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Dernier ouvrage paru : Chroniques du ramadan. Voyage intimiste au coeur du jeûne (Tallandier, 2026).
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jeudi 10 juin 2021

La chronique du blédard : Relire Edgar Morin en pensant à l’Algérie

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Le Quotidien d’Oran, jeudi 10 juin 2021

Akram Belkaïd, Paris


Il y a plus de onze ans, le sociologue et philosophe Edgar Morin publiait un texte encourageant les êtres humains à changer d’urgence leurs « modes de vie et de pensée » (1). Dans un contexte de dégradation croissante de l’environnement et d’aggravation des effets du réchauffement climatique, le chantre de la « pensée tourbillonnante » appelait à réfléchir sur les modalités de la transformation nécessaire du « système Terre » pour éviter la catastrophe. Ce texte n’a pas perdu une once de pertinence et doit accompagner toute réflexion sur l’avenir de la planète.

Du réchauffement climatique, qui est pourtant un défi majeur pour l’agriculture algérienne, et de ses menaces – on pense notamment aux phénomènes météorologiques extrêmes (tornades, orages torrentiels, etc.) qui mettent en périls des millions d’habitants de la bande nord du pays, il n’en a guère été question durant la campagne électorale qui vient de s’achever. A l’inverse, on a respectivement vu des bonbons pleuvoir sur la tête d’une claque mobilisée pour un meeting, des candidates qualifiées « de fraises » par un chef de parti et des affiches où des visages féminins ont été gommés, preuve, s’il en fallait, d’une régression manifeste des mentalités. On a entendu aussi des insultes à l’égard de la Kabylie et des Kabyles, astuce habituelle quand il s’agit de jouer une partie de l’Algérie contre l’autre pour contrôler tout le monde. Voilà pour ce qui est du niveau…

Le texte d’Edgar Morin concerne le « système Terre » mais on peut décider de le lire avec un prisme algéro-algérien. Voici ce que dit le philosophe en préambule : « Quand un système est incapable de traiter ses problèmes vitaux, il se dégrade, se désintègre ou alors il est capable de susciter un meta-système à même de traiter ses problèmes : il se métamorphose. » Depuis février 2019, date du début du Hirak, nous sommes nombreux à espérer une métamorphose. Certains rêvaient de révolution immédiate et de départ manu militari, si on ose l’écrire, du système. Mais l’acceptation de la démarche pacifique impliquait une transition négociée, voulue par les deux parties. Il faut être deux pour mener un changement. Celles et ceux qui, pour continuer à se singulariser, se complaisent aujourd’hui dans la posture des « contempteurs objectifs » du Hirak, en faisant porter aux manifestants et à leurs soutiens la responsabilité du blocage de la situation, semblent oublier que dès juin 2019, le discours officiel a été clair : pas de transition et encore moins de négociation. Ce qui avait été possible en 1988, où le régime avait entamé de lui-même des réformes avant même que les oppositions ne puissent s’organiser, ne l’a donc jamais été ces deux dernières années. 

On peut utiliser tous les éléments de langage que l’on veut, convoquer les meilleurs communicants possibles et bombarder l’opinion publique de messages triomphalistes, le réel, en ces temps de mondialisation de l’information, ne saurait être masqué. Absence totale de diversification de l’économie, prégnance du modèle gazo-pétrolier, fuite des capitaux, insécurité alimentaire, déshérence du système de santé : tous ces défis sont connus depuis au moins quatre décennies mais rien ne change de manière structurelle. « Le probable est la désintégration. L’improbable mais possible est la métamorphose. » poursuit Edgar Morin qui cite toutefois cinq raisons d’espérer.

La première, est « le surgissement de l’improbable ». Le Hirak de février 2019 en fut un. Cela n’a peut-être pas changé la donne mais cela a engendré une tectonique qui perdure. « Tout en fait a recommencé mais sans qu’on le sache, précise le philosophe. Nous en sommes au stade de commencements, modestes, invisibles, marginaux, dispersés. Car il existe déjà, sur tous les continents, un bouillonnement créatif, une multitude d’initiatives locales, dans le sens de la régénération économique, ou sociale, ou politique, ou cognitive, ou éducationnelle, ou éthique, de la réforme de vie. Ces initiatives ne se connaissent pas les unes les autres, nulle administration ne les dénombre, nul parti n’en prend connaissance. Mais elles sont le vivier du futur. »

Il en est ainsi de tous ces groupes d’Algériens venus à la chose politique par le biais du Hirak. Certes, certains se contentent du clicktivisme mais d’autres s’organisent, réfléchissent, débattent, se retrouvent, s’entraident, malgré le rouleau-compresseur de la répression et l’attentisme des gagne-petit du statuquo. Il en est ainsi qui s’interrogent sur la durabilité du modèle alimentaire caractérisé par l’importance des importations et la prégnance des protéines animales tandis que d’autres distribuent des poulets avec leur affiche électorale collée dessus…

Des quatre autres raisons d’espérer citées par Edgar Morin – vertus génératrices/créatrices inhérentes à l’humanité ; vertus créatrices de la crise ; opportunités offertes par le péril et aspiration multimillénaire de l’humanité à l’harmonie, on ne rebondira que sur la dernière. En bientôt six décennies d’indépendance, les Algériennes et les Algériens aspirent à cette harmonie. Mais l’enjeu est plus important. Il s’agit de sauver le pays qui, faute de changement réel, chemine tranquillement vers une nouvelle catastrophe comme il le fit au début des années 1980 quand quelques milliards de dollars d’importations de biens de consommation donnèrent l’illusion de la réussite et d’un développement harmonieux.


(1) « Éloge de la métamorphose », Le Monde, 10 janvier 2010.


jeudi 4 mars 2021

La chronique du blédard : L’urgence est là…

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Le Quotidien d’Oran, jeudi 25 février 2021

Akram Belkaïd, Paris

 

Tic-tac, tic-tac, le temps passe, les défis restent et les questions fondamentales attendent leurs réponses… Mais, bonne nouvelle, le Hirak a repris le chemin de la rue. Certains doutaient de sa capacité à reprendre le fil des revendications. D’autres se sont, volontairement ou non, égarés dans les méandres du discours relativisant son impact, sa représentativité, sa nature sociale (vous savez, la fameuse ruralité…). La réponse s’est affichée le lundi 22 février. Mais personne ne conteste qu’il reste tant de choses en suspens.

