Lignes quotidiennes

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Dernier ouvrage paru : Chroniques du ramadan. Voyage intimiste au coeur du jeûne (Tallandier, 2026).
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dimanche 31 janvier 2016

La chronique du blédard : Mais où est passée la gauche arabe ?

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Le Quotidien d’Oran, jeudi 28 janvier 2016
Akram Belkaïd, Paris
Les différents peuples qui vivent dans le monde arabe – et qui ne sont donc pas forcément arabes – sont-ils plus ou moins sensibles aux idées de gauche ? La question peut surprendre. On a l’habitude d’en poser une autre, celle qui consiste à se demander si ces peuples sont aptes à la démocratie, ou bien encore, s’ils préfèrent la stabilité autoritariste, pour ne pas dire dictatoriale, à la liberté incertaine (aventureuse, affirmeront certains).
 
J’ai abordé la question de l’exigence démocratique à plusieurs reprises, dans ces colonnes ou dans des ouvrages. Disons simplement que je ne souscris pas aux affirmations selon lesquels les peuples du monde arabe préfèrent le gourdin, à la fois protecteur et menaçant, du maître. Dans ce qui se déroule aujourd’hui comme drames et comme revers pour des transitions dont on attendait beaucoup en 2011, il y a aussi la volonté, in fine, de bouleverser un ordre ancien, liberticide et peu respectueux des droits les plus fondamentaux.
 
Mais revenons à la question concernant les peuples arabes et la gauche. Dans un contexte marqué par l’omniprésence politique des courants islamistes, et face à des régimes sclérosés, kleptocrates et brutaux, on cherche en vain la troisième voie. La question, récurrente, est de se demander où est passée la gauche. Où sont donc passées ces forces « progressistes » dont on parlait tant entre 1950 et 1990 ? Pourquoi sont-elles si peu présentes aujourd’hui ou, à défaut, si peu influentes ?
 
Pour beaucoup d’observateurs, la gauche arabe s’est embourgeoisée. Après avoir plus ou moins soutenu des régimes nationalistes qui l’ont tour à tour instrumentalisée et réprimée, elle a succombé aux ors du pouvoir et a peu à peu abandonné le terrain au profit des salons cossus où il était plus facile de refaire le monde. Cette explication mérite d’être retenue même si elle est incomplète et parfois même injuste. Des forces de gauche continuent d’activer, on pense notamment à la Tunisie, mais il est vrai que nombre de ses figures historiques ont du mal à reprendre l’initiative et à faire pièce à d’autres forces politiques plus dynamiques, comprendre les islamistes.
 
Mais la question concerne aussi l’évolution des élites. Dans les années 1970, il était naturel pour un étudiant arabe d’être plus ou moins proche des idées de gauche. Le fond de l’air était rouge, l’URSS existait encore, le monde était divisé en deux et l’anti-impérialisme agrégeait autour de lui nombre d’engagements. Las, en 2011, une étude du cabinet américain de relations publiques Edelman a mis en exergue une bien étrange évolution. Ce dernier a demandé à des « leaders d’opinion » du monde entier (chef d’entreprises, journalistes, universitaires connus) ce qu’ils pensaient de la fameuse phrase de l’économiste néolibéral Milton Friedman à propos de ce que l’on est en droit d’attendre d’une entreprise. « La responsabilité sociale de l’entreprise est d’accroître ses profits » a souvent répété celui qui a influencé les politiques de dérégulation et de libéralisation de l’économie apparues à partir des années 1980.
 
Le cabinet Edelman a établi un classement des pays où cette assertion était la plus soutenue. Et nombre de pays arabes figuraient dans la partie haute, les Emirats arabes unis arrivant même à la première place. En 2011 toujours, les observateurs notaient que les fameux blogueurs des révolutions arabes revendiquaient certes la liberté et la dignité pour leurs peuples mais qu’ils avaient souvent tendance à confondre allégrement démocratie et économie de marché oubliant par la même occasion les combats sociaux de leurs aînés ou la persistance de lutte de classes qu’il est de bon ton, aujourd’hui, de nier.
 
On a souvent décrit le monde arabe comme étant un ensemble hermétique aux idées portées par la globalisation. C’est une erreur. Ces idées se sont répandues à leur rythme et on les retrouve aujourd’hui chez nombre d’acteurs influents. Les gouvernements, par exemple, ont compris tout l’intérêt qu’il y a à reprendre la vulgate néolibérale, ne serait-ce que pour s’attirer quelques sympathies à Washington ou à Bruxelles. Mais cela vaut aussi pour les fameux « leaders d’opinion ». En Algérie, la fin constatée, même si elle n’est pas encore revendiquée en tant que principe politique, de la gratuité de l’éducation ou des soins ne choque guère. Une lecture régulière de la presse montre que des concepts comme le « moins d’Etat », « les privatisations » et, bien sûr, le fameux « marché » et la non moins fameuse exigence de « réduction des subventions » reviennent comme des leitmotivs.
 
Cela vaut aussi pour la Tunisie où des personnalités, jadis de gauche voire d’extrême-gauche, expliquent que la solution miracle pour le développement réside dans la généralisation des partenariats public-privé (PPP). On a beau leur rappeler que ces solutions ne marchent pas en Europe, qu’elles débouchent sur des gouffres financiers que les contribuables sont appelés à combler, rien n’y fait, on est moqué et l’on se fait traiter de nostalgique du dirigisme.
 
Le fait est que les « élites » du monde arabe ressemblent de plus en plus à celles des pays de l’ex-bloc de l’Est. La pensée « friedmanienne », en recul en Europe de l’Ouest et aux Etats-Unis, y est bien présente. Dans la perspective de futures transitions politiques – elles finiront bien par arriver y compris dans des pays comme la Libye, la Syrie ou l’Irak – cela constitue un autre motif d’inquiétude pour une région du monde qui mérite bien mieux que son sort actuel.
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lundi 24 août 2015

Aux origines climatiques des conflits

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Dans un article (*) publié par Le Monde Diplomatique du mois d'août, la journaliste Agnès Sinaï, rappelle que le dérèglement climatique est aussi une cause de conflits. Ainsi, est avancée l'idée que le réchauffement climatique a influé sur les événements du Printemps arabe de 2011.
Extraits :

- “Entre 2006 et 2011, la Syrie a connu la plus longue sécheresse et la plus importante perte de récoltes jamais enregistrées depuis les premières civilisations du Croissant fertile.” (...)
 
- “L’effondrement du système agricole syrien résulte d’un jeu complexe de facteurs dont le changement climatique, une mauvaise gestion des ressources naturelles et la dynamique démographique. Cette ‘combinaison de changements économiques, sociaux, climatiques et environnementaux a érodé le contrat social entre le gouvernement, catalysé les mouvements d’opposition et irréversiblement dégradé la légitimité du pouvoir d’Assad’, estiment Francesco Femia et Caitlin Werrell, du Centre pour le climat et la sécurité. Selon eux, l’émergence de l’Organisation de l’Etat islamique et son expansion en Syrie et en Irak résultent en partie de la sécheresse. Et celle-ci ne relève pas seulement de la variabilité naturelle du climat”.

- Concernant les conséquences de la sécheresse et des tempêtes de sable de 2010-2011 en Chine, l'article note que, “la perte de récolte a en effet contraint Pékin à acheter du blé sur le marché international. La flambée du cours mondial qui s’est ensuivie a alimenté le mécontentement populaire en Egypte, premier importateur mondial de blé, où les ménages consacrent couramment plus du tiers de leurs ressources à la nourriture. Le doublement du prix de la tonne de blé, passé de 157 dollars en juin 2010 à 326 dollars en février 2011, a été fortement ressenti dans ce pays très dépendant des importations. Le prix du pain a triplé, ce qui a accru le mécontentement populaire contre le régime autoritaire du président Hosni Moubarak”. (Référence : The Arab Spring and Climate Change, The Center for Climate and Security, Washington, DC, Février 2013)

(*) Aux origines climatiques des conflits, Agnès Sinaï, Le Monde Diplomatique, août 2015._


 
 
 

samedi 20 décembre 2014

La chronique du blédard : De la Tunisie, de la révolution et (un peu) de l’Algérie

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Le Quotidien d’Oran, jeudi 18 décembre 2014
Akram Belkaïd, Paris

Quatre ans après le geste désespéré et désormais emblématique de Mohamed Tarek Bouazizi – c’était le 17 décembre 2010 à Sidi Bouzid en Tunisie – faut-il décréter l’échec définitif du Printemps arabe ? Face à ce qui se passe en Libye, en Egypte, bien sûr aussi et surtout en Syrie et sans oublier Bahreïn et le Yémen, faut-il se couvrir la tête de cendres ou bien alors baisser les yeux d’un air contrit devant les multiples tenants des multiples théories du complot impérialisto-mossado-qataro-machin-chose ? Répondons d’abord à ces questions par de simples interrogations auxquelles un minimum de connaissances historiques apportera les réponses nécessaires. Depuis quelques siècles, quelle est la révolution dont on peut prétendre qu’elle a atteint son but au bout de quelques années ? Quelle est la révolution qui n’a pas été suivie d’une contre-révolution ou par une restauration plus ou moins longue voire plus ou moins réactionnaire ? Bien sûr, l’histoire n’est pas qu’une question de cycles ou de séquences mécaniques. D’autres éléments interviennent, souvent exogènes d’ailleurs (quel cours aurait connu la révolution française si des puissances étrangères ne s’étaient pas mêlées de la partie ?). Sans relâche, des historiens s’interrogent sur ce qui fait qu’un peuple est non seulement capable de se soulever pour abattre l’ancien régime mais aussi de transformer l’essai, c'est-à-dire de réussir à donner vie à de nouvelles institutions en rupture avec le passé.

