Lignes quotidiennes

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Dernier ouvrage paru : Chroniques du ramadan. Voyage intimiste au coeur du jeûne (Tallandier, 2026).
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mardi 24 août 2021

La chronique économique : Batailles pour la télévision

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Le Quotidien d’Oran, mercredi 19 mai

Akram Belkaïd, Paris


Que sera la télévision demain ? L’annonce, cette semaine, de la fusion entre les groupes français TF1 et M6 pour constituer un ensemble de près de 4,5 milliards d’euros permet de prendre la mesure des enjeux concernant un secteur qui fut emblématique de la deuxième moitié du vingtième siècle. Selon les analystes, ce mariage qui dépend encore des autorisations des autorités de concurrence – ces dernières devraient certainement obliger le nouvel ensemble à céder des actifs pour ne pas être en position dominante – démontre que la tendance mondiale est à la concentration.

L’impact d’Internet

Face à l’explosion des usages multiples de l’internet et des diverses applications de vidéo, de jeux en réseau et de simulations diverses, la télévision classique est en train de perdre l’intérêt de celles et de ceux qui auraient pu être ses utilisateurs de demain. La tendance est partout la même, qu’il s’agisse de pays riches ou non : les jeunes générations regardent bien moins la télévision que leurs parents. Dans certains cas, il y a même une rupture réelle, l’ordinateur ou, plus encore, le téléphone intelligent, remplaçant le petit écran de manière presque définitive.

Cela a son importance car, pour les télévisions privées, la perte d’une audience signifie une difficulté supplémentaire à attirer les annonceurs. On a longtemps cru qu’Internet serait incapable d’attirer à lui des budgets publicitaires conséquents. Ce n’est plus le cas. Google, Facebook et d’autres réseaux sociaux démontrent que la bataille de la réclame se déroule de plus en plus sur le Net. Du coup, « la télévision de papa » semble avoir vécu. C’est d’autant plus vrai que les usages changent y compris pour les usagers qui lui sont encore fidèles. 

Terminé le temps des horaires imposés, des programmes incontournables qui fédèrent toute une société. Aujourd’hui, les formules à la demande, la multiplicité des canaux, l’existence d’offres de diffusion en ligne plus ou moins légales, donnent l’embarras du choix au téléspectateur. Certes, il y a encore des carrés de résistance : le football, les grandes compétitions sportives (Tour de France, Jeux Olympiques) ou bien encore la téléréalité semblent bien résister. Mais, là aussi, l’évolution des goûts et des pratiques impose le changement comme en témoignent l’usage accru de l’interactivité.

Incontournable contenu

Mais le grand défi demeure celui du contenu. Tous les mariages dans le secteur, à l’image de la fusion entre Warner et Discovery (130 milliards de dollars) sont des opérations défensives vis-à-vis d’opérateurs de plus en plus actifs dans la production et la diffusion payante. C’est le cas, par exemple, de Netflix et de ses concurrents qui estiment que le meilleur moyen de rentabiliser ses « tuyaux » est de contrôler très loin en amont le « liquide » qui s’y écoule. De même, les chaines de télévision classique peinent à trouver une parade au développement spectaculaire des jeux en réseaux mais aussi des diffusions de « gaming », autrement dit des utilisateurs de jeux vidéo qui se filment en train de jouer et dont les exploits sont suivis en direct par des milliers, parfois des millions, d’internautes à qui il ne viendra jamais l’idée d’allumer un poste de télévision. La télévision n’a pas tué la radio. Internet, lui, oblige la télévision à se réinventer.



mardi 2 octobre 2018

La chronique du blédard : Une arène nommée Twitter


Le Quotidien d’Oran, jeudi 27 septembre 2018
Akram Belkaïd, Paris

Suivre les réseaux sociaux, et notamment Twitter, est de plus en plus dérangeant… et souvent inquiétant. Il ne s’agit pas simplement du suivi de l’actualité internationale qui, elle, s’inscrit dans une longue tendance faite d’affrontements, de guerres, de conflits larvés, de rivalités commerciales ou de menaces en tous genres en provenance de telle ou telle puissance ou supposée telle. En bientôt trente ans de journalisme, je n’ai pas souvenir d’un fil de dépêches internationales qui incite à l’optimisme quant à l’avenir de la planète et de l’humanité, bien au contraire. Mais on arrive à vivre avec (à condition de ne pas travailler longtemps dans un quotidien) car, après tout, il s’agit-là de l’Histoire qui ne cesse d’être en marche (aucune allusion à un pseudo mouvement politique que l’on reconnaîtra facilement…).

Les réseaux sociaux ont apporté autre chose. Ils universalisent la polémique et les débats à deux sous. Toutes les algarades possibles bénéficient d’une immense caisse de résonnance. De la plus grave à la plus étrange, la plus inattendue. En quelques clics, on peut se battre contre tout le monde et se faire des ennemis dont on ne soupçonnait même pas l’existence quelques secondes avant qu’ils ne se manifestent sur votre écran. Il suffit d’émettre un jugement abrupt sur une question donnée et c’est la foire aux avis, aux emportements indignés, aux mises en causes frontales. C’est encore plus affirmé si, tel un parasite, on se greffe au compte d’une célébrité et que l’on y cherche la castagne. Il ne s’agit plus de réseaux sociaux mais d’arènes de désocialisation. Twitter et ses homologues facilitent (encouragent) des empoignades générales qui, par le passé, restaient circonscrites à des milieux plus ou moins hermétiques : un café du commerce, un lieu professionnel, un laboratoire de recherche universitaire, une amicale de retraités, etc. Maintenant, tout déborde, tout fuse.

