Lignes quotidiennes

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Dernier ouvrage paru : Chroniques du ramadan. Voyage intimiste au coeur du jeûne (Tallandier, 2026).
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lundi 10 octobre 2016

La chronique du blédard : Post-Vérité

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Le Quotidien d’Oran, jeudi 29 septembre 2016
Akram Belkaïd, Paris

Mentir, raconter n’importe quoi et se dire que cela ne peut que marcher… Mentir, balancer des bobards aussi imposants qu’un porte-conteneurs et se dire que cela paie et que la question n’est même pas de savoir si des gogos vont les gober ou non. Mentir, et distordre les faits en se répétant, comme le fit Goebbels en son temps, que plus le mensonge est gros, mieux il passe. Bienvenue donc dans le nouveau siècle, celui de la « post-vérité », terme qui fait désormais fureur et qui résume le désarroi des médias face à la déroute de la vérité.

La vérité, mais quelle vérité, dira-t-on ? Contentons-nous de répondre qu’il s’agit déjà de celle qui s’établit aisément. Un homme politique, prenons l’exemple de Donald Trump, affirme devant des millions de téléspectateurs qu’il s’est opposé à la guerre d’Irak en 2003. Les journalistes qui font encore correctement leur travail vérifient et se rendent compte que c’est faux et que ce n’est qu’à partir de 2004 que l’homme à la houppe a commencé à critiquer l’invasion. Des articles sont publiés, des éditoriaux fustigent ce nouveau manquement à l’éthique. Rien n’y fait. Au pays où, nous-a-t-on toujours dit, mentir conduit à l’échafaud, prendre des libertés avec la vérité devient rentable. Ce n’est pas nouveau. Restons chez l’oncle Sam et souvenons-nous des mensonges de l’administration Bush à propos des armes irakiennes de destruction massive. Point d’arsenal mais une invasion, un pays, aujourd’hui encore, à feu et à sang, et un président menteur tranquillement réélu en novembre 2004.

Il y a une vingtaine d’années, face aux mensonges répétés des hommes politiques ou des services de communication des multinationales, la presse a cru trouver une parade imparable. Le « fact-checking », autrement dit la vérification des faits. La moindre affirmation, le moindre chiffre, étaient passés au crible de l’enquête. Aujourd’hui, le fact-checking existe encore mais il ne sert presque plus à rien. Les promoteurs du Brexit – la sortie de la Grande-Bretagne de l’Union européenne – le savent bien, eux qui n’ont pas cessé de mentir durant la campagne en avançant les promesses les plus farfelues et dont les élucubrations ont été dénoncées, mais en vain, par une partie de la presse.

Mentir, donc. Et jouer sur l’idéologie et l’émotion. Se dire que celles et ceux qui vous soutiennent n’auront cure des appels à la raison, des démonstrations rationnelles et des décryptages pointus. Les réseaux sociaux créent et diffusent l’anti-vérité au nom d’une « autre » vérité. Impossible de les convaincre. Impossible même de dialoguer. C’est fer contre fer, un point c’est tout. Demain, peut-être, un candidat à l’élection américaine se fera élire en affirmant que la terre n’est pas ronde mais plate. Il agrègera autour de lui les inévitables tenants de diverses théories du complot mais aussi ses partisans « normaux » qui, parce qu’ils partagent plusieurs de ses idées, ne lui tiendront pas rigueur de ce genre de dérapage. Notons au passage, que les partisans de la théorie de la terre plate sont nombreux, ils activent sur internet et, triste réalité, il serait déraisonnable d’affirmer que tous sont mentalement dérangés…

L’ère de la « post-vérité » concerne surtout l’Occident qui découvre, effaré, que la raison n’est jamais éternelle. Dans le monde arabe, là où le mensonge officiel tient lieu de vérité non contestable, cela fait longtemps que les affirmations les plus énormes peuvent être proférées sans que cela prête à conséquence. Il est donc intéressant pour tout esprit progressiste de voir comment des pays comme les Etats Unis, la France ou la Grande Bretagne vont gérer cette évolution. On l’a vu, la presse traditionnelle, ou ce qu’il en reste, est démunie. Elle a beau proposer des sites de « fact-checking » et de « debunking », autrement dit de débusquage de canulars et autres fausses théories, cela ne sert à rien. Sur internet, on se réunit selon ses croyances, on partage les mêmes idées et ce qui vient contrarier les convictions communes est purement et simplement écarté. Alors, que faire ?

La tentation pour certains Etats est de proclamer la vérité officielle et de pénaliser toute version qui dirait le contraire quitte à tordre le cou au principe de liberté d’expression. On sent bien que la chose est dans l’air et on devine l’effet catastrophique que ce genre de coercition aurait. Imaginons, par exemple, le gain politique qu’un Trump quelconque engrangerait si les sites niant la réalité du réchauffement climatique venaient à être mis hors-la-loi… Reposons la même question : alors, que faire ? En attendant que la presse puisse se réinventer et regagner son crédit perdu, la première réponse qui vient à l’esprit est l’éducation. Education à la lecture de la presse, éducation à l’usage d’Internet et des réseaux sociaux. Cela signifie des politiques ambitieuses et sur le long terme. Des programmes pédagogiques et des campagnes de sensibilisation. Cela veut dire un engagement de tous pour la raison et la rationalité. Mais en ces temps combinés d’austérité et de retour en force de maints charlatanismes, on se dit que la tâche ne va pas être aisée.
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vendredi 1 mars 2013

La chronique du blédard : L’Obs, Libé, SlateAfrique et les errances du journalisme

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Le Quotidien d'Oran, jeudi 28 février 2013
Akram Belkaïd, Paris

La semaine dernière, en découvrant les unes du Nouvel Observateur et de Libération toutes deux consacrées à un «roman » à propos d’une liaison en 2012 entre son auteure, la juriste Marcela Iacub, et Dominique Strauss-Kahn, ma première réaction a été une colère mêlée de nausée. J’avais devant moi le symbole de cette indécence parisianiste dont je me demande jusqu’où elle va aller et quelles catastrophes elle va finir par déclencher. C’était-là un nouvel exemple obscène de la déconnection entre les médias dits nationaux (et dits aussi de gauche…) et les Français (vous noterez que je n’ai pas parlé de France profonde mais bien de Français, où qu’ils habitent).

