Lignes quotidiennes

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Dernier ouvrage paru : Chroniques du ramadan. Voyage intimiste au coeur du jeûne (Tallandier, 2026).
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jeudi 19 février 2026

Avant-propos aux Chroniques du ramadan

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𝐀𝐯𝐚𝐧𝐭-𝐩𝐫𝐨𝐩𝐨𝐬
« 𝑂𝑛 𝑝𝑒𝑢𝑡 𝑑𝑖𝑟𝑒 𝑞𝑢𝑒 𝑙𝑒 𝑟𝑎𝑚𝑎𝑑𝑎𝑛 “𝑠𝑒 𝑝𝑜𝑟𝑡𝑒 𝑏𝑖𝑒𝑛”. 𝐴̀ 𝑐𝑒𝑢𝑥 𝑞𝑢𝑖 𝑝𝑟𝑒́𝑑𝑖𝑠𝑎𝑖𝑒𝑛𝑡 𝑢𝑛 𝑎𝑓𝑓𝑎𝑖𝑏𝑙𝑖𝑠𝑠𝑒𝑚𝑒𝑛𝑡 𝑑𝑒𝑠 𝑟𝑖𝑡𝑒𝑠 𝑒𝑡 𝑑𝑒 𝑙𝑎 𝑝𝑟𝑎𝑡𝑖𝑞𝑢𝑒 𝑟𝑒𝑙𝑖𝑔𝑖𝑒𝑢𝑠𝑒, 𝑖𝑙 𝑎𝑝𝑝𝑜𝑟𝑡𝑒 𝑢𝑛 𝑠𝑒́𝑟𝑖𝑒𝑢𝑥 𝑑𝑒́𝑚𝑒𝑛𝑡𝑖. 𝑀𝑖𝑒𝑢𝑥, 𝑖𝑙 𝑔𝑎𝑔𝑛𝑒 𝑑𝑢 𝑡𝑒𝑟𝑟𝑎𝑖𝑛 […] 𝐸𝑛 𝑚𝑒̂𝑚𝑒 𝑡𝑒𝑚𝑝𝑠, 𝑖𝑙 𝑒́𝑣𝑜𝑙𝑢𝑒, 𝑖𝑙 𝑐ℎ𝑎𝑛𝑔𝑒, 𝑖𝑙 𝑠’𝑎𝑑𝑎𝑝𝑡𝑒, 𝑜𝑛 𝑝𝑜𝑢𝑟𝑟𝑎𝑖𝑡 𝑑𝑖𝑟𝑒 𝑞𝑢’𝑖𝑙 “𝑠’𝑒𝑚𝑏𝑜𝑢𝑟𝑔𝑒𝑜𝑖𝑠𝑒” » écrivait, en 2000, l’historien François Georgeon dans la présentation d’un livre consacré au rapport entre le ramadan et la politique (1). Ce constat est plus que jamais d’actualité. La pratique du jeûne diurne concerne des centaines de millions de personnes aux motivations religieuses, mais aussi culturelles et identitaires. Durant trente jours, dans les pays musulmans, les mosquées ne désemplissent pas lors des prières surérogatoires du soir, l’économie tourne plus ou moins au ralenti alors que la consommation a le vent en poupe et que les restaurants affichent complet pour les repas de rupture du jeûne. Les feuilletons télévisés tournés spécialement pour cette période et diffusés tous les soirs passionnent des millions de foyers. Ils créent une éphémère communion nationale tandis que la pratique de repas collectif ressoude les rangs de la société et permet aux initiatives de solidarité de s’exprimer.
En Occident, et notamment en France, le ramadan est de plus en plus visible. La grande distribution entend désormais en tirer de bonnes affaires et dans de nombreuses villes, la multiplication de points de vente de confiseries, dont la 𝑧𝑙𝑎𝑏𝑖𝑎 - cette fameuse pâtisserie ronde gorgée de miel dont il sera question dans ce livre –, n’échappe à personne. Comment décrire les principaux aspects du ramadan tout en évitant les simplifications d’une approche trop pédagogique ou, à l’inverse, les pesanteurs inhérentes à l’analyse scientifique et académique ? Musulman de confession, je jeûne depuis l’âge adulte et ce mois m’a toujours fasciné car il constitue un moment singulier dans la vie des sociétés concernées. Au début des années 1990, alors que je collaborais avec plusieurs journaux français à partir d’Alger, j’ai écrit de nombreux articles et reportages à ce sujet. L’étonnement de mes interlocuteurs, leur enthousiasme quant aux scènes quotidiennes décrites et leur intérêt pour les logiques socio-économiques en jeu m’ont toujours fait penser que le sujet méritait un ouvrage. Éclipsé par d’autres thèmes, ce projet a mis deux décennies à se concrétiser. J’ai, de plus, longtemps hésité sur la forme que devait prendre ce livre, décidant finalement que la chronique, mélange d’approche journalistique et littéraire, conviendrait le mieux pour tenter de cerner ce « 𝑓𝑎𝑖𝑡 𝑠𝑜𝑐𝑖𝑎𝑙 𝑡𝑜𝑡𝑎𝑙 » (2). J’y livre des réflexions nourries par des expériences personnelles qui vont de l’Algérie et du Maghreb aux routes du Sinaï en passant par les mosquées du Golfe, l’ambassade américaine à Paris ou les gargotes de Barbès et de Ménilmontant. Les jeûneurs habituels y trouveront matière à réfléchir sur la pratique de l’islam et sur leur rapport au 𝑠𝑎𝑤𝑚 (« jeûne »). Les non-jeûneurs apprendront à mieux connaître cet événement, et ce qui l’entoure.
J’ai bien conscience que tout ce qui touche à l’islam génère souvent des tensions et des crispations politiques, culturelles et identitaires. En France, les lignes de clivage se multiplient, l’islamophobie est un excellent fonds de commerce pour qui veut engranger des voix. Mais je reste persuadé que la lutte contre l’ignorance et la porte que l’on ouvre pour laisser entrer la lumière sont des moyens efficaces pour lutter contre les haines et les antagonismes. Il n’y a rien de mystérieux ni de prosélyte dans la pratique du jeûne du ramadan. Dire ce qu’on fait et pourquoi, assumer son identité sans chercher à l’embellir ou à la magnifier, c’est la meilleure manière de revendiquer le respect. Ceux qui espèrent trouver dans ce livre une énième charge contre l’islam et les musulmans peuvent vite le refermer car il ne colle pas à l’air du temps. C’est à une découverte, à la fois apaisée et réaliste, que j’invite. Un voyage à travers des référentiels islamiques mais aussi économiques, politiques, identitaires, sociétaux et, bien entendu, culinaires.
Au cours de la rédaction de cet ouvrage, j’ai perdu, à trois mois d’intervalle, ma mère puis mon père. Il va de soi que mon écriture en a été affectée mais aussi nourrie par de soudaines réminiscences. Je ne remercierai jamais assez mes deux parents de m’avoir accompagné de concert dans deux voies qui, quoi que l’on dise, ne sont en rien incompatibles : celle de la foi et de la spiritualité et celle de la rationalité.
(1). Fariba Adelkhah et François Georgeon (sous la direction de), 𝑅𝑎𝑚𝑎𝑑𝑎𝑛 𝑒𝑡 𝑃𝑜𝑙𝑖𝑡𝑖𝑞𝑢𝑒, CNRS Éditions, Paris, 2000.
(2) Ibid.

