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Lignes quotidiennes
Dernier ouvrage paru : Chroniques du ramadan. Voyage intimiste au coeur du jeûne (Tallandier, 2026).
jeudi 19 février 2026
Avant-propos aux Chroniques du ramadan
mardi 3 décembre 2024
Liberté pour Boualem Sansal
jeudi 5 janvier 2023
Godo, Houellebecq et le « débat fructueux »
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Tout va bien, jeudi 5 janvier 2023
Akram Belkaïd, Paris.
Dans une chronique publiée par La Croix (4 janvier 2023), l’écrivain Emmanuel Godo prend la défense de Michel Houellebecq et dénonce la décision de la Mosquée de Paris de poursuivre en justice l’auteur d’Anéantir pour « provocation à la haine contre les musulmans ». « Même dans ses excès ou dans les désaccords de fond que nous avons avec lui, il est toujours fructueux de regarder du côté de ses questions », écrit ainsi Godo. Fructueux ? J’imagine alors que l’on va bientôt nous expliquer qu’il aurait été (qu’il serait encore) fructueux de regarder du côté des questions abordées par des auteurs tels Charles Maurras ou Robert Brasillach…. « Le souhait de la population française de souche, comme on dit, ce n’est pas que les musulmans s’assimilent, c’est qu’ils cessent de les voler et de les agresser. Ou bien autre solution, qu’ils s’en aillent », voilà ce qu’affirme Houellebecq. On imagine quel serait le débat « fructueux » à propos de cette déclaration nauséabonde.
Entendons-nous bien, on peut – et c’est ce que je pense – déplorer l’initiative de la Mosquée de Paris d’attaquer en justice un écrivain, quelles que soient ses idées. Cela ne devrait pas être de son ressort et nombre de musulmans de France n’ont certainement pas envie que cette institution prétende parler en leur nom. Michel Houellebecq peut écrire ce qu’il a envie d’écrire et l’on n’est pas obligé de le lire et encore moins de lui offrir l’occasion de se parer des habits de l’auteur opprimé. Mais il y a une différence entre défendre la liberté d’expression et donner du crédit à de tels propos.
« Porter plainte contre un écrivain de la trempe (sic) de Houellebecq est une forme d’aveu » affirme Godo qui ajoute plus loin : « Dans un pays qui a vu tomber sous les balles de fanatiques islamistes des dessinateurs joyeusement impertinents, décapiter un professeur de la République, museler dans l’autocensure une part considérable de son intelligentsia, un écrivain a le droit de dire haut et fort son pessimisme, ses rages, ses inquiétudes face à la montée de l’intolérance et de la tartufferie. Ceux qui l’accusent de jouer au pyromane ont à se demander quelle conception des libertés publiques ils défendent au juste. »
Le message d’Emmanuel Godo est sans équivoque. Les violences terroristes subies par la France et sa population imposent aux musulmans de la fermer et de faire profil bas quelles que soient les insultes et les mises en causes subies. On peut les agonir d’injures et, pire encore, les essentialiser en les mettant tous dans le même sac d’infamie, leur seul droit est le silence et la contrition. Cela en dit long sur l’installation définitive de l’islamophobie dans la vie intellectuelle française.
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samedi 5 juin 2021
La chronique du blédard : France, l’islamophobie décomplexée
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Le Quotidien d'orange, jeudi 15 avril 2021
Akram Belkaïd, Paris
Cela commence par un tweet comme il peut en exister des millions par jour. Une marque, en l’occurrence Évian, demande à ce que l’on retweete son message si l’on a bu un litre d’eau ce jour-là. Jusque-là rien d’inhabituel. L’argument marketing est incitatif en alliant complicité et proximité avec le consommateur sans oublier les inévitables considérations sanitaires (boire, c’est la santé…). Le problème, c’est quelques tarés – il n’y a pas d’autre mot pour les qualifier – y ont vu une provocation car, jeûnant, ils ne pouvaient boire. Petite tempête et excuses polies – on n’est jamais trop prudent – de la marque.
L’affaire aurait dû s’arrêter là et Évian n’aurait même jamais dû s’excuser. Notre monde est désormais imprégné d’égotisme et de scénarisation de soi et le ramadan n’y échappe pas. Je me souviens d’un match de football au stade de France, il y a quelques années. Un petit groupe de spectateurs s’était arrangé pour que toute la tribune ou presque sache qu’ils jeûnaient. Une piété ostentatoire contredite par le fait que ces mêmes personnes pariaient sur le résultat de la rencontre à l’aide de leurs smartphones…
Le problème, c’est que les quelques tweets du genre, « wech Evian, c’est le ramadan, respect svp » ont fourni une occasion en or pour toute la galaxie islamophobe qui sévit sur les réseaux sociaux. Sorties grandiloquentes, dénonciations répétées de la menace islamiste qui voudrait imposer le ramadan à tous les Français, serments multipliés de défendre la République et la laïcité, etc. Bref, la ligne de conduite est toujours la même : s’emparer d’un rien, en faire une histoire d’État et convaincre l’internaute que quelque chose de grave se passe en attendant que la racaille islamophobe qui sévit quotidiennement sur les chaînes télévisées d’information continue prenne le relais. Et pendant ce temps-là, la France n’a toujours pas de vaccins, les urgences sont au taquet, le seuil de 100 000 personnes décédées du Covid-19 est dépassé depuis longtemps et personne ne sait si le confinement « light » sera prolongé ou durci.
