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Dernier ouvrage paru : Chroniques du ramadan. Voyage intimiste au coeur du jeûne (Tallandier, 2026).
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mardi 4 décembre 2018

La chronique du blédard : Réflexions sur le vote

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Le Quotidien d’Oran, jeudi 29 novembre 2018
Akram Belkaïd, Paris

Au XIXe siècle, les peuples européens ont longtemps lutté pour mettre fin à l’absolutisme monarchique et pour obtenir le droit de vote (essentiellement masculin à l’époque). L’ambition républicaine, ou celle d’une monarchie parlementaire, était adossée au principe du droit des électeurs à désigner leurs représentants grâce au bulletin glissé dans l’urne. Un peu plus tôt, à la fin du XVIIIe, les Américains avaient donné corps à cette idée en y ajoutant quelques dispositions destinées à empêcher le retour déguisé à l’absolutisme. C’est ce qui explique, du moins en théorie, pourquoi le président des Etats-Unis n’a pas tous les pouvoirs et qu’il doit compter avec le Congrès : « a president weak by design », un président délibérément faible de par la conception de son poste.

La revendication du vote pour tous fut aussi celle des mouvements nationalistes dans les pays colonisés. Le cas algérien en est un exemple. Avant même la création de l’Etoile nord-africaine (ENA), le vote fut considéré par le mouvement Jeunes Algériens comme un moment décisif dans la confrontation avec l’ordre colonial. Cela sera le cas jusqu’au déclenchement de la Guerre d’indépendance avec son cortège de scrutins annulés ou truqués. Ce fut le cas en 1948 quand le socialiste Marcel-Edmond Naegelen, alors gouverneur général d’Algérie, truqua les élections pour le deuxième collège (celui réservé aux indigènes) de l’Assemblée algérienne. Concernant la Guerre d’Algérie, on évoque souvent les massacres du printemps 1945 comme ayant été le catalyseur pour un passage à la lutte armée. On oublie trop souvent de parler de ces élections de 1948 qui démontrèrent que le lobby colonial n’entendait pas permettre aux Algériens de choisir leurs représentants.

En ce début de XXIe siècle beaucoup d’urnes ont été charriées par les flots électifs. Dans des pays du Sud comme l’Algérie, on vote dans des environnements politiques censés être pluralistes mais les résultats des scrutins sont sans surprise car le résultat est connu à l’avance. Les dictatures et les régimes autoritaristes ont su accompagner l’air du temps. Le temps du vote interdit ou du candidat unique est révolu. On organise des compétitions électorales avec tout ce qu’il faut comme atours démocratiques mais le jeu est truqué et les électeurs, comme les observateurs internationaux, le savent. Souvent, aussi, les principaux adversaires du président sortant sont empêchés de se présenter quand ils ne sont pas jetés en prison. On notera aussi qu’il existe des exceptions pour le pire comme pour le meilleur.

Pour le meilleur, la Tunisie est un pays où voter a désormais une signification. Bien sûr, la population ne voit pas venir les changements promis par la révolution de janvier 2011 et cela se traduit par une forte abstention. Il est évident aussi que le mécanisme électoral n’est pas (encore) parfait. Il n’empêche. L’électeur tunisien peut (doit) considérer que sa voix compte. Quant au pire, les exemples ne manquent pas. On pense notamment à certains pays d’Afrique subsaharienne, comme le Cameroun, où de scrutin présidentiel en scrutin présidentiel, de décennie en décennie, le résultat est toujours le même. On peut aussi évoquer les monarchies du Golfe qui sont, exception faite du Koweït, les seuls pays dans le monde où on ne vote pas (ou si peu et de manière erratique). Les seuls pays dans le monde, avec la Corée du nord, où on ne fait même pas semblant d’organiser des élections régulières. Même la Chine et son tout puissant parti communiste permettent, une fois tous les cinq ans, à 900 millions d’électeurs de désigner directement 2,5 millions de « représentants du peuple » aux « assemblées populaires » locales.

En Occident comme dans d’autres régions du monde (Asie, Amérique latine), le vote est un acquis et la vie politique s’organise autour des échéances électorales. Les batailles et les mobilisations du XIXe siècle y ont donc atteint leur objectif. Mais cela ne signifie pas que la situation est parfaite. Si l’on devait dresser un tableau listant les principaux problèmes qui enrayent l’expression démocratique lors d’une élection, on retrouverait un peu partout la mention de l’argent. L’exemple le plus frappant est celui des Etats-Unis où il est impossible de faire campagne sans dépenser des centaines de millions de dollars. Les législateurs américains ont renoncé à limiter les dépenses de campagne au nom de la liberté d’expression. Ce faisant, ils ont ouvert la voie à une ploutocratie qui ne dit pas son nom.