mardi 3 décembre 2024

Liberté pour Boualem Sansal

 

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Commençons par l’essentiel. L’indiscutable. Boualem Sansal n’a rien à faire en prison et j’en appelle ici aux autorités algériennes les plus hautes pour qu’il soit libéré et qu’il puisse aller où qu’il aille. On n’embastille pas un écrivain – ou tout autre citoyen anonyme – pour ce qu’il a pu dire, penser ou écrire. On ne devrait traduire personne en justice pour des opinions fussent-elles déplorables, déplaisantes, outrancières ou transgressives. L’opinion n’est pas un acte. Et c’est encore moins un délit. Quelqu’un qui bastonne sa femme, dans la rue ou à la maison, est un délinquant qui mérite d’être poursuivi et châtié. Quelqu’un qui affirme que la terre natale de l’émir Abdelkader n’est pas algérienne n’est rien d’autre qu’un ignare. Ou un provocateur en mal de publicité éditoriale ce qui, pour autant, ne vaut pas viatique pour la geôle.
Dans une Algérie idéale, Sansal serait rentré dans son pays, sans encombre ni représailles. Des journalistes de la chaîne III, profitant d’une totale liberté éditoriale, l’auraient invité pour qu’il s’explique sur ses récentes déclarations et là, n’importe quel contradicteur l’aurait ridiculisé, lui et son propos incohérent. L’Algérie existe. Elle est indépendante depuis juillet 1962. De quoi pourrait-elle avoir peur ? Que les élucubrations de Sansal poussent le conseil de sécurité de l’Onu à annuler la résolution 176 du 4 octobre 1962 ? Soyons sérieux…
Beaucoup a été dit et écrit sur la stratégie de cet écrivain et d’autres de (bien) profiter des souffles qui empestent la France. Comme un bon marin, les opportunistes savent discerner le bon vent à prendre. Aujourd’hui, c’est celui de la réaction et de l’islamophobie. Je n’ai pas l’intention d’insister là-dessus. Cela fait des années que le phénomène existe. Nous savons tous quoi penser de ces écrits et propos qui n’existent que pour tirer avantage d’un certain état d’esprit méprisant pour ne pas dire raciste. Insulter l’Algérie (et les Algériens) tout comme faire mine d’ignorer qu’un génocide se déroule à Gaza peut rapporter moult distinctions. Chacun sa conscience.
Le plus important, à mon sens, est juste de réclamer la libération de Sansal. Ce qui ne veut pas dire qu’on partage ses idées. Ce qui ne veut pas dire que l’on est obligé de signer des pétitions où figurent des noms de personnes pour lesquelles on n’a ni respect ni considération. Car ces gens sont comparables à une montre cassée. Elle a raison deux fois par jour mais pour le reste... Sansal a les amis et admirateurs qu’il mérite. Qu’il les rejoigne au plus vite. Libre.

jeudi 5 janvier 2023

Godo, Houellebecq et le « débat fructueux »

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Tout va bien, jeudi 5 janvier 2023

Akram Belkaïd, Paris.


