Lignes quotidiennes

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Dernier ouvrage paru : Chroniques du ramadan. Voyage intimiste au coeur du jeûne (Tallandier, 2026).
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samedi 1 juin 2013

La chronique économique : Agflation, le retour

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Le Quotidien d'Oran, mercredi 22 mai 2013
Akram Belkaïd, Paris
 
 
On pensait que la crise avait eu raison de l’augmentation des produits agricoles mais c’était une erreur. Comme le montre le dernier rapport Cyclope sur les matières premières, non seulement les cours ont repris leur évolution à la hausse en 2012 mais la tendance devrait se maintenir pour les prochains mois. De quoi inquiéter tous les pays dont la sécurité alimentaire est fragile ainsi que ceux dont le climat social, déjà tendu, pourrait s’alourdir si les prix des produits de première nécessité venaient à flamber.
 
La crise, la Chine et le climat
 
Pour Philippe Chalmin, professeur à l’université Paris-Dauphine et coordinateur du rapport, l’économie mondiale reste engluée dans la crise de 2007 avec son lot d’incertitudes et de phénomènes erratiques cela en raison de l’absence de gouvernance mondiale. Cette incapacité à trouver des solutions globales renforce l’inquiétude des marchés financiers et encourage même les stratégies spéculatrices. En clair, le navire planétaire a perdu son gouvernail et la bride est lâchée pour les investisseurs.
 
De même, et comme chaque année, la Chine demeure un facteur de déséquilibre des marchés car l’évolution de sa demande conditionne les prix de nombres de produits qu’il s’agisse des métaux, des hydrocarbures ou des produits agricoles. Alors que les mesures de refroidissement de l’économie chinoise en 2012 avaient eu un effet baissier sur les commodités, le retour d’une croissance forte, et donc une hausse de la demande, a provoqué l’emballement des cours. Année après année, le « facteur chinois » est de plus en plus déterminant comme c’est par exemple le cas pour le coton ou le soja.
 
Le climat est aussi un facteur qui pèse. La sécheresse subie par plusieurs pays agricoles dont le Brésil, l’Australie et la Nouvelle-Zélande, est l’une des raisons majeures du retour de « l’agflation » (contraction des mots agriculture et inflation. Du coup, tout le monde retient son souffle en ce qui concerne les prochaines récoltes. Ces dernières sont annoncées à la hausse mais il faudra tout de même attendre la fin de l’été en espérant notamment que les Etats-Unis bénéficieront d’une bonne pluviométrie pour leurs champs de céréales.
 
Le retour en grâce de l’éthanol
 
Un autre facteur qui provoque la hausse des cours des céréales est la bonne tenue des prix de l’éthanol. Après trois années de relative désaffection, le marché brésilien des agro-carburants a retrouvé son dynamisme avec une production qui devrait atteindre 24 milliards de litres pour la période 2013-2014. Premier exportateur et deuxième producteur mondial, le Brésil a un véritable effet d’entraînement sur ses concurrents mondiaux et conditionne donc l’orientation du marché et de la demande en produits agricoles transformés en essence. On se souvient de la fin des années 2000 où, attirés par des prix plus élevés, les agriculteurs avaient préféré vendre leurs récoltes à des usines de fabrication d’alcool vert ce qui, par ricochet, avait raréfié les produits agricoles destinés à la consommation humaine. Cela avait entraîné notamment des émeutes au Mexique en raison de la flambée des cours du maïs.
 
Cette perspective d’une résurgence de l’agflation devrait pousser l’Algérie à réfléchir en urgence aux moyens de diminuer sa dépendance alimentaire. Constitutions de stocks, achats de terres à l’étranger, relance de la production locale, dynamisation de la filière agro-alimentaire : des pistes existent et demandent à être analysées dans le cadre d’une réflexion nationale.
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lundi 3 mars 2008

La chronique de l'économie : Agflation

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Le Quotidien d'Oran, mercredi 27 février 2008

Le terme n’est pas nouveau -il a été utilisé au début des années 1970 - mais il commence à peine à entrer dans le langage commun. En contractant agriculture et inflation, il désigne la hausse brutale des prix des produits agricoles et alimentaires, un phénomène dont on parle désormais aux quatre coins de la planète, avec tout ce que cela englobe comme tensions sociales et défis imposés aux gouvernements.