Contre Ben Ali, c’est la convergence d’un ras-le-bol général qui a joué. Préparé par une agitation syndicale dont il a été trop peu question – on pense notamment aux grèves du bassin minier de Gafsa en 2008 – un consensus a existé entre les différentes classes sociales pour en finir avec un régime miné par la corruption et la déprédation. Mais ce genre de convergence ne dure jamais car s’il est difficile de faire chuter le tyran, il est encore plus dur de bâtir après lui. Dans un processus laborieux, parfois douloureux, mais qui n’en demeure pas moins exemplaire, la Tunisie a réussi, malgré ses divisions, à mener une transition vers une nouvelle république. Bien sûr, rien n’est encore gagné à la veille d’un deuxième tour d’une élection présidentielle particulièrement disputée. La Révolution tunisienne a-t-elle échoué parce que la scène politique est occupée, entre autre, par des islamistes, leurs alliés populistes (ou néo-yousséfistes) ou encore par des membres de l’ancien système ? Mais que croit-on ? Que des démocrates naissent par génération spontanée ? Que des modernistes fracassent en un clin d’œil la gangue religio-conservatrice dans laquelle ils étaient enfermés depuis des décennies si ce n’est des siècles ? Le temps est certes une donnée relative mais elle est surtout incompressible. En clair, et pour paraphraser quelques célèbres maximes, la révolution ne se décrète pas, elle s’accomplit mais, surtout, elle se poursuit. Par l’éducation, par l’implication de la société civile, par le débat d’idée : bref, par l’engagement de tous et c’est ce qu’ont compris nombre de Tunisiennes et de Tunisiens.

On peut aussi dire que le changement radical ou la rupture ne comptent que par celles et ceux qui préparent le coup suivant. Il ne sert à rien de vouloir abattre le tyran si l’on ne sait pas ce qu’il faudra faire ensuite. Dans ses mémoires qui viennent d’être publiées, Michel Camdessus, l’ancien directeur général du Fonds monétaire international (FMI), raconte que certains pays de l’ex-bloc soviétique étaient préparés à encaisser l’immense choc engendré par la chute du mur de Berlin et par la fin de l’URSS (*). D’autres ne l’étaient pas et, à chaque fois, la différence ne s’est pas faite grâce à des institutions (elles n’existaient pas) mais grâce à des ressources humaines ayant déjà réfléchi, parfois seules dans leur coin, à ce qu’il faudrait faire le fameux jour d’après.

Disons-le franchement. Aucun pays arabe concerné par les révolutions de 2011 n’avait réfléchi à cet « après » d’où, ce n’est pas l’unique raison, les cahots d’un processus qui est loin d’être terminé. C’est un fait, les dictateurs semblaient indéboulonnables et rares sont ceux qui ont pensé l’impensable, à savoir leur chute. Dans cette affaire, la Tunisie a eu la chance, par la suite et dans l’urgence, de pouvoir mobiliser des compétences à chaque étape de la transition (et de créer les institutions destinées à piloter les premiers temps de la transition). A l’inverse, l’Egypte n’a jamais pu se dégager de ce handicap originel lequel réside dans le fait qu’une armée qui détient le pouvoir ne mène jamais de révolution contre ses propres intérêts (à ce sujet, le cas de la révolution des œillets au Portugal en 1975 mériterait d’être étudié dans tout le monde arabe).

On reviendra dans de prochaines chroniques sur les cas de l’Egypte, de la Libye et de la Syrie. En attendant, il n’est pas inintéressant de se pencher sur ce mix de non-révolution et de mauvaise évolution qu’est devenue l’Algérie. Il faut espérer qu’ici et là, au pays comme à l’étranger, des femmes et des hommes sont en train de réfléchir aux jours d’après. La prospective étant autant affaire de science que de technique, il leur faut penser large et noir. L’impréparation à la chute annoncée depuis mai dernier des cours pétroliers, l’improvisation qui domine la gestion des affaires du pays, le chaos idéologique, les manœuvres de coulisse, le retour au premier plan de la dialectique takfiriste, tout cela démontre que l’Algérie, toute en œillères et pas cadencés, est résolument en route vers un nouveau cauchemar. Cela, personne ne pourra prétendre l’avoir ignoré.
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(*) La Scène de ce drame est le monde, treize ans à la tête du FMI. Michel Camdessus, Les Arènes, Paris, 446 pages, 22,80 euros.
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jeudi 6 novembre 2014

La chronique du blédard : BHL, une tchaqlala tunisienne

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Le Quotidien d’Oran, jeudi 6 novembre 2014
Akram Belkaïd, Paris

Voilà-ti que l’on reparle de Bernard-Henri Lévy alias BHL. Son déplacement en Tunisie pour y rencontrer des personnalités politiques libyennes a fait couler beaucoup d’encre puisqu’il a provoqué quelques gros remous sur place. Le moins que l’on puisse dire, c’est que de nombreux Tunisiens n’ont guère apprécié la présence chez eux du philosophe à la chemise blanche. Alertés par les passagers de l’avion où il se trouvait, certains d’entre eux se sont regroupés à l’aéroport de Tunis-Carthage pour reprendre en cœur l’ordre-clé de la révolution de 2011 à savoir « dégage ! ». D’autres se sont déchaînés sur internet, relayant les informations les plus invraisemblables et exigeant une réaction vigoureuse des autorités. Lesquelles autorités ont sévèrement rappelé à l’ordre les Libyens présents sur le sol tunisien en leur rappelant qu’ils devaient s’abstenir de toute activité politique. Bref, ça a chauffé…

Fidèle à sa défense habituelle dès lors que fuse une critique à l’encontre de sa petite personne, BHL a crié à l’antisémitisme. Il est vrai que de nombreux internautes, n’hésitons pas à les qualifier d’abrutis, se sont attaqués au « juif » BHL, confondant comme c’est trop souvent le cas antisémitisme et antisionisme, ou, pour être encore plus précis, critique de la politique israélienne à l’encontre des Palestiniens. Il est vrai aussi que cette tchaqlala paraissait quelque peu irréelle sachant qu’un ressortissant français, même s’il s’appelle BHL, a tout à fait le droit d’entrer en Tunisie et d’y rencontrer qui il souhaite. Précisons que la Tunisie, pour des raisons économiques évidentes (notamment le tourisme) n’applique pas à la France le principe de réciprocité en matière de visa.

Pour autant, ce n’est pas le fait que l’éminence de Saint-Germain-des-Prés soit un partisan résolu d’Israël qui a généré toute cette agitation. C’est d’abord son rôle supposé dans la chute de Mouammar Kadhafi qui a pesé. Et cela nous apprend beaucoup de choses sur la manière dont on peut percevoir les événements au sud de la Méditerranée. Pour nombre de Maghrébins, BHL est en effet celui qui a eu la peau de Kadhafi et qui a été le moteur essentiel dans l’intervention de l’Otan. Plusieurs journalistes qui ont suivi cette affaire, contestent pourtant cette version et jugent qu’il n’a fait qu’accompagner le mouvement pour ensuite se donner le beau rôle.

Mais ce discours ne convainc pas. Grâce aux efforts d’autopromotion de l’intéressé dans les médias français, hélas très suivis et pris pour argent comptant au sud de la Méditerranée, BHL est perçu comme l’agent actif de ce qui a été un complot contre la Libye en particulier et le monde arabe en général. Du coup, sa présence en Tunisie, dans un contexte post-électoral très tendu où rien n’est encore réglé sur le plan politique, a fait naître de réelles inquiétudes. En clair, nombre de Tunisiennes et de Tunisiens, quelles que soient leurs convictions politiques, se sont dit – avec sincérité, il faut insister là-dessus - : « Après la Libye, ce type est venu semer le chaos et la m… chez nous ». On ne peut jurer de rien, mais il est fort probable qu’un déplacement de l’intéressé en Algérie provoquerait le même ramdam et pour les mêmes raisons. Rappelons au passage qu’il avait été accueilli à bras ouverts par le régime algérien au milieu des années 1990. C’était pour un « reportage » publié dans le quotidien Le Monde et dont Nicolas Beau, alors journaliste au Canard Enchaîné, avait listé les incohérences et les erreurs factuelles (à l’époque, internet n’était pas aussi développé qu’aujourd’hui et peu d’Algériens ont eu connaissance de ces écrits).

