Lignes quotidiennes

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Dernier ouvrage paru : Chroniques du ramadan. Voyage intimiste au coeur du jeûne (Tallandier, 2026).
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mercredi 25 août 2021

La chronique du blédard : La démocratie corinthiane et l’Algérie

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Le Quotidien d’Oran, jeudi 17 juin 2021

Akram Belkaïd, Paris


Le peuple algérien est-il mûr pour la démocratie ? Côté pouvoir, et si l’on fait exception de la brève expérience réformatrice de la fin des années 1980, la réponse a toujours été négative. Dans l’ouvrage collectif « Les années Boum » (1) – auquel le présent chroniqueur a participé – Ahmed Bedjaoui, le grand spécialiste du cinéma algérien, rapporte les propos qu’a tenu le colonel-président Houari Boumediene à son ami, le réalisateur égyptien Lotfi El-Khouli qui lui reprochait alors – c’était en 1974 - le manque d’ouverture de son régime : « La démocratie ne s’octroie pas. Les gens doivent souffrir pour elle et accepter d’aller en prison comme toi, pour la mériter. Le jour où je verrai des élites algériennes accepter de payer le prix de la démocratie, nous en reparlerons. » 

Quelques années plus tard, lors de la célébration d’un mariage où était présent tout le bureau politique du FLN – alors parti unique – j’ai personnellement entendu le même discours, ou presque, tenu par l’un des illustres membres de ce cercle très fermé. Venu « discuter avec la jeunesse », il lança au bout de quelques minutes, agacé par les (très timides et très prudentes) récriminations sur l’état du pays et de sa société : « nous avons arraché l’indépendance par la force. Si vous voulez que les choses changent, il faudra nous chasser, il faudra faire la même chose que nous. »

Qu’elles soient doloriste ou radicale, ces visions perdurent. Et même s’il nous faut mériter cette démocratie, il reste qu’elle n’est pas, du moins officiellement, une fin en soi. Elle n’est pas un horizon souhaité comme le fut, par exemple, le développement au lendemain de l’indépendance. La mascarade électorale à laquelle nous venons d’assister a montré la prééminence du propos relativiste. Il faudrait donner du temps au temps, former les gens, mettre en place des institutions solides, éduquer… Et si l’on persiste à dire que rien ne changera sans véritable ouverture, on peut encore entendre que la démocratie, dans un pays comme l’Algérie, ne peut que mener à un chaos comparable à celui des années 1990.

Il manquera toujours quatre-vingt-dix centimes pour faire un dinar. Poser des préalables à la démocratie, c’est, en réalité, ne pas en vouloir ou soutenir, sans l’assumer, le régime qui n’en veut pas. On peut pérorer comme on veut, en appeler à toute la littérature en sciences politiques, s’il n’y a pas d’ouverture concrète, alors le reste est du festi. Car personne de censé ne peut croire que la démocratie est un achèvement. C’est un processus continu, négocié. Fragile, sans cesse remis en cause par les tendances autoritaristes de l’espèce humaine. La démocratie, est une quête, un cheminement et un combat permanent qui passe par des droits acquis. 

Surtout, la démocratie, ce n’est pas juste le fait d’organiser des élections – surtout quand il s’agit de ne pas accorder d’importance à la participation. C’est une expérience à vivre et à diffuser même quand elle est interdite. Plutôt que de contribuer à sauver la mise à un système qui ne veut rien entendre, il est préférable de contribuer à rendre « normale » l’idée de démocratie. D’en faire une référence en l’opposant à ce qu’est la réalité actuelle. Les droits élémentaires seraient ainsi vécus comme une norme tandis que leur non-respect serait vu pour ce qu’il est : une anormalité inacceptable.

