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Dernier ouvrage paru : Chroniques du ramadan. Voyage intimiste au coeur du jeûne (Tallandier, 2026).
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jeudi 28 janvier 2021

La chronique du blédard : Objectif, juillet 2022 ou « Algérie-60 »

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Le Quotidien d’Oran, jeudi 28 janvier 2021

Akram Belkaïd, Paris

 

En mars 2012, mon ami et confrère K. Selim déplorait l’absence de projets culturels concrets pour commémorer le cinquantième anniversaire de l’indépendance (1). Dans son éditorial, il relevait que ce vide nous imposait de systématiquement réagir à ce que des Français – ou des Algériens vivant en France - pouvaient produire comme reportages, documentaires, films de fiction ou même ouvrages littéraires traitant de la période coloniale et plus particulièrement de la Guerre d’indépendance. Dix ans plus tard, rien n’a changé. Comme vient de le montrer la publication, en France, du rapport de l’historien Benjamin Stora (2), nous sommes toujours dans la réaction défensive et dans l’incapacité à imposer notre agenda, ce dernier étant tout simplement inexistant. Il se dit qu’un rapport algérien serait en préparation. On l’attend… On l’espère…

 

On dira que nous avons d’autres priorités et c’est exact. La situation du pays est, à bien des égards, très préoccupante. Qu’il s’agisse de la santé ou des finances, les craintes et les interrogations sont multiples. A cela s’ajoute la manière inique dont sont traités nombre de détenus d’opinion dont on ne dira jamais assez qu’ils ont besoin de soutien et de solidarité active, le silence à leur égard, fut-il « tactique », n’étant rien d’autre qu’une compromission non assumée.

 

Mais la question du passé demeure incontournable surtout quand son interprétation nous vient de France. Concernant les excuses que l’Algérie est en droit d’exiger de la France, non pas simplement pour ce qui s’est passé durant la Guerre d’indépendance mais d’abord et avant tout pour le simple fait colonial, les opinions sont nombreuses. Pour celles et ceux qui réfléchissent sérieusement à cette question – je ne parle pas ici des incontournables excités et donneurs de leçons qui ne sont bons qu’à délivrer des certificats de patriotisme ou à jeter l’anathème sur celles et ceux qu’ils ne peuvent souffrir -, les excuses sont parfois jugées nécessaires ou, à l’inverse, inutiles, l’Algérie étant indépendante et n’ayant pas à s’embarrasser avec ces histoires du passé.

 

Pour ma part, comme indiqué dès 2005 dans mon ouvrage Un regard calme sur l’Algérie, je suis favorable à ces excuses ou, si l’on préfère, à une « reconnaissance » de ce qu’exprimait Abdelaziz Bouteflika en juin 2000 lors de sa visite officielle à Paris : la reconnaissance, donc, de la « lourde dette morale, ineffaçable et imprescriptible » de la France à l’égard de l’Algérie. » Une reconnaissance, écrivais-je alors, « au nom de la morale et de la vérité historique. De la morale, parce qu’il n’était pas juste d’envahir par la force et de coloniser une terre déjà peuplée, avec ses propres traditions et religions. Il n’était pas juste de déstructurer sa population en se justifiant d’une prétendue supériorité civilisationnelle (…) De la vérité historique, parce que la colonisation a été tout, sauf une œuvre civilisatrice. La violence de la conquête coloniale, les milliers de têtes coupées lors de la ‘‘pacification’’, les tribus – hommes, femmes et enfants – enfumées dans des grottes jusqu’à la mort, les terres confisquées, les insurrections et les révoltes matées dans le sang – la dernière en date étant celle du printemps 1945 – démontrent que les Lumières n’ont rien à voir avec cette période tragique (…) »

 

Nous connaissons tous le bénéfice politique et propagandique que tirerait le pouvoir algérien d’excuses officielles françaises. Cela peut inciter à différer ces excuses, à attendre que le Hirak et la démocratie triomphent enfin. Mais ce n’est pas la question. Personne n’est vraiment en droit de dire s’il faut ou non les exiger. L’idéal serait que cela entre dans une réflexion plus globale concernant notre passé, que l’on sache ce que nous voulons vraiment, ce qui nous paraît le plus important : les archives ? des reconnaissances précises concernant tel ou tel événement ? La cartographie exacte des essais nucléaires ou des mines aux frontières ? Et c’est là où pointe le rendez-vous de 2022. Qu’allons-nous faire pour commémorer le soixantième anniversaire de l’indépendance ? Attendre les documentaires d’Arte ou les « reportages » de M6 pour se lancer à plumes et posts perdus dans l’une de ces chaqlalas dont nous avons le secret ? Ou produire du « made in Algeria », aussi modeste soit-il ?

 

Il ne faut pas trop compter sur l’Etat même s’il pourrait, lui aussi, commander un rapport à un ou plusieurs historiens algériens, ce qui serait une façon de faire entendre un autre discours. Certes, les conditions sanitaires sont très contraignantes mais pourquoi ne pas imaginer une mobilisation nationale des éditeurs, des créateurs, des artistes, des chercheurs et des historiens sous un label commun, « Algérie-60 » ou autre chose ? Je suis, par exemple, frappé par le nombre de personnes s’exprimant sur les réseaux sociaux au sujet de leur propre histoire familiale et de la manière dont l’engagement de l’un des leurs – souvent mort au maquis – a été nié après 1962. Comment faire pour relayer ces voix ? Pour leur donner plus d’échos ?

 

Et puis, il y a les questions qui fâchent. Nous portons en nous des silences assourdissants quant au passé. Des choses qui, certes, peuvent (enfin) s’écrire dans les journaux ou les livres mais qui ne seront jamais abordées à la télévision voire à la radio. Quatre exemples simples qui mériteraient débats, colloques, série d’articles : Qui était Messali Hadj ? Que représentait Ferhat Abbas ? Qui a tué Abbane Ramdane et pourquoi ? Quel fut le « vrai » rôle des Oulémas ?

 

Notre histoire est tragique mais elle est aussi passionnante. C’est à nous de l’explorer mais aussi d’en être les passeurs à destination de la jeunesse. Ayons en tête ceci pour bien comprendre l’enjeu : pour un jeune qui aura vingt ans en 2022, l’indépendance sera aussi éloignée de son quotidien que l’an 1900 ne l’était pour un jeune du même âge en 1962… Réfléchir et produire en prévision de juillet 2022, voilà une autre mobilisation urgente.