Mais la tchaqlala en question nous fournit aussi quelques indications sur le climat politique tunisien. Sur les réseaux sociaux, certains opposants au parti Ennahdha ont cherché à faire croire, parfois avec succès, que BHL était l’invité des islamistes ( !). L’objectif de tout cela ? Défendre coûte que coûte l’idée que les événements de décembre 2010 et janvier 2011 ont été le fruit d’un « complot » organisé par l’Occident et les islamistes pour déloger Ben Ali. Ne rions pas, car dans un contexte de désenchantement après l’espoir fou généré par la fuite du dictateur, ce genre de thèse ressemble à une eau qui s’infiltre en silence. On voit ainsi quelle est la stratégie adoptée par d’anciens courtisans benalistes pour faire oublier leurs turpitudes : en agitant le spectre du complot islamiste – auquel participerait un BHL téléguidé par le Mossad (si, si…) – on évite de répondre de ses actes et de ses égarements quand la moindre parole libre menait au cachot.

Mais revenons à BHL, non pas pour le défendre, de cela quelques « native informant », vous savez ces khorotos que l’on actionne à souhait pour dire du mal de leur peuple ou des Palestiniens, s’en sont prestement chargés. Non, le fait est qu’il y a vraiment un « mystère BHL ». Tant de vacuité, tant d’esbroufe, tant de festi et de khorti, auraient déjà dû contraindre le concerné à plus de discrétion. Il n’en est rien. En son temps, le grand Pierre Vidal-Naquet s’était d’ailleurs déjà étonné que l’individu soit toujours pris au sérieux après la publication de son ouvrage le Testament de Dieu (1979), le grand helléniste ayant qualifié le jeune mais déjà très remuant nouveau-philosophe – tel fut son premier titre auto-revendiqué - de « médiocre candidat au baccalauréat » (1).

De manière régulière, les écrits et les actes de BHL débouchent sur des flops retentissants et cela malgré d’impressionnantes campagnes de promotion (ah, le bon sens du public…). Il y a quatre ans, l’homme s’était ridiculisé en publiant un ouvrage (De la guerre en philosophie) où il prétendait régler son compte à Emmanuel Kant (excusez du peu…) en prenant notamment appui sur les écrits d’un certain Jean-Baptiste Botul. Problème, very big problème, ce Botul n’a jamais existé et n’est rien d’autre qu’un canular imaginé par  Frédéric Pagès, agrégé de philosophie et journaliste au Canard Enchaîné. Dans un monde fonctionnant normalement avec une vraie éthique intellectuelle, une telle fumisterie aurait dû déboucher sur un discrédit définitif du philosophe à deux millimes. Ce ne fut pas le cas. Grâce à son carnet d’adresse, sa fortune et son influence sur le monde de l’édition, le BHL court et s’agite toujours. Et, loin de le desservir, ce qui s’est passé à Tunis va encore lui permettre de rebondir. On attend donc son prochain livre : « Ommi Traki, les islamistes très méchants et moi ».

Post-scriptum qui n’a rien à voir : Cette chronique a été bouclée avant l’annonce du Prix Goncourt 2014. Si c’est le confrère et collègue Kamel Daoud qui l’a obtenu, poussons ensemble des hourrahs de triomphe. Kamel : Mabrouk alik wa3lina ! A l’inverse, si le jury a décidé de nous priver de cette joie, que cela ne nous empêche pas de féliciter Kamel Daoud pour être arrivé au round final et pour avoir aussi bien servi la cause de la littérature algérienne.

(1) Le Nouvel Observateur, 18 juin 1979 (texte disponible sur internet).   

Petit glossaire :
- tchaqlala : vacarme, raffut, dispute, beaucoup de bruit pour pas grand-chose.
- khoroto : pacoulin, péquenot. S'utilise souvent en Algérie pour désigner les Arabes, ou les Maghrébins, de manière auto-dépréciative.
- festi : du vent, des fadaises.
- khorti : mensonges, affabulations.
- Ommi Traki : Personnage féminin d'un célèbre feuilleton tunisien des années 1970.
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lundi 3 novembre 2014

La chronique du blédard : La Tunisie vaille que vaille (suite)

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Le Quotidien d’Oran, jeudi 30 octobre 2014
Akram Belkaïd, Paris

Il y a un an, au sortir de l’été 2013, le pessimisme et le découragement enveloppaient la Tunisie. Il faut dire que le panorama général n’était guère reluisant. Terrorisme sporadique, insécurité montante avec la multiplication de faits divers (ces derniers alimentant des informations alarmistes et sordides mais souvent infondées), difficultés économiques et tensions sociales : tout cela aggravait un climat d’autant plus délétère qu’un blocage politique paralysait l’Assemblée constituante. Elue en octobre 2011, cette dernière s’avérait incapable d’achever ses travaux et d’offrir au pays un nouveau texte fondamental confirmant que le régime de Zine el Abidine Ben Ali avait été définitivement relégué aux poubelles de l’histoire. A cela s’ajoutait un contexte régional des plus déprimants avec une Libye sombrant dans le chaos et une Egypte engagée dans un bras de fer sanglant entre la junte du maréchal Sissi et les Frères musulmans chassés du pouvoir par la force.

Douze mois plus tard, la donne a pourtant changé. D’abord, la Tunisie s’est dotée depuis janvier 2014 d’une Constitution au terme d’un compromis historique entre les islamistes d’Ennahda (vainqueurs du scrutin de 2011) et leurs adversaires. Ensuite, ce pays vient de vivre un événement politique majeur. Après nombre d’inquiétudes et d’atermoiements, des élections législatives viennent de s’y dérouler avec pour résultat la défaite du parti Ennahdha au profit de son rival direct Nidaa Tounes. Qu’on le veuille ou non, et quelles que soient les réticences que l’on est en droit d’éprouver à l’égard d’un processus électoral plus ou moins bien maîtrisé, ce qui vient de se passer relève, là aussi, du grand fait historique. Ainsi, dans un pays arabo-musulman, des islamistes au pouvoir ont été battus de manière pacifique par la voie des urnes et, tout aussi important, ces derniers ont reconnu et accepté leur défaite.

Bien sûr, personne ne sait encore dans quelles conditions va se dérouler cette alternance. On ignore comment le futur gouvernement va être composé et si une majorité stable se dessinera au sein de la nouvelle Assemblée. On peut aussi se demander si, d’une certaine manière, Nidaa Tounes ne sera pas obligé de trouver un accord de coalition avec Ennahdha ce qui démontrerait que les islamistes demeurent, quoiqu’on dise, au centre du jeu politique tunisien. Il n’empêche. Loin du détestable chemin pris par l’Egypte, la Tunisie continue d’avancer sur la voie d’une transition pacifique. Ce pays, plutôt ce peuple, vient de faire la preuve que mettre à terre un dictateur ne signifie pas pour autant l’instauration d’une république islamique. En clair, et quelle que soit la suite, la Tunisie vient de réussir ce qu’il n’a même pas été possible à l’Algérie de tenter. Certains diront que c’est parce que les islamistes tunisiens sont d’une autre trempe intellectuelle que leurs aînés algériens des années 1990. Cela est vrai mais la rigueur commande de dire aussi que les « éradicateurs » tunisiens, ceux-là mêmes qui ont failli perdre leur sang-froid à plusieurs reprises au cours des derniers mois en rêvant d’un coup de force à la Sissi, se sont finalement avérés plus intelligents, et certainement plus patriotes, que leurs homologues algériens.

Pour autant, il faut raison garder et, pour les Tunisiens qui – on peut le comprendre – se parent de l’habit de la réussite dans un Maghreb et un monde arabe bien déprimant, faire preuve d’un peu de modestie. Car la route est encore longue et des choses doivent nécessairement être précisées. Contrairement au résumé simpliste que l’on a pu entendre ici et là, ces élections législatives n’ont pas vu la victoire d’un camp moderniste et laïc contre les islamistes. Car il faut bien dire les choses telles qu’elles sont, Nidaa Tounes est en lui-même une coalition hétéroclite bâtie pour faire barrage à Ennahdha. De nombreuses tendances concurrentes y cohabitent – aucune d’ailleurs ne se définit comme laïque - et ces dernières risquent fort de découvrir très vite qu’on ne peut gouverner sous le seul objectif d’empêcher les « barbus » de mener à bien leur projet de réislamisation des institutions et lois tunisiennes.

De même, et à y regarder de près, ce n’est pas Ennahdha qui a perdu ces élections législatives mais le camp progressiste (ne parlons même pas de camp de la gauche). En effet, qui va s’opposer aux privatisations qu’exigent de manière plus ou moins pressante les partenaires occidentaux de la Tunisie (privatisations et retrait de l’Etat qu’Ennahdha ne rejette pas) ? Le courant de gauche, ou plutôt de centre-gauche, présent (et plutôt minoritaire) au sein de Nidaa Tounes va-t-il être capable d’empêcher que les politiques d’ouverture libérale initiées cahin-caha sous Ben Ali ne reviennent à l’ordre du jour et cela alors que la jeunesse tunisienne désespère toujours de trouver un emploi ? Il faut aussi évoquer la bourgeoisie tunisienne, celle des grandes villes côtières et que l’on peut aisément qualifier de conservatrice pour ne pas dire réactionnaire. On a cru un peu trop vite qu’elle a été gagnée par les idées révolutionnaires ou, à défaut, progressistes voire réellement séculaire. Quel modèle économique va-t-elle souhaiter – exiger - sachant qu’elle estime avoir suffisamment payé, au cours de ces trois dernières années, le prix de ses compromissions passées avec la dictature de Ben Ali ?

