Lignes quotidiennes

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Dernier ouvrage paru : Chroniques du ramadan. Voyage intimiste au coeur du jeûne (Tallandier, 2026).
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vendredi 8 février 2019

La chronique du blédard : Un Algérien de droite, réac, ça peut exister ?

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Le Quotidien d’Oran, jeudi 7 février 2019
Akram Belkaïd, Paris

A la fin des années 1980, je suis tombé un jour sur un ancien journaliste d’Algérie-Actualité qui me tint un discours plutôt déroutant. Reconverti dans la communication et le démarchage publicitaire, il se lança dans une longue diatribe contre ses ex-collègues et confrères, les qualifiant de « staliniens patentés », de « gauchistes notoires », de « communistes radicaux », de « trotskystes déguisés » ou de « pagsistes sectaires » (comprendre des militants du Parti de l’avant-garde socialiste ou Pags). Il leur en voulait de l’avoir fait taire pendant des années et de l’avoir empêché de défendre ses idées (néo)libérales. Très fier de lui, il me tint un discours à la gloire des économistes Milton Friedman et Arnold Harberger dont il espérait voir les idées triompher en Algérie.

En l’écoutant, j’ouvrais de grands yeux, un peu comme si je venais de rencontrer un extra-terrestre ou un compatriote ayant préféré passer sa journée à la plage plutôt que de suivre la fameuse rencontre de football entre l’Algérie et la RFA. Au bout d’un moment, je lui fis remarquer que Friedman avait surtout inspiré les fameux Chicago Boys, ces économistes dont s’entoura le général Pinochet après son coup d’État contre Salvador Allende. Cela ne le perturba guère. Au contraire, il loua les mérites économiques du boucher de Santiago. La chose était claire, j’avais un Algérien de droite, voire d’extrême-droite devant moi et, période d’ouverture démocratique oblige, il pouvait enfin s’en vanter et défier les « gauchos » dont il avait subi l’implacable dialectique progressiste et unanimiste (notons au passage que, quelques mois plus tard, en 1992, après les fameuses élections que-vous-savez, ce furent des gens de « gauche » qui basculèrent dans l’éradicalisme – pardon pour ce néologisme – le plus droitier et le plus intolérant).

J’ai repensé à cette histoire avec les dernières péripéties du feuilleton Kamel Daoud et les Algériens. Daoud écrit régulièrement dans le très droitier hebdomadaire français Le Point – celui où est publié le bloc-notes de l’ineffable Bernard-Henry Levy (BotulHL). L’un de ses derniers textes, consacré au Venezuela, a mis en rogne nombre de lecteurs algériens car il y flingue allègrement Hugo Chavez et le guevarisme (1). L’écrivain et acteur Chawki Amari y a vu un motif de rupture avec Daoud et l’a fait savoir (2). Les réseaux sociaux se sont enflammés, les uns étant pour l’autre et les autres étant pour l’un. Un « débat » wanetoutriste, un peu du genre « toi t’es Ronaldo (époque Madrid) mais moi je suis Messi  : on ne pourra donc jamais s’entendre. »

On a le droit de ne pas être d’accord avec Daoud et de le lui faire savoir. La politique est une chose sérieuse et les idées doivent être défendues pied à pied. Comme expliqué dans une chronique le concernant, prendre position sur un sujet, c’est prendre des coups (3). Mais, ce qui est intéressant dans l’affaire c’est de voir que nous avons encore du mal à accepter l’idée qu’il puisse exister des Algériens qui expriment autre chose qu’une pensée de gauche, révolutionnaire, tiers-mondiste ou postcoloniale. Nous en sommes encore au point où le fait d’être Algérien nous impose à tout un chacun l’obligation d’aimer la révolution, le peuple, l’anti-impérialisme et le progressisme d’antan.

Mais l’Algérie indépendante est bientôt sexagénaire. Ses enfants ont peut-être désormais le droit de défendre les idées qu’ils veulent sans se sentir attachés à une quelconque fidélité héritée de combats passés. Ils peuvent, si telle est leur sincère conviction, préférer Fulgencio à Fidel, Somoza à Sandino, Pinochet à Allende, Batista à Castro, Videla – Banzer – Stroessner et Bordaberry (que des gens bien) au Che, Condor au bolivarisme, Vidiadhar Surajprasad Naipaul ou Bernard Lewis à Edward Saïd, la privatisation des ressources publiques au postlibéralisme, le FMI à la Cnuced, le pragmatisme au primitivisme, un « président » autoproclamé à un président élu, le dépeçage de la Sonatrach, de la Pemex ou de PDVSA à des programmes sociaux qui, vaille que vaille, sortent des gens de la pauvreté et ainsi de suite… Ils peuvent aussi ne pas se sentir solidaires des combats arabes et n’y voir que des « injonctions racialistes » (expression d’une internaute que je me permets de reprendre).