 

 

(1) « Benjamin Stora 2 ENTV 0 », Le Quotidien d’Oran, jeudi 15 mars 2012.

(2) « Rapport sur les questions mémorielles portant sur la colonisation, et la guerre d’Algérie ». Document rédigé à l’attention du président Emmanuel Macron.

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samedi 15 juillet 2017

La chronique du blédard : Un 14 juillet 1953 à Paris

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Le Quotidien d’Oran, jeudi 13 juillet 2017
Akram Belkaïd, Paris


Il y a plus de dix ans, alors qu’il menait une enquête sur la tuerie du métro Charonne à Paris (8 février 1962,  huit victimes des violences policières lors d’une manifestation anti-OAS, toutes syndiquées à la CGT et, à une exception près, membres du Parti communiste), le réalisateur et documentariste Daniel Kupferstein entend parler pour la première fois d’un massacre policier oublié. Ce dernier a eu lieu à Paris, le 14 juillet 1953, autrement dit plus d’un an avant le déclenchement de la Guerre d’indépendance (1er novembre 1954).  Et, surtout, longtemps avant les tueries du 17 octobre 1961 et du 8 février 1962 dans la capitale française. Déjà auteur de « Dissimulation d’un massacre » (2001) sur la sanglante répression d’octobre 1961, et après avoir réalisé « Mourir à Charonne, pourquoi ? » (2010) Kupferstein s’est donc attelé à mettre à jour ce drame que la mémoire collective franco-algérienne a longtemps refoulé. Il en a tiré un documentaire (2014) puis un livre paru cette année (*).

Les faits sont les suivants. Le 14 juillet 1953, un défilé social a lieu à Paris à l’initiative notamment de la CGT. Ouvrons ici une parenthèse en relevant que ce type de manifestation a longtemps été une tradition (elle fut instaurée à l’époque du Front populaire). Aujourd’hui, la mémoire de gauche a complètement oublié cette mobilisation, le 14 juillet n’étant plus que l’occasion d’une parade militaire… Fin de la parenthèse.

Ce 14 juillet-là, le cortège part donc de Bastille en direction de la place de la Nation. Dans cette procession réunie autour de mots d’ordre sociaux et syndicaux, il y a plusieurs milliers de militants du Mouvement pour le triomphe des libertés démocratiques (MTLD). Certains d’entre-eux brandissent un drapeau algérien. D’autres, ont collé à leur veston, la photographie imprimée ou ronéotypée de Messali Hadj, le grand dirigeant nationaliste alors emprisonné. « Au total, note l’auteur, ils sont entre 6 000 et 8 000, soit plus d’un tiers de la totalité des manifestants. Ils défilent derrière un grand portrait de leur dirigeant Messali Hadj, rangée par rangée en ordre serré, presque militaire, et encadré par un service d’ordre repérable à ses brassards verts. » Parmi les slogans que cite le livre : « A bas le colonialisme ! Nous voulons l’indépendance ! », « Peuple de France, en défendant tes libertés tu défends les nôtres ! » et « Libérez Messali Hadj ! Libérez Bourguiba ! »

A la place de la Nation, des heurts avec les forces de l’ordre ont lieu. Face à des manifestants pacifiques qui ont reçu pour instruction du MTLD de ne porter aucune arme, la police ouvre le feu à balles réelles et tire froidement à l’horizontale. Sept hommes sont tués, six nationalistes algériens et un militant CGT. Les blessés se comptent par dizaines. Abdallah Bacha (25 ans, né à Agbadou), Larbi Daoui (27 ans, né à Aïn Sefra), Abdelkader Draris (32 ans, né à Djebala), Mouhoub Illoul (20 ans, né à Oued Amizour), Maurice Lurot (41 ans, né à Montcy-Saint-Pierre), Tahar Madjène (26 ans, né au Douar Harbil) et Amar Tadjadit (26 ans, né au Douar Flissen) sont les victimes de ces meurtres dont les auteurs ne seront jamais identifiés et encore moins inquiétés. Car, quelques années plus tard, un juge d’instruction soldera son enquête par un non-lieu.

Lire l’ouvrage de Kupferstein, c’est revisiter une période mal connue, celle qui a précédé le déclenchement de la Guerre d’indépendance. On réalise que l’émigration algérienne a été à la pointe de la revendication nationaliste. Qu’elle subissait déjà la répression, les arrestations et les tracasseries de l’administration. On se rend compte aussi de la prégnance de la violence policière et l’on apprend, au passage, que c’est l’époque où certains policiers écartés pour collaboration avec l’occupant allemand ont été réintégrés. C’est aussi une période où la gauche française, notamment communiste, est bien en peine de se déterminer par rapport aux mots d’ordre anticolonialistes. Si la base est, en grande majorité solidaire des revendications algériennes ou maghrébines, les appareils sont dans une position bien plus ambiguë.

Cette ambiguïté explique, en partie, pourquoi ce massacre a été oublié. Très vite, le Parti communiste français, tout comme la CGT, ne savent pas très bien « quoi faire » de ces sept morts (presqu’autant que la tuerie de Charonne qui est au pinacle de la mémoire de gauche) dont six sont des nationalistes algériens, militants d’un parti qui a rompu les ponts depuis longtemps avec le PCF. Une grève massive dans la fonction publique en août 1953, puis les violences liées à la Guerre d’Algérie vont aussi contribuer à reléguer ce drame dans les oubliettes. Un refoulement dû aussi au fait que la tuerie a eu lieu « avant » la Guerre d’Algérie et qu’elle ne saurait donc être excusée par le désormais habituel discours révisionniste qui consiste à renvoyer dos-à-dos violence coloniale et violence du Front de libération nationale (FLN). Le 14 juillet 1953, la police française a délibérément tué des « Arabes » qui manifestaient de manière pacifique pour leurs droits. Un fait annonciateur de tant d’événements qui ont suivi.

