Lignes quotidiennes

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Dernier ouvrage paru : Chroniques du ramadan. Voyage intimiste au coeur du jeûne (Tallandier, 2026).
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dimanche 20 janvier 2019

La chronique du blédard : Parcoursup, Benalla puis gilets jaunes

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Le Quotidien d’Oran, jeudi 20 décembre 2018
Akram Belkaïd, Paris


Dans les jours qui viennent, les médias français qui traiteront des derniers développements de la crise des gilets jaunes vont certainement s’interroger sur la persistance de ce mouvement au moment de la trêve des confiseurs. Ouvrons une parenthèse pour rappeler que cette expression est née aux débuts de la Troisième République alors que le parlement français était le théâtre de vifs échanges à propos de la nouvelle Constitution. A l’approche des fêtes de fin d’année, les députés de toutes factions s’entendirent pour une suspension des débats, suspension aussitôt baptisée, avec une certaine ironie, « trêve des confiseurs » par la presse de l’époque. Fin de la parenthèse.

Pour beaucoup d’observateurs, ces fêtes de fin d’année devraient sonner le glas du mouvement. Champagne, foie gras et cotillons : circulez, il n’y a plus de rondpoints à occuper ! D’ailleurs, les forces de l’ordre ont commencé à démanteler les installations de bric et de broc dont la presse a beaucoup parlé : tentes, garde-manger, fûts pour faire du feu… Le président Macron et son gouvernement ayant fait quelques concessions – du moins, à les croire -, les gilets jaunes sont donc priés de rentrer chez eux en attendant ce fameux (fumeux ?) dialogue national qui n’interviendra finalement qu’à la fin du mois de janvier.

Mais est-on si sûr que le mouvement est vraiment terminé ? Il est certain qu’une partie des « gj » sont épuisés par plusieurs semaines de mobilisation. Les fêtes de fin d’année, la baisse de luminosité propre au mois de décembre, le retour du froid et de la pluie, sont autant d’incitations à abandonner la partie d’autant que l’envie de passer Noël et le réveillon de la Saint-Sylvestre en famille ne peut être facilement réprimée quelle que soit la catégorie sociale à laquelle on appartient. Et pourtant, rien ne dit que janvier sera un mois tranquille. La colère est encore perceptible et il suffira d’un rien, un tout petit catalyseur pour que l’on assiste à une reprise de la contestation.

Il est difficile de savoir d’où pourrait venir l’étincelle mais les possibilités sont nombreuses. Parlons d’abord du fameux Parcoursup, ce système informatique de sélection des nouveaux bacheliers. Dans quelques semaines, les futurs étudiants commenceront à entrer leur souhait d’orientation et si les choses se passent comme l’année dernière, il y a fort à parier que l’agitation lycéenne – laquelle se poursuit aujourd’hui encore –réveillera les troupes jaunes. Il est d’ailleurs plus que probable que le premier acte ayant préparé le mouvement des gilets jaunes s’est joué au printemps dernier quand des milliers de ménages français se sont retrouvés démunis face à un logiciel au maniement loin d’être simple.

D’ailleurs, Parcoursusp a révélé de nombreuses inégalités au sein de la société française dont une fracture numérique rarement évoquée. Des pans entiers de la jeunesse française savent utiliser leurs téléphones intelligents (smartphones) pour échanger en ligne, s’amuser, regarder des vidéos ou télécharger telle ou telle application mais ils s’avèrent souvent peu capables de remplir des formulaires ou de traiter avec une interface d’intelligence artificielle. Cela sans oublier les foyers qui ne possèdent pas d’ordinateurs. Remplir ses fiches de vœux avec son smartphone n’étant pas une opération aisée, on imagine les efforts déployés par les concernés pour avoir un accès suffisamment long (et tranquille) à un ordinateur de leur centre de documentation.