Grand bien leur fasse. Pourtant, réfléchissons un peu et convenons que le mieux serait de se dire que personne n’est obligé de penser comme ci ou comme cela parce qu’il est né ici ou là. Mais une fois qu’on a dit cela, alors allons-y gaiement pour la castagne. Pour défendre ses idées, pas pour s’en prendre à la transgression qui serait de ne pas penser comme on serait en droit de l’exiger d’un Algérien. Par exemple, Boualem Sansal, grand spécialiste du « moi je ne pense pas comme mon peuple », confie à qui veut l’entendre ses élans affectifs à l’égard d’Israël. Plutôt que de l’insulter (et de se décrédibiliser), montrons-lui autant de fois qu’il le faudra à quel point il se trompe ; à quel point aucun des arguments qu’il avance ne tient la route et qu’il est dommage que sa notoriété en Occident ne serve pas à défendre les droits des Palestiniens (on peut toujours rêver…).

Dans tout cela, le maître mot est la sincérité des opinions exprimées ici et là. Dans un texte au vitriol, Omar Bendera ancien banquier, affirme que nombre de nos intellectuels et écrivains encensés en France sont une fabrication politique (4). Là aussi, le texte a provoqué acclamations et insultes. Des réactions binaires qui empêchent un vrai débat. Bendera n’a pas (totalement) tort. Comment peut-on nier que le système médiatico-éditorial français a ses cahiers des charges, ses exigences, ses figures imposées, ses contraintes commerciales ? Et qu’il privilégiera toujours ce qui coïncidera avec ses présupposés ?

Les mis en cause se disent quant à eux droits dans leurs bottes et dénoncent des cabales à leur encontre. Leurs thuriféraires qui font d’eux « la » vérité, parfois sans même les lire, et pour qui la vie intellectuelle se résume à une sorte de hit-parade, n’ont qu’un seul argument : les critiques relèveraient de la seule jalousie. La sagesse commande de prendre acte de la revendication de sincérité de ces « stars » algériennes de l’édition hexagonale. Mais il faut alors leur signifier une chose. Tout comme un flux continu de critiques incendiaires et de mises en causes est contreproductif, un flot d’éloges sans le moindre accroc, sans la moindre confrontation avec le système dominant doit constituer pour eux un signal d’alarme.

(1) « Je ne rêve pas d’être vénézuélien », 31 janvier 2019.
(2) « Hasta la Vista », page Facebook de l’auteur, 2 février 2019.
(3) La chronique du blédard : Ecrire, c'est s'exposer (du moins à ses pairs), Le Quotidien d’Oran, jeudi 25 février 2016.
(4) « La résidence très politique d’un écrivain algérien », Algeria-Watch, 4 février 2019
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jeudi 25 février 2016

La chronique du blédard : Ecrire, c’est s’exposer (du moins, à ses pairs)

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Le Quotidien d’Oran, jeudi 25 février 2016
Akram Belkaïd, Paris

S’exprimer dans la presse, qu’elle soit imprimée ou électronique, mène aujourd’hui à d’inévitables déboires surtout quand le sujet est tout sauf consensuel. Ainsi, ma chronique de la semaine dernière à propos de la Syrie m’a valu nombre de messages insultants de la part des inévitables « trollnards » qui hantent les limbes des réseaux sociaux et qui semblent vouer une admiration bien virile pour Assad et Poutine. Qu’ils soient basés à Alger, Seattle, Genève ou Paris, ces « idiots » tels que les a défini Norbert Bolz, philosophe allemand et spécialiste des médias, infestent les réseaux sociaux et rendent les débats impossibles (1). Ouvrons juste une parenthèse pour préciser que le terme « idiots », comme l’expliquait Bolz, est à prendre dans son sens originel, « idiotae », autrement dit des gens qui, dans le meilleur des cas, ne jurent que par la « doxa », leur opinion ou par leur capacité à élaborer de longs posts truffés de références et de renvois à d’innombrables sites plus ou moins sérieux. Quel que soit le sujet, ils se contentent de cette opinion, surtout si elle converge avec d’autres avis semblables, et estiment donc qu’ils n’ont nul besoin du savoir étant persuadés que ce dernier est relatif et que les experts ne le sont que de nom. Ainsi cet internaute qui n’a eu de cesse de me reprocher avec virulence d’avoir critiqué le livre de Boualem Sansal avant de concéder qu’il n’avait pas lu ce roman…