L’argent intervient aussi de manière indirecte. Le cas français l’illustre bien (on aurait pu aussi évoquer celui du Brésil). Certes, les dépenses de campagne sont limitées mais que dire quand une grande partie des médias est aux mains d’industriels et de milliardaires qui ont donc les moyens d’influer sur la campagne électorale ? Dans ces conditions, l’intégrité du vote est donc questionnée. La nécessité d’affranchir les compétitions électorales de l’influence de l’argent ne date pas d’hier mais cette question ne mobilise guère. A l’inverse, on voit se dessiner une nouvelle frontière, une sorte de revendication encore diffuse mais que l’on retrouve dans tous les mouvements qui s’organisent hors des partis traditionnels. Il s’agit de ce que l’on pourrait appeler le droit à l’électeur de corriger son vote. Autrement dit, le droit au « recall », celui de voter pour renvoyer l’élu qui ne donne pas satisfaction, qu’il soit maire, député ou président.


De cela, les élus où qu’ils soient n’en veulent pas et mettent en avant la nécessité d’aller au terme de leur mandat. Si l’on revient au cas français, il est intéressant de noter que des dirigeants, qui ne cessent d’expliquer que l’emploi garanti à vie constitue un anachronisme, refusent que leur soit appliquée la précarité professionnelle qu’ils imposent à d’autres. Cela changera tôt ou tard. Les crises politiques qui se dessinent pour le XXIe siècle déboucheront nécessairement sur la possibilité de renvoyer les élus défaillants.
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jeudi 31 mars 2011

La chronique économique : Chine, Algérie et ploutocratie

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Le Quotidien d'Oran
Mercredi 30 mars 2011

Cela ne surprendra pas grand-monde. Depuis plusieurs semaines, le gouvernement chinois met tout en œuvre pour limiter l’impact des révolutions arabes sur son opinion publique. Sur Internet, la censure fait son œuvre tandis que les médias officiels insistent sur le chaos libyen pour prouver le caractère dangereux des révoltes populaires. Ainsi, la Chine cherche plus que jamais à faire figure de contre-exemple, voire de contre-modèle démocratique, ce dernier continuant d’inspirer de nombreux dirigeants de pays du Sud qui refusent toute ouverture politique.

La Chine: un modèle peu égalé

Cela vaut pour l’Algérie. Il existe d’ailleurs de nombreux points communs entre ce pays et l’Empire du milieu. Dans les deux cas, le discours officiel est pétri d’autosatisfaction et rejette la moindre critique, fût-elle constructive. Mais attention aux comparaisons hâtives ! Si l’on prend le cas chinois, on doit admettre qu’il y a de quoi être impressionné. Le bilan du XIe plan quinquennal (2006-2010) est édifiant : une croissance moyenne de 11,2% par an, près de 60 millions d’emplois urbains créés et autant de Chinois qui sont sortis de la pauvreté.

A cela s’ajoutent des percées notables dans le secteur de l’aéronautique, de l’aérospatiale et des énergies renouvelables. N’oublions pas non plus l’explosion des réserves de change qui s’approchent tranquillement des 3.000 milliards de dollars !

Côté algérien, on ne peut absolument pas accorder pareil satisfecit. Certes, la croissance reste supérieure à 3% tandis que les réserves de change atteignent des niveaux record. Mais on est bien en peine d’avancer la moindre information positive sur les créations d’emplois ou sur le développement industriel du pays. Contrairement à ses voisins marocain et tunisien qui ont réussi à capter des niches de sous-traitance dans des secteurs de pointe (électronique, automobile, aéronautique et technologies de l’information), l’industrie algérienne est toujours dans l’attente d’un plan stratégique de modernisation et de relance.

Tout cela pour dire que la comparaison Chine - Algérie n’est pertinente que sur le plan du verrouillage politique mais certainement pas sur le plan économique. Et pour en être convaincu, il suffit de se référer aux ambitions du XIIe plan quinquennal chinois (2011-2015), où Pékin veut arriver à atteindre « une société moyennement prospère » par le développement de l’éducation, la montée en gamme industrielle, l’innovation et la création de marques chinoises (terme préféré à celui de champions nationaux). Autant d’objectifs que l’Algérie ne semble guère capable d’atteindre faute de vision claire et de politique économique digne de ce nom.

Corruption et ploutocratie


Mais avec le verrouillage politique, il y a une autre ressemblance entre la Chine et l’Algérie. Il s’agit de l’explosion de la corruption, laquelle - on ne le répétera jamais assez - n’est que la conséquence de systèmes judiciaires aux ordres et d’absence de liberté d’expression. Une statistique en dit long sur le sujet. En Chine, les 70 membres les plus riches de l’Assemblée nationale populaire représentent un patrimoine total de 75 milliards de dollars. Un record mondial. A titre d’exemple, aux Etats-Unis, un pays régulièrement critiqué pour le poids de l’argent dans la vie politique, les 70 membres les plus riches du Congrès cumulent des avoirs d’un montant « d’à peine » 5 milliards de dollars.

A l’heure où des chiffres invérifiables circulent en Algérie et sur Internet à propos des fortunes du personnel politique, on réalise que le modèle chinois ne s’exporte finalement que via deux axes particuliers : l’absence de libertés politiques et l’évolution vers une ploutocratie qui ne dit pas encore son nom…

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