Ces questions démontrent que la politique et les idées vont tôt ou tard exiger leur dû. Ce n’est pas forcément une mauvaise nouvelle car c’est ce qu’exige et permet la démocratie. Le fait que l’affrontement traditionnel entre classes sociales est brouillé par la présence d’une puissante formation islamiste (ne pas oublier qu’Ennahdha est le deuxième parti en sièges) va certainement compliquer la donne. Cela rend l’expérience tunisienne passionnante et, de toutes les façons, cela nous oblige à contribuer à sa réussite. Pour le bien du monde arabe en général et du Maghreb en particulier.

(à lire ou à relire cette chronique du 19 janvier 2014 : La Tunisie vaille que vaille)
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dimanche 19 janvier 2014

La chronique du blédard : La Tunisie, vaille que vaille

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Le Quotidien d'Oran, jeudi 16 janvier 2014
Akram Belkaïd, Paris
 


Il y a trois ans tombait le régime de Zine el Abidine Ben Ali, du moins était-ce la chute d’un président qui se voyait le rester à vie même si - on le savait déjà à l’époque - son intrigante d’épouse entendait bien le remplacer. Trente-six mois plus tard, et après bien des péripéties, souvent désespérantes, la Tunisie est toujours engagée dans l’inévitable transition qui suit la fin brutale, d’aucuns diront inattendue, de la dictature. Mais l’espoir est toujours là de voir ce petit pays sans grandes ressources autres qu’humaines s’engager résolument dans un système politique plus moderne et garantissant le droit aux droits pour tous.
 
Impatients, inquiets, accablés, les nerfs à vifs depuis ce fameux 14 janvier 2011, les Tunisiens n’ont pas cessé de s’interroger à propos de leur nouvelle Constitution. D’incidents en retards, d’attentats terroristes en « grèves des députés », de sit-in en suspension des travaux, il est vrai que l’on commençait à trouver le temps long et à craindre un retour musclé à l’ordre. Une restauration, faut-il le rappeler, souhaitée par les nostalgiques et l’ancienne clientèle du « zaïm » déchu. Mais, dans le même temps, il était évident qu’il ne fallait pas désespérer de la Tunisie et des Tunisiens.
 
Ces derniers ne s’en sont peut-être pas toujours rendus compte mais leur volonté, parfois tortueuse, de privilégier le compromis et la négociation, a été leur atout essentiel. Cela leur a évité le pire comme par exemple répéter ce que l’on pourrait appeler « l’erreur de janvier », comprendre cette tragique interruption du processus électoral en Algérie aux premiers jours de 1992. Bien sûr, la tentation d’une solution forte a trotté dans la tête de nombreux Tunisiens inquiets de voir le parti Ennahdha remplacer un régime policier par une théocratie musclée. Bien sûr, il y a eu des chants de sirène venant de partout pour exhorter à la violence, suggérant un coup d’Etat ou une solution à l’égyptienne.
 
Mais, encore une fois, la grande réussite des Tunisiens est d’avoir joué vaille que vaille la carte du dialogue et du compromis. Certes, il ne faut pas être naïf et il est évident que ce résultat est aussi le fruit de circonstances extérieures. En premier lieu, le bain de sang égyptien a fait réfléchir tout le monde à commencer par les islamistes d’Ennahdha qui savent désormais que ce qui s’est passé en Algérie il y a vingt ans peut se reproduire et que l’argument selon lequel le monde a changé depuis n’est guère pertinent. En second lieu, il est plus que probable que la communauté internationale a œuvré pour l’apaisement et pour calmer des passions susceptibles de déclencher l’incendie. Du coup, certains jusqu’au-boutistes de la banlieue nord de Tunis – pourtant abonnés aux réceptions des ambassades occidentales – crient à une ingérence inacceptable et leur colère est d’autant plus forte qu’ils pensaient que l’Europe, les Etats-Unis et, surtout, la France finiraient par applaudir (par s’associer ?) à une chasse aux islamistes.

 

La route est loin d’être terminée. A l’heure où cette chronique est bouclée, la Constitution n’est pas complètement adoptée et des amendements restrictifs, ou pour être plus direct, réactionnaires et liberticides continuent d’être proposés. Une chose est certaine, le texte fondamental final ne sera certainement pas idéal. Mais existe-t-il ailleurs une Constitution qui le soit ? Beaucoup d’observateurs se sont focalisés sur les questions de la référence ou non à la charia (abandonnée) et de l’égalité de droits entre l’homme et la femme (adoptée) mais là, n’est peut-être pas le plus important. Tout texte de référence ne compte que par la manière dont il est interprété. C’est cela qui va compter. Des lectures divergentes vont forcément exister. Des approches antagonistes vont s’opposer. Mais, au final, c’est l’empreinte politique qui a conduit à la naissance de cette Constitution qui va compter.

 

En Allemagne, le recours à une coalition au lendemain des élections est en train de devenir un élément de l’identité de ce pays (chose qui serait impossible en France). Il ne tient qu’aux Tunisiens d’ériger le compromis et la négociation comme valeur politique intrinsèque voire comme repère premier pour ne pas parler de dogme. D’une part, cela leur garantirait une feuille de route pour l’avenir (laquelle sera indispensable quand il s’agira de faire des choix sur le plan économique). D’autre part, cela pourrait constituer un exemple à suivre pour nombre de pays arabes où l’on décide et où l’on cogne avant de se résoudre à discuter.

 

A l’heure où il est de bon ton de décréter l’échec définitif du Printemps arabe, l’expérience tunisienne est un cas d’école en matière de transition politique. L’affaire est loin d’être terminée. Il y aura forcément des régressions, des pauses, des alertes. Mais l’optimisme commande de voir que des choses profondes sont en train de se passer avec, parmi elles, une dynamique réelle de la société civile qui ne cesse de se renforcer. Et c’est une très bonne nouvelle pour la Tunisie mais aussi pour le monde arabe dans son intégralité.
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samedi 12 octobre 2013

La chronique du blédard : Une singularité tunisienne

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Le Quotidien d'Oran, jeudi 10 octobre 2013
Akram Belkaïd, Paris
 
Il est encore trop tôt pour affirmer que la Tunisie est sortie de la crise institutionnelle qui la paralyse depuis plusieurs mois mais l’évolution récente de la situation est des plus encourageantes. Après de nombreuses tergiversations, Ennahda a finalement accepté la possibilité de quitter prochainement le pouvoir pour permettre la mise en place d’un gouvernement composé de personnalités indépendantes. Certes, le parti islamiste a posé un grand nombre de conditions et le calendrier de cette recomposition annoncée est encore flou. Mais il faut tout de même relever que cette acceptation de la formation de Rached Ghanouchi de céder la place – fusse de manière momentanée – est un événement des plus importants dans un monde arabe où les alternances politiques se passent rarement de manière pacifique. On pense notamment au cas égyptien où l’armée continue de tirer à balles réelles contre les partisans de l’ex-président Morsi et cela avec l’apparente bénédiction des chancelleries occidentales.

Vues de Tunisie, les négociations qui se déroulent actuellement au nom du « dialogue national » sont désespérantes. Engagées entre une vingtaine de partis sous la houlette de quatre grandes organisations (*), ces tractations traînent en longueur et donnent lieu à de nombreuses manœuvres dilatoires qui frisent parfois le ridicule quand elles ne témoignent pas d’un manque patent de maturité. Il est évident que certains élus d’Ennahda n’ont pas envie d’abandonner la place, estimant qu’ils sont détenteurs de la légitimité populaire, un argument qui passe de moins en moins auprès d’une population qui réclame à la fois « sa » Constitution et de nouvelles élections. D’autres députés, toutes couleurs confondues, multiplient les entraves pour empêcher coûte que coûte la dissolution de l’Assemblée constituante avant le 23 octobre prochain, c’est-à-dire la date anniversaire (c’était en 2011) du jour où des millions de Tunisiens ont, pour la première fois dans leur histoire, désigné librement leurs représentants.

 
A ce sujet, on prétend à Tunis que ces élus savent qu’il leur faut accomplir un mandat d’au moins deux ans pour bénéficier d’une retraite à vie… Ces arguties, les exigences de dernière minute, les arrière-pensées, y compris celles du « président » Moncef Marzouki qui, visiblement, se verrait bien rempiler, la réapparition d’anciennes figures de l’ex-Rassemblement constitutionnel démocratique (RCD), le parti au pouvoir sous Ben Ali et aujourd’hui dissous ; tout cela a provoqué un sentiment d’exaspération mais aussi d’indifférence croissante chez de nombreux Tunisiens. « Qu’ils s’entendent entre eux », est une phrase qui revient souvent et qui montre que la ferveur euphorique des premiers temps de la révolution a bel et bien disparu.

Mais vues de l’extérieur, ces péripéties ne peuvent cacher une réalité bien plus positive qu’il n’y paraît. Malgré ce qu’annoncent les Cassandres de tous bords, les Tunisiens semblent décidés à trouver une solution consensuelle et leur « dialogue national » n’est pas une mise en scène formelle. On le sait, trop de pays arabes, et l’Algérie en a fait partie, se sont engagés un jour dans des processus de « dialogue » qui, en réalité, ne visaient qu’à masquer une situation conflictuelle et une logique d’affrontement pour ne pas dire de guerre civile. « La Tunisie est une île »… Cette formule souvent entendue prend ici toute sa dimension, les « insulaires » finissant toujours par s’entendre, du moins par être capables de trouver un terrain d’entente. Le traumatisme, l’indignation et la colère engendrés par l’assassinat de Chokri Belaïd puis celui de Mohamed Brahmi ont aussi beaucoup pesé dans la recherche d’une solution pacifique.