 

Je ne vais pas vous infliger une énième laudation du Hirak. Ce qui m’importe c’est d’écrire noir sur blanc à quel point la situation dans son intégralité me semble préoccupante. L’Algérie a un besoin urgent de réformes, de décisions stratégiques et de chantiers à mettre en œuvre. Le grand problème c’est qu’il faut un minimum de cohésion nationale pour que ces défis soient relevés. Certains sont conjoncturels, d’autres structurels. Il est temps de les prendre à bras le corps. Et pour cela, il faut un minimum de confiance entre le peuple et ceux qui le dirigent. Ce qui n’est certainement pas le cas.

 

Pour les économistes et les banquiers que l’on croise à Paris ou Londres, le scénario est déjà écrit. Ils sont persuadés que l’Algérie n’aura pas d’autres recours que de s’endetter de nouveau. L’équation est simple : le pays dépense plus que ce qu’il ne gagne. Conclusion, il doit piocher dans son épargne qui fond comme neige au soleil. Dans ce genre de situation, il n’y a pas mille et une solutions. Soit on baisse ses dépenses avec un plan drastique d’économies soit en s’endette en espérant que le temps des vaches grasses va vite revenir. On peut aussi combiner les deux. Baisse des dépenses et endettement. On connait les conséquences sociales d’une telle recette.

 

On notera que je n’ai pas évoqué une autre possibilité : la hausse des recettes. Dans le cas de l’Algérie, c’est mission impossible ou presque. Il faudrait pour cela que le prix du baril augmente ou alors que l’on exporte plus de volumes de pétrole ou de gaz. Or, une petite musique commence à se faire entendre et il serait temps que les dirigeants algériens disent enfin la vérité au peuple : beaucoup d’experts considèrent que l’Algérie n’est plus un pays pétrolier. C’est toujours, et cela le restera encore un bon bout de temps, un pays gazier, mais le pétrole, khlass, ou presque. Les réservoirs se vident. Merci au pouvoir bouteflikien d’avoir fatigué, pour ne pas dire abimé, les grands gisements en pompant avec frénésie durant les deux dernières décennies. Et pour quels résultats…

 

On ne peut pas augmenter nos recettes car la diversification de l’économie est un échec. Quarante ans de slogans creux, de lois censées encourager l’initiative privée, tout cela s’est soldé par une stagnation des exportations hors-hydrocarbures. Bref, tout cela est connu mais l’urgence est là. La rente ne suffit plus. Et, au risque de me répéter, j’attends toujours que l’on m’explique pourquoi l’Algérie n’a pas été capable, en vingt ans, de créer un fonds souverain qui nous serait bien utile aujourd’hui…

 

Au risque de paraître totalement décalé, il n’est pas trop tard pour cela. On peut toujours construire sa cheminée en attendant d’avoir les buches. Cela ferait partie d’un plan de diversification qui ne porterait ses fruits qu’à moyen terme mais ce serait un bon début. Il y a quelques années, j’ai posé la question à l’un de nos responsables, désormais hors du coup : pourquoi l’Algérie n’a pas de fonds d’investissement. Sa réponse fut sans aucune équivoque : « qui va le contrôler ? ». La question, pour lui, n’était pas de savoir comment le mettre en place, quelle politique d’investissement lui faire suivre et quels actifs lui demander d’éviter. Non, c’était, comment le contrôler ? Comment l’empêcher de gagner en autonomie comme ce fut le cas, de manière éphémère, avec la Banque centrale.

 

Le Hirak est une manière, pour les Algériens, de dire qu’il est temps qu’ils soient « vraiment » associés à la prise de décisions les concernant. Bien sûr, un gouvernement est fait pour gouverner, un parlement, pour voter les lois, mais rien ne peut fonctionner sans légitimité. Sans adhésion réelle à un projet explicite de relèvement du pays. Exemple : dire aux Algériens, dans les temps actuels, que nous avons le meilleur système de santé en Afrique n’est pas sérieux. Mieux vaut reconnaître la gravité de la situation et réfléchir avec le maximum de gens compétents à améliorer cette situation.

 

Autre enjeu, ne pas perdre le contact avec la marche du monde et les grands enjeux internationaux. Je me trompe peut-être mais j’ai rarement entendu un dirigeant algérien aborder la question du réchauffement climatique ou de la situation écologique. On me dira, il y a d’autres problèmes plus urgents or, se préoccuper de ce sujet, ce n’est pas un caprice de pays riches et de sociétés développées. La dégradation des eaux et des sols, la détérioration de la qualité de l’air, l’usage intensif de pesticides – dont l’une des conséquences est l’explosion des cas de cancer en Algérie – tout cela mérite aussi réflexion, débats et prises de décisions. 

 

Le Hirak est une formidable occasion de libérer les actes mais aussi la parole. Il ne s’agit plus de cacher la réalité en prétendant être capable de tout gérer. Les solutions aux problèmes existent, du moins en partie, mais à la seule condition que cesse l’immobilisme et que les Algériens soient dans l’adhésion avec ceux qui les dirigent.

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samedi 31 octobre 2020

Référendum en Algérie Une insulte, une faute et un crime

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Le référendum qui se tient ce 1er novembre en Algérie (et dans les consulats à l’étranger) pour entériner une énième révision de la Constitution est à la fois une insulte, une faute et un crime.

 

C’est une insulte à ce que représente pour toute Algérienne et pour tout Algérien, la date du 1er novembre. Il est des symboles avec lesquels on ne s’amuse pas. Celui que constitue la date du déclenchement de la guerre d’indépendance, en est un. Il n’y a qu’un seul 1er novembre et il ne doit y en avoir qu’un seul ! C’est celui de 1954. Lui accoler de force une consultation électorale mal ficelée pour essayer d’en récupérer la légitimité, c’est insulter le passé et la mémoire des martyrs. Honte à ceux qui ont imaginé ce fardage en cachant un produit moisi sous de beaux fruits.

