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𝐀𝐯𝐚𝐧𝐭-𝐩𝐫𝐨𝐩𝐨𝐬
« 𝑂𝑛 𝑝𝑒𝑢𝑡 𝑑𝑖𝑟𝑒 𝑞𝑢𝑒 𝑙𝑒 𝑟𝑎𝑚𝑎𝑑𝑎𝑛 “𝑠𝑒 𝑝𝑜𝑟𝑡𝑒 𝑏𝑖𝑒𝑛”. 𝐴̀ 𝑐𝑒𝑢𝑥 𝑞𝑢𝑖 𝑝𝑟𝑒́𝑑𝑖𝑠𝑎𝑖𝑒𝑛𝑡 𝑢𝑛 𝑎𝑓𝑓𝑎𝑖𝑏𝑙𝑖𝑠𝑠𝑒𝑚𝑒𝑛𝑡 𝑑𝑒𝑠 𝑟𝑖𝑡𝑒𝑠 𝑒𝑡 𝑑𝑒 𝑙𝑎 𝑝𝑟𝑎𝑡𝑖𝑞𝑢𝑒 𝑟𝑒𝑙𝑖𝑔𝑖𝑒𝑢𝑠𝑒, 𝑖𝑙 𝑎𝑝𝑝𝑜𝑟𝑡𝑒 𝑢𝑛 𝑠𝑒́𝑟𝑖𝑒𝑢𝑥 𝑑𝑒́𝑚𝑒𝑛𝑡𝑖. 𝑀𝑖𝑒𝑢𝑥, 𝑖𝑙 𝑔𝑎𝑔𝑛𝑒 𝑑𝑢 𝑡𝑒𝑟𝑟𝑎𝑖𝑛 […] 𝐸𝑛 𝑚𝑒̂𝑚𝑒 𝑡𝑒𝑚𝑝𝑠, 𝑖𝑙 𝑒́𝑣𝑜𝑙𝑢𝑒, 𝑖𝑙 𝑐ℎ𝑎𝑛𝑔𝑒, 𝑖𝑙 𝑠’𝑎𝑑𝑎𝑝𝑡𝑒, 𝑜𝑛 𝑝𝑜𝑢𝑟𝑟𝑎𝑖𝑡 𝑑𝑖𝑟𝑒 𝑞𝑢’𝑖𝑙 “𝑠’𝑒𝑚𝑏𝑜𝑢𝑟𝑔𝑒𝑜𝑖𝑠𝑒” » écrivait, en 2000, l’historien François Georgeon dans la présentation d’un livre consacré au rapport entre le ramadan et la politique (1). Ce constat est plus que jamais d’actualité. La pratique du jeûne diurne concerne des centaines de millions de personnes aux motivations religieuses, mais aussi culturelles et identitaires. Durant trente jours, dans les pays musulmans, les mosquées ne désemplissent pas lors des prières surérogatoires du soir, l’économie tourne plus ou moins au ralenti alors que la consommation a le vent en poupe et que les restaurants affichent complet pour les repas de rupture du jeûne. Les feuilletons télévisés tournés spécialement pour cette période et diffusés tous les soirs passionnent des millions de foyers. Ils créent une éphémère communion nationale tandis que la pratique de repas collectif ressoude les rangs de la société et permet aux initiatives de solidarité de s’exprimer.
En Occident, et notamment en France, le ramadan est de plus en plus visible. La grande distribution entend désormais en tirer de bonnes affaires et dans de nombreuses villes, la multiplication de points de vente de confiseries, dont la 𝑧𝑙𝑎𝑏𝑖𝑎 - cette fameuse pâtisserie ronde gorgée de miel dont il sera question dans ce livre –, n’échappe à personne. Comment décrire les principaux aspects du ramadan tout en évitant les simplifications d’une approche trop pédagogique ou, à l’inverse, les pesanteurs inhérentes à l’analyse scientifique et académique ? Musulman de confession, je jeûne depuis l’âge adulte et ce mois m’a toujours fasciné car il constitue un moment singulier dans la vie des sociétés concernées. Au début des années 1990, alors que je collaborais avec plusieurs journaux français à partir d’Alger, j’ai écrit de nombreux articles et reportages à ce sujet. L’étonnement de mes interlocuteurs, leur enthousiasme quant aux scènes quotidiennes décrites et leur intérêt pour les logiques socio-économiques en jeu m’ont toujours fait penser que le sujet méritait un ouvrage. Éclipsé par d’autres thèmes, ce projet a mis deux décennies à se concrétiser. J’ai, de plus, longtemps hésité sur la forme que devait prendre ce livre, décidant finalement que la chronique, mélange d’approche journalistique et littéraire, conviendrait le mieux pour tenter de cerner ce « 𝑓𝑎𝑖𝑡 𝑠𝑜𝑐𝑖𝑎𝑙 𝑡𝑜𝑡𝑎𝑙 » (2). J’y livre des réflexions nourries par des expériences personnelles qui vont de l’Algérie et du Maghreb aux routes du Sinaï en passant par les mosquées du Golfe, l’ambassade américaine à Paris ou les gargotes de Barbès et de Ménilmontant. Les jeûneurs habituels y trouveront matière à réfléchir sur la pratique de l’islam et sur leur rapport au 𝑠𝑎𝑤𝑚 (« jeûne »). Les non-jeûneurs apprendront à mieux connaître cet événement, et ce qui l’entoure.
J’ai bien conscience que tout ce qui touche à l’islam génère souvent des tensions et des crispations politiques, culturelles et identitaires. En France, les lignes de clivage se multiplient, l’islamophobie est un excellent fonds de commerce pour qui veut engranger des voix. Mais je reste persuadé que la lutte contre l’ignorance et la porte que l’on ouvre pour laisser entrer la lumière sont des moyens efficaces pour lutter contre les haines et les antagonismes. Il n’y a rien de mystérieux ni de prosélyte dans la pratique du jeûne du ramadan. Dire ce qu’on fait et pourquoi, assumer son identité sans chercher à l’embellir ou à la magnifier, c’est la meilleure manière de revendiquer le respect. Ceux qui espèrent trouver dans ce livre une énième charge contre l’islam et les musulmans peuvent vite le refermer car il ne colle pas à l’air du temps. C’est à une découverte, à la fois apaisée et réaliste, que j’invite. Un voyage à travers des référentiels islamiques mais aussi économiques, politiques, identitaires, sociétaux et, bien entendu, culinaires.
Au cours de la rédaction de cet ouvrage, j’ai perdu, à trois mois d’intervalle, ma mère puis mon père. Il va de soi que mon écriture en a été affectée mais aussi nourrie par de soudaines réminiscences. Je ne remercierai jamais assez mes deux parents de m’avoir accompagné de concert dans deux voies qui, quoi que l’on dise, ne sont en rien incompatibles : celle de la foi et de la spiritualité et celle de la rationalité.
(1). Fariba Adelkhah et François Georgeon (sous la direction de), 𝑅𝑎𝑚𝑎𝑑𝑎𝑛 𝑒𝑡 𝑃𝑜𝑙𝑖𝑡𝑖𝑞𝑢𝑒, CNRS Éditions, Paris, 2000.
(2) Ibid.