Bien entendu, la situation est loin d’être réglée. La Tunisie attend toujours une nouvelle Constitution et, surtout, un code électoral accepté par toutes les forces politiques. Car les élections à venir sont le véritable enjeu des joutes actuelles. En acceptant de quitter le pouvoir, et donc en prenant le risque de mécontenter une base travaillée par le salafisme et les idées radicales, la direction d’Ennahda ne fait pas uniquement preuve d’altruisme ou, pour reprendre les termes de l’un de ses dirigeants, de sens de la responsabilité. En réalité, le parti islamiste est bel et bien conscient de son impopularité croissante et de son incapacité à régler les problèmes, notamment économiques et sociaux auxquels la population est confrontée. D’ailleurs, diverses projections électorales circulent à Tunis et toutes entérinent le fait qu’Ennahda serait incapable de renouveler son score d’octobre 2011.

 
Certains spécialistes – peut-être induits en erreur par leur détestation du parti religieux – affirment même que les nahdaouis seraient battus à plate-couture. En se retirant du gouvernement – après avoir pris quelques précautions comme le fait d’avoir placé des hommes sûrs dans l’administration – Ennahda se ménage donc la possibilité d’un retour triomphal aux affaires puisque ses responsables parient sur un échec et une impopularité certaine de la prochaine équipe ministérielle. On le comprend, cette stratégie est d’ores et déjà décriée par d’autres partis qui accusent les islamistes de duplicité. Reste que cette bataille, somme toute normale, empêche les Tunisiens de réaliser que leur pays est en train de réaliser le plus difficile : sortir avec le minimum de dégâts de la deuxième phase d’une transition qui est loin d’être terminée (**).

(*) L’union générale tunisienne du travail (UGTT), l’Union tunisienne de l’industrie, du commerce et de l’artisanat (UTICA, patronat), l’Ordre national des avocats de Tunisie (ONAT) et la Ligue tunisienne des droits de l’homme (LTDH).

(**) On peut considérer que la première phase de la transition s’est déroulée entre la chute de Ben Ali et le vote pour l’Assemblée constituante le 23 octobre 2011.
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samedi 7 septembre 2013

La chronique du blédard : Le printemps arabe, le mur de la peur et l’Algérie

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Le Quotidien d'Oran, jeudi 5 septembre 2013
Akram Belkaïd, Paris
 
En février 2011, dans l’euphorie consécutive à la chute des deux dictateurs Hosni Moubarak en Egypte et Zine el-abidine Ben Ali en Tunisie, de nombreux commentateurs, et parmi eux le présent chroniqueur, ont mis en exergue une réalité bienvenue. Soudain, après plusieurs décennies d’écrasement et de privation de droits mais aussi de résignation et de fatalisme silencieux, deux peuples arabes se dressaient contre l’injustice et l’arbitraire en défiant dans la rue les forces de l’ordre et autres moukhabarates, ces services de sécurité capables des pires violences et outrages. Ainsi, applaudissions-nous le fait que le mur de la peur venait de tomber et qu’avec sa chute disparaissait la certitude selon laquelle rien ne pouvait être tenté contre les dictatures arabes.
 
Qu’en est-il aujourd’hui alors que, de tous les pays engagés dans un processus de changement de régime, seule la Tunisie continue vaille que vaille à échapper aux tourments de la contre-revolution et du chaos (cela même si la situation politique et sécuritaire y demeure compliquée) ? Une chose est certaine : ce mur de la peur est en train d’être reconstruit de manière à dissuader pour longtemps les peuples d’exiger la démocratie et leur droit aux droits. C’est le cas en Egypte où le massacre des partisans de l’ex-président Morsi au mois d’août dernier répondait à cet objectif. Au passage, on notera, actualité syrienne oblige, que l’on ne parle presque plus de ces tueries qui ont ensanglanté Le Caire et qui ont convaincu plus d’un activiste égyptien, qu’il soit ou non islamiste, que le régime militaire usera désormais de tous les moyens pour imposer sa loi. Le message était effectivement d’une clarté absolue : tout sera fait pour restaurer l’ordre de la peur, du soupçon et de la délation. C’est ce qui se passe en Egypte mais aussi à Bahreïn et, bien entendu, en Syrie.
 
Faut-il pour autant se laisser aller au pessimisme ? En clair, un peuple qui est sorti un jour dans la rue pour défier snippers et mitrailleuses n’est-il pas capable de recommencer, tôt ou tard, à revendiquer ses droits ? Des activistes ayant goûté à l’ivresse des grands rassemblements populaires et à la frénésie de la mobilisation vont-ils accepter de baisser les bras en se réfugiant dans le silence ou, au mieux, dans un « clicktivisme » (activisme via internet) appelé, de toutes les façons, à subir lui aussi la violence de la censure ? Ce qui s’est passé en 2011 a fait naître des graines pour l’exigence de liberté qui germeront tôt ou tard. On peut en douter au vu de ce qui se passe actuellement mais, pour répondre à la question à propos du pessimisme, il est raisonnable d’affirmer qu’il faut faire confiance à des peuples ayant démontré leur capacité à défier l’ordre du dictateur. Les Tunisiens ont chassé Ben Ali, ils sauront se battre contre d’autres oppresseurs. Quant à l’Egypte, l’armée devra tôt ou tard y rendre des comptes pour ce qu’elle a fait en août dernier et durant les mois qui ont précédé.
 
Mais qu’en est-il des pays qui sont restés à la marge du Printemps arabe ? Ou, pour être plus précis, qu’en est-il de l’Algérie ? On le sait, les Algériens ont été, dans leur grande majorité, très sceptiques à l’égard des révolutions en Tunisie et en Egypte cela sans oublier leur forte opposition à une intervention militaire étrangère en Libye et en Syrie. Le drame récent en Egypte mais aussi la perspective d’un bombardement de la Syrie a renforcé cette hostilité. « La démocratie ? C’est pas pour nous » peut-on même lire sur les réseaux sociaux où les internautes algériens, célèbres ou anonymes, rivalisent en imprécations à l’égard de celles et ceux qui réclament la chute du régime d’Assad ou le jugement des militaires égyptiens pour crimes contre leur peuple.
 
Dans cette conjoncture, l’actualité internationale est le meilleur allié des dirigeants algériens. Chaque jour qui passe en Syrie ou même en Egypte ou en Tunisie donne du crédit à l’idée que revendiquer un changement politique ouvre la voie à de dangereuses turbulences et, pire encore, à l’intervention de forces étrangères qui n’attendraient qu’une occasion pour s’emparer de l’Algérie et de ses ressources. Et ce n’est pas un hasard si des théories alarmistes circulent pour conforter cette certitude. L’Algérie, prétend ainsi la rumeur, serait la « prochaine sur la liste » d’où la nécessité impérieuse de ne pas changer l’ordre actuel et, surtout, de ne rien tenter contre lui. Nombre de jeunes activistes algériens en ont fait le constat : ils sont dans une situation où celles et ceux à qui ils s’adressent leur rétorquent que le système, aussi injuste soit-il, pourrait être pire et que chercher à le changer risquerait d’engendrer le chaos et la guerre civile.
 
Cette situation peut durer longtemps. En ces temps de violences du Caire à Damas en passant par Manama ou Baghdad, une paix civile préservée est un argument de poids pour favoriser l’inertie. Mais encore faut-il être capable d’acheter la paix sociale de manière durable. Le consensus actuel entre le pouvoir et les Algériens durera tant qu’une majorité parmi ces derniers continuera d’y trouver son compte. Qu’advienne un retournement dans la conjoncture pétrolière internationale, que viennent à fondre les réserves de change du pays et l’exception algérienne en matière de Printemps arabe aura vécu. Et cela, quelle que soit l’évolution de la situation en Syrie, en Egypte ou en Tunisie…
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mardi 20 août 2013

Ce vote démocratique dont ne voudront plus les islamistes

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Nombre d'islamistes ont longtemps considéré que la démocratie et les processus électoraux qui en relèvent n'étaient pas licites. Pour eux, il était "haram" de voter puisque seule devait s'exprimer la loi divine à travers la Charia et les différents préceptes coraniques. Cette conviction n'a pas disparu et l'on peut d'ores et déjà parier qu'elle s'est même renforcée au regard des récents événements.

L'exemple des Frères musulmans d'Egypte est édifiant. A la chute de Moubarak, la Confrérie était divisée entre plusieurs tendances. La vieille garde, méfiante, assurait qu'il valait mieux se tenir à l'écart de ces troubles car, affirmait-elle de manière prémonitoire, cela retomberait fatalement sur elle. A l'inverse, et à quelques exceptions près, la jeune garde voulait prendre le train de la Révolution en marche et, au passage, faire oublier les hésitations des Frères à participer à la grande manifestation du 25 janvier 2011 réclamant le départ de Hosni Moubarak.

