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Dernier ouvrage paru : Chroniques du ramadan. Voyage intimiste au coeur du jeûne (Tallandier, 2026).
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mercredi 25 août 2021

La chronique du blédard : La démocratie corinthiane et l’Algérie

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Le Quotidien d’Oran, jeudi 17 juin 2021

Akram Belkaïd, Paris


Le peuple algérien est-il mûr pour la démocratie ? Côté pouvoir, et si l’on fait exception de la brève expérience réformatrice de la fin des années 1980, la réponse a toujours été négative. Dans l’ouvrage collectif « Les années Boum » (1) – auquel le présent chroniqueur a participé – Ahmed Bedjaoui, le grand spécialiste du cinéma algérien, rapporte les propos qu’a tenu le colonel-président Houari Boumediene à son ami, le réalisateur égyptien Lotfi El-Khouli qui lui reprochait alors – c’était en 1974 - le manque d’ouverture de son régime : « La démocratie ne s’octroie pas. Les gens doivent souffrir pour elle et accepter d’aller en prison comme toi, pour la mériter. Le jour où je verrai des élites algériennes accepter de payer le prix de la démocratie, nous en reparlerons. » 

Quelques années plus tard, lors de la célébration d’un mariage où était présent tout le bureau politique du FLN – alors parti unique – j’ai personnellement entendu le même discours, ou presque, tenu par l’un des illustres membres de ce cercle très fermé. Venu « discuter avec la jeunesse », il lança au bout de quelques minutes, agacé par les (très timides et très prudentes) récriminations sur l’état du pays et de sa société : « nous avons arraché l’indépendance par la force. Si vous voulez que les choses changent, il faudra nous chasser, il faudra faire la même chose que nous. »

Qu’elles soient doloriste ou radicale, ces visions perdurent. Et même s’il nous faut mériter cette démocratie, il reste qu’elle n’est pas, du moins officiellement, une fin en soi. Elle n’est pas un horizon souhaité comme le fut, par exemple, le développement au lendemain de l’indépendance. La mascarade électorale à laquelle nous venons d’assister a montré la prééminence du propos relativiste. Il faudrait donner du temps au temps, former les gens, mettre en place des institutions solides, éduquer… Et si l’on persiste à dire que rien ne changera sans véritable ouverture, on peut encore entendre que la démocratie, dans un pays comme l’Algérie, ne peut que mener à un chaos comparable à celui des années 1990.

Il manquera toujours quatre-vingt-dix centimes pour faire un dinar. Poser des préalables à la démocratie, c’est, en réalité, ne pas en vouloir ou soutenir, sans l’assumer, le régime qui n’en veut pas. On peut pérorer comme on veut, en appeler à toute la littérature en sciences politiques, s’il n’y a pas d’ouverture concrète, alors le reste est du festi. Car personne de censé ne peut croire que la démocratie est un achèvement. C’est un processus continu, négocié. Fragile, sans cesse remis en cause par les tendances autoritaristes de l’espèce humaine. La démocratie, est une quête, un cheminement et un combat permanent qui passe par des droits acquis. 

Surtout, la démocratie, ce n’est pas juste le fait d’organiser des élections – surtout quand il s’agit de ne pas accorder d’importance à la participation. C’est une expérience à vivre et à diffuser même quand elle est interdite. Plutôt que de contribuer à sauver la mise à un système qui ne veut rien entendre, il est préférable de contribuer à rendre « normale » l’idée de démocratie. D’en faire une référence en l’opposant à ce qu’est la réalité actuelle. Les droits élémentaires seraient ainsi vécus comme une norme tandis que leur non-respect serait vu pour ce qu’il est : une anormalité inacceptable.

Il y a quarante ans, au Brésil, alors sous dictature militaire, une poignée de footballeurs a initié un mouvement resté dans l’histoire. Joueurs du Sport Club Corinthians Paulista, plus connu sous le nom de Corinthians de São Paulo, des hommes comme Sócrates Brasileiro Sampaio de Souza Vieira de Oliveira (dit Sócrates), Wladimir Rodrigues dos Santos (dit Wladimir), Walter Casagrande Júnior et José Maria Rodrigues Alves (dit Zé Maria) ont bouleversé la gestion de leur club, démontrant par l’exemple comment on peut mettre en place des mécanismes démocratiques au sein d’une institution et comment cela peut rejaillir sur le reste de la société.