De nombreux confrères sont excédés par les attaques incessantes dont ils font l’objet de la part d’inconnus qui agissent souvent en se cachant avec courage derrière un pseudonyme. Des sites ont d’ailleurs décidé de ne plus permettre que les articles soient commentés, leurs modérateurs n’étant plus capables de juguler le flux d’insanités ou d’empêcher que des échanges ne se terminent par des insultes et des menaces réciproques. C’est tout le drame des pugilats électroniques… Il y a dix ans, on pensait que le web 2.0 allait permettre l’émergence d’une intelligence collective et presque immédiate. Certes, cela s’est en partie réalisé avec l’émergence d’un site comme wikipedia mais, trop souvent, cela se traduit par l’aggravation des clivages et par le renforcement des dissensions. Dans le cas algérien, le credo est le suivant : « qui n’écrit pas ce que je pense est forcément un vendu ». Un vendu à BHL (toujours lui…), à la France, au Qatar, à Israël (ah, le Mossad…), au Maroc ou à la Turquie (signe des temps, on ne parle plus des Etats Unis mais cela reviendra très vite à la prochaine guerre déclenchée par l’Oncle Sam…). Face à cette bêtise, il faut continuer d’écrire sans tenir compte de ces fâcheux. Parfois, parce que l’on continue tout de même de croire que l’homme est fondamentalement bon et honnête, on accepte l’échange mais l’on se rend compte très vite que cela ne mène pas à grand-chose.

Ceci m’amène maintenant à aborder une question qui a fait couler beaucoup d’encre en Algérie comme en France. Après la polémique engendrée par son article à propos des agressions de femmes à Cologne, Kamel Daoud vient d’annoncer qu’il se retire du débat public et qu’il envisage d’abandonner le journalisme. Je n’entrerai pas dans la discussion à propos du papier incriminé même si je tiens à préciser qu’il ne m’a guère convaincu et qu’il a même généré un malaise certain. Il se trouve que des universitaires et des chercheurs ont pris la plume (ou le clavier) et mis en cause l’article de Daoud. C’est leur droit le plus absolu. Leurs arguments peuvent être acceptés ou rejetés mais il ne s’agit en aucun cas d’une « opinion » ou d’un « trollage ». Autrement dit, leur texte est le bienvenu parce qu’il alimente le débat. Parce qu’il ne se nourrit pas des anathèmes habituels que véhiculent les trolls et les expertes autoproclamés.

Les signataires de l’article incriminé ont le droit de réagir au texte de Kamel Daoud et de le « challenger ». A lui de répondre (ce qu’il a fait) ou pas. Mais décider de se retirer du débat public, en partie à cause de cette réaction écrite, ne me semble pas être la bonne chose. Il faudrait pouvoir continuer à débattre quitte à voir son aura être écornée. On ne peut pas plaire à tout le monde. On ne peut pas être applaudi par tous. Mieux, si l’on est célébré « ici », il faut s’attendre à être déboulonné « là-bas ». C’est la règle du jeu : qui écrit, s’expose. Ou, plus exactement : qui écrit, doit accepter de s’exposer à ses pairs. Mais je peux comprendre la réaction de mon confrère. Il dit qu’il abandonne le journalisme. Je l’inciterai plutôt à faire le contraire. A pencher vers le « vrai » ou « un autre » journalisme. Autrement dit à prendre le temps d’aller à la rencontre des gens, d’enquêter et de restituer un rendu qui ira au-delà de ses propres convictions.

A l’inverse, je trouve stupéfiantes ces réactions diverses qui s’indignent de l’article des chercheurs et qui dénoncent des tentatives de censure ou de passer une muselière à l’écrivain. Cela en dit long sur l’incapacité de nombre d'Algériens (*) à comprendre que critiquer un texte, ce n’est pas s’en prendre personnellement à l’auteur. Ce n’est pas chercher à faire du mal à l’Algérie en critiquant l’un de ses champions. J’ai même vu passer une pétition pour protester contre cette mise au point. On frise le ridicule. Le monde des idées, ce n’est pas un stade de football où règnerait le plus primaire des chauvinismes. Ridicule est aussi une partie de la presse française qui s’empare de l’affaire pour faire croire qu’il y a une tentative organisée de censure contre Kamel Daoud. Il est vrai que l’occasion est belle pour elle de s’indigner en prenant l’habituelle posture du phare mondial de la presse libre qui pointe un faisceau accusateur vers ce pays, l’Algérie, où la censure ne cesserait de sévir…

