il a déjà remporté le scrutin et que s’il venait à être déclaré perdant, ce serait la faute de la fraude, notamment pour ce qui concerne le vote par correspondance, important par ces temps d’épidémie. En 2000, déjà, l’Amérique avait donné une piteuse image d’elle-même avec le scandale du décompte des voix en Floride et la victoire très controversée de George W. Bush. Cette fois, on peut imaginer un scénario à l’africaine, avec deux présidents soutenus par deux camps n’hésitant pas à faire parler les armes. Mais on n’en est pas là. L’Amérique, quels que soient ses travers, a une Constitution respectée et âprement défendue. Par contre, dans le pays où Khaled Drareni, journaliste professionnel reconnu, vient d’être envoyé en prison, la Constitution est un jouet avec lequel se sont amusés tous les derniers locataires du Palais d’El-Mouradia sans que cela ne change la donne : l’Algérie demeure un pays sous-développé (qui coupe internet pour empêcher la fraude à l’examen du bac !) où l’Etat de droit n’existe pas.

 

Comme le disent si bien les mots de l’écrivain Philippe Djian, mis en musique pour le bon compte de Stephan Jakob Eicher, les nouvelles sont mauvaises d’où qu’elles viennent. La condamnation en appel de Khaled Drareni en est une et elle occulte le reste. Contrairement à ce que j’ai pu lire ici et là, ce n’est pas qu’une simple défaite du Hirak ou de la liberté d’expression. C’est d’abord et surtout une défaite pour toute l’Algérie.  

 

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vendredi 7 août 2020

La chronique du blédard : Bas le masque !

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Le Quotidien d’Oran, Jeudi 30 juillet 2020

Akram Belkaïd, Paris

 

Un nouvel accessoire vestimentaire s’impose. De Paris à Alger en passant par New York, Madrid ou New Delhi, blanc, bleu ou multicolore, en coton, en toile ou en fibres synthétiques, il se porte au cou, de manière un peu négligée, un peu à la manière d’un foulard ou d’une barbe postiche. Si les circonstances l’exigent – comme en cas d’apparition d’une quelconque autorité susceptible d’exiger son port correct – contrôleur du métro, vigile de supermarché ou hôtesse de l’air, on peut le relever rapidement pour cacher sa bouche et son nez. Une variante, très répandue, consiste à se couvrir juste les lèvres mais à laisser libre l’appendice nasal pour pouvoir respirer normalement. En théorie, le masque chirurgical, puisque c’est de lui qu’il s’agit, doit être porté au plus près du visage car il sert à protéger autrui des risques d’une contamination au Covid-19. On peut éventuellement ajouter qu’il permet aussi dans de nombreux cas de se prémunir contre le virus mais l’affaire est loin d’être entendue. On ne cesse ici ou là de bretter à propos de l’efficacité de cet accessoire que, ceci expliquant peut-être cela, d’aucuns préfèrent appeler bavette, le même nom que la toile qui protège le cou des escrimeurs. 

 

Après plusieurs semaines de tergiversations et de propos contradictoires, la décision du gouvernement français de rendre obligatoire par décret le port du masque dans tous les établissements recevant du public dans des endroits clos (centres commerciaux, bibliothèques, services publics et administrations, musées, cinémas, salles de spectacle ou de sport, les lieux de culte) a ravivé les polémiques. Acte d’autoritarisme intolérable ou mesure prophylactique de bon sens ? Et le masque, talisman sanitaire indispensable ou simple produit de consommation bénéficiant d’un coup de pouce réglementaire pour doper ses ventes ? En disant tout et son contraire à son propos depuis le mois de février, les autorités françaises ont largement contribué à cette cacophonie (1).  

 

Fin février, alors que l’épidémie venue de Chine se propageait en Europe et ailleurs, le masque représentait pourtant un objet de convoitise et de trafics. Indisponible en France, il provoquait des vols dans des hôpitaux et des pharmacies, la police se retrouvant obligée de traquer les grossistes qui alimentaient un florissant marché noir (2). Dans certains établissements hospitaliers, on interdit aux personnel d’en porter afin de ne pas effrayer les patients. Puis on distribua des masques à la date de péremption depuis longtemps dépassée. A celles et ceux qu’indignaient une telle désinvolture, on expliqua que ce n’était pas la qualité de filtrage qui risquait d’être dégradée mais qu’il fallait juste veiller à vérifier la solidité des élastiques susceptibles de rompre après des années de stockage. 