Il y a quarante ans, au Brésil, alors sous dictature militaire, une poignée de footballeurs a initié un mouvement resté dans l’histoire. Joueurs du Sport Club Corinthians Paulista, plus connu sous le nom de Corinthians de São Paulo, des hommes comme Sócrates Brasileiro Sampaio de Souza Vieira de Oliveira (dit Sócrates), Wladimir Rodrigues dos Santos (dit Wladimir), Walter Casagrande Júnior et José Maria Rodrigues Alves (dit Zé Maria) ont bouleversé la gestion de leur club, démontrant par l’exemple comment on peut mettre en place des mécanismes démocratiques au sein d’une institution et comment cela peut rejaillir sur le reste de la société.

De 1981 à 1984, cette « démocratie corinthiane », fustigée par la FIFA, a fait en sorte que les joueurs prennent les principales décisions, qu’ils soient rémunérés de manière équitable, qu’ils décident des recrutements et de la tactique (ce qui déboucha sur un jeu offensif de légende). Ces joueurs ont ainsi démontré que la démocratie n’est pas une abstraction ou un privilège de pays occidentaux. Et quand le régime s’est engagé concrètement dans l’ouverture politique, les « Corinthians » ont soutenu la transition démocratique et appelé leurs concitoyens à aller voter avec cette célèbre banderole déployée par les joueurs avant un match : « Ganhar ou perder, mas sempre com democracia », soit « Gagner ou perdre, mais toujours en démocratie ».

Je ne sais pas si les intéressés en parleront un jour mais une telle expérience a été envisagée en Algérie. Il s’agissait de faire en sorte qu’un grand club de football devienne une entreprise détenue par ses supporters et ses joueurs, son président étant élu par ces « socios » sur le principe d’un socio, une voix. Quoi de mieux pour éduquer une jeunesse dépolitisée et manquant de repères citoyens ? L’expérience, on devine pourquoi, n’a jamais pu se réaliser. Club de football, cercle de lecture, think tank, association caritative, la démocratie, ou sa préparation, relève toujours d’une démarche subversive – mais pacifique – que le système autoritariste combat toujours quand il finit par la détecter. C’est un jeu du chat et de la souris qui se terminera quand celui qui a le monopole de la force comprendra enfin que les choses doivent changer et que les gens ne devraient pas aller en prison pour obtenir leurs droits et libertés.


(1) Les années Boum, sous la direction de Mohamed Kacimi, Chihab Editions, Alger, 2016.


 

 


vendredi 6 juillet 2018

Au fil du mondial (22) : Le Brésil ? Mais quoi, le Brésil ? C’est (devenu) quoi, le Brésil ?

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« Pourquoi parle-t-on autant du Brésil ? Qu’est-ce que cette équipe a de plus que les autres ? » Voici, ainsi posées avant l’élimination de la Seleção par les Diables rouges, les questions d’un jeune adolescent attentif au jeu et ayant un souvenir marquant de la catastrophe du 8 juillet 2014 à l'Estádio Mineirão de Belo Horizonte en demi-finale de la Coupe du monde au Brésil (Allemagne 7 – Brésil 1). Que répondre à ces interrogations d’autant plus pertinentes que la victoire belge de ce soir a montré que la cote brésilienne était (comme trop souvent) exagérée ? Bien sûr, il y a l’histoire, la grande, celle d’un été mexicain et des cinq étoiles sur le maillot (cinq titres) jaune (ou bleu). Il y a le souvenir de l’équipe championne du monde en 1958 et en 1962. Et de celle, impériale, de 1970 lors du mundial mexicain et du troisième sacre du roi Pelé. Il y a ce documentaire, Les Géants du Brésil, vu et revu et qui a incrusté des images inoubliables. Il y a aussi cette si belle tenue auriverde (doré-vert) qui fait rêver des millions de fans du ballon rond.