En France, la famille de Maurice Lurot, tombé pour les droits sociaux mais aussi pour la justice en Algérie, n’a jamais obtenu réparation. En Algérie, et selon l’enquête de Daniel Kupferstein, les six victimes nationalistes – elles reposent toute dans leur terre natale - n’ont jamais bénéficié de la moindre reconnaissance officielle de l’Etat algérien ou de l’organisation des anciens moudjahidine. Sans même s’en indigner, faut-il vraiment s’en étonner ?


(*) Les balles du 14 juillet 1953. Le massacre policier oublié de nationalistes algériens à Paris. Préface de Didier Daeninckx, La Découverte.

jeudi 19 juin 2014

(archive) La chronique du blédard : Connaissez-vous Henri Nanot ?

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Le Quotidien d'Oran, jeudi 22 mai 2008
Akram Belkaïd, Paris
 
En France, il n'est pas besoin de longues démonstrations pour affirmer que beaucoup de choses restent à dire et à écrire à propos de la Guerre d'Algérie. Pourtant, au cours de ces dernières années, la parole s'est un peu plus libérée, pour le bien comme pour le pire. Des témoignages remontent à la surface et des récits amènent leurs lots de révélations ou de confirmations. Par exemple, plus personne n'ose contester l'emploi massif de la torture par l'armée française pour casser le mouvement nationaliste. Cela étant, des personnages répugnants comme le général Aussares ont beau occuper le devant de la scène, ils ne disent ou n'avouent rien de ce que les Algériens savaient déjà. Mais il arrive parfois, au détour d'une rencontre, que l'on découvre une nouvelle page, fut-elle anecdotique, de cette histoire franco-algérienne et cela grâce au travail d'un artiste. Il y a quelques jours, je me suis ainsi retrouvé dans un théâtre du vingtième arrondissement de Paris où était donnée une représentation d'une pièce intitulée « La nuit des feux » (*). Rassurez-vous, n'étant pas critique de métier et n'ayant pas vocation à le devenir, je ne vais pas vous infliger l'une de ces notes fastidieuses où, sous prétexte de juger une pièce, le journaliste impose sa propre grille de jugement esthétique.
 
Je me contenterai donc de vous dire que tout dans le spectacle m'a bouleversé, mise en scène comprise. Et l'essentiel que je tiens à vous faire partager est que cette pièce a pour fil conducteur le destin d'un homme qui a payé de sa vie le fait d'avoir désobéi. Il s'agit d'Henri Nanot, poète paysan limousin qui fut, à l'âge de 17 ans, membre de la résistance et du maquis de sa région. Plus tard, quand vint l'heure des guerres coloniales, l'homme fidèle à ses engagements a refusé d'aller se battre en Indochine ou en Algérie. Emprisonné pour un prétexte fallacieux, persécuté, puis interné en hôpital psychiatrique, il est mort dans des conditions mystérieuses en 1962 sans avoir jamais renié ses engagements.
 
D'Henri Nanot, voici ce que dit l'auteur de la pièce, Eugène Durif : cette histoire, est « celle d'un homme révolté par les guerres coloniales, parti en rébellion contre la guerre d'Algérie comme il avait pu entrer en résistance dans les années 40. Un homme à rebours de son époque, et à travers cette fiction, je me suis posé la question : qu'est-ce que l'esprit de résistance quand celui qui s'oppose à la loi est considéré comme un marginal (voire un 'terroriste') ? Qu'est-ce qui sépare la Résistance de la Révolte ? ». Vastes questions qui nous interpellent aujourd'hui encore et sous nombre de latitudes...

Ce qui est saisissant dans la personne d'Henri Nanot, c'est que son existence rappelait à certains vivants leurs lâchetés passées. Ne s'était-il pas engagé dans la résistance alors que des foules entières, classe politique et gauche comprises, faisaient allégeance au Maréchal ? Il est vrai que ceux qui ont souillé leur propre honneur ne pardonnent jamais à ceux qui représentent leur mauvaise conscience. Et contrairement à d'autres résistants qui se fourvoyèrent par la suite dans la guerre sale contre les nationalistes algériens, le paysan-poète a su rester dans la voie de rectitude. A-t-on jamais parlé d'Henri Nanot en Algérie ? Et d'ailleurs, combien ont-ils été comme lui qui, aux noms de leurs convictions et de leurs idéaux, ont refusé d'aller se battre de l'autre côté de la Méditerranée ? En Algérie, nous savons qu'il y a eu des déserteurs de l'armée française qui ont rejoint le FLN. Nous savons qu'il y a eu des réseaux de soutien en France, les fameux « porteurs de valises » mais combien d'entre nous savent que des hommes et des femmes se sont allongés sur les voies ferrées pour empêcher les trains transportant les conscrits de partir ? Que savons-nous de ceux qui, sans aucun engagement politique, refusaient tout simplement d'aller à la guerre ? Car elle avait beau ne pas être officiellement nommée ainsi, tout le monde en France savait qu'il s'agissait d'une guerre et qu'elle était particulièrement sanglante.

> Voir cette pièce, découvrir ce que fut l'engagement d'Henri Nanot m'a procuré aussi un apaisement. Depuis plusieurs années, et les attentats du 11 septembre 2001 ont aggravé le phénomène, on sent bien qu'il y a une volonté manifeste de réécrire l'histoire, la tentation étant grande de réexaminer la Guerre d'Algérie à l'aune des drames actuels. Il y a quelques semaines, j'ai regardé un téléfilm consacré à la vie du général De Gaulle. Ce fut un excellent moment car la qualité était vraiment au rendez-vous. Seule ombre au tableau, la scène qui illustrait le 1er Novembre 1954 était celle de l'attaque du bus où se trouvait le couple Monnerot, premières victimes civiles européennes du FLN. On sait que la mort de l'instituteur Guy Monnerot a longtemps été utilisée, elle l'est encore, pour disqualifier le FLN. Mais ce n'est pas cela qui me pose problème car je ne vois pas pourquoi il faudrait éluder cet épisode. En vérité, le vrai souci réside dans la manière dont ont été représentés dans le film les maquisards algériens : tous, et surtout leur chef, avaient une tête contemporaine de talibans !
 
