Le Quotidien d’Oran, jeudi 21 septembre 2017
Akram Belkaïd, Paris
Quel que soit le sujet d’actualité
internationale, et il n’en manque pas, on ne sort pas de
« l’occidentalo-centrisme ». Dans un article publié dans la revue Commentaire (Automne 2017), Michel
Duclos , ancien ambassadeur de France en Syrie (2006-2009) se penche ainsi sur
le cas de Bachar al-Assad « un fils
de dictateur non destiné au départ certes à succéder à son père, mais que
celui-ci a longuement préparé, entre 1994 et 2000, à l'exercice du pouvoir»
(*). Quitte à se fâcher de nouveau avec des amis qui demeurent
« Bacharophiles » envers et contre tout, notamment au nom de
convictions « anti-impérialistes », on ne peut que partager certains
éléments de l'analyse de l’ex-diplomate. Lequel, rappelons-le tout de même,
était en poste à Damas quand le régime syrien était jugé fréquentable (et très
courtisé) par nombre de personnalités et d’institutions françaises.
Face à la contestation, estime Duclos,
Bachar, qui, à défaut d’être le président de tous les Syriens, demeure la « figure de proue des 'services’ »
(autrement dit de ce qui reste encore debout dans le système de pouvoir syrien)
a fait le choix, comme son père en 1982, « de
la répression la plus féroce. » A la seule différence que Hafez
Al-Assad n'a pas mis son destin entre les mains de forces étrangères (Iran,
Russie et Hezbollah, dans le cas du rejeton). « Sans doute ne faut-il pas aller trop loin dans l'analogie entre
le comportement du régime sous Bachar et sous Hafez, note l'ancien
ambassadeur. Hama 1982 [Le massacre
de plusieurs milliers d’insurgés appartenant aux Frères musulmans] avait eu lieu à l'issue de plusieurs années
de guerre civile. Bachar n'a pas eu l'intelligence de comprendre que ce n'était
pas la même chose que de passer d'emblée au printemps 2011 à la violence
extrême, en envoyant la troupe à Deraa, là où des négociations avec les
notables locaux auraient peut-être empêché le déclenchement de l'insurrection.
De même Hafez était venu à bout de la rébellion des Frères musulmans avec une
aide extérieure limitée. Bachar a livré son pays aux djihadistes, au Hezbollah,
aux Iraniens et aux Russes. »
On est moins en phase avec l'article quand il
insiste sur le « prix du sang » qui oppose la Syrie et la France. Car
si l'on cite les attentats commis à l'instigation du régime syrien dans les
années 1980, alors, il ne faut pas ignorer le comportement des forces armées
françaises en Syrie au milieu du XXème siècle (le bombardement de Damas est
resté dans la mémoire nationale syrienne). Et si, comme Michel Duclos, on
relève à propos que la question du Golan a permis au pouvoir d'exiger
l'unanimisme obéissant de la société et de se prévaloir de cet état de guerre
avec le voisin hébreu pour refuser toute ouverture démocratique, on se doit de
reconnaître que l'Occident n'a guère cherché à peser dans son influence pour
qu'Israël restitue ce territoire. Au milieu des années 1990, après les accords
d’Oslo, quand des négociations secrètes furent entamées entre Damas et Tel
Aviv, ni l’Europe ni les Etats-Unis ne firent pression sur les Israéliens à
propos du Golan dont l’annexion demeure condamnée par les Nations Unies.
Cette remarque sur ces occultations
opportunes vaut aussi pour l’Irak. Trop souvent, les analyses publiées dans la
presse américaine mais aussi européenne font mine d’ignorer que l’origine du
chaos actuel remonte à l’invasion de 2003. Les Etats-Unis, la Grande-Bretagne
et leurs alliés-vassaux de l’époque sont pourtant directement responsables de
la situation en Irak et en Syrie. Mais, de cela, il est fort peu question. Tout
est présenté comme si les facteurs expliquant les guerres multiples du Levant
relèvent de considérations strictement locales.
Mais ce qui fait hocher la tête et qui
conforte dans l'idée que l'européo-centrisme est un vrai facteur de biais et de
différences d'appréciations, c'est le paragraphe suivant à propos du pseudo-modernisme
d'Assad. Dans le même article, l'ancien ambassadeur note ainsi qu'Assad « n'est pas l'innocent réformiste
occidentalisé que l'on a montré au bras d'une jolie femme dans les magazines
sur papier glacé : son exposition à la culture occidentale à Londres a été très
limitée et n'a duré que quelques mois ».
On lit ce passage. On le relit. Et on se dit
que les pro-Bachars qui ont le triomphe bruyant en ce moment n'ont même plus
besoin de donner de la voix avec pareil raisonnement. Car en quoi une
exposition plus longue à « l'Occident » aurait rendu le président
syrien différent ? Qui peut croire que fréquenter Tony Blair lors de son séjour
londonien aurait pu le convaincre de l'importance de respecter les droits de la
personne humaine ? On reproche souvent aux habitants de l’aire arabo-musulmane,
y compris ses minorités, d’aborder les questions internationales en se plaçant
systématiquement (ou presque) dans la position de la victime. On pourrait
inverser le reproche et signifier aux Occidentaux qu’il est peut-être temps
qu’ils cessent de se poser comme « la » référence ultime, quel que
soit le sujet, y compris en matière de défense des droits de la personne
humaine. Certes, Bachar al-Assad est le produit de son environnement direct,
syrien, arabe, musulman et même, admettons ce terme, oriental. Mais cet
environnement n’a jamais été hermétique et c’est bien l’Occident qui n’a jamais
cessé de le façonner.
(*) « Notre ami Bachar al-Assad », Commentaire, n°159, automne 2017.
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