Lignes quotidiennes

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Dernier ouvrage paru : Chroniques du ramadan. Voyage intimiste au coeur du jeûne (Tallandier, 2026).
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mardi 3 décembre 2024

Liberté pour Boualem Sansal

 

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Commençons par l’essentiel. L’indiscutable. Boualem Sansal n’a rien à faire en prison et j’en appelle ici aux autorités algériennes les plus hautes pour qu’il soit libéré et qu’il puisse aller où qu’il aille. On n’embastille pas un écrivain – ou tout autre citoyen anonyme – pour ce qu’il a pu dire, penser ou écrire. On ne devrait traduire personne en justice pour des opinions fussent-elles déplorables, déplaisantes, outrancières ou transgressives. L’opinion n’est pas un acte. Et c’est encore moins un délit. Quelqu’un qui bastonne sa femme, dans la rue ou à la maison, est un délinquant qui mérite d’être poursuivi et châtié. Quelqu’un qui affirme que la terre natale de l’émir Abdelkader n’est pas algérienne n’est rien d’autre qu’un ignare. Ou un provocateur en mal de publicité éditoriale ce qui, pour autant, ne vaut pas viatique pour la geôle.
Dans une Algérie idéale, Sansal serait rentré dans son pays, sans encombre ni représailles. Des journalistes de la chaîne III, profitant d’une totale liberté éditoriale, l’auraient invité pour qu’il s’explique sur ses récentes déclarations et là, n’importe quel contradicteur l’aurait ridiculisé, lui et son propos incohérent. L’Algérie existe. Elle est indépendante depuis juillet 1962. De quoi pourrait-elle avoir peur ? Que les élucubrations de Sansal poussent le conseil de sécurité de l’Onu à annuler la résolution 176 du 4 octobre 1962 ? Soyons sérieux…
Beaucoup a été dit et écrit sur la stratégie de cet écrivain et d’autres de (bien) profiter des souffles qui empestent la France. Comme un bon marin, les opportunistes savent discerner le bon vent à prendre. Aujourd’hui, c’est celui de la réaction et de l’islamophobie. Je n’ai pas l’intention d’insister là-dessus. Cela fait des années que le phénomène existe. Nous savons tous quoi penser de ces écrits et propos qui n’existent que pour tirer avantage d’un certain état d’esprit méprisant pour ne pas dire raciste. Insulter l’Algérie (et les Algériens) tout comme faire mine d’ignorer qu’un génocide se déroule à Gaza peut rapporter moult distinctions. Chacun sa conscience.
Le plus important, à mon sens, est juste de réclamer la libération de Sansal. Ce qui ne veut pas dire qu’on partage ses idées. Ce qui ne veut pas dire que l’on est obligé de signer des pétitions où figurent des noms de personnes pour lesquelles on n’a ni respect ni considération. Car ces gens sont comparables à une montre cassée. Elle a raison deux fois par jour mais pour le reste... Sansal a les amis et admirateurs qu’il mérite. Qu’il les rejoigne au plus vite. Libre.

vendredi 8 février 2019

La chronique du blédard : Un Algérien de droite, réac, ça peut exister ?

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Le Quotidien d’Oran, jeudi 7 février 2019
Akram Belkaïd, Paris

A la fin des années 1980, je suis tombé un jour sur un ancien journaliste d’Algérie-Actualité qui me tint un discours plutôt déroutant. Reconverti dans la communication et le démarchage publicitaire, il se lança dans une longue diatribe contre ses ex-collègues et confrères, les qualifiant de « staliniens patentés », de « gauchistes notoires », de « communistes radicaux », de « trotskystes déguisés » ou de « pagsistes sectaires » (comprendre des militants du Parti de l’avant-garde socialiste ou Pags). Il leur en voulait de l’avoir fait taire pendant des années et de l’avoir empêché de défendre ses idées (néo)libérales. Très fier de lui, il me tint un discours à la gloire des économistes Milton Friedman et Arnold Harberger dont il espérait voir les idées triompher en Algérie.