Voilà un pays plongé dans la crise et où le désarroi et la peur du déclassement sévissent à chaque coin de rue. Voilà un pays, où l’on sent physiquement la souffrance et la crainte du lendemain. Voilà un pays qui sait déjà que 2013 ne sera pas une bonne année sur le plan de l’économie et donc de l’emploi. Et que trouvent à faire ces deux publications qui, hier, c’était certes il y a longtemps, se mobilisaient pour les combats sociaux et la lutte contre les inégalités ? Les voici donc qui infligent au lecteur quelques bonnes feuilles à propos de cochonneries et autres galipettes qui, dans un monde normal, ne devraient intéresser personne si ce n’est quelques obsédés lubriques en mal d’images salaces. Khmadj

J’ai été heureux d’apprendre que de nombreux journalistes de Libé ont protesté contre le choix d’un tel sujet qui, à la limite et connaissant l’implacable loi du copinage et réseautage en la matière, aurait dû être cantonné aux pages littéraires. Mais, ce battage médiatique en dit long sur l’état d’une partie de la presse française, de son incapacité à réaliser que l’époque actuelle est porteuse de dangers et que ce n’est pas en organisant ici et là quelques savants débats qu’ils peuvent prétendre verser leur écot. On dira qu’en ces temps de lectures gratuites et googlisées, il faut faire preuve d’inventivité et d’agressivité pour aller chercher le lecteur. Peut-être. Mais, cela n’est ni plus ni moins qu’un pitoyable racolage qui flatte les plus bas instincts qui sommeillent en chacun d’entre nous. Bien sûr, on nous a servi l’inévitable argument de «l’excellente qualité littéraire » du livre. Tu parles…

J’étais d’autant plus énervé que je venais d’apprendre les conditions dans lesquelles le site SlateAfrique venait de congédier son rédacteur en chef Pierre Cherruau ainsi que son adjoint Philippe Randrianarimanana. Je n’emmétrai pas de jugement public sur ce renvoi. Mais, je sais au moins une chose. Pierre Cherruau a permis le décollage de ce site. Avec lui et son équipe, nous avons été quelques pigistes à avoir assis la crédibilité et la notoriété de SlateAfrique, notamment au Maghreb. Parmi ces contributeurs, où l’on comptait entre autre Chawki Amari et Kamel Daoud, il y avait aussi le journaliste marocain Ali Amar.

Pour nous autres journalistes algériens, habitués à ne jamais ménager notre plume à l’égard du pouvoir d’Alger, la présence d’Ali Amar avait quelque chose de rassurant sur le plan de « l’équilibre des forces » car cela signifiait que le Makhzen marocain en serait lui aussi pour ses frais (pas de manière gratuite mais quand l’actualité l’exigerait). En effet, trop souvent, les publications (comme les colloques) concernant le Maghreb en France se résument à une mise en accusation systématique du pouvoir algérien tandis que les deux autres voisins, surtout le marocain, sont plutôt ménagés (Mamounia et « tagineage » obligent…). Pour dire les choses simplement, dans la presse française, on peut cogner autant qu’on veut sur Abdelaziz Bouteflika, le DRS ou qui sais-je encore, mais, surtout, surtout, pas touche à Mohammed VI. Or, Ali Ammar, comme ses anciens compères du Journal Hebdo Aboubakr Jamaï et Ali Lmrabet, ne se sont jamais laissés allés à ce genre de journalisme makhzano-compatible. Le fait qu’Ali Amar ne soit plus calamum-gratta chez SlateAfrique pose donc nécessairement la question de l’indépendance de ce site vis-à-vis du Makhzen et des divers intérêts financiers interlopes qui activent en son nom. Il est possible que cette indépendance soit maintenue, mais, en tout état de cause, j’ai décidé, en ce qui me concerne, que la belle aventure avec SlateAfrique est désormais terminée.

Depuis longtemps, la majorité des écrivains se doivent de trouver un emploi pour vivre, traînant ainsi un fardeau sapant leur créativité et diminuant leur temps d’écriture. Cela vaut aujourd’hui pour le journalisme indépendant. Ce métier est en train de muter et une certaine idée de l’exercer est en train de mourir de sa belle mort. La faute à ce que j’ai décrit précédemment. Pipolisation, influence de lobbies divers, standardisation de l’écrit. La profession vit sous le règne des copains et des coquins. On en est ou l’on n’en est pas. Qu’importe l’expérience, le savoir-faire, la connaissance fine de tel ou tel sujet : on sent bien que partout les digues cèdent. Rentabilité, frilosité à l’égard de certains sujets jugés tabous, emprise des cumulards, uniformité et caporalisme. Etre à la fois pigiste et avoir un second métier va être une tendance lourde. A terme, le prix à payer par la presse mais aussi par la démocratie sera très lourd dans un contexte où l’on nous annonce pour demain des journaux sans journalistes ( !). Mais, cette inquiétante perspective ne semble guère inquiéter la presse et il est à parier qu’elle ne volera jamais la vedette à une actualité fesso-littéraire.