(1) "Web 2.0, expertise et opinion : Le nouveau royaume des idiots ?", Courrier international, 31 août 2006.
(*) Dans une version précédente de cette chronique, j'avais écrit "de nombreux". L'usage de "nombre d'Algériens" atténue ce qui pourrait passer pour une forme d'essentialisme.
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vendredi 26 décembre 2014

La chronique du blédard : Pour Kamel Daoud

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Le Quotidien d’Oran, jeudi 25 décembre 2014
Akram Belkaïd, Paris

On dira que l’Algérie va bien (ou mieux), le jour où un écrivain algérien, vivant au pays ou ailleurs, pourra écrire ce qu’il veut sans craindre pour sa vie et sans que personne ne réclame sa mort en raison de ses prises de position. A l’heure actuelle, il n’est pas question d’entrer dans le débat de savoir si l’on est d’accord ou pas avec Kamel Daoud. Cela peut se faire, plus tard, chacun produisant ses écrits et confrontant ses arguments. Islam, Algérie, Palestine, identité : il faut laisser cela pour plus tard. L’urgence, ce qui importe, c’est d’abord et avant tout de refuser avec force que Kamel Daoud soit désigné d’un doigt criminel par quiconque et cela dans la plus totale des impunités. Un Etat droit, un Etat moderne, un Etat juste, est celui qui protège pas celui qui applique la loi de manière discrétionnaire.

On dira que l’Algérie va bien (ou mieux), le jour où le journaliste, le cinéaste, l’artiste ou l’intellectuel pourront écrire, créer ou tout simplement s’exprimer à leur manière sans courir le risque du procès d’intention. Le jour où ils pourront produire librement selon leur inspiration, leur envie, leur crédo. Et cela sans qu’ils aient à subir le soupçon ou à entendre l’insupportable ricanement vindicatif (et envieux ?) qui ne voit dans cette production qu’une damnation ou l’échange d’une âme et d’une conscience contre on ne sait quelle reconnaissance ou vile récompense.

On dira que l’Algérie va bien (ou mieux) quand la parole du libre-penseur sera possible sans danger aucun. Comme celle de l’athée, de l’agnostique, du sceptique ou du simple croyant qui ne peut s’empêcher d’éprouver, et d’exprimer, des doutes. Ce jour-là, l’Algérie et les Algériens seront forts. Cela voudra qu’ils auront pris conscience d’eux-mêmes et qu’ils seront capables de tout regarder en face. De tout affronter, sans peur ni haine : leur passé, leurs démons identitaires, leurs tabous. Ce jour-là, cela voudra dire aussi que les croyants auront réalisé que le propos de celui qui ne croit pas, qui doute ou qui entend réformer au nom d’un vrai ijtihad (pas celui de la pensée répétitive et non renouvelée) n’est un danger pour personne et certainement pas pour l’islam. Car celui qui crie et tempête au moindre propos qui ne lui sied pas, celui qui en appelle lâchement à la punition et au sang, ne fait rien d’autre, en réalité, que d’offenser sa propre religion et son Dieu. C’est lui, et lui seul, qui n’a d’unique moyen que l’agitation outrancière pour se prouver à lui-même et aux autres qu’il croit et qu’il est dans la voie de rectitude.

On dira que l’Algérie va bien (ou mieux) quand la spiritualité, le partage, la tolérance et la générosité auront remplacé la bigoterie et la religiosité ostentatoire, matérialiste et inquisitrice. Quand on se penchera sur le fond du message plutôt que sur la manière de croiser les bras au moment de la prière. Quand on affrontera les défis éthiques de ce siècle (que disent nos imprécateurs sur le transhumain ? Rien ou pas grand-chose…) au lieu de discourir pendant des heures sur le caractère licite ou non d’un bonbon importé d’Espagne ou de Chine. Quand les docteurs de la foi s’adresseront aux croyants en évitant de discourir en boucle sur le néfaste et l’interdit au lieu d’élargir sans cesse le seuil des possibles.