 

C’est une faute politique parce que ce texte n’a jamais été sérieusement discuté et que sa conception fait fi de tout le contexte politique engendré par le Hirak. Depuis février 2019, une partie de la population réclame une remise en cause profonde de la nature du régime et de l’exercice du pouvoir. Cette révision de la Constitution n’est qu’un bricolage à la va-vite qu’on ose présenter comme un grand pas vers le changement. Dans un contexte de répression inadmissible contre celles et ceux qui protestent contre cette mascarade, nous savons tous que ce texte, même voté, ne changera rien à rien.

 

C’est un crime, parce que l’on n’organise pas un scrutin dans un contexte de pandémie mondiale où de nombreux pays ont de nouveau recours au confinement. Quelle est donc cette logique qui consiste à interdire les marches – et on ne saluera jamais assez la maturité du peuple qui a accepté cette suspension – mais à exhorter les gens à aller voter ? Des vies sont en jeu et la moindre des mesures intelligentes aurait été le report de ce vote.

 

L’Histoire jugera avec sévérité les responsables de cette énième manœuvre dilatoire pour empêcher l’essentiel : le changement. Le vrai.

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jeudi 22 octobre 2020

La chronique du blédard : La musique défaitiste et le vide

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Le Quotidien d’Oran, jeudi 8 octobre 2020

Akram Belkaïd, Paris

 

La chose n’est pas nouvelle : depuis des décennies, toute contestation du régime et toute revendication en faveur du changement, fut-elle graduelle, provoquent en réaction une répression de plus ou moins grande ampleur. C’est un fait évident : le pouvoir algérien ne sait pas dialoguer ou, plutôt, il ne veut pour dialogue que celui qu’il aura organisé selon ses habituelles méthodes, c’est à dire un théâtre de marionnettes avec quelques opportunistes trop heureux de l’occasion qui leur est offerte de se faire (enfin) une situation. Qu’on vienne à lui résister, qu’on vienne à persister, qu’on vienne à refuser ce remake de la danse des béni-oui-oui avec l’administration coloniale, et c’est le qallouz qui parle (1).

 

Mais il n’y a pas que cela. Quel que soit le cercle pensant – ou essayant de le faire -, surgit très vite une injonction à l’abandon et au renoncement au prétexte que le système serait trop fort, trop omniscient, pour tenter quoi que ce soit. Les personnes ayant vu dans le Hirak une formidable chance pour sortir le pays de l’ornière peuvent certainement toutes en témoigner. Le « à quoi bon ? » ou le « fort 3alikoum » (plus fort que vous) composent cette petite musique perverse qui vise à préserver un statu quo somme toute bien confortable pour qui a peur pour sa voiture ou sa maison construite en zone sécurisée.

 

Il y a des variantes à ce discours. Quelle que soit l’évolution de la situation, on peut souvent entendre que les « services » sont derrière tout ça et qu’ils demeurent les maîtres du jeu. A les entendre, le Hirak serait une manipulation d’un clan pour en chasser un autre, etc. Si une objection rationnelle vient à être formulée, elle est alors immédiatement balayée par une nouvelle explication hypothétique – souvent biscornue, mais qu’importe. L’essentiel, c’est que l’Algérienne et l’Algérien demeurent convaincus que quoi qu’ils fassent, ils n’y arriveront pas.

 

Ajoutons à cela la récurrence de divagations à propos du « jusqu’au-boutisme » du Hirak, transformé ainsi en coupable ayant refusé la main tendue par le gentil pouvoir, et l’on aura une image plus ou moins complète de la machine à alimenter le défaitisme. Car tout cela n’est pas sans effet. Les luttes collectives sont impressionnantes quand elles s’expriment mais nous savons tous qu’elles constituent des mécanismes bien fragiles dont la longévité dépend de nombre de facteurs, la volonté et la persévérance individuelles n’étant pas les moindres. Personne ne niera que l’interruption des manifestations doublées d’une répression vicieuse – comment la qualifier autrement ? – est à l’origine d’un réel abattement. « Digouttage » total, surtout quand s’égrène la liste des personnes arrêtées, poursuivies ou convoquées par les services de sécurité.

 

Mais il en est ainsi des combats qui méritent d’être menés. Les transformations – évitons de parler de révolution – sont faites de boucles, de détours et de régressions. Et dans ces processus, il est certain que les manifestations produisent leur effet revigorant. On se serre, on se compte, on s’encourage même si l’on n’est que trois pékins Pour ceux qui vivent à Paris, il suffit de voir l’effet qu’a sur eux la reprise des rassemblements place de la République. Oui, certes, cela est lointain des rues d’Alger, Oran, Constantine ou Ténès. Mais cela compte dans un monde où les réseaux sociaux donnent souvent l’illusion qu’il n’existe plus de frontières physiques. La flamme est encore là. Il y a encore des gens qui ne veulent pas se taire.

 

Il n’y a rien de honteux à être dans le camp des soi-disant perdants quand on ne lâche rien sur ses convictions et que l’on continue de revendiquer ne serait-ce qu’un vrai État de droit en Algérie. Le pire serait de renoncer par découragement ou, plus grave encore, par intérêt, en se mentant à soi-même et en se trouvant toutes les bonnes excuses possibles pour tourner casaque et servir ceux-là même qu’on conspuait la veille.

 

Un autre argument en faveur du renoncement est que l’actuel gouvernement aurait un vrai projet pour le pays et qu’il serait raisonnable et responsable de le laisser travailler en paix. Un vrai projet ? Sérieusement ? Où est-il ? Qu’on nous le donne ! Qu’on nous le détaille ! Je ne parle pas ici du processus électoral qui est planifié pour les prochains mois : organiser des élections en prétendant que c’est la bonne solution pour sortir de la crise est une astuce de république bananière ou d’entité, vaguement indépendante, de la françafrique.

