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Dernier ouvrage paru : Chroniques du ramadan. Voyage intimiste au coeur du jeûne (Tallandier, 2026).
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jeudi 28 janvier 2021

La chronique du blédard : Objectif, juillet 2022 ou « Algérie-60 »

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Le Quotidien d’Oran, jeudi 28 janvier 2021

Akram Belkaïd, Paris

 

En mars 2012, mon ami et confrère K. Selim déplorait l’absence de projets culturels concrets pour commémorer le cinquantième anniversaire de l’indépendance (1). Dans son éditorial, il relevait que ce vide nous imposait de systématiquement réagir à ce que des Français – ou des Algériens vivant en France - pouvaient produire comme reportages, documentaires, films de fiction ou même ouvrages littéraires traitant de la période coloniale et plus particulièrement de la Guerre d’indépendance. Dix ans plus tard, rien n’a changé. Comme vient de le montrer la publication, en France, du rapport de l’historien Benjamin Stora (2), nous sommes toujours dans la réaction défensive et dans l’incapacité à imposer notre agenda, ce dernier étant tout simplement inexistant. Il se dit qu’un rapport algérien serait en préparation. On l’attend… On l’espère…

 

On dira que nous avons d’autres priorités et c’est exact. La situation du pays est, à bien des égards, très préoccupante. Qu’il s’agisse de la santé ou des finances, les craintes et les interrogations sont multiples. A cela s’ajoute la manière inique dont sont traités nombre de détenus d’opinion dont on ne dira jamais assez qu’ils ont besoin de soutien et de solidarité active, le silence à leur égard, fut-il « tactique », n’étant rien d’autre qu’une compromission non assumée.

 

Mais la question du passé demeure incontournable surtout quand son interprétation nous vient de France. Concernant les excuses que l’Algérie est en droit d’exiger de la France, non pas simplement pour ce qui s’est passé durant la Guerre d’indépendance mais d’abord et avant tout pour le simple fait colonial, les opinions sont nombreuses. Pour celles et ceux qui réfléchissent sérieusement à cette question – je ne parle pas ici des incontournables excités et donneurs de leçons qui ne sont bons qu’à délivrer des certificats de patriotisme ou à jeter l’anathème sur celles et ceux qu’ils ne peuvent souffrir -, les excuses sont parfois jugées nécessaires ou, à l’inverse, inutiles, l’Algérie étant indépendante et n’ayant pas à s’embarrasser avec ces histoires du passé.

 

Pour ma part, comme indiqué dès 2005 dans mon ouvrage Un regard calme sur l’Algérie, je suis favorable à ces excuses ou, si l’on préfère, à une « reconnaissance » de ce qu’exprimait Abdelaziz Bouteflika en juin 2000 lors de sa visite officielle à Paris : la reconnaissance, donc, de la « lourde dette morale, ineffaçable et imprescriptible » de la France à l’égard de l’Algérie. » Une reconnaissance, écrivais-je alors, « au nom de la morale et de la vérité historique. De la morale, parce qu’il n’était pas juste d’envahir par la force et de coloniser une terre déjà peuplée, avec ses propres traditions et religions. Il n’était pas juste de déstructurer sa population en se justifiant d’une prétendue supériorité civilisationnelle (…) De la vérité historique, parce que la colonisation a été tout, sauf une œuvre civilisatrice. La violence de la conquête coloniale, les milliers de têtes coupées lors de la ‘‘pacification’’, les tribus – hommes, femmes et enfants – enfumées dans des grottes jusqu’à la mort, les terres confisquées, les insurrections et les révoltes matées dans le sang – la dernière en date étant celle du printemps 1945 – démontrent que les Lumières n’ont rien à voir avec cette période tragique (…) »

 

