Lignes quotidiennes

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samedi 25 mai 2013

La chronique du blédard : Monde arabe, le droit aux droits plutôt que le désenchantement

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Le Quotidien d'Oran, jeudi 23 mai 2013
Akram Belkaïd, Paris
 
Le drame syrien, l’incertitude politique en Egypte, le chaos libyen et les violences des salafistes en Tunisie donnent du grain à moudre à celles et ceux qui considèrent que le monde arabe est en pleine régression depuis les événements de 2011. Il est pratiquement impossible de parler de Printemps arabe sans provoquer en retour des commentaires acerbes et des répliques où il est question d’hiver ou de glaciation islamiste. Et il n’y a plus qu’en Tunisie et en Egypte où l’on continue encore à parler de révolution pour désigner les chutes de Ben Ali et de Moubarak. Ailleurs, on dirait que c’est à peine si l’on se souvient de la manière enthousiaste dont avaient été salués les soulèvements populaires.
 
On parle donc de désenchantement, de déception et même d’échec. Quelques charlatans en mal de médiatisation affirment que l’affaire ne serait finalement, pardon pour ce terme, qu’une « cocufication » des naïfs  qui ont cru que le monde arabe s’ébrouait en sortant enfin de la longue période de léthargie qui a suivi les indépendances. Ne parlons pas non plus des adeptes de la théorie du complot qui nous assurent que le Qatar, confetti dont la superficie est égale à la Corse et dont on serait bien en peine de citer ne serait-ce qu’un stratège politique de renom, est à la manœuvre d’une gigantesque manipulation encore plus tortueuse qu’une intrigue de Dan Brown…
 
Dans le même temps, quelques personnalités qui s’étaient largement compromises avec les dictateurs déchus en profitent pour refaire leur réapparition. L’air de rien, ils jouent leur petite partition, laissant entendre que, finalement, les choses n’étaient pas si mauvaises sous Ben Ali ou Moubarak et que le monde aurait mieux fait de les prendre au sérieux quand ils affirmaient que c’est Al Qaeda qui entretenait l’agitation à Sidi Bouzid ou sur la place Tahrir. De même, les intellectuels, ou considérés ainsi, qui ne pipaient mot hier pour défendre les droits de l’homme dans leurs pays, se révèlent être aujourd’hui les plus grands adversaires médiatiques des islamistes.
 
Bien entendu, il n’est pas question de nier la réalité. Oui, le monde arabe va mal. Résurgence de la violence islamiste, conflits confessionnels entre sunnites et chiites, graves difficultés économiques : le panorama est des plus sombres et cela vaut aussi pour les pays qui se prétendent être des exceptions alors qu’ils ne font que différer les inévitables explosions sociales qui les guettent. Pour autant, il convient de rappeler certaines choses afin de faire raison garder. D’abord, l’histoire n’est pas une connexion à haut débit et il n’existe pas de révolution de type ADSL. A ce sujet, faut-il répéter, encore et encore, que les changements politiques s’inscrivent dans le temps long. Que, par exemple, la Révolution française a été suivie par des épisodes peu glorieux et qu’il a fallu plus d’un siècle pour que la France s’installe dans un régime républicain durable. On peut même considérer que ce pays ne s’est arrimé à la démocratie qu’à la fin de la Seconde Guerre mondiale voire même en 1981 quand la gauche a définitivement accepté de respecter les institutions de la V° République (laquelle a d’ailleurs connu au moins une tentative de coup d’Etat militaire…). En clair, les transitions politiques courtes et heureuses n’existent pas.
 
Ensuite, il est important de comprendre que le découragement est dangereux. C’est lui qui amène au pouvoir les sauveurs habillés du costume d’hommes providentiels et qui se transforment très vite en tyrans. Ce n’est pas parce que la route se rétrécit qu’il ne faut plus penser au but du voyage. Il est ainsi malheureux de revoir réapparaître des discours sur la prétendue incapacité des Arabes, ou des musulmans, à vivre en démocratie. Il est triste de voir que c’est un discours désabusé pour ne pas dire cynique qui a pris le dessus. Or, c’est le moment où jamais de continuer à réclamer son dû et de défendre des idéaux de liberté et de dignité comme le font les activistes tunisiens et égyptiens qui, eux au moins, continuent d’y croire.  
 
Le renoncement est tel que même le terme démocratie provoque des grincements de dents. Il est vrai que l’Occident ne facilite pas les choses, lui qui aide en Syrie ceux qu’il bombarde au Mali et en Afghanistan, cela, bien sûr, au nom de la démocratie… Parlons alors, comme le proposent de nombreux intellectuels du Sud, de « droit aux droits ». Al-Haq lil houqouq... Ne relâchons pas la pression pour le réclamer et défendons l’idée qu’aucune circonstance, fut-elle exceptionnelle, ne peut priver les peuples de leurs droits les plus élémentaires, lesquels ne se résument pas uniquement à celui de manger, comme le disait en son temps Jacques Chirac aux Tunisiens...
Oublions donc un peu la démocratie, ses limites et, surtout, la manière dont elle est dévoyée dans nos pays avec ses fausses joutes électorales et son formalisme parlementaire qui ne sert à rien si ce n’est à offrir une chambre d’enregistrement. Quelle que soit la formation politique qui s’installe au pouvoir, parlons d’Etat de droit, de neutralité de la justice, d’institutions indépendantes du pouvoir exécutif, de contre-pouvoirs systématiques à toute autorité publique. Et, puisque la période est propice au bouillonnement intellectuel, ne différons aucun débat et n’ayons pas peur d’aborder les questions qui fâchent à l’image du droit à choisir sa religion ou sa sexualité. En un mot, il serait dommage que l’ébullition née du Printemps arabe retombe brutalement parce que l’histoire refuse d’accélérer le pas
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