 

Non, comme disent les Américains, « where is the beef ? » Où est le moufid ? Quelle politique économique et financière pour les deux prochaines années ? Austérité ou réendettement ? Et l’école ? La santé ? Les choix en matière de politique énergétique ? Un grand plan solaire ou bien le gaz de schiste ? Et que dire de ces deux sujets dont nos députés, plus occupés à faire des affaires pour rembourser leur pas de porte, ne parlent ainsi dire jamais : la dégradation de l’environnement et les conséquences du réchauffement climatique ? On attend… Cogner sur les opposants et embobiner quelques faux naïfs pour mieux les enrôler, demande certainement quelques compétences et efforts d’imagination. Mais ce n’est rien en comparaison de ce qu’exige le relèvement de l’Algérie.

 

(1) « Algérie, les louanges et la matraque », Horizons arabes, 30 septembre 2020.

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jeudi 13 août 2020

La chronique du blédard : Khaled Drareni victime d’un système inique

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Le Quotidien d’Oran, jeudi 12 août 2020

Akram Belkaïd, Paris

 

Khaled Drareni, emprisonné depuis le 7 mars dernier, vient donc d’être condamné à trois ans de prison ferme. L’iniquité de ce jugement qui fait honte à l’Algérie, sans oublier le tort qu’il lui cause, n’est même pas à démontrer. Trois ans ferme pour avoir accompli son travail de journaliste, ce n’est pas de la justice mais une volonté de destruction et de mise au pas. Je connais peu Khaled Drareni, mais je sais que sa couverture du Hirak depuis le 22 février 2019 a été exemplaire sur le plan professionnel. Honnête, la plus complète possible et rigoureuse aussi. Et c’est bien ce que le pouvoir lui reproche.

 

Khaled a montré la réalité. Il a suivi au plus près les manifestations et les regroupements populaires. Aux médias étrangers qui ont sollicité ses commentaires, il a apporté éclaircissements et mise en perspective. En un mot, il a contribué à ce que la situation algérienne, vue souvent de l’extérieur comme opaque et indéchiffrable, soit claire et transparente. La situation d’un pays où la population n’en peut plus d’être gouvernée par des incapables et des voleurs. La situation d’un pays où un trafiquant de cocaïne a plus de chance de passer à travers les mailles de la dite justice qu’un journaliste qui rapporte simplement ce qu’il a vu et entendu.

 

Chez les hommes qui tiennent ce pays en otage, il y a encore et il y aura toujours un parti unique dans la tête. La pluralité des opinions, les contre-pouvoirs, l’existence d’une opposition politique constituent des éléments démocratiques inacceptables pour eux. En réalité, ils ne se sont jamais remis des changements apportés par octobre 1988. Un seul parti, une seule voix, une seule manière de voir le monde et tout le monde au garde-à-vous : voilà leur vision. Le Hirak a fait vaciller ce dogme. Incapable de se remettre en cause, incapable de reconnaître sa responsabilité dans l’état du pays et donc d’admettre le bien-fondé des manifestations populaires pacifiques, le pouvoir s’est mis en tête que la presse était responsable de cette agitation.

 

L’accusation est toujours la même, quelle que soit l’époque ou quel que soit le lieu. Au début de la guerre d’indépendance, le pouvoir colonial à Alger accusait la presse d’avoir fabriqué le Front de libération nationale (FLN). Aujourd’hui, quand Khaled Drareni est poursuivi pour « incitation à attroupement non armé » cela traduit la même logique débile. Journaliste, sa seule présence inciterait les gens à manifester (ce qui au passage est leur droit, mais cela est une autre histoire). Convoqué à plusieurs reprises par les services de sécurité, Khaled s’est vu ordonné de ne plus couvrir le Hirak. Ce qu’il a refusé et c’est ce qui lui vaut sa condamnation.

 

On voit aussi la médiocrité de cette stratégie qui consiste à supprimer le média pour agir sur le réel. Nous sommes au XXIème mais les chantres de « l’Algérie nouvelle » pensent encore comme dans les années 1970 quand le peuple algérien n’avait pas le droit à la parole et qu’il suffisait de saisir le quotidien Le Monde pour l’empêcher de savoir ce qui se passait dans son propre pays. Au milieu des années 1990, un futur ministre (influent) d’Abdelaziz Bouteflika, découvrant les possibilités infinies de l’Internet, s’était écrié : « mais il faut contrôler tout ça ! Il faut ‘‘les’’ empêcher d’y accéder ». « Les » empêcher… Qui ça ? Le peuple. Les sans-droits, les sans-piston. Les autres, ceux dont les dirigeants ne diront jamais « ta3na », les nôtres, signifiant ainsi la persistance de cette séparation féodale née des paradoxes et ambiguïtés du socialisme boumedieniste.

 

Le président Abdelmadjid Tebboune, ses ministres, clament à qui veut les entendre qu’une Algérie nouvelle se dessine. Ils ont peut être raison mais il convient de lever le malentendu. Ceux qui pensaient que cette Algérie nouvelle signifiait un État de droit et des réformes profondes en seront, naïfs qu’ils furent, pour leurs frais. L’Algérie nouvelle, c’est plutôt la persistance du verrouillage et du déni de liberté. Alors, certes, cela ne peut pas être la Corée du nord – il faudrait beaucoup de violences pour cela, mais la Russie de Poutine, la Biélorussie de Loukachenko ou, la Chine de Jinping donnent bien des idées aux successeurs du clan réuni autour d’Abdelaziz Bouteflika (lequel, signalons-le au passage, n’a jamais poussé aussi loin la répression contre les journalistes).

 

Je suis solidaire de Khaled Drareni. Il est l’honneur de notre profession, de sa famille et de l’Algérie. Être condamné de la sorte est une infamie dont la charge reposera à jamais sur le pouvoir algérien. Je suis solidaire de Khaled Drareni et, comme des milliers d’Algériennes et d’Algériens, je m’emploierai à faire connaître et savoir l’injustice dont il est la victime. On ne se taira pas. Pour nier le réel, pour faire croire que tout est pour le meilleur dans le meilleur des monde algérien, le pouvoir devra faire taire des millions de personnes. Un peu d’intelligence, juste une once, lui permettrait de comprendre que la partie est déjà perdue pour lui.