Plus de deux ans plus tard, l'actualité a donné raison aux sceptiques. Après un an à peine de mandat plus que controversé, le président Morsi a été débarqué et ses partisans sont allègrement massacrés. Pour nombre d'officiels égyptiens, le sort des dirigeants de la Confrérie ne peut se résumer qu'à deux options : la mort ou la prison. On est loin de l'euphorie de la victoire électorale de juin 2012...

L'une des conséquences de cette terrible tragédie égyptienne est que les mouvements islamistes savent aujourd'hui que la victoire électorale ne leur garantit rien et que tout peut être remis en cause. On imagine que ce raisonnement trotte dans la tête des militants et responsables d'Ennahdha en Tunisie. Si Morsi a été débarqué, si les Frères musulmans se font tirer comme des lapins sans que la communauté internationale ne réagisse autrement que par quelques larmes de crocodile, pourquoi le parti de Ghanouchi ne subirait-il pas le même sort ? On voit bien que cette hypothèse peut inciter les islamistes tunisiens à un durcissement de leur position. A une fuite en avant où toute concession, pourtant nécessaire pour apaiser le climat politique, serait vécue, par les militants d'Ennahdha mais aussi ses opposants, comme un aveu de faiblesse voire un signe de panique.

Il est encore trop tôt pour dire comment le monde arabe va évoluer mais une chose est certaine : il sera désormais difficile de convaincre les islamistes de participer pacifiquement à la vie politique. Pour eux, la démocratie électorale ne signifiera rien d'autre qu'un piège. Des sables mouvants destinés à les neutraliser avant des les éradiquer.

Cela va plaire aux "démocrates" qui conçoivent la vie politique de manière censitaire. Cela plaira à celles et ceux qui applaudissent sans vergogne aux tueries du Caire. Mieux, cela les rassure et leur offre quelques satisfactions dans leur manière égoïste et déshumanisée d'appréhender le monde et la vie de leur pays. Face à leur euphorie d'une rare obscénité, il est très difficile de leur expliquer que l'éradication par la force de l'islamisme est une chimère à laquelle ne peuvent croire que celles et ceux qui n'ont aucun sens politique, aucune connaissance de leur propre société. La bataille contre l'obscurantisme ne se gagne pas à coup de rafales d'armes automatiques. L'islamisme ne disparaîtra pas de nos sociétés et, tôt ou tard, il faudra revenir à la politique pour l'affronter. A moins que tout ce qui se passe aujourd'hui ne lui permette un jour de prendre le pouvoir. Par la force et, au nom de ses martyrs, sans volonté de le rendre un jour...
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dimanche 21 juillet 2013

La chronique du blédard : Des Palestiniens et du Printemps arabe

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Le Quotidien d'Oran, jeudi 18 juillet 2013
Akram Belkaïd, Paris

 
C’est une vidéo qui a fait le tour du web en provoquant l’indignation y compris en Israël. On y voit des soldats israéliens embarquer un Palestinien de cinq ans et son père, l’enfant étant soupçonné d’avoir jeté des pierres contre une voiture à Hébron en Cisjordanie (le père et le fils seront brièvement détenus avant d’être remis à la police palestinienne puis relâchés). Ces images poignantes – l’enfant est pris de panique totale face aux uniformes - ont été tournées par B’Tselem, une organisation israélienne de défense des droits de l’homme. D’une certaine manière, elles montrent, pour qui l’aurait oublié, que la situation des Territoires palestiniens n’a guère changé et que, quelque part, heureusement qu’il existe des ONG israéliennes pour en témoigner...
 
Un rappel utile à l’heure où les turbulences du monde arabe font l’essentiel de l’actualité. Tragédie syrienne, pagaille libyenne, incertitude tunisienne et coup d’Etat « démocratique » égyptien, tout cela éclipse la question palestinienne y compris au sein des opinions publiques arabes directement confrontées à des bouleversements politiques incessants et dont il est impossible de prédire la conclusion à court ou long terme. C’est un fait, le Printemps arabe, événement positif s’il en est malgré les interrogations et défis qu’il génère, n’est finalement pas une bonne nouvelle pour les Palestiniens au sens où il relègue leur combat au second plan quand il ne le marginalise pas.
 
Car qui se soucie d’eux ? Certes, il existe encore un semblant de processus diplomatique géré par les Etats-Unis pour arriver à un accord de paix définitif entre Israéliens et Palestiniens. Mais qui y croit ? Personne ou presque. John Kerry, le chef de la diplomatie étasunienne va et vient entre Washington et le Machreq, se fait photographier à Jérusalem-est, se fend de quelques déclarations où l’optimisme de façade cache mal une certaine impatience mais même lui ne donne guère l’impression d’être convaincu par sa propre démarche. En attendant, la colonisation illégale de Jérusalem-est et de la Cisjordanie se poursuit tandis que Gaza demeure la plus grande prison à ciel ouvert du monde.
 
Dès les premières révoltes populaires de janvier 2011, de nombreux intellectuels palestiniens ont deviné que les événements qui allaient suivre ne seraient certainement pas favorables à leur cause. Ce constat n’était pas accompagné de dépit ou d’hostilité à la revendication démocratique des peuples arabes mais il relevait tout simplement d’une lecture objective de la situation. Confrontés à des bouleversements sans précédents, ces peuples sont désormais submergés par un agenda politique national qui les éloigne des grandes mobilisations de jadis pour la Palestine. On remarquera au passage que le Printemps arabe n’a eu, par ailleurs, guère d’impact durable sur les Palestiniens. Certes, ces derniers sont sortis dans les rues de Gaza et de Cisjordanie pour dénoncer l’incompétence de leurs dirigeants et aussi et surtout pour exiger une réconciliation entre le Fatah et le Hamas mais cela n’a pas modifié la donne politique palestinienne.
 
Aujourd’hui, aucun pays arabe n’est capable de peser sur l’échiquier mondial pour défendre les Palestiniens. Les pays du Golfe, dont les avoirs financiers servent à soutenir une économie mondiale vacillante, sont terrorisés par le programme nucléaire iranien. Au final, ils font, à l’égard d’Israël, ce que leur protecteur américain leur impose quand ils ne devancent pas eux-mêmes ses souhaits de normalisation, notamment économique, avec l’Etat hébreu. Les émirs peuvent bien ensuite parader à Gaza en promettant des milliards de dollars, cela ne change rien au fond du problème qui est celui qu’un peuple entier reste privé de son pays et de ses droits.
 
Par ailleurs, les pays engagés dans une transition depuis la chute de dictateurs n’ont pas vraiment de marge de manœuvre. En effet, et quelle que soit la couleur politique de ces gouvernements, tous sont persuadés que la réussite de leur action voire leur longévité dépend beaucoup du bon vouloir de cet arbitre absolu que sont les Etats-Unis. En Egypte, l’ex-président Morsi a bel et bien donné des gages à Washington et Tel-Aviv (on pense notamment à la fermeture des tunnels clandestins entre le Sinaï et Gaza) mais cela n’a pas suffi à lui sauver la mise. Et l’on voit mal son successeur provisoire adopter une autre position.
 
C’est d’ailleurs l’une des caractéristiques les moins évoquées du Printemps arabe. Terminé le temps de la Révolution iranienne. Aujourd’hui, les pouvoirs qui émergent ou se profilent dans les pays arabes en transition ne s’opposent pas à l’Amérique même si, ici et là, on a entendu quelques discours virulents ou assisté à des actions de force contre les intérêts étasuniens (on pense notamment à l’attaque de l’ambassade des Etats-Unis par des salafistes tunisiens). La raison en est simple. Dans un monde unipolaire, personne n’a envie de se joindre au camp des « méchants », c’est-à-dire celui qui regroupe la Syrie et l’Iran. Et s’attirer les bonnes grâces de Washington a un prix. Cela n’implique pas de « trahir » les Palestiniens – cela, les opinions publiques ne l’accepteraient pas – mais de mettre en sourdine ses revendications et ses propositions en faveur de la Palestine. C'est à l’image des plus qu’oubliés « plan Fahd » et « plan Abdallah », du nom des deux rois saoudiens qui proposaient la paix en échange de la restitution des terres occupées depuis 1967 et 1973.
 
Finalement, et comme c’est le cas depuis plusieurs décennies, le meilleur allié des Palestiniens demeure l’Union européenne (UE) et cela malgré le fait – on le signalera jamais assez – que la Commission et le Parlement sont assiégés (le mot n’est pas trop fort) par des lobbyistes défendant les intérêts israéliens. Il y a quelques jours, l’UE a adopté un texte prévoyant d’exclure à partir de 2014 les Territoires occupés de sa coopération, notamment financière, avec Israël. C’est une décision plus que symbolique puisque l’Europe fait une claire distinction entre, d’un côté, le territoire israélien, et, de l’autre, les colonies en Cisjordanie, à Jérusalem-Est cela oublier la bande de Gaza et le plateau du Golan. Ce n’est pas rien. Cela signifie à l’actuel gouvernement israélien que la politique du fait accompli ne provoquera pas forcément la normalisation. Plus qu’une consolation, c’est un acquis pour les Palestiniens dans leur long chemin vers un Etat. Mais c’est malheureusement bien leur seule satisfaction en ces temps de grande agitation du monde arabe.
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dimanche 14 juillet 2013

La chronique du blédard : Comment vaincre (pacifiquement) l’islamisme ?

