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Dernier ouvrage paru : Chroniques du ramadan. Voyage intimiste au coeur du jeûne (Tallandier, 2026).
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lundi 29 juin 2020

La chronique économique : Pas touche aux GAFAM

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Le Quotidien d’Oran, mercredi 24 juin 2020

Akram Belkaïd, Paris

 

 

Cela devait être la grande réforme de l’année, celle qui aurait démontré le retour en force des États face aux multinationales. Selon le calendrier initial, les membres de l’Organisation de coopération et de développement économique (OCDE) devaient adopter en octobre prochain un texte en deux axes permettant de taxer les entreprises transnationales dans tous les pays où elles vendent leurs produits et services (et pas simplement dans les pays où elles ont une présence administrative). Le second axe prévoyait quant à lui un « taux minimum de 12,5% » destiné à compenser le manque à gagner provoqué par le fait que telle ou telle multinationale est installée dans un paradis fiscal.

 

Refus américain

 

Cette réforme aurait donc dû apporter une première réponse au fait que les grandes entreprises du numérique ont développé un savoir-faire sans égal pour payer le minimum d’impôts. Mais c’était compter sans le revirement de l’administration américaine qui a demandé à ses partenaires britannique, espagnol, français et italien « la suspension » de la réforme. Demander n’est d’ailleurs pas le bon terme puisque Washington a clairement indiqué que toute taxation qui serait tout de même mise en place par les autres membres de l’OCDE entraînerait des « sanctions » sous la forme de nouvelles taxes douanières. Bonjour l’humiliation…

 

Cette bataille autour de la taxation – sans oublier les questions juridiques liées aux positions monopolistiques des géants de l’Internet – n’est pas anecdotique. Cela préfigure de ce que seront les relations entre États et ces acteurs qui ont le vent en poupe. Prenons un exemple : la valeur boursière des GAFAM (Google, Apple, Facebook, Amazon et Microsoft) atteint 5 800 milliards de dollars soit 25% du poids de l’ensemble des cinq cent valeurs constituant l’indice S&P 500, le plus représentatif de l’économie américaine. Depuis le début de l’année, et plus encore, depuis la pandémie de Covid-19, ces multinationales tirent leur épingle du jeu comme le montre la progression constante de leurs titres en Bourse.

 

Autrement dit, taxer de manière équitable ces machines à cash et à dividendes n’est pas anormal. En Afrique, ces entreprises paient peu d’impôts alors que leurs chiffres d’affaires sont en constante hausse. La question est donc simple : pourquoi les États-Unis refusent-ils une telle réforme ? La réponse est tout aussi claire : le lobbying des GAFAM est une machine implacable. Certes, il arrive que ces entreprises connaissent des déboires, à l’image de Google et du procès qui lui pend au nez pour abus de position dominante. Mais, encore une fois, nombre d’États attendaient beaucoup du nouveau texte afin de contenter des opinions publiques lasses de voir les transnationales échapper aux impôts. Les GAFAM ont su mobiliser leurs soutiens politiques et faire dérailler le processus.

 

Des entreprises patriotiques ?

 

Reste une autre question. Pourquoi les États continuent-ils à aider les multinationales ? Les GAFAM sont-elles des entreprises américaines ou se sont elles émancipées depuis longtemps de toute logique nationale ? Une vision ancienne pousse à considérer qu’une multinationale est un champion national qui mérite toutes les aides y compris diplomatique. Un jugement plus contemporain oblige à y regarder de près, notamment en termes de créations d’emplois, de rapatriements de bénéfices et de niveaux de délocalisation. Autrement dit, pour reprendre une expression de la vieille économie (elle concernait General Motors), ce qui est bon pour les GAFAM n’est pas forcément bon pour l’Amérique. En matière d’économie, la notion de patriotisme est toujours à relativiser

 

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samedi 18 novembre 2017

La chronique économique : Des champions nationaux

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Le Quotidien d’Oran, mercredi 15 novembre 2017
Akram Belkaïd, Paris

Comment construit-on un tissu industriel performant ? La question paraît simple mais elle est au cœur de vastes débats académiques et politiques depuis plusieurs décennies. C’est le point essentiel des réflexions sur le développement y compris pour les pays développés. Au tournant des années 2000, il était de bon ton de railler les industries. L’économiste Lawrence Summers, qui fut aussi ministre sous la présidence Clinton et conseiller économique de Barack Obama, estimait même qu’il était temps de les transférer en Afrique, continent dont il jugeait l’air « inutilement pur » en comparaison de celui de l’Europe et du nord de l’Amérique. On se souviendra aussi de Serge Tchuruk, alors PDG d’Alcatel, expliquant à une presse ébahie, que le futur de son entreprise passait par l’abandon des usines.

« Industries industrialisantes »

On dira que c’est ce que fait Apple, ses produits étant fabriqués notamment en Chine. Mais n’est pas Apple qui veut et nombre d’entreprises américaines ou européennes n’ont pas définitivement enterré le thème de la relocalisation. Mais reposons la question en pensant d’abord à un pays comme l’Algérie qui peine à trouver sa voie en la matière. A bien y regarder de près, l’idée des « industries industrialisantes » en vogue dans les années 1970 (on la doit au professeur Gérard Destanne de Bernis) n’était pas aussi mauvaise qu’on le prétend aujourd’hui. Le thème n’a cessé d’être recyclé depuis cette date, y compris par les grands thuriféraires du marché. Ce qui a manqué à l’Algérie à cette époque, c’est peut-être un peu plus de confiance accordée au capital privé local. En s’accommodant d’un tissu industriel secondaire échappant à la tutelle bureaucratique, le pays aurait peut-être devancé le grand virage stratégique chinois de 1979 (« qu’importe la couleur du chat, pourvu qu’il attrape la souris).

Mais passons. Aujourd’hui, la donne a changé. Le pays possède une certaine infrastructure industrielle. Il représente aussi un marché, certes modeste en comparaison des données asiatiques ou subsahariennes, mais qui a son intérêt. Que faut-il faire ? Privatiser ce qui existe ? Au profit de qui ? Le cas du complexe sidérurgique d’El-Hadjar mérite une réflexion politique que l’on attend encore. Le capital étranger n’est pas à démoniser. Il apporte ses investissements, son savoir-faire mais il est aussi tributaire de ses propres objectifs de rentabilité et de sa propre stratégie globale. Et rien ne dit que cela rentre en adéquation avec les intérêts à long terme de l’Algérie.

Public ou privé ?


Si l’on prête attention à ce qui se dit tout autour du bassin méditerranéen, ou même ailleurs, on se rend compte qu’il est souvent question des champions nationaux. L’Union européenne (UE), la Grande-Bretagne qui en sort, ou le Canada qui vient de signer un accord de libre-échange avec elle, fourbissent tous des stratégies pour défendre leurs grands noms de l’industrie contre les prédateurs étrangers. Cela passe notamment par un durcissement des lois anti-OPA. Autrement dit des mesures qui vont à l’encontre des louanges entonnées à l’égard du marché. Chaque pays, et l’Algérie n’échappera pas à la règle, qui veut créer de la richesse inclusive chez lui doit penser en termes d’emplois et de champions nationaux capables d’enclencher un effet d’entraînement. Reste cette question fondamentale : le public ou le privé ? Le premier, est disqualifié pour ses contreperformances. Mais rien ne dit que le second est capable de relever le gant. Du moins, sérieusement et au profit de l’intérêt général.
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