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lundi 29 juin 2020

La chronique du blédard : Sortir du sous-développement

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Le Quotidien d’Oran, jeudi 25 juin 2020

Akram Belkaïd, Paris

 

 

Il y a un an, le Hirak œuvrait en vue d’obtenir sa deuxième victoire. La première, est-il utile de le rappeler, fut le départ du pouvoir d’Abdelaziz Bouteflika et la fin du projet ubuesque de cinquième mandat présidentiel. Par la suite, les manifestations populaires et pacifiques ont obtenu l’annulation de l’élection présidentielle qui devait avoir lieu en juillet 2019. Faute de candidats crédibles et au vu de l’énorme pression de la rue, le pouvoir, personnalisé alors par feu le général Ahmed Gaïd Salah, eut l’intelligence de ne pas insister.

 

Douze mois plus tard, où en sommes-nous ? Le Hirak, on le sait, est forcé de ronger son frein, en raison du confinement et de l’interdiction de manifester induits par la pandémie de Covid-19. Avant d’aller plus loin, il est nécessaire de relever à quel point le mouvement populaire a fait preuve de maturité et de responsabilité.  Cette retenue aurait pu constituer le point de départ d’une démarche conciliatrice de dialogue et de négociation. On le sait, ce fut tout sauf cela.

 

L’équation demeure la même. Une bonne partie de la population considère que le pouvoir actuel, dans toutes ses expressions et ses représentations, n’est pas à apte à diriger l’Algérie et à lui fournir les éléments indispensables pour son développement (son « émergence » dirait-on dans les cercles néolibéraux). Beaucoup de gens m’interpellent sur la signification du titre de mon dernier livre. L’Algérie, un pays empêché. Empêché de quoi ? Empêché d’être ce qu’il pourrait être. D’être ce qu’il est capable d’être. Vous noterez que je n’ai pas écrit « ce qu’il devrait être ». Je me borne juste à regarder ce dont dispose le pays comme richesses, humaines et naturelles, et à évaluer, en comparaison, le pitoyable état dans lequel il se trouve.

 

Il y a quelques jours, la presse nationale s’est faite l’écho du classement des quatre-vingt pays les plus influents au monde réalisé par une agence de communication en partenariat avec l’université de Pennsylvanie. Sans surprise, l’Algérie n’y figure pas contrairement à l’Arabie saoudite (10ième), l’Afrique du sud (32ième),le Maroc (57ième) et la Tunisie (61ième).  Bien sûr, ce genre de classement ne constitue pas une référence absolue. Cela vaut aussi pour de nombreux autres « ranking », comme celui de la Banque mondiale sur l’environnement des affaires, qu’il faut toujours prendre avec prudence et en examinant avec attention leur méthodologie et leurs objectifs.

 

De même, l’expression d’une vraie ambition patriotique, différente d’un quelconque chauvinisme ou wantoutrisme, ne signifie pas qu’une bonne place à ces classements est une fin en soi. L’idée n’est pas de vouloir être influent à tout prix. L’objectif, c’est d’abord le développement, le progrès continu, l’amélioration des infrastructures, le renforcement des capacités éducatives, l’existence d’un système de santé à la hauteur des attentes de la population. C’est en atteignant cela que vient l’influence. Autrement dit, cette influence, cette puissance, ne sont que les « bienfaits collatéraux » d’une vraie politique de développement avec ce que cela signifie comme réflexions stratégiques et même, osons ce qui constitue un gros mots chez certains, comme planification.

 

Le monde tel qu’il se dessine en ce début de vingt-et-unième siècle sera féroce pour les pays incapables d’avoir les structures internes suffisamment solides. Croire que l’existence d’importantes réserves gazières et le renforcement constant des capacités militaires donneront à l’Algérie les moyens de coller au peloton de tête dans la compétition mondiale, c’est faire preuve de naïveté et d’amateurisme. La seule chance du pays s’appelle le « capital humain », c’est-à-dire une démographie qui, en théorie, ne présente que des avantages. Beaucoup de jeunes, une part non négligeables de plus âgés et des vieux en nombre moins importants. Bref, la possibilité d’articuler sans peine politique industrielle, développement du marché intérieur et mobilisation de l’épargne. Encore faut-il qu’il existe un consensus politique au sein de la société. Or, le modèle implicite qui prévaut en Algérie depuis au moins trois décennies, est que ce qui est offert à la majorité est uniquement le droit de se débrouiller comme elle peut pour survivre.

 

Ceux qui dirigent le pays n’ont pas de projet de société inclusif. Leur modèle, c’est la Russie de Vladimir Poutine ou la Chine du (faux) Parti communiste. En somme, l’ordre et, si possible, une certaine dose de redistribution pour tenter de faire oublier les inégalités. Les arrestations auxquelles nous assistons depuis des mois, les poursuites et condamnations pour des motifs aussi fallacieux qu’invraisemblables n’ont pas d’autre objectif qu’une mise au pas autoritaire de la société. C’est un retour anachronique au 19 juin 1965.

 

Bien sûr, on pourra rétorquer que la Chine ne s’en sort pas si mal, elle qui domine désormais une grande part de l’économie mondiale. Admettons. Encore faut-il être capable de faire aussi bien ou même presque aussi bien qu’elle. Ce qui est loin d’être le cas. La seule manière pour l’Algérie de s’en sortir, c’est de passer par la mobilisation de la majorité de ses enfants, réunis autour de la conviction que la liberté et le droit aux droits fondamentaux sont le socle de la sortie du sous-développement. Et ce n’est pas en enfermant des gens qui n’ont pas commis d’autre crime que de s’exprimer de manière pacifique que l’Algérie s’en sortira.

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vendredi 29 mai 2020

La jeunesse algérienne, cœur vaillant du Hirak

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OrientXXI, 26 mai 2020
DOCUMENTAIRE

« Algérie, mon amour » · Algérie, mon amour, un documentaire du journaliste Mustapha Kessous, donne la parole à de jeunes Algériens, actrices et acteurs du Hirak, le mouvement de protestation populaire né en février 2019. Diffusé sur France 5, le 26 mai à 20 h 50 et suivi d’un débat, ce film raconte à sa façon une période exceptionnelle de l’histoire de l’Algérie indépendante.