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Le Quotidien d'Oran, jeudi 11 juillet 2013

Akram Belkaïd, Paris

La situation en Egypte ne peut laisser personne indifférent. Quoi que l’on pense de son chaos, de sa démesure, de sa démographie mal maîtrisée et de son positionnement géopolitique controversé (du fait de sa « paix froide » avec Israël), il ne faut jamais oublier que l’évolution de ce grand pays a toujours influencé le monde arabe. En ce sens, le coup d’Etat militaire, car c’en est un, contre l’ex-président Morsi est une très mauvaise nouvelle. Au-delà des terribles dangers que cela fait peser sur la paix civile, c’est une régression manifeste, deux ans après l’émergence d’un souffle nouveau sur une région du monde longtemps déclarée inapte à la démocratie et à l’Etat de droit.

Pour autant, il faut rester optimiste car rien n’est joué. L’Histoire, on ne le répètera jamais assez, n’est pas une connexion haut-débit où tous les défis seraient surmontés à la vitesse d’un clic de souris. N’en déplaise aux cyniques et aux nostalgiques des régimes forts pour ne pas dire dictatoriaux, la dynamique enclenchée en 2011 ne va pas s’essouffler. Les attentes des peuples sont trop importantes, les enjeux politiques et économiques trop grands pour que ce brutal coup d’arrêt provoqué par la soldatesque du Caire ne soit définitif (gageons d’ailleurs que les « rebelles » du mouvement Tamarroud à l’origine de la chute de Morsi ne tarderont pas à s’opposer à l’armée).  

La déposition de l’ex-président, la sanglante répression contre les Frères musulmans, la disparition des pénuries de produits alimentaires et l’aide financière massive soudainement annoncée par l’Arabie saoudite (ce grand défenseur de la démocratie…) et les Emirats arabes unis peuvent faire penser que la donne égyptienne est en train de changer. Mais, qu’on le veuille ou non, l’islamisme politique y demeure une force incontournable et la même question reste posée : comment le vaincre dans un contexte de transition démocratique ? En Egypte aujourd’hui, comme en Algérie en 1992, la réponse apportée a été, in fine, le recours à la force et donc la négation de la démocratie au nom, justement, de la protection de cette démocratie (mais au risque de la discréditer de manière définitive). On connaît le débat à ce sujet et il est loin d’être clos. Au cours de ces derniers jours, on a pu lire des articles stupéfiants de mauvaise foi où des démocrates patentés justifiaient le recours à la force, balayant d’un revers de manche la légitimité électorale du président égyptien en lui opposant la nécessité d’écouter la colère du peuple. Question : que fera-t-on demain si un non-islamiste est élu à la tête de l’Egypte et que les Frères musulmans arrivent à mettre vingt millions de manifestants dans la rue ?

De fait, l’on a assisté à un déferlement de commentaires acerbes pour ne pas dire haineux qui traduisaient bien le fait que, finalement, la victoire électorale de Morsi en juin 2012 n’a jamais été acceptée par nombre de ses opposants. Ouvrons ici une parenthèse. Pour soutenir le coup d’Etat, c’est l’argument d’incompétence qui a été le plus utilisé. En clair, et pour résumer, Morsi aurait mené l’Egypte vers l’abime. Un an à peine pour être jugé de manière aussi définitive, quelle bien étrange célérité… Certes, personne ne se risquera à qualifier sa présidence plus que partisane de réussite. Bien au contraire. Mais a-t-il fait pire que les gouvernements qui l’ont précédé ? Pas sûr et rappelons au passage que la communauté internationale sans compter le Fonds monétaire international (FMI) étaient plutôt enclins à une critique mesurée à son égard. Surtout, il ne faut pas oublier que Morsi et son équipe se sont heurtés à ce fameux « Etat profond », cet héritage du régime Moubarak, notamment l’appareil judiciaire, qui n’a jamais disparu et pour qui le désordre actuel est une bénédiction. Fin de la parenthèse.

Revenons donc à la question essentielle et fondamentale. Comment vaincre l’islamisme politique ? Au risque de se répéter, le présent chroniqueur a toujours la même position depuis le début des années 1990 et les prémisses de la tragédie algérienne. La seule manière de le battre de manière durable et sans le renforcer (ce que vient de faire le coup d’Etat en Egypte), c’est de l’affronter sur le terrain politique, économique et social avec, au final, une victoire électorale qui ne souffre d’aucune contestation ni d’aucun chaperonnage militaire.

Plus facile à écrire qu’à faire, dira-t-on. Oui, effectivement, mais la vie des Nations n’est pas une simple équation à une inconnue. Ainsi, le vrai problème des démocrates égyptiens, c’est d’avoir été divisés lors de l’élection présidentielle de 2012, de ne pas avoir fait front commun et d’avoir été incapables de porter le débat électoral sur des thèmes aussi essentiels que l’économie et l’éducation. Idem en Tunisie en octobre 2011 pour l’élection de l’Assemblée constituante. S’opposer à l’islamisme politique est un travail de longue haleine qui oblige à la mobilisation commune de tous ses adversaires. En un mot, il ne suffit pas de se lamenter sur les dangers d’une victoire électorale du « fascisme  vert » - en recourant d’ailleurs des analogies historiquement discutables (*) - mais en faisant de la politique. En défendant ses idées sur le terrain, y compris celles qui prônent la sécularisation, et non pas en se complaisant dans une posture d’esprit éclairé qui serait une victime incomprise et menacée par les masses. Car ces « masses » s’éduquent à moins de leur dénuer toute humanité et, finalement, de transformer la misanthropie à leur égard en programme politique.

Mais se restreindre à ne battre les islamistes que sur le plan électoral, revient aussi à accepter d’en baver car, on le sait, les premiers temps de la transition démocratique leurs sont toujours favorables. En baver, oui, mais pendant combien de temps ? Cinq ans ? Dix ? Trente-quatre ans comme les Iraniens ? Toute la question est là avec ce qu’elle suppose comme sacrifices générationnels. Un jour ou l’autre, les Iraniens seront débarrassés du régime des Mollahs et ils le seront pendant longtemps car, en quelque sorte, définitivement « immunisés ». Les Egyptiens qui, un an à peine après l’arrivée de Morsi au pouvoir, ont décidé de faire déraper la transition en se jetant dans les bras de l’armée, viennent en réalité d’allouer aux Frères musulmans un temps de vie politique supplémentaire et, plus encore, la légitimité de la victime privée de ses droits. Ils ont, pour paraphraser Thomas Jefferson, sacrifié une partie de leur liberté pour une sécurité et un bien-être à court terme. Avec le risque de n’avoir aucune des deux car, coup d’Etat ou pas, l’islamisme politique est loin d’être défait…

(*) De la victoire électorale des Nazis pour justifier lecoup d'Etat en Egypte (ou ailleurs), blog « Lignes quotidiennes », jeudi 4 juillet 2013.
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samedi 25 mai 2013

La chronique du blédard : Monde arabe, le droit aux droits plutôt que le désenchantement

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Le Quotidien d'Oran, jeudi 23 mai 2013
Akram Belkaïd, Paris
 
Le drame syrien, l’incertitude politique en Egypte, le chaos libyen et les violences des salafistes en Tunisie donnent du grain à moudre à celles et ceux qui considèrent que le monde arabe est en pleine régression depuis les événements de 2011. Il est pratiquement impossible de parler de Printemps arabe sans provoquer en retour des commentaires acerbes et des répliques où il est question d’hiver ou de glaciation islamiste. Et il n’y a plus qu’en Tunisie et en Egypte où l’on continue encore à parler de révolution pour désigner les chutes de Ben Ali et de Moubarak. Ailleurs, on dirait que c’est à peine si l’on se souvient de la manière enthousiaste dont avaient été salués les soulèvements populaires.
 
On parle donc de désenchantement, de déception et même d’échec. Quelques charlatans en mal de médiatisation affirment que l’affaire ne serait finalement, pardon pour ce terme, qu’une « cocufication » des naïfs  qui ont cru que le monde arabe s’ébrouait en sortant enfin de la longue période de léthargie qui a suivi les indépendances. Ne parlons pas non plus des adeptes de la théorie du complot qui nous assurent que le Qatar, confetti dont la superficie est égale à la Corse et dont on serait bien en peine de citer ne serait-ce qu’un stratège politique de renom, est à la manœuvre d’une gigantesque manipulation encore plus tortueuse qu’une intrigue de Dan Brown…
 
Dans le même temps, quelques personnalités qui s’étaient largement compromises avec les dictateurs déchus en profitent pour refaire leur réapparition. L’air de rien, ils jouent leur petite partition, laissant entendre que, finalement, les choses n’étaient pas si mauvaises sous Ben Ali ou Moubarak et que le monde aurait mieux fait de les prendre au sérieux quand ils affirmaient que c’est Al Qaeda qui entretenait l’agitation à Sidi Bouzid ou sur la place Tahrir. De même, les intellectuels, ou considérés ainsi, qui ne pipaient mot hier pour défendre les droits de l’homme dans leurs pays, se révèlent être aujourd’hui les plus grands adversaires médiatiques des islamistes.
 
