Lignes quotidiennes

Lignes quotidiennes
Dernier ouvrage paru : Chroniques du ramadan. Voyage intimiste au coeur du jeûne (Tallandier, 2026).
Affichage des articles dont le libellé est Excuses. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Excuses. Afficher tous les articles

jeudi 28 janvier 2021

La chronique du blédard : Objectif, juillet 2022 ou « Algérie-60 »

 _

Le Quotidien d’Oran, jeudi 28 janvier 2021

Akram Belkaïd, Paris

 

En mars 2012, mon ami et confrère K. Selim déplorait l’absence de projets culturels concrets pour commémorer le cinquantième anniversaire de l’indépendance (1). Dans son éditorial, il relevait que ce vide nous imposait de systématiquement réagir à ce que des Français – ou des Algériens vivant en France - pouvaient produire comme reportages, documentaires, films de fiction ou même ouvrages littéraires traitant de la période coloniale et plus particulièrement de la Guerre d’indépendance. Dix ans plus tard, rien n’a changé. Comme vient de le montrer la publication, en France, du rapport de l’historien Benjamin Stora (2), nous sommes toujours dans la réaction défensive et dans l’incapacité à imposer notre agenda, ce dernier étant tout simplement inexistant. Il se dit qu’un rapport algérien serait en préparation. On l’attend… On l’espère…

 

On dira que nous avons d’autres priorités et c’est exact. La situation du pays est, à bien des égards, très préoccupante. Qu’il s’agisse de la santé ou des finances, les craintes et les interrogations sont multiples. A cela s’ajoute la manière inique dont sont traités nombre de détenus d’opinion dont on ne dira jamais assez qu’ils ont besoin de soutien et de solidarité active, le silence à leur égard, fut-il « tactique », n’étant rien d’autre qu’une compromission non assumée.

 

Mais la question du passé demeure incontournable surtout quand son interprétation nous vient de France. Concernant les excuses que l’Algérie est en droit d’exiger de la France, non pas simplement pour ce qui s’est passé durant la Guerre d’indépendance mais d’abord et avant tout pour le simple fait colonial, les opinions sont nombreuses. Pour celles et ceux qui réfléchissent sérieusement à cette question – je ne parle pas ici des incontournables excités et donneurs de leçons qui ne sont bons qu’à délivrer des certificats de patriotisme ou à jeter l’anathème sur celles et ceux qu’ils ne peuvent souffrir -, les excuses sont parfois jugées nécessaires ou, à l’inverse, inutiles, l’Algérie étant indépendante et n’ayant pas à s’embarrasser avec ces histoires du passé.

 

Pour ma part, comme indiqué dès 2005 dans mon ouvrage Un regard calme sur l’Algérie, je suis favorable à ces excuses ou, si l’on préfère, à une « reconnaissance » de ce qu’exprimait Abdelaziz Bouteflika en juin 2000 lors de sa visite officielle à Paris : la reconnaissance, donc, de la « lourde dette morale, ineffaçable et imprescriptible » de la France à l’égard de l’Algérie. » Une reconnaissance, écrivais-je alors, « au nom de la morale et de la vérité historique. De la morale, parce qu’il n’était pas juste d’envahir par la force et de coloniser une terre déjà peuplée, avec ses propres traditions et religions. Il n’était pas juste de déstructurer sa population en se justifiant d’une prétendue supériorité civilisationnelle (…) De la vérité historique, parce que la colonisation a été tout, sauf une œuvre civilisatrice. La violence de la conquête coloniale, les milliers de têtes coupées lors de la ‘‘pacification’’, les tribus – hommes, femmes et enfants – enfumées dans des grottes jusqu’à la mort, les terres confisquées, les insurrections et les révoltes matées dans le sang – la dernière en date étant celle du printemps 1945 – démontrent que les Lumières n’ont rien à voir avec cette période tragique (…) »

 

Nous connaissons tous le bénéfice politique et propagandique que tirerait le pouvoir algérien d’excuses officielles françaises. Cela peut inciter à différer ces excuses, à attendre que le Hirak et la démocratie triomphent enfin. Mais ce n’est pas la question. Personne n’est vraiment en droit de dire s’il faut ou non les exiger. L’idéal serait que cela entre dans une réflexion plus globale concernant notre passé, que l’on sache ce que nous voulons vraiment, ce qui nous paraît le plus important : les archives ? des reconnaissances précises concernant tel ou tel événement ? La cartographie exacte des essais nucléaires ou des mines aux frontières ? Et c’est là où pointe le rendez-vous de 2022. Qu’allons-nous faire pour commémorer le soixantième anniversaire de l’indépendance ? Attendre les documentaires d’Arte ou les « reportages » de M6 pour se lancer à plumes et posts perdus dans l’une de ces chaqlalas dont nous avons le secret ? Ou produire du « made in Algeria », aussi modeste soit-il ?

