Lignes quotidiennes

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vendredi 9 novembre 2018

La chronique du blédard : The Beatles, album blanc, cinquantième clap (part two)

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Le Quotidien d’Oran, jeudi 8 novembre 2018
Akram Belkaïd, Paris

Reprenons le passage en revue du « disque blanc » des Beatles entamé lors de la précédente chronique (jeudi 25 octobre, pas de journal le 1er novembre). Rappelons les principaux éléments concernant ce chef-d’œuvre (si, si). Il s’agit d’un double-disque sorti en novembre 1968 dont nombre de chansons furent inspirées par le séjour des quatre scarabées - en Inde et au printemps de la même année - dans l’ashram du Maharishi Mahesh Yogi, fondateur du mouvement de la méditation transcendantale. Autre rappel, l’album « The Beatles » a constitué un retour aux sources pour le groupe avec une musique bien moins élaborée que celle du très célèbre et encensé « Sgt. Pepper's Lonely Hearts Club Band ».

La première chanson du second opus est « Birthday ». Elle est signée Paul McCartney qui la dédie à Linda Louise Eastman, sa nouvelle dulcinée, future épouse et membre des Wings. C’est un (très) bon rock, la batterie cogne et « break » bien, le riff (entêté) est à la hauteur. Du l’excellent McCartney mais l’on étonnera personne en disant que John Lennon n’aimait guère ce morceau (jealous guy ?)… Poursuivons. Two, Three ! Principe d’alternance oblige, c’est le râleur invétéré que l’on retrouve dans « Yer Blues », une longue complainte sombre où il est question de solitude et même de suicide. Comme il l’a déjà exprimé dans « I’m so tired » (disque 1), Lennon en a marre de l’ashram, il se sent seul, déjà mort (ou presque) et Yoko Ono, allez savoir pourquoi, lui manque trop et constitue, selon lui, sa seule raison de rester en vie. Meskine

Dans « Mother Nature’s son », Paul McCartney endosse l’habit écolo qu’il continuera à porter de temps à autre une fois le groupe éclaté. On est dans une peinture du 19ème siècle, une ballade tranquille sur fond de musique folk, un émerveillement face à la nature, la clarté du ciel et la lumière de l’aube. De la « chill music » avant l’heure.  On repasse ensuite à un morceau de John Lennon qui dans « Everybody’s Got Something to Hide Except Me and my Monkey » en remet une couche sur ses démons du moment. Chacun a quelque chose à cacher « sauf mon singe et moi », nous dit-il. N’allez pas croire que le primate en question est Yoko Ono. L’exégèse beatlesienne nous explique que « singe » est une allusion à l’héroïne ce qu’ignoraient les autres Beatles au moment de l’enregistrement, comme quoi on pouvait leur faire chanter de drôles de choses… L’histoire raconte aussi que Yoko Ono, toujours elle, fut omniprésente lors de l’enregistrement de la chanson au point de fracturer une entente déjà fragile entre les quatre de Liverpool. Yoko l’imposture…

On en arrive maintenant à « Sexy Sadie », une chanson étrange de Lennon qui ne veut presque pas dire ce qu’elle est censée formuler. Revenons à l’ashram et à Maharishi Mahesh. Passées les premières semaines, les Beatles, et particulièrement Lennon commencent à se demander si « l’homme cosmique » comme ils l’appellent entre eux, n’en a pas surtout après leur argent. Et puis vient l’incident avec Mia Farrow, l’actrice américaine elle aussi en quête de transcendance. Dans le camp, une rumeur insistante court. Le yogi aurait été un peu trop entreprenant et tactile avec elle. Colère de Lennon, dispute avec le concerné et les Beatles quittent l’ashram. De retour aux studios d’enregistrement, Lennon veut faire la peau à la réputation du yogi. Les premières versions de la chanson le mettent ainsi clairement en cause avec cette phrase : « Maharishi, what have you done ? ». Maharishi qu’as-tu fait ? Finalement, le groupe arrondira les angles et optera pour une formule plus elliptique « Sexy Sadie, what have you done ? ». Malaise. Pourquoi, dans une chanson incriminant un homme, les Beatles ont-ils préféré mettre l’accent sur ce qu’aurait fait la victime de ses avances ?

On repasse le micro à Paul McCartney avec « Helter Skelter » une chanson qu’il serait déplacé de qualifier de « culte » mais qui comme « Piggies » (voir chronique précédente) de George Harrisson a eu le terrible destin d’inspirer Charles Manson, le gourou fou californien, qui y vit un message délivré par les quatre chevaliers de l’Apocalypse (les Beatles, donc). Pour le commanditaire du meurtre de Sharon Tate, l’épouse de Roman Polanski, « Helter Skelter » annonce l’imminence d’un conflit racial en Amérique. En réalité, la chanson fait référence à une fin de « trip » en utilisant l’image d’un toboggan de fête foraine. Paul McCartney y endosse, comme dans « Why don’t we do it in the road » (disque 1) le rôle du rocker vrai de vrai avec pour objectif de faire mieux que les Who. « Helter Skelter » est d’ailleurs souvent présenté comme le morceau qui fonde le hard-rock ou heavy metal. Il est aussi entré dans l’histoire pour ce cri de rage de Ringo Starr en fin de morceau : « I’ve got blisters on my fingers ! » autrement dit, j’ai des ampoules dans les doigts (on pourrait ajouter : à force de cogner dur ma batterie comme n’a cessé de me l’ordonner Paul qui, décidemment bien arrogant, a eu l’outrecuidance de m’expliquer comment jouer de cet instrument !).




Avec « Long, Long, Long », on sort enfin du monopole du duo Lennon – McCartney. George Harrison, le « mystique » du groupe y évoque sa longue quête spirituelle, sa recherche de Dieu, sa perte de foi (chrétienne), son retour à la lumière. Un morceau planant qui inspira une jeune groupe appelé Pink Floyd. Vient ensuite le tour de « Revolution 1 » de John Lennon (là aussi, Yoko Ono s’est en beaucoup mêlée). Pour la musique, rien à redire. Belle ballade bluesy, des décrochages quand il faut, un rythme que n’auraient pas renié les natifs du delta du Mississipi.  Mais pour ce qui est des paroles, on repassera. En gros, le message est clair : Mec, tu veux faire la révolution, très bien, mais sans moi. Tu veux du pognon ? T’auras pas un sou car chacun son truc. Bref, une chanson petite-bourgeoise qui prend ses distances avec la lutte armée et l’usage de la violence à des fins politiques (de quoi convaincre les Vietnamiens, en guerre à l’époque contre l’oncle Sam, d’échanger leurs fusils contre des fleurs…). Du Lennon craché. Je pourfends l’ordre établi mais je reste sage tout en te disant que ça finira bien par s’arranger. Je chante les femmes mais je cogne la mienne (pas Yoko, la précédente). L’engagement...

Avec « Honey Pie », McCartney livre une ballade de la belle époque. On est dans un music-hall ou bien alors on a l’oreille collée au gros poste de radio TSF. Petite précision : aujourd’hui encore, quand un gars de Liverpool vous parle de « tarte au miel » il n’est pas rare qu’une lueur égrillarde accompagne ses mots… Tiens, en parlant de sucrerie, aimez-vous le chocolat ? C’est le cas d’Eric Clapton, le grand guitariste qui prête son savoir-faire dans « While my Guitar Gently Weeps » (disque 1). George Harrisson lui dédie donc « Savoy Truffle » sur ce thème gourmand tout en affirmant son talent de compositeur malheureusement bridé par les deux patrons du groupe. Vient ensuite « Cry Baby Cry », une comptine virevoltante très lewis-carrollienne composée par John Lennon et sur laquelle les exégètes, flairant quelques paillardises et sens cachés, n’ont pas encore tout dit. A ce moment du disque, si vous tendez bien l’oreille, vous allez entendre un morceau d’une chanson fantôme, « Can you take me back » (McCartney), qui ne figure pas dans les crédits. Bande mal effacée ? Message subliminal ? Allez savoir.

Venons-en maintenant à un morceau qui a permis au présent chroniqueur de gagner quelques paris. « Revolution 9 » est un collage d’extraits successifs avec une voix, inconnue à ce jour, qui répète « number nine » (il y a des gens ont fait des enquêtes pour identifier l’auteur de ces mots !). Ces samplings ou cette musique expérimentale comme on l’appelait alors, durent 8 minutes 22 secondes. Ils sont l’œuvre de John Lennon. Comment donc gagner un pari grâce à cette compilation qui est, disons-le, pénible à écouter ? Devant un auditoire dûment sélectionné, lâchez simplement qu’un morceau des Beatles – dites bien « un morceau », pas « une chanson » - comporte des passages en arabe. Surprise, étonnement, dénégations, contradiction, échauffement et pari conclu. Vous faites écouter. Septième minute, vingt-deuxième seconde, on entend clairement un extrait de chanson en arabe. Laquelle ? « Awel Hamsa » (premier murmure) du grand Farid Al-Atrach. Conclusion, Lennon n’était pas islamophobe ou plutôt arabophobe, le grand crooner syrien étant de confession druze. « Good night » est la berceuse qui termine l’album. Composée par John Lennon pour dire au-revoir à son fils Julian – et d’une certaine manière lui demander pardon d’avoir abandonné sa mère – la chanson sera finalement chantée par Ringo Starr. Lennon, le dur de dur, estimait qu’elle ne collait pas avec son image.

Voilà. Vous pouvez maintenant réécouter le « double-blanc » et tenez-moi au courant si vous gagnez quelques paris. Mais n’oubliez pas, dites « morceau », pas « chanson ».
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