Lignes quotidiennes

Lignes quotidiennes
Dernier ouvrage paru : Chroniques du ramadan. Voyage intimiste au coeur du jeûne (Tallandier, 2026).
Affichage des articles dont le libellé est prospective. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est prospective. Afficher tous les articles

jeudi 4 mars 2021

La chronique du blédard : L’urgence est là…

 _

Le Quotidien d’Oran, jeudi 25 février 2021

Akram Belkaïd, Paris

 

Tic-tac, tic-tac, le temps passe, les défis restent et les questions fondamentales attendent leurs réponses… Mais, bonne nouvelle, le Hirak a repris le chemin de la rue. Certains doutaient de sa capacité à reprendre le fil des revendications. D’autres se sont, volontairement ou non, égarés dans les méandres du discours relativisant son impact, sa représentativité, sa nature sociale (vous savez, la fameuse ruralité…). La réponse s’est affichée le lundi 22 février. Mais personne ne conteste qu’il reste tant de choses en suspens.

 

Je ne vais pas vous infliger une énième laudation du Hirak. Ce qui m’importe c’est d’écrire noir sur blanc à quel point la situation dans son intégralité me semble préoccupante. L’Algérie a un besoin urgent de réformes, de décisions stratégiques et de chantiers à mettre en œuvre. Le grand problème c’est qu’il faut un minimum de cohésion nationale pour que ces défis soient relevés. Certains sont conjoncturels, d’autres structurels. Il est temps de les prendre à bras le corps. Et pour cela, il faut un minimum de confiance entre le peuple et ceux qui le dirigent. Ce qui n’est certainement pas le cas.

 

Pour les économistes et les banquiers que l’on croise à Paris ou Londres, le scénario est déjà écrit. Ils sont persuadés que l’Algérie n’aura pas d’autres recours que de s’endetter de nouveau. L’équation est simple : le pays dépense plus que ce qu’il ne gagne. Conclusion, il doit piocher dans son épargne qui fond comme neige au soleil. Dans ce genre de situation, il n’y a pas mille et une solutions. Soit on baisse ses dépenses avec un plan drastique d’économies soit en s’endette en espérant que le temps des vaches grasses va vite revenir. On peut aussi combiner les deux. Baisse des dépenses et endettement. On connait les conséquences sociales d’une telle recette.

 

On notera que je n’ai pas évoqué une autre possibilité : la hausse des recettes. Dans le cas de l’Algérie, c’est mission impossible ou presque. Il faudrait pour cela que le prix du baril augmente ou alors que l’on exporte plus de volumes de pétrole ou de gaz. Or, une petite musique commence à se faire entendre et il serait temps que les dirigeants algériens disent enfin la vérité au peuple : beaucoup d’experts considèrent que l’Algérie n’est plus un pays pétrolier. C’est toujours, et cela le restera encore un bon bout de temps, un pays gazier, mais le pétrole, khlass, ou presque. Les réservoirs se vident. Merci au pouvoir bouteflikien d’avoir fatigué, pour ne pas dire abimé, les grands gisements en pompant avec frénésie durant les deux dernières décennies. Et pour quels résultats…

 

On ne peut pas augmenter nos recettes car la diversification de l’économie est un échec. Quarante ans de slogans creux, de lois censées encourager l’initiative privée, tout cela s’est soldé par une stagnation des exportations hors-hydrocarbures. Bref, tout cela est connu mais l’urgence est là. La rente ne suffit plus. Et, au risque de me répéter, j’attends toujours que l’on m’explique pourquoi l’Algérie n’a pas été capable, en vingt ans, de créer un fonds souverain qui nous serait bien utile aujourd’hui…

 

Au risque de paraître totalement décalé, il n’est pas trop tard pour cela. On peut toujours construire sa cheminée en attendant d’avoir les buches. Cela ferait partie d’un plan de diversification qui ne porterait ses fruits qu’à moyen terme mais ce serait un bon début. Il y a quelques années, j’ai posé la question à l’un de nos responsables, désormais hors du coup : pourquoi l’Algérie n’a pas de fonds d’investissement. Sa réponse fut sans aucune équivoque : « qui va le contrôler ? ». La question, pour lui, n’était pas de savoir comment le mettre en place, quelle politique d’investissement lui faire suivre et quels actifs lui demander d’éviter. Non, c’était, comment le contrôler ? Comment l’empêcher de gagner en autonomie comme ce fut le cas, de manière éphémère, avec la Banque centrale.

 

Le Hirak est une manière, pour les Algériens, de dire qu’il est temps qu’ils soient « vraiment » associés à la prise de décisions les concernant. Bien sûr, un gouvernement est fait pour gouverner, un parlement, pour voter les lois, mais rien ne peut fonctionner sans légitimité. Sans adhésion réelle à un projet explicite de relèvement du pays. Exemple : dire aux Algériens, dans les temps actuels, que nous avons le meilleur système de santé en Afrique n’est pas sérieux. Mieux vaut reconnaître la gravité de la situation et réfléchir avec le maximum de gens compétents à améliorer cette situation.