Nous connaissons tous le bénéfice politique et propagandique que tirerait le pouvoir algérien d’excuses officielles françaises. Cela peut inciter à différer ces excuses, à attendre que le Hirak et la démocratie triomphent enfin. Mais ce n’est pas la question. Personne n’est vraiment en droit de dire s’il faut ou non les exiger. L’idéal serait que cela entre dans une réflexion plus globale concernant notre passé, que l’on sache ce que nous voulons vraiment, ce qui nous paraît le plus important : les archives ? des reconnaissances précises concernant tel ou tel événement ? La cartographie exacte des essais nucléaires ou des mines aux frontières ? Et c’est là où pointe le rendez-vous de 2022. Qu’allons-nous faire pour commémorer le soixantième anniversaire de l’indépendance ? Attendre les documentaires d’Arte ou les « reportages » de M6 pour se lancer à plumes et posts perdus dans l’une de ces chaqlalas dont nous avons le secret ? Ou produire du « made in Algeria », aussi modeste soit-il ?

 

Il ne faut pas trop compter sur l’Etat même s’il pourrait, lui aussi, commander un rapport à un ou plusieurs historiens algériens, ce qui serait une façon de faire entendre un autre discours. Certes, les conditions sanitaires sont très contraignantes mais pourquoi ne pas imaginer une mobilisation nationale des éditeurs, des créateurs, des artistes, des chercheurs et des historiens sous un label commun, « Algérie-60 » ou autre chose ? Je suis, par exemple, frappé par le nombre de personnes s’exprimant sur les réseaux sociaux au sujet de leur propre histoire familiale et de la manière dont l’engagement de l’un des leurs – souvent mort au maquis – a été nié après 1962. Comment faire pour relayer ces voix ? Pour leur donner plus d’échos ?

 

Et puis, il y a les questions qui fâchent. Nous portons en nous des silences assourdissants quant au passé. Des choses qui, certes, peuvent (enfin) s’écrire dans les journaux ou les livres mais qui ne seront jamais abordées à la télévision voire à la radio. Quatre exemples simples qui mériteraient débats, colloques, série d’articles : Qui était Messali Hadj ? Que représentait Ferhat Abbas ? Qui a tué Abbane Ramdane et pourquoi ? Quel fut le « vrai » rôle des Oulémas ?

 

Notre histoire est tragique mais elle est aussi passionnante. C’est à nous de l’explorer mais aussi d’en être les passeurs à destination de la jeunesse. Ayons en tête ceci pour bien comprendre l’enjeu : pour un jeune qui aura vingt ans en 2022, l’indépendance sera aussi éloignée de son quotidien que l’an 1900 ne l’était pour un jeune du même âge en 1962… Réfléchir et produire en prévision de juillet 2022, voilà une autre mobilisation urgente.

 

 

(1) « Benjamin Stora 2 ENTV 0 », Le Quotidien d’Oran, jeudi 15 mars 2012.

(2) « Rapport sur les questions mémorielles portant sur la colonisation, et la guerre d’Algérie ». Document rédigé à l’attention du président Emmanuel Macron.

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vendredi 19 octobre 2018

Elle, Fanon et moi (Nouvelle)

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Elle, Fanon et moi (*)
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Au dehors, se déroulait la célébration parisienne d’une Révolution deux fois centenaire qui n’avait pas empêché l’asservissement de mes aïeux. J’étais là, dans cette petite cuisine où flottait une vague odeur de blanquette de veau, à me demander ce que je devais faire, s’il me fallait sortir pour me mêler à la foule ou rester à attendre qu’elle rentre. Devais-je partir ou devais-je rester… ? Fallait-il la quitter ou continuer de subir en attendant mieux ou un improbable miracle ? J’avais très vite compris que cela ne pouvait finir autrement que par des cris, des mots en forme de lame de rasoirs et quelques pleurs vite essuyés. Dès les premiers jours, en fait dès la première nuit, je n’avais pas aimé la manière dont elle disait « les Arabes ». On aurait dit qu’elle se raclait le haut du palais, un peu comme lorsqu’une bouche de malotru annonce l’expulsion imminente d’un crachat. Par petites touches, par grands heurts, nous avions compris qu’il était des sujets de discussion à proscrire. Ainsi, disais-je la « Guerre d’indépendance » quand elle évoquait « les crimes des Fellaghas ». Ainsi répondait-elle « terrorisme » quand je clamais « lutte de libération ». Parfois, l’actualité du Proche-Orient, ses bombes, ses massacres et ses enlèvements, se chargeaient de rallumer le feu et d’étioler une passion aux fondations fissurées. Une fête sur une péniche, un soir de juin. Un sourire, deux, quelques mots, des rires et un slow. Une histoire qui commence sans que l’un ou l’autre ne devine qu’elle était déjà promise à un naufrage dans les eaux boueuses de la Seine.
      