Lorsque les premiers résultats de la sélection opérée via Parcoursup ont été connus, ce fut une onde de choc dans de nombreuses familles. Refus et mise en liste d’attente à des positions ne laissant entrevoir aucune chance d’accéder à la formation désirée ont provoqué colère, ressentiment et sensation de relégation, notamment chez les élèves des filières technologiques. Plusieurs mois avant l’apparition de pages Facebook dédiée à la protestation contre l’augmentation des taxes sur le carburant, on a vu en juin dernier des parents d’élèves et leurs enfants essayer d’organiser des mobilisations communes via les réseaux sociaux. Un augure qui, en son temps, ne se vit pas accorder toute l’attention qu’il méritait.

L’autre élément ayant contribué à préparer la colère n’a rien à voir avec une quelconque décision fiscale ou une proposition de loi gouvernementale. Il s’agit tout simplement de l’affaire Benalla, ancien collaborateur du président Emmanuel Macron. Le but de cette chronique n’étant pas de revenir dans les détails sur cet étrange scandale, on relèvera simplement qu’il a provoqué une colère inouïe qui s’est notamment exprimée, là encore, sur les réseaux sociaux. Il faudra un jour revenir sur ce dossier pour en comprendre les mécanismes. Est-ce la faute des médias qui en ont trop fait ? Est-ce que l’opinion publique y a vu une énième preuve de la déliquescence au sommet de l’État ? En tous les cas, cette affaire a provoqué bien plus de dégâts dans l’opinion qu’il n’y paraît.


Il suffira donc d’un rien pour que les passions reprennent. Cela, le gouvernement français le sait. Certaines de ses réformes prévues, comme par exemple la modification du système d’indemnisation chômage, devraient être reportées à la Saint-Glinglin. Mais fin janvier, les salariés auront la (mauvaise) surprise de découvrir sur leur fiche de paie un salaire net inférieur à ce qu’il était en 2018. Bien sûr, cette différence s’expliquera par l’entrée en vigueur de la retenue à la source de l’impôt sur le revenu mais il n’empêche. Jusqu’à présent, de nombreux foyers ont géré leur insuffisance de revenus en jouant sur les découverts, les prêts puis en serrant les boulons quand se profilait le paiement de l’impôt. La retenue à la source va changer la donne et nécessiter des adaptations. En ces temps de grogne, cela ouvrira la voie à tous les possibles.
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La chronique du blédard : La revanche des riches

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Le Quotidien d’Oran, jeudi 13 décembre 2018
Akram Belkaïd, Paris

C’est une bataille insidieuse, de longue haleine, où le temps n’a guère d’importance tant ceux qui la mènent considèrent que les jours, les mois et les années qui passent travaillent pour eux. Le monde dit développé a changé depuis longtemps de paradigme mais on feint encore de l’ignorer. Nous pensons qu’il vit toujours dans l’ère qui fut celle de tous les possibles au lendemain de la Seconde Guerre mondiale. Celle de la signature de la déclaration universelle des droits de l’homme, celle des lois sociales en faveur du bien-être général, celle des acquis dont on n’osait même pas rêver à l’époque du bien industrieux dix-neuvième siècle. Cette époque qui engendra baby-boom et plein-emploi fut même celle de l’amorce, vaille que vaille, de l’élan décolonisateur. Tout cela est révolu. Nous assistons aujourd’hui à une réelle régression.

Tout ce qui a été concédé par les riches, les détenteurs du capital et des moyens de production, est en train d’être repris d’une main ferme qui ne tolère pas la contestation ou la résistance. Ce qui se passe actuellement en France le montre bien. Au-delà de la chronique quotidienne ou plutôt hebdomadaire des actions menées par les gilets jaunes, c’est bien un mécanisme de dépossession qui fonctionne sous nos yeux, qui se camoufle derrière des grands mots tels que « état d’urgence sociale et économique » et qui s’entérine dans les cénacles où l’on dispose du seul pouvoir qui compte, celui de décider pour les autres. Le maître-mot dans cette affaire est « réforme ». Longtemps, ce terme a eu une connotation positive pour les principaux concernés. Aujourd’hui, il signifie qu’ils vont perdre quelque chose. Au nom d’un soi-disant principe de rationalité économique qui est la couverture habituelle de l’idéologie néo-libérale.