En l’écoutant, j’ouvrais de grands yeux, un peu comme si je venais de rencontrer un extra-terrestre ou un compatriote ayant préféré passer sa journée à la plage plutôt que de suivre la fameuse rencontre de football entre l’Algérie et la RFA. Au bout d’un moment, je lui fis remarquer que Friedman avait surtout inspiré les fameux Chicago Boys, ces économistes dont s’entoura le général Pinochet après son coup d’État contre Salvador Allende. Cela ne le perturba guère. Au contraire, il loua les mérites économiques du boucher de Santiago. La chose était claire, j’avais un Algérien de droite, voire d’extrême-droite devant moi et, période d’ouverture démocratique oblige, il pouvait enfin s’en vanter et défier les « gauchos » dont il avait subi l’implacable dialectique progressiste et unanimiste (notons au passage que, quelques mois plus tard, en 1992, après les fameuses élections que-vous-savez, ce furent des gens de « gauche » qui basculèrent dans l’éradicalisme – pardon pour ce néologisme – le plus droitier et le plus intolérant).

J’ai repensé à cette histoire avec les dernières péripéties du feuilleton Kamel Daoud et les Algériens. Daoud écrit régulièrement dans le très droitier hebdomadaire français Le Point – celui où est publié le bloc-notes de l’ineffable Bernard-Henry Levy (BotulHL). L’un de ses derniers textes, consacré au Venezuela, a mis en rogne nombre de lecteurs algériens car il y flingue allègrement Hugo Chavez et le guevarisme (1). L’écrivain et acteur Chawki Amari y a vu un motif de rupture avec Daoud et l’a fait savoir (2). Les réseaux sociaux se sont enflammés, les uns étant pour l’autre et les autres étant pour l’un. Un « débat » wanetoutriste, un peu du genre « toi t’es Ronaldo (époque Madrid) mais moi je suis Messi  : on ne pourra donc jamais s’entendre. »

On a le droit de ne pas être d’accord avec Daoud et de le lui faire savoir. La politique est une chose sérieuse et les idées doivent être défendues pied à pied. Comme expliqué dans une chronique le concernant, prendre position sur un sujet, c’est prendre des coups (3). Mais, ce qui est intéressant dans l’affaire c’est de voir que nous avons encore du mal à accepter l’idée qu’il puisse exister des Algériens qui expriment autre chose qu’une pensée de gauche, révolutionnaire, tiers-mondiste ou postcoloniale. Nous en sommes encore au point où le fait d’être Algérien nous impose à tout un chacun l’obligation d’aimer la révolution, le peuple, l’anti-impérialisme et le progressisme d’antan.

Mais l’Algérie indépendante est bientôt sexagénaire. Ses enfants ont peut-être désormais le droit de défendre les idées qu’ils veulent sans se sentir attachés à une quelconque fidélité héritée de combats passés. Ils peuvent, si telle est leur sincère conviction, préférer Fulgencio à Fidel, Somoza à Sandino, Pinochet à Allende, Batista à Castro, Videla – Banzer – Stroessner et Bordaberry (que des gens bien) au Che, Condor au bolivarisme, Vidiadhar Surajprasad Naipaul ou Bernard Lewis à Edward Saïd, la privatisation des ressources publiques au postlibéralisme, le FMI à la Cnuced, le pragmatisme au primitivisme, un « président » autoproclamé à un président élu, le dépeçage de la Sonatrach, de la Pemex ou de PDVSA à des programmes sociaux qui, vaille que vaille, sortent des gens de la pauvreté et ainsi de suite… Ils peuvent aussi ne pas se sentir solidaires des combats arabes et n’y voir que des « injonctions racialistes » (expression d’une internaute que je me permets de reprendre).

Grand bien leur fasse. Pourtant, réfléchissons un peu et convenons que le mieux serait de se dire que personne n’est obligé de penser comme ci ou comme cela parce qu’il est né ici ou là. Mais une fois qu’on a dit cela, alors allons-y gaiement pour la castagne. Pour défendre ses idées, pas pour s’en prendre à la transgression qui serait de ne pas penser comme on serait en droit de l’exiger d’un Algérien. Par exemple, Boualem Sansal, grand spécialiste du « moi je ne pense pas comme mon peuple », confie à qui veut l’entendre ses élans affectifs à l’égard d’Israël. Plutôt que de l’insulter (et de se décrédibiliser), montrons-lui autant de fois qu’il le faudra à quel point il se trompe ; à quel point aucun des arguments qu’il avance ne tient la route et qu’il est dommage que sa notoriété en Occident ne serve pas à défendre les droits des Palestiniens (on peut toujours rêver…).