Il y a plus de dix ans, avec la montée en puissance d’internet, la chancelière allemande Angela Merkel avait benoîtement posé la question de la possibilité, pour les États, d’appuyer sur un bouton « off » et « d’arrêter » internet si nécessaire. Outre des ricanements et des commentaires bien sentis, l’affaire avait provoqué quelques indignations à propos de la défense de la liberté d’expression et de la lutte contre la censure. Aujourd’hui, on peut se demander s’il ne serait pas sain de décréter plusieurs journées mondiales du « sans réseaux ». Des pauses bienvenues pour certains afin que tout le monde se calme un peu, prenne le temps de faire autre chose que d’insulter son prochain ou encore de le « stalker » (verbe très à la mode en ce moment qui signifie harceler) ou enfin de l’épier en permanence, lui et ses contacts…

On me dira que tout cela est du virtuel, que les gens ne sont pas obligés de se connecter et qu’ils peuvent à tout moment décrocher. C’est ce que je pensais mais je n’y crois plus. L’addiction aux réseaux sociaux, et plus particulièrement à Twitter, est une réalité. Combien ai-je vu de gens annoncer leur départ définitif - en raison de campagnes de harcèlement menées contre eux par leurs détracteurs – qui finissent par revenir. Certaines personnalités médiatiques ont même expliqué que les confrontations sur ce réseau leur ont valu une vraie et bonne dépression. Mais elles sont toujours présentes, le twouite aussi prompt et facile qu’avant. A-t-on besoin de Twitter pour exister ou pour se faire une réputation ? La question est d’époque dans un contexte de frénésie égotique généralisée.

Mais à quoi cela sert-il vraiment ? Quand une chaîne à péage ne diffuse pas le match vedette ou a du mal à faire face à ses engagements, on est content d’avoir Twitter pour se défouler. C’est bien plus facile que jadis où l’on n’avait pas forcément le numéro de téléphone de l’entreprise et encore moins l’envie et le temps de coucher sa colère sur du papier timbré. Maintenant, chaque matin le « trend » (tendance) nous indique l’indignation du jour, celle que la suivante du lendemain remplacera sans peine et ainsi de suite. La presse de bas niveau y trouve matière à faire du clic en tenant la chronique de ce qui passionne, indigne ou exaspère les twittos. Tout cela contribue à alimenter un fracas général qui exacerbe les tensions et entretient l’illusion que de choses fondamentales se règlent via les réseaux.

Twitter et ses batailles rangées représentent une photographie binaire. Sur un sujet donné, deux camps s’affrontent en boucle, se repassant les mêmes arguments, les mêmes accusations. Les indécis, ceux qui veulent se faire une idée, n’ont qu’une seule option, celle de passer leur chemin. L’illusion du « clicktivisme » peut faire croire que des batailles idéologiques essentielles sont menées. Certes, il est essentiel de réaffirmer une position et un engagement. Mais il est difficile de savoir si la répartition des forces telle qu’elle se dessine sur les réseaux correspond à la réalité.

Prenons la question de l’expression xénophobe et raciste. Si l’on doit se fier aux échanges, aux attaques violentes contre des militantes et des militants engagés pour la cause antiraciste, alors on peut en tirer la conclusion que l’heure est grave car le nombre et le niveau de virulence et d’activisme sont clairement à l’avantage des vilains. Mais, d’un autre côté, il suffit de se déconnecter pour que le bruit de la merdolâtre vert-de-gris disparaisse. Reste donc cette question à laquelle j’ai encore du mal à répondre. Est-ce que, oui ou non, ce qui se passe sur Twitter est inquiétant ? Ce qui est certain, c’est que ce réseau a contribué à libérer la parole xénophobe et raciste. Il a offert une occasion idéale de désinhibition. En cela, c’est déjà grave.



lundi 10 octobre 2016

La chronique du blédard : Post-Vérité

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Le Quotidien d’Oran, jeudi 29 septembre 2016
Akram Belkaïd, Paris

Mentir, raconter n’importe quoi et se dire que cela ne peut que marcher… Mentir, balancer des bobards aussi imposants qu’un porte-conteneurs et se dire que cela paie et que la question n’est même pas de savoir si des gogos vont les gober ou non. Mentir, et distordre les faits en se répétant, comme le fit Goebbels en son temps, que plus le mensonge est gros, mieux il passe. Bienvenue donc dans le nouveau siècle, celui de la « post-vérité », terme qui fait désormais fureur et qui résume le désarroi des médias face à la déroute de la vérité.

La vérité, mais quelle vérité, dira-t-on ? Contentons-nous de répondre qu’il s’agit déjà de celle qui s’établit aisément. Un homme politique, prenons l’exemple de Donald Trump, affirme devant des millions de téléspectateurs qu’il s’est opposé à la guerre d’Irak en 2003. Les journalistes qui font encore correctement leur travail vérifient et se rendent compte que c’est faux et que ce n’est qu’à partir de 2004 que l’homme à la houppe a commencé à critiquer l’invasion. Des articles sont publiés, des éditoriaux fustigent ce nouveau manquement à l’éthique. Rien n’y fait. Au pays où, nous-a-t-on toujours dit, mentir conduit à l’échafaud, prendre des libertés avec la vérité devient rentable. Ce n’est pas nouveau. Restons chez l’oncle Sam et souvenons-nous des mensonges de l’administration Bush à propos des armes irakiennes de destruction massive. Point d’arsenal mais une invasion, un pays, aujourd’hui encore, à feu et à sang, et un président menteur tranquillement réélu en novembre 2004.

Il y a une vingtaine d’années, face aux mensonges répétés des hommes politiques ou des services de communication des multinationales, la presse a cru trouver une parade imparable. Le « fact-checking », autrement dit la vérification des faits. La moindre affirmation, le moindre chiffre, étaient passés au crible de l’enquête. Aujourd’hui, le fact-checking existe encore mais il ne sert presque plus à rien. Les promoteurs du Brexit – la sortie de la Grande-Bretagne de l’Union européenne – le savent bien, eux qui n’ont pas cessé de mentir durant la campagne en avançant les promesses les plus farfelues et dont les élucubrations ont été dénoncées, mais en vain, par une partie de la presse.