 

Dans d’autres hôpitaux, on inventa quelques règles empiriques, comme par exemple repasser au fer chaud un masque usagé pour le désinfecter et le remettre en service. Même bricolage pour les surblouses chirurgicales jetables, indispensables en unités Covid, dont on décréta qu’elles pouvaient être recyclées à condition que le personnel de santé les lave en machine. Des solutions alternatives virent aussi le jour avec le façonnage de sacs poubelles à grande contenance transformés en vêtement protecteur grâce aux tutoriels disponibles sur Internet. Pénurie oblige, l’art de la débrouille, propre à certaines régions sous-développées du monde, refaisait son apparition en France, sixième puissance économique mondiale incapable de fabriquer des masques quand le Maroc ou le Vietnam se targuaient de pouvoir en exporter. 

 

A l’étranger, désireuses de faire oublier leur responsabilité dans l’aggravation de la pandémie, les autorités chinoises inaugurèrent la diplomatie du masque en approvisionnant certains pays parmi les plus touchés. Parfois en vain comme lorsque la République tchèque « récupéra » 680 000 bavettes envoyées par la province chinoise du Zhejiang à l’Italie où les morts au quotidien se comptaient par centaines (3). Officiellement, le gouvernement tchèque se justifia en affirmant que sa police luttait contre la contrebande et qu’une petite partie des saisies était effectivement un don chinois confisqué « par erreur ». Quoi qu’il en soit, les masques n’ont jamais été récupérés par l’Italie, Prague les ayant distribué à ses propres hôpitaux quelques heures à peine après la saisie. 

 

Tétanisés à l’idée de devoir rendre des comptes pour justifier la pénurie de masques, y compris en milieu hospitalier, et l’insignifiance des réserves stratégiques, les dirigeants français n’ont eu de cesse de modifier leur discours au gré des circonstances et de l’évolution des stocks. Le 28 février, M. Olivier Veran, le ministre de la santé, donnait le ton : nul besoin de masque pour les bien-portants. « Les masques sont inutiles si vous n’êtes pas malades ; si vous n’avez pas été en contact proche de personnes malades. »Le 6 mars, M. Jérôme Salomon, Directeur général de la Santé en remettait une couche : « Je pense qu’il y a un consensus très clair aujourd’hui pour dire qu’il ne faut pas avoir de masques pour le grand public. Ça n’a pas d’intérêt. C’est même faussement protecteur. »Pourtant, le même Jérôme Salomon modifiait le ton dès le 3 avril : « nous encourageons effectivement le grand public s’il le souhaite à porter un masque. »Depuis le 16 juillet, et la décision du premier ministre Jean Castex de rendre le masque obligatoire dans les milieux clos, le grand public n’a rien à souhaiter, il doit juste s’exécuter. Au vu de la multiplication de signaux attestant d’une reprise de l’épidémie, il faut peut-être même s’attendre à ce que l’obligation s’étende à tous les lieux, y compris en plein air. On regrettera alors que Mme Sybeth Ndiaye ne soit plus porte-parole du gouvernement, elle qui expliquait doctement ne pas porter de masque car ne sachant pas comment le mettre (4).

 

Pour la vox populi, l’affaire est entendue. C’est l’évolution des stocks qui a commandé l’évolution du discours officiel. Indisponible, le masque chirurgical n’était pas jugé nécessaire. Désormais vendu dans toutes les pharmacies au prix maximum de 95 centimes l’unité (prix encadré par décret jusqu’au 10 janvier 2021), son port serait devenu obligatoire, nous disent les réseau sociaux, parce qu’il y aurait urgence à écouler les quantités importantes qui ont été importées. Côté gouvernement, on essuie le couteau sur l’Organisation mondiale de la Santé (OMS). Longtemps réservée quant à son efficacité, cette dernière a attendu le mois de juin, 400 000 morts et 7 millions de cas confirmés d’infection à l’échelle de la planète pour changer d’avis et affirmer que la bavette réduit « la probabilité d’être contaminé par le coronavirus de 85 % en cas de rencontre avec une personne infectée. (5)» 

 