Dans une chronique publiée par La Croix (4 janvier 2023), l’écrivain Emmanuel Godo prend la défense de Michel Houellebecq et dénonce la décision de la Mosquée de Paris de poursuivre en justice l’auteur d’Anéantir pour « provocation à la haine contre les musulmans ». « Même dans ses excès ou dans les désaccords de fond que nous avons avec lui, il est toujours fructueux de regarder du côté de ses questions », écrit ainsi Godo. Fructueux ? J’imagine alors que l’on va bientôt nous expliquer qu’il aurait été (qu’il serait encore) fructueux de regarder du côté des questions abordées par des auteurs tels Charles Maurras ou Robert Brasillach…. « Le souhait de la population française de souche, comme on dit, ce n’est pas que les musulmans s’assimilent, c’est qu’ils cessent de les voler et de les agresser. Ou bien autre solution, qu’ils s’en aillent », voilà ce qu’affirme Houellebecq. On imagine quel serait le débat « fructueux » à propos de cette déclaration nauséabonde. 

Entendons-nous bien, on peut – et c’est ce que je pense – déplorer l’initiative de la Mosquée de Paris d’attaquer en justice un écrivain, quelles que soient ses idées. Cela ne devrait pas être de son ressort et nombre de musulmans de France n’ont certainement pas envie que cette institution prétende parler en leur nom. Michel Houellebecq peut écrire ce qu’il a envie d’écrire et l’on n’est pas obligé de le lire et encore moins de lui offrir l’occasion de se parer des habits de l’auteur opprimé. Mais il y a une différence entre défendre la liberté d’expression et donner du crédit à de tels propos.

« Porter plainte contre un écrivain de la trempe (sic) de Houellebecq est une forme d’aveu » affirme Godo qui ajoute plus loin : « Dans un pays qui a vu tomber sous les balles de fanatiques islamistes des dessinateurs joyeusement impertinents, décapiter un professeur de la République, museler dans l’autocensure une part considérable de son intelligentsia, un écrivain a le droit de dire haut et fort son pessimisme, ses rages, ses inquiétudes face à la montée de l’intolérance et de la tartufferie. Ceux qui l’accusent de jouer au pyromane ont à se demander quelle conception des libertés publiques ils défendent au juste. »

Le message d’Emmanuel Godo est sans équivoque. Les violences terroristes subies par la France et sa population imposent aux musulmans de la fermer et de faire profil bas quelles que soient les insultes et les mises en causes subies. On peut les agonir d’injures et, pire encore, les essentialiser en les mettant tous dans le même sac d’infamie, leur seul droit est le silence et la contrition.  Cela en dit long sur l’installation définitive de l’islamophobie dans la vie intellectuelle française.

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samedi 5 juin 2021

La chronique du blédard : France, l’islamophobie décomplexée

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Le Quotidien d'orange, jeudi 15 avril 2021

Akram Belkaïd, Paris

 

 

Cela commence par un tweet comme il peut en exister des millions par jour. Une marque, en l’occurrence Évian, demande à ce que l’on retweete son message si l’on a bu un litre d’eau ce jour-là. Jusque-là rien d’inhabituel. L’argument marketing est incitatif en alliant complicité et proximité avec le consommateur sans oublier les inévitables considérations sanitaires (boire, c’est la santé…). Le problème, c’est quelques tarés – il n’y a pas d’autre mot pour les qualifier – y ont vu une provocation car, jeûnant, ils ne pouvaient boire. Petite tempête et excuses polies – on n’est jamais trop prudent – de la marque.

 

L’affaire aurait dû s’arrêter là et Évian n’aurait même jamais dû s’excuser. Notre monde est désormais imprégné d’égotisme et de scénarisation de soi et le ramadan n’y échappe pas. Je me souviens d’un match de football au stade de France, il y a quelques années. Un petit groupe de spectateurs s’était arrangé pour que toute la tribune ou presque sache qu’ils jeûnaient. Une piété ostentatoire contredite par le fait que ces mêmes personnes pariaient sur le résultat de la rencontre à l’aide de leurs smartphones…

 

Le problème, c’est que les quelques tweets du genre, « wech Evian, c’est le ramadan, respect svp » ont fourni une occasion en or pour toute la galaxie islamophobe qui sévit sur les réseaux sociaux. Sorties grandiloquentes, dénonciations répétées de la menace islamiste qui voudrait imposer le ramadan à tous les Français, serments multipliés de défendre la République et la laïcité, etc. Bref, la ligne de conduite est toujours la même : s’emparer d’un rien, en faire une histoire d’État et convaincre l’internaute que quelque chose de grave se passe en attendant que la racaille islamophobe qui sévit quotidiennement sur les chaînes télévisées d’information continue prenne le relais. Et pendant ce temps-là, la France n’a toujours pas de vaccins, les urgences sont au taquet, le seuil de 100 000 personnes décédées du Covid-19 est dépassé depuis longtemps et personne ne sait si le confinement « light » sera prolongé ou durci.