« Vous vouliez l’indépendance, on vous l’a donnée. Pourquoi êtes-vous aussi nombreux chez nous ? Et toi, d’ailleurs, qu’est-ce que tu fais en France ? Ne cherche pas à m’épouser. Tu n’auras pas tes papiers grâce à moi », m’a-t-elle dit au bout d’une semaine sans même feindre de plaisanter. Ses provocations et sa hargne froide venaient au moment où je m’y attendais le moins. Avec le recul, je me dis que c’était l’instant où elle ne voyait que l’Algérien en moi. Il m’arrivait d’encaisser en silence, par fatigue, par manque de répartie ou parce que je n’avais nulle part où aller dormir. Mais, même avec retard, je rendais tous les coups, verbalement, s’entend. J’attendais d’être en sa compagnie dans la rue de son beau quartier, pour parler franco-algérien, à voix haute, en laissant tomber les mâchoires, en roulant le r de métro, en disant « dju beurre » et en commençant mes phrases par un « ouèche » vulgaire et interrogatif. Elle était riche, ou plutôt fille de riche, et, par peur de ce qu’auraient pu penser ses mère et père de ma présence clandestine, elle m’interdisait de répondre au téléphone. Alors, quand la sonnerie se faisait entendre, je faisais mine de me précipiter sur le combiné en lançant un âââlou qui la rendait blême.
     
Un soir, alors que j’étais encore en maraude dans la ville, elle a fouillé dans mes maigres affaires. Peut-être pensait-elle que je la volais. Ou alors s’inquiétait-elle des histoires invraisemblables que je lui racontais pour m’inventer une autre vie au pays. En rentrant, je l’ai trouvée qui m’attendait, les yeux brillant de colère, les lèvres transformées en traits sans commissures. « Tu lis ça ? Je ne veux pas de ce bouquin chez moi ! » m’a-t-elle dit en jetant l’édition algérienne des Damnés de la terre par la fenêtre d’où s’engouffraient les rumeurs de l’avenue Mozart et des tourbillons annonciateurs d’un orage d’été. J’ai dévalé l’escalier. A l’extérieur, une grosse pluie chaude s’était mise à tomber et il n’y avait aucune trace du livre. Trempé, les tempes bourdonnantes, je l’ai cherché pendant une bonne heure. En vain. Quelqu’un l’avait peut-être ramassé avant que ne j’arrive ou alors était-il tombé sur une rambarde, un balcon on dans une gouttière. Les jours d’après, j’ai continué d’espérer le voir posé sur le marbre du hall de l’immeuble ou sur le bois rouge des boîtes aux lettres.
    
J’aimais ce bouquin. J’en avais corrigé les épreuves pour gagner un peu d’argent immérité tant j’avais bâclé le travail en me laissant prendre par sa lecture. Une fois publié, j’ai annoté et souligné l’exemplaire auquel j’avais eu droit (à l’époque, les surligneurs fluorescents dont usent et abusent les étudiants d’aujourd’hui n’étaient guère répandus). Ce livre, je l’ai pleuré. C’était un compagnon, un aîné plein d’enseignements et de bon sens qui m’a permis de mettre des mots sur tant de choses confusément ressenties ou tout simplement ignorées. Il m’arrive encore de rêver que je le retrouve.
Ce soir-là, nous avons eu la plus violente de nos disputes. Elle n’aimait pas Fanon. Elle disait même le haïr, l’accusant d’avoir défendu l’indéfendable, d’avoir incité à la haine de l’Occident. 