Dans tout cela, le maître mot est la sincérité des opinions exprimées ici et là. Dans un texte au vitriol, Omar Bendera ancien banquier, affirme que nombre de nos intellectuels et écrivains encensés en France sont une fabrication politique (4). Là aussi, le texte a provoqué acclamations et insultes. Des réactions binaires qui empêchent un vrai débat. Bendera n’a pas (totalement) tort. Comment peut-on nier que le système médiatico-éditorial français a ses cahiers des charges, ses exigences, ses figures imposées, ses contraintes commerciales ? Et qu’il privilégiera toujours ce qui coïncidera avec ses présupposés ?

Les mis en cause se disent quant à eux droits dans leurs bottes et dénoncent des cabales à leur encontre. Leurs thuriféraires qui font d’eux « la » vérité, parfois sans même les lire, et pour qui la vie intellectuelle se résume à une sorte de hit-parade, n’ont qu’un seul argument : les critiques relèveraient de la seule jalousie. La sagesse commande de prendre acte de la revendication de sincérité de ces « stars » algériennes de l’édition hexagonale. Mais il faut alors leur signifier une chose. Tout comme un flux continu de critiques incendiaires et de mises en causes est contreproductif, un flot d’éloges sans le moindre accroc, sans la moindre confrontation avec le système dominant doit constituer pour eux un signal d’alarme.

(1) « Je ne rêve pas d’être vénézuélien », 31 janvier 2019.
(2) « Hasta la Vista », page Facebook de l’auteur, 2 février 2019.
(3) La chronique du blédard : Ecrire, c'est s'exposer (du moins à ses pairs), Le Quotidien d’Oran, jeudi 25 février 2016.
(4) « La résidence très politique d’un écrivain algérien », Algeria-Watch, 4 février 2019
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vendredi 12 octobre 2018

La chronique du blédard : L’Arabe interdit

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Le Quotidien d’Oran, jeudi 11 octobre 2018
Akram Belkaïd, Paris


Peut-on, en France (et plus qu’ailleurs) parler du monde arabe – car telle est son appellation même si cela hérisse nombre d’Algériens – sans passer par la case obligée de la dénonciation, des pleurs et des visions de Cassandre ? Peut-on évoquer une large étendue de terre aux populations multiples sans la circonscrire à une longue liste d’avanies et de complaintes ? Pour celui qui vit dans l’Hexagone et qui s’exprime devant un large public, par le biais de n’importe quel support, l’affaire n’est pas simple. C’est presque une mission impossible.

En 2011, dans la foulée du Printemps arabe, un élan d’optimisme et d’enthousiasme avait traversé colloques, périodiques, essais et romans. Enfin, quelque chose de positif. Enfin, une vision qui tranchait avec les lamentations ou les mises en garde alarmistes. Grâce aux manifestants de l’avenue Bourguiba ou de la place Tahrir on avait (re)découvert des femmes et des hommes, des individus engagés ou plus ou moins politisés. On donnait soudain de l’importance aux histoires personnelles et aux ambitions individuelles. Aux vies. Des espérances et des actions étaient décrites quels que soient les niveaux sociaux des concernés. On normalisait l’Arabe par rapport à ses pairs d’ailleurs, à commencer par les Occidentaux.

Mais on connaît la terrible suite. Guerres civiles, terrorisme, restauration dictatoriale, émergence de nouveaux pouvoirs militaristes, interventions occidentales… Pour résumer, on peut dire que la géopolitique a repris le dessus sur l’humain. Et dans ce chaos tel qu’il s’annonce et se décrit dans les journaux du matin, les clichés négatifs, les assertions essentialistes font la loi et impriment la cadence. L’habitant du sud et de l’est de la Méditerranée, surtout le mâle, est (re)vu comme une menace protéiforme. Il peut être migrant, terroriste, islamiste ou les trois à la fois cela sans compter les « tares » structurelles dont il serait porteur : misogyne, antisémite, prosélyte, anti-chrétien, etc. Quant aux femmes, elles ne sont et ne peuvent être que des victimes.