 

Tout cela serait risible si le contexte politique n’était pas marqué par une surenchère visant à faire de l’islam et des musulmans « le » sujet de la campagne électorale pour l’élection présidentielle de 2022. On connaît les termes de l’équation. Tout le monde ou presque est persuadé que Marine Le Pen sera, une nouvelle fois, présente au second tour. Dès lors, la question est de savoir qui sera en face. Emmanuel Macron, candidat à sa réélection ? Le représentant de la droite dite modérée ? Le représentant de la gauche unifiée (rêvons un peu) ? Le candidat du groupuscule parti socialiste (rions un peu) ?

 

A tort ou à raison, nombre d’états-majors politiques pensent que pratiquer la surenchère à l’égard des musulmans est la meilleure des stratégies pour attirer l’électeur, le camp Macron n’étant pas le dernier à suivre cette ligne. Cela débouche sur des moments irréalistes comme lors des débats au Sénat à propos de la loi pour le « respect des principes de la République » à la laquelle ce nid d’inutilités et de sénilités a ajouté la mention « lutte contre le séparatisme. » 

 

Ce fut donc un festival. Le voile, obsession nationale, a été de tous les débats. Les sorties scolaires, les lieux de réception du public, les bancs de l’université : autant de sujets liés à l’interdiction du fichu. On ne sait pas ce qui sera retenu en seconde lecture à l’Assemblée des députés mais on voit bien ce qui se profile pour le moyen terme, ce qui n’est pas encore pleinement assumé : l’interdiction pure et simple du voile en dehors du domicile privé (ça viendra ensuite…) et des lieux de culte. Mais passons car on y reviendra forcément.

 

Durant les joutes sénatoriales, on a aussi entendu dire qu’il fallait interdire la prière dans les couloirs des universités. Il paraît qu’il y a quelques années, un cas, je dis bien un cas, a défrayé la chronique dans un établissement du supérieur. Et voilà que cela devient un problème majeur nécessitant de légiférer d’urgence. On se demande si la France n’est pas saisie par une folie rampante, une perte de lucidité qui l’empêche de voir où sont les vrais problèmes. Comment, ensuite, s’étonner que des mosquées soient vandalisées ?

 

Le Sénat, dans sa grande clairvoyance, veut aussi que l’on interdise les drapeaux étrangers lors des cérémonies de mariage dans les mairies. On sait quels sont les emblèmes visés. On s’éloigne un peu de la problématique de l’islam en France mais les populations ciblées demeurent identiques puisqu’il s’agit essentiellement de personnes originaires du Maghreb. Pour ce dernier point, j’avoue être partagé. Légiférer sur ce point est franchement ridicule, c’est une évidence. Par contre, il serait bon de faire entendre aux concernés qu’une salle de mairie n’est pas un « courri » (une écurie) et que l’on ne peut pas y faire n’importe quoi et s’y comporter n’importe comment. Des applaudissements, quelques youyous pour la tradition et bezef. 

 

S’en prendre à Évian au prétexte que c’est le ramadan, beugler « one-two-three viva l’Algérie » en brandissant le drapeau alors que le maire n’a même pas fini d’unir les mariés (scène à laquelle j’ai assisté quelques semaines avant le premier confinement), tout cela est à éviter. Certes, cela ne fera pas disparaître le racisme et encore moins l’islamophobie (ne soyons pas naïfs) mais cela nous évitera des polémiques incessantes et cela réduira les occasions pour les incendiaires de jeter de l’essence sur un feu qui couve depuis bien des années.

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vendredi 18 décembre 2020

La chronique du blédard : France, la dérive liberticide

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Le Quotidien d’Oran, jeudi 10 décembre 2020

Akram Belkaïd, Paris

 

Des nuages roulent sur la France. Je ne parle pas ici de météo ou de l’épidémie de Covid-19, cette terrible crise sanitaire valant pour tout le monde sur cette terre. Mais deux dossiers liés méritent l’attention parce que la situation est grave et qu’elle est potentiellement le prélude à des temps encore plus tourmentés. D’abord, les libertés individuelles. Ensuite, la sempiternelle question de l’islam et des musulmans. Pour ce qui est du premier point, cela fait des années que la tendance va dans le même sens. Une liberté rognée par-ci, une loi contraignante par-là. C’est comme une eau dont la température augmente lentement jusqu’à paralyser les grenouilles qui s’y trouvent et qui n’ont pas réagi quand il était encore temps.

 

 Il est évident que le terrorisme djihadiste est pour grande partie responsable de cette évolution. Quand la violence surgit, comme ce fut le cas en 2015, la réaction immédiate est de durcir les législations pour punir les responsables, pour empêcher d’autres attaques et, aussi, pour rassurer la population. Le contexte devient lourd, les lois d’exception qui auraient été rejetées en force par l’opinion publique à une époque plus clémente sont votées plus facilement. La nuance et la retenue ne sont plus de mise. Le climat devient binaire. Si l’on est réticent vis-à-vis de l’action du gouvernement, alors on est complice des terroristes.