On dira que l’Algérie va bien (ou mieux) quand son système éducatif produira enfin (de nouveau ?) de la raison, du rationalisme, des esprits cartésiens et du respect pour les idées d’autrui. La controverse, le débat, la dispute, le ton qui monte, les fâcheries, les ruptures, les réconciliations qui suivent (ou pas) et même les pamphlets, tout cela est sain et nécessaire. Mais ni l’unanimisme hypocrite ni l’imprécation menaçante ne sont acceptables sachant que personne n’a le droit, pas même un imam autoproclamé, de s’immiscer entre l’individu et son Créateur. Acceptons que l’autre, le voisin, le frère, le rival, soit d’un autre avis. Idée contre idée, argument contre argument, joute contre joute, telle est la règle du jeu au sein d’un peuple civilisé.

On dira que l’Algérie va bien (ou mieux) quand le pouvoir algérien cessera d’instrumentaliser la religion pour mettre au pas ceux qui n’ont pas l’heur de lui plaire ou qui refusent de courber l’échine devant lui. Il faut le dire et le répéter : un individu qui en appelle publiquement à la mort d’un écrivain doit être poursuivi par l’Etat et cela même si le principal concerné ne porte pas plainte. C’est à la puissance publique de faire respecter la loi et il n’y a pas de nuance à avancer ou de raisonnement spécieux ou tortueux à tenir en pareil cas. Si l’Etat algérien ne poursuit pas celui qui a appelé à la mort de Kamel Daoud, c’est qu’il se satisfait de cette situation. Pourquoi ? Pour le faire taire ? Pour lui envoyer un message ? Pour l’inciter à quitter le pays ? Pour lui dire « tu peux écrire ce que tu veux en Algérie mais attention à ce que tu dis en France » ? Pour faire oublier la chute des cours du pétrole et occulter le fait que l’heure d’un douloureux bilan est proche ?

On dira que l’Algérie va bien (ou mieux) quand ce ne seront plus les intellectuels qui auront peur mais ceux qui ont volé ou triché et que rien ne semble atteindre. Quand les religieux qui monopolisent la parole en public s’indigneront de l’impunité des détenteurs de biens mal-acquis à Neuilly, Dubaï ou Genève plutôt que de vouer à la vindicte populaire un écrivain esseulé dont la seule richesse provient de son travail et de l’huile de coude qu’il aura dépensé.

On dira que l’Algérie va bien (ou mieux) quand un citoyen au cœur d’une controverse ne sera plus attaqué en raison de la présence  de certains signataires opportunistes dans une pétition en sa faveur. Si quelques fripouilles notoires qui pullulent dans le marigot germanopratin en ont signé une qui défendait Kamel Daoud, ce n’est pas parce que son sort leur importe mais parce que c’est tout simplement l’occasion pour elles de briller en utilisant sa déveine comme marchepied. En réalité, elles n’ont que faire de ses déboires et l’on peut même penser que certains professionnels de l’indignation aimeraient bien que sa situation se complique encore plus pour pouvoir continuer de s’agiter sous les spots de cette actualité-spectacle ô combien parisienne.

On dira que l’Algérie va bien (ou mieux) quand il n’y aura plus besoin d’écrire ce genre de texte. En attendant, le présent chroniqueur renouvelle tout son soutien à Kamel Daoud dans cette lamentable affaire.
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vendredi 1 mars 2013

La chronique du blédard : L’Obs, Libé, SlateAfrique et les errances du journalisme

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Le Quotidien d'Oran, jeudi 28 février 2013
Akram Belkaïd, Paris

La semaine dernière, en découvrant les unes du Nouvel Observateur et de Libération toutes deux consacrées à un «roman » à propos d’une liaison en 2012 entre son auteure, la juriste Marcela Iacub, et Dominique Strauss-Kahn, ma première réaction a été une colère mêlée de nausée. J’avais devant moi le symbole de cette indécence parisianiste dont je me demande jusqu’où elle va aller et quelles catastrophes elle va finir par déclencher. C’était-là un nouvel exemple obscène de la déconnection entre les médias dits nationaux (et dits aussi de gauche…) et les Français (vous noterez que je n’ai pas parlé de France profonde mais bien de Français, où qu’ils habitent).