 

Il ne faut pas trop compter sur l’Etat même s’il pourrait, lui aussi, commander un rapport à un ou plusieurs historiens algériens, ce qui serait une façon de faire entendre un autre discours. Certes, les conditions sanitaires sont très contraignantes mais pourquoi ne pas imaginer une mobilisation nationale des éditeurs, des créateurs, des artistes, des chercheurs et des historiens sous un label commun, « Algérie-60 » ou autre chose ? Je suis, par exemple, frappé par le nombre de personnes s’exprimant sur les réseaux sociaux au sujet de leur propre histoire familiale et de la manière dont l’engagement de l’un des leurs – souvent mort au maquis – a été nié après 1962. Comment faire pour relayer ces voix ? Pour leur donner plus d’échos ?

 

Et puis, il y a les questions qui fâchent. Nous portons en nous des silences assourdissants quant au passé. Des choses qui, certes, peuvent (enfin) s’écrire dans les journaux ou les livres mais qui ne seront jamais abordées à la télévision voire à la radio. Quatre exemples simples qui mériteraient débats, colloques, série d’articles : Qui était Messali Hadj ? Que représentait Ferhat Abbas ? Qui a tué Abbane Ramdane et pourquoi ? Quel fut le « vrai » rôle des Oulémas ?

 

Notre histoire est tragique mais elle est aussi passionnante. C’est à nous de l’explorer mais aussi d’en être les passeurs à destination de la jeunesse. Ayons en tête ceci pour bien comprendre l’enjeu : pour un jeune qui aura vingt ans en 2022, l’indépendance sera aussi éloignée de son quotidien que l’an 1900 ne l’était pour un jeune du même âge en 1962… Réfléchir et produire en prévision de juillet 2022, voilà une autre mobilisation urgente.

 

 

(1) « Benjamin Stora 2 ENTV 0 », Le Quotidien d’Oran, jeudi 15 mars 2012.

(2) « Rapport sur les questions mémorielles portant sur la colonisation, et la guerre d’Algérie ». Document rédigé à l’attention du président Emmanuel Macron.

 _

vendredi 24 juillet 2020

La chronique du blédard : Mémoire : l’exemple belge

_
Le Quotidien d’Oran, jeudi 2 juillet 2020
Akram Belkaïd, Paris


A l’occasion du soixantième anniversaire de l’indépendance du Congo – désormais République démocratique du Congo (RDC), Philippe, le roi des Belges depuis 2013, a présenté au nom de son pays « ses plus profonds regrets pour les blessures »infligées aux Congolais durant la période coloniale. Cet acte de contrition est le premier du genre pour ce qui concerne la monarchie belge. Il a pris la forme d’une lettre adressée au président Félix Tshisekedi où le souverain affirme que la douleur des blessures du passé « est aujourd’hui ravivée par les discriminations encore présentes dans [nos] sociétés ». Le roi des Belges n’est pas allé jusqu’à mettre en cause nommément son aïeul, le roi Léopold II qui fit du pseudo « État indépendant du Congo » sa colonie privée de 1885 à 1908 (il la « céda » ensuite à l’État belge) mais il a tout de même reconnu « des actes de violence et de cruauté qui pèsent encore sur [notre] mémoire collective. »

On sait de quels actes il s’agit. Léopold II imposa le travail forcé sur ses concessions de caoutchouc et les « travailleurs » improductifs avaient les mains coupées. Nombre d’ouvrages universitaires mais aussi littéraires ont documenté cette terrible période dont l’écrivain Joseph Conrad tira sa longue nouvelle Au Cœur des Ténèbres(Heart of Darkness). Elle inspira aussi le poète américain Vachel Lindsay qui écrivit ces fameux vers : « Écoutez le hurlement du fantôme du roi Léopold, / brûlant en enfer pour ses légions à une main. »Les excuses du roi Philippe concernent aussi la période coloniale (1908-1960) qui « a également causé des souffrances et des humiliations. »