Le vendredi 22 février 2019, des centaines de milliers d’Algériennes et d’Algériens occupaient les rues pour s’opposer à un cinquième mandat du président Abdelaziz Bouteflika, grabataire et invisible depuis cinq ans. Durant plus d’un an, et jusqu’à ce que la pandémie de Covid-19 stoppe ce mouvement populaire historique, chaque vendredi a été l’occasion pour le Hirak de fustiger le système autoritariste qui dirige l’Algérie. Dans un documentaire à hauteur d’homme, Mustapha Kessous, journaliste au quotidien Le Monde a choisi quelques jeunes pour raconter cette épopée citoyenne pacifique. Un choix à saluer, car c’est bien cette jeunesse qui fut au cœur de cet éveil d’une société que l’on croyait définitivement résignée.

La suite est à lire ici : 

La chronique du blédard : Exhaustivité, narcissisme et complotisme

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Le Quotidien d’Oran, jeudi 28 mai 2020
Akram Belkaïd, Paris


D’abord, il y a l’exigence de tout raconter. C’est un travers et une exigence que nombre d’Algériennes et d’Algériens partagent. Quand il s’agit d’évoquer l’Algérie et son actualité quelle qu’elle soit, il faut que tout soit dit depuis le début quitte à se lancer dans de longs développements historiques. Cela se vérifie souvent pendant les colloques ou les tables-rondes concernant le pays. Combien de fois ai-je entendu tel ou tel orateur commencer son intervention par un état des lieux de la situation coloniale avant d’entrer (parfois très tardivement) dans le vif d’un sujet bien plus contemporain. Et si, d’aventure, quelque chose manque dans l’exposé (événement, repère chronologique), la salle saura le rappeler.

Je m’inclus sans peine dans la généralisation qui précède et qui suit. Nous sommes obsédés par la nécessité du récit complet, détaillé à l’extrême et contextualisé avec un souci méticuleux du détail. Pourquoi ? Parce que nous considérerons que c’est cela le récit du « vrai ». On en guérit mais il faut en avoir conscience. Dans la rédaction d’un texte ou d’un livre à propos de l’Algérie, j’ai (douloureusement) appris à ne pas me faire confiance. Il y a en face de moi un écriteau qui dit : « concision ! il faudra sabrer, charcuter, couper à l’extrême et sarcler ». Dans ce genre d’exercice, le parfait est nécessairement incomplet et réducteur.

Ensuite, vient le rapport narcissique à la France. Que disent-ils de « nous » ? est la question-clé. Encore adolescent, j’avais intériorisé le fait qu’un article sur l’Algérie publié dans Le Monde, Le Nouvel Observateur, Paris-Match ou même France Soir déclenchait une agitation générale, chacun y allant de son commentaire. Quatre décennies plus tard, nous en sommes au même point. En pire. Si l’historien Benjamin Stora diffusait aujourd’hui sa série Les Années Algériennes, il provoquerait un tsunami de réactions dans les réseaux sociaux. Et on aurait droit à toutes les diatribes possibles doublées des inévitables propos complotistes.

En suivant avec consternation la bronca – parfois très haineuse - qui a suivi la diffusion du documentaire du journaliste Mustapha Kessous (*), j’ai réalisé que l’un des pires cocktails qui soit est la combinaison de cette exigence d’exhaustivité et la surréaction pavlovienne à tout ce qui se dit, se publie ou se diffuse en France à propos de l’Algérie. Un documentaire est un point de vue. Il y a un angle. On peut aimer ou pas mais on ne peut exiger qu’il dise tout, qu’il explique tout. Le Hirak n’est pas capturable en 72 minutes, ce serait mission impossible. Et il n’y aurait rien de pire que de proposer au spectateur un exposé des motifs ou un article encyclopédique. Sur ce sujet, chaque journaliste aura son point de vue sur la question de l’angle, du traitement et du mode de narration. Et aucun choix ne sera totalement satisfaisant.  

Beaucoup de gens sont contents de ce qu’ils lisent ou regardent parce qu’ils y retrouvent ce qu’ils pensent et croient. Si leur cahier des charges n’est pas respecté, c’est l’hallali. Or, ce qu’il y a d’intéressant c’est aussi, et surtout, ce qui nous dérange, ce qui ne colle pas à notre schéma habituel de pensée et d’évaluation des situations. Ce qui bouleverse nos certitudes. Dans le documentaire de Kessous, plusieurs personnes abordent la question de la frustration sexuelle et de ses conséquences. Cela a indisposé nombre de spectateurs. Dans un monde idéal cela devrait pourtant permettre d’ouvrir un débat, fut-il limité aux réseaux sociaux. Mais non, les condamnations se sont multipliées et l’on pouvait presque entendre le bruit des chaînes mentales qui entravent la liberté de pensée de ces contempteurs pudibonds.

Maintenant, il convient de poser la question essentielle : pourquoi un documentaire diffusé par une télévision française pour un public français (même si chacun sait que cela sera regardé au pays) provoque-t-il autant de passions en Algérie ? La réponse n’est pas simple. Mais il y a des pistes. Premièrement, le narcissisme national pousse à penser que le documentaire est d’abord (et uniquement ?) destiné aux Algériens. Que c’est un message transmis par l’ancienne puissance coloniale et que cela entre certainement dans un schéma stratégique qui n’a rien à voir la programmation ordinaire d’une chaîne de télévision. Deuxièmement, comme cela vient de France, cela provoque nécessairement des réactions épidermiques. Lesquelles, hélas, mille fois hélas, sont bien moins importantes quand une télévision algérienne diffuse un « débat » où le Hirak est qualifié de complot ourdi en France (encore elle…).

J’aurais ainsi aimé que naisse une bronca comparable en raison du fait que, de sa prison, Karim Tabou n’a pas le droit d’appeler les siens. Voilà un vrai sujet d’indignation. Mais là, silence radio pour beaucoup de e-hirakistes ou hirak-clickistes. Troisièmement, il est temps d’arrêter de n’attendre de ce qui vient de France que des choses gentilles et positives. On a le nationalisme ombrageux mais on est fiers comme Artaban quand un compliment traverse la Méditerranée. Et si ce n’est pas le cas, c’est le drame. Un peu d’indifférence ne ferait pas de mal. Peut-être que si le Hirak l’emporte et que nos télévisions ne sont plus aux ordres, alors les polémiques algéro-algériennes prendront le pas, signalant ainsi l’avènement d’une sensibilité moindre.