« C’est lui qui a inspiré Pol-Pot et ses monstres » ne cessait-elles de répéter en maudissant « la paysannerie révolutionnaire ». C’est ainsi que j’ai commencé à décrypter une part de sa propre histoire. Sa famille devait une partie de sa fortune à l’Algérie coloniale mais aussi à l’Indochine. Le FLN, le Vietminh et les Khmers rouges lui avaient fait perdre beaucoup d’argent et de standing. Surtout, elle en avait après Sartre et sa préface, « ode à la violence gratuite et à la haine de soi ». Je l’écoutais en essayant de garder mon calme, me demandant, si, finalement, le philosophe français n’avait pas rendu un mauvais service à l’œuvre du penseur algéro-martiniquais. Les Damnés de la terre avaient-ils vraiment besoin d’une préface ? Fallait-il, (déjà !), qu’une œuvre du Sud, s’adressant à des gens du Sud, soit obligatoirement légitimée, pour ne pas dire adoubée, par une personnalité du Nord, fut-elle aussi prestigieuse ? Bien sûr, c’était l’exigence de l’époque. La cause algérienne et celles des autres pays du Tiers monde avaient besoin de soutiens et de porte-voix. Mais tout de même ! « Une préface de Sartre, ça ne se refusait pas », lui ai-je finalement dit en serrant les dents.
      
Le lendemain, un peu confuse, elle m’a mis Le sanglot de l’homme blanc entre les mains en m’incitant à « l’apprendre par cœur et à le méditer pour me laver la tête de mes fausses vérités tiers-mondistes ». J’ai pris le livre en le soupesant comme on manie un objet malodorant. « J’en ai entendu parler mais je ne l’ai jamais lu » ai-je répondu en le jetant aussitôt par la fenêtre. Elle a éclaté de rire. Nous étions quittes. Mais ce n’était qu’une trêve. Tôt ou tard, la guerre reprendrait. Il me restait encore une semaine avant mon retour à Alger. J’aurais pu aller dormir dans les gares ou frapper à la porte d’amis que j’avais plus ou moins délaissés. 
Mais mon bouquin perdu criait vengeance.
L’idée m’est venue un soir, alors qu’elle découpait un article dans le Quotidien de Paris. Il fallait que je trouve d’abord un exemplaire du livre. Comme je n’avais plus que quelques francs en poche, je l’ai emprunté – car tel est le verbe approprié - dans une librairie de Saint-Michel. Installé dans un square, j’ai ensuite découpé de grandes feuilles de classeur blanches en trois ou quatre. Puis, sur chaque bande, j’ai recopié un passage tiré De la violence. Nul besoin de repères ou d’annotations, je retrouvais sans peine le paragraphe ou la phrase auxquels je pensais. En deux jours, j’ai amassé une centaine de billets à l’écriture claire et sans ratures. En rentrant dans son immeuble, je cachais mon petit travail dans un placard électrique. J’avais trop peur qu’elle ne découvre ce que je lui préparais.
    
La veille de mon départ, ayant terminé mon labeur, je suis retourné à la librairie pour remettre le livre à sa place. Un vigile – un colosse noir qui me dépassait de deux bonnes têtes – m’a vu faire. Il ne m’a rien dit, se contentant de me bien fixer dans les yeux, comme pour me faire comprendre qu’il avait enregistré mon visage. En m’éloignant, je l’ai vu lire la quatrième de couverture. Je me suis mis à sourire, le cœur léger. Pendant la dispute, elle avait parlé de tiers-mondisme. Cela avait provoqué une drôle d’association d’idée. Tiers-monde, Librairie du Tiers-monde : j’allais enfin rentrer à Alger !
Le lendemain matin, à peine était-elle partie pour travailler, que je me suis aussitôt mis à la tâche. D’abord, sa table de nuit, les deux ou trois livres qui s’y trouvaient, une boîte d’aspirine et des pastilles pour la toux. Ensuite, son petit bureau, sa bibliothèque, sa cuisine et même la salle de bain. Je n’ai négligé aucun endroit, aucune cachette possible. Ici, dans l’armoire à pharmacie, j’ai glissé « la décolonisation, qui se propose de changer l’ordre du monde, est (…) un programme de désordre absolu. Mais elle ne peut être le résultat d’une opération magique, d’une secousse naturelle ou d’une entente à l’amiable ».
   