Le contexte de ces excuses (préférons ce mot à celui de « repentance » qui est de nature religieuse) est connu. Depuis la mort de George Floyd, un afro-américain tué par des policiers de Minneapolis, la Belgique, comme d’autres pays occidentaux, connaît une ébullition antiraciste et mémorielle dont l’une des manifestations est un vandalisme visant, à Bruxelles et Anvers, de nombreuses statues de Léopold II mais aussi celles d’autres personnalités liées à la période coloniale. Une pétition lancée par le collectif anticolonialiste « Réparons l’Histoire » exige que toutes les statues de Léopold II soient retirées de la capitale belge. La démarche du roi Philippe est un pas historique qui devrait contribuer à tempérer les passions d’autant qu’il s’est engagé à « combattre toutes les formes de racisme »encourageant l’initiative parlementaire qui doit examiner la mémoire coloniale en concertation avec des experts belges et africains.

Côté français, l’information a été relayée sans trop de commentaires par les grands médias. L’idée qu’une pareille initiative puisse exister en France n’a été que très rarement évoquée pour être, le plus souvent, balayée. « La Belgique, ce n’est pas la même chose que la France », a-t-on pu lire et entendre. Cela n’a rien de surprenant. On connaît la tiédeur qui existe dans l’Hexagone dès lors qu’il s’agit de regarder le passé. Ces derniers jours, à l’occasion du quatre-vingtième anniversaire de la défaite française de 1940, on a, par exemple, assisté à des joutes sans fin concernant la manière dont il faut considérer le régime de Vichy, l’affirmation « ce n’était pas la France »continuant d’avoir ses partisans.

En France aussi, un mouvement de déboulonnage de statue a fait son apparition. Sans surprise, il met en fureur l’extrême-droite qui, ravie, tente de jouer le rôle de gardienne morale de l’histoire française. Mais le cercle des contempteurs de ce mouvement est bien plus large et concerne aussi les droite et gauche républicaines. La revendication concernant le retrait des statues de Colbert, accusé d’avoir lancé le processus de rédaction législatif du Code Noir régissant le statut des esclaves, leur est purement et simplement insupportable. Il est intéressant de relever la violence verbale dont font l’objet les mouvements en pointe dans cette bataille mémorielle qui ne fait rien d’autre que d’exhumer les squelettes du passé colonial et esclavagiste de la France. « Racialistes », « indigénistes », « communautaristes », « incultes », tous ces mots visent à disqualifier une revendication qui n’en peut plus d’être étouffée.

Car c’est bien là le problème, notamment pour une partie de la gauche. Pendant longtemps, cette dernière a très bien su calmer ce genre d’ardeurs revendicatives. Aujourd’hui, face aux nouvelles générations qui, contrairement à leurs parents, ne se taisent pas, elle est dépassée. Avec les réseaux sociaux, les collectifs de militants s’autonomisent et il n’est pas question pour eux de subir le même sort que les acteurs de la Marche pour l’égalité (appelée, c’est dire, « marche des Beurs ») phagocytés par le Parti socialiste. L’idée que ces demandes soient formulées de manière de plus en plus radicale faute d’avoir été écoutées à temps ne semble guère interpeller les thuriféraires de « l’universalisme », concept devenu bien commode pour faire taire les voix des minorités en colère.

Soyons certains qu’un geste d’Emmanuel Macron, comparable à celui du roi Philippe et qui serait à destination de l’Algérie ou d’autres pays ayant été colonisés par la France ne changera guère la donne. La polarisation sur ce sujet est telle que cela aura d’inévitables conséquences électorales en 2022. Mais cela ne doit pas empêcher le débat. A condition que les adeptes du Moranodisme – le fait d’avancer qu’on a des amis arabes ou noirs comme seul argument pour se dire exempt de tout préjugé – comprennent que tout ce bouillonnement est légitime et qu’il est temps d’écouter les revendications de gens trop longtemps ignorés.
_