Que dire d’autre ? Citer les victoires de 1994 et de 2002 comme preuve du caractère spécial des Brésiliens serait tricher. Ce furent de beaux triomphes mais on ne garde aucun souvenir fulgurant de ces deux équipes même si les percées, les sens du but et la technique de Ronaldo, le vrai, en 2002 étaient impressionnantes. Alors, pourquoi le Brésil bénéficie-t-il d’une telle aura alors que ses équipes déçoivent souvent (1974, 2010, 2014 et donc 2018) ? On pourrait, bien sûr, citer les perdants flamboyants, ceux de 1982 et de 1986. Magnifiques équipes, joueuses, puissantes et fragiles à la fois. En Espagne (1982) comme au Mexique (1986), la Seleção des Zico et Socrates aurait pu l’emporter et là, le Brésil serait aujourd’hui encore plus le Brésil.

Mais il n’en fut rien. Disons les choses franchement : vis-à-vis de cette équipe, nous vivons dans le mythe du passé. Un passé magnifié, peut-être même exagéré. Si le Brésil est considéré comme il l’est aujourd’hui ce n’est que parce qu’il « fut ». Certes, il continue de produire des joueurs d’exception, Neymar étant le dernier en date. Mais nous avons aussi droit de manière régulière à des Hulk, des Fred, des Dunga et d’autres monstres qu’on croirait sortis de la troisième division polonaise ou kazakh. Géant démographique, le Brésil a encore un gisement important de « football de rue », véritable vivier de pépites. Mais à peine repérées, les voici envoyées en Europe où la rigueur tactique et les exigences physiques ne tardent guère à les dénaturer. Les joueurs brésiliens sont désormais un produit d’exportation et une source de revenus pour une multitude d’intermédiaires, d’agents et autres aigrefins.


Le « football samba », le « football carnaval », tout cela n’est plus qu’une espérance, une attente mais aussi un cliché éculé. De temps à autre, nous avons droit à quelques éclairs mais cela ne dure pas longtemps. Au risque de choquer, on pourrait même dire que le Brésil est désormais une équipe européenne qui aurait quelque essence sud-américaine et un peu de savoir-faire en matière de feintes, d’esquives et de jeu porté vers l’avant. Il est peut-être temps de regarder la réalité telle qu’elle est : le Jogo Bonito n’est plus qu’une chimère qui sert à faire rêver les nostalgiques d’un football qui n’existe plus.
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dimanche 14 juin 2015

La chronique du blédard : La mafifa…

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Le Quotidien d’Oran, jeudi 4 juin 2015
Akram Belkaïd, Paris

Le méchant, très méchant, Joseph « Sepp » Blatter a donc démissionné de la présidence de la Fédération internationale de football association (Fifa)… Un départ en forme de fuite forcée quelques jours à peine après qu’il a été réélu pour un cinquième mandat. Autant le dire, la nouvelle a décontenancé la majorité des observateurs. On pensait que le haut-Valaisan (il est né à Viège ou Visp en suisse allemand) ne quitterait pas son poste et cela malgré les scandales à répétition qui secouent actuellement la multinationale du football. Cette « remise de mandat », selon le communiqué officiel de l’organisation, laisse donc entrevoir que les péripéties du feuilleton judiciaire sont loin d’être terminées. Selon la presse américaine, Blatter, ainsi que d’autres personnalités du football mondial, sont dans le collimateur du Federal bureau of investigation américain (FBI).

Que dire de cette piteuse affaire qui, toutes proportions gardées, rappelle les turpitudes ayant entouré une autre grande organisation sportive, à savoir le Comité international olympique (CI0) ? Le fait est que personne n’est vraiment surpris. Cela fait très longtemps que Fifa rime avec mafia. Rien de surprenant à cela. Plus il y a de l’argent, et plus les trafics sont nombreux. Sur le plan administratif, ce regroupement de fédérations internationales est une « association », c’est à dire qu’elle échappe à la majorité des contraintes en matière de transparence auxquelles sont soumises les grandes transnationales, notamment celles qui sont cotées en Bourse. Or, la Fifa, n’est pas une petite structure de quartiers avec ses bénévoles. Elle emploie 1400 personnes et dispose de près de 2 milliards de dollars de réserves avec un chiffre d’affaires annuel de 1,5 milliards de dollars. En clair, en l’absence d’un organisme de régulation et de contrôle, les dérives étaient impossibles à éviter. On notera d’ailleurs que les Platini et Cie, c’est-à-dire ceux qui ont exigé le départ de Blatter (et qui pensent déjà à le remplacer d’ici décembre ou janvier prochains) n’abordent jamais cette question du contrôle extérieur de la Fifa…