D'ailleurs, soyez attentifs aux films récents qui parlent de la Guerre d'Algérie. Le plus souvent tournés au Maroc-avec des figurants qui parlent le marocain ce qui n'est pas toujours d'un bon effet pour la crédibilité du récit -, tous ou presque ont tendance à donner le look Al-Qaeda aux moudjahidine algériens. Et je ne sais vraiment pas s'il s'agit d'une simple bêtise ou de quelque chose de bien plus pernicieux. Ce que je sais par contre, c'est qu'il y a un « air du temps » qui veut faire entrer dans la tête des gens que, finalement, les Algériens ne voulaient pas l'indépendance et que le FLN la leur a imposée par la terreur. D'autres vont encore plus loin puisqu'ils cherchent à prouver que les nationalistes algériens n'ont été qu'une version nord-africaine du fascisme voire du nazisme. Mais désormais, quand séviront ces délires révisionnistes, j'aurai un autre moyen d'y échapper. Il me suffira de relire « les feux de la nuit » en pensant à la poésie d'un poète limousin nommé Henri Nanot.
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lundi 27 janvier 2014

Publication : La France et l'Algérie en 1962. De l'Histoire aux représentations textuelles d'une fin de guerre

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La France et l'Algérie en 1962. De l'Histoire aux représentations textuelles d'une fin de guerre

Sous la direction de Pierre-Louis Fort et Christiane Chaulet Achour
14.01.2014
Karthala, coll. "Lettres du sud", 2013, 336 p.

1962-2012. Cinquante ans ont passé depuis les accords d’Evian, la proclamation de l’indépendance de l’Algérie et la fin de celle qu’en France on appelle désormais officiellement la « guerre d’Algérie ». Car si du côté algérien il fut très vite question de guerre (« Guerre de libération nationale »), dans l’Hexagone, on préféra longtemps évoquer les « événements d’Algérie ».

Guerre dite « sans nom », au moins du côté français, elle n’a en revanche jamais été sans mots. Au contraire, de part et d’autre de la Méditerranée, des voix se sont élevées pendant mais aussi après ces combats d’une rare violence, pour témoigner, interroger et transmettre.

Ces voix, les universitaires et les chercheurs dont les contributions sont réunies dans ce volume les analysent à travers des textes variés : journaux mais aussi – et surtout – oeuvres littéraires diversifiées tant dans leurs genres (poésie, théâtre, roman, littérature de jeunesse, bande dessinée, témoignage) que dans leurs dates de publication (de 1962 à aujourd’hui). Une spécificité de taille a cependant orienté la constitution des corpus d’étude : celle de ne retenir que des textes qui accordent à l’année 1962 une place de choix, de manière à proposer des lectures novatrices et fermement problématisées autour d’une date fondamentale de cette guerre en particulier et de l’Histoire du XXe siècle en général.

Comment cette année résonne-t-elle dans les oeuvres ? Parallèlement à son déroulé, que disent-elles de 1962 ? Quel sens lui donne-t-on dans l’un et l’autre pays ? Pour quels imaginaires et pour quelle(s) mémoire(s) ?
 
 
Table des matières

Présentation, 1962-2012

I. Du côté de l’histoire

1. Sylvie THÉNAULT, 1962 ou les paradoxes d’une fin de guerre dans la violence
2. Akram BELKAÏD, Le New York Times et l’année 1962 en Algérie
3. Daniel LANÇON, 1962: l’Algérie de la revue Esprit
4. Brigitte RIÉRA, La réception des Damnés de la terre de Frantz Fanon. Un encryptage de l’histoire de la décolonisation

II. L’indépendance et les écrivains

5. Christiane CHAULET ACHOUR, 1962, le passage du témoin. Ouvrages, témoins, écrivains algériens
6. Guy BASSET, Mouloud Mammeri: 1962, un certain passage
7. Rabah BELAMRI, Jean Sénac entre désir et douleur, Citoyens de beauté
8. Catherine BRUN, « Mourir ainsi c’est vivre »
9. Anne STRASSER, 1962: Simone de Beauvoir ou le désenchantement

III. Retours sur 1962

10. Zohra BOUCHENTOUF-SIAGH, Nouvelles de la zone interdite de Daniel Zimmermann. L’autre face des récits de mon enfance
11. Sylvie BRODZIAK, 1962: récits de gens très ordinaires
12. Pierre-Louis FORT, Échos et résonances de 1962 dans la littérature pour la jeunesse
13. Violaine HOUDART-MEROT, Catharsis et réconciliation: le retour du théâtre depuis l’an 2000
14. Patrick JOOLE, L’année 1962 dans les BD francophones: un abécédaire à compléter
15. Martine MATHIEU-JOB, Dans le tumulte de l’événement ou le désordre du souvenir. Comment trouver une voie/sa voix pour dire 1962? Les expériences de Mouloud Feraoun, Mohammed Dib, Aziz Chouaki, Mohamed Kacimi
16. Catherine MILKOVITCH-RIOUX, 1962 dans les mémoires en France (1982-2012) : expatriation, exil, retour

III. Inédits

17. Zohra BOUCHENTOUF-SIAGH, Figues barbares
18. Michele VILLANUEVA, L’Algérie une, unique et multiple

Guerre de libération nationale/Guerre d’Algérie (1954-1962) Chronologie indicative [janvier à octobre 1962].

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mardi 29 janvier 2013

Note de lecture : Un médecin d'Oran dans la guerre de libération

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A Lire la note de lecture sur le site Lectures

Soraya Medjbeur Benyelles, Un médecin d’Oran dans la guerre de libération

Akram Belkaid
Un médecin d'Oran dans la guerre de libération
Soraya Medjbeur Benyelles, Un médecin d'Oran dans la guerre de libération, Paris, L'Harmattan, 2012, 220 p., ISBN : 9782296994508.
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vendredi 26 octobre 2012

La chronique du blédard : Des intellectuels et de la Guerre d’Algérie

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Le Quotidien d'Oran, jeudi 25 octobre 2012
Akram Belkaïd, Paris



Huit années de guerre et de malheurs mais aussi huit années de prises de positions, de batailles intellectuelles âpres et incessantes, d’évitements et de ruptures. C’est peu dire que la Guerre d’indépendance a été celle des écrits : un conflit marqué par la multiplicité d’engagements d’intellectuels venus d’horizons divers. C’est ce que rappelle avec mérite un ouvrage réalisé dans le cadre de l’exposition « Engagements et déchirements, les intellectuels et la guerre d’Algérie » produite par l’Institut Mémoires de l’édition contemporaine (IMEC) et présentée récemment à l’abbaye d’Ardenne (*).

