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Dernier ouvrage paru : Chroniques du ramadan. Voyage intimiste au coeur du jeûne (Tallandier, 2026).
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vendredi 24 juillet 2020

La chronique du blédard : Mémoire : l’exemple belge

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Le Quotidien d’Oran, jeudi 2 juillet 2020
Akram Belkaïd, Paris


A l’occasion du soixantième anniversaire de l’indépendance du Congo – désormais République démocratique du Congo (RDC), Philippe, le roi des Belges depuis 2013, a présenté au nom de son pays « ses plus profonds regrets pour les blessures »infligées aux Congolais durant la période coloniale. Cet acte de contrition est le premier du genre pour ce qui concerne la monarchie belge. Il a pris la forme d’une lettre adressée au président Félix Tshisekedi où le souverain affirme que la douleur des blessures du passé « est aujourd’hui ravivée par les discriminations encore présentes dans [nos] sociétés ». Le roi des Belges n’est pas allé jusqu’à mettre en cause nommément son aïeul, le roi Léopold II qui fit du pseudo « État indépendant du Congo » sa colonie privée de 1885 à 1908 (il la « céda » ensuite à l’État belge) mais il a tout de même reconnu « des actes de violence et de cruauté qui pèsent encore sur [notre] mémoire collective. »

On sait de quels actes il s’agit. Léopold II imposa le travail forcé sur ses concessions de caoutchouc et les « travailleurs » improductifs avaient les mains coupées. Nombre d’ouvrages universitaires mais aussi littéraires ont documenté cette terrible période dont l’écrivain Joseph Conrad tira sa longue nouvelle Au Cœur des Ténèbres(Heart of Darkness). Elle inspira aussi le poète américain Vachel Lindsay qui écrivit ces fameux vers : « Écoutez le hurlement du fantôme du roi Léopold, / brûlant en enfer pour ses légions à une main. »Les excuses du roi Philippe concernent aussi la période coloniale (1908-1960) qui « a également causé des souffrances et des humiliations. »

Le contexte de ces excuses (préférons ce mot à celui de « repentance » qui est de nature religieuse) est connu. Depuis la mort de George Floyd, un afro-américain tué par des policiers de Minneapolis, la Belgique, comme d’autres pays occidentaux, connaît une ébullition antiraciste et mémorielle dont l’une des manifestations est un vandalisme visant, à Bruxelles et Anvers, de nombreuses statues de Léopold II mais aussi celles d’autres personnalités liées à la période coloniale. Une pétition lancée par le collectif anticolonialiste « Réparons l’Histoire » exige que toutes les statues de Léopold II soient retirées de la capitale belge. La démarche du roi Philippe est un pas historique qui devrait contribuer à tempérer les passions d’autant qu’il s’est engagé à « combattre toutes les formes de racisme »encourageant l’initiative parlementaire qui doit examiner la mémoire coloniale en concertation avec des experts belges et africains.

Côté français, l’information a été relayée sans trop de commentaires par les grands médias. L’idée qu’une pareille initiative puisse exister en France n’a été que très rarement évoquée pour être, le plus souvent, balayée. « La Belgique, ce n’est pas la même chose que la France », a-t-on pu lire et entendre. Cela n’a rien de surprenant. On connaît la tiédeur qui existe dans l’Hexagone dès lors qu’il s’agit de regarder le passé. Ces derniers jours, à l’occasion du quatre-vingtième anniversaire de la défaite française de 1940, on a, par exemple, assisté à des joutes sans fin concernant la manière dont il faut considérer le régime de Vichy, l’affirmation « ce n’était pas la France »continuant d’avoir ses partisans.