Bien entendu, il n’est pas question de nier la réalité. Oui, le monde arabe va mal. Résurgence de la violence islamiste, conflits confessionnels entre sunnites et chiites, graves difficultés économiques : le panorama est des plus sombres et cela vaut aussi pour les pays qui se prétendent être des exceptions alors qu’ils ne font que différer les inévitables explosions sociales qui les guettent. Pour autant, il convient de rappeler certaines choses afin de faire raison garder. D’abord, l’histoire n’est pas une connexion à haut débit et il n’existe pas de révolution de type ADSL. A ce sujet, faut-il répéter, encore et encore, que les changements politiques s’inscrivent dans le temps long. Que, par exemple, la Révolution française a été suivie par des épisodes peu glorieux et qu’il a fallu plus d’un siècle pour que la France s’installe dans un régime républicain durable. On peut même considérer que ce pays ne s’est arrimé à la démocratie qu’à la fin de la Seconde Guerre mondiale voire même en 1981 quand la gauche a définitivement accepté de respecter les institutions de la V° République (laquelle a d’ailleurs connu au moins une tentative de coup d’Etat militaire…). En clair, les transitions politiques courtes et heureuses n’existent pas.
 
Ensuite, il est important de comprendre que le découragement est dangereux. C’est lui qui amène au pouvoir les sauveurs habillés du costume d’hommes providentiels et qui se transforment très vite en tyrans. Ce n’est pas parce que la route se rétrécit qu’il ne faut plus penser au but du voyage. Il est ainsi malheureux de revoir réapparaître des discours sur la prétendue incapacité des Arabes, ou des musulmans, à vivre en démocratie. Il est triste de voir que c’est un discours désabusé pour ne pas dire cynique qui a pris le dessus. Or, c’est le moment où jamais de continuer à réclamer son dû et de défendre des idéaux de liberté et de dignité comme le font les activistes tunisiens et égyptiens qui, eux au moins, continuent d’y croire.  
 
Le renoncement est tel que même le terme démocratie provoque des grincements de dents. Il est vrai que l’Occident ne facilite pas les choses, lui qui aide en Syrie ceux qu’il bombarde au Mali et en Afghanistan, cela, bien sûr, au nom de la démocratie… Parlons alors, comme le proposent de nombreux intellectuels du Sud, de « droit aux droits ». Al-Haq lil houqouq... Ne relâchons pas la pression pour le réclamer et défendons l’idée qu’aucune circonstance, fut-elle exceptionnelle, ne peut priver les peuples de leurs droits les plus élémentaires, lesquels ne se résument pas uniquement à celui de manger, comme le disait en son temps Jacques Chirac aux Tunisiens...
Oublions donc un peu la démocratie, ses limites et, surtout, la manière dont elle est dévoyée dans nos pays avec ses fausses joutes électorales et son formalisme parlementaire qui ne sert à rien si ce n’est à offrir une chambre d’enregistrement. Quelle que soit la formation politique qui s’installe au pouvoir, parlons d’Etat de droit, de neutralité de la justice, d’institutions indépendantes du pouvoir exécutif, de contre-pouvoirs systématiques à toute autorité publique. Et, puisque la période est propice au bouillonnement intellectuel, ne différons aucun débat et n’ayons pas peur d’aborder les questions qui fâchent à l’image du droit à choisir sa religion ou sa sexualité. En un mot, il serait dommage que l’ébullition née du Printemps arabe retombe brutalement parce que l’histoire refuse d’accélérer le pas
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mercredi 20 février 2013

De l'Algérie et des "menaces" du Qatar

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(mise à jour après le démenti du ministère des Affaires étrangères à Alger)


« Votre tour viendra… ». C’est la menace qu’aurait adressé Hamad bin Jassim Al Thani, le ministre qatari des Affaires étrangères à Nadir Larbaoui, l’ambassadeur d’Algérie en Egypte. L’altercation se serait produite lors d’une réunion de la Ligue arabe au Caire, le diplomate qatari reprochant vertement à l’Algérie de refuser de renvoyer l’ambassadeur de Syrie en poste à Alger. Relayée par la presse égyptienne puis par de nombreux sites internet, cette information a provoqué maintes réactions et indignations de la part des internautes algériens (lire commentaires ici). Le sentiment hostile au Qatar s’y est de nouveau exprimé avec virulence. On le sait, l’émirat du Golfe n’est guère en odeur de sainteté en Algérie, car accusé de vouloir déstabiliser le monde arabe par le biais d’un Printemps que beaucoup soupçonnent de n’être qu’une volonté des Etats-Unis d’installer des régimes théocratiques qui lui feraient allégeance.

Finalement, l'information a été démentie par le ministère algérien des Affaires étrangères (lire ici). Il n'en demeure pas moins que cette affaire est porteuse de beaucoup d'enseignements à commencer par la défiance montante entre l'Algérie et ce pays du Golfe car ce n'est pas la première fois que de telles informations circulent.
 
On n’entrera pas ici dans une énième argumentation pour défendre l’idée que le Printemps arabe n’est pas un complot et que c’est faire insulte aux peuples en révolte que de le penser. De même, il ne faut pas être dupe. Si cette affaire fait tant de bruit, c’est qu’elle permet de détourner l’attention en faisant passer au second plan le dossier explosif de la corruption à la Sonatrach (avec ce qu’elle provoque comme remous à commencer par la fameuse lettre d’Hocine Malti au général Toufik, patron des services algériens de sécurité).

Exister pour survivre
 
L’idée est plutôt de parler du Qatar et de ses relations avec l’Algérie et d’autres pays arabes. Sur le plan géographique, militaire ou démographique, cet émirat n’est rien ou presque. Certes, il s’agit d’un confetti très riche (il possède les troisièmes réserves mondiales de gaz naturel) mais son comportement sur la scène international n’est dicté que par une seule nécessité : exister en permanence pour ne pas être, demain, englouti par l’un de ses puissants voisins (Iran, Irak ou Arabie Saoudite). C’est ce qui explique cette frénésie médiatique, cette envie d’être présent aux quatre coins du monde occidental (et d’ailleurs). Protégé par les Etats-Unis (qui y possèdent une base gigantesque), le Qatar oublie parfois qu’il serait insignifiant sans ce puissant protecteur. Nombre de ses dirigeants, dont le ministre des Affaires étrangères, semblent même avoir attrapé la grosse tête, ivres d’une médiatisation à outrance qui leur fait confondre notoriété et puissance. Ainsi, le Qatar est un peu à l’image de ce sale gosse malingre qui, dans les cours de récréations, insulte un peu tout le monde et se comporte comme un petit tyran parce qu’il est l’ami et le protégé de gros malabars. Bref, quand Hamad bin Jassim Al Thani enjoint aux Algériens de suivre la ligne suivie par le Qatar (notamment en ce qui concerne le cas syrien) il oublie qu’il n’est rien d’autre qu’un vassal des Etats-Unis et que c’est cela qui lui permet de jouer au matamore.
 
Mais, il n’y a pas que cela. Si le Qatar est omniprésent sur la scène arabe, c’est aussi parce que la diplomatie a horreur du vide. Qu’on le veuille ou non, l’Algérie n’existe plus ou presque sur la scène internationale. Sa voix ne se fait plus entendre. Son président est aux abonnés absents et son appareil diplomatique semble tétanisé comme l’a montré son étonnante discrétion lors des crises libyenne puis malienne. Quand l’Egypte va mal, quand la Syrie est à feu et à sang, quand l’Irak n’en finit pas de sombrer dans la guerre confessionnelle et quand l’Arabie Saoudite n’en peut plus de sa gérontocratie, il ne faut pas s’étonner de voir le Qatar profiter de l’occasion pour essayer de s’imposer en tant que leader du monde arabe ( !).

Pour le Qatar, tout s’achète
 
Cela est d’autant plus vrai que les dirigeants de ce pays grand comme la Corse sont persuadés que le monde arabe est à vendre au plus offrant. C’est là l’une des convictions qui fonde l’action internationale du Qatar. En France, en Europe comme ailleurs, l’argent est pour cet émirat un excellent moyen d’ouvrir les portes et de s’imposer en tant qu’interlocuteur incontournable. Cela vaut aussi pour l’Algérie. Car, celles et ceux qui s’indignent à propos du « votre tour viendra », semblent avoir oublié la récentevisite à Alger de l’émir Hamad ben Khalifa al-Thani. Durant cette visite, huit accords économiques ont été signé dont celui concernant le site sidérurgique de Bellara (10 millions de tonnes d’acier par an). Pour mémoire, l’attribution de la construction de ce complexe sidérurgique à un groupe qatari (Qatar Steel international) s’était faite au détriment du groupe algérien Cevital. La preuve que ceux qui promettent aux Algériens que « leur tour viendra » sont très bien accueillis en Algérie… Et s’il fallait une seconde preuve, il suffit de savoir que l’un des accords signés lors de cette visite concerne la création d’un centre d'élevage d'outardes dans la région d'El Bayadh (sud-ouest algérien). On le sait, cet échassier, théoriquement protégé, est un gibier de chasse prisé par les émirs du Golfe.
 
Pays absent de la scène internationale et producteur d’outardes pour les chasses royales du Golfe… Pays que l’on peut donc tancer à volonté : c’est peut-être ainsi que le Qatar regarde aujourd’hui l’Algérie… La question étant, à qui la faute ?
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