Lignes quotidiennes

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Dernier ouvrage paru : Chroniques du ramadan. Voyage intimiste au coeur du jeûne (Tallandier, 2026).
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mercredi 31 mars 2021

La chronique du blédard : France, comme une impression de désordre…

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Le Quotidien d’Oran, jeudi 11 mars 2021

Akram Belkaïd, Paris

 

 

Un an déjà et toujours cette sensation indépassable de bazar et d’improvisation permanente. Début mars 2020, Emmanuel Macron et ses ministres nous expliquaient qu’il fallait continuer à sortir, à aller au théâtre, « à vivre » avant de virer de bord et d’ordonner un confinement de plusieurs semaines qui restera à jamais dans les mémoires. Début mars 2020, une pauvre inconséquente, exemple parfait d’incompétence et de morgue combinées, nous expliquait aussi que les masques chirurgicaux étaient inutiles, qu’elle-même ne savait pas comment les mettre et qu’il n’était pas question pour l’être lambda d’en acheter dans les pharmacies.

 

Un an et quatre-vingt-dix mille morts (uniquement pour la France) plus tard, beaucoup de choses ont certes changé. Tout le monde, ou presque, sait que les masques sont utiles : la preuve, le nombre de grippes et autres maladies saisonnières a énormément baissé. Les mesures barrière, aussi contraignantes soient-elles, contribuent à lutter contre les contaminations, n’en déplaise aux dénégateurs et autres complotistes.

 

 Mais le bricolage continue. La France, comme tant d’autres pays développés, n’était pas prête à absorber le choc de cette épidémie. Et le problème, c’est qu’elle peine à rattraper son retard. La question des vaccins illustre cette situation malheureuse. Dans les médias, ministres et autres manieurs frénétiques de la brosse à reluire présidentielle répètent à l’envi que la vaccination règlera tous les problèmes et que l’on pourra revenir à la vie d’avant grâce aux deux injections tant attendues. Oui, mais… Encore faut-il pouvoir se faire vacciner. A moins de s’appeler Nicolas Sarkozy ou de bénéficier du « ktef » (épaule) ou de la « wasta » (piston) à la française, il est nécessaire d’être très patient face à son ordinateur. Cette machine est, en effet, le seul moyen réellement disponible pour obtenir un rendez-vous. Las, le message sur écran est toujours le même : « En raison d’une demande importante et d’un nombre de doses limité, il est actuellement très difficile de prendre rendez-vous pour se faire vacciner. » D’un côté le blabla officiel, de l’autre la réalité d’une pénurie qui dure.

 

L’affaire se corse aussi car, dans la perception publique, il y a les « bons vaccins », autrement dit le Pfizer-BioNTech ou le Moderna et celui dont il faut se méfier, c’est-à-dire l’AstraZeneca. Une défiance à mettre sur le compte d’une communication gouvernementale assez malheureuse qui a laissé entendre que ce vaccin présentait d’importantes contre-indications. Cela explique, par exemple, pourquoi le personnel de santé – qui est censé pouvoir se vacciner – rechigne à le faire car c’est l’AstraZeneca qui lui est presque toujours proposé.

 

On n’entrera pas ici dans le détail des critères d’éligibilité : en gros, si on a moins de cinquante ans, voire de soixante-cinq ans, qu’on est en bonne santé, qu’on ne travaille pas dans un hôpital ou dans un établissement pour personnes âgées, il faut s’armer de patience. A ce sujet, les rumeurs vont bon train. Les faveurs des médecins seraient sollicitées pour attester de l’existence de comorbidités qui, même si elles sont imaginaires, ouvrent la voie au vaccin. Mais, comme nous y incite le Danube de la pensée de Drancy, ne soyons pas mizidants. Le problème, c’est que beaucoup de gens éligibles sont dans une attente partie pour durer. Car que leur disent les messages sur les sites de rendez-vous ? : « Vous êtes plusieurs millions à être éligibles à la vaccination contre la COVID-19. Malheureusement, le nombre de doses de vaccin disponibles est encore très insuffisant pour faire face à cette demande. Par conséquent, les créneaux dans les centres de vaccination se font rares. » Pas de vaccins car pas d’usines car plus de politique industrielle depuis très longtemps. Petite pensée émue pour le gouvernement dit « socialiste » de Lionel Jospin (1997-2002) dont l’un des ministres nous expliquait que le temps des usines était terminé… 