En France aussi, un mouvement de déboulonnage de statue a fait son apparition. Sans surprise, il met en fureur l’extrême-droite qui, ravie, tente de jouer le rôle de gardienne morale de l’histoire française. Mais le cercle des contempteurs de ce mouvement est bien plus large et concerne aussi les droite et gauche républicaines. La revendication concernant le retrait des statues de Colbert, accusé d’avoir lancé le processus de rédaction législatif du Code Noir régissant le statut des esclaves, leur est purement et simplement insupportable. Il est intéressant de relever la violence verbale dont font l’objet les mouvements en pointe dans cette bataille mémorielle qui ne fait rien d’autre que d’exhumer les squelettes du passé colonial et esclavagiste de la France. « Racialistes », « indigénistes », « communautaristes », « incultes », tous ces mots visent à disqualifier une revendication qui n’en peut plus d’être étouffée.

Car c’est bien là le problème, notamment pour une partie de la gauche. Pendant longtemps, cette dernière a très bien su calmer ce genre d’ardeurs revendicatives. Aujourd’hui, face aux nouvelles générations qui, contrairement à leurs parents, ne se taisent pas, elle est dépassée. Avec les réseaux sociaux, les collectifs de militants s’autonomisent et il n’est pas question pour eux de subir le même sort que les acteurs de la Marche pour l’égalité (appelée, c’est dire, « marche des Beurs ») phagocytés par le Parti socialiste. L’idée que ces demandes soient formulées de manière de plus en plus radicale faute d’avoir été écoutées à temps ne semble guère interpeller les thuriféraires de « l’universalisme », concept devenu bien commode pour faire taire les voix des minorités en colère.

Soyons certains qu’un geste d’Emmanuel Macron, comparable à celui du roi Philippe et qui serait à destination de l’Algérie ou d’autres pays ayant été colonisés par la France ne changera guère la donne. La polarisation sur ce sujet est telle que cela aura d’inévitables conséquences électorales en 2022. Mais cela ne doit pas empêcher le débat. A condition que les adeptes du Moranodisme – le fait d’avancer qu’on a des amis arabes ou noirs comme seul argument pour se dire exempt de tout préjugé – comprennent que tout ce bouillonnement est légitime et qu’il est temps d’écouter les revendications de gens trop longtemps ignorés.
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mardi 3 octobre 2017

La chronique du blédard : Oubliée, la Collaboration ?

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Le Quotidien d’Algérie, jeudi 28  septembre 2017
Akram Belkaïd, Paris

C’était il y a une dizaine d’années. Un déjeuner banal et improvisé entre journalistes. Au menu, l’habituel passage en revue des sujets du moment. Puis une discussion à propos de la situation au Proche-Orient avec les violences sans fin en Irak et le drame insupportable des Palestiniens. Ce fut, pour moi, une double occasion. D’abord une prise de bec, ensuite une prise de conscience. Pour la première, le ton est vite monté avec un confrère me servant l’habituelle discours sur Israël « seule démocratie bla-bla-bla… ». Sentant que je n’abandonnerai aucun pouce de terrain et que le reste de la tablée était hostile à ses idées, le concerné a quitté le repas, nous traitant tous – accusation habituelle et ô combien facile – d’antisémites.

« Il ne faut pas lui en vouloir, m’a-t-on dit pour excuser son geste et son propos outrancier. Quand on vient d’une famille comme la sienne, c’est le minimum qu’il puisse faire. » J’ai appris que ce confrère avait pour proches aïeux des collaborateurs actifs pendant la Seconde Guerre mondiale. A la libération, ils avaient été condamnés à des peines de prison et à la déchéance de leurs droits. Pour gommer ce passé honteux, son père avait changé de patronyme mais la tache n’avait pas pour autant été effacée. Je réalisai alors que quelque chose me manquait dans la compréhension de la société française.

En tant qu’Algérien, comme nombre de mes compatriotes, je suis persuadé que l’Algérie, et notamment la Guerre d’indépendance, façonne l’inconscient hexagonal. Je dis souvent que chaque Français ou presque a sa propre « histoire algérienne » (parfois même contre son gré) et qu’elle pèse certainement dans ses actes et ses opinions. On peut bien se dire que ce conflit est terminé depuis longtemps et que l’histoire ne s’arrête pas en chemin. Il n’empêche : le fait algérien demeure omniprésent comme en témoigne, une fois encore, la production littéraire de cette rentrée (*). A l’inverse, j’avoue être totalement passé à côté de ce que peut peser le passé collaborationniste.