Il a donc fallu que la justice étasunienne se mêle de cette affaire pour que les choses s’accélèrent. Officiellement, la procédure est partie du redressement fiscal de Chuck Blazer, un ancien haut-cadre de la Fifa. C’est en tirant les fils du sac de nœuds que les très puissants et peu connus services de l’Internal Revenue Service (IRS, organisme américain qui collecte l’impôt) ainsi que ceux du FBI se seraient intéressés aux magouilles et combines au sein de la Fifa, notamment lors des processus d’attribution de l’organisation de la Coupe du monde. Bien entendu, on est en droit de se demander si la Fifa de Blatter n’a pas commis une erreur majeure en préférant attribuer les épreuves de 2018 et 2022 à la Russie et au Qatar plutôt qu’aux Etats-Unis et à l’Angleterre…

On peut aussi se dire que Michael Garcia, l’ancien procureur fédéral américain qui a enquêté, à la demande de la Fifa ( !), sur les conditions d’octroi de ces deux compétitions, a peut-être rencardé ses amis de la justice. Faute de n’avoir pu pousser en avant ses investigations et ulcéré par la mise au tiroir de son rapport, l’homme a démissionné en décembre 2014 de son poste de président de la chambre d’enquête de la commission d’éthique de l’organisation. A ce sujet, on attend maintenant que les contempteurs de Blatter, parmi lesquels Michel Platini, s’engagent à ce que ce rapport soit publié au plus vite et dans son intégralité. S’il reste caché, alors cela signifiera que rien n’a changé et que l’opacité reste de règle au sein de la Fifa.

Mais, au-delà des véritables motivations de la justice américaine, ce qu’il y a d’important c’est de noter que cette dernière peut désormais agir n’importe où dans le monde. En effet, ce qui lui permet d’agir dans ce scandale c’est, entre autre, le fait que les « conjurés » ont utilisé des moyens informatiques – en gros, les messageries internet – mis à disposition par des entreprises américaines. Pour simplifier, le seul fait d’utiliser une adresse internet d’un fournisseur d’accès américain expose à des poursuites venues d’outre-Atlantique et cela même si l’on n’a jamais mis les pieds aux Etats-Unis. En ce sens, l’affaire de la Fifa risque de constituer un précédent important : personne n’est à l’abri de la justice de l’Empire…

Mais revenons à la Fifa. Cette organisation est à l’image de ce que sont devenus les sports populaires. De l’argent, encore de l’argent, toujours  plus d’argent. Le foot, celui que l’on aime, n’est plus qu’un prétexte pour que les milliards de dollars s’ajoutent aux milliards de dollars.  La Fifa, comme d’ailleurs l’Uefa (l’union des fédérations européennes), peuvent bien clamer qu’elles contribuent au développement ou qu’elles luttent contre la pauvreté ou le racisme. La réalité est qu’elles sont obnubilées par l’argent. Cela engendre un gigantisme croissant (à quoi rime vraiment une Coupe du monde avec 32 équipes ?) qui finira tôt ou tard par lasser les gens. Si cela continue ainsi, qui peut jurer que le football sera encore le sport-roi dans vingt ans ?