Dans ce qui est produit et offert au public occidental, il est rare qu’une œuvre déroge à ces postulats implicites, à ce cahier des charges qui ne dit pas son nom. Y déroger, c’est prendre le risque de l’incompréhension, de la mise à l’écart ou de l’anonymat. Et ce raisonnement vaut d’ailleurs pour tout ce qui touche à l’islam. Hors du cadre des « isme » (islamisme, salafisme, djihadisme, sunnisme, chiisme, etc.) point de salut. Il y a quelques années, j’ai croisé un jeune confrère d’origine marocaine. A l’époque, il réfléchissait à un nouveau sujet d’essai ayant décidé d’abandonner celui sur lequel il avait pourtant commencé à travailler. Il s’agissait de l’humour chez les musulmans et plus particulièrement dans le monde arabe. Un sujet aux multiples entrées. Que dit le Coran du rire ? du sourire ? Le Prophète riait-il ? Existe-t-il des hadiths où l’humour a sa place (la réponse est oui, semble-t-il). Comment naissent et circulent les blagues à l’encontre des religieux ou des dirigeants politiques ? Bref, un travail ouvert sur un thème rarement évoqué.

Oui, mais voilà, cela ne cadrait pas trop avec le référentiel habituel. A l’heure de Daech, un gars qui se pointe et qui dit vouloir expliquer la transgression populaire (pas celle des élites) par le rire dans l’Irak de Saddam Hussein ou dans l’Arabie saoudite des Saoud, ce n’est pas trop vendeur. Les Arabes (ou les musulmans), il est préférable d’en rire plutôt que de savoir pourquoi et comment ils rient. Tel est donc le problème. Remarquez, il y a bien une manière de contourner la difficulté : le point de départ pour toute audience, c’est la victime. Il faut mettre en avant la victime (et le coupable). Victime des siens, de sa famille, de son père, de sa mère, des islamistes, des dirigeants, des imams, des militaires, des enseignants. Qu’importe le thème, il doit mettre en jeu une victime punie pour ce qu’elle est ou, mieux encore, pour ce qu’elle fait. Si l’on peut adjoindre le mot « résistance » à celui de victime, alors c’est un boulevard qui s’ouvre.

Deux exemples concrets pour illustrer ce qui précède. En premier lieu, beaucoup de gens ont salué le fait que le livre d’Eric Zemmour a été dépassé dans le palmarès des meilleures ventes par le tome 4 de L’Arabe du Futur de Riad Sattouf. Dans un post sur les réseaux sociaux, j’ai expliqué que je ne voyais pas les raisons d’un tel enthousiasme. Outre le fait de régler ses comptes avec son syrien de père, Sattouf ne fait que donner corps à tous les clichés possibles concernant le monde arabe. Dans les trois premiers tomes (je n’ai pas encore lu le quatrième), aucun personnage qu’il croque ne rattrape l’autre. On croise des tarés, des antisémites, des sanguinaires, des gens violents et quelques victimes. Rien qui puisse perturber cet air du temps si pesant.

Deuxièmement, le dernier roman de Boualem Sansal. Lors d’une émission du Masque et la Plume sur France Inter, le journaliste Arnaud Viviant a clairement dit qu’il n’était pas convaincu par ce livre et par son message (en gros, l’Europe est menacée par l’islamisme : autrement dit, rien de nouveau…). La réaction de plusieurs autres chroniqueurs de l’émission qui, eux, défendaient le livre fut édifiante. Le débat ne porta pas sur la qualité littéraire du roman mais sur le fait que Sansal « résiste à l’islamisme dans son pays ». Quelques mois plus tôt, le même argument fut d’ailleurs asséné au même Arnaud Viviant qui, là aussi, faisait part de ses doutes à l’égard du dernier roman de Salim Bachi. La « résistance » est ainsi devenue le meilleur argument éditorial, la pierre angulaire de toute qualité littéraire…

Bien sûr, toute personne souhaitant expliquer que des gens normaux vivent de l’autre côté de la Méditerranée avec leurs attentes et leurs espérances « normales », pacifiques, peut toujours essayer de le faire. Mais dans le flot général de représentations négatives, non pas simplement des pouvoirs (ce qui est amplement justifié) mais des populations (ce qui ne l’est pas), cela ressemblera à une goutte d’eau perdue dans un océan de clichés aussi réducteurs qu’infamants.
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jeudi 25 février 2016

La chronique du blédard : Ecrire, c’est s’exposer (du moins, à ses pairs)

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Le Quotidien d’Oran, jeudi 25 février 2016
Akram Belkaïd, Paris