Mentir, donc. Et jouer sur l’idéologie et l’émotion. Se dire que celles et ceux qui vous soutiennent n’auront cure des appels à la raison, des démonstrations rationnelles et des décryptages pointus. Les réseaux sociaux créent et diffusent l’anti-vérité au nom d’une « autre » vérité. Impossible de les convaincre. Impossible même de dialoguer. C’est fer contre fer, un point c’est tout. Demain, peut-être, un candidat à l’élection américaine se fera élire en affirmant que la terre n’est pas ronde mais plate. Il agrègera autour de lui les inévitables tenants de diverses théories du complot mais aussi ses partisans « normaux » qui, parce qu’ils partagent plusieurs de ses idées, ne lui tiendront pas rigueur de ce genre de dérapage. Notons au passage, que les partisans de la théorie de la terre plate sont nombreux, ils activent sur internet et, triste réalité, il serait déraisonnable d’affirmer que tous sont mentalement dérangés…

L’ère de la « post-vérité » concerne surtout l’Occident qui découvre, effaré, que la raison n’est jamais éternelle. Dans le monde arabe, là où le mensonge officiel tient lieu de vérité non contestable, cela fait longtemps que les affirmations les plus énormes peuvent être proférées sans que cela prête à conséquence. Il est donc intéressant pour tout esprit progressiste de voir comment des pays comme les Etats Unis, la France ou la Grande Bretagne vont gérer cette évolution. On l’a vu, la presse traditionnelle, ou ce qu’il en reste, est démunie. Elle a beau proposer des sites de « fact-checking » et de « debunking », autrement dit de débusquage de canulars et autres fausses théories, cela ne sert à rien. Sur internet, on se réunit selon ses croyances, on partage les mêmes idées et ce qui vient contrarier les convictions communes est purement et simplement écarté. Alors, que faire ?

La tentation pour certains Etats est de proclamer la vérité officielle et de pénaliser toute version qui dirait le contraire quitte à tordre le cou au principe de liberté d’expression. On sent bien que la chose est dans l’air et on devine l’effet catastrophique que ce genre de coercition aurait. Imaginons, par exemple, le gain politique qu’un Trump quelconque engrangerait si les sites niant la réalité du réchauffement climatique venaient à être mis hors-la-loi… Reposons la même question : alors, que faire ? En attendant que la presse puisse se réinventer et regagner son crédit perdu, la première réponse qui vient à l’esprit est l’éducation. Education à la lecture de la presse, éducation à l’usage d’Internet et des réseaux sociaux. Cela signifie des politiques ambitieuses et sur le long terme. Des programmes pédagogiques et des campagnes de sensibilisation. Cela veut dire un engagement de tous pour la raison et la rationalité. Mais en ces temps combinés d’austérité et de retour en force de maints charlatanismes, on se dit que la tâche ne va pas être aisée.
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jeudi 25 février 2016

La chronique du blédard : Ecrire, c’est s’exposer (du moins, à ses pairs)

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Le Quotidien d’Oran, jeudi 25 février 2016
Akram Belkaïd, Paris

S’exprimer dans la presse, qu’elle soit imprimée ou électronique, mène aujourd’hui à d’inévitables déboires surtout quand le sujet est tout sauf consensuel. Ainsi, ma chronique de la semaine dernière à propos de la Syrie m’a valu nombre de messages insultants de la part des inévitables « trollnards » qui hantent les limbes des réseaux sociaux et qui semblent vouer une admiration bien virile pour Assad et Poutine. Qu’ils soient basés à Alger, Seattle, Genève ou Paris, ces « idiots » tels que les a défini Norbert Bolz, philosophe allemand et spécialiste des médias, infestent les réseaux sociaux et rendent les débats impossibles (1). Ouvrons juste une parenthèse pour préciser que le terme « idiots », comme l’expliquait Bolz, est à prendre dans son sens originel, « idiotae », autrement dit des gens qui, dans le meilleur des cas, ne jurent que par la « doxa », leur opinion ou par leur capacité à élaborer de longs posts truffés de références et de renvois à d’innombrables sites plus ou moins sérieux. Quel que soit le sujet, ils se contentent de cette opinion, surtout si elle converge avec d’autres avis semblables, et estiment donc qu’ils n’ont nul besoin du savoir étant persuadés que ce dernier est relatif et que les experts ne le sont que de nom. Ainsi cet internaute qui n’a eu de cesse de me reprocher avec virulence d’avoir critiqué le livre de Boualem Sansal avant de concéder qu’il n’avait pas lu ce roman…

De nombreux confrères sont excédés par les attaques incessantes dont ils font l’objet de la part d’inconnus qui agissent souvent en se cachant avec courage derrière un pseudonyme. Des sites ont d’ailleurs décidé de ne plus permettre que les articles soient commentés, leurs modérateurs n’étant plus capables de juguler le flux d’insanités ou d’empêcher que des échanges ne se terminent par des insultes et des menaces réciproques. C’est tout le drame des pugilats électroniques… Il y a dix ans, on pensait que le web 2.0 allait permettre l’émergence d’une intelligence collective et presque immédiate. Certes, cela s’est en partie réalisé avec l’émergence d’un site comme wikipedia mais, trop souvent, cela se traduit par l’aggravation des clivages et par le renforcement des dissensions. Dans le cas algérien, le credo est le suivant : « qui n’écrit pas ce que je pense est forcément un vendu ». Un vendu à BHL (toujours lui…), à la France, au Qatar, à Israël (ah, le Mossad…), au Maroc ou à la Turquie (signe des temps, on ne parle plus des Etats Unis mais cela reviendra très vite à la prochaine guerre déclenchée par l’Oncle Sam…). Face à cette bêtise, il faut continuer d’écrire sans tenir compte de ces fâcheux. Parfois, parce que l’on continue tout de même de croire que l’homme est fondamentalement bon et honnête, on accepte l’échange mais l’on se rend compte très vite que cela ne mène pas à grand-chose.

Ceci m’amène maintenant à aborder une question qui a fait couler beaucoup d’encre en Algérie comme en France. Après la polémique engendrée par son article à propos des agressions de femmes à Cologne, Kamel Daoud vient d’annoncer qu’il se retire du débat public et qu’il envisage d’abandonner le journalisme. Je n’entrerai pas dans la discussion à propos du papier incriminé même si je tiens à préciser qu’il ne m’a guère convaincu et qu’il a même généré un malaise certain. Il se trouve que des universitaires et des chercheurs ont pris la plume (ou le clavier) et mis en cause l’article de Daoud. C’est leur droit le plus absolu. Leurs arguments peuvent être acceptés ou rejetés mais il ne s’agit en aucun cas d’une « opinion » ou d’un « trollage ». Autrement dit, leur texte est le bienvenu parce qu’il alimente le débat. Parce qu’il ne se nourrit pas des anathèmes habituels que véhiculent les trolls et les expertes autoproclamés.