En attendant les prochaines révélations qui ne vont sûrement pas manquer de tomber (on guettera avec attention celles qui concerneront les fédérations africaines, véritables repères de canailles notoires…), on peut toujours réécouter « La vida es una tombola » (la vie est une tombola), une chanson de Manu Chao dédiée à Diego Maradona. Dans l’un des couplets, le chanteur au bonnet andin a ces paroles : « Si yo fuera Maradona saldría en mondovision para gritarle a la FIFA ¡Que ellos son el gran ladrón! » autrement dit (traduction simplifiée) : « si j’étais Maradona, j’affirmerais en mondovision que la Fifa est une grande voleuse ». Comme l’avait fait feu le grand joueur brésilien Socrates en 1986 avant d’être (fermement) rappelé à l’ordre et comme le dit aujourd’hui le brésilien Romario, devenu député. L’affaire est entendue : Fifa rime toujours avec mafia.
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mardi 8 juillet 2014

La mondialisation a tué le (beau) football brésilien

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Il est des moments où le football s'imprègne d'éléments inexplicable voire surnaturels. C'est ce qui s'est passé durant la rencontre entre le Brésil et l'Allemagne avec cette incroyable défaite des auriverde. Sept buts à un ! Une fessée. Un carnage. Comment expliquer l'inexplicable ? Comment trouver une logique à tout cela au-delà du beau jeu et efficace pratiqué par les Allemands ?

On parlera pendant longtemps de la faiblesse psychologique des Brésiliens. De leur émotivité exacerbée, de la pression populaire qui s'est exercée sur les joueurs, de leurs larmes pendant les hymnes. Dès le départ, lors du match contre la Croatie, on a senti que cette équipe n'était pas un grand Brésil. Exception faite d'un attaquant hors pair, Neymar, et d'une charnière centrale solide, on avait la sensation de voir évoluer une vulgaire équipe européenne de deuxième division.

On parlera aussi de la tactique frileuse imposée par Scolari à l'image d'un Oscar interdit de franchir la ligne médiane lors du quart de finale contre la Colombie. On parlera encore et encore de Fred et de Hulk, deux joueurs qui n'ont rien de brésilien et dont on se demande ce qu'ils faisaient dans cette équipe. On pourra même regretter certaines absences : Coutinho, Lucas et même Ronaldinho sans oublier Kaka. De même, on se demande pourquoi Maxwell n'est pas entré sur le terrain au moment où il était évident que Marcello avait du mal à tenir son couloir.

Mais une chose est certaine. Les joueurs brésiliens ne sont plus ce qu'ils étaient. Le football brésilien a changé. Il a muté. Et la mondialisation en est responsable. Il fut un temps où les joueurs brésiliens ne partaient en Europe qu'à l'âge mûr, après avoir gagné leurs galons chez eux. On pense notamment à Falcao, Zico ou même Socrates sans oublier le roi Pelé qui n'est allé au Cosmos de New York qu'avec le statut de semi-retraité.

Aujourd'hui, les joueurs brésiliens partent très jeunes. Arrivés en Europe, ils perdent de leur spontanéité, s'obligent à lisser leur jeu, à renoncer à la fantaisie et au romantisme qui font le beau jeu. Avec ses contrats mirobolants et son industrie des transferts, la mondialisation tend à uniformiser le jeu dans le sens voulu par les clubs les plus riches, comprendre les Européens. C'est à cela que devraient réfléchir les responsables du football brésilien. Mais une chose est certaine : la défaite du Brésil face à l'Allemagne est peut-être le signe que le beau jeu auriverde n'est rien d'autre qu'un souvenir du XXème siècle. En matière de football, le XXIème siècle a commencé au stade de Bello Horizonte.
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jeudi 12 juin 2014

La chronique économique : De l’impact économique d’une Coupe du monde de football

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Le Quotidien d'Oran, mercredi 11 juin 2014
Akram Belkaïd, Paris
 
