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Dernier ouvrage paru : Chroniques du ramadan. Voyage intimiste au coeur du jeûne (Tallandier, 2026).
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mardi 13 février 2018

La chronique du blédard : Du bijoutier, des banques et de la monnaie

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Le Quotidien d’Oran, jeudi 8 février 2018
Akram Belkaïd, Paris

Grand bruit pour cette affaire et moult commentaires salaces… Selon le site internet en langue anglaise du quotidien turc Hurriyet Daily News, S. M., un bijoutier algérien de 67 ans a été hospitalisé puis arrêté par la police d’Istanbul pour avoir tenté de faire passer, sans la déclarer, la somme de 144.200 euros dans son canal anal (*). Le magot consistait en des billets roulés de 500 euros et de 100 euros. Dans l’incapacité de se libérer de ces liasses, l’infortuné fortuné a atterri aux urgences d’un hôpital privé où les chirurgiens qui l’ont opéré ont signalé son cas à la police. La justice turque a décidé la confiscation de l’argent et le bijoutier a pu rentrer en Algérie.

Selon Hurriyet, ce dernier a expliqué aux policiers que l’importance de la somme serait due à la nécessité pour lui d’effectuer de gros achats d’or et de textile pour ses affaires en Algérie. Au-delà des plaisanteries sans fin que l’on peut faire sur sa déconvenue, on peut d’ores et déjà relever que la méthode employée rappelle surtout celle de trafiquants de drogue ou de pierres précieuses. C’est peut-être dû au fait que le procédé de la « veste marocaine », comprendre une veste dont la doublure intérieure est entièrement tapissée de billets de banques (méthode des trafiquants de kif désireux de blanchir leurs euros au Maroc), est désormais facilement détectable dans la majorité des aéroports.

En réalité, c’est d’abord et surtout pour contrevenir à la législation algérienne que le bijoutier a usé de ce subterfuge. En effet, cette dernière interdit sans aucune ambiguïté l’exportation d’une telle somme en cash. On se souvient d’ailleurs que c’est à cause de l’interpellation de certains de ses cadres porteurs de valises de liquide que l’empire Khalifa a commencé à se craqueler. S’il était arrivé à Istanbul avec ses 144 200 euros dans les poches, notre bijoutier aurait certainement attiré l’attention mais une simple déclaration lui aurait permis d’être en règle avec la législation turque. A titre de comparaison, et pour celles et ceux que cela intéresse, un Algérien qui arrive sur le territoire français n’est obligé de déclarer les devises qu’il a sur lui que si le montant est supérieur ou égal à 10 000 euros.

Cette histoire est un fait divers emblématique car il dit beaucoup de choses de la réalité algérienne. Dans d’autres pays du monde, un commerçant, possédant des euros, ne se serait jamais déplacé avec autant de liquide pour des achats destinés à alimenter un commerce légal (de l’or pour sa bijouterie et du textile pour ses magasins, dans le cas présent). La Turquie est un pays développé sur le plan des infrastructures bancaires et financières. Que l’on soit sur la côte ou dans l’Anatolie profonde, on peut tout payer par carte bancaire. Tourisme oblige, il existe partout des distributeurs et des points de retrait automatique. Mais quelle banque algérienne permet aujourd’hui à un commerçant de faire ses affaires dans le monde grâce à une simple carte de crédit ?

On peut estimer que l’importance des montants, la fréquence de ses achats (évoqués par l’intéressé devant la police turque) peut aussi justifier l’ouverture d’un crédit documentaire ou d’un simple transfert interbancaire. Autre question, quelle banque algérienne propose aujourd’hui à ses clients d’avoir réellement accès (oublions la pub) à un réseau mondial ou, soyons moins exigeant, régional ? On va s’empresser de dire que c’est la faute à une législation qui n’a toujours pas été remaniée. Que la réforme bancaire est un serpent de mer parmi tant d’autres qui hantent le cimetière des projets de changements structurels du pays. Et c’est vrai. Le wanetoutrisme triomphant peut bien dire ce qu’il veut, l’Algérie n’est pas un « hub » financier.

On pourra faire tous les discours que l’on souhaite sur la diversification économique et la nécessité de sortir de la dépendance aux hydrocarbures, rien ne sera possible sans que banques et législation financières ne soient sérieusement toilettées. Il ne s’agit pas de décréter le grand soir néolibéral avec la suppression de toutes les règlementations. Il ne s’agit pas non plus de plaider pour une convertibilité totale du pauvre dinar. Mais on peut, par exemple, libéraliser de manière graduelle le marché des changes à l’intérieur du pays. On peut aussi faire en sorte que les transactions avec l’étranger, mêmes si elles sont limitées par des seuils, ne soient pas synonymes de complications permanentes et de nécessité de recourir à des procédés illégaux.