Là, dans une boîte à chaussures de marque, j’ai mis « la ville du colon est une ville repue, paresseuse, son ventre est plein de bonnes choses à l’état permanent (…) La ville du colonisé est une ville accroupie, une ville à genoux, une ville vautrée. C’est une ville de nègres, une ville de bicots (…) Le colonisé est un envieux. Le colon ne l’ignore pas qui, surprenant son regard à la dérive, constate amèrement mais toujours sur le qui-vive : ‘ils veulent prendre notre place’. C’est vrai, il n’y a pas un colonisé qui ne rêve pas au moins une fois par jour de s’installer à la place du colon. »
Dans la poche intérieure d’une veste de tailleur de marque, j’ai agrafé « l’immobilité à laquelle est condamné le colonisé ne peut être remise en question que si le colonisé décide de mettre un terme à l’histoire de la colonisation, à l’histoire du pillage, pour faire exister l’histoire de la nation, l’histoire de la décolonisation. » Sous sa descente de lit, j’ai collé, bien à plat, un passage que j’avais recopié à cinq reprises. Elle allait le trouver sous ses pieds, au fond d’un tiroir de sa cuisine, derrière sa machine à laver, dans un exemplaire du Guide Michelin et dans un paquet de biscottes qu’elle n’avait pas encore entamé. Terrible mots que voici qui ont fait couler tant d’encre et fait déverser tant de fiel : « Lorsqu’en 1956, après la capitulation de M. Guy Mollet devant les colons d’Algérie, le Front de libération nationale, dans un tract célèbre, constatait que le colonialisme ne lâche que le couteau sur la gorge, aucun Algérien vraiment n’a trouvé ces termes trop violents. Le tract ne faisait qu’exprimer ce que tous les Algériens ressentaient au plus profond d’eux-mêmes : le colonialisme n’est pas une machine, ce n’est pas un corps doué de raison. Il est la violence à l’état de nature et ne peut s’incliner que devant une plus grande violence ».
    
La maison était truffée de tracts. Elle allait en avoir pour des semaines, voire des mois ou des années, à tous les trouver. Les lirait-elle ? Peu m’importait. Je me sentais apaisé. Mes semailles terminées, il ne me restait plus qu’à prendre mon sac et à partir pour l’aéroport d’Orly. Sur la porte refermée, j’ai scotché le dernier passage, celui que j’avais recopié en grande lettres capitales, hautes et bien grasses, pour qu’elles soient aussi lues par celles et ceux qui emprunteraient l’escalier pendant la journée. C’était un morceau choisi de la préface honnie.  « Vous savez bien que nous sommes des profiteurs. Vous savez bien que nous avons pris l’or et les métaux puis le pétrole des ‘continents neufs’ et que nous les avons ramenés dans les vieilles métropoles. Non sans d’excellents résultats : des palais, des cathédrales, des capitales industrielles ; et puis quand la crise menaçait, les marchés coloniaux étaient là pour l’amortir ou la détourner ». Elle rentrerait fatiguée, lirait ces lignes et déchirerait certainement la feuille avec des ongles rageurs sans s’imaginer les surprises qui l’attendaient.
     
J’ai longtemps cru que je n’aurais plus jamais de nouvelles d’elle. Mais quinze ans plus tard, installé à Paris, j’ai reçu un petit colis adressé à mon journal. L’expéditeur n’était pas mentionné et, à l’intérieur du pli, il y avait une ancienne édition des Damnés de la terre, en parfait état mais sans la préface de Sartre, visiblement découpée au cutter. Il y avait aussi écrit ces quelques mots : « j’ai fini par le lire. Il y a des choses que je commence à comprendre. Et toi ? As-tu lu ? Comprends-tu ? ». J’ai gardé cet exemplaire et il m’arrive même de céder à une étrange nostalgie en relisant sa dédicace. Et, à chaque fois, je réalise en riant que je n’ai toujours pas lu Le sanglot de l’homme blanc.
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*) Nouvelle publiée in « Frantz Fanon et l’Algérie : Mon Fanon à moi », Numéro spécial de la revue Algérie Littérature/Action (N°152-156, octobre-novembre 2011. Paris, Marsa éditions. Coordination Christiane Chaulet-Achour. Établissement du texte et réalisation : Marie Virolle.