Bien sûr, ce n’est pas un sujet tabou. Nombre de d’œuvres littéraires, de fictions cinématographiques ou télévisuelles et de documentaires abordent cette question. La série « Un village français » évoque bien cette période. Récemment, la rediffusion du téléfilm « Au bon beurre » d’Edouard Molinaro (d’après un roman de Jean Dutourd et avec un Roger Hanin excellent) a rappelé certains épisodes peu glorieux comme le marché noir (thème que l’on retrouve dans « La Traversée de Paris » de Claude Autant-Lara), l’adoration pour le Maréchal Pétain, l’épuration (plus ou moins sélective) à la Libération et, surtout, la capacité de nombre de collabos, on pense aux hauts fonctionnaires de Vichy, à passer à travers les mailles du filets de la justice pour continuer à servir l’Etat français (citons le cas de Maurice Papon).

Comme lecture, aisée et parfois hilarante malgré le caractère délicat du sujet, je conseille « Mon journal pendant l’Occupation » (Editions Libretto 2016) de Jean-Galtier-Boissière, ancien combattant de la Grande guerre et fondateur du Crapouillot. Face aux Allemands : collaboration des élites et des artistes, opportunisme, lâcheté des uns, courages des autres (bien moins nombreux), versatilité du peuple (qui, à Paris, acclame Pétain puis De Gaulle à quelques mois d’intervalle) mais aussi résistance passive face à l’occupant. Tout y est dit ou presque par cet auteur pacifiste et antinazi, qui ni ne cache son anticommunisme ni ne revendique le moindre acte de résistance et dont on peut lire aussi un jubilatoire et court essai à propos de « La Tradition de la trahison chez les maréchaux » (Les Belles lettres, 1994). Enfin, on sait aussi que les Français ont du mal à trancher sur la nature même du régime de Vichy. Quoi qu’en disent les plus hautes autorités, l’idée que « le régime de Vichy n’était pas l’Etat » continue à être âprement défendue et pas simplement par l’extrême-droite.

Mais cela, c’est l’Histoire et ses controverses. Ce qui m’est apparu évident après l’incident du déjeuner c’est qu’il y a des non-dits qui sont imperceptibles. De manière naïve, je pourrais penser que les Français, dans leurs rapports les uns avec les autres, ne se déterminent plus en fonction de cette période. Mais est-ce si sûr ? J’ai interrogé des amis et des relations. A la question, « quand tu as quelqu’un en face de toi, te demandes-tu ce qu’ont fait ses grands-parents pendant la Guerre ? », certains sont partis d’un grand éclat de rire, parfois un peu forcé. D’autres m’ont répondu que ça ne leur venait pas à l’esprit parce que, pour eux, la page était tournée. J’ai insisté. Eprouve-t-on une supériorité morale face à un descendant de collabo (fait injuste mais ô combien humain) ? On m’a encore dit que la page était tournée. L’est-elle vraiment ? Pourquoi alors toutes ces polémiques quand l’écrivain Alexandre Jardin a publié un pamphlet contre son grand-père qui fut directeur de cabinet de Pierre Laval (fusillé en octobre 1945) (**) ? Une consœur m’a raconté qu’elle a de plus en plus de mal à supporter sa belle-famille depuis qu’elle sait que l’arrière-grand père de son mari a fait fortune dans le marché noir entre 1940 et 1944. Un ami me dit de son côté que c’est le genre de sujet qu’il est tacite, et conseillé, d’éviter lors des dîners en ville.

Si la page est vraiment tournée, il faudrait alors se pencher sur ce phénomène. Comment y arrive-t-on ? Comment installe-t-on le calme des esprits ? Est-ce la conséquence de ce que l’on appelle la diffusion d’un certain « roman national » (en témoigne les récentes déclarations de Jean-Luc Mélenchon à propos de la « rue » qui aurait vaincu les nazis…) ? Est-ce le traumatisme de la guerre d’Algérie (pardon d’y revenir) qui a recouvert les anciennes blessures ? On imagine sans mal que l’urbanisation et les grandes villes permettent d’occulter les comportements de jadis contrairement aux villages où certaines haines recuites puisent leurs racines dans les comportements honteux de cette époque. En tous les cas, voilà un sujet dont on parle peu. Trop peu, peut-être.