Beaucoup d’argent en liquide circule en Algérie. Une part non-négligeable de ces flux est libellée en euros. Dans la majorité des transactions, l’Etat n’a guère sa part. La régularisation d’un marché gris, que tout le monde utilise, améliorera les recettes fiscales du pays. Bien sûr, il est certain que des questions délicates se posent à commencer par celle de l’origine des fonds et de leur blanchiment. C’est d’ailleurs un mystère. D’où viennent ces millions d’euros qui circulent dans le marché parallèle ? De la diaspora ? En partie, oui. Mais le reste ? Clarifier les règles du jeu pour ce qui est de la monnaie, c’est ouvrir la voie pour assainir l’économie. C’est ce qu’a fait la (presque) défunte loi sur la monnaie et le crédit d’il y a déjà trente ans. Il est temps que l’Algérie se dote d’un texte d’un calibre comparable.

(*) « Algerian jeweler hospitalized in Istanbul after smuggling 290 banknotes in anal canal », 6 février 2018.
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vendredi 15 février 2008

La chronique économique : Le marché devant, les institutions internationales loin derrière

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Le Quotidien d'Oran, mercredi 13 février 2008
Akram Belkaïd

Les crises financières se suivent et, finalement, se ressemblent en cela qu'elles sont toujours suivies par les mêmes promesses d'ivrognes. Prenez la récente réunion du G7. Comme il fallait s'y attendre, les grands de ce monde (cette notion étant de plus en plus discutable car des pays comme la Chine, l'Inde ou le Brésil auraient aussi leur place dans ce club fermé) nous ont encore gratifiés de déclarations lénifiantes sur la nécessité de mettre en place des mécanismes préventifs pour la détection des crises.

Reprenez les communiqués qui avaient suivi l'explosion de la bulle internet ou, plus loin encore, ceux qui avaient été émis après la bourrasque asiatique de 1997, et vous trouverez les mêmes mots, les mêmes formules volontaristes.

Et puisque l'on parle de la crise asiatique, qui se souvient de la création, à l'époque, du Forum de stabilité financière, un « machin » qui regroupe des banquiers centraux et dont on entend parler de temps à autre ? Et c'est ce Forum que le G7 vient de ressortir en l'engageant à travailler « de manière plus rapprochée » avec le Fonds monétaire international (FMI) afin d'identifier « les vulnérabilités » du système financier et « d'améliorer les mécanismes d'alerte précoce. » Et patati, et patata...

Personne ne contestera que ni le Forum de stabilité financière et encore moins le FMI n'ont vu venir la crise du crédit hypothécaire américain. Le premier peut se prévaloir de quelques excuses dont celle qui consiste à déplorer son manque de moyens financiers.

L'affaire est un peu plus compliquée pour le Fonds monétaire dont le directeur général, Dominique Strauss-Kahn, affirme que cette institution a bel et bien vu venir la crise des « subprime » mais qu'elle n'a peut-être pas été suffisamment audible.

C'est peut-être vrai car, concernant le FMI, il n'est pas idiot de se demander si quelqu'un l'écoute encore. En mal de pays débiteurs, discrédité par la crise asiatique et incapable de se réformer, le FMI a perdu de son aura et cela entame sa crédibilité vis-à-vis des marchés financiers.

En réalité, il faudrait appeler un chat un chat et convenir que les institutions internationales comme les gouvernements ont perdu l'ascendant sur ce qu'elles ont contribué à créer. En un mot, le politique comme les autorités de supervision sont à la traîne derrière un marché débridé qui, hier encore avait déjà une longueur d'avance mais qui aujourd'hui en a trois ou quatre.

Malgré leurs beaux discours, les fonctionnaires du FMI comme les membres du Forum de stabilité financière, voire comme les banquiers centraux, en sont réduits à attendre que cela se passe pour réagir. Et après la crise, il leur est toujours facile d'édicter quelques lois, lesquelles seront de toutes les façons inefficaces puisqu'elles ne remettront pas en cause la sacro-sainte dérégulation des marchés.

Ce qui se passe actuellement dans le secteur bancaire illustre bien le manque d'ascendant des institutions internationales sur le marché. Quand le G7 fait mine de s'énerver en exigeant des banques qu'elles publient toutes leurs pertes dues aux « subprime », on réalise soudain que quelque chose va mal car, naïvement, on pourrait penser que les règles comptables et prudentielles commandent à tout établissement bancaire de publier ses comptes sans attendre les supplications du G7. Le fait même que l'on ne sache pas si le total de ces pertes, pour l'industrie bancaire, est de 120 milliards de dollars ou de 400 milliards de dollars, montre bien à quel point le système est dévoyé.

En attendant, pour reprendre les propos de Mario Draghi, le gouverneur de la Banque d'Italie et le président du Forum de stabilité financière, les quinze prochains jours vont être cruciaux puisque c'est durant ce laps de temps que de nombreuses banques vont publier leurs comptes certifiés pour l'année 2007. Et dans cette affaire, qu'il s'agisse de la Société Générale, d'UBS ou d'autres, le pire est bien possible...