 

Tout cela crée un contexte liberticide. Pour les pouvoirs politiques et économiques, cela représente une opportunité, diront certains, en faisant référence à la stratégie du choc telle qu’elle fut décrite par la journaliste Naomi Klein. Un exemple emblématique est la manière dont furent traités en 2016 les manifestants contre la loi « relative au travail, à la modernisation du dialogue social et à la sécurisation des parcours professionnels », loi dite « El-Khomri » du nom de la ministre qui en fut le porte-voix. Déjà, avant même le mouvement des Gilets jaunes, il y eut des restrictions du droit de manifester, du « nassage » (cortèges bloqués comme dans une souricière) sans oublier les violences policières et la loi est finalement passée.

 

Depuis le déclenchement du mouvement des Gilets jaunes en novembre 2018, les violences policières sont au cœur de l’actualité et ne concernent plus uniquement « les quartiers » (populaires). Ces violences s’amplifient parce qu’il existe une large permissivité d’un pouvoir politique à la fois effrayé par la vigueur de la protestation et décidé à la casser. Dans la symbolique des mots et des attitudes auxquels on assiste depuis ces dernières années, il y a cette impression récurrente de vivre sous un régime autoritariste pour ne pas dire policier. Des ministres de l’intérieur aux allures de va-t-en-guerre, un préfet de Paris dont le patronyme encourage des comparaisons historiques de mauvais goût, tout cela contribue à une atmosphère délétère. La multiplication des bavures et des violences impunies alors qu’elles ont été dûment documentées envenime la situation.

 

Et l’adoption en cours de la loi  « sécurité globale » ne fait qu’aggraver le malaise. Une nouvelle loi, encore une autre, pour toujours plus de sécurité mais surtout avec encore plus d’entraves aux libertés individuelles. On a beaucoup parlé du fameux article 24 qui, selon telle ou telle interprétation, pourrait interdire que les forces de l’ordre soient filmées (ce qui aurait l’avantage d’empêcher les images prouvant les violences et les dérapages) mais d’autres dispositions vont aussi dans le sens de la « gendarmisation » de la société. Encore plus de drones, plus de vidéo-surveillance, plus de prérogatives pour la police municipale. Il ne s’agit pas ici de mesures temporaires relevant du bien commode état-d’urgence mais d’entraves destinées à durer et dont il sera difficile de se débarrasser. Et l’on apprend aussi que la police française a désormais le droit de ficher les gens non plus seulement en raison de leurs activités mais aussi pour leurs convictions, qu’elles soient d’ordre politique, religieux ou même philosophique. On frémit à l’avance des dégâts que pourrait provoquer le couplage de ce fichier avec l’intelligence artificielle. La Stasi à l’heure de Minority Report…

 

De quoi a besoin un régime proto-policier pour justifier son existence ? D’un ennemi intérieur. Et ce dernier est tout trouvé. Et c’est le deuxième point de cette chronique. Alors même que le texte sur la sécurité n’est pas définitivement pas adopté, un autre arrive sur la table. Cette « loi confortant les principes républicains », est essentiellement destinée à lutter contre : (c’est au choix selon les déclarations de ministres) « l’islamisme », « l’islamisme radical » ou encore le « séparatisme musulman ». Pour éviter que le texte ne soit jugé inconstitutionnel, son champ d’action concerne tout le monde, ce qui effraie certains (peut-être qu’ils se contenteraient d’un texte ne visant que les musulmans).

 

Par exemple, les associations cultuelles seront soumises à une plus grande vigilance de l’État. De quoi empêcher que certaines mosquées ne fassent n’importe quoi. Mais, dans le cas présent, toutes les associations de France sont concernées. Qu’un membre d’une association militant pour la sortie du nucléaire fasse des bêtises et c’est l’association qui sera punie. On l’aura compris, l’islam radical a bon dos. Le gouvernement d’Emmanuel Macron ne se contente pas de poursuivre la stigmatisation des populations musulmanes en ne cessant d’insister sur leur supposée altérité et rétivité aux « principes républicains » - expression que tout le monde emploie à tort et à travers. Il utilise la peur engendrée par les attentats récurrents pour imposer son agenda de contrôle de la société. En prévision de futures réformes (retraites, sécurité sociale, etc.) qui ne manqueront pas de provoquer la colère d’une partie de la population. 

 

Dans les Grands cimetières sous la lune, Bernanos écrivait ceci : « Je crois que le suprême service que je puisse rendre (aux honnêtes gens) est de les mettre en garde contre les imbéciles ou les canailles qui exploitent aujourd’hui, avec cynisme, leur grande peur. » Ces mots résument parfaitement ce qui se passe en ce moment au pays censé être un phare des libertés (d’où l’accueil chaleureux réservé au maréchal- président Sissi).

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jeudi 21 novembre 2019

La chronique du blédard : Après la marche de Paris


Le Quotidien d’Oran, jeudi 14 novembre 2019
Akram Belkaïd, Paris

N’en déplaise aux rageurs qui ont le « seum », la manifestation contre l’islamophobie du 10 novembre à Paris a été un succès important. Précédée par un incroyable déferlement de haine et de désinformation (« au secours, les barbus arrivent ! »), elle a réuni au moins 14 000 personnes voire plus. Surtout, elle fut diverse dans ses composantes humaine et sociale. De simples citoyens, des militants associatifs, des représentants de différents partis politiques de gauche dont la France insoumise et le Parti communiste mais exception faite du (micro) parti dit socialiste dont l’absence n’a pas blessé grand-monde. La présence de représentants de Lutte Ouvrière (LO), organisation habituellement peu encline à être mêlée à des questions liées à la religion mais foncièrement antiraciste, est une preuve du consensus bâti autour de ce rendez-vous. En quelques mots, ce ne fut pas un rassemblement islamiste ou « frériste » comme l’ont affirmé nombre de médias. Ce ne fut pas non plus une affaire communautaristes car toutes les origines étaient présentes. Il faut donc se réjouir de cette initiative destinée à dire « assez ».