(*) Lire « Les ‘innommables’ s’adressent aux ‘épargnés’ : L’Art de perdre d’Alice Zeniter », de Christiane Chaulet Achour.

(**) « Des gens très bien », Grasset, 2011.
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mardi 30 mai 2017

La chronique du blédard : Faire société pour prévenir le pire

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Le Quotidien d’Oran, jeudi 25 mai 2017
Akram Belkaïd, Paris


Personne ne sait jusqu’où la barbarie peut aller. L’attentat de Manchester est une abomination qui provoque répulsion et colère. Comment peut-on commettre un tel crime ? Au nom de quelle cause ? Quelle logique mortifère peut guider de tels actes ? On sait ce que cherche l’Organisation de l’Etat islamique (OEI – souvent désigné par son acronyme arabe Daech). Son objectif n’est pas d’amener les gouvernements européens à abdiquer ni de les vaincre militairement. Le but est évident : provoquer des réactions et des violences en retour pour créer et creuser la fracture entre la majorité de la population et les minorités musulmanes.

Le rêve de Daech, c’est qu’après un attentat, des représailles aveugles suivent. Des ratonnades, des attaques de mosquées voire, ensuite, des tueries contre des personnalités de confession ou de culture musulmane. Le piège est là, évident. Depuis les attaques contre l’hebdomadaire Charlie Hebdo puis celles du funeste 13 novembre 2015 (Bataclan, stade de France et rues de Paris), c’est cette logique morbide qui est à l’œuvre car elle relève de la vision eschatologique de cette organisation.

Pour l’heure, cette stratégie est loin d’atteindre son but. Bien sûr, après chaque attentat, les réseaux sociaux s’enflamment et des internautes, le plus souvent anonymes, donnent libre cours à leur colère et à l’expression de leur haine à l’égard de tout ce qui a trait à l’islam ou au monde arabe. Bien sûr, l’aubaine est aussi exploitée par la fachosphère qui ne perd aucune occasion pour diffuser ses messages xénophobes et islamophobes. Mais les réseaux sociaux sont ce qu’ils sont : des défouloirs et des champs d’expression pour minorités bruyantes. Dans le monde réel, dans la vie de tous les jours, la cohésion des sociétés demeure. Le bon sens et le raison-garder des communautés nationales l’emportent sur les velléités individuelles de répondre à la violence par la violence.

La question qui se pose est évidemment de savoir si tout cela peut durer. Contrairement à ce que pensent les nervis de l’OEI et ceux qui les défendent ou leur trouvent des circonstances atténuantes, la capacité de résistance des sociétés européennes est immense. Bien sûr, on pourrait croire que des décennies de consumérisme et de paix ont ramolli ces populations. Ce serait se tromper. Les mémoires collectives ne sont pas un concept fumeux. Une ville comme Manchester a connu les bombardements de la Seconde Guerre mondiale. On y a gardé le souvenir du « Christmas Blitz », d’avant le Noël de 1940 : Près de 500 tonnes d’explosifs et 37 000 bombes incendiaires déversées par l’aviation allemande. Les gens de Manchester ne viennent pas de nulle part. Ils ont une histoire, un vécu commun. Les recrues de Daech, comme les chefs de cette organisation, sont des ignares qui pensent que leurs attentats sont suffisants pour ébranler des peuples et des sociétés qui appartiennent à un continent qui fut, jusqu’à il n’y a pas longtemps, celui des guerres perpétuelles.

