Lignes quotidiennes

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Dernier ouvrage paru : Chroniques du ramadan. Voyage intimiste au coeur du jeûne (Tallandier, 2026).
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dimanche 6 avril 2014

La chronique du blédard : DZombie

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Le Quotidien d'Oran, jeudi 3 avril 2014
Akram Belkaïd, Paris

On parle beaucoup de morts-vivants en ce moment et pas seulement parce que notre gloire nationale, notre Danube, pardon, notre Mazafran de la littérature planétaire, Yasmina Khadra, a qualifié, dans les colonnes du Journal du Dimanche (1), le régime algérien de « zombie » (ce qui est une manière élégante de remercier le dit régime de lui avoir offert un beau poste à l’étranger, rémunéré en devises fortes, mais ceci est une autre histoire…). Reprenons. Des zombies donc. Il y a quelques semaines, l’hebdomadaire Courrier international a publié la traduction d’un article du Wall Street Journal (WSJ) où il est question de l’étrange engouement que connaît le monde universitaire américain pour ces créatures revenues d’entre les morts pour s’attaquer aux vivants (2).

« Il est manifestement acceptable aujourd’hui d’étudier avec sérieux les zombies » a ainsi déclaré Kyle William Bishop, directeur du département d’anglais de l’université orientale de l’Utah et lui-même auteur d’une thèse ( !) sur le sujet. A croire le WSJ, il existerait aujourd’hui « une horde d’universitaires fascinés par l’histoire culturelle et la métaphore représentant les morts-vivants ». Et l’attrait pour ce thème est d’autant plus fort que ce dernier est omniprésent. Littérature, cinéma, séries télévisées, jeux informatiques : le zombie est une valeur sûre comme en témoignent le succès d’un film comme « World War Z » ou de la série « The Walking Dead ».

On peut en sourire mais cet engouement des universitaires proclamés « zombiologues » est dérangeant à plus d’un titre. Le quotidien des affaires étasunien rapporte que des enseignants s’inquiètent du fait que cela pourrait inciter les étudiants à « se détourner des classiques ». Il est vrai qu’entre Shakespeare et « The Walking Dead », le choix d’une recherche ou d’une dissertation menée par un post-adolescent (ou un adulescent) risque fortement de privilégier l’aspect ludique. D’ailleurs, ce n’est pas propre qu’aux zombies puisqu’il est de bon ton aujourd’hui pour les chercheurs de s’intéresser avec sérieux aux séries télévisées, « The Wire » et « Game of Thrones » arrivant en tête des publications et colloques.

L’autre élément qui intrigue est que les défenseurs des études en « zombiologie » affirment que cette thématique a alimenté « une mythologie très importante, qui traite spécifiquement de l’esclavage ». Le Wall Street Journal cite d’ailleurs un ouvrage, « le zombie transatlantique : esclavage, rébellion et morts-vivants », qui montrerait comment « les zombies ont fini par incarner les luttes contre l’esclavage et le colonialisme ». Thèse intéressante, qui mérite d’être signalée en attendant d’être lue et qui interpellera certainement celles et ceux qui vivent en situation de domination.

Mais revenons à l’usage du terme zombie. Il y a quelques années, l’économiste australien John Quiggin a publié un ouvrage intitulé « Zombie Economics » où il était question des idées économiques qui aurait dû mourir d’elles-mêmes tant elles étaient discréditées mais qui continuent pourtant d’exister encore et qui dominent toujours le débat et les stratégies politiques. Parmi elles, il y a l’idée que les marchés financiers sont toujours efficients (on l’a bien vu en 2008…), celle que l’indépendance des Banques centrales empêche toute dérive (comme en 2008…) ou celle selon laquelle les politiques fiscales en faveur des plus riches favorisent toujours l’emploi (mais où est passé le bouclier fiscal de Sarkozy ?). Conclusion de Quiggin : ces idées disqualifiées sont très difficiles à tuer. Tout comme les zombie dont la quasi-invulnérabilité offre d’infinies possibilités aux scénaristes.

Pour terminer ce tour d’horizon, et comme il y a longtemps que cette chronique n’a pas traité de football (à la grande satisfaction de nombre de ses lectrices et lecteurs), on signalera donc la sortie sur les écrans de « Goal of the dead », une « comédie d’horreur » française où il est question d’une équipe modeste et de son public qui se transforment en zombies juste avant une rencontre avec la grande équipe de Paris. Dérision et clin d’œil garantis.