Organiser une Coupe du monde de football est-il rentable sur le plan économique ? Pour la majorité des experts, la réponse à cette question, que l’on peut d’ailleurs aussi poser à propos des Jeux olympiques d’été ou d’hiver, est négative. Non, contrairement à ce que l’on pourrait penser, accueillir le Mondial du ballon rond ne signifie pas forcément que la croissance sera dopée. A ce sujet, le cas du Brésil, qui va accueillir la compétition à partir de ce 12 juin, est des plus édifiants. Certes, le gouvernement brésilien estime que les revenus générés seront de l’ordre de 3 milliards d’euros grâce aux 600.000 touristes étrangers qui vont s’y déplacer et au fait que 3,3 millions de Brésiliens bénéficieront directement (toujours sur le plan économique) des retombées financières de la compétition.

SURCOUT ET « SYNDROME DE MONTREAL »

Mais il ne faut pas oublier que le coût estimé de la Coupe du monde est de 9 milliards d’euros, un montant impressionnant qui, de plus, risque fort d’être révisé à la hausse. A cela s’ajoute le fait que l’économie brésilienne risque de pâtir de la contestation sociale alimentée par la colère de nombreux Brésiliens contre les dépenses consenties pour les stades quand, dans le même temps, nombre d’entre eux n’ont pas de travail ou peinent à s’alimenter, se loger ou éduquer leurs enfants. Dans quelques mois, voire dans un an ou plus, on finira par avoir une estimation plus précise de ce qu’aura coûté le Mondial 2014, mais la compétition sera alors terminée depuis longtemps et cela n’empêchera pas d’autres pays à se porter candidats pour les épreuves à venir.

En termes de hausse du produit intérieur brut (PIB), Brasilia estime aussi que la Coupe du monde aura un impact positif sur la croissance de 0,4% par an jusqu’en 2019. Au regard des dépenses consenties, c’est peu. Bien sûr, une victoire de la « Seleçao brasileira » aura certainement un impact sur les dépenses de consommation au cours des premiers mois qui suivront la finale du 13 juillet. Mais, comme l’a prouvé l’exemple de la France en 1998 ou même celui de l’Italie en 2006, ce coup de pouce bienvenu ne dure jamais longtemps. On pourrait aussi citer l’Espagne qui, bien que victorieuse en 2010, n’a guère connu d’effet « mundial », cela d’autant que le pays était confronté à une grave crise économique et financière.

Par ailleurs, on a aussi du mal à quantifier la contribution future des infrastructures bâties pour l’occasion. Mis en services pour quelques semaines, de nombreux stades risquent d’être peu utilisés par la suite, devenant ainsi une charge pour les finances publiques. C’est ce que l’on pourrait appeler le « syndrome de Montréal », en référence aux Jeux olympiques d’été de 1976 dont l’une des conséquences a été que les habitants de la ville du Québec ont payé pendant trente ans (1976-2006) la construction d’un stade qui ne sert plus à grand-chose aujourd’hui…

GAIN POLITIQUE ET PRESTIGE

Pourquoi le Brésil a-t-il donc organisé la Coupe du monde, sachant que les retombées économiques sont si aléatoires ? La réponse coule de source. C’est la recherche de gains politiques et géopolitiques qui prime. Une victoire en Coupe du monde fait taire (durant un temps) les divisions internes, ressoude un pays et permet de faire diffuser un peu de bonheur (même s’il est artificiel) dans la société, ce qui est toujours bon pour soutenir la consommation. De même, et bien qu’on ne le dise jamais ainsi, un pays qui organise la Coupe du monde de football fait son entrée dans un club très fermé, presque aussi prestigieux que celui des vainqueurs du trophée. En réussissant « son » Mondial de foot, l’Afrique du Sud a ainsi gagné de précieux galons et montré à la face du monde que c’était un pays « capable de... ». Et pour convaincre un investisseur étranger, cela fait partie des arguments qui comptent… Au Brésil maintenant de convaincre qu’il est bien l’une des grandes puissances du XXIème siècle.
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mercredi 10 juillet 2013