Les signataires de l’article incriminé ont le droit de réagir au texte de Kamel Daoud et de le « challenger ». A lui de répondre (ce qu’il a fait) ou pas. Mais décider de se retirer du débat public, en partie à cause de cette réaction écrite, ne me semble pas être la bonne chose. Il faudrait pouvoir continuer à débattre quitte à voir son aura être écornée. On ne peut pas plaire à tout le monde. On ne peut pas être applaudi par tous. Mieux, si l’on est célébré « ici », il faut s’attendre à être déboulonné « là-bas ». C’est la règle du jeu : qui écrit, s’expose. Ou, plus exactement : qui écrit, doit accepter de s’exposer à ses pairs. Mais je peux comprendre la réaction de mon confrère. Il dit qu’il abandonne le journalisme. Je l’inciterai plutôt à faire le contraire. A pencher vers le « vrai » ou « un autre » journalisme. Autrement dit à prendre le temps d’aller à la rencontre des gens, d’enquêter et de restituer un rendu qui ira au-delà de ses propres convictions.

A l’inverse, je trouve stupéfiantes ces réactions diverses qui s’indignent de l’article des chercheurs et qui dénoncent des tentatives de censure ou de passer une muselière à l’écrivain. Cela en dit long sur l’incapacité de nombre d'Algériens (*) à comprendre que critiquer un texte, ce n’est pas s’en prendre personnellement à l’auteur. Ce n’est pas chercher à faire du mal à l’Algérie en critiquant l’un de ses champions. J’ai même vu passer une pétition pour protester contre cette mise au point. On frise le ridicule. Le monde des idées, ce n’est pas un stade de football où règnerait le plus primaire des chauvinismes. Ridicule est aussi une partie de la presse française qui s’empare de l’affaire pour faire croire qu’il y a une tentative organisée de censure contre Kamel Daoud. Il est vrai que l’occasion est belle pour elle de s’indigner en prenant l’habituelle posture du phare mondial de la presse libre qui pointe un faisceau accusateur vers ce pays, l’Algérie, où la censure ne cesserait de sévir…

(1) "Web 2.0, expertise et opinion : Le nouveau royaume des idiots ?", Courrier international, 31 août 2006.
(*) Dans une version précédente de cette chronique, j'avais écrit "de nombreux". L'usage de "nombre d'Algériens" atténue ce qui pourrait passer pour une forme d'essentialisme.
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mercredi 24 septembre 2014

Merci bien, la langue arabe se porte à merveille sur Internet

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Il y a quinze jours, l'hebdomadaire Courrier International a repris un article de Raseef22 à propos de la difficulté pour Google de traduire automatiquement les textes en arabe. Les raisons invoquées par le rédacteur étaient les suivantes :
- un vocabulaire "pléthorique" doublé d'un problème sur les voyelles puisque "l'arabe s'écrit sans voyelles courtes".
- un "faible volume de textes arabes sur Internet, avec seulement 3% du contenu total de la Toile au niveau mondial, toutes langues confondues."
- le fait que beaucoup d'utilisateurs "sabotent" la traduction "en s'amusant à suggérer des traductions fantaisistes" cela sans oublier "qu'un nombre non négligeable d'internautes arabes considèrent l'entreprise Google comme pro-israélienne puisque ses fondateurs sont juifs".
Voilà pour l'article...
Comme il fallait s'y attendre, ce dernier a fait les délices des habituels abonnés à l'auto-flagellation qui, notamment en Algérie, ont vu dans ces écrits une nouvelle preuve que le monde arabe - et sa langue - sont à désespérer. Et de divaguer sur la disparition annoncée de cette langue...
A l'inverse, pour qui suit les travaux en ligne de l'universitaire Yves Gonzalez-Quijano, auteur aussi d'un excellent essai intitulé Arabités numériques - ou pour qui se donne tout simplement la peine de regarder de près l'évolution de la langue arabe sur le net - l'article de Raseef22 ignore tout simplement une tendance lourde. Celle d'un boom spectaculaire de la langue arabe sur internet, boom qui intéresse au plus haut point les géants de la Toile.
C'est ce que vient de rappeler le site Archimag qui donne les derniers chiffres de l'organisation Internet World Stat.
" Sans surprise, note Archimag, la première place des langues les plus utilisées revient à l'anglais avec plus de 800 millions d'internautes anglophones (chiffres portant sur l'année 2013) (...) la langue chinoise arrive en deuxième position (près de 650 millions d'utilisateurs) devant l'espagnol (plus de 222 millions), l'arabe (135 millions) et le portugais (près de 122 millions)."
Si l'arabe est désormais quatrième, la langue française, avec près de 79 millions d'internautes qui l'utilisent, n'arrive qu'en 9ème position des idiomes les plus parlés sur la toile. Un classement décevant qui place la France juste devant la langue malaisienne... "
Plus important encore, rappelle Archimag, une analyse comparative du nombre d'internautes entre 2000 et 2013 montre que le "taux de croissance le plus impressionnant concerne la langue arabe. Ainsi, "en 2000, seulement 2,5 millions d'internautes utilisaient l'arabe sur le web ; treize ans plus tard, ils sont plus de 135 millions soit une progression de 5 296 % !". Un bond à comparer avec le russe (+ 2721 %), le chinois (+ 1910 %) et le portugais (+ 4507 %) et le français (+557 %).
Comme le rappelle Yves Gonzalez-Quijano dans son livre, un tel essor ne peut qu'être porteur de bouleversements à venir dans des sociétés longtemps fermées. C'est une donnée à prendre en compte à l'heure où "l'arab-bashing" reprend de plus belle en raison du chaos dans certains pays comme la Syrie, l'Irak ou la Libye.
Ceci à moins de considérer - et il se trouvera quelques comiques-troupiers pour le faire - que ce boom est essentiellement dû à l'activisme djihadiste sur la Toile...
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samedi 26 janvier 2013

Internet and the Arab Spring

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For those interested in the Arab world and the events that shook it during the last two years, it is important to read the excellent book mentioned in this column (*). Its author, Yves Gonzalez-Quijano, academic, researcher (he teaches contemporary Arabic literature at the University Lumière-Lyon II, in France) and translator, has examined the relationship more complex than we think, between The Arab Spring and the world of digital technologies. As we know, the idea that the internet was at the origin of the revolutions, especially in Tunisia and Egypt, is almost the indisputable truth. And, as the author notes, “being recited in all possible forms, the beautiful story of the Arab revolution of social networks finally take root in the minds to the point of forgetting all prudence”. It is obvious that the Arab uprisings would not evolve in the same way without the influence of the Internet, the blogs, Facebook, Twitter, Youtube and the mobile phones. But the whole point of this stimulating book is to take the distance with common ideas and examine the actual impact of digital technologies on the Arab world and its identity and evolution whether political, religious or society.