Le plus fatiguant dans tout cela est cette obsession permanente du complot. Pour le régime, le Hirak est une machination de la main de l’étranger. Pour certains de ceux qui n’ont pas apprécié le documentaire de Kessous, ce film est un complot destiné à discréditer et à abattre (excusez du peu) le Hirak. Comment expliquer à ces gens que, non, l’Algérie n’est pas au centre du monde. Qu’il existe des centaines de millions d’êtres humains qui ont une vague d’idée de ce qui se passe chez nous (la réciproque étant vraie aussi). Bref. Un documentaire n’est qu’un documentaire. Il y en aura d’autres. Il faudra qu’il y en ait d’autres. Mais, en attendant, tant d’hystérie ne peut qu’interpeller.

(*) Algérie, mon amour, diffusé sur France 5.
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vendredi 1 mai 2020

La chronique du blédard : Où donc menez-vous l’Algérie ?

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Le Quotidien d’Oran, jeudi 30 avril 2020
Akram Belkaïd, Paris


« Win rayhine hakda ? » Où allez-vous comme ça ? L’expression est connue. Elle s’emploie souvent pour tenter de raisonner des gens dans l’erreur ou dans l’excès. Elle fait appel à ce qui pourrait leur rester de raison – ou d’intelligence – pour prendre conscience de la gravité de leurs actes et de leur erreur à persister dans la même voie. Cette question est donc posée aux autorités du pays, qu’elles soient apparentes, de façade ou profondes. Où emmenez-vous ainsi l’Algérie ?

Depuis le début de l’année, mais plus encore, depuis la suspension des manifestations du Hirak à la mi-mars en raison de l’épidémie de Covid-19, c’est le retour à l’ordre de fer, le même qui dans les années 1970 imposait à toutes les Algériennes et tous les Algériens de la boucler et de filer droit. Des journaux en ligne sont bloqués et font l’objet d’une campagne de dénigrement et de calomnies. Des journalistes et des militants pour la démocratie sont enfermés sous des motifs aussi divers et variés alors qu’en réalité, c’est juste l’expression de d’opinions pacifiques qui leur vaut châtiment. De jeunes gamins sont poursuivis et envoyés en prison parce qu’ils font ce que n’importe quel jeune de l’âge réalise sur internet et ses réseaux sociaux. L’arbitraire règne, fut-il paré des habits de la justice.

Le placement sous mandat de dépôt Walid Kechida, 25 ans, parce qu’il a publié des mèmes (dessins, idées, concepts, phrases, montages satiriques, etc.) et créé un groupe sur Facebook indique le niveau de régression des libertés. On pourrait même être tenté d’affirmer que la situation est devenue pire que sous le règne de l’ex-fakhamatouhou Abdelaziz Bouteflika, c’est dire ! Nous revoici dans un pays où toute forme de pouvoir ou d’institution est désormais sacralisée. Il faut courber l’échine et répéter sans cesse « n’3am ya sidi ! ». Et ne parlons pas du vote, par une assemblée illégitime, d’amendements au code pénal pour, soi-disant, moraliser la vie publique. Très floues, ces dispositions ouvrent la voie à toutes les interprétations et donc, à toutes les dérives.

Ces initiatives liberticides relèvent du même objectif qui est de faire taire les Algériens et de leur signifier que les cinquante-six semaines du Hirak n’étaient qu’une parenthèse. Le message délivré est sans ambiguïté : l’espérance d’un changement démocratique est à remiser dans la grosse malle des déceptions et défaites accumulées depuis le printemps berbère de 1980. Autrement dit, le pouvoir est en train de prendre sa revanche. Pendant un an, la parole libérée des Algériens a exprimé des vérités crues sur la gabegie qui règne dans le pays, la corruption, le népotisme, l’absence criante de projet politique et sociétal. Elle a moqué les dirigeants, n’épargnant personne pas même les généraux. Le nombre, la densité et le pacifisme des manifestants ont permis cette dynamique du Hirak. Et puis est venu le Covid-19, ce virus allié de tous les régimes, qui de Paris à Pékin, entendent profiter de la situation pour rogner encore plus sur les libertés individuelles.

Le Hirak a chanté La Casa Del Mouradia et a remporté le match aller. Le pouvoir est en train de gagner la rencontre retour et son « vrai » but est d’empêcher qu’il n’y ait un match d’appui – l’Oum Doumrane de la démocratie -  autrement dit une résurgence des manifestations quand l’épidémie sera maîtrisée. Car la colère des Algériens n’a pas disparu et leur exigence de changement, non plus. Mais, pour l’heure, c’est la répression, cette hogra de tireur dans le dos, qui profite de l’inversion du rapport de force. Échaudés, des jeunes gens quittent les réseaux sociaux. Des journalistes et des activistes – qui ont bien compris ce qui se passe – se font plus discrets. Quant à « l’opposition » politique, exception faite du Rassemblement pour la culture et la démocratie (RCD), on l’entend peu. Et pour ne rien arranger, le fracas des retournements de vestes s’entend de loin. Voici donc le Hirak accablé de tous les maux pour son intransigeance et le pouvoir soudainement paré de qualités et de bonnes dispositions sans que l’on sache si elles sont réelles, potentielles ou théoriques. Rien de nouveau sous le ciel de la domesticité.

Empêcher à n’importe quel prix un Hirak-2 est la seule politique tangible d’un pouvoir dont on n’attend plus les fameux « gestes de bonne volonté » ou la fameuse « main tendue » espérée, et même annoncée, par quelques naïfs ou intéressés. Nous assistons, non pas à une restauration – car à l’ordre ancien n’a jamais disparu même avec la démission de Bouteflika – mais à un verrouillage sécuritaire et à l’abandon des options d’ouverture. En clair, il n’y aura pas de réformes politiques et il n’y a rien à attendre de la révision constitutionnelle annoncée.