Tout cela serait risible si le contexte politique n’était pas marqué par une surenchère visant à faire de l’islam et des musulmans « le » sujet de la campagne électorale pour l’élection présidentielle de 2022. On connaît les termes de l’équation. Tout le monde ou presque est persuadé que Marine Le Pen sera, une nouvelle fois, présente au second tour. Dès lors, la question est de savoir qui sera en face. Emmanuel Macron, candidat à sa réélection ? Le représentant de la droite dite modérée ? Le représentant de la gauche unifiée (rêvons un peu) ? Le candidat du groupuscule parti socialiste (rions un peu) ?
A tort ou à raison, nombre d’états-majors politiques pensent que pratiquer la surenchère à l’égard des musulmans est la meilleure des stratégies pour attirer l’électeur, le camp Macron n’étant pas le dernier à suivre cette ligne. Cela débouche sur des moments irréalistes comme lors des débats au Sénat à propos de la loi pour le « respect des principes de la République » à la laquelle ce nid d’inutilités et de sénilités a ajouté la mention « lutte contre le séparatisme. »
Ce fut donc un festival. Le voile, obsession nationale, a été de tous les débats. Les sorties scolaires, les lieux de réception du public, les bancs de l’université : autant de sujets liés à l’interdiction du fichu. On ne sait pas ce qui sera retenu en seconde lecture à l’Assemblée des députés mais on voit bien ce qui se profile pour le moyen terme, ce qui n’est pas encore pleinement assumé : l’interdiction pure et simple du voile en dehors du domicile privé (ça viendra ensuite…) et des lieux de culte. Mais passons car on y reviendra forcément.
Durant les joutes sénatoriales, on a aussi entendu dire qu’il fallait interdire la prière dans les couloirs des universités. Il paraît qu’il y a quelques années, un cas, je dis bien un cas, a défrayé la chronique dans un établissement du supérieur. Et voilà que cela devient un problème majeur nécessitant de légiférer d’urgence. On se demande si la France n’est pas saisie par une folie rampante, une perte de lucidité qui l’empêche de voir où sont les vrais problèmes. Comment, ensuite, s’étonner que des mosquées soient vandalisées ?
Le Sénat, dans sa grande clairvoyance, veut aussi que l’on interdise les drapeaux étrangers lors des cérémonies de mariage dans les mairies. On sait quels sont les emblèmes visés. On s’éloigne un peu de la problématique de l’islam en France mais les populations ciblées demeurent identiques puisqu’il s’agit essentiellement de personnes originaires du Maghreb. Pour ce dernier point, j’avoue être partagé. Légiférer sur ce point est franchement ridicule, c’est une évidence. Par contre, il serait bon de faire entendre aux concernés qu’une salle de mairie n’est pas un « courri » (une écurie) et que l’on ne peut pas y faire n’importe quoi et s’y comporter n’importe comment. Des applaudissements, quelques youyous pour la tradition et bezef.
S’en prendre à Évian au prétexte que c’est le ramadan, beugler « one-two-three viva l’Algérie » en brandissant le drapeau alors que le maire n’a même pas fini d’unir les mariés (scène à laquelle j’ai assisté quelques semaines avant le premier confinement), tout cela est à éviter. Certes, cela ne fera pas disparaître le racisme et encore moins l’islamophobie (ne soyons pas naïfs) mais cela nous évitera des polémiques incessantes et cela réduira les occasions pour les incendiaires de jeter de l’essence sur un feu qui couve depuis bien des années.
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vendredi 18 décembre 2020
La chronique du blédard : France, la dérive liberticide
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Le Quotidien d’Oran, jeudi 10 décembre 2020
Akram Belkaïd, Paris
Des nuages roulent sur la France. Je ne parle pas ici de météo ou de l’épidémie de Covid-19, cette terrible crise sanitaire valant pour tout le monde sur cette terre. Mais deux dossiers liés méritent l’attention parce que la situation est grave et qu’elle est potentiellement le prélude à des temps encore plus tourmentés. D’abord, les libertés individuelles. Ensuite, la sempiternelle question de l’islam et des musulmans. Pour ce qui est du premier point, cela fait des années que la tendance va dans le même sens. Une liberté rognée par-ci, une loi contraignante par-là. C’est comme une eau dont la température augmente lentement jusqu’à paralyser les grenouilles qui s’y trouvent et qui n’ont pas réagi quand il était encore temps.