Assez d’attaques verbales ou physiques contre les musulmans, assez d’amalgames avec les djihadistes qui, eux, ne font aucun discernement quand ils décident de tuer à Paris, Nice ou ailleurs dans le monde arabo-musulman (où ils font 90% de leurs victimes). Assez de ces campagnes médiatiques où le moindre incident est monté en épingle pour hurler que la République française est en danger alors que c’est complètement faux. Assez de procès en (dé)loyauté. Assez de discours ubuesques sur les intentions malveillantes que cacheraient la taqqiya, mot dont l’usage intensif vaut label de docteur en islamologie sur les plateaux de télévision. Et ne parlons pas de cette obsession pour le voile qui rend les plus censés complètement barjots.

Se réjouir donc sans pour autant penser que les choses vont soudainement changer, que le calme, du moins la relative tranquillité va revenir. La manifestation s’est bien déroulée, il n’y a pas eu d’incidents mais cela n’a pas calmé la médisance et les contempteurs habituels des musulmans. Dans toute manifestation, il peut y avoir des mots de trop, des écarts, quelques phrases ou des gestes imbéciles. Porter une étoile n’est pas chose intelligente. Je m’en suis expliqué il y a quelques années (1). Aucun défilé n’est parfait. Cela, tout le monde le sait mais on ne peut rien contre la mauvaise foi et l’intention de nuire. On reproche à cette manifestation d’avoir été organisée par des islamistes. L’accusation est lancée sans grandes preuves. On affirme que tel collectif (celui de la lutte contre l’islamophobie) est « proche » des frères musulmans. Qui l’a dit ? Qui l’a prouvé ? Mais admettons que cela soit vrai.

Nombre de personnes qui ont marché ne sont pas sorties dans la rue pour soutenir les Ikhwans. Pour dire les choses plus clairement, elles ne seront jamais tentées par l’islamisme politique. Pour elles, c’était tout simplement la première fois qu’une manifestation était organisée pour dire non à ce racisme qui les accable.  Certains partis sont montés sur leurs grands chevaux, expliquant qu’eux aussi sont contre le racisme mais qu’il n’est pas question pour eux de s’acoquiner avec des islamistes (certains n’ont pourtant aucun scrupule à faire ami-ami avec l’extrême-droite). Question simple : pourquoi, s’ils sont contre le racisme, n’ont-ils jamais lancé la moindre initiative en faveur des musulmans de France ? La réponse est simple : ce n’est pas leur affaire. Ou bien alors, ils nient l’existence de ce racisme (attitude très répandue dans les milieux intellectuels et médiatiques). Ou bien enfin, ils l’alimentent ce racisme en devisant sur le voile pendant les sorties scolaires ou en glosant sans fin sur l’origine jugée complotiste du terme islamophobie en l’attribuant à des mollahs iraniens alors que toute une littérature existe pour démontrer que ce concept existe depuis la fin du dix-neuvième siècle. Mais passons. Encore une fois, nombre des critiques contre cette manifestation font d’autres calculs. Ce qui leur importe, c’est de maintenir la pression sur des communautés qui disposent de peu de relais pour se faire entendre et à qui la manifestation du 10 novembre a donné une tribune inespérée.

Cela me rappelle la Marche pour l’égalité et contre le racisme du 15 octobre au 3 décembre 1983. On sait que son esprit fut perverti, que même son nom a été transformé en un bien méprisant « marche des Beurs ». Mais on a oublié, aujourd’hui, que cette initiative fut aussi très critiquée même si chacun semble affirmer aujourd’hui qu’elle coulait de source. Certes, à l’époque internet et ses réseaux sociaux n’existaient pas tout comme les essoreuses à intelligence que constituent désormais les chaînes d’information en continu. Mais je me souviens bien des critiques contre, déjà, le « communautarisme » et les appréciations dédaigneuses à l’égard de jeunes marcheurs qui portaient le keffieh palestinien alors qualifié de « chiffon ». Je me souviens surtout que toute une machinerie s’est mise en branle pour empêcher que cette Marche pour l’égalité ne s’autonomisme. Il fallait la faire rentrer dans le rang, la domestiquer. La marche du 10 novembre suscite des réactions comparables. Elle est terminée, elle s’est bien déroulée mais c’est maintenant que les choses sérieuses commencent.
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mercredi 6 novembre 2019

La chronique du blédard : Ce pays qui devient fou…

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Le Quotidien d’Oran, jeudi 31 octobre
Akram Belkaïd, Paris

La France devient folle. Pardon pour le caractère lapidaire de cette affirmation mais quel autre constat peut-on tirer du déferlement islamophobe auquel on assiste depuis quelques semaines ? L’attaque d’une mosquée à Bayonne et les réactions qui ont suivi démontrent qu’il y a vraiment quelque chose qui ne tourne pas rond dans ce pays. Ce n’est pas un hasard si un homme, ancien candidat du Front national (devenu Rassemblement national), est passé à l’action en blessant grièvement deux octogénaires. Il voulait tuer, il a tiré à bout portant sur des gens venus là pour prier. Son acte s’inscrit dans la droite ligne des débats sans fin à propos du voile, de l’islam et de la laïcité. Quand on chauffe à blanc l’opinion publique, quand des « élites » intellectuelles montent au créneau pour légitimer l’islamophobie, voire pour l’encourager, alors il ne faut pas s’étonner que des terroristes passent à l’action.