Voilà un pays plongé dans la crise et où le désarroi et la peur du déclassement sévissent à chaque coin de rue. Voilà un pays, où l’on sent physiquement la souffrance et la crainte du lendemain. Voilà un pays qui sait déjà que 2013 ne sera pas une bonne année sur le plan de l’économie et donc de l’emploi. Et que trouvent à faire ces deux publications qui, hier, c’était certes il y a longtemps, se mobilisaient pour les combats sociaux et la lutte contre les inégalités ? Les voici donc qui infligent au lecteur quelques bonnes feuilles à propos de cochonneries et autres galipettes qui, dans un monde normal, ne devraient intéresser personne si ce n’est quelques obsédés lubriques en mal d’images salaces. Khmadj

J’ai été heureux d’apprendre que de nombreux journalistes de Libé ont protesté contre le choix d’un tel sujet qui, à la limite et connaissant l’implacable loi du copinage et réseautage en la matière, aurait dû être cantonné aux pages littéraires. Mais, ce battage médiatique en dit long sur l’état d’une partie de la presse française, de son incapacité à réaliser que l’époque actuelle est porteuse de dangers et que ce n’est pas en organisant ici et là quelques savants débats qu’ils peuvent prétendre verser leur écot. On dira qu’en ces temps de lectures gratuites et googlisées, il faut faire preuve d’inventivité et d’agressivité pour aller chercher le lecteur. Peut-être. Mais, cela n’est ni plus ni moins qu’un pitoyable racolage qui flatte les plus bas instincts qui sommeillent en chacun d’entre nous. Bien sûr, on nous a servi l’inévitable argument de «l’excellente qualité littéraire » du livre. Tu parles…

J’étais d’autant plus énervé que je venais d’apprendre les conditions dans lesquelles le site SlateAfrique venait de congédier son rédacteur en chef Pierre Cherruau ainsi que son adjoint Philippe Randrianarimanana. Je n’emmétrai pas de jugement public sur ce renvoi. Mais, je sais au moins une chose. Pierre Cherruau a permis le décollage de ce site. Avec lui et son équipe, nous avons été quelques pigistes à avoir assis la crédibilité et la notoriété de SlateAfrique, notamment au Maghreb. Parmi ces contributeurs, où l’on comptait entre autre Chawki Amari et Kamel Daoud, il y avait aussi le journaliste marocain Ali Amar.

Pour nous autres journalistes algériens, habitués à ne jamais ménager notre plume à l’égard du pouvoir d’Alger, la présence d’Ali Amar avait quelque chose de rassurant sur le plan de « l’équilibre des forces » car cela signifiait que le Makhzen marocain en serait lui aussi pour ses frais (pas de manière gratuite mais quand l’actualité l’exigerait). En effet, trop souvent, les publications (comme les colloques) concernant le Maghreb en France se résument à une mise en accusation systématique du pouvoir algérien tandis que les deux autres voisins, surtout le marocain, sont plutôt ménagés (Mamounia et « tagineage » obligent…). Pour dire les choses simplement, dans la presse française, on peut cogner autant qu’on veut sur Abdelaziz Bouteflika, le DRS ou qui sais-je encore, mais, surtout, surtout, pas touche à Mohammed VI. Or, Ali Ammar, comme ses anciens compères du Journal Hebdo Aboubakr Jamaï et Ali Lmrabet, ne se sont jamais laissés allés à ce genre de journalisme makhzano-compatible. Le fait qu’Ali Amar ne soit plus calamum-gratta chez SlateAfrique pose donc nécessairement la question de l’indépendance de ce site vis-à-vis du Makhzen et des divers intérêts financiers interlopes qui activent en son nom. Il est possible que cette indépendance soit maintenue, mais, en tout état de cause, j’ai décidé, en ce qui me concerne, que la belle aventure avec SlateAfrique est désormais terminée.

Depuis longtemps, la majorité des écrivains se doivent de trouver un emploi pour vivre, traînant ainsi un fardeau sapant leur créativité et diminuant leur temps d’écriture. Cela vaut aujourd’hui pour le journalisme indépendant. Ce métier est en train de muter et une certaine idée de l’exercer est en train de mourir de sa belle mort. La faute à ce que j’ai décrit précédemment. Pipolisation, influence de lobbies divers, standardisation de l’écrit. La profession vit sous le règne des copains et des coquins. On en est ou l’on n’en est pas. Qu’importe l’expérience, le savoir-faire, la connaissance fine de tel ou tel sujet : on sent bien que partout les digues cèdent. Rentabilité, frilosité à l’égard de certains sujets jugés tabous, emprise des cumulards, uniformité et caporalisme. Etre à la fois pigiste et avoir un second métier va être une tendance lourde. A terme, le prix à payer par la presse mais aussi par la démocratie sera très lourd dans un contexte où l’on nous annonce pour demain des journaux sans journalistes ( !). Mais, cette inquiétante perspective ne semble guère inquiéter la presse et il est à parier qu’elle ne volera jamais la vedette à une actualité fesso-littéraire.