De 1981 à 1984, cette « démocratie corinthiane », fustigée par la FIFA, a fait en sorte que les joueurs prennent les principales décisions, qu’ils soient rémunérés de manière équitable, qu’ils décident des recrutements et de la tactique (ce qui déboucha sur un jeu offensif de légende). Ces joueurs ont ainsi démontré que la démocratie n’est pas une abstraction ou un privilège de pays occidentaux. Et quand le régime s’est engagé concrètement dans l’ouverture politique, les « Corinthians » ont soutenu la transition démocratique et appelé leurs concitoyens à aller voter avec cette célèbre banderole déployée par les joueurs avant un match : « Ganhar ou perder, mas sempre com democracia », soit « Gagner ou perdre, mais toujours en démocratie ».

Je ne sais pas si les intéressés en parleront un jour mais une telle expérience a été envisagée en Algérie. Il s’agissait de faire en sorte qu’un grand club de football devienne une entreprise détenue par ses supporters et ses joueurs, son président étant élu par ces « socios » sur le principe d’un socio, une voix. Quoi de mieux pour éduquer une jeunesse dépolitisée et manquant de repères citoyens ? L’expérience, on devine pourquoi, n’a jamais pu se réaliser. Club de football, cercle de lecture, think tank, association caritative, la démocratie, ou sa préparation, relève toujours d’une démarche subversive – mais pacifique – que le système autoritariste combat toujours quand il finit par la détecter. C’est un jeu du chat et de la souris qui se terminera quand celui qui a le monopole de la force comprendra enfin que les choses doivent changer et que les gens ne devraient pas aller en prison pour obtenir leurs droits et libertés.


(1) Les années Boum, sous la direction de Mohamed Kacimi, Chihab Editions, Alger, 2016.


 

 


mercredi 9 octobre 2019

Quand Boumediene parlait de démocratie...

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L'échange qui suit, rapporté par Ahmed Bedjaoui, homme de cinéma qui fut longtemps en charge de la très célèbre émission Télé ciné-club, témoigne de la mentalité des dirigeants algériens. Certes, la scène remonte à juin 1974 mais elle éclaire assez bien la situation actuelle, à l'heure où le pouvoir algérien persiste à refuser les revendications du Hirak populaire en maintenant l'élection présidentielle du 12 décembre.

Lotfi El Khouli, scénariste de Youssef Chahine pour le film Le Moineau et ami de Houari Boumediene dont il fut le condisciple à Al Azhar se trouvait à Alger en juin 1974 en tant qu'invité personnel du président.  Lors d'un entretien privé, il lui tint ces propos : [extrait]
"Nous sommes presque dix ans après ta prise de pouvoir. Tu as réussi te concilier l'adhésion de tous et tu n'as pas d'opposition. Qu'est-ce qui t'empêche de mettre en place une constitution et de rentrer dans l'histoire comme celui qui a introduit la démocratie dans le monde arabe ?"
Réponse, étonnée, de Houari Boumediene :
"La démocratie ne s'octroie pas. Les gens doivent souffrir pour elle et accepter d'aller en prison comme toi, pour la mériter. Le jour où je verrai des élites algériennes accepter le prix de la démocratie, nous en reparlerons."

Source : Ahmed Bedjaoui, Quand le cinéma scintillait dans la nuit, in Les Années Boum, ouvrage collectif sous la direction de Mohamed Kacimi, Chihab Editions, Alger, octobre 2016.

mardi 4 décembre 2018

La chronique du blédard : Réflexions sur le vote

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Le Quotidien d’Oran, jeudi 29 novembre 2018
Akram Belkaïd, Paris

Au XIXe siècle, les peuples européens ont longtemps lutté pour mettre fin à l’absolutisme monarchique et pour obtenir le droit de vote (essentiellement masculin à l’époque). L’ambition républicaine, ou celle d’une monarchie parlementaire, était adossée au principe du droit des électeurs à désigner leurs représentants grâce au bulletin glissé dans l’urne. Un peu plus tôt, à la fin du XVIIIe, les Américains avaient donné corps à cette idée en y ajoutant quelques dispositions destinées à empêcher le retour déguisé à l’absolutisme. C’est ce qui explique, du moins en théorie, pourquoi le président des Etats-Unis n’a pas tous les pouvoirs et qu’il doit compter avec le Congrès : « a president weak by design », un président délibérément faible de par la conception de son poste.

La revendication du vote pour tous fut aussi celle des mouvements nationalistes dans les pays colonisés. Le cas algérien en est un exemple. Avant même la création de l’Etoile nord-africaine (ENA), le vote fut considéré par le mouvement Jeunes Algériens comme un moment décisif dans la confrontation avec l’ordre colonial. Cela sera le cas jusqu’au déclenchement de la Guerre d’indépendance avec son cortège de scrutins annulés ou truqués. Ce fut le cas en 1948 quand le socialiste Marcel-Edmond Naegelen, alors gouverneur général d’Algérie, truqua les élections pour le deuxième collège (celui réservé aux indigènes) de l’Assemblée algérienne. Concernant la Guerre d’Algérie, on évoque souvent les massacres du printemps 1945 comme ayant été le catalyseur pour un passage à la lutte armée. On oublie trop souvent de parler de ces élections de 1948 qui démontrèrent que le lobby colonial n’entendait pas permettre aux Algériens de choisir leurs représentants.