Ainsi, la suppression de l’impôt sur la fortune décidé par le président Emmanuel Macron et le refus de ce dernier de revenir sur cette mesure malgré la colère d’une grande partie des Français n’est pas juste une mesure idéologique. C’est l’aboutissement d’années et d’années de phrases répétées à l’envi, d’argumentaires renouvelés. C’est l’inversion de la dynamique de conquête. C’est la reprise en main d’un territoire abandonné au nom de la paix sociale, des politiques de redistribution et de défense de l’État-providence. C’est une victoire de ceux d’en-haut qui ont dû pendant longtemps s’accommoder des gains sociaux arrachés par ceux d’en-bas.

Les « Rouges » ne sont plus là, du moins ceux de Moscou. Ceux de Pékin, quant à eux, sont devenus des apôtres du libéralisme économique, du libre-échange commercial et du développement tentaculaire des firmes transnationales. Autrement dit, il n’y a plus personne pour faire peur aux riches si ce n’est des rivaux de même nature. Rien qui puisse constituer un contre-modèle puissant, un rival qui représenterait une source d’espérance pour ceux d’en-bas, qui leur offrirait une alternative et qui donc obligerait les possédants à faire des concessions. À ne pas aller trop loin, à ne pas pousser le bouchon trop fort. L’explosion planétaire des inégalités le démontre. Une ère de tous les possibles existe encore mais elle ne concerne qu’une minorité. Et cette minorité ne veut pas se priver de sa revanche. Pourquoi, d’ailleurs, le ferait-elle ?

La liste des « fut concédé mais désormais repris » est longue. La précarité de statut guette les salariés. Dans certains métiers, comme le journalisme, on en revient peu à peu au paiement à la tâche. L’uberisation des professions n’est pas un fantasme mais une réalité concrète. Diminuer la masse salariale, transformer ses employés en sous-traitants individuels et ainsi réduire encore plus ses contributions sociales est la norme. Des travailleurs se voient proposer de continuer à occuper le même poste et à avoir les mêmes responsabilités à condition de s’externaliser et de payer eux-mêmes pour leur assurance-maladie, leur mutuelle et leur retraite. On leur impose de devenir des sortes d’artisans, des mini-entreprises qui doivent se débrouiller seules sans bénéficier de la solidarité nationale et intergénérationnelle.

Les syndicats sont comme les Rouges. Ils furent une puissance, un contrepoids. Aujourd’hui, ils ne pèsent guère. Il n’est d’ailleurs pas étonnant que la Confédération générale du travail (CGT) ait pris de haut le mouvement des gilets jaunes qui le lui ont bien rendu. Les syndicats, quelle que soit leur obédience ou leur orientation, en sont réduits à défendre des pré-carré qui se réduit comme une peau de chagrin. Les rouges ne sont plus là et même la CGT ne fait plus peur.

Il est encore trop tôt pour juger de l’impact à long terme du mouvement atypique des gilets jaunes. Mais il est impossible d’oublier ces deux dernières semaines et ce qu’elles ont engendré comme trouble au sommet de l’Etat. Comment oublier cette panique au sein de la majorité d’Emmanuel Macron au point que toutes les hypothèses étaient évoquées (démission, dissolution du parlement,…). L’irruption d’une violence incroyable dans les rues de Paris et d’ailleurs, une violence qui était le fait d’anonymes n’ayant rien à voir avec les habituels adversaires organisés des forces de l’ordre, a beaucoup pesé. Cette violence s’est étendue, elle a pris de court gouvernants et observateurs. Une chose est certaine. Si rien ne change vraiment, elle reviendra. Encore plus forte.
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