On répliquera que c’est bien l’Europe, et les Etats Unis, qui portent aujourd’hui ces guerres ailleurs et notamment dans le monde musulman. Certes. Mais il ne s’agit pas ici de revenir sur la responsabilité écrasante de l’Occident dans les dérèglements du monde actuel. Disons simplement que les crimes commis par Daech altèrent et souillent la supériorité morale des victimes (Irakiens, Libyens, Palestiniens, la liste est longue…) des agissements des intérêts occidentaux. Tuer des enfants… Des enfants ! Tuer des enfants, c’est tremper dans la même fange que celles et ceux qui ont imposé et assumé un embargo meurtrier contre l’Irak dans les années 1990. C’est se mettre au même niveau des colons israéliens qui mettent le feu à maison d’une famille palestinienne pour y tuer ses occupants, bébés compris. Quelle que soit la colère et défiance que l’on peut éprouver à l’égard de l’Occident, rien ne justifie l’horreur de Manchester. Absolument rien.

Mais revenons à la question précédemment posée. Existe-t-il un risque pour que les attentats de l’OEI, car il y en aura d’autres - c’est une certitude - créent l’irréparable ? Assistera-t-on dans un futur plus ou moins proche ou éloigné à une « grande expulsion » ? Il faut s’abstenir de hausser les épaules en balayant une telle hypothèse. Nous savons que l’Histoire est pleine de tragédies qui furent longtemps inenvisageables. En la matière, le « tout est possible » n’est pas juste une manière pessimiste de voir le monde. C’est une prudence nécessaire par les temps qui courent.

Autrement dit, il est absolument fondamental de travailler à défendre la cohésion des sociétés visées par le terrorisme. Dans les communautés de cultures musulmanes qui vivent en Europe, il y a une évidente tentation de repli sur soi ou de détachement. Dire « je n’ai rien à voir avec ces fous, je ne vois pas pourquoi je me sentirai concerné » est fondé et il ne faut certainement pas éprouver une culpabilité qui n’a pas lieu d’être. Néanmoins, l’heure est plus que jamais au dialogue et à la démarche vers l’autre. Il s’agit d’affirmer son appartenance à ces communautés nationales (et cela même si un déni de cette appartenance est souvent enduré). Il ne s’agit pas non plus de ramper à terre ou, comme le font certains intellectuels maghrébins, de s’agiter en levant le doigt tout en hurlant « moi m’ssieu, moi m’ssieu j’suis différent, n’ayez pas peur de moi ! » Il faut juste avoir conscience qu’une communauté nationale, ça se construit et consolide en permanence. Les sociétés européennes ont bien des défauts mais elles montrent depuis plusieurs années leur discernement, leur tolérance, et même leur intelligence. C’est la préservation de tout cela qui est en jeu.

samedi 25 février 2017

La chronique du blédard : De la colonisation, de ses crimes et de la repentance

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Le Quotidien d’Oran, jeudi 23 février 2017
Akram Belkaïd, Paris

Parfois, il ne sert à rien d’écrire sur un thème que l’on a déjà abordé. Cela vaut surtout si les idées sont les mêmes et que la conviction alors affirmée est demeurée intacte. On peut éprouver l’envie d’annoter, de préciser ou d’augmenter mais cela ne change rien au fond. Alors, autant publier le texte tel quel. Cela sonne comme un rappel, une réitération et c’est donc ce qui suit.

On a beaucoup parlé ces derniers jours, de la colonisation et de ce qu’elle a infligé au peuple algérien. On peut se distancier de ce débat, au nom de la tranquillité d’esprit et de la lucidité en rappelant que tout cela n’est guère innocent puisque cela s’inscrit dans le climat délétère de la campagne pour l’élection présidentielle française. Mais rien n’empêche de redire ce que l’on pense surtout si l’on éprouve la désagréable sensation qu’une partition bien particulière nous est imposée, du moins en France.
Voici donc quelques considérations sur cette question. Il s’agit d’extraits de mon ouvrage Un Regard Calme sur l’Algérie (Seuil, 2005).
Les parties entre crochets sont de légères précisions.