En ce début de XXIe siècle beaucoup d’urnes ont été charriées par les flots électifs. Dans des pays du Sud comme l’Algérie, on vote dans des environnements politiques censés être pluralistes mais les résultats des scrutins sont sans surprise car le résultat est connu à l’avance. Les dictatures et les régimes autoritaristes ont su accompagner l’air du temps. Le temps du vote interdit ou du candidat unique est révolu. On organise des compétitions électorales avec tout ce qu’il faut comme atours démocratiques mais le jeu est truqué et les électeurs, comme les observateurs internationaux, le savent. Souvent, aussi, les principaux adversaires du président sortant sont empêchés de se présenter quand ils ne sont pas jetés en prison. On notera aussi qu’il existe des exceptions pour le pire comme pour le meilleur.

Pour le meilleur, la Tunisie est un pays où voter a désormais une signification. Bien sûr, la population ne voit pas venir les changements promis par la révolution de janvier 2011 et cela se traduit par une forte abstention. Il est évident aussi que le mécanisme électoral n’est pas (encore) parfait. Il n’empêche. L’électeur tunisien peut (doit) considérer que sa voix compte. Quant au pire, les exemples ne manquent pas. On pense notamment à certains pays d’Afrique subsaharienne, comme le Cameroun, où de scrutin présidentiel en scrutin présidentiel, de décennie en décennie, le résultat est toujours le même. On peut aussi évoquer les monarchies du Golfe qui sont, exception faite du Koweït, les seuls pays dans le monde où on ne vote pas (ou si peu et de manière erratique). Les seuls pays dans le monde, avec la Corée du nord, où on ne fait même pas semblant d’organiser des élections régulières. Même la Chine et son tout puissant parti communiste permettent, une fois tous les cinq ans, à 900 millions d’électeurs de désigner directement 2,5 millions de « représentants du peuple » aux « assemblées populaires » locales.

En Occident comme dans d’autres régions du monde (Asie, Amérique latine), le vote est un acquis et la vie politique s’organise autour des échéances électorales. Les batailles et les mobilisations du XIXe siècle y ont donc atteint leur objectif. Mais cela ne signifie pas que la situation est parfaite. Si l’on devait dresser un tableau listant les principaux problèmes qui enrayent l’expression démocratique lors d’une élection, on retrouverait un peu partout la mention de l’argent. L’exemple le plus frappant est celui des Etats-Unis où il est impossible de faire campagne sans dépenser des centaines de millions de dollars. Les législateurs américains ont renoncé à limiter les dépenses de campagne au nom de la liberté d’expression. Ce faisant, ils ont ouvert la voie à une ploutocratie qui ne dit pas son nom.

L’argent intervient aussi de manière indirecte. Le cas français l’illustre bien (on aurait pu aussi évoquer celui du Brésil). Certes, les dépenses de campagne sont limitées mais que dire quand une grande partie des médias est aux mains d’industriels et de milliardaires qui ont donc les moyens d’influer sur la campagne électorale ? Dans ces conditions, l’intégrité du vote est donc questionnée. La nécessité d’affranchir les compétitions électorales de l’influence de l’argent ne date pas d’hier mais cette question ne mobilise guère. A l’inverse, on voit se dessiner une nouvelle frontière, une sorte de revendication encore diffuse mais que l’on retrouve dans tous les mouvements qui s’organisent hors des partis traditionnels. Il s’agit de ce que l’on pourrait appeler le droit à l’électeur de corriger son vote. Autrement dit, le droit au « recall », celui de voter pour renvoyer l’élu qui ne donne pas satisfaction, qu’il soit maire, député ou président.


De cela, les élus où qu’ils soient n’en veulent pas et mettent en avant la nécessité d’aller au terme de leur mandat. Si l’on revient au cas français, il est intéressant de noter que des dirigeants, qui ne cessent d’expliquer que l’emploi garanti à vie constitue un anachronisme, refusent que leur soit appliquée la précarité professionnelle qu’ils imposent à d’autres. Cela changera tôt ou tard. Les crises politiques qui se dessinent pour le XXIe siècle déboucheront nécessairement sur la possibilité de renvoyer les élus défaillants.
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jeudi 14 janvier 2016

La chronique du blédard : Aider la Tunisie

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Le Quotidien d’Oran, jeudi 14 janvier 2016
Akram Belkaïd, Paris

C’était il y a cinq ans. Le 14 janvier 2011, après un mois de soulèvements, d’émeutes et de manifestations populaires avec leurs cortèges de morts et de blessés, le président Zine el-Abidine Ben Ali quittait la Tunisie en compagnie de ses proches pour se réfugier en Arabie Saoudite. On connaît la suite mais elle mérite d’être rappelée. La chute retentissante d’un homme qui régnait en maître sur la Tunisie depuis le fameux « coup d’Etat médical » du 7 novembre 1987 contre Habib Bourguiba a provoqué une immense onde de choc dans le monde arabe. Egypte, Libye, Maroc, Yémen, Bahreïn, Emirats arabes unis, Jordanie, Syrie et même Arabie Saoudite et Oman : tous ont connu des mouvements de protestation au nom de revendications communes : la dignité, la fin de l’arbitraire, le mieux-être et le droit aux droits les plus fondamentaux. Partout, des autocrates ou des faux-démocrates se sont sentis obligés de promettre des réformes et de délier les bourses pour acheter la paix sociale.

On connaît aussi la suite. L’intervention aérienne de l’Otan en Libye, la démocratisation qui tourne mal en Egypte et qui aboutit à un coup d’Etat militaire en juillet 2014, le drame syrien où une protestation pacifique au départ a été transformée, par la volonté machiavélique du régime mais aussi par l’interventionnisme des monarchies réactionnaires du Golfe, en une terrible guerre confessionnelle où la population paie, aujourd’hui encore, le prix fort. Le Yémen aussi où, à peine écarté, un président en poste depuis plusieurs décennies a manœuvré pour revenir au pouvoir quitte à plonger son pays dans une énième guerre civile avec, à la clé, une nouvelle intervention militaire saoudienne.

Aujourd’hui, le panorama du monde arabe est tellement calamiteux que l’espoir engendré par ce qui fut un printemps en hiver est désormais oublié. Le drame syrien, le « chaos » libyen, la fuite en avant égyptienne, le scandale du Yémen, pays parmi les plus pauvres du monde bombardé par l’un des plus riches, et le verrouillage un peu partout, y compris en Algérie, des champs politiques avec, sans oublier, la résurgence du phénomène djihadiste symbolisé par l’essor de l’Organisation de l’Etat islamique (OEI) : voilà autant de facteurs qui font regretter un passé, pas si lointain, où les dictatures rimaient avec stabilité et intégrité des territoires. Le mouvement de pendule est si puissant que l’idée que tout cela n’était finalement qu’un complot est de plus en plus répandue. Un complot pour quoi ? Par qui ? Contre qui ? Les versions les plus farfelues abondent sur le net. Ceux qui y croient ou les diffusent n’ont même pas conscience qu’ils se font insulte à eux-mêmes et qu’ils perpétuent cette idée essentialiste selon laquelle les peuples du monde arabe sont incapables de se révolter par eux-mêmes et pour eux-mêmes. On nous expliquera bientôt que c’est la CIA, ou le Mossad ou les illuminati, ou les trois ensemble, qui ont pris le contrôle à distance du pauvre Bouazizi pour l’obliger à s’immoler par le feu… Passons…

Reste la Tunisie. Vaille que vaille, elle avance. Pénalisé par une sévère crise économique, ébranlé par un terrorisme interne, menacé par le risque de déflagration libyenne, ce pays a réussi à résister aux forces de rappel qui sévissent partout ailleurs. Certes, tout n’y va pas pour le mieux. La classe politique, quels que soient les courant politiques qui la composent, est souvent en-dessous de tout, visiblement incapable de prendre la mesure des enjeux et de ce que représente aujourd’hui la valeur de cette expérience de transition pour tout le monde arabe. Il suffit de parler à quelques Tunisiens, de lire la presse ou de s’attarder sur les échanges dans les réseaux sociaux pour que le terme « gloomy » vienne à l’esprit. Une sorte de « diggouttage » auquel s’ajouterait une peur réelle de l’avenir.

Pour autant, le compromis historique scellé entre non-islamistes et islamistes revêt une importance que de nombreux Tunisiens et Tunisiennes n’apprécient pas à sa juste mesure (certains inconscients, notamment à la gauche de la gauche, en arrivent même à magnifier les solutions éradicatrices à l’algérienne ou à l’égyptienne !). Faut-il vivre hors de Tunisie pour se rendre compte des progrès réalisés par ce pays même si, on ne le répétera jamais assez, c’est un immense désenchantement qui règne sur place ? Les Tunisiens doivent y croire. Ils ont leur destin en main. C’est un avantage que d’autres peuples arabes ne peuvent que leur envier !

Bien sûr, le fait est que la Tunisie aurait mérité plus d’aide. Plus d’engagements. Quand on voit la folle quantité d’armements et de bombes qui se déversent ici et là au sud et à l’est de la Méditerranée, on se dit que ce pays aurait bien profité de quelques centaines de millions d’efforts investis dans des projets d’infrastructures dans des régions que le klepto-programme lancé par Ben Ali, le fameux 26-26, n’a jamais réussi à désenclaver. Sidi Bouzid, Kasserine, et d’autres villes et villages attendent des investissements qui ne sont jamais venus.

Quand on discute de la Tunisie avec des responsables occidentaux, ils n’ont pas de mots assez durs pour les élites économiques locales. Elles sont accusées de ne « pas jouer le jeu », de « ne pas y croire » et de continuer à faire « barrage aux réformes » en espérant le retour, sous d’autres formes, à l’ancien régime. Les syndicats, eux, sont accusés d’empêcher la modernisation des législations et la « nécessaire libéralisation » de l’économie (comme s’il n’y avait que cela comme solutions). Il ne s’agit pas de trouver des boucs-émissaires et des responsables. Les Tunisiens sont parfaitement capables de dégager des solutions pour leur pays. En réalité, la seule chose à faire pour tous ceux qui, à l’étranger, ont éprouvé un élan de sympathie pour la révolution, ou la révolte, de janvier 2011, est de se poser la même question qui s’étaient imposée à eux lors de ces journées historiques : que faire pour aider la Tunisie ?

L’interrogation mérite un débat. Elle exige une foi solide en avenir meilleur pour ce pays... et pour le monde arabe. 


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mardi 20 août 2013

Ce vote démocratique dont ne voudront plus les islamistes

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Nombre d'islamistes ont longtemps considéré que la démocratie et les processus électoraux qui en relèvent n'étaient pas licites. Pour eux, il était "haram" de voter puisque seule devait s'exprimer la loi divine à travers la Charia et les différents préceptes coraniques. Cette conviction n'a pas disparu et l'on peut d'ores et déjà parier qu'elle s'est même renforcée au regard des récents événements.

L'exemple des Frères musulmans d'Egypte est édifiant. A la chute de Moubarak, la Confrérie était divisée entre plusieurs tendances. La vieille garde, méfiante, assurait qu'il valait mieux se tenir à l'écart de ces troubles car, affirmait-elle de manière prémonitoire, cela retomberait fatalement sur elle. A l'inverse, et à quelques exceptions près, la jeune garde voulait prendre le train de la Révolution en marche et, au passage, faire oublier les hésitations des Frères à participer à la grande manifestation du 25 janvier 2011 réclamant le départ de Hosni Moubarak.

Plus de deux ans plus tard, l'actualité a donné raison aux sceptiques. Après un an à peine de mandat plus que controversé, le président Morsi a été débarqué et ses partisans sont allègrement massacrés. Pour nombre d'officiels égyptiens, le sort des dirigeants de la Confrérie ne peut se résumer qu'à deux options : la mort ou la prison. On est loin de l'euphorie de la victoire électorale de juin 2012...

L'une des conséquences de cette terrible tragédie égyptienne est que les mouvements islamistes savent aujourd'hui que la victoire électorale ne leur garantit rien et que tout peut être remis en cause. On imagine que ce raisonnement trotte dans la tête des militants et responsables d'Ennahdha en Tunisie. Si Morsi a été débarqué, si les Frères musulmans se font tirer comme des lapins sans que la communauté internationale ne réagisse autrement que par quelques larmes de crocodile, pourquoi le parti de Ghanouchi ne subirait-il pas le même sort ? On voit bien que cette hypothèse peut inciter les islamistes tunisiens à un durcissement de leur position. A une fuite en avant où toute concession, pourtant nécessaire pour apaiser le climat politique, serait vécue, par les militants d'Ennahdha mais aussi ses opposants, comme un aveu de faiblesse voire un signe de panique.

Il est encore trop tôt pour dire comment le monde arabe va évoluer mais une chose est certaine : il sera désormais difficile de convaincre les islamistes de participer pacifiquement à la vie politique. Pour eux, la démocratie électorale ne signifiera rien d'autre qu'un piège. Des sables mouvants destinés à les neutraliser avant des les éradiquer.

Cela va plaire aux "démocrates" qui conçoivent la vie politique de manière censitaire. Cela plaira à celles et ceux qui applaudissent sans vergogne aux tueries du Caire. Mieux, cela les rassure et leur offre quelques satisfactions dans leur manière égoïste et déshumanisée d'appréhender le monde et la vie de leur pays. Face à leur euphorie d'une rare obscénité, il est très difficile de leur expliquer que l'éradication par la force de l'islamisme est une chimère à laquelle ne peuvent croire que celles et ceux qui n'ont aucun sens politique, aucune connaissance de leur propre société. La bataille contre l'obscurantisme ne se gagne pas à coup de rafales d'armes automatiques. L'islamisme ne disparaîtra pas de nos sociétés et, tôt ou tard, il faudra revenir à la politique pour l'affronter. A moins que tout ce qui se passe aujourd'hui ne lui permette un jour de prendre le pouvoir. Par la force et, au nom de ses martyrs, sans volonté de le rendre un jour...
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samedi 8 juin 2013

La chronique du blédard : Des islamistes, du pouvoir et du nécessaire contre-pouvoir

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Le Quotidien d'Oran, jeudi 6 juin 2013
Akram Belkaïd, Paris
 
Les islamistes sont-ils capables de jouer le jeu de la démocratie et, plus encore, celui de l’alternance politique ? D’ailleurs, en ont-ils envie ou est-ce que les assurances qu’ils donnent ne sont qu’une façade trompeuse ? On le sait, ces questions ne datent pas d’hier. En Algérie, elles ont été (provisoirement ?) tranchées de façon radicale pour ne pas dire sanglante dans les années 1990. Aujourd’hui, l’actualité du monde arabe mais aussi de la Turquie les remettent à l’ordre du jour. De fait, l’actuelle fronde populaire contre le Premier ministre turc Recep Tayyip Erdogan, et, plus encore, la réaction brutale et arrogante de ce dernier (du moins durant les premiers jours de la contestation), oblige encore à s’interroger sur les buts à long terme de l’islamisme politique et de ses variantes dites socio-conservatrices.
 
Bien entendu, il ne s’agit pas de joindre sa voix à celles et ceux qui triomphent sur l’air du « on vous l’avait bien dit !». Pour les contempteurs de l’islamisme politique, ce qui se passe en Tunisie ou en Turquie, est la preuve directe de l’incompatibilité entre, d’un côté, les courants ayant pour but la mise en place d’une théocratie et, de l’autre, les principes universels de respect des libertés individuelles sans oublier, comme évoqué à plusieurs reprises dans ces colonnes, la garantie du droit aux droits pour tous. L’auteur de ces lignes n’a pas changé d’avis. La pire des solutions, celle qui mène tout droit à la guerre civile, est d’interdire le champ politique aux islamistes et de refuser le moindre contact avec eux. Pour autant, ce « dialoguisme » assumé, certes parfois de manière inconfortable quand l’actualité devient tragique, ne doit pas être synonyme de naïveté ou de complaisance.  
 
Il y a quelques années, Erdogan a déclaré que la démocratie est comparable à un bus qui doit bien s’arrêter quelque part. Par la suite, il a modéré son propos et n’a eu de cesse de répéter qu’il respecterait toujours les règles démocratiques et même le principe de laïcité tel qu’il a été légué par Atatürk. Le problème, c’est que l’on voit bien que son pouvoir s’est radicalisé au cours de ces dernières années et qu’il flotte sur Ankara un inquiétant air d’autoritarisme. L’emprise religieuse de l’AKP, le parti d’Erdogan, ne cesse de se resserrer sur la société, des journalistes sont emprisonnés pour avoir défié le pouvoir tandis que des intellectuels sont poursuivis pour des propos ou des écrits jugés blasphématoires.
 
Dans tout cela, il y a incontestablement une ivresse dans l’exercice du pouvoir personnel. Le constat est que, depuis qu’il est aux affaires, Erdogan en veut toujours plus pour lui-même et son parti. On doit d’abord se demander si cela est le fait d’un seul homme, que l’on dit malade et donc décidé à laisser sa marque dans l’histoire de son pays, ou si cela relève d’un processus intrinsèque à l’AKP et ses sympathisants. Les fortes réserves émises par le président Abdullah Gül sur les violences policières subies par les manifestants de la place Taksim démontrent toutefois qu’il faut se garder de mettre tous les islamistes turcs dans le même sac.
 
Erdogan n’a de cesse de rappeler sa double légitimité pour répondre aux critiques dont il fait l’objet. Il insiste ainsi sur les bonnes performances économiques de son pays depuis 2002 et adopte souvent la posture de celui qui ne cesse de sillonner le monde pour permettre aux entreprises turques, y compris les plus modestes, d’obtenir des marchés à l’étranger (c’était d’ailleurs le sens de sa récente visite au Maghreb). Mais il met surtout en avant la légitimité électorale de son gouvernement. « Nous avons été élus, nous avons un mandat du peuple, circulez, il n’y a rien à redire », tel est, pour schématiser, le propos du Premier ministre à l’adresse des contestataires. C’est d’ailleurs le même discours que tiennent nombre de dirigeants ou d’élus du parti tunisien Ennahdha en renvoyant aux résultats des élections d’octobre 2011 pour justifier leurs actes et paroles jusqu’à ce jour.
 
On l’aura compris, l’AKP comme Ennahdha posent le fameux problème de la « tyrannie de la majorité » face à la minorité (encore que personne n’est sûr aujourd’hui qu’Ennahdha représente toujours la majorité politique dans son pays, ce qui explique, entre autre, pourquoi les Tunisiens tardent à reprendre le chemin des urnes…). A-t-on le droit d’entreprendre tout ce que l’on veut quand on a été élu ? A cette question, Erdogan, comme tant d’autres responsables politiques dans le monde, répond de manière catégorique par l’affirmative. Que cela déplaise ou pas, il en a le droit. Par contre, ce qui pose problème, c’est l’absence de contre-pouvoir efficace. L’absence d’institutions solides capables de limiter la tyrannie des représentants de la majorité électorale.
 
On peut donc se demander si l’évolution du monde musulman, et plus encore du monde arabe, n’est pas freinée par le fait que les peuples sont peu sensibles, peu concernés et peu sensibilisés à la nécessité du contre-pouvoir quelle que soit la structure. Exiger la démocratie est devenue chose courante. La penser en termes de pouvoir et de contre-pouvoir institutionnel est loin de l’être. On peut réfléchir à des instruments tels que le « recall », dispositif qui permet de réorganiser des élections anticipées quand l’élu outrepasse ses prérogatives, ne donne pas satisfaction ou s’engage dans une réforme jugée trop dangereuse.
 
Mais, avant toute chose, c’est l’idée même de l’impérieuse nécessité du contre-pouvoir qu’il faut populariser dans nos pays. Non, le chef, quelle que soit sa couleur politique, ne doit pas décider de tout et il n’y a pas de « fakhamatouhou » qui tienne ! Non, le chef, qu’il soit président, général ou maire, n’est pas omniscient et il faut toujours veiller à ne pas lui donner tous les pouvoirs en organisant les possibilités légales et institutionnelles d’un recours pacifique de la part de ses contestataires éventuels. C’est l’une des pistes à explorer pour en finir avec la tentation récurrente du pouvoir absolu.
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jeudi 10 janvier 2013

La Tunisie méritait mieux, mais rien n'est encore perdu!

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SlateAfrique, jeudi 10 janvier 2013

Le chroniqueur Akram Belkaïd invite les Tunisiens à ne pas tomber dans le défaitisme. Car, selon lui, ce n'était pas mieux avant.

Une foule près de la mosquée Al Fatah à Tunis le 2 novembre 2012. Reuters/Anis Mili
l'auteur
 
Deux ans bientôt depuis la chute de Ben Ali, de sa femme et de son clan… Et puis, quoi? Certains disent même pourquoi faire?
La déception est là, patente, désespérant la société tunisienne, apportant avec elle le constat auquel beaucoup pensent sans le dire clairement: n’était-ce pas mieux avant?
On le sait, les peuples sont versatiles. Ils oublient la peine et la douleur d’hier, dès lors que ce qu’ils vivent au quotidien leur paraît plus dur ou ne correspondant pas à ce qu’ils espéraient. Alors oui, il faut le dire et le répéter. Non, ce n’était pas mieux avant!

Les lendemains de la révolution

La Tunisie de Ben Ali, terre de peurs, de délations et d’affairisme déprédateur, fonçait droit dans le mur. Quelques années supplémentaires de règne et ce pays aurait connu un tout autre scénario. Plus terrible, plus sanglant. Le problème, c’est que les révolutions se jaugent trop souvent à l’aune de ses lendemains.
On connaît l’anecdote: au diplomate français qui lui demandait s’il pensait que la révolution française avait changé le cours de l’Histoire mondiale, le leader chinois Zhou Enlai aurait répondu qu’il était «encore trop tôt pour le dire».
C’est certain, le temps des événements historiques et celui des humains n’est pas le même. Mais, allez expliquer cela à celui ou celle dont la vie n’a pas changé. A celui ou celle dont les enfants, qu’ils soient diplômés ou non, sont toujours au chômage. Allez dire à celle qui commence à être importunée parce qu’elle ne porte pas le voile qu’elle vit les inévitables turbulences que provoque la chute d’une dictature.
Allez dire à ce couple poursuivi pour un baiser en public que tout cela finira bien par passer…

Une société civile en ébulition

La Tunisie est partagée, traversée par des sentiments contradictoires comme le relève si bien l’universitaire Kmar Bendana dans un texte récent.
Appréhension, colère, indignation mais aussi tentations de faire ami-ami avec ceux qui se comportent déjà comme les nouveaux maîtres de la Tunisie, renaissance à peine masquée des mafieux d’hier qui s’associent déjà avec les mafieux de demain
Est-ce que tout cela aurait pu être évité? Pas sûr. Toujours est-il que la Tunisie découvre qu’elle a une société civile, certes à peine naissante, mais, dynamique, déterminée, qui se bat, pied à pied.
Combats syndicaux, journalistes, ouvriers, étudiants et simples citoyens en lutte. Ce serait mentir et obscurcir à dessein le tableau que de dire que tout cela n’existe pas. On en parle peu, c’est tout. Les médias locaux un peu plus que leurs homologues occidentaux, si influents mais ô combien paresseux.
Entre des barbus qui s’excitent et des initiatives pour défendre un patrimoine artistique ou revendiquer une liberté chèrement acquise, on sait quel est le choix censé faire de l’audimat.
C’est de la Tunisie qui se bat, qui n’entend pas accepter que les islamistes d’Ennahda prennent la place, et les habitudes, de Ben Ali et sa clique, qu’il faut aussi parler. Qu’il faut aider. Mais où est donc passé l’enthousiasme des premiers temps ?
Ne parlons pas des Tunisiens, ils ont leurs problèmes. Mais du reste du monde. De cette Europe qui, désireuse de faire oublier ses accointances et ses lâchetés passées, avait tant promis en février 2011…

Un mot: militer!

Ce ne sera pas un long fleuve tranquille. Il est des épreuves que les peuples arabes ne pourront pas éviter et qu’ils ne font que retarder. La tentation islamiste risque fort d’être un passage obligé. Ce n’est pas une invention ou un simple complot organisé par quelques émirs bedonnants ou séniles du Golfe.
Elle repose sur des réalités sociales que personne ne peut nier. Mais cela ne doit pas empêcher de se battre. De faire de la politique au quotidien, d’œuvrer pour éduquer les masses (ah, que cette expression est devenue galvaudée alors qu’elle garde tout son sens), de défendre le progrès.
En un mot, de militer. Face aux tenants du discours religieux et de l’absolutisme, les choses ne seront pas faciles. De toutes les façons, il n’existe pas de simplicité en matière de mode d’évolution d’un pays et de sa société.
Le penseur et philosophe britannique Isaiah Berlin a ainsi expliqué que des idéaux nobles tels que la justice, la paix ou la liberté sont très souvent inconciliables entre eux. En clair, cela signifie qu’aucun ne peut triompher de manière absolue sans remettre en cause les autres. C’est donc une question d’équilibre à trouver. Cela concerne la politique mais aussi l’art de (bien gouverner) et le vouloir vivre ensemble.

La Tunisie méritait mieux

Comme l’Egypte, la Tunisie est un laboratoire. Le thème principal de l’expérimentation du moment étant de savoir si l’islamisme est soluble dans la démocratie ou, pour être plus précis, si l’islamisme est susceptible de mener à un système politique garantissant le droit aux droits fondamentaux.
Pour l’heure, les observateurs mais aussi les sujets observés (Les Tunisiens) penchent vers la négative. Intimidations, violences, tendance évidente au népotisme, voilà ce que charrie avec elle l’actualité tunisienne. Mais, il y a autre chose.
Pour résumer les propos d’un franco-tunisien installé à Paris mais très en prise avec son pays d’origine, «ce qui frappe le plus, c’est la médiocrité du débat politique».
Médiocrité, le terme ne plaira pas mais c’est bien de cela qu’il s’agit. Le gouvernement sous influence nahdhaouie, avant un hypothétique remaniement, n’impressionne guère et semble ignorer l’urgence des réformes économiques et sociales.
Quant aux députés de la Constituante, ils ont réussi à se mettre à dos une bonne partie de l’opinion publique. Débats qui s’éternisent, élections qui sont d’autant repoussées et pendant ce temps-là les indemnités tombent, sonnantes et trébuchantes…
La Tunisie ne va pas bien. Elle méritait mieux mais rien n’est encore perdu. La médiocrité de ses dirigeants du moment est certainement une menace.
Mais, en pariant sur l’intelligence des Tunisiens et leur volonté de changement, c’est peut-être aussi un motif d’espérance en vue des prochains rendez-vous électoraux.

Akram Belkaïd
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lundi 10 janvier 2011

Les Echos et les jeunesses algérienne et tunisienne

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Extrait du billet quotidien de Favilla dans Les Echos de ce jour :

" Les jeunesses algériennes et tunisiennes, qui par Internet n’ignorent plus rien de ce qui se passe dans le monde, ne supportent plus l’oligarchie dirigeante qui accapare la rente pétrolière ici, les revenus touristiques là. Un tel immobilisme corrompu vide ces deux pays de leurs élites et jette les jeunes dans la rue. Un demi-siècle après les indépendances, l’ancienne puissance coloniale a disparu de l’horizon historique. Mais beaucoup sur place souhaiteraient qu’elle encourage les forces démocratiques plutôt que de cacher ses intérêts sous un silence complice."