S’exprimer dans la presse, qu’elle soit imprimée ou électronique, mène aujourd’hui à d’inévitables déboires surtout quand le sujet est tout sauf consensuel. Ainsi, ma chronique de la semaine dernière à propos de la Syrie m’a valu nombre de messages insultants de la part des inévitables « trollnards » qui hantent les limbes des réseaux sociaux et qui semblent vouer une admiration bien virile pour Assad et Poutine. Qu’ils soient basés à Alger, Seattle, Genève ou Paris, ces « idiots » tels que les a défini Norbert Bolz, philosophe allemand et spécialiste des médias, infestent les réseaux sociaux et rendent les débats impossibles (1). Ouvrons juste une parenthèse pour préciser que le terme « idiots », comme l’expliquait Bolz, est à prendre dans son sens originel, « idiotae », autrement dit des gens qui, dans le meilleur des cas, ne jurent que par la « doxa », leur opinion ou par leur capacité à élaborer de longs posts truffés de références et de renvois à d’innombrables sites plus ou moins sérieux. Quel que soit le sujet, ils se contentent de cette opinion, surtout si elle converge avec d’autres avis semblables, et estiment donc qu’ils n’ont nul besoin du savoir étant persuadés que ce dernier est relatif et que les experts ne le sont que de nom. Ainsi cet internaute qui n’a eu de cesse de me reprocher avec virulence d’avoir critiqué le livre de Boualem Sansal avant de concéder qu’il n’avait pas lu ce roman…

De nombreux confrères sont excédés par les attaques incessantes dont ils font l’objet de la part d’inconnus qui agissent souvent en se cachant avec courage derrière un pseudonyme. Des sites ont d’ailleurs décidé de ne plus permettre que les articles soient commentés, leurs modérateurs n’étant plus capables de juguler le flux d’insanités ou d’empêcher que des échanges ne se terminent par des insultes et des menaces réciproques. C’est tout le drame des pugilats électroniques… Il y a dix ans, on pensait que le web 2.0 allait permettre l’émergence d’une intelligence collective et presque immédiate. Certes, cela s’est en partie réalisé avec l’émergence d’un site comme wikipedia mais, trop souvent, cela se traduit par l’aggravation des clivages et par le renforcement des dissensions. Dans le cas algérien, le credo est le suivant : « qui n’écrit pas ce que je pense est forcément un vendu ». Un vendu à BHL (toujours lui…), à la France, au Qatar, à Israël (ah, le Mossad…), au Maroc ou à la Turquie (signe des temps, on ne parle plus des Etats Unis mais cela reviendra très vite à la prochaine guerre déclenchée par l’Oncle Sam…). Face à cette bêtise, il faut continuer d’écrire sans tenir compte de ces fâcheux. Parfois, parce que l’on continue tout de même de croire que l’homme est fondamentalement bon et honnête, on accepte l’échange mais l’on se rend compte très vite que cela ne mène pas à grand-chose.

Ceci m’amène maintenant à aborder une question qui a fait couler beaucoup d’encre en Algérie comme en France. Après la polémique engendrée par son article à propos des agressions de femmes à Cologne, Kamel Daoud vient d’annoncer qu’il se retire du débat public et qu’il envisage d’abandonner le journalisme. Je n’entrerai pas dans la discussion à propos du papier incriminé même si je tiens à préciser qu’il ne m’a guère convaincu et qu’il a même généré un malaise certain. Il se trouve que des universitaires et des chercheurs ont pris la plume (ou le clavier) et mis en cause l’article de Daoud. C’est leur droit le plus absolu. Leurs arguments peuvent être acceptés ou rejetés mais il ne s’agit en aucun cas d’une « opinion » ou d’un « trollage ». Autrement dit, leur texte est le bienvenu parce qu’il alimente le débat. Parce qu’il ne se nourrit pas des anathèmes habituels que véhiculent les trolls et les expertes autoproclamés.