 

Autre enjeu, ne pas perdre le contact avec la marche du monde et les grands enjeux internationaux. Je me trompe peut-être mais j’ai rarement entendu un dirigeant algérien aborder la question du réchauffement climatique ou de la situation écologique. On me dira, il y a d’autres problèmes plus urgents or, se préoccuper de ce sujet, ce n’est pas un caprice de pays riches et de sociétés développées. La dégradation des eaux et des sols, la détérioration de la qualité de l’air, l’usage intensif de pesticides – dont l’une des conséquences est l’explosion des cas de cancer en Algérie – tout cela mérite aussi réflexion, débats et prises de décisions. 

 

Le Hirak est une formidable occasion de libérer les actes mais aussi la parole. Il ne s’agit plus de cacher la réalité en prétendant être capable de tout gérer. Les solutions aux problèmes existent, du moins en partie, mais à la seule condition que cesse l’immobilisme et que les Algériens soient dans l’adhésion avec ceux qui les dirigent.

_

vendredi 2 octobre 2015

La chronique du blédard : Boualem Sansal et l’enfumage du monde

_
Le Quotidien d’Oran, jeudi 1er octobre 2015
Akram Belkaïd, Paris
 
Se glisser dans les habits d’un devancier prestigieux est une tendance récurrente en littérature. C’est le cas de Boualem Sansal dont le dernier roman (*) fait écho au célèbre « 1984 » de George Orwell. Il ne s’agit pas ici de proposer une critique classique de cette fiction dont il se dit qu’elle a de fortes chances de décrocher le très prestigieux prix Goncourt (lequel sera décerné à Tunis au musée du Bardo…). Notons juste, mais ce n’est guère une surprise, que l’ouvrage est soutenu en France par l’habituelle campagne médiatique à propos de la « solitude » de l’auteur dans son pays d’origine, des « menaces » dont il fait l’objet de la part des islamistes ou de la « censure » que lui inflige le pouvoir algérien. Sous le ciel d’Alger-en-Saint-Germain, le quadriptyque « solitude – menace – fatwa - censure » est un excellent argument marketing pour attirer le chaland. Un bla-bla bienveillant, pour ne pas dire paternaliste, qui empêche de se pencher sérieusement sur la valeur littéraire du texte et, plus encore, sur sa pertinence politique.
  
Entendons-nous bien. Un roman n’est absolument pas obligé de délivrer un message militant. C’est ce qu’a d’ailleurs trop longtemps ignoré la littérature algérienne d’expression française. Mais quand on a le culot de prétendre reprendre le flambeau d’Orwell, il est nécessaire de bien choisir son sujet car il s’agit tout de même de se projeter dans le futur. L’auteur de « La Ferme des Animaux » (Animal Farm) ou de « Hommage à la Catalogne » (Homage to Catalonia) a été autant un écrivain engagé qu’un visionnaire. Homme de son temps, combattant les armes à la main contre le franquisme en Espagne, il a su « voir loin » et anticiper la persistance et la mutation des systèmes totalitaires. Ainsi, « 1984 » et son fameux « Big Brother » ne sont pas uniquement la critique du nazisme ou du communisme. Cette inégalable mise en garde vaut encore pour notre époque où la propagande et la mise sous coupe réglée des individus n’est pas l’apanage des seules dictatures.
 
Dans la marche de notre monde, il y a, d’un côté, le bruit et la fumée tandis que, de l’autre, on trouve les forces telluriques d’une puissance insoupçonnée qui préparent l’avenir de l’humanité. Dès lors, le choix est simple. On peut enfoncer des portes ouvertes et écrire une énième dénonciation de l’islamisme ce qui, entre autre, confortera les idées reçues à propos de la supériorité morale et politique de l’Occident face à un monde arabe en pleine déroute. Ce faisant, on participera à cette vaste supercherie qui tend à faire croire que le problème principal de la planète est le djihadisme et notamment les agissements du groupe Etat islamique (EI, communément appelée Daech).
 
Bien sûr, il faut être clair dans son propos. Il est évident que l’OEI est un danger et personne de censé ne peut nier le caractère sanguinaire et totalitaire de cette secte millénariste. Mais l’histoire regorge de multiples devanciers de « Daech », de ces forces du mal – si l’on veut s’en tenir à une approche binaire – qui finissent toujours pas être vaincues avant que n’en apparaissent de nouvelles. Le fond du problème c’est que la focalisation sur ce thème occulte ceux dont Orwell se serait certainement emparé s’il était encore vivant. Où va notre monde ? Qu’est-ce qui le menace, sérieusement ? L’intégrisme religieux ? Ah, que ce thème est bien utile… Débats, livres, dépenses militaires en hausse, lois liberticides, obsessions sécuritaires : pour faire oublier les courbes du chômage qui montent au ciel, l’explosion des inégalités, la mise au pas et la concentration des médias, le pouvoir croissant des multinationales au détriment des Etats et la persistance d’un déséquilibre mondial en matière de répartition des richesses, il n’y a rien de mieux que d’occuper le citoyen en aggravant sa peur.
 