 

Obtenir les deux rendez-vous pour se faire vacciner ne suffit pas. Encore faut-il qu’ils ne se soient pas annulés, ce qui est souvent le cas. Les gens vivent ainsi avec une vraie inquiétude, pour ne pas dire une angoisse. Autre message des sites de rendez-vous : « Les créneaux mis en ligne par les centres de vaccination dépendent du nombre de doses dont ils disposent. Néanmoins, il peut arriver qu’ils reçoivent moins de doses que prévu et soient alors obligés d’ajuster le nombre de rendez-vous. Les centres de vaccination mettent cependant tout en œuvre pour limiter ces incidents et assurer un maximum de rendez-vous de vaccination. Si malheureusement vous êtes dans cette situation, vous devez reprendre vos deux rendez-vous de vaccination. »

 

On appréciera l’usage du terme « ajuster » pour ne pas dire « annuler » ou « réduire ». Le pire, c’est quand la première injection a bien eu lieu et que la seconde, qui doit survenir quatre semaines plus tard, est annulée. Ces cas sont plus rares mais ils obligent à reprendre le processus depuis le début. On peut penser que tout cela finira par se tasser et que la campagne de vaccination atteindra ses objectifs d’ici quelques mois mais la vraie question est de savoir si les leçons de cette pénurie seront tirées. C’est loin d’être certain.

 

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mercredi 25 novembre 2020

La chronique du blédard : Du complotisme et des complotistes

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Le Quotidien d’Oran, jeudi 19 novembre 2020

Akram Belkaïd, Paris

 

Le complotisme dont on parle tant par ces temps de pandépidémie ou d’élections américaines qui – à en croire Donald Trump et ses adorateurs – auraient été truquées, ce n’est pas uniquement croire aux complots. Car il ne faut surtout pas être naïf. Les complots et les conspirations ont toujours existé et il en existera toujours. L’histoire est truffée de machinations, de tentatives de renverser l’ordre des choses, de provoquer tel ou tel résultat en manipulant les hommes et les événements. Par exemple, un coup d’État est d’abord un complot. De même, les opérations « false flag » ou sous faux drapeau ou encore sous faux pavillon peuvent être assimilées à des conspirations puisque des actes de guerre sont commis au nom d’autrui comme lorsqu’Israël mena de 1979 à 1983 une campagne d’attentats à la voiture piégée au Liban en faisant porter la responsabilité à un « Front pour la libération du Liban » inventé pour cela.

 

Alors qu’est-ce que le complotisme ? Il existe plusieurs définitions et plusieurs écrits à ce sujet (1). Pour ma part, je pense qu’il s’agit d’une propension à réfuter des faits établis en proposant une explication alternative sans jamais hésiter à tordre le cou à la réalité et sans craindre de se contredire. Les constructions intellectuelles qui circulent actuellement à propos d’un complot mondial qui serait derrière l’épidémie de Covid-19 en sont la meilleure preuve. Le vacarme est tel que plusieurs thèses circulent avec des affirmations en apparence structurées, qui empruntent quelques éléments de réalité, mais dont la finalité est de reprendre la fameuse phrase de la série X-Files : « la vérité est ailleurs » (on ne dira jamais assez à quel point cette série a préparé le terrain aux dérives complotistes).

 

Le complotisme est une facilité. A des situations complexes, incertaines, où il existe certainement des éléments ignorés par la majorité, il apporte des réponses simples. S’il y a une épidémie, c’est la faute (choisir par ordre de préférence) : Les Chinois, les « Big pharma » (les grandes compagnies pharmaceutiques), Bill Gates, les Illuminatis, la CIA, le Mossad, le gouvernement mondial constitué par de grands financiers et patrons, etc. Le complotisme, c’est, ne cherche pas à comprendre, « ils » sont plus forts que nous, « ils » contrôlent les médias, « ils sont partout ». Ils ? Les maîtres du monde ou, pourquoi pas, les envahisseurs que traquait David Vincent dans une série elle aussi paranoïaque mais ayant plus à voir avec la guerre froide et la supposée infiltration des États-Unis par les communistes.