La chronique économique : Le Brésil, la Fifa ou l'Etat contre les forces du capital

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C'est un bras de fer qui n'en finit jamais et dont on a parfois du mal à cerner les contours. Depuis la «révolution» libérale de Reagan et Thatcher, le capital et l'Etat sont en confrontation directe et, malgré tout ce que racontent les pleureuses patentées de The Economist ou du Wall Street Journal, c'est bien le premier qui, jusque-là, a remporté toutes les parties ou presque. Partout dans la planète, y compris dans des pays dits dirigistes ou bien encore communistes - l'exemple de la Chine étant le plus édifiant - c'est la logique financière qui prime.

L'exemple du Brésil

Prenons le cas du Brésil et des importants troubles sociaux qui l'agitent actuellement. Au cours des dix dernières années, ce pays a connu l'étrange convergence entre l'action d'un gouvernement de gauche et les représentants et auxiliaires du capital (banques, fonds d'investissements, multinationales,…). Le principal effort des autorités brésiliennes a été de faire sortir une partie de la population de la pauvreté extrême.

Une démarche soutenue par les milieux financiers toujours prompts à applaudir toute action visant à renforcer les classes moyennes et donc à augmenter les dépenses de consommation voire à inciter à l'épargne ou à l'endettement, deux options qui, de toutes les façons, finissent toujours par profiter aux banques.

Par contre, les gouvernements brésiliens, qu'il s'agisse de celui de Lula ou de Rousseff, n'ont guère eu de marges de manœuvres en matière de travaux d'infrastructures et de développement des services publics. Pas plus qu'ils n'ont pu répondre aux demandes incessantes de revalorisation des salaires et d'augmentation du pouvoir d'achat. Des exigences pourtant nécessaires pour, justement, améliorer la vie des Brésiliens et rendre leur quotidien moins difficile. De fait, le capital s'est toujours opposé à ce que l'Etat fédéral brésilien investisse massivement dans les transports, l'un des points noirs du pays. Tout cela au nom du nécessaire contrôle du déficit budgétaire. Ce qui, en réalité, équivaut à empêcher toute dépréciation des actifs financiers puisque l'augmentation du déficit signifie plus d'endettement et, in fine, le recours à l'inflation pour rééquilibrer la situation financière.

Une perte organisée de souveraineté

A l'inverse, le capital ne s'est pas opposé aux gigantesques chantiers de la Coupe du monde de football. Pourtant, cela a nécessité une grosse dépense publique ce qui a d'ailleurs ulcéré les Brésiliens qui sont sortis dans la rue.

En réalité, l'organisation de la Coupe du monde n'est pas simplement une opportunité économique pour les milieux d'affaires qu'ils soient brésiliens ou non. Ces derniers comptent d'abord sur la Fédération internationale de football (FIFA) pour qu'elle oblige le pays organisateur à entreprendre certaines réformes, certes présentées comme provisoires le temps de la compétition, mais dont l'effet à long terme, en matière de «laisser-faire» n'est jamais négligeable.

De nombreux médias ont ainsi évoqué la question de l'autorisation de vente de l'alcool dans les stades (ce à quoi la loi brésilienne s'est toujours opposée). En réalité, cela est presque anecdotique car le vrai enjeu réside dans les concessions faites en matière de souveraineté. Dans ses exigences, la Fifa a obtenu que l'Etat brésilien soit l'unique responsable en cas d'incidents divers durant la compétition. De quoi faire rêver toutes les multinationales dont l'obsession est de s'assurer qu'elles ne seront pas poursuivies en raison de dommages environnementaux ou sociaux causés par leurs activités et leurs investissements ! Si la Fifa obtient ce type d'immunité durant une compétition dont elle tirera un immense bénéfice financier, pourquoi une compagnie pétrolière accepterait-elle demain d'être poursuivie pour une marée noire ? Ainsi, la Fifa montre-t-elle la voie en matière d'immunité vis-à-vis des Etats, ces derniers ne cessant de perdre de leur pouvoir d'arbitre et de décideur en dernier recours.

