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mercredi 26 février 2014

Entretien accordé à Zaman France : Présidentielles algériennes 2014 : un scrutin pour rien ?

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Zaman France, 26 février 2014
Propos recueillis Par



En avril auront lieu les élections présidentielles algériennes... Et c'est officiel, le président Bouteflika est candidat à un quatrième mandat à la tête de l'Etat algérien. Considérablement affaibli (à 76 ans, il sort d'un accident vasculaire cérébral), son dernier discours en public remonte à mai 2012 à Sétif. Pour le journaliste et essayiste Akram Belkaïd, cette candidature poussée par le "système" est une très mauvaise nouvelle pour le pays. Il l'explique dans cet entretien accordé à Zaman France.

Que signifie ce nouveau mandat du président Bouteflika ?
C'est son premier ministre qui a annoncé que Bouteflika se représenterait. C'est la première fois que quelqu'un annonce sa candidature par personne interposée, ce qui laisse douter de la capacité en tout cas physique du président à être réellement candidat. Le système politique algérien est dans l'impasse et préfère faire le choix du statu quo plutôt que de risquer une ouverture. Cela laisse présager des jours difficiles. On a beaucoup d'interrogations, sur l’état physique du président, sur sa capacité à faire campagne... Ou alors, c'est que l'on poussera le bouchon encore plus loin et là, ce sera du jamais vu, un président élu sans être parti en campagne électorale.

Pourquoi Abdelaziz Bouteflika est-il à ce point poussé en avant?
Bouteflika a des appuis dans le système politique algérien. C'est un équilibre entre plusieurs clans qui appartiennent au même système politique, des clans rivaux mais pas ennemis et qui ont pour objectif la sauvegarde du système. Visiblement, le consensus est que Bouteflika reste à la tête de l’Etat. Contrairement à ce qu'on a pu entendre, il n'y a pas de « guerre » entre l'armée et les services de sécurité, des rivalités de système, oui, des escarmouches via la presse qui ont entretenu l'illusion que le système algérien se divisait, avec d'un côté, un bloc présidentiel et de l'autre, les services secrets. L’état-major des armées étant plutôt pour le bloc présidentiel. Il est difficile d'avoir une lecture objective de tout ça. In fine, une candidature a été annoncée et cela n'aurait pas pu être sans le consentement des grandes parties prenantes du système politique algérien, services secrets y compris. 

Qu'entendez-vous exactement par le "système" ?
Pour moi, c'est ce qui est en place depuis l'indépendance du pays, les héritiers d'une faction du FLN, qui a pris le pouvoir et ne l'a plus lâché depuis. C'est large, c'est à la fois la famille révolutionnaire, des gens issus de l'armée, des services de sécurité, quelques milieux d'affaires réunis autour de l’idée qu'il n'y a pas d'alternance possible et que la fonction suprême doit être le résultat d'un accord et d'un consensus au sein même de cette boîte noire. On en fait partie par cooptation, parce qu'on a un passé de militaire, de militant FLN ou plus récemment parce qu'on a été adoubé par le FLN ou par les services de sécurité. 

Quelle sera l'alternative politique en avril en face de Bouteflika ?
On ne va pas faire semblant de croire que le scrutin va être ouvert. On connaît la chanson. S'il est candidat, c'est qu'il entend être réélu, et va être réélu. Je me refuse à analyser le scrutin du mois d’avril comme un scrutin normal. On l'a vu en 2009, en 2004 - et même en 1999 - quand plusieurs candidats se sont retirés la veille même ou l'avant-veille de l'élection. Dès lors qu'il y a un candidat du système, le scrutin n'a plus d’intérêt. On peut se contenter de regarder la participation et encore. La vraie question est de savoir comment le système va gérer l’impossibilité physique du candidat à prendre la parole, à se déplacer dans des meetings et à préciser pourquoi il est candidat pour la 4e fois, et surtout, comment cela sera vécu par la population. 