Les signataires de l’article incriminé ont le droit de réagir au texte de Kamel Daoud et de le « challenger ». A lui de répondre (ce qu’il a fait) ou pas. Mais décider de se retirer du débat public, en partie à cause de cette réaction écrite, ne me semble pas être la bonne chose. Il faudrait pouvoir continuer à débattre quitte à voir son aura être écornée. On ne peut pas plaire à tout le monde. On ne peut pas être applaudi par tous. Mieux, si l’on est célébré « ici », il faut s’attendre à être déboulonné « là-bas ». C’est la règle du jeu : qui écrit, s’expose. Ou, plus exactement : qui écrit, doit accepter de s’exposer à ses pairs. Mais je peux comprendre la réaction de mon confrère. Il dit qu’il abandonne le journalisme. Je l’inciterai plutôt à faire le contraire. A pencher vers le « vrai » ou « un autre » journalisme. Autrement dit à prendre le temps d’aller à la rencontre des gens, d’enquêter et de restituer un rendu qui ira au-delà de ses propres convictions.

A l’inverse, je trouve stupéfiantes ces réactions diverses qui s’indignent de l’article des chercheurs et qui dénoncent des tentatives de censure ou de passer une muselière à l’écrivain. Cela en dit long sur l’incapacité de nombre d'Algériens (*) à comprendre que critiquer un texte, ce n’est pas s’en prendre personnellement à l’auteur. Ce n’est pas chercher à faire du mal à l’Algérie en critiquant l’un de ses champions. J’ai même vu passer une pétition pour protester contre cette mise au point. On frise le ridicule. Le monde des idées, ce n’est pas un stade de football où règnerait le plus primaire des chauvinismes. Ridicule est aussi une partie de la presse française qui s’empare de l’affaire pour faire croire qu’il y a une tentative organisée de censure contre Kamel Daoud. Il est vrai que l’occasion est belle pour elle de s’indigner en prenant l’habituelle posture du phare mondial de la presse libre qui pointe un faisceau accusateur vers ce pays, l’Algérie, où la censure ne cesserait de sévir…

(1) "Web 2.0, expertise et opinion : Le nouveau royaume des idiots ?", Courrier international, 31 août 2006.
(*) Dans une version précédente de cette chronique, j'avais écrit "de nombreux". L'usage de "nombre d'Algériens" atténue ce qui pourrait passer pour une forme d'essentialisme.
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lundi 12 octobre 2015

Gozlan et son paternalisme

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Ma chronique à propos du dernier roman de Boualem Sansal n'a pas eu l'heur de plaire à Martine Gozlan, rédactrice en chef de l'hebdomadaire Marianne et "spécialiste" du monde arabo-musulman... Sur une colonne, elle estime que cette chronique "aussi faiblement écrite que pensée" relève, entre autre, de la "hargne" et de la "jalousie" à l'égard d'un auteur qu'elle semble - cela n'étonnera personne - particulièrement apprécier.
 
Relevons la qualité plus que douteuse de l'argument avancé. La "hargne" et la "jalousie" présentées comme sources de motivation de ma chronique. Une manière de voir paternaliste, pour ne pas dire autre chose. Pour Gozlan, un journaliste algérien qui critique Sansal ne peut être objectif. Qui sait, peut-être même pense-t-elle qu'il est incapable de réfléchir (et qu'il attend certainement que Gozlan lui indique ce qu'il doit penser et écrire). Fumet pestilentiel... Que voulez-vous ma p'tite dame, "ils" sont comme ça, incapables de se faire le moindre cadeau, toujours à se jalouser pour mériter nos bonnes grâces... Ah, oui, bien sûr, il y en a qui sont très bien. Oh, ils ne sont pas nombreux mais ils sont âaadmirââbles. D'ailleurs, ce sont eux que les autres détestent... Forcément, ils pensent comme nous !

"Ressemblons-leur : c'est le moyen d'avoir la paix" a écrit Julien Green. Pour ma part, je n'ai pas envie de ressembler à ceux auxquels Gozlan accorde son crédit. Je serai très content pour Sansal s'il obtient tous les prix littéraires possibles à commencer par le Goncourt. Mais cela ne m'empêchera pas de continuer de penser que son sujet, l'islamisme comme futur Big Brother planétaire, procède de cet enfumage qui fait perdre de vue les vrais sujets d'inquiétude pour les temps qui s'annoncent.
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vendredi 2 octobre 2015

La chronique du blédard : Boualem Sansal et l’enfumage du monde

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Le Quotidien d’Oran, jeudi 1er octobre 2015
Akram Belkaïd, Paris
 