En attendant, le temps file. En apparence, il joue contre le Hirak. En réalité, l’Histoire est loin d’être terminée. Ceux qui gèrent aujourd’hui l’Algérie ont certainement une très haute opinion d’eux-mêmes et de leurs capacités à contrôler la situation. C’est peut-être vrai pour le court terme mais, en réalité, ils sont condamnés à perpétuer l’échec du système, étant incapables de comprendre que le salut du pays passe par une vraie démocratisation. Les caisses sont presque vides et l’alerte récente sur les marchés pétroliers vient nous rappeler toutes les chances gaspillées ces vingt dernières années en matière de diversification économique. Nous sommes en 2020 et même si les exemples de régimes illibéraux se multiplient dans le monde, on ne dirige plus un pays comme on le faisait dans les années 1970. On ne gouverne pas contre le peuple sans prendre le risque d’une casse encore plus grande et funeste que ce que l’Algérie a connu dans un passé récent. Et puisque nous sommes au début du ramadan, on terminera par cette simple adresse : « Allah yahdikoum ». Que Dieu vous guide.

jeudi 19 mars 2020

La chronique du blédard : Le Hirak au temps du Coronavirus

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Le Quotidien d’Oran, jeudi 19 mars 2020
Akram Belkaïd, Paris

Commençons par répéter, et expliciter, un message déjà partagé sur les réseaux sociaux. Depuis le 22 février 2019, j’ai toujours soutenu le Hirak, défendant envers et contre tout sa rationalité politique, son exemplarité et son caractère historique. Et quand des voix défaitistes ont entonné la ritournelle du déclin et de la nécessité de tendre la main au pouvoir né de « l’élection » présidentielle du 12 décembre dernier, j’ai essayé, à mon modeste niveau, de faire entendre la voix de la poursuite de la mobilisation et du « on ne lâche rien ». Pour autant, en tant que membre de la diaspora, je ne me suis jamais permis d’émettre la moindre recommandation, le moindre conseil et encore moins une prescription, qu’elle soit politique ou pratique.

Depuis quelques jours, après avoir longuement travaillé sur la question de l’épidémie due au coronavirus Covid-19 – en interrogeant notamment des membres du corps médical mais aussi des chercheurs, je déroge à ce principe. Il n’y a plus lieu de tergiverser. Il n’y a pas de nuance ou de compromis à privilégier : Les marches hebdomadaires, celles du mardi, du vendredi et même du samedi, doivent absolument être suspendues. C’est une question de raison et de bon sens. La situation est simple : l’Humanité fait face à l’agression d’un organisme vivant particulièrement contagieux et pour lequel il n’existe encore ni traitement curatif ni vaccin. Ce qui s’est passé en Chine, ce qui se passe en Italie mais aussi désormais en France, notamment dans l’Est de l’Hexagone, va se répéter en Algérie. Croire que le pays serait immunisé grâce à je ne sais quelle raison relève de l’ignorance, du déni ou, pire encore, de l’affabulation dont nos dirigeants sont passés maîtres. Pour être clair, le wanetoutrisme ne sauvera pas le pays de la catastrophe !

Chaque jour passé sans prendre de mesures de confinement, de distanciation sociale (ne pas se rassembler, ne pas se serrer la main, ne pas s’embrasser) est un temps précieux de gâché. Le présent chroniqueur n’est pas médecin mais de formation scientifique. Il croit en la science, au progrès et en la parole des spécialistes. Quand la totalité d’entre eux, notamment des virologues, affirment que sans réaction vigoureuse de confinement, ce virus a de quoi anéantir une partie de la population mondiale, il faut les écouter. Je suis stupéfait de voir, qu’en Algérie, des ânes – pardon pour les baudets – parlent de choses qu’ils ignorent et que des « confrères » irresponsables leurs tendent les micros pour qu’ils répandent leurs conneries. Il y va ainsi de ce hmar qui prétend avoir trouvé le remède contre le virus. La mythomanie semble, elle aussi, épidémique. Et comment peut-on affirmer que l’Algérie possède des équipements médicaux qui n’existent pas en Europe ? Comment peut-on être inconscient à ce point ? La France, sixième puissance mondiale, pays où nos dirigeants et leurs proches se soignent pour la plupart, découvre qu’elle manque d’équipements, de produits et même de soignants. Et l’Algérie ferait mieux ? Nier le réel, le transformer, est la marque des régimes autocratiques et des incompétents. Souvent, ils sont les mêmes.

Demander la suspension du Hirak, ce n’est pas le trahir. C’est reconnaître que dans la vie, il y a des priorités, la première étant la (bonne) santé des gens. Bien sûr, la colère contre ce système est forte. Bien sûr, nous sommes tous travaillé au corps par cette tentation jusqu'au-boutiste, nihiliste diront certains, de faire coûte que coûte tomber ce pouvoir qui ne comprend rien, qui ne lâche rien, qui ne fait rien (sauf castagner les hirakistes) et qui ne sortira jamais, je dis bien jamais, l’Algérie de l’ornière. Comme le note le frangin de Ténès (protégez-vous les gars), il y a de l’esprit suicidaire des harraga dans cette marche organisée ce mardi 17 mars. Qu’importe le risque, qu’importe le danger, « corona welle ntouma » : le corona plutôt que vous ! Dans ce genre de circonstances, on se rend compte à quel point le pays manque de voix consensuelles, de voix de la sagesse qui pourraient porter car, on le sait bien, aucun éditorialiste, aucun chroniqueur, aucun activiste ne semble capable de faire entendre raison aux protestataires. Le pouvoir a créé le vide politique et culturel. Le pays en est pénalisé.

Le régime, lui, se frotte les mains à la manière d’un croque-mort qui sent venir de bonnes affaires. Pour lui seul compte la fin du Hirak. Ce qu’il ne sait pas, c’est que la colère reviendra et elle sera bien plus forte. Rendez-vous est pris après la fin de l’épidémie. Ceux qui lui survivront sauront exiger réparation. Car, autant le dire tout de suite. Il n’y a rien à attendre du pouvoir. L’épidémie qui vient sera un terrible révélateur de l’état réel de l’Algérie, la grande « œuvre » de Bouteflika et de sa camarilla dont certains serviteurs sont encore en poste. Le drame dans l’affaire, c’est que la population va encore subir les conséquences de décennies de désinvolture, d’incompétence et de corruption.   
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