En France comme aux États-Unis ou ailleurs ces atermoiements sont pour partie responsables du refus du port du masque. Fin mai, le maire de la ville de Stillwater dans l’Oklahoma a dû revenir sur sa décision d’imposer le port du masque dans les commerces en raison des violences exercées contre les employés des magasins qui tentaient de faire appliquer cette directive. Dans un pays où il aura fallu attendre le 11 juillet pour que le président Donald Trump daigne enfin apparaître en public avec un masque à l’occasion d’une visite à l’hôpital militaire Walter Reed dans la banlieue de Washington, le refus de la bavette prend une dimension politique. « Je défends mes droits. C’est ma liberté que vous attaquez. Je ne veux pas de votre p… de masque. Vous n’avez pas à m’obliger à le porter. C’est contre la Constitution »hurle ainsi une cliente à l’encontre d’un employé d’un magasin Gelson en Californie. Partagée sur les réseaux sociaux le 17 mai dernier, la vidéo de l’algarade a été effacée depuis, mais la Constitution américaine est désormais invoquée par tous les récalcitrants. A tort, estiment la majorité des juristes américains dont certains font le parallèle avec l’interdiction de la cigarette dans les lieux publics pour des raisons de santé. Mais, sait-on jamais, un amendement au texte fondateur des Etats-Unis comportera peut-être un jour l’amendement suivant : « Nous, le peuple, refusons le port du masque. »Au Québec, une pétition en ligne réclamant l’annulation des mesures imposant le port du masque dans les lieux publics clos a réuni 60 000 signatures au bout de quelques heures avant d’être retirée du site web qui l’hébergeait pour infraction « aux règles de la communauté ». Partout, c’est au nom de la liberté que le refus du port du masque est brandi. On aimerait qu’une telle radicalité se manifeste pour des causes plus évidentes comme le droit à la santé pour tous.

 

(1) « ‘‘Inutile’’ pour le grand public, le masque devient ‘‘obligatoire’’, Le Figaro, 17 juillet 2020.

(2) « Covid-19 : les enquêtes sur les vols en série de masques se poursuivent », France inter, 25 mars 2020.

(3) « Coronavirus : la République tchèque saisit des milliers de masques destinés à l'Italie », Les Echos, 22 mars 2020.

(4) RMC, 20 mars 2020.

(5) « COVID-19 : l’OMS ajuste ses recommandations sur le port du masque », Département de la communication globale des Nations Unis, 10 juin 2020.

(6) « Can the government legally force you to wear a mask? », Poynter, 22 juin 2020.

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samedi 23 mai 2020

La chronique du blédard : Essor du télétravail

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Le Quotidien d’Oran, jeudi 14 mai 2020
Akram Belkaïd, Paris

Comme chaque crise d’envergure, la pandémie de Covid-19 est aussi un révélateur de tendances lourdes ou de réalités plus ou moins évidentes. On ne reviendra pas (pour le moment) sur l’incompétence et la désinvolture criminelle de nombre de dirigeants à travers le monde (France, Grande-Bretagne, Etats-Unis, Brésil,…). Encore une fois, on ne peut pas empêcher les épidémies de survenir mais on peut, et on doit, avoir mis en place le maximum de mesures et d’investissements sanitaires pour y faire face avec le moins de pertes humaines possibles. Mais parlons d’autre chose.

Depuis la vague de confinements instaurés dans de nombreux pays, il est beaucoup question de télétravail, une évolution notable dans l’organisation des entreprises. Plusieurs secteurs ont ainsi pu continuer à fonctionner grâce à l’usage de l’ordinateur et de l’Internet. La chose vaut aussi pour l’enseignement puisqu’une « continuité pédagogique » a pu être mise en place dans la plupart des établissements. Concernant le secteur éducatif, il est légitime de douter de l’efficacité à moyen terme d’un tel dispositif, surtout pour les plus jeunes. Mais le débat ne fait que commencer et les défenseurs de l’enseignement à distance – synonyme de moindre frais de structures – sont bien décidés à profiter de l’aubaine pour avancer leurs pions.

Revenons au télétravail en entreprise avec cette remarque de taille. Tout le monde ne peut y avoir accès. Dans les métiers manuels, cela est tout simplement impossible. Un ouvrier, un maçon ou un libraire, ça ne peut pas télétravailler. Cela crée donc une ligne de séparation claire dans la société. De fait, les métiers à faibles revenus – souvent d’ailleurs les plus exposés à la mortalité du Covid-19 (*) – sont exclus de ce qui est vu aujourd’hui comme un avantage majeur : le fait de pouvoir travailler de chez soi.