Archives inédites, manuscrits, tracts, tapuscrits mais aussi articles de presse annotés, bulletins, dessins, photos : au total, le livre comporte 350 documents annotés, souvent inédits, et dont l’enchaînement permet de retracer la grande bataille des idées et des choix individuels pendant la période 1945-1968, c'est-à-dire un intervalle allant des prémisses de la guerre aux lendemains de l’indépendance. Avec une première constatation, cette opposition d’engagements ne correspondait à aucun schéma prédéfini. Comme l’expliquent Catherine Brun et Olivier Penot-Lacassagne, les deux universitaires auteurs du livre et de l’exposition, « l’opposition manichéenne et réductrice d’une gauche indépendantiste et d’une droite pro-Algérie française, tardivement formée, doit être revisitée » car, en réalité, ce fut tout sauf un affrontement binaire entre la gauche et la droite, notamment durant les quatre ou cinq premières années du conflit.

Lire cet ouvrage, c’est découvrir, ou redécouvrir, un nombre important de documents dont la portée, à la fois visionnaire et militante, subsiste à ce jour. On pense notamment aux manuscrits d’auteurs célèbres comme ceux des poèmes de Kateb Yacine (« Quand je pense à Zabana » et « Mourir ainsi c’est vivre », qui est un puissant hommage à Frantz Fanon, Jean Amrouche et Mouloud Feraoun). On pense aussi à la fameuse « Déclaration sur le droit à l’insoumission dans la guerre d’Algérie », plus connue sous le nom de « Manifeste des 121 » (En septembre 1960, ils furent 121 écrivains, universitaires et artistes à le signer parmi lesquels Simone de Beauvoir, André Breton, Margueritte Duras, Claude Lanzmann, Jean-Paul Sartre, Vercors et Pierre-Vidal Naquet. Ils ont été 240 à signer la seconde édition).

Comme le montre l’ouvrage, ce manifeste, aujourd’hui très peu connu en Algérie, a fait l’objet d’un gestation difficile, compliquée par les hésitations et exigences conceptuelles et idéologiques de certaines personnalités sollicitées pour le signer (dont René Char et Aragon, qui, au final, n’y adhéreront pas tout en se disant solidaires de ses signataires). Surtout, ce texte a semé la discorde au sein de l’intelligentsia française, provoquant, dès octobre 1960, un contre-manifeste de 185 intellectuels français, dont certains de gauche, condamnant « les professeurs de trahison » et « les apologistes de la désertion ».

Comme le rappellent Catherine Brun et Olivier Penot-Lacassagne, les signataires du Manifeste des 121, sont alors « interdits d’antenne radio et de télévision, de théâtre et de cinéma subventionnés ; ils sont assignés à résidence en France, et certains, qui ont le statut de fonctionnaire, sont suspendus de leur poste comme Pierre Vidal-Naquet ou révoqués comme Laurent Schwartz, professeur de Polytechnique ». On notera que, dans l’histoire de France, c’est le dernier exemple en date d’une répression aussi dure et aussi large menée par l’Etat contre des intellectuels. Il serait d’ailleurs intéressant de voir jusqu’à quel point les lignes de fracture engendrées par cette bataille – au demeurant très tardive puisqu’elle s’est déroulée près de six ans après le début de la guerre ( !) – subsistent à ce jour.

Autre remarque, à lire l’ouvrage – et en se gardant de toute position partisane – on réalise à quel point l’argumentaire pro-colonial a été pauvre, voire indigent, sur le plan intellectuel. Les références auxquelles il faisait appel relevant souvent de la fable (celle d’une « Algérie heureuse » avant les évènements et fin prête pour la « fraternisation »), d’une idéologie simpliste (ne pas abandonner l’Algérie aux rouges et aux fanatiques musulmans…), d’une incitation récurrente à attendre un meilleur à-venir (une Algérie juste pour tous) et d’une incapacité à accepter l’idée que la France n’était déjà plus une grande puissance. Pour s’en rendre compte, et sans avoir à convoquer Camus, Fanon ou même Claude Bourdet (ancien résistant et auteur, dès 1951, de « Y –t-il une gestapo algérienne ? »), on peut comparer le contenu de l’Appel du Comité d’action contre la poursuite de la guerre en Afrique du nord (novembre 1955) à celui de la « lettre d’un intellectuel à quelques autres » de Jacques Soustelle (même période).

L’un des multiples intérêts du livre est qu’il permet de recenser toutes les grandes figures intellectuelles de l’époque et la manière dont elles ont participé aux débats à propos de la guerre d’Algérie. Sans faire injure ni aux uns ni aux autres, le lecteur, une fois achevé ce grand tour d’horizon, pourra alors circonscrire le champ de sa réflexion en pistant les itinéraires entrecroisés de quatre algériens : Albert Camus s’impose, bien sûr, avec ses atermoiements, sa volonté précoce (dès 1945) d’être à la fois « une vigie » mais aussi « un modérateur » et, pour finir, son silence solitaire (l’ouvrage reproduit le facsimilé de sa lettre mémorable à Jean Amrouche où il exhorte ce dernier à la modération tout en lui confirmant sa décision de sortir du débat sur l’Algérie).  A Camus, s’adjoignent comme une évidence Kateb Yacine, Jean Sénac et Jean Amrouche. Il sera difficile de faire abstraction des autres contributions comme de ce qu’est devenue l’Algérie depuis cette époque mais l’exercice n’en sera pas moins instructif.

Quelle surprise – mais peut-être est-ce là le fait de l’ignorance du présent chroniqueur- que de découvrir que des quatre, Jean El-Mouhoub Amrouche fut certainement à la fois le plus clairvoyant et, si l’on peut s’exprimer ainsi, le « mieux » engagé car le plus lucide quant à l’avenir immédiat d’une Algérie indépendante. Certes, Sénac fut intraitable sur la question des droits des Algériens. L’un des documents de l’ouvrage montre ainsi que Kateb Yacine doit le dissuader de s’en prendre directement à Albert Camus et à ses hésitations. Une retenue qui s’explique par des considérations « tactiques » mais aussi par l’indulgence respectueuse que Kateb éprouvait à l’égard de Camus (c’est ce que laisse paraître un document du livre reproduisant une lettre du premier au second).