On notera à ce sujet que les autorités et les médias ont rechigné à utiliser ce mot. Quand un attentat est commis par un islamiste radical, on parle immédiatement de terrorisme. Quand un nervi d’extrême-droite, ancien militaire, tire sur un lieu de culte, armes à la main, c’est « une attaque », des « faits graves » mais certainement pas du terrorisme… Il faudrait demander leur avis aux fidèles qui étaient dans cette mosquée. L’un d’eux, interrogé par une radio communautaire, a expliqué qu’il évitera de la fréquenter dans les prochains mois, persuadés qu’« ils » recommenceront. Le terrorisme c’est cela. User de violence et installer la peur. Je connais des chibanis qui ne vont plus à la mosquée de Paris pour la grande prière du vendredi, parce qu’ils trouvent que le dispositif de sécurité est trop léger, parce qu’ils ont tout simplement peur.

Il est évident que le voile, la visibilité de l’islam en France constituent une matière idéale pour faire diversion en ces temps de grogne et de contestation sociales. Ici, on démolit les dispositions favorables aux chômeurs. Là, un patron d’une entreprise publique en difficulté s’octroie une augmentation de salaire digne d’un trader en bourse. Provoquer et entretenir les sempiternels débats sur le voile des accompagnatrices de sortie scolaire, c’est avoir l’assurance d’un répit. Mais cela ne marche que parce que des complices sont là pour ajouter du bruit au vacarme. Les « journalistes » notamment, ceux des chaînes d’information continue, en réalité des chaînes de commentaires et bavardages permanents. La palette de racistes à peine masqués qui sévit sur Cnews, LCI et BFMTV est impressionnante.

Il n’y a plus aucune digue, plus aucune mesure. On y va franco. On ne dit plus simplement qu’il y a un problème avec le voile lors des sorties scolaires. On affirme qu’il faut l’interdire complètement. Et puis, tant qu’on y est, on ajoute que le problème en France, c’est qu’il y a trop de musulmans, que leur nombre pose problème (Cnews). Il faut se garder des comparaisons historiques trop hâtives, mais c’est bien ce que certains disaient dans les années 1930 à propos des Juifs en France. Et la chose devient inquiétante quand des médias sérieux relaient, d’une manière ou d’une autre, ce genre de délire. Exemple parmi tant d’autres : le lendemain de l’attaque contre la mosquée de Bayonne, la matinale de France inter invite Manuel Valls que l’on croyait pourtant installé à Barcelone... Et voilà ce symbole de l’opportunisme politique qui disserte sur la nécessité d’interdire aux mères voilées d’accompagner les sorties scolaires.

Ces femmes sont déjà insultées, bousculées et même frappées mais on en parle peu. Des gens leurs crachent dessus. Les discours de personnalités politiques, d’intellectuels, qui visent à les stigmatiser encouragent les actes de violence contre elles et préparent des drames. On fera quoi quand l’une de ces mères sera blessée ou tuée par un adepte de la théorie du grand remplacement ? On aura des larmes de crocodile, on dissertera sur le « vivre ensemble » et, comme vient de le faire le Journal du dimanche, on mettra en une un sondage biaisé auprès de 1000 personnes rémunérées en bons d’achats pour en remettre une couche sur les dangers que l’islam ferait peser sur la France ?

La France se défend d’être raciste. Ses élites n’ont de cesse d’évoquer les Lumières, la devise républicaine et la déclaration universelle des droits de l’homme. Et ce pays est effectivement formidable en ce qu’il recèle de forces démocrates, d’engagements humains et progressistes. C’est un pays où des gens acceptent d’aller en prison en aidant des migrants en détresse, d’autres se consacrent à des causes sociales, mais tout ce monde d’aidants et d’engagés est occulté par les inconséquences d’une partie de la classe politique, de nombreux intellectuels et d’un nombre important de médias. Dans ce contexte, on se demande comment le calme pourrait revenir, faute de personnalité suffisamment consensuelle pour imposer un discours de raison. C’est une mécanique du pire qui s’est enclenchée sous nos yeux, qui ira d’actes de violence en représailles et contre-représailles. Des pyromanes jettent de l’huile sur le feu et il faudra beaucoup de ténacité pour raison garder.