The digital roots of the Arab Spring

Yves Gonzalez-Quijano first noted that politics and the opposition to the authoritarian regimes appeared on the internet long before the Arab Spring. In fact, his book is, among other things, an implicit tribute to the pioneers of the Arab cyber-activism. Bloggers, journalists, activists, human rights, dissidents, they all defied censorship and authoritarianism in the image of the deceased Zouhair Yahyaoui who, under the pseudonym “Ettounsi” (The Tunisian) was one of the first despiser of Ben Ali's regime in the early 2000s. This period was important and transitional since it has seen the “e-emergence” of internet bloggers, young Islamists and traditional political activists.  

Concerning cyber-activism, the 2000s were marked by repression, but also a vain agitation and anonymity. The repression was conducted by the authorities whom censored and persecuted activists. And even if these ones had trouble passing from the web-activism to concrete action on the ground, it remains that boiling was real. As examples, the author cites the campaign Yezzi Fock (2005) and the emergence of the collective Nawaat in Tunisia. He cites also the Kefaya (Enough) and April 6th 2008 movements in Egypt as well as the emergence of influential bloggers in Syria, Bahrain and Saudi Arabia. As for anonymity, it was the fact that the West had little interest in these movements. Worse, it has long tended to see in the Arab web-activism a source of threats. In fact, Yves Gonzalez-Quijano recalls that “before the Arab Spring, the web was perceived as a disturbing territory of international terrorism”. At this prevention was added “the belief that the Arab Internet had a very long way to go before it can contribute to change”. The author points also the paradox residing in the fear of an extremist Islam that can tame the electronic flows to trigger the 'war of civilizations'." That, while this (exaggerated) fear often was accompanied by “a willingly contemptuous judgment on the ability of the Arab societies to take advantage” of the web technology.

The controversial reverse of a beautiful story

A chapter of the book examines how and why the Internet and social networks have contributed to the success of the Arab uprisings, especially in Tunisia and Egypt. This decisive contribution certainly reinforces the camp of the “cyber-optimists”, meaning those who basically think that the Internet can do everything including revolutions. The author recalls in this respect the triple liberating impact of new technologies: “speaking and mobilization”, “coordination and organization”, and finally, “documentation and promotion”. In the case of the Arab Spring, this can be summarized by the following triptych: “Facebook to plan events, Twitter to coordinate and YouTube to tell the world”. Incidentally, Yves Gonzalez-Quijano examines some unusual facts of this story: why dictatorial regimes have accepted - even encouraged -, the development of technologies and digital resources that may ultimately destabilize them? “Open or close”, that is there, the author recalls, the famous “dictator's dilemma” set in 1993 by researcher Christofer Kedzie. Another issues are addressed in the book, as why these regimes haven’t “cut-off” Internet in the early days of the protests (knowing that this is what is doing today the Assad’s regime in Syria)?

But one of the major interests of the book is the chapter that follows. It is devoted to “the dark side of the force”, that is to say the disturbing aspects of the beautiful story of the web and the Arab Spring. For Yves Gonzalez-Quijano analyzing the effects of the cyber-policy pursued by the United States and its allies to influence the Arab world is not necessarily giving credit to any conspiracy theory. Yes, he says, many Arab cyber-activists have received - and still have - the support of the West and the risk for them is to loose all credibility. The author notes that “the euphoria of the fall of two old presidents (Ben Ali and Mubarak) allowed to pass on some controversial aspects” of the Arab spring, starting with the aids granted by the US diplomacy, other Western governments “to say nothing of the work of NGOs and other major computer companies”.

Generous funding, training, linking with other cyber-activists close to the West (including the organization Otpor, which had contributed to the fall of Milosevic), ambiguous role of large web companies like Google or Twitter: these are all disturbing elements that question the credibility of many Arab cyber-activists. Protesters “ready to revolt with immense courage against injustice” as the Egyptian blogger Wael Ghonim, but, and this explains perhaps the interest of the United States for them, not necessarily ready to challenge the economic relations between their country and the West. And this is not to say that many of these Arab web-activists have not always been very careful about some of their external support. In the book, we can carefully read the passages devoted to Jared Cohen who made in the mid-2000s, at the age of 23, a trip to the Middle East before drawing a book highlighting “the revolutionary effects of digital development” in the region. After that, Cohen worked for Condoleeza Rice and Hillary Clinton, before leaving the State Department to join Google. His personal involvement in the events of 2009 in Iran then after in the Arab revolts highlights a part of the US influence in these events. Influence, recalls Yves Gonzalez-Quijano, against which Arab bloggers had yet warned. Among them, the Tunisian Sami Ben Gharbia, one of the founders of the Nawaat collective. Sami Ben Gharbia was the author in September 2010 of a manifesto that had a huge impact on the Arab-web. For him, the U.S. support for Arab cyber-activism is both carrying false promises of freedom while being responsible for a negative change in this type of challenge and commitment through “excessive politicization” and “loss of credibility”.

In general, it is clear from reading the book that the Arab world is an excellent study- case for what is to judge whether the contribution of the Internet in political transformations are relevant or not. The problem, is that the optimistic vision tends to always take precedence while there is a school of thought, the “cyber-pessimism”, which warns against exaggerating the benefits of the Internet. Researchers such as Evgeny Morozov and Gladwell Malcomm are categorical: “to overthrow a corrupted regime, free access to information is not necessary or even important”. Clearly, “the revolution will not be tweeted” nor the “clicktivism" (clicking on the computer rather than go to action) will change things.