Mais reprenons notre sérieux. Toute cette réflexion à propos des zombies ne peut que nous ramener à parler de l’Algérie. En 2001, l’un des slogans des jeunes manifestants du printemps kabyle était : « vous ne pouvez pas nous tuer, nous sommes déjà morts ». Des mots tragiques qui mettaient en exergue la désespérance d’une jeunesse en sursis et privée d’une « vraie » vie. Pourtant, il n’est pas possible de la traiter de zombie. Le terme est trop négatif, trop connoté. Finalement, notre Medjerda de la scribouille n’a pas tort : s’il faut parler de zombie, c’est bien en référence au régime algérien. Pas simplement parce qu’il entend maintenir un homme très malade à la tête de l’Etat mais parce qu’il est malfaisant, qu’il est l’ennemi de la vie de son peuple, qu’il semble des plus difficiles à déloger et, qu’in fine, il n’a aucune perspective. Voilà pourquoi les zombiologues de tous poils devraient laisser tomber l’étude de « The Walking Dead » et converger en masse vers l’Algérie. Ils y trouveront une matière abondante et de quoi publier moult thèses et papiers savants.

(1) « Le régime algérien est un zombie », propos recueillis par François Clemenceau, 29 mars 2014.
(2) « Zombie Studies Gain Ground on College Campuses », Erica E. Phillips, 3 mars 2014.
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mardi 2 octobre 2012

Khadra et la charia

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Lu (tardivement) dans Ce que le jour doit à la nuit de Yasmina Khadra.

Il s'agit d'un passage (p 263- 264, édition Pocket) où le narrateur (autrement dit, un peu voire beaucoup de Khadra même si "je, est un autre"), évoque son oncle et son épouse Germaine, ses deux parents adoptifs.

Voici l'extrait qui donne à réfléchir sur les connaissances réelles de Khadra en matière d'islam ou bien alors à propos de ses intentions en tant qu'écrivain :

"Ils (son oncle et Germaine) étaient l'amour sans concession, l'amour parfait. Dans la charia, il est impératif pour une non-musulmane de se convertir à l'islam avant d'épouser un musulman. Mon oncle n'était pas de cet avis. Il lui importait peu que sa femme fût chrétienne ou païenne".

Belle leçon de tolérance... Sauf que l'islam n'oblige pas la non-musulmane à se convertir avant d'épouser un musulman. Certes, un non-musulman doit se convertir pour épouser une musulmane mais l'inverse n'est pas vrai et Khadra avance ainsi une énormité. Nombre de chrétiennes et de juives ont épousé des musulmans sans avoir à se convertir comme en témoigne l'importance des mariages dits mixtes.

Cette erreur est curieusement passée inaperçue. Est-ce à dire que celles et ceux qui ont atteint la page 264 ne l'ont pas relevée ? Quid des correcteurs ? En tous les cas, il s'agit d'une erreur étonnante sous la plume de quelqu'un qui revendique sa culture arabo-musulmane.
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dimanche 17 juillet 2011

La chronique du blédard : Boniface, BHL, les faussaires et les pérégrinations de Mqideche à Bahreïn

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Le Quotidien d'Oran, jeudi 14 juillet 2011
Akram Belkaïd, Paris



Quatorze éditeurs français ont refusé le livre dont il est question dans cette chronique (1). Il n'y a rien d'étonnant à cela. Son auteur, Pascal Boniface, directeur de l'Institut de relations internationales et stratégiques (IRIS), s'y attaque avec un grand courage à des poids lourds de la vie médiatique et éditoriale française. Notez bien que je n'ai pas employé l'expression de « vie intellectuelle » car les personnes que ce chercheur met en cause sont tout sauf de véritables intellectuels.

Néanmoins, qu'il s'agisse de Bernard Henri-Levy, de Caroline Fourest ou de Philippe Val, toutes les personnes dont sont décrites les impostures ont une influence certaine dans le Paris qui compte. S'attaquer ouvertement à ces prépondérants, c'est prendre le risque de grosses représailles et de mise à l'index de la part de la majeure partie des médias qui font et défont les ventes d'ouvrages et les réputations d'auteur.

De quoi s'agit-il ? Comme il l'explique lui-même, Pascal Boniface ne s'attaque pas à des gens « qui se trompent » ou avec lesquels il ne serait pas d'accord mais bien à des experts, ou supposés tels, qui « trompent » leur auditoire de manière délibérée en ayant recours « à des arguments auxquels ils ne croient pas eux-mêmes pour mieux convaincre téléspectateurs, auditeurs ou lecteurs ». Et de préciser que ces « faussaires » peuvent croire à une cause mais emploient des méthodes malhonnêtes pour la défendre » et « fabriquent de la fausse monnaie intellectuelle pour assurer leur triomphe sur le marché de la conviction. »

A tout seigneur, tout honneur, commençons par BHL, qualifié par Boniface de « maître des 'faussaires' ». Il y a bien longtemps que l'on sait que ce philosophe « froufrouttant », pour reprendre l'expression de l'éditorialiste K. Selim est une imposture intellectuelle. On se souvient de ses papiers biaisés à propos de l'Algérie au milieu des années 1990 ou de ses prises de positions partiales à chaque fois qu'il s'agit d'Israël. Boniface, lui, rappelle que l'homme à la chemise blanche « a bâti sa carrière en maniant sans vergogne le mensonge » profitant en cela d'une exposition médiatique, mais aussi d'une grande fortune et d'une proximité avec les puissants « pour tenter, non pas de contredire, ce qui serait son droit, mais de faire taire, ce qui devient un abus, ceux dont les opinions ne lui plaisent pas. »