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mercredi 30 octobre 2019

La chronique du blédard : Le voile, encore et toujours plus

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Le Quotidien d’Oran, jeudi 17 octobre 2019
Akram Belkaïd, Paris 

Campagne pour les élections municipales oblige, voilà que ça repart comme en quarante… Quelles que soient les urgences du moment, le voile revient au centre des débats politico-médiatiques français. Passons rapidement sur l’événement qui a provoqué ce nouveau coup de folie. Un élu du Rassemblement national (ex-Front national) qui exige qu’une maman accompagnatrice d’une sortie scolaire enlève son voile dans l’enceinte du Conseil régional de Bourgogne-Franche-Comté. Les pleurs de l’enfant réfugié dans les bras de sa mère, le visage figé de cette dernière, les cris de soutiens en faveur du pseudo défenseur de la laïcité, les protestations d’autres élus : tout cela a tourné en boucle sur les réseaux. 

On l’a écrit à plusieurs reprises dans ces colonnes. Le voile, est une obsession française qui, pour l’observateur extérieur, relève de l’irrationnel. Il est très difficile d’avoir une discussion apaisée sur ce sujet qui charrie tant de non-dits et de postures opportunistes. Car, en réalité, ce n’est pas du voile dont il est question mais de l’islam et du refus de sa visibilité. Cela commence à être clairement assumé. Comme lorsque le ministre français de l’Éducation Jean-Michel Blanquer dit que le voile n’est pas souhaitable, pas simplement à l’école mais dans la société française. Petit à petit les ruisseaux de l’islamophobie convergent vers un seul torrent dont il faut craindre les dégâts.

Le voile, outre les manœuvres politiques dilatoires (on ne parle plus des questions sociales et économiques), est aussi l’occasion rêvée de se prétendre féministe. On peut ne rien faire pour la parité en entreprise, pour l’égalité des salaires, pour la lutte contre les violences infligées aux femmes, par contre, monsieur Gégé sera toujours prompt à expliquer que son refus du voile relève de la nécessité de libérer les musulmanes de l’oppression subie au quotidien. Tu parles…

Dans ce genre de situation, il faut revenir à ce que disent les textes et se poser les bonnes questions. En premier lieu, est-ce que le voile est interdit dans l’espace public ? La réponse est non tant que le visage n’est pas caché et « dans la limite du respect de l’ordre public ». Autrement dit, une mère voilée qui marche dans la rue ou qui attend ses enfants devant l’école n’enfreint aucune loi. C’est cela qui pose problème aux anti-voile. Leur but ? L’interdiction totale pure et simple. Pas à pas, année après année, la même rengaine, déguisée, enrobée, revient. Ce camp-là n’aura de cesse d’obtenir des limitations sans cesse accrue au port du voile en dehors du domicile privé (en attendant les caméras de surveillance façon Big Brother). Et tant pis si cela constitue une claire limitation à la liberté d'opinion et de croyance.

Deuxième point, l’école. Depuis 2004, la loi est claire. Dans les établissements publics (maternelle, collège, lycée), les « signes religieux ostentatoires », dont le voile, sont interdits. A l’inverse, les établissements privés, comme par exemple ceux qui relèvent de l’Église catholique, ne sont pas soumis à cette interdiction. Certains l’appliquent, d’autres pas. Il n’y a pratiquement plus de débat concernant le voile à l’école même si, de temps à autre, on voit passer des informations à propos de bandanas ou de jupes trop longues assimilées à un habit religieux. En réalité, la vraie bagarre concerne l’université. Pour l’heure, le voile y est autorisé mais les appels pour l’interdire sont fréquents et il y aura, tôt ou tard une nouvelle polémique sur le sujet.

L’autre confrontation, on l’a dit en début de chronique, concerne les accompagnatrices de sorties scolaires. Le voile n’étant pas interdit dans l’espace public, ces femmes ne sont donc pas obligées de le retirer. Pourtant un raisonnement spécieux voudrait en faire des agents de service public occasionnels d’où la nécessité de leur interdire le port du voile au nom de l’obligation de neutralité. Un autre raisonnement, tout aussi spécieux, estime que la sortie scolaire est le prolongement de l’école et que donc les règles qui régissent son fonctionnement sont valables ce qui autoriserait la prohibition du voile. Mais pour l’heure, la loi est claire. Une sortie scolaire n’est pas soumise à la loi de 2004. Jean-Michel Blanquer le sait mais ne craint pas, lui le ministre de la République, de dire qu’il faut contourner la loi en faisant en sorte que ces accompagnatrices voilées ne puissent pas participer aux sorties.

Autre terrain glissant, l’entreprise. Pour l’heure, la loi n’interdit pas le port de signes ostentatoires sauf disposition interne contraire. Ce flou alimente un nombre croissant de litiges que les tribunaux doivent trancher. Enfin, ce qu’il faut relever, c’est le débat autour de la notion de prosélytisme. En effet, si une accompagnatrice qui porte le voile a un comportement prosélyte, elle peut être interdite de sortie scolaire. Mais qu’est-ce qu’une attitude prosélyte ? Il y a des cas évidents, comme lorsqu’une personne tente de manière active de convaincre autrui d’adopter sa foi. Les adversaires du voile tentent d’accréditer la thèse que le seul fait de le porter est un acte prosélyte et de militantisme islamiste. On le voit, le domaine des polémiques potentielles est vaste. Et cela ne concerne pas que le voile. Demain, ce sera au tour du halal, des prénoms « islamiques », de la prière en entreprise ou de la pratique du ramadan.