A la fin de l’été dernier, la « grève des pâtes », lancée en Italie pour dénoncer la hausse des prix de cet aliment incontournable pour les Italiens n’a ainsi été qu’un maillon parmi tant d’autres dans la longue chaîne des protestas qui, de la Chine au Mexique, ont poussé des milliers de personnes à investir la rue pour manifester contre cette inflation d’un genre nouveau.

C’est le cas aussi en France où une récente enquête vient de mettre en exergue des hausses de prix stupéfiantes pour certains produits alimentaires comme les laitages ou les céréales (plus de 30 % en quelques mois). Certes, pour cet exemple précis, il est difficile de savoir si le problème réside en amont, c’est-à-dire au niveau des producteurs ou alors en aval, c’est-à-dire au niveau des distributeurs ou des intermédiaires.

Mais le plus important, c’est que ces hausses n’ont pu intervenir que parce qu’il existe bel et bien une tendance haussière des matières premières agricoles, phénomène qui encourage certains opérateurs économiques à profiter de l’aubaine.

Les explications à propos de l’agflation sont nombreuses et complémentaires. La première est la plus logique mais aussi la plus inquiétante. Dans un monde globalisé, où la population de la planète ne cesse d’augmenter alors que les surfaces cultivées diminuent, il est normal, par effet mécanique, d’assister à la hausse des prix agricoles, la demande étant plus importante que l’offre. De plus, la mondialisation fait se diffuser et s’uniformiser les modes de consommation de manière plus rapide. Hier, la Chine et l’Inde réussissaient à préserver leurs modèles d’alimentation traditionnelle.

Aujourd’hui, ce n’est plus le cas : laitages, céréales voire même café et chocolat sont presque autant recherchés par leurs consommateurs qu’en Europe ou aux Etats-Unis. Résultat, il existe aujourd’hui une compétition pour l’acquisition de produits alimentaires qui, sans être aussi féroce que celle existant pour le pétrole, est certainement appelée à s’exacerber.

La seconde explication réside dans les conséquences pour le moins néfastes des accords de libre-échange signés par des pays à vocation agricole. C’est le cas par exemple du Mexique, l’un des principaux producteurs mondiaux de maïs et dont les récoltes sont en chute libre parce que ses paysans ne peuvent pas lutter contre les importations de produits américains lesquels, signalons-le au passage, bénéficient de subventions huit fois plus élevées que celle que Mexico accorde à ses agriculteurs.

Résultat, ces derniers remplacent leurs cultures de maïs ou de céréales par du pavot ou de la marijuana et c’est ainsi que le Mexique est en passe actuellement de devenir le premier producteur mondial de cette plante. Voilà comment la combinaison du libre-échange et le trafic de drogue contribuent à l’agflation en encourageant la disparition de cultures de produits alimentaires.

Enfin, la lutte contre le réchauffement climatique a parfois des mauvais côtés. La montée en puissance des biocarburants ou, pour être plus précis, des agrocarburants est aussi responsable de l’agflation. En favorisant le marché du carburant « propre », certains agriculteurs ont fait le choix de l’automobile contre celui de l’alimentation de l’être humain.

Il y a d’ailleurs là un véritable problème éthique qui n’est pas suffisamment abordé : comment peut-on privilégier la voiture au détriment de l’alimentation dans le monde ? Conséquence : dans les pays les plus pauvres, le Programme alimentaire mondial de l’ONU, le PAM, n’arrive plus à répondre à la demande. En vendant leur production à des fabricants d’éthanol, les agriculteurs n’avivent pas simplement l’agflation, ils contribuent à aggraver le drame de la faim dans le monde. C’est l’un des scandales majeurs de notre monde globalisé.