jeudi 1 mars 2018

La chronique du blédard : Hébron

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Le Quotidien d’Oran, jeudi 1er mars 2018
Akram Belkaïd, Paris





Al-Khalil.
Une journée ensoleillée. Les premiers abords de la ville, l’une des plus anciennes du Proche-Orient voire du monde. Animée, embouteillée. Commerces ouverts, gargotes, vendeurs de breloques et d’électronique bon marché, marchands de légume, rabatteurs pour taxis collectifs. On tend l’oreille et on sourit malgré l’anxiété qui nous tord le ventre depuis la veille. Ah, la langue arabe des Hébronites ou, plutôt, des Khalilis… « Anâ hmoâ-âr ? » (« moi, un âne ? »), crie un automobiliste au piéton qu’il vient de manquer de renverser. Algarade sans grandes conséquences. On se délecte de l’accent emphatique, un brin ahuri, objet de milles et une blagues et plaisanteries. Le Khalili… A Ramallah, Jéricho ou Bethléem, on moque son conservatisme, son âpreté au gain, sa roublardise, et, puisqu’il faut bien le dire, sa bêtise (supposée).

On se rapproche du cœur antique de la ville, inscrit récemment par les Palestiniens (au grand dam des autorités israéliennes) sur la liste du patrimoine mondial. A l’agitation fait progressivement place le silence. Ici vivent quelques centaines de colons protégés par plusieurs milliers de soldats israéliens. Une enclave illégale au regard du droit international. Hommes en armes, barrières peintes en vert, tours de guets, portiques avec détecteurs de métaux, tourniquets et barbelés. Ici, pour les habitants palestiniens qui tiennent encore, une bataille se livre au quotidien, heure par heure, seconde par seconde. C’est celle du centimètre carré qu’il faut défendre pied à pied. Dans les rues jadis pleines de vie, règne le vide sinistre des rideaux métalliques baissés. Des maisons, pourtant habitées, ressemblent à des ruines.

Deux hommes. Deux frères. Commerçants. Vendeurs de tissus. Les clients ne viennent plus. Trop dangereux, trop de risque. Leur maison familiale, à quelques mètres de là, n’est jamais vide. Ils ne peuvent pas s’en éloigner. Leur hantise ? Que les colons d’à-côté profitent de leur absence pour investir les lieux. Pour ces extrémistes, les « Arabes », car ce n’est qu’ainsi qu’ils appellent les Palestiniens, n’ont rien à faire ici. Alors, tous les moyens sont bons pour les faire partir. Les témoignages font serrer le cœur et les dents. Dans cette maison, des inconnus sont venus de nuit par les toits pour percer des trous dans le plafond. Dans cette autre, il y a eu un départ de feu dont les auteurs n’ont été jamais inquiétés. Dans ce bloc d’habitations, il n’y a qu’une seule porte d’entrée possible. Donc, on rentre chez l’un, puis on traverse le salon de l’autre, avant de pouvoir arriver chez soi, là par où votre autre voisin est obligé de passer pour regagner son foyer.

Acceptez de vendre votre maison, votre commerce, et nous vous paierons grassement – des millions de dollars s’il le faut -, nous vous aiderons même à vous installer en Occident mais acceptez de vendre. Tel est le message délivré par des organisations américaines qui tentent de déloger « pacifiquement » les Palestiniens. Vendre ? Impensable pour ceux à qui l’on a parlé. Ou plutôt, que l’on a juste écouté car c’est la seule chose à faire : l’arabe donneur de leçons, ou si l’on préfère, le maghrébin donneur de leçons est prié de passer son chemin… Ne pas vendre, donc. Le faire, c’est condamner son nom à une honte éternelle. Car, quand la bâtisse est récupérée par les colons, cela signifie que toute la rue sera mise sous pression par l’armée pour des « raisons de sécurité ». Vendre, c’est ajouter au malheur des voisins et des siens. C’est trahir.