Pour des excuses françaises à propos de la colonisation

« J’ose faire ce rêve. Le 19 mars 2030, à quelques semaines du bicentenaire [et non du centenaire comme écrit précédemment] de la prise d’Alger par les troupes du général de Bourmont, un président de la République française, peut-être une femme, prononcera à Alger un discours historique devant les députés de l’Assemblée nationale algérienne. Un discours où ce président, la voix chargée d’émotion, demandera officiellement pardon aux Algériens pour les cent trente-deux années de colonisation infligées par la France à leur pays, de 1830 à 1962. Peut-être, à défaut de ‘repentance’, s’agira-t-il tout simplement de la présentation d’excuses aux Algériens et de la reconnaissance devant l’Histoire que la colonisation fut dans sa presque totalité une ignominie génératrice de violences extrêmes à l’égard d’un peuple qui en a été à jamais affecté dans son âme et dans sa personnalité. »

« Ce rêve, ou plutôt ce souhait, ne se réalisera peut-être jamais. En effet, la question de la reconnaissance officielle par la France du mal fait par la colonisation aux Algériens n’est pas un thème facile à aborder. Le faire, c’est ouvrir immédiatement les vannes du contentieux franco-algérien. C’est aussi remettre à l’ordre du jour un sujet épineux en matière de politique intérieure [française] qui, de l’extrême droite à la gauche « souverainiste », provoque, dans le meilleur des cas, des crispations et des manifestations d’évident agacement. « Encore ? », « A quoi bon ? », « Ce n’est pas aussi simple que cela » sont les réponses les plus fréquemment avancées lorsque l’interlocuteur algérien revient à la charge sur ce sujet. » (…)

« J’ai moi-même longtemps considéré cette question de la ‘repentance’ française comme secondaire dans la somme des malentendus franco-algériens. A l’instar de nombreux compatriotes, j’estimais nécessaire d’aller de l’avant et de cesser de se sentir pris en otages par le poids du passé. Ce n’est pas que les discours sur les prétendus aspects positifs de la colonisation me laissaient indifférent. Mais souvent, par tact, par politesse à l’égard de l’interlocuteur français, je préférais ne pas engager de joutes verbales, mettant son insistance à trouver à tout prix des bienfaits à la colonisation sur le compte d’une culpabilité mal assumée que je prenais garde de ne pas exacerber, ou la considérant comme l’expression du sentiment d’une défaite mal digérée – l’indépendance algérienne et la fin de l’empire colonial français. De façon plus générale, revenir sur la colonisation me semblait faire partie de ces débats stériles que l’Humanité ne gagne rien à perpétuer. »

Reconnaître la souffrance algérienne

« Les effets insidieux de la ‘seconde guerre d’Algérie’ [la décennie noire] qui ont ouvert [en France] la voie à la remise en question profonde de la légitimité de l’indépendance algérienne m’ont pourtant fait changer d’avis. Je suis désormais convaincu que, si l’on souhaite vraiment refonder les relations franco-algériennes, il faut alors revenir au point zéro, à l’origine de tous les maux et tourments qui empoisonnent les relations entre les deux pays. En tant qu’Algérien né après l’indépendance, j’aimerais que la République française reconnaisse officiellement que la colonisation de l’Algérie a été un déni à la fois de justice et d’humanité vis-à-vis d’un peuple qui vivait sur sa terre, qui possédait sa propre identité. Une reconnaissance au nom de la morale et de la vérité historique. »

« De la morale, parce qu’il n’était pas juste d’envahir par la force et de coloniser une terre déjà peuplée, avec ses propres traditions et religions. Il n’était pas juste de déstructurer sa population en se justifiant d’une prétendue supériorité civilisationnelle. Il n’était pas juste enfin de faire des Algériens des « indigènes », des êtres de second rang qui ont dû attendre 1958 et les derniers feux de l’Algérie française pour être conviés, en tant que citoyens, au banquet de la République. »