 

Le complotisme est aussi le refus systématique de la version officielle. Ce qui n’est pas forcément une tare. Tous les gouvernements, toutes les entreprises mentent. Par volonté de ne pas tout dévoiler, par volonté de masquer leurs bêtises et incompétences, par souci de ne pas affoler les marchés financiers. Mais ces mensonges, que n’importe quel (bon) journaliste doit avoir en tête lorsqu’il est en conversation avec un service de presse, ne signifient pas que « tout » est mensonge, trucage et surtout, que tout dérive d’une machination structurée. Prenons la gestion catastrophique de la situation sanitaire en France au printemps dernier. 

 

Les enquêtes de la presse et des commissions parlementaires, les indiscrétions parues ici et là, tout cela montre que ce qui a dominé, ce sont l’impréparation, la désinvolture au début de la crise (des réunions ministérielles qui n’ont pas lieu à cause des vacances de ski !), la désorganisation (trop de centres de décision) et l’incompétence. Par la suite, sont venus les mensonges, comme notamment celui qui consistait à faire croire que les masques étaient inutiles plutôt que de reconnaître une pénurie qui aurait exigé que des coupables soient sanctionnés. Bref un mélange de bêtise, d’erreurs et de duplicité. Les autorités françaises le nieront jusqu’au bout, mais leur but au départ était d’imiter la stratégie de Boris Johnson en pariant sur l’immunité croisée. On connaît la suite… Feu Michel Rocard, l’ancien premier ministre français, avait une formule lapidaire pour résumer la chose : « toujours préférer l'hypothèse de la connerie à celle du complot. La connerie est courante. Le complot exige un esprit rare. » On peut remplacer connerie par incompétence ou sournoiserie.

 

Le complotisme permet de s’affranchir des règles de base quant au savoir et la science. Les médecins peuvent dire ce qu’ils veulent concernant le virus, la façon de le traiter ou de s’en protéger, leur propos sera raillé, délégitimé. La phrase, « je ne suis pas médecin mais je pense que… » est devenue monnaie courante. « Je ne suis pas médecin mais je pense que les vaccins ne servent à rien », m’a affirmé il y a peu un ancien camarade de lycée. Je lui ai fait remarquer que notre génération a échappé à la tuberculose, à la variole et à la poliomyélite grâce aux programmes de vaccination scolaire des années 1960 et 1970. « Je suis sûr que ça ne servait à rien », m’a répondu ce vendeur de voitures, métier, on le sait, qui donne autant de légitimité que quelqu’un qui a fait huit années d’études de médecine… Il faut bien garder en tête les propos du philosophe allemand Norbert Bolz pour qui Internet est devenu le « royaume des idiots », c’est-à-dire ces « idiotae » de jadis qui se contentaient d’avoir une opinion en étant persuadés qu’ils pouvaient se passer du savoir des lettrés. 

 

Le complotisme donne au complotiste la sensation qu’il est plus intelligent que les autres. Normal, puisque lui « sait » tandis que les autres, naïfs qu’ils sont, baignent volontairement dans l’ignorance et le déni. Discuter avec quelqu’un qui est persuadé que les vaccins servent à injecter des puces électroniques destinées à nous surveiller en permanence est une expérience édifiante. Pour reprendre un mot bien algérien, le gars est « mareg ». Il est « aware », c’est un « « sachant » qui n’aura que mépris et commisération pour son interlocuteur.

 

Enfin, le complotisme est une facilité et une incitation sournoise au renoncement. Puisque le monde est géré par des forces occultes et puissantes, puisque les dés sont pipés, pourquoi alors s’engager et se battre ? Pourquoi se mobiliser puisque « tout » ce qui arrive est le résultat d’une savante conspiration que personne ne semble capable de démonter ? Interrogé avec véhémence sur les raisons pour lesquelles il ne se prononçait jamais sur le « complot » des attentats du 11 septembre 2001 (aucun avion n’aurait percuté les tours du World Trade Center, etc), Noam Chomsky fit la réponse suivante : « il faut être économe de son énergie et se concentrer sur les combats qui valent la peine d’être menés ». Autrement dit, le complotisme n’est finalement rien d’autre qu’une dangereuse distraction.

 

(1) Voir l’ouvrage de Marie Peltier, « Obsession : Dans les coulisses du récit complotiste », Éditions Inculte, Paris, 2018, 128 pages, 15.90 euros. Lire aussi la livraison de Manière de Voir consacrée au complotisme : « Complots : Théories… et pratiques », n°158, avril-mai 2018, 100 pages, 6 euros (version numérique).

 

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