New identities and resurgence of the Arab Nahda

Yves Gonzalez-Quijano’book highlights other impacts of the Internet on the Arab world. Thus, the web is directly related to the emergence of an Islam “à la carte” and the individualization of religious practices. It is also a field of expansion for the Arabic language. As the author notes, it “has climbed to the French, in seventh place in terms of users on the Web, with the highest growth rates between 2000 and 2011 (2500%) ahead of all other languages”. Arabic has achieved “the highest increase among all the languages ​​on Twitter”, pointing eighth on the micro-blogging platform which has become the preferred social network of Arab Gulf and Middle East. Also, this language is evolving, being simplified in terms of grammar and even experiencing a strange mutation with the emergence of the “Arabizi” which is writing Arabic into Latin characters and figures.
 

Political protest, social activism, reinventing ancient forms of writing, the resurgence of poetry and literature, the rising of identity issues, social relations, questioning the regime’s authority: the Arab world is changing all thanks to digital technology. This creates, says the author, a “new Arab identity” that “somehow extend a process started from the second half of the nineteenth century” namely the Nahda (Renaissance revival or recovery). Blogs, forums, Facebook groups, tweets, all this would, according to Yves Gonzalez-Quijano, lead to the ihya’ and the iqtibâs, that is to say, the revival and borrowing, two major trends of the Nahda during the nineteenth century. The hypothesis is attractive, but it deserves more research. Is the Internet a factor of sustainable progress and emancipation in the Arab world? Is it contributing to the modernization of thought, including the religious one? These questions must be asked because the Web, in this region of the world, as elsewhere, is also synonymous with acculturation or alienation not to mention the fact that it continues to promote the development and dissemination of the most reactionary thoughts.

(*) Yves Gonzalez-Quijano, Arabités numériques. Le Printemps du web arabe, Sindbad - Actes Sud, Paris, 187 pages, 18 euros. You can also consult the reseach-book of the author (Culture et politiques arabes) at the following address: http://cpa.hypotheses.org/

vendredi 11 janvier 2013

La chronique du blédard : Arabités numériques ou le monde arabe à l’heure du web

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Le Quotidien d'Oran, jeudi 10 janvier 2013
Akram Belkaïd, Paris
 
Pour qui s’intéresse au monde arabe et aux événements qui l’ébranlent depuis deux ans, il faut lire l’excellent ouvrage dont il est question dans cette chronique (*). Son auteur, Yves Gonzalez-Quijano, universitaire-chercheur (il enseigne la littérature arabe contemporaine à l’université Lumière-Lyon II) et traducteur, s’est penché sur le lien, plus complexe qu’on ne le croit, entre le Printemps arabe et l’univers des technologies numériques. On le sait, la thèse selon laquelle internet a été à l’origine des révolutions, notamment en Tunisie et en Egypte, fait presque figure de vérité indiscutable. Et, comme le note l’auteur, « à force d’être récitée sous toutes les formes possibles, la belle histoire de la révolution arabe des réseaux sociaux a fini par s’enraciner dans les esprits au point de faire oublier toute prudence ». Certes, il est évident que les soulèvements arabes n’auraient pas évolué de la même façon sans internet, les blogs, Facebook, Twitter, Youtube et autres téléphones portables. Mais, tout l’intérêt de ce livre stimulant est de prendre de la distance avec les idées reçues et d’examiner l’impact réel des nouvelles technologies numériques sur le monde arabe, son identité et son évolution qu’elle soit politique, religieuse ou sociétale.
 
Les racines numériques du printemps arabe
 
Yves Gonzalez-Quijano rappelle d’abord que la politique et la contestation des régimes sont apparues sur internet bien avant le Printemps arabe. D’ailleurs, son ouvrage est, entre autre, un hommage implicite à nombre de pionniers arabes du cyber-activisme dont on découvre l’engagement et l’apport au fil des pages. Blogueurs, journalistes, militants des droits de l’homme, cyberdissidents, ils ont tous défié la censure et l’autoritarisme à l’image du défunt Zouhair Yahyaoui qui, sous le pseudonyme« Ettounsi », a été l’un des premiers pourfendeurs du régime de Ben Ali au début des années 2000. Une période charnière puisqu’elle a connu l’irruption sur internet des blogueurs, des jeunes, des islamistes et des militants politiques traditionnels. L’auteur relève ainsi que « de nouveaux sujets sont apparus, d’autres formes d’écriture associées à des ressources documentaires inédites » tandis que le « rapport aux autres membres de la ‘communauté’ a changé également avec le développement d’interactions presque inconnues de la communication traditionnelle ».
 
En matière de cyber-activisme, les années 2000 ont été marquées par la répression, l’agitation mais aussi l’échec et l’anonymat. Une répression menée par les autorités qui censuraient et persécutaient les activistes. Et même si ces derniers avaient du mal à passer de la contestation sur le net à l’action concrète, il n’en demeure pas moins que l’ébullition était réelle. C’est ce que montre l’auteur qui cite notamment la campagne Yezzi Fock (2005) et l’émergence du collectif Nawat en Tunisie, les mouvements Kefaya (ça suffit) et du 6 avril 2008 en Egypte de même que l’émergence de blogueurs influents en Syrie, à Bahreïn et en Arabie Saoudite. Quant à l’anonymat, il résidait dans le fait que l’Occident ne s’intéressait guère à ces mouvements. Pire, il a longtemps eu tendance à voir dans le web arabe une source de menaces. De fait, Yves Gonzalez-Quijano rappelle qu’« avant le Printemps arabe, la Toile était perçue comme le territoire inquiétant du terrorisme international ». Une prévention à laquelle s’ajoutait « la conviction que l’internet arabe avait encore devant lui un très long chemin à parcourir avant de pouvoir exister de plein droit et de contribuer au changement ». Et l’auteur de relever ce paradoxe résidant dans « cette peur d’un islam extrémiste capable de dompter les flux électroniques pour déclencher la ‘guerre des civilisations’ ».Cela alors que cette crainte (exagérée) s’accompagnait souvent « d’un jugement volontiers méprisant sur les capacités des sociétés concernées à tirer profit des avancées techniques ».
 