« De la vérité historique, parce que la colonisation a été tout, sauf une œuvre civilisatrice. La violence de la conquête coloniale, les milliers de têtes coupées lors de la « pacification », les tribus – hommes, femmes et enfants – enfumés dans des grottes jusqu’à la mort, les terres confisquées, les insurrections et les révoltes matées dans le sang – la dernière en date étant celle du printemps 1945 – démontrent que les Lumières n’ont rien à voir avec cette période tragique. » (…)

« Mais cette ‘reconnaissance de torts’ – je préfère ce terme à celui de ‘repentance’ – est avant tout un acte nécessaire si l’on veut aider les Algériens à se reconstruire. Dans notre mémoire collective, la colonisation est une violence mais aussi une défaite humiliante. Le tourment d’un peuple assujetti par la force et les exactions s’est transmis de génération en génération et demande toujours à être soigné. Bien sûr, l’indépendance a atténué la douleur et fait relever les têtes, mais elle n’a pas fait disparaître le traumatisme. L’absence d’excuses officielles, le refus têtu de la France d’admettre par le biais de ses autorités politiques sa responsabilité dans cette blessure de l’âme algérienne sont comparables aux dégâts qu’inflige un agresseur à sa victime en refusant de reconnaître son tort et en lui niant l’existence d’une légitime douleur. »

Excuses, démocratie et réparations

« Pourquoi attendre 2030 ? Ce n’est certainement pas parce que je fais le pari que les passions franco-algériennes seront éteintes d’ici là. Laisser passer le temps ne servira à rien, car chaque génération reprend à son compte, d’une manière ou d’une autre, le contentieux entre nos deux pays. Il est de fait vraisemblable que la polémique autour du voile en France puise une partie de ses racines dans le passé algérien d’un pays qui découvre, dans la difficulté, que l’achèvement de la décolonisation n’a pas tout résolu, notamment ses questionnements sur sa propre identité. »

« En réalité, si j’avance la date de 2030, c’est parce que j’ose imaginer que, d’ici là, l’Algérie sera vraiment une démocratie. Il m’insupporterait de voir le ‘pouvoir’ actuel tirer profit d’un acte de contrition français. Il ne s’agit pas ici d’ouvrir la voie à un nouveau type de conditionnalité, du type ‘la repentance contre la démocratie’, mais d’être prudent par respect pour le peuple algérien en ne perdant jamais de vue que ses dirigeants exploitent tous les moyens pour conforter leur emprise sur le pays. »

« Nous avons suffisamment souffert de la confiscation, voire de la réécriture, de notre histoire à des fins partisanes pour admettre qu’une éventuelle reconnaissance officielle par la France de ses fautes et erreurs en Algérie soit récupérée par un régime non légitime. Si je souhaite que, un jour, un président de la République française reconnaisse de manière officielle que la colonisation a d’abord été un viol, ce n’est que pour mieux m’accepter et cesser enfin d’être obsédé par le passé. Ce n’est pas en tous les cas pour exiger de la France des réparations matérielles qui ne grandiraient pas l’image de l’Algérie et qui, au final, souilleraient la mémoire de tous ceux qui sont tombés pour l’indépendance. » (…)

Les bienfaits collatéraux de la colonisation


« Si l’on veut parler sérieusement de la guerre d’Algérie, il faut alors revenir à la conquête coloniale. Je ne considère pas que ce conflit de sept années et demie a été une rupture : il était inscrit dans les tables. C’était la logique et inévitable réponse à plusieurs décennies de pacification et d’insurrections matées dans le sang. Par ailleurs, personne en Algérie, ne nie que la colonisation a fait du bien à une minorité d’Algériens. Mais ce n’est pas pour eux que la France s’est installée dans leur pays et ils n’ont fait que bénéficier de « bienfaits collatéraux » [autrement dit, des bienfaits par incidence]. La colonisation, qui peut-être n’a finalement profité qu’à une minorité de Français et à de gros colons – mais c’est déjà une autre question – n’a pas émancipé les femmes algériennes, elle n’a jamais imposé l’école pour tous les enfants musulmans, elle n’a pas sorti l’Algérie profonde du plus complet dénuement. C’est d’abord pour cela que le FLN a pu naître, rassembler puis vaincre. »
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