Le problème est posé de manière encore plus épineuse au sein d’une même structure. Télétravail pour des cadres, présence obligatoire sur site pour les manuels et autres « petites mains ». Confort sanitaire pour les uns, dangerosité pour les autres. De quoi aggraver le ressentiment des seconds et même de générer un sentiment de déclassement pour celles et ceux qui ne bénéficient pas du « privilège » de travailler à domicile. C’est dans ces situations hybrides que les tensions les plus vives ne manqueront pas d’apparaître et l’on imagine mille stratégies et marchandages pour gérer cela. Dans certains cas, le télétravail est présenté comme un avantage accordé au salarié, ce qui justifierait moins de concessions dans d’autres domaines comme le nombre de jours de congés accordés ou les possibilités d’augmentation voire d’avancement (« tu veux être augmenté, mais tu télétravailles déjà, ça ne te suffit pas ? »

Encore faut-il pouvoir télétravailler. Car tout dépend d’abord de la qualité de la connexion internet. Tout le monde n’a pas la chance de disposer du haut débit supersonique dont bénéficient les internautes algériens... Au-delà de ça, il y a aussi la question de l’équipement. Des entreprises rechignent à ce que leurs salariés emportent chez eux le matériel informatique qu’ils utilisent habituellement au bureau. Un ordinateur portable, ça peut aller, mais c’est loin d’être le cas pour de grands écrans, une imprimante ou un scanner. On relèvera au passage, pour en revenir à la question de l’enseignement, que toutes les familles n’ont pas plusieurs ordinateurs ou tablettes pour assurer un accès simultané aux cours. Sans oublier les foyers qui n’ont pas le moindre équipement informatique, n’accédant à Internet que via des téléphones intelligents.

Quand à celles et ceux qui télétravaillent, il ne faut pas croire qu’il n’y a que des avantages à leur situation. Il s’agit d’un mode d’organisation où les frontières entre vies privée et professionnelle sont facilement brouillées. Cela peut paraître évident mais il est bon de rappeler qu’il y a une différence entre tarder à rentrer du travail pour cause de réunion de dernière minute et être obligé de se mettre derrière son ordinateur dans sa chambre à l’heure où le reste de la famille dîne ou est devant la télévision…

Il est aussi beaucoup question d’un maintien voire d’une hausse de la productivité chez les gens qui télétravaillent. Rien d’étonnant à cela. Les sollicitations sont moins nombreuses, le temps économisé du fait de ne pas avoir à prendre les transports ainsi que le bienfait offert par la possibilité d’être dans son propre environnement, sont autant de facteurs qui contribuent à cette bonne productivité. Mais il ne faut pas se leurrer. L’enfer n’est jamais loin dans cette affaire. Télétravail ou pas, la maladie de la réunion continue de faire des dégâts. En pire. Vingt personnes qui conversent à travers Skype, Zoom, Meet ou tout autre logiciel, c’est l’assurance de migraines répétées. Imaginons alors quand le nombre de ces « meetings » est de quatre ou cinq par jours voire plus…

Et ne parlons pas du stress provoqué à distance par les « n+1 », ces fameux managers de rangs intermédiaires pour qui le télétravail est perçu comme un risque de perte de pouvoir sur les subordonnés. Résultat, nombre de petits chefs cherchent à exercer encore plus de pression, vérifiant sans cesse que les intéressés sont bien derrière leur ordinateur. Pendant longtemps les entreprises, à l’écoute notamment de ces managers, ont rechigné à autoriser le télétravail. Aujourd’hui, la crise du Covid-19 a modifié la donne et ouvert de nouvelles perspectives notamment en matière d’économies faites grâce à la réduction de la superficie des locaux. Au début des années 2000, les entreprises de conseil avaient déjà compris qu’il ne servait à rien – sauf en de rares occasions – d’avoir tout le personnel réuni en même temps. Désormais, il est plus que probable que de nombreux métiers seront exercés en alternance entre le domicile et le bureau. Il reste à savoir dans quel type de relations sociales cette mutation se fera.
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(*) C’est ce que montre notamment un étude de l’organisme national des statistiques (ONS) de Grande-Bretagne intitulée « Coronavirus (COVID-19) related deaths by occupation, England and Wales: deaths registered up to and including 20 April 2020 », 11 mai 2020.
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