Se glisser dans les habits d’un devancier prestigieux est une tendance récurrente en littérature. C’est le cas de Boualem Sansal dont le dernier roman (*) fait écho au célèbre « 1984 » de George Orwell. Il ne s’agit pas ici de proposer une critique classique de cette fiction dont il se dit qu’elle a de fortes chances de décrocher le très prestigieux prix Goncourt (lequel sera décerné à Tunis au musée du Bardo…). Notons juste, mais ce n’est guère une surprise, que l’ouvrage est soutenu en France par l’habituelle campagne médiatique à propos de la « solitude » de l’auteur dans son pays d’origine, des « menaces » dont il fait l’objet de la part des islamistes ou de la « censure » que lui inflige le pouvoir algérien. Sous le ciel d’Alger-en-Saint-Germain, le quadriptyque « solitude – menace – fatwa - censure » est un excellent argument marketing pour attirer le chaland. Un bla-bla bienveillant, pour ne pas dire paternaliste, qui empêche de se pencher sérieusement sur la valeur littéraire du texte et, plus encore, sur sa pertinence politique.
  
Entendons-nous bien. Un roman n’est absolument pas obligé de délivrer un message militant. C’est ce qu’a d’ailleurs trop longtemps ignoré la littérature algérienne d’expression française. Mais quand on a le culot de prétendre reprendre le flambeau d’Orwell, il est nécessaire de bien choisir son sujet car il s’agit tout de même de se projeter dans le futur. L’auteur de « La Ferme des Animaux » (Animal Farm) ou de « Hommage à la Catalogne » (Homage to Catalonia) a été autant un écrivain engagé qu’un visionnaire. Homme de son temps, combattant les armes à la main contre le franquisme en Espagne, il a su « voir loin » et anticiper la persistance et la mutation des systèmes totalitaires. Ainsi, « 1984 » et son fameux « Big Brother » ne sont pas uniquement la critique du nazisme ou du communisme. Cette inégalable mise en garde vaut encore pour notre époque où la propagande et la mise sous coupe réglée des individus n’est pas l’apanage des seules dictatures.
 
Dans la marche de notre monde, il y a, d’un côté, le bruit et la fumée tandis que, de l’autre, on trouve les forces telluriques d’une puissance insoupçonnée qui préparent l’avenir de l’humanité. Dès lors, le choix est simple. On peut enfoncer des portes ouvertes et écrire une énième dénonciation de l’islamisme ce qui, entre autre, confortera les idées reçues à propos de la supériorité morale et politique de l’Occident face à un monde arabe en pleine déroute. Ce faisant, on participera à cette vaste supercherie qui tend à faire croire que le problème principal de la planète est le djihadisme et notamment les agissements du groupe Etat islamique (EI, communément appelée Daech).
 
Bien sûr, il faut être clair dans son propos. Il est évident que l’OEI est un danger et personne de censé ne peut nier le caractère sanguinaire et totalitaire de cette secte millénariste. Mais l’histoire regorge de multiples devanciers de « Daech », de ces forces du mal – si l’on veut s’en tenir à une approche binaire – qui finissent toujours pas être vaincues avant que n’en apparaissent de nouvelles. Le fond du problème c’est que la focalisation sur ce thème occulte ceux dont Orwell se serait certainement emparé s’il était encore vivant. Où va notre monde ? Qu’est-ce qui le menace, sérieusement ? L’intégrisme religieux ? Ah, que ce thème est bien utile… Débats, livres, dépenses militaires en hausse, lois liberticides, obsessions sécuritaires : pour faire oublier les courbes du chômage qui montent au ciel, l’explosion des inégalités, la mise au pas et la concentration des médias, le pouvoir croissant des multinationales au détriment des Etats et la persistance d’un déséquilibre mondial en matière de répartition des richesses, il n’y a rien de mieux que d’occuper le citoyen en aggravant sa peur.
 
