Lignes quotidiennes

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jeudi 7 septembre 2017

La chronique du blédard : Les films malheureux

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Le Quotidien d’Oran, jeudi 31 août 2017
Akram Belkaïd, Paris

La définition donnée en titre n’est peut-être pas la plus appropriée. Elle peut induire en erreur. Mais elle dit, d’une certaine manière, ce que les films concernés peuvent provoquer comme conséquences regrettables (et durables), à l’image de mots que l’on prononce en les regrettant immédiatement. Le premier de ces films est en fait une trilogie devenue « culte », pour reprendre l’expression obligée. Il s’agit du Parrain de Francis Ford Coppola (d’après un roman éponyme de Mario Puzo). Plusieurs articles attestent qu’il fut l’un des films préférés de feu Saddam Hussein, l’ancien dictateur irakien. On dit aussi que Xi Jinping, l’actuel président de la République populaire de Chine en est un fan absolu. De manière régulière, on apprend que tel ou tel grand de ce monde, y compris des dirigeants de démocraties – ou supposées telles – se repassent régulièrement la saga des Corleone.

Des milliers d’articles ont été publiés pour expliquer le succès du Parrain. Les ingrédients suivant sont souvent cités : la trame, le procédé narratif, la violence entre clans, la récurrence de la vengeance comme motivation, la psychologie tortueuse des mafieux, le jeu de Marlon Brando, sa voix impressionnante dans la version française (risible et ridicule dans la version originale), son maquillage, la froideur austère d’Al Pacino et, bien sûr, l’éclairage du film avec notamment le clair-obscur qui accompagne les principaux personnages. Mais ce qui donne à cette histoire de voyous et de mâles dominants son attrait chez les puissants c’est qu’elle traite avant tout du pouvoir absolu. La règle est simple : Le Parrain ordonne et son entourage obéit sans discuter. Le traître est abattu sans aucune autre forme de procès. Le récalcitrant se voit proposer « une offre qu’il ne peut refuser » ou trouve une tête de cheval dans ses draps satinés pour comprendre qu’il a intérêt à filer droit. (pour la petite histoire, la tête était réelle et l’acteur l’ignorait ce qui lui arracha un superbe cri)

Autour du Parrain, ce n’est que respect et bustes penchés. Du consigliori (irlandais ! Ce qui va à l’encontre de la tradition mafieuse) au simple « soldat », l’obéissance et la soumission sont totales. Le pouvoir s’exprime dans sa forme la plus directe et la plus brutale : il est vertical. Comment s’étonner ensuite que des tyrans s’identifient à ce personnage ? Le Parrain demeure ainsi une référence pour tout ce que le monde compte comme despotes ou, tout simplement chef de bande criminelle. Et cette image d’une mafia efficace et redoutable que véhicule la trilogie de Coppola perdure. Cela fait maintenant plus de quatre décennies que le cinéma et, plus récemment, les séries télévisées, la renforcent. Qu’il s’agisse des Soprano (aussi tragi-comiques soient-ils) ou du clan Barksdale – (Stringer) Bell (The Wire), la figure tutélaire de Don Corleone n’est jamais loin.

Pour dire les choses autrement, à ce jour, il n’existe pas de film ou de série à forte audience ayant réussi à dévaloriser, voire à désacraliser, l’aura prestigieuse qui entoure Le Parrain et, donc, la mafia. Même la série Gomorra qui se déroule dans les bas-fonds de Naples avec pour fil conducteur les affrontements sanglants entre plusieurs clans de la Camorra (adaptation du livre éponyme de Roberto Saviano qui vit désormais sous protection policière aux Etats-Unis) n’échappe pas à cette règle. Certes, dans cette fiction qui est une véritable réussite italienne (ne serait-ce que parce qu’elle ne singe pas les séries américaines), on est loin de l’ordre et de la hiérarchie figée imposés par les Corleone. Ici, on s’entretue pour un mot de trop, les jeunes ne respectent plus les anciens et les flinguent pour quelques pans de territoire de revente de drogue. Mais chaque chef de clan ou de bande joue à être un parrain.

Le résultat est que l’on ne sait plus à Naples, comme ailleurs, qui des vrais mafieux ou des personnages de la série cherchent à ressembler à l’autre. Et si l’une des motivations du programme est de montrer, voire de dénoncer, la réalité, on se rend compte qu’il fait finalement l’inverse en renforçant la triste réalité. En l’exacerbant même. Comme avec Le Parrain, des vocations naissent avec Gomorra. Ce n’est d’ailleurs pas une surprise de voir que le rap italien mais aussi français ou espagnol s’inspirent de cette série, célébrant ses personnages, y compris les plus ambigus, insistant sur la violence des rapports humains, la brièveté des existences dans les quartiers populaires minés par la drogue et, surtout, portant au pinacle la figure du grand chef tutélaire, violent et sans pitié aucune. « La démocratie, ça ne marche pas » dit le chef de clan Pietro Savastano pour signifier la fin d’une expérience de « coopérative » presque égalitaire entre bandes spécialisées dans la vente de drogue.


Gomorra, ses personnages, sa musique sont même en train de s’imposer comme un référentiel majeur pour une grande partie de la jeunesse des quartiers marginalisés en Europe. Il est encore trop tôt pour en juger, mais il est possible qu’elle détrône un jour l’incontournable Scarface de Brian de Palma (1984, scénario d’Olivier Stone). Cette histoire d’un délinquant cubain expulsé par Castro vers la Floride au début des années 1980 et devenu un grand trafiquant de drogue, ne cesse de fasciner « les quartiers ». Attitudes, gestuelle, répliques (« j’ai des mains faites pour l’or et elles sont dans la merde »), habillement : Tony Montana (Al Pacino) est le « vrai » parrain même si l’histoire se termine mal pour lui. Que des millions de jeunes à travers le monde continuent de s’identifier à ce personnage ne cesse d’intriguer sociologues et journalistes. Loin de déprécier cette carrière criminelle, le film en a fait un sujet d’admiration pour ne pas dire de vénération. C’est en cela que Scarface, comme Le Parrain, est un film malheureux.

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