(*) La chronique économique s'interrompt durant cet été, elle reprendra le mercredi 4 septembre 2013
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samedi 1 juin 2013

La chronique économique : Agflation, le retour

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Le Quotidien d'Oran, mercredi 22 mai 2013
Akram Belkaïd, Paris
 
 
On pensait que la crise avait eu raison de l’augmentation des produits agricoles mais c’était une erreur. Comme le montre le dernier rapport Cyclope sur les matières premières, non seulement les cours ont repris leur évolution à la hausse en 2012 mais la tendance devrait se maintenir pour les prochains mois. De quoi inquiéter tous les pays dont la sécurité alimentaire est fragile ainsi que ceux dont le climat social, déjà tendu, pourrait s’alourdir si les prix des produits de première nécessité venaient à flamber.
 
La crise, la Chine et le climat
 
Pour Philippe Chalmin, professeur à l’université Paris-Dauphine et coordinateur du rapport, l’économie mondiale reste engluée dans la crise de 2007 avec son lot d’incertitudes et de phénomènes erratiques cela en raison de l’absence de gouvernance mondiale. Cette incapacité à trouver des solutions globales renforce l’inquiétude des marchés financiers et encourage même les stratégies spéculatrices. En clair, le navire planétaire a perdu son gouvernail et la bride est lâchée pour les investisseurs.
 
De même, et comme chaque année, la Chine demeure un facteur de déséquilibre des marchés car l’évolution de sa demande conditionne les prix de nombres de produits qu’il s’agisse des métaux, des hydrocarbures ou des produits agricoles. Alors que les mesures de refroidissement de l’économie chinoise en 2012 avaient eu un effet baissier sur les commodités, le retour d’une croissance forte, et donc une hausse de la demande, a provoqué l’emballement des cours. Année après année, le « facteur chinois » est de plus en plus déterminant comme c’est par exemple le cas pour le coton ou le soja.
 
Le climat est aussi un facteur qui pèse. La sécheresse subie par plusieurs pays agricoles dont le Brésil, l’Australie et la Nouvelle-Zélande, est l’une des raisons majeures du retour de « l’agflation » (contraction des mots agriculture et inflation. Du coup, tout le monde retient son souffle en ce qui concerne les prochaines récoltes. Ces dernières sont annoncées à la hausse mais il faudra tout de même attendre la fin de l’été en espérant notamment que les Etats-Unis bénéficieront d’une bonne pluviométrie pour leurs champs de céréales.
 
Le retour en grâce de l’éthanol
 
Un autre facteur qui provoque la hausse des cours des céréales est la bonne tenue des prix de l’éthanol. Après trois années de relative désaffection, le marché brésilien des agro-carburants a retrouvé son dynamisme avec une production qui devrait atteindre 24 milliards de litres pour la période 2013-2014. Premier exportateur et deuxième producteur mondial, le Brésil a un véritable effet d’entraînement sur ses concurrents mondiaux et conditionne donc l’orientation du marché et de la demande en produits agricoles transformés en essence. On se souvient de la fin des années 2000 où, attirés par des prix plus élevés, les agriculteurs avaient préféré vendre leurs récoltes à des usines de fabrication d’alcool vert ce qui, par ricochet, avait raréfié les produits agricoles destinés à la consommation humaine. Cela avait entraîné notamment des émeutes au Mexique en raison de la flambée des cours du maïs.
 
Cette perspective d’une résurgence de l’agflation devrait pousser l’Algérie à réfléchir en urgence aux moyens de diminuer sa dépendance alimentaire. Constitutions de stocks, achats de terres à l’étranger, relance de la production locale, dynamisation de la filière agro-alimentaire : des pistes existent et demandent à être analysées dans le cadre d’une réflexion nationale.
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