Ainsi, un nombre incroyable de mensonges jalonnent le parcours du « philosophe » de Saint-Germain des Près capable, par exemple, de confondre l'animateur Frédéric Taddeï avec le joueur de football italien Rodrigo Taddeï et de s'élever par écrit contre la prorogation de contrat du second en pensant qu'il s'agissait du premier… Rappelons aussi l'affaire « Botul » où, pour régler son compte à Kant (rien que ça !), BHL en appelle dans l'un de ses derniers livres aux « conférences aux néokantiens du Paraguay » ( !) d'un certain Jean-Baptiste Botul, ce dernier n'étant en réalité qu'un canular inventé par Frédéric Pagès, journaliste au Canard Enchaîné. Dans un pays normal, avec des contre-pouvoirs et une vraie éthique au sein des élites intellectuelles, une affaire comme celle de « Botul » aurait du discréditer à jamais BHL. Il n'en a rien été et l'homme continue de sévir, cherchant à faire taire tous ceux qui ne partagent pas son avis. « Dans la période récente, nul n'aura, à mon sens, autant desservi la vie intellectuelle et le débat démocratique que BHL, note Pascal Boniface. Et d'indiquer que, pour lui, BHL est « un peu le Ben Ali du monde médiatique. »

Comme indiqué au début de ce texte, d'autres personnalités très médiatiques sont éreintées par le livre. En Algérie, on comprendra aisément qu'il n'est nul besoin de trop s'attarder sur les pages consacrées à Mohamed Sifaoui, « pourfendeur utile de l'islamisme », et, peut-être, le seul Algérien au monde à avoir applaudi à l'intervention israélienne à Gaza en janvier 2009…

On lira avec attention les chapitres consacrés à Alexandre Adler et à Frédéric Encel, deux personnalités omniprésentes dans les médias (plus pour le premier que le second) et dont le propos pseudo-objectif (pour les deux) et sous couvert de références académiques un peu exagérées (pour le second) ne sert en réalité qu'à défendre les intérêts d'Israël.

Un autre chapitre concerne Caroline Fourest, qualifiée par l'auteur de « sérial-menteuse ». Concernant cette grande pourfendeuse de l'islamisme, le livre montre bien ce mécanisme utilisé par nombre de ses pairs qui consiste à se faire un nom et une réputation en surfant sur l'air du temps (islamophobie, peur de l'islam, etc…) et en s'attaquant à quelqu'un qui aura du mal à répondre et à se faire entendre. C'est fut le cas par exemple avec Tariq Ramadan.

« En s'attaquant à 'Frère Tariq', note Pascal Boniface, Caroline Fourest sait pertinemment qu'elle va s'attirer les bonnes grâces d'une partie des élites politico-médiatiques, et notamment celles de Bernard-Henri Levy, premier pourfendeur de Ramadan ». Et d'ajouter que « Tariq Ramadan possède l'avantage d'être extrêmement visible et de n'avoir pas beaucoup d'appuis et de soutiens dans les médias. L'accusation pesant sur lui d'antisémitisme lui ferme la plupart des portes. Il ne pourra pas rétorquer. Ou si peu. »

A ce niveau, et avant de terminer, le présent chroniqueur se doit de signaler qu'il ne connaît pas Pascal Boniface (ni Tariq Ramadan d'ailleurs) et que seule lui importe la nécessité de parler d'un ouvrage qu'il incite à lire pour ne plus se faire berner par des discours aussi omniprésents que malhonnêtes sur le plan intellectuel.

Terminons cette chronique par un autre sujet qui n'a pas grand-chose à voir (quoique...). J'ai lu avec consternation le « reportage » de Yasmina Khadra à Bahreïn (2) où ce dernier dédouane allégrement la monarchie absolue des al-Khalifa. Si des gens n'étaient pas morts Place de la Perle à Manama. Si d'autres n'étaient pas en prison. Si certains de mes amis bahreïnis, chiites de confession mais opposants laïcs au régime ne vivaient pas dans la hantise d'être arrêtés à tout instant-quand d'autres se sont déjà exilés à Dubaï -, j'aurais pu rire aux éclats devant ces pérégrinations digne d'un Mqidèche à Manama. Quand une telle inconsistance le dispute à autant de légèreté et d'obséquiosité, il n'y a rien d'autre à faire que plaindre l'intéressé, fut-il un écrivain au talent plus ou moins reconnu, et d'assurer à ses propres amis bahreïnis qui vivent dans la terreur depuis mars dernier, qu'il est des Algériennes et des Algériens solidaires de leur lutte contre une dictature qui tue, torture et persécute nombre de ses opposants qu'ils soient chiites ou non.

(1) Les intellectuels faussaires. Le triomphe médiatique des experts en mensonge, Pascal Boniface, Jean-Claude Gawsevitch, 247 pages, 19,90 euros.

(2) BAHREIN: Ce que le mirage doit à l'oasis, L'Expression, 12 juillet 2011.