Le revers controversé d’une belle histoire
 
Un chapitre du livre examine comment et pourquoi internet et les réseaux sociaux ont aidé à la réussite des soulèvements arabes, notamment en Tunisie et en Egypte. Une contribution certainement décisive qui renforce le camp des « cyber-optimistes », c'est-à-dire celles et ceux qui, en gros, pensent qu’Internet peut tout faire y compris les révolutions (on pardonnera au présent chroniqueur l’aspect lapidaire de cette assertion…). L’auteur rappelle à ce sujet le triple impact libérateur des nouvelles technologies de la communication : prise de parole et mobilisation, puis coordination et organisation et, enfin, documentation et promotion. Ce qui, dans le cas du Printemps arabe, peut se résumer par le triptyque suivant :« Facebook pour planifier les manifestations, Twitter pour les coordonner et Youtube pour les dire au monde ». Au passage, Yves Gonzalez-Quijano examine quelques faits singuliers de cette histoire : pourquoi des régimes dictatoriaux ont-ils accepté – voire favorisé- le développement chez eux de technologies et de ressources numériques susceptibles à terme de les déstabiliser ? Ouvrir ou fermer, c’est-là, rappelle l’auteur, le fameux« dilemme du dictateur » énoncé en 1993 par le chercheur Christofer Kedzie. Autre question abordée dans le livre, pourquoi ces mêmes régimes n’ont-ils pas « coupé » ou « éteint » internet dès les premiers temps de la contestation (ce dont ne se prive pas aujourd’hui le régime d’Assad en Syrie) ?
 
Mais, l’un des intérêts majeur du livre, réside dans le chapitre qui suit et qui est consacré au « côté obscur de la force »,c'est-à-dire les aspects dérangeants de la belle histoire du web et du Printemps arabe. Yves Gonzalez-Quijano rappelle ainsi que la cyber-politique menée par les Etats-Unis et leurs alliés dans le monde arabe ne relève pas uniquement des élucubrations des adeptes de la théorie du complot. Oui, explique-t-il, de nombreux cyber-activistes arabes ont bénéficié – et bénéficient encore – du soutien de l’Occident et cela au risque de leur faire perdre toute crédibilité. L’auteur note que « l’euphorie suscitée par la chute de deux vieux présidents (Ben Ali et Moubarak, ndc) aussi autoritaires que détestés avait permis de passer sur certains aspects un peu sulfureux, à commencer par les aides accordées par les instruments officiels de la diplomatie nord-américaine, et leurs relais auprès de gouvernements occidentaux pour ne rien dire du travail de certaines ONG et autres grandes sociétés informatiques ».
 
Financements généreux, séances de formation, mise en relation avec d’autres cyber-activistes proches de l’Occident (notamment ceux de l’organisation Otpor qui avait contribué à la chute de Milosevic), rôle ambigu des grandes multinationales du Web à l’image de Google ou de Twitter, voilà autant d’éléments dérangeants qui interrogent la crédibilité de nombre de cyber-activistes arabes. Des contestataires « prêts à se révolter avec un immense courage contre l’injustice », à l’image du blogueur égyptien Wael Ghonim, mais, et c’est peut-être ce qui fonde l’intérêt des Etats-Unis pour eux, « pas nécessairement au prix de ruptures dans l’univers des relations économiques ». Et c’est peu dire que nombre de ces web-activistes n’ont pas toujours été très vigilants quant à certains de leurs soutiens extérieurs. Dans le livre, on lira donc avec attention les passages consacrés à Jared Cohen qui, à 23 ans, a effectué au milieu des années 2000, un périple au Proche-Orient avant d’en tirer un livre mettant en avant « les effets révolutionnaires de l’essor du numérique » dans cette région. Devenu membre de l’équipe de Condoleeza Rice puis d’Hillary Clinton, il a ensuite quitté le Département d’Etat pour rejoindre Google. Son implication personnelle dans les manifestations iraniennes de 2009 puis durant les révoltes arabes mettent en exergue une part de l’influence étasunienne dans ces événements. Une influence, rappelle Yves Gonzalez-Quijano, contre laquelle des blogueurs arabes avaient pourtant mis en garde. Parmi eux, le Tunisien Sami Ben Gharbia, l’un des fondateurs du collectif Nawaat et auteur, en septembre 2010, d’un manifeste ayant fait date. Pour lui, le soutien américain au cyber-activisme arabe est à la fois porteur de fausses promesses de liberté tout en étant responsable d’une évolution négative de ce type de contestation et d’engagement à travers une« politisation à outrance» et une « perte de crédibilité ».
 
De façon générale, on comprend à la lecture du livre, que le monde arabe est un excellent cas d’étude pour ce qui est de juger de l’apport ou non d’Internet dans les transformations politiques où que l’on soit dans le monde. Le problème, c’est que la vision optimiste a tendance à toujours prendre le pas alors qu’il existe un courant de pensée, le « cyber-pessimisme »,qui met en garde contre une exagération des bienfaits de la Toile. Des chercheurs comme Evgeny Morozov et Malcomm Gladwell sont catégoriques :« pour renverser un régime corrompu, un libre accès à l’information n’est ni nécessaire, ni même important ». En clair, « la révolution ne sera pas twittée » et ce n’est pas le « cliquisme » (le fait de se contenter de cliquer sur son ordinateur plutôt que de passer à l’action concrète) qui changera les choses.
 
Nouvelles identités arabes et résurgence de la Nahda
 
Le livre d’Yves Gonzalez-Quijano met en exergue d’autres impacts d’internet sur le monde arabe. Ainsi, le web est-il directement lié à l’émergence d’un « islam à la carte » et d’une individualisation des pratiques religieuses. C’est aussi un champ d’expansion de la langue arabe. Comme le note l’auteur, cette dernière « s’est hissée devant le français, à la septième place en termes d’usagers sur la Toile, avec le plus fort taux de croissance entre 2000 et 2011 (+2500%) loin devant toutes les autres langues ». L’arabe a réalisé « la plus forte progression parmi toutes les langues présentes sur Twitter », pointant au huitième rang de cette micro-messagerie devenue le réseau social préféré des Arabes du Golfe et du Proche-Orient. De même, cette langue est-elle en train d’évoluer, de se simplifier sur le plan de la grammaire et elle connaît même une étrange mutation avec l’émergence de « l’arabizi », cette écriture de l’arabe en caractères latins et en chiffres que l’on retrouve désormais dans maints forums de discussion.
 