Des grillages et parfois des toiles surplombent les ruelles où se tient le marché. Car, du haut de leurs fenêtres, les colons jettent parfois des immondices ou divers objets. Protégés par les soldats, ils défilent régulièrement dans les rues, clamant que l’endroit leur appartient. Deux par deux, des observateurs « temporaires » sont censés noter toute anomalie ou tout incident. Présence inutile qui donne bonne conscience à la « communauté internationale ». Les Palestiniens ont appris dans leur chair qu’il est préférable pour eux de ne pas réagir aux provocations. Il leur faut juste être présent et tenter vaille que vaille de vaquer à leurs occupations. Le « soumoud ». Tenir bon, être intransigeant dans sa résilience. Résister. Faire confiance au temps…

On poursuit ses déambulations. Deux moments exécrables parmi tant d’autres. On lève la tête une première fois. Un soldat, du haut de sa tour, qui accompagne notre mouvement de la pointe de son fusil. Il est jeune avec des tâches de rousseur. S’amuse-t-il à nous faire peur ou est-il sérieux ? On poursuit, sans en mener large. On lève encore la tête. Une fenêtre grillagée s’ouvre. Une femme. La cinquantaine. Un regard de haine, intense et glaçant. Quelques mots prononcés en hébreu à notre intention puis la fenêtre qui se ferme brusquement. On continue sa marche.

La mosquée d’Ibrahim. Le 25 février 1994, c’est ici qu’un colon « extrémiste » (étrange, on ne le qualifie jamais de « terroriste ») a abattu de sang-froid vingt-neuf Palestiniens, dont sept enfants, et blessé cent vingt-cinq autres. « Le » moment où le « processus de paix » né de l’accord d’Oslo de septembre 1993, a été condamné à l’échec. Aujourd’hui, le « Tombeau des patriarches » est divisé en deux accès, l’un pour les musulmans, l’autre pour les juifs. Pour les musulmans, il faut passer par un poste militaire et présenter ses papiers. En contrebas du bâtiment, devant l’un des rares magasins de souvenirs ouverts, un petit groupe de touristes solidaires français discute avec son guide. Parmi eux, une jeune femme sanglote et tremble de tout son corps. Elle ne s’attendait pas à cela. On l’avait prévenue, mais les check-points, les colons armés qui crachent dans la direction de son groupe, le soldat qui pointe son fusil, ont eu raison de son calme. Voilà d’ailleurs un militaire qui s’approche. Etes-vous arabes, interroge-t-il avec de l’impatience dans la voix. On lui demande pourquoi. Parce que cette partie de la rue leur est interdite, assène-t-il. Il faut faire quelques pas de côtés, franchir la ligne de séparation invisible, se dire encore une fois, qu’ici, chaque centimètre compte…

Un gamin, vendeur de breloques se fait insistant. Que faire, sinon lui acheter ce que l’on peut. En février 2018, sans même savoir pourquoi un commerçant du coin s’est fait embarquer, punir d’une amende et traduire devant un tribunal militaire (1). Réalité : chaque jour, ou presque, des vexations, des arrestations, des écoliers embarqués pour avoir jeté une pierre. Après avoir visité les lieux, l’historien Alain Ruscio établissait un parallèle entre cet endroit de peines et d’humiliations et la réalité de l’Algérie coloniale (2). En quittant les lieux, on médite sur ce parallèle lourd de sens et l’on ne peut s’empêcher alors de penser un bref instant à cet écrivain algérien, idiot utile de l’ultra-sionisme, qui clame sa « passion » pour Israël sans jamais avoir mis les pieds dans ce cercle de l’enfer, insulte au sanctuaire de « l’Ami privilégié », père du judaïsme, du christianisme et de l’islam.

(1) « Palestinian arