Lignes quotidiennes

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Dernier ouvrage paru : Chroniques du ramadan. Voyage intimiste au coeur du jeûne (Tallandier, 2026).
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jeudi 13 mai 2021

ET NOUS, NOUS AIMONS LA VIE (poème de Mahmoud Darwich)

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Et nous, nous aimons la vie autant que possible,
Nous dansons entre deux martyrs. Entre eux, nous érigeons pour les violettes un minaret ou des palmiers.
Nous aimons la vie autant que possible.
Nous volons un fil au ver à soie pour tisser notre ciel et clôturer cet exode.
Nous ouvrons la porte du jardin pour que le jasmin inonde les routes comme une belle journée.
Nous aimons la vie autant que possible.
Là où nous résidons, nous semons des plantes luxuriantes et nous récoltons des tués.
Nous soufflons dans la flûte la couleur du lointain, lointain, et nous dessinons un hennissement sur la poussière du passage.
Nous écrivons nos noms pierre par pierre. O éclair, éclaire pour nous la nuit, éclaire un peu.
Nous aimons la vie autant que possible.
Mahmoud Darwich, poème traduit de l’arabe par Abdellatif Laâbi.
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jeudi 9 août 2018

La chronique du blédard : Inscris, note, écris ou enregistre (hommage à Mahmoud Darwich)

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Le Quotidien d'Oran, jeudi 9 août 2018
Akram Belkaïd, Paris

Inscris…
Note, écris ou enregistre. D’abord, la date. 9 août 2008. Ensuite, le lieu. Quelque part entre Ramallah et Bethléem. Note donc, écris ou enregistre qu’il y a dix ans, presque jour pour jour, disparaissait le Poète. Un adieu définitif aux roses de Galilée. Il est parti laissant les siens orphelins. Son peuple encagé, brimé, sans cesse violenté. Abandonné. Dix ans… Depuis, rien n’a changé ou, plus exactement, rien ne s’est amélioré. Tout a empiré. Qu’écrirait-il s’il vivait encore ? Quels cris de colère laisserait-il échapper ? Gaza assiégée et dévastée tant de fois, les miradors et les barbelés d’Hébron, les terres confisquées, le mur de béton qui divise les champs et empêche les récoltes, les oliviers brûlés, les incursions de nuit, les hauts parleurs qui crachent des mises en garde et des insultes en arabe, les enfants des camps aux rotules pulvérisées par les snipers, les brutes obscènes venues de Moldavie, les réfugiés qui ne cessent d’attendre et cette patrie qui reste interdite, toujours et encore.

Dix ans…
L’enfant d’Al-Birwah est parti mais le son de ses vers porte encore. N’en déplaise aux chiens.
Inscris, note, écris ou enregistre. Il repose dans une colline de Ramallah, cette fausse capitale où pullulent les parvenus et les dévots zélés de la collaboration, pardon, de la coopération sécuritaire. Un musée lui est dédié. L’endroit est calme, loin de tout tumulte. Il y a des arbres et un vent frais venu de l’ouest qui fait trembler leurs feuillages. Un conseil, l’ami. Ce musée, il faut se dépêcher de le visiter. Il le faut car, inscris, note, écris ou enregistre, les autres reviendront tôt ou tard avec leurs chars et leurs bulldozers. D’ailleurs, ils ne sont jamais partis. Ils sont toujours là, pas très loin, prêts à déferler. Regarde, lève la tête. Chaque avanie, chaque outrage infligé à la nature et au paysage témoigne de leur présence. Un check-point ici, une colonie là. Revenir. Ils ne pensent qu’à cela. Revenir, reprendre le contrôle ou, reprendre le peu de contrôle qui leur échappe à ce jour. Ils reviendront, c’est écrit et ils chercheront à effacer la mémoire du Poète.

Inscris…
Note, écris ou enregistre. Qui porte la voix des Palestiniens ? As-tu remarqué ce silence qui s’installe lentement comme un serpent enveloppe sa proie. Poète, tu nous manques. C’est certain, tu aurais écrit un poème à propos du keffieh, de l’huile d’olive, du zaatar et du reste. De cette culture ancestrale que les autres, sans aucune honte, mais est-ce étonnant, s’approprient, volent et revendiquent. Ils disent, le houmous, la tahina et la maqlouba sont désormais à nous. Ils ont toujours été à nous. Certains d’entre-eux imaginent même s’accaparer le keffieh. Après la terre, les symboles… Non, ne souriez pas, l’affaire est sérieuse. Seuls le poète, l’écrivain, le cinéaste ou l’artiste peuvent empêcher ce genre de rapine. Où es-tu Poète ? La Palestine, sa culture, son identité, ont plus que jamais besoin de toi. Est-ce toi ou un autre qui disait que ton peuple ne connaîtra pas le sort des Indiens d’Amérique ?

Parlons des plus que soumis…
Il nous faudrait un autre poème. Te souviens-tu de celui de Nizar Qabbani qui fustigea les « empressés » (« hasteners », le terme en anglais est encore plus évocateur) qui, ventre à terre et pris d’une allégeance frénétique, crurent aux bobards d’Oslo ? Où sont les vers qui évoqueraient ces nouveaux murs de la honte qui s’effondrent ? Qui répondraient à ces charlatans de la plume qui clament leur passion pour un Etat désormais officiellement raciste ? Qui fustigeraient ces tyrans arabes lesquels, tels leurs pères, n’hésitent pas à faire couler le sang de leur peuple et celui des Palestiniens ? Qui moqueraient ces roitelets de la péninsule pour lesquels il faudrait inventer un mot plus puissant que soumission ? Ces roitelets, donc, prêts à soutenir n’importe quel plan « de paix », autrement dit de spoliation définitive, en échange d’une vague responsabilité sur al-Aqsa. Inscris, note, écris ou enregistre que les chiens obéissent toujours à leurs vrais maîtres et que telle est l’une des plus anciennes lois de la vie.

Inscris…
Note, écris ou enregistre. Oui, la partie semble bien mal engagée. L’arrogance et l’euphorie des autres n’ont d’égal que le découragement de tes frères et sœurs, ô Poète. Tu as écrit un jour que tu appartenais à un peuple qui aime la vie et qui, en retour, ne récolte que des bombes. C’est si vrai. Mais les mots, les tiens, survivent. Certains sont calligraphiées sur le mur. Pas plus les brutes en treillis que leurs auxiliaires n’en comprennent le sens et la portée. Sur cette terre as-tu écrit Poète : « Sur cette terre, il y a ce qui mérite vie : sur cette terre, se tient la maîtresse de la terre, mère des préludes et des épilogues. On l’appelait Palestine. On l’appelle désormais Palestine. Ma Dame, je mérite la vie, car tu es ma Dame. » Il faut y croire. Il faut continuer à y croire.

Inscris…

Note, écris ou enregistre qu’il est un peuple qui se bat pour sa dignité et pour le droit de disposer de sa terre. Jour après jour, année après année, ses oppresseurs se convainquent que l’histoire est terminée. « Gare ! Gare ! Gare à ma fureur ! » a écrit un jour le Poète. Rien n’est joué, Poète. Rien n’est perdu.

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Autre chronique à lire ou à relire : Pour Mahmoud Darwich

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jeudi 22 mai 2014

Poète, tu nous manques

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Mahmoud Darwich :

" Un pays naît de la tombe d'un autre pays
Des brigands adorent Dieu
pour qu'un peuple des adore...

J'ai appris tout le langage et je l'ai défait pour composer un seul mot :
Patrie...

Quand les martyrs vont dormir, je me réveille et je monte la garde pour éloigner d'eux les amateurs d'éloge funèbres."

Ô poète d'un peuple privé de terre, il est des matins, des jours et tant de nuits où tu nous manques.

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mardi 14 août 2012

La chronique du blédard : Pour Mahmoud Darwich

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Une ancienne chronique publiée en août 2008, quelques jours après la disparition du grand poète palestinien Mahmoud Darwich.


Le Quotidien d'Oran, jeudi 28 août 2008
Akram Belkaïd, Paris
 
Ils ont dit : il est temps que tu traces tes lignes pour pleurer le Poète. Ignores-tu qu'il sommeille désormais dans le ventre d'une colline de Ramallah ? J'ai répondu, de l'art de l'élégie, je n'ai jamais rien appris. Priez pour la résurrection de Toumâdir, fille d'Amr. Elle, saura dire d'une traite les paroles qui captureront notre peine. Ils ont dit : nous insistons, ton silence n'est pas convenable. J'ai répondu, Ramadan approche. Ils sont nombreux à peupler mes pensées. Ali de Ténès, les anonymes aux ailes brisées des Issers et de Bouira, Isaac de Memphis. Ils ont dit : nous compatissons mais la mort du Poète est un grand malheur qui élargit la blessure purulente de son peuple.

Pour éloigner leur vacarme, j'ai récité : « Quand les martyrs vont dormir, je me réveille et je monte la garde pour éloigner d'eux les amateurs d'éloges funèbres. » Puis, j'ai lancé : Est-ce cela que vous manigancez ? Que je profite de son absence pour trahir le Poète ? Ils ont souri et se sont exclamés : voilà un bien bel emprunt. C'est un bon début. Continue ! Comme je ne pouvais fuir, je suis allé aux Roses.

Poète, le dernier adieu t'est un jour apparu. Tes yeux ont alors saisis le dernier instant et ton calame a écrit : « Je serai mis dans une rime de bois (...) / On me pardonnera en une heure tous mes péchés, puis les poètes m'insulteront (...) / Mais je ne vois pas encore la tombe. N'ai-je pas droit à une tombe après toute cette peine ? ».
 
Poète, tu as vu juste. On t'a absout mais déjà, oui déjà, des va-nu-pieds à peine chaussés t'insultent, souillent ta mémoire, moquent ton engagement, nient tes sacrifices. Les uns disent que tu as tenu, jadis, des propos interdits. Les autres pensent te célébrer en affirmant que tu avais fini par oublier le chemin des luttes. N'aie crainte, poète, ceux-là ne sont pas des nôtres, ils ne peuvent comprendre.

Poète, tu as eu droit à une tombe mais était-ce celle que tu espérais ? Ils ont rasé Al-Birwah et même mort, ils ont continué à t'interdire la Galilée. C'est toujours ainsi qu'ils se grandissent, pourquoi en serions-nous surpris ? Poète, ils ont banni tes poèmes et on peut les entendre rire et vociférer qu'au bout de la route, c'est bien toi qui es mort n'importe où mais pas chez toi ; n'importe où mais pas chez eux.
 
Poète, il nous faut relire tes vers : « Nous sommes ce que produit la terre qui ne nous appartient pas / Nous sommes ce que nous produisons dans la terre qui fut nôtre / Nous sommes les traces que nous laissons en exil et en nous / Nous sommes les plantes du pot brisé / Nous sommes ce que nous sommes et qui nous sommes, alors, qu'importe le lieu ? / Nous devons tourner maintenant autour de la planète grosse de ce qui lui ressemble / Et qui le déposera de son haut trône / Pour que nous soyons enterrés n'importe où. »

Poète, ton peuple te pleure. Pour lui, rien ne change, tout empire. Son voyage continue et il s'en ira, répétant, encore et encore : « Sur le chemin, il y aura encore du chemin. Il y a de quoi voyager encore dans le chemin (...) / Et sur le chemin, il y a encore du chemin à parcourir et parcourir. Vers où m'emportent les questions ? / Je suis d'ici et je suis de là-bas, et je ne suis ni ici ni là-bas. Je jetterai tant de roses avant d'atteindre une rose en Galilée. » Poète, tu es parti avant l'arrivée de l'automne. Que t'a dit la vie à ton départ ? T'a-t-elle proposé de revoir ton village ? T'a-t-elle donné quelques nouvelles de l'enfant de Tâlibîya ? Lui as-tu dit que lui aussi nous manque ? Qui donc va vous remplacer ?

Poète, en étais-tu sûr ? La poésie n'a-t-elle vraiment rien gagné ? Qui trouvera les mots pour décrire le mur de béton qui fend le tronc des oliviers ? Qui consolera la vieille qui ploie sous la fournaise et les insultes de brutes venues de Moscovie et de bien au-delà ? Qui écrira la poésie de la pluie, de la boue, de l'attente et du checkpoint ? Poète, en sommes-nous réduits à espérer que les gagnants seront les perdants ? Et qu'un jour, « bonnes dames, braves messieurs, la terre des hommes sera pour tous les hommes » ?

Poète, qui va défendre l'humanité de ton peuple ? Qui fera taire ceux qui affirment que les tiens n'ont ni âme ni mère ? Ils devront être nombreux à clamer : « Je suis de là-bas. Et j'ai des souvenirs. Je suis né comme naissent les gens. J'ai une mère (...) / Je suis de là-bas. Je restitue le ciel à sa mère quand il pleure sa mère. / Et je pleure pour que me reconnaisse le nuage à son retour (...) J'ai appris tout le langage et je l'ai défait pour composer un seul mot : Patrie... » Il leur faudra hurler car, ici et là, sycophantes et imprécateurs veillent, eux qui n'ont de cesse de nier les pleurs de leurs victimes. Le monde que tu quittes n'est pas près de changer, peut-être même va-t-il empirer. Petit à petit, se prépare une autre tragédie que l'on nous obligera à appeler « transfert », « rééquilibrage des populations » ou que sais-je encore... Alors, les tiens soupireront : « Et nous, nous aimons la vie autant que possible / Nous dansons entre deux martyrs (...) / Nous aimons la vie autant que possible / Là où nous résidons, nous semons des plantes luxuriantes et nous récoltons des tués. »

Poète, tu avais raison. « C'est mort qu'ils m'aiment » avais-tu prédit. « C'est mort qu'ils m'aiment afin de pouvoir dire : il était des nôtres, il était nôtre. » Tous ont dit que tu étais des leurs. Les tiens, comme leurs ennemis qui se sont toujours prétendus ennemis de vos ennemis. Tu les connaissais bien poète, ceux qui du Tigre au Jourdain en enjambant l'Oronte et le Barada vous ont enlacés pour mieux vous égorger. « Il étreint son meurtrier pour gagner sa clémence (...) / Frère, ô mon frère ! Qu'ai-je fait pour que tu m'assassines ? (...) / Tu me tueras pour que l'ennemi s'en retourne à sa maison-notre maison et que tu retournes au jeu de la grotte ? »

Mais... Poète. Rien n'est perdu, rien n'est assouvi. Nous irons un jour sur une colline de Galilée et nous la couvrirons d'un lit de roses écarlates.
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