Quel rôle joueront les partis politiques islamistes ?
Ca dépend desquels... Il y a ceux qui ont été adoubés et qui joueront le rôle qu'on leur a assigné. Une présence politique, mais à qui on interdira de prendre le pouvoir. On l'a vu pour les élections législatives de 2012 ou les islamistes entre guillemets modérés pensaient gagner le scrutin mais n'ont rien gagné du tout. Comme l'opposition, ils ont un rôle à jouer, celui d'un agitateur de la vie médiatico-politique mais in fine on ne leur concède rien. Quant aux autres, ceux qui ont constitué la matrice du FIS (Front islamique du Salut ndlr), ils sont aujourd’hui en déshérence, il n'y a pas de parti qui les représente. Ceux-là aussi ont été laminés par le pouvoir mais c'est un élément d'opposition qui ne demande qu'à reprendre du poil de la bête! Parce que, en même temps, on a assisté dans la société algérienne à un retour en force du conservatisme avec une ré-islamisation qui ne dit pas son nom... Mais on peut dire que les idées sociétales de ce parti ont plus ou moins triomphé, même s'ils n'ont pas le pouvoir. A telle enseigne que le régime s'est senti obligé de faire des concessions pour éviter que cette influence ne se développe encore plus. Prenons l'exemple des débits de boissons alcoolisées, beaucoup d'entre eux ferment aujourd'hui. C'est un véritable phénomène ... et ça, c'est l'Etat, ce sont les autorités qui le décident. 

On entend souvent que le peuple algérien donne la priorité à la stabilité depuis la terrible décennie 1990, mais est-ce que le peuple y croit encore ?
En 2009, l'élection de Bouteflika a reposé entre autres sur de vraies bases populaires, électorales, c'est-à-dire qu'une partie de la population lui était encore reconnaissante d'avoir ramené la paix en Algérie, de l'avoir fait sortir de la guerre civile et d'être à l'origine d'un certain mieux-être économique. A l'époque, même s'il y avait une opposition assez virulente de la part des milieux intellectuels, d'une partie de l'opposition, des journalistes, je pense qu'il a vraiment été élu avec un soutien populaire assez marqué, notamment à l'intérieur du pays. Les zones rurales sont encore très fidèles au FLN, à l'image de la lutte pour l'indépendance etc. En 2014, les choses sont différentes. Entre temps, il y a eu les printemps arabes avec l'exemple tunisien, de la Syrie même si ça a mal fini, de l'Egypte, donc je pense que ça va être plus difficile de vendre l'idée d'un dirigeant que personne ne va voir et sur lequel circule nombre de rumeurs. On peut déjà s'attendre à un fort abstentionnisme... 

Comment les Algériens considèrent-ils le processus politique tunisien ?
Les Algériens devraient avoir le bon sens et la modestie de s'inspirer de la Tunisie qui montre qu'on peut sortir d'une crise par le vrai dialogue politique. Je fais partie des journalistes algériens qui appellent les citoyens à s'en inspirer. On a toujours eu un regard algérien un petit peu paternaliste à l'égard de la Tunisie. Mais dans ce que les Tunisiens réalisent depuis trois ans - dans la difficulté -, il y a de véritables enseignements dont les Algériens peuvent se nourrir.

L'autre modèle du monde arabo-musulman est le modèle turc...
Il y a des similarités culturelles, on oublie souvent l'histoire de la présence ottomane en Algérie (4 siècles quand même). Aujourd'hui, la Turquie a évolué, s'est modernisée aussi au sein de ses institutions, même si ça ne satisfait pas totalement les démocrates turcs. On vit dans un pays où l'armée a en quelque sorte renoncé à faire de la politique. Elle a été forcée à le faire, elle a été renvoyée dans les casernes. Cela ne s'est pas fait sans mal, ça s'est fait aussi parce la Turquie a eu la chance d'être dans le processus de négociation avec l'UE et donc était pressée par l'obligation d'être en conformité avec les critères de Copenhague. Cela ne vaut pas pour l'Algérie, elle ne négocie avec personne, elle a 200 milliards de dollars de réserve de change et n'a de compte à rendre à personne. La vraie différence est là : en Turquie, un processus de modernisation interne, d'évolution politique et de confrontation avec la réalité internationale a abouti à une modernisation des institutions, ce qui n'est pas le cas de l'Algérie. On voit mal l'UE se permettre de dire aux Algériens qu'il ne faut pas que l'armée s'occupe de politique. Ce serait vu comme une ingérence inacceptable. D'ailleurs, l'UE se garde bien d'avoir le moindre avis sur cette question. Ce qui l'intéresse, c'est que le pétrole algérien et le gaz continuent d'arriver en Europe..Quant à la France, l'Algérie est un partenaire incontournable. Il y a des milliers d'Algériens qui vivent sur le sol français. Je vois mal le pouvoir français prendre le risque de critiquer un quatrième mandat. Ils en prendront acte, l'opposition dira des choses là-dessus... parce qu'elle est dans l'opposition! Les autorités françaises ont toujours été dans une position très difficile vis-à-vis de l'Algérie. Elles se contenteront de prendre acte, sans émettre de critique... A moins bien sûr que le processus actuel ne dérape, c'est une hypothèse qu'il ne faut pas négliger. On ne peut pas humilier les peuples de manière indéfinie sans en payer tôt ou tard les conséquences.
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