De nationalité française, parfaitement « assimilé » dira-t-on, Jean Amrouche prend ses distances avec Camus dès 1955 comme l’atteste la reproduction d’une lettre adressée à Jules Roy au mois d’août de la même année. « Il y aura un peuple algérien parlant arabe, alimentant sa pensée, ses songes, aux sources de l’islam, ou il n’y aura rien » avertit alors Amrouche et d’ajouter : « Ceux qui pensent autrement retardent d’une centaine d’années. Le peuple algérien se trompe sans doute, mais ce qu’il veut, obscurément, c’est constituer une vraie nation, qui puisse être pour chacun de ses fils une patrie naturelle, et non pas une patrie d’adoption. »

L’Algérie est aujourd’hui indépendante mais cela ne la dispense nullement de regarder son passé. La Guerre d’indépendance a divisé l’intelligentsia française, et des Français et des Françaises ont pris parti pour l’indépendance algérienne : cela mérite d’être mieux connu en Algérie. Il faut donc espérer que ce livre sera non seulement accessible aux lecteurs algériens (avec, pourquoi pas, une édition locale) mais qu’il sera aussi traduit en langue arabe, seul moyen d’établir un lien et une continuité avec les jeunes générations, lesquelles n’ont de cette guerre qu’une vision lointaine et manichéenne.

(*) Du 14 juin au 14 octobre 2012. L’ouvrage dont le titre est le même que celui de l’exposition, Engagements et déchirements, les intellectuels et la guerre d’Algérie, est publié par les éditions Gallimard et l’IMEC, 260 pages, 39,90 euros.
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vendredi 5 octobre 2012

Hommage à Pierre Chaulet

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SlateAfrique,  5 octobre 2012

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Lorsqu’on évoque l’histoire de l’Algérie coloniale et de la Guerre d’indépendance (ou Guerre d’Algérie) il est une catégorie d’hommes et de femmes dont on parle trop peu souvent que cela soit en Algérie ou en France. Il s’agit de ces enfants nés dans des familles issus de la colonisation européenne de l’Algérie et qui se sont engagés dans le combat pour l’indépendance de ce pays. Pierre Chaulet en faisait partie. Né en 1930 dans une famille imprégnée de valeurs catholiques et sociales, son père Alexandre a été un grand syndicaliste qui a notamment bataillé pour que les lois sociales françaises s’appliquent aussi dans l’Algérie coloniale, cette grande figure de l’engagement « pied-noir » au sein du FLN vient de mourir parmi les siens le vendredi 5 octobre 2012 des suites d’une longue maladie.



Contrairement à nombre de membres de sa communauté, Pierre Chaulet a rapidement pris conscience de la sordide condition des indigènes, ces « Français de souche musulmane », parqués pour leur grande majorité au seuil des lois et des bienfaits de la République française. Dès novembre 1954, Pierre Chaulet, qui termine alors ses études de médecine, s’est donc engagé aux côtés du FLN, estimant que la seule solution à la guerre qui débute alors est l’indépendance de l’Algérie. Côtoyant des hommes illustres comme Frantz Fanon, Salah Louanchi (lequel a été son beau-frère), Abdelhamid Mehri, Réda Malek ou Abbane Ramdane, Pierre Chaulet n’a pas louvoyé ou tergiversé quant à la nécessité de faire don de soi à la Révolution algérienne et cela quelque soit les excès et les errements de cette dernière. L’Algérie et les Algériens devaient être indépendants, c’était là le crédo de cet humaniste très vite repéré et persécuté par l’administration coloniale. Huit années plus tard, après avoir rejoint, en compagnie de son épouse Claudine Guillot, le FLN à Tunis et participé à la rédaction de plusieurs numéros d’El-Moudjahid, il rentre à Alger et devient citoyen algérien. Dans les années qui suivent, il se consacra à l’édification du système de santé algérien, luttant sans relâche contre ce fléau qu’était la tuberculose mais aussi en alertant contre les choix erratiques en matière de politique de santé publique.

Son itinéraire et son engagement, ainsi que celui de son épouse Claudine, sont décrits dans un récent ouvrage publié en Algérie : «Le Choix de l’Algérie, deux voix, une mémoire (Barzakh Editions)». Il faut absolument lire ce livre. C’est un document riche, dense, qui restitue ce qu’a été la vie d’un pied-noir, de son enfance à sa participation à la Guerre d’Algérie jusqu’à ces dernières années marquées par une Guerre civile qui a failli emporter ce pays. Pierre Chaulet est de ceux qui ont contribué à l’indépendance de l’Algérie et à son édification en tant qu’Etat moderne. Il est le symbole de l’engagement, du courage de celui qui va à l’encontre de sa communauté au nom de la justice et de la fraternité. En cela, l’Algérie et les Algériens lui doivent beaucoup et son parcours mérite d’être cité en exemple aux jeunes générations qui, trop souvent, ignorent tout de ce que fut son engagement et celui d’autres pieds-noirs ayant pris le parti de l’indépendance.

Vendredi 5 octobre 2012, l’Algérie a perdu un Grand Homme. Il faut espérer que l’hommage qui lui sera rendu dans les prochains jours à Alger sera à la hauteur de son parcours.

Akram Belkaïd


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samedi 29 septembre 2012

La chronique du blédard : Un voyage en fraternité

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Le Quotidien d'Oran, jeudi 27 septembre 2012
Akram Belkaïd, Paris

Il y a des moments où l’histoire et son legs pesant s’effacent comme par enchantement devant l’humain et les émotions qu’il peut ressentir. Le présent chroniqueur a pu s’en rendre compte à maintes reprises lors d’un périple algérien de dix jours en compagnie d’une centaine de lecteurs de l’hebdomadaire français La Vie. Venus des quatre coins de l’Hexagone (mais aussi de Suisse), il s’agissait pour certains de revenir sur leur terre natale, oubliée depuis au moins cinq décennies et enfouie dans les coffres-forts de la mémoire avec leurs souvenirs, bons et mauvais. Pour d’autres, c’était l’occasion de revoir les lieux d’un service miliaire passé à « pacifier » ce qui était alors une partie intégrante du territoire français. Pour tous, ou presque, ce voyage a été une manière de mettre fin à un refoulement qui n’avait que trop duré. Une possibilité de chasser enfin les cauchemars du passé et de se confronter à un peuple dont nombre de Français ignorent encore qu’il a pardonné depuis bien longtemps même s’il n’a rien oublié.

Et puis, il y avait celles et ceux qui n’ont jamais mis les pieds en Algérie mais qui s’y sont rendus pour comprendre. Un voyage pour découvrir comment cette terre a évolué depuis ces époques successives où elle faisait la une des médias. Car tel semble être le sort de l’Algérie. On parle de ses embrasements puis elle redevient anonyme le temps d’une accalmie plus ou moins longue. Il y a eu les années cinquante, celles de la Guerre d’indépendance ou d’Algérie, selon l’endroit d’où on en parle. Virent les années quatre-vingt dix, celles de la Guerre civile ou, comme on le dit souvent, de la « décennie noire ». Que d’articles, que d’écrits et de dits. Et, à chaque fois, est venu ensuite un silence peuplé de fantômes.

Il ne faut pas se le cacher, pour nombre de ces voyageurs, venir en Algérie a relevé de l’acte courageux. Les obstacles à franchir étaient nombreux : la mémoire tourmentée, la blessure cachée, la douleur personnelle ou transmise, sciemment ou non, par la mère pied-noire de Constantine ou le père d’Oran ; mais aussi l’image extérieure, calamiteuse et les mises en garde affolée des entourages contre un tel déplacement. Et pourtant… Hebdomadaire catholique, de sensibilité clairement à gauche, La Vie pensait réunir quelques dizaines de personnes. Au total, elles ont été deux cent (quatre cents autres n’ayant pu obtenir de place !). Voilà qui confirme qu’il y a encore un « besoin » d’Algérie en France. Qu’une histoire, certes non officielle, a continué de se faufiler entre les chicanes des reproches bilatéraux et des surenchères politiciennes. Il ne faut pas se tromper. Résumer ce voyage à de la nostalgie (à de la nost-Algérie), serait une erreur. C’est bien plus important que cela. C’est un lien physique qui se (re)noue.

Que dire de ces dix jours sans trahir les confidences et les sanglots des uns, les regrets et les espoirs des autres ? Et bien d’abord, que l’accueil chaleureux et tranquille des Algériens restera à jamais gravé dans la mémoire de ces visiteurs. Bras ouverts et mots simples pour souhaiter la bienvenue, pour dire à quel point la présence de l’Autre dans nos rues signifie que les temps de folies appartiennent au passé. A Oran, comme à Alger, dans les ruelles de la Casbah comme dans celles de Cherchell ou de Tlemcen, rue Didouche Mourad ou dans les allées du Jardin d’essai, partout, des gestes d’amitié, de partage et de fraternité. Pas d’hostilité, pas d’agressivité alors même que le monde musulman s’embrasait à cause d’un film minable et de caricatures imbéciles pour ne pas dire criminelles.

Ah, ces discussions improvisées avec des passants curieux de voir autant de « rwamas » déambuler dans leur ville. La politique française, Sarkozy, Hollande, la Guerre d’Algérie mais aussi les histoires algériennes, les 200 milliards de dollars de réserves de change, le système politique et ses secrets d’alcôves, la colère contre nos dirigeants quels qu’ils soient, le chômage et la désespérance des jeunes, l’insécurité dans les villes et leurs faubourgs lépreux où sévissent des gredins armés de sabres. Là aussi, grande surprise des visiteurs, notamment pour celles et ceux habitués au mutisme craintif des voisins maghrébins. Quand il rencontre des Français venus comprendre son pays, l’Algérien, jeune ou vieux, ne se prive pas de dire ce qu’il pense à voix haute et même le chroniqueur en a été parfois sidéré. Ces voyageurs venus à la rencontre du peuple algérien n’auront pas été promenés dans des villages Potemkine, loin de là…

Il y a eu aussi des moments de grande intensité comme celui de la visite du monastère de Tibhirine. Instants de recueillements mais aussi d’explications à propos d’une Eglise d’Algérie qui a décidé de rester aux côtés des Algériens durant les temps difficiles. Une Eglise qui refuse que ce qu’elle a subi soit différencié de ce que ces mêmes Algériens ont vécu et, encore moins, que cela soit instrumentalisé pour mettre en accusation l’islam.

Hasan al-‘Atar, érudit musulman du dix-neuvième siècle a écrit un jour que le voyage « est le miroir des merveilles et la balance des expériences ». C’est aussi le meilleur moyen de découvrir l’Autre et de balayer les préventions réciproques. Bien sûr, tout n’est pas rose dans un monde en vert et des divergences demeureront encore à propos, entre autre, de la période coloniale, de la position d’Albert Camus, du sort des harkis ou de la signification actuelle du port du hidjab. Il n’empêche : en septembre 2012, deux cent voyageurs français ont compris que les Algériens sont passés à autre chose et qu’ils n’ont pas attendu la signature d’un traité d’amitié pour le faire. Rentrés chez eux, ils témoigneront d’une réalité bien différente de celle décrite par les tenants du choc des civilisations. Et c’est là le plus important. Pour l’Algérie comme pour la France.

P.S : Cette chronique est dédiée à la mémoire d’Anne-Sylvie Dat, née en Algérie il y a près de cinquante ans et qui vient de quitter ce monde. Fin décembre 1981, lors de l’un de ses séjours algérois (elle vivait en France depuis l’âge de deux ans) nous avions arpenté ensemble les ruelles de la Casbah puis les sentiers ombragés du centre familial de Ben Aknoun. Nous avions parlé du chagrin que le départ d’Algérie peut engendrer - y compris à l’âge de la première enfance-, de la nécessité de tourner la page et d’aller de l’avant pour se bâtir une vie dans un autre pays, celui qui devient le votre sans jamais faire oublier la terre natale. C’était la première fois que je réalisais concrètement que l’indépendance, celle dont nous célébrons (hélas, avec timidité et un peu trop d’amertume) le cinquantième anniversaire, pouvait être, pour d’autres, synonyme de blessure, fut-elle cicatrisée.
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lundi 19 mars 2012

La chronique du blédard : Les Algériens privés de leur mémoire

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Diffusé dimanche soir  sur France 2, le film-documentaire «Guerre d'Algérie, la déchirure» a réuni près de trois millions et demi de téléspectateurs en France (*). Un chiffre modeste au regard d'autres audiences mais qui démontre tout de même qu'il existe une demande du savoir et du mieux comprendre en ce qui concerne la période coloniale et la guerre d'indépendance algérienne. Il faut dire, et je l'ai déjà relevé dans une chronique précédente, que le passé algérien de la France est actuellement à la une de l'actualité culturelle hexagonale. Il suffit de se rendre dans une librairie pour s'en rendre compte. La production livresque que l'on y découvre donne le tournis et l'on ne sait quoi acheter ni quoi lire. 