Il est évident que le terrorisme djihadiste est pour grande partie responsable de cette évolution. Quand la violence surgit, comme ce fut le cas en 2015, la réaction immédiate est de durcir les législations pour punir les responsables, pour empêcher d’autres attaques et, aussi, pour rassurer la population. Le contexte devient lourd, les lois d’exception qui auraient été rejetées en force par l’opinion publique à une époque plus clémente sont votées plus facilement. La nuance et la retenue ne sont plus de mise. Le climat devient binaire. Si l’on est réticent vis-à-vis de l’action du gouvernement, alors on est complice des terroristes.
Tout cela crée un contexte liberticide. Pour les pouvoirs politiques et économiques, cela représente une opportunité, diront certains, en faisant référence à la stratégie du choc telle qu’elle fut décrite par la journaliste Naomi Klein. Un exemple emblématique est la manière dont furent traités en 2016 les manifestants contre la loi « relative au travail, à la modernisation du dialogue social et à la sécurisation des parcours professionnels », loi dite « El-Khomri » du nom de la ministre qui en fut le porte-voix. Déjà, avant même le mouvement des Gilets jaunes, il y eut des restrictions du droit de manifester, du « nassage » (cortèges bloqués comme dans une souricière) sans oublier les violences policières et la loi est finalement passée.
Depuis le déclenchement du mouvement des Gilets jaunes en novembre 2018, les violences policières sont au cœur de l’actualité et ne concernent plus uniquement « les quartiers » (populaires). Ces violences s’amplifient parce qu’il existe une large permissivité d’un pouvoir politique à la fois effrayé par la vigueur de la protestation et décidé à la casser. Dans la symbolique des mots et des attitudes auxquels on assiste depuis ces dernières années, il y a cette impression récurrente de vivre sous un régime autoritariste pour ne pas dire policier. Des ministres de l’intérieur aux allures de va-t-en-guerre, un préfet de Paris dont le patronyme encourage des comparaisons historiques de mauvais goût, tout cela contribue à une atmosphère délétère. La multiplication des bavures et des violences impunies alors qu’elles ont été dûment documentées envenime la situation.
Et l’adoption en cours de la loi « sécurité globale » ne fait qu’aggraver le malaise. Une nouvelle loi, encore une autre, pour toujours plus de sécurité mais surtout avec encore plus d’entraves aux libertés individuelles. On a beaucoup parlé du fameux article 24 qui, selon telle ou telle interprétation, pourrait interdire que les forces de l’ordre soient filmées (ce qui aurait l’avantage d’empêcher les images prouvant les violences et les dérapages) mais d’autres dispositions vont aussi dans le sens de la « gendarmisation » de la société. Encore plus de drones, plus de vidéo-surveillance, plus de prérogatives pour la police municipale. Il ne s’agit pas ici de mesures temporaires relevant du bien commode état-d’urgence mais d’entraves destinées à durer et dont il sera difficile de se débarrasser. Et l’on apprend aussi que la police française a désormais le droit de ficher les gens non plus seulement en raison de leurs activités mais aussi pour leurs convictions, qu’elles soient d’ordre politique, religieux ou même philosophique. On frémit à l’avance des dégâts que pourrait provoquer le couplage de ce fichier avec l’intelligence artificielle. La Stasi à l’heure de Minority Report…
De quoi a besoin un régime proto-policier pour justifier son existence ? D’un ennemi intérieur. Et ce dernier est tout trouvé. Et c’est le deuxième point de cette chronique. Alors même que le texte sur la sécurité n’est pas définitivement pas adopté, un autre arrive sur la table. Cette « loi confortant les principes républicains », est essentiellement destinée à lutter contre : (c’est au choix selon les déclarations de ministres) « l’islamisme », « l’islamisme radical » ou encore le « séparatisme musulman ». Pour éviter que le texte ne soit jugé inconstitutionnel, son champ d’action concerne tout le monde, ce qui effraie certains (peut-être qu’ils se contenteraient d’un texte ne visant que les musulmans).
Par exemple, les associations cultuelles seront soumises à une plus grande vigilance de l’État. De quoi empêcher que certaines mosquées ne fassent n’importe quoi. Mais, dans le cas présent, toutes les associations de France sont concernées. Qu’un membre d’une association militant pour la sortie du nucléaire fasse des bêtises et c’est l’association qui sera punie. On l’aura compris, l’islam radical a bon dos. Le gouvernement d’Emmanuel Macron ne se contente pas de poursuivre la stigmatisation des populations musulmanes en ne cessant d’insister sur leur supposée altérité et rétivité aux « principes républicains » - expression que tout le monde emploie à tort et à travers. Il utilise la peur engendrée par les attentats récurrents pour imposer son agenda de contrôle de la société. En prévision de futures réformes (retraites, sécurité sociale, etc.) qui ne manqueront pas de provoquer la colère d’une partie de la population.
Dans les Grands cimetières sous la lune, Bernanos écrivait ceci : « Je crois que le suprême service que je puisse rendre (aux honnêtes gens) est de les mettre en garde contre les imbéciles ou les canailles qui exploitent aujourd’hui, avec cynisme, leur grande peur. » Ces mots résument parfaitement ce qui se passe en ce moment au pays censé être un phare des libertés (d’où l’accueil chaleureux réservé au maréchal- président Sissi).