Une littérature se revendiquant d’Orwell devrait plutôt évoquer cette révolution technologique en cours qui menace à terme de priver des millions de personnes de travail. Elle devrait s’emparer de cette « uberisation » croissante de l’économie où la convergence entre internet et l’exigence d’une hausse sans fin de la productivité nous mène à une catastrophe sociale d’envergure. Nous vivons déjà dans un monde où de belles expressions comme « économie collaborative » signifient la destruction de milliers d’emplois, la disparition de la protection sociale et le retour du travail payé à la tâche. Bienvenue au dix-neuvième siècle ! Une littérature orwellienne devrait anticiper ces lendemains inquiétants que nous préparent, faute de vigilance politique et citoyenne, les progrès foudroyants de l’intelligence artificielle couplés à ceux de la robotique. Aujourd’hui, déjà, une vie privée et des données personnelles traçables en permanence et transformées en marchandises. Demain, des systèmes intelligents capables de s’auto-dupliquer et de supplanter l’homme ? De le mettre sous tutelle ? De le détruire ? L’auteur de cette chronique est ingénieur de formation et a toujours cru aux vertus du progrès technologique. Mais ce n’est pas une raison pour en éluder les menaces. L’emprise de la machine et « la fin de l’homme » après celle « du travail » est une possibilité que les œuvres d’anticipation du vingtième-siècle ont vu venir mais que la littérature récente persiste à ignorer. Il est peut-être temps de revoir « Le cerveau d’acier » (Colossus : The Forbin Project, 1970), film adapté d’un roman de Dennis Feltham Jones où deux supercalculateurs, l’un américain, l’autre soviétique, prennent « conscience » d’eux-mêmes et décident de détruire l’humanité. Science-fiction ? Pas si sûr…
 
Pour en revenir au djihadisme, rappelons simplement qu’Al Qaeda a effectivement détruit les tours jumelles de New York et tué des milliers d’êtres humains mais relevons aussi que cette organisation et ses avatars n’ont certainement pas empêché que des milliards de dollars se déversent dans la Silicon Valley où se bidouille un futur inquiétant. Comment qualifier les années 2000 ? Celles de l’émergence de l’hyper-terrorisme ou bien alors celles du boom des « quatre fantastiques », ces GAFA, autrement dit Google, Apple, Facebook et Amazon, qui dominent le web ? Google, dont les deux fondateurs dépensent des millions de dollars dans le développement de l’intelligence artificielle… Et ce n’est pas un hasard si l’on retrouve ces mêmes personnages, et d’autres « entrepreneurs », aux sources de la recherche sur « l’amélioration » de l’humanité. Oh, pas toute l’humanité mais juste celle qui aura les moyens de payer pour vivre jusqu’à cent ans ou être débarrassées des maladies. Il y a quelques semaines, The Economist consacrait un article sur la thérapie génique avec ce titre édifiant : « Editing humanity » autrement dit, réviser, corriger ou encore améliorer l’humanité. Glaçant…
 
Un nouvel ordre mondial, respectivement façonné par le marché, par des principes néolibéraux et libertariens, par une technologie de plus en plus intelligente et par un néo-eugénisme qui ne dit pas encore son nom, voilà ce qui se dessine dans un contexte où les démocraties perdent de leur vigueur et où la presse, exsangue, ne joue plus son rôle de vigie. Cela rend la littérature indispensable encore faut-il qu’elle ne participe pas à cet enfumage dilatoire qui nous fait croire que Daech est bien plus dangereux que des nanotechnologies échappant à tout contrôle. L’islamisme politique et ce qu’il charrie de bigoterie et de comportements régressifs méritent d’être dénoncés. Cela est fait de manière régulière. Quotidienne. Fort de sa notoriété, et souhaitant marcher sur les traces d’Orwell, Boualem Sansal aurait mieux fait de choisir un vrai sujet pour échapper au cadre culturel convenu dans lequel il est lui-même maintenu. Tout aussi important, il aurait pu mettre sa notoriété au service d’un objectif important, celui de permettre à ses propres concitoyens d’échapper aux débats éculés et de sortir de leur isolement intellectuel en prenant la mesure du monde tel qu’il menace d’évoluer.
 
(*) 2084, Gallimard, 288 pages, 19,50 euros.

Erratum : Concernant le Prix Goncourt, c'est l'avant-dernière sélection qui sera annoncée au Musée du Bardo.
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mercredi 25 janvier 2012

L'Algérie, Sansal et les "autres"

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Lu dans Le Matin.dz cet entretien réalisé avec Boualem Sansal (propos recueillis par l'écrivain Arezki Metref ).
"L'histoire de l'Algérie a toujours été écrite par les autres", déclare ainsi l'auteur du récent Rue Darwin (Gallimard).
A mon avis, la formule est incomplète.
Voici donc ce que je propose :
L'histoire de l'Algérie a souvent été écrite par les autres mais elle a aussi été écrite par des Algériens pour les autres et en tenant compte de ce qu'attendaient (exigeaient ?) les autres.
La nuance est de taille...
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