 Le film a aussi été très suivi en Algérie et au Maghreb. Peut-être même plus qu'en France mais en l'absence de statistiques, il est difficile de se faire une idée précise de son audience exacte. Une chose est sûre. A lire la presse et à parcourir la blogosphère et les réseaux sociaux, on peut dire que l'accueil a été plus que mitigé. Certes, quelques Algériens y ont vu une volonté manifeste d'équilibre et d'objectivité du document. D'autres, plus nombreux, ont tout de même accusé France 2 de parti pris pro-Algérie française, voire de révisionnisme pro-colonial. Il faut dire qu'il est difficile de contenter deux parties toujours tentées par la crispation et la revendication de son bon droit. C'est ce qu'a d'ailleurs montré le débat - à la qualité inégale - qui a suivi la projection même si on peut aussi saluer le fait qu'il a été courtois pour ne pas dire cordial. 

 Pour ma part, et au-delà de la grande attention avec laquelle j'ai regardé ce film, je n'ai pas pu m'empêcher de penser que là aussi, comme dans tant d'autres productions audiovisuelles, le FLN et le mouvement nationaliste en étaient les grands absents. Que l'on me comprenne bien. Il ne s'agit pas d'une critique. «Guerre d'Algérie, la déchirure» n'avait pas vocation à raconter toute la guerre, entreprise impossible même lorsqu'on dispose de 180 minutes de temps. Réalisé en France pour un public et des diffuseurs français, on ne peut exiger qu'il réponde à une attente strictement algérienne et qu'il comble une frustration qui, pour moi, est grandissante. 

 Bien sûr, il faut relever le fait que nous avons eu droit à des archives inédites comme ces images de Krim Belkacem au milieu des djounoud ou, plus important encore, celles de Messali Hadj dont je dois avouer que c'est la première fois que j'entends la voix (!). Mais il n'empêche. Il reste encore des questions, des attentes, des envies d'éclaircissements qui concernent la geste révolutionnaire algérienne. Bien entendu, il ne s'agit pas de nier l'importance de l'aspect franco-français de la Guerre d'Algérie. L'agonie de la Quatrième République, l'avènement de la Cinquième. Le retour ourdi – comme un complot car le général a bel et bien manœuvré dans l'ombre – de Charles de Gaulle, la montée en puissance de l'OAS, ses réseaux et ses complicités, les déchirements de la droite française, la mauvaise conscience de la gauche (ah, le rôle si longtemps occulté de Mitterrand…), tout cela est fondamental et doit interpeller les jeunes générations en France. 

 Mais nous autres Algériens, il nous reste tant de questions sans réponses. Et nous attendons encore les documentaires, les films, les enquêtes et les livres qui nous en donneront quelques-unes. Comment vivait-on dans les maquis ? Comment y montait-on ? Comment étaient organisés les réseaux de soutien ? Comment les armes arrivaient-elles ? Comment, tout simplement, a été préparée l'insurrection du 1er novembre 1954 ? Surtout, comment a été organisée celle du 20 août 1955 dont on comprend bien qu'elle a été vitale pour la suite des événements ? On aimerait entendre des témoignages, lire des analyses, prendre conscience des enjeux, des rivalités et des divisions car il est temps de sortir de l'image manichéenne imposée par plusieurs décennies d'histoire officielle. Quelles étaient les relations entre les wilayas et l'extérieur ? Quelles furent les raisons des combats fratricides ? Est-il vrai que des maquis non-FLN se battaient eux aussi contre l'armée française ? Il y a tant de choses à raconter, à éclaircir et à découvrir. Que se passait-il au Caire ? Pourquoi le GPRA s'est-il installé en Tunisie et dans quelles conditions ? A quel moment le clan d'Oujda a-t-il commencé à tirer les ficelles ? Autre question: comment le FLN a-t-il négocié avec l'OAS en juin 1962 ? Que s'est-il vraiment passé à Oran après l'indépendance ? Que s'est-il passé pour les harkis ? Comment les responsables du FLN, ceux qui vivent encore aujourd'hui, ont-ils vécu ces événements ? Que s'est-il passé durant ce fameux Congrès de Tripoli où est morte l'idée d'une Algérie pluraliste ? Que s'est-il vraiment passé durant l'été 1962 ? 

 Bien sûr, il y a des livres, des thèses, des articles. Mais tout cela n'est pas suffisant. Il faut des images, des voix, des récits et des histoires à hauteur d'homme. Journalistes, écrivains, artistes, cinéastes, éditeurs, nous sommes tous responsables de ce vide béant qui nous fait découvrir notre histoire par une production venue d'ailleurs. Voir et entendre dire sa propre histoire par d'autres est chose dramatique. Certes, cela permet d'en apprendre plus, de se colleter avec les tabous, les non-dits. Mais c'est aussi frustrant et humiliant. Cela démontre qu'en cinq décennies d'indépendance, les Algériens ont encore du mal à capturer leur propre mémoire et à la transmettre aux générations futures. C'est l'un des enseignements de cette année du cinquantième anniversaire de l'indépendance. Du non-anniversaire de l'indépendance, devrais-je écrire. Il est temps que les Algériens racontent leur propre histoire. Pour cela, il faudrait peut-être que leur pays renoue avec les idéaux de l'indépendance mais ceci est déjà une autre affaire... 

(*) Documentaire de Gabriel Le Bomin et Benjamin Stora (12 mars 2012). 

Le Quotidien d'Oran, jeudi 15 mars 2012
Akram Belkaïd, Paris
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