Contestation politique, activisme social, réinvention d’anciennes formes d’écriture, résurgence de la poésie et de la littérature, interrogations sur l’identité et les relations sociales, remise en cause du rapport à l’autorité : le monde arabe s’est saisi de tout cela grâce aux technologies numériques. Cela fonde, estime l’auteur, de « nouvelles identités arabes » qui « prolongent d’une certaine manière un processus entamé à partir de la seconde moitié du XIX siècle » à savoir laNahda (Renaissance, réveil ou redressement). Les blogs, les forums, les groupes Facebook, les tweets, tout cela permettrait, selon Yves Gonzalez-Quijano , l’ihyâ’ et l’iqtibâs, c'est-à-dire la revivification et l’emprunt, soit deux mots d’ordre majeurs de la Nahda XIX° siècle. L’hypothèse est séduisante mais elle mérite de plus longs développements. Internet est-il un facteur de progrès et d’émancipation durables dans le monde arabe ? Contribue-t-il à la modernisation de la pensée, notamment religieuse ? Ces questions restent posée car la Toile, dans cette région du globe comme ailleurs, est aussi synonyme d’acculturation voire d’aliénation sans oublier le fait qu’elle continue de favoriser l’essor et la diffusion des pensées les plus rétrogrades.
 
(*) Yves Gonzalez-Quijano, Arabités numériques. Le Printemps du Web arabe, Sindbad – Actes Sud, 187 pages, 18 euros. On peut consulter le carnet de recherche en ligne de l’auteur (Culture et politique arabes) à l’adresse suivante : http://cpa.hypotheses.org/


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lundi 7 janvier 2013

La chronique économique : Adele, icone du zéro-marketing

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Le Quotidien d'Oran, samedi 5 janvier 2013
par Akram Belkaid, Paris
 
Une quarantaine de distinctions internationales, plus de 30 millions d’albums vendus, une renommée désormais planétaire et, last but not least, un chiffre d’affaires généré de 300 millions de dollars. Non, il ne s’agit pas du Coréen Psy et de son aimable plaisanterie « Gangnam Style » (un milliard de vues sur youtube, tout de même…) mais de la chanteuse Adele dont les albums 19 et 21, ce dernier plus encore que le premier, font partie des grandes sucess-stories artistiques de ces dernières années. Un succès tel que c’est cette femme à la voix puissante qui a signé la chanson-phare du dernier James Bond.

UN SUCCES BATI SANS TAPAGE

On le sait, l’industrie musicale est confrontée à une grave crise due notamment à l’explosion des technologies numériques et au piratage qui en est la directe conséquence. De nombreux labels ont disparu ou ont été rachetés par plus puissants qu’eux, la croissance externe (c’est-à-dire l’augmentation du chiffre d’affaires par acquisition de concurrents) étant devenue une stratégie très prisée par les entreprises du secteur. On considère même qu’il s’agit pour elles de la seule solution pour survivre. Dans le même temps, on assiste à l’émergence de nouvelles formes de marketing, le réseau Internet permettant à des chanteurs débutants de se faire connaître, voire de financer leur premier album grâce au financement des internautes.

L ’emprise d’Internet est telle que les artistes sont désormais, obligés par leurs maisons de disques, de fournir du contenu de manière régulière via leurs sites personnels, leurs comptes ‘twitter’ ou leurs pages facebook. L’idée de base étant qu’il leur faut exister en permanence sur les réseaux sociaux de manière à valoriser leur production et la vendre en ligne via divers sites spécialisés. Cela pousse certains artistes à se mettre, de plus en plus, en scène et à être attentifs aux commentaires de leurs fans. Du coup, cela a des incidences directes sur le processus de création, les chansons devant répondre aux « normes » exigées par le public sur Internet : vidéo incontournable, durée limitée des chansons pour ne pas perdre des internautes toujours prompts à cliquer pour s’en aller ailleurs…

Le moins que l’on puisse dire, c’est qu’Adele n’est absolument pas l’illustration de cette réalité. Certes, elle s’est fait connaître grâce à Internet, mais son succès s’est bâti de la manière la plus classique qui soit. Du bouche à oreille, des ventes qui progressent doucement mais sûrement et quelques passages de télévision qui amplifient le phénomène. Donc, pas d’attitudes outrancières pour alimenter le « buzz » sur Internet, pas de vraies-fausses vidéos mises en ligne par le service de communication et encore moins d’association avec une star déjà connue ou avec un disc-jockey à la monde.

INTERNET RESTE UN OUTIL OUVERT A TOUS

On peut donc considérer qu’Adele s’inscrit dans une tendance étonnante, mais de plus en plus prisée qui est celle du « zero-marketing ». Une approche commerciale où le pari est fait d’abord sur la qualité et sur l’intelligence des clients. Bien entendu, une telle stratégie ne peut fonctionner que si elle s’inscrit en opposition frontale avec l’usage dominant qui reste caractérisé par des sommes importantes dépensées pour lancer un album et soutenir ses ventes. En tout état de cause, le cas Adele démontre qu’Internet demeure un outil précieux pour développer une notoriété et cela même si on ne dispose que de moyens réduits. Est-ce que cela restera toujours le cas ? Les velléités de grands groupes technologiques de développer un Internet payant – à l’image des autoroutes et leurs péages –, et donc accessible aux seuls grands groupes, incite à craindre le contraire.
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mardi 27 septembre 2011

Internet, Facebook et la gratuité

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A méditer par tous les utilisateurs de Facebook, des autres réseaux sociaux mais aussi des messageries internet :

"Si vous ne payez pas, vous n'êtes pas le consommateur, vous êtes le produit en train d'être vendu"

citation attribuée à un certain blu_beetle.

En clair, tout utilisateur de facebook est un produit grâce auquel fb augmente sa valorisation. Plus important encore, tous les actes de cet utilisateur, ses clics, ses "j'aime", ses connexions, tout cela a une valeur marchande notamment pour le marketing, les sondeurs, etc...
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