Une littérature se revendiquant d’Orwell devrait plutôt évoquer cette révolution technologique en cours qui menace à terme de priver des millions de personnes de travail. Elle devrait s’emparer de cette « uberisation » croissante de l’économie où la convergence entre internet et l’exigence d’une hausse sans fin de la productivité nous mène à une catastrophe sociale d’envergure. Nous vivons déjà dans un monde où de belles expressions comme « économie collaborative » signifient la destruction de milliers d’emplois, la disparition de la protection sociale et le retour du travail payé à la tâche. Bienvenue au dix-neuvième siècle ! Une littérature orwellienne devrait anticiper ces lendemains inquiétants que nous préparent, faute de vigilance politique et citoyenne, les progrès foudroyants de l’intelligence artificielle couplés à ceux de la robotique. Aujourd’hui, déjà, une vie privée et des données personnelles traçables en permanence et transformées en marchandises. Demain, des systèmes intelligents capables de s’auto-dupliquer et de supplanter l’homme ? De le mettre sous tutelle ? De le détruire ? L’auteur de cette chronique est ingénieur de formation et a toujours cru aux vertus du progrès technologique. Mais ce n’est pas une raison pour en éluder les menaces. L’emprise de la machine et « la fin de l’homme » après celle « du travail » est une possibilité que les œuvres d’anticipation du vingtième-siècle ont vu venir mais que la littérature récente persiste à ignorer. Il est peut-être temps de revoir « Le cerveau d’acier » (Colossus : The Forbin Project, 1970), film adapté d’un roman de Dennis Feltham Jones où deux supercalculateurs, l’un américain, l’autre soviétique, prennent « conscience » d’eux-mêmes et décident de détruire l’humanité. Science-fiction ? Pas si sûr…
 
Pour en revenir au djihadisme, rappelons simplement qu’Al Qaeda a effectivement détruit les tours jumelles de New York et tué des milliers d’êtres humains mais relevons aussi que cette organisation et ses avatars n’ont certainement pas empêché que des milliards de dollars se déversent dans la Silicon Valley où se bidouille un futur inquiétant. Comment qualifier les années 2000 ? Celles de l’émergence de l’hyper-terrorisme ou bien alors celles du boom des « quatre fantastiques », ces GAFA, autrement dit Google, Apple, Facebook et Amazon, qui dominent le web ? Google, dont les deux fondateurs dépensent des millions de dollars dans le développement de l’intelligence artificielle… Et ce n’est pas un hasard si l’on retrouve ces mêmes personnages, et d’autres « entrepreneurs », aux sources de la recherche sur « l’amélioration » de l’humanité. Oh, pas toute l’humanité mais juste celle qui aura les moyens de payer pour vivre jusqu’à cent ans ou être débarrassées des maladies. Il y a quelques semaines, The Economist consacrait un article sur la thérapie génique avec ce titre édifiant : « Editing humanity » autrement dit, réviser, corriger ou encore améliorer l’humanité. Glaçant…
 
Un nouvel ordre mondial, respectivement façonné par le marché, par des principes néolibéraux et libertariens, par une technologie de plus en plus intelligente et par un néo-eugénisme qui ne dit pas encore son nom, voilà ce qui se dessine dans un contexte où les démocraties perdent de leur vigueur et où la presse, exsangue, ne joue plus son rôle de vigie. Cela rend la littérature indispensable encore faut-il qu’elle ne participe pas à cet enfumage dilatoire qui nous fait croire que Daech est bien plus dangereux que des nanotechnologies échappant à tout contrôle. L’islamisme politique et ce qu’il charrie de bigoterie et de comportements régressifs méritent d’être dénoncés. Cela est fait de manière régulière. Quotidienne. Fort de sa notoriété, et souhaitant marcher sur les traces d’Orwell, Boualem Sansal aurait mieux fait de choisir un vrai sujet pour échapper au cadre culturel convenu dans lequel il est lui-même maintenu. Tout aussi important, il aurait pu mettre sa notoriété au service d’un objectif important, celui de permettre à ses propres concitoyens d’échapper aux débats éculés et de sortir de leur isolement intellectuel en prenant la mesure du monde tel qu’il menace d’évoluer.
 
(*) 2084, Gallimard, 288 pages, 19,50 euros.

Erratum : Concernant le Prix Goncourt, c'est l'avant-dernière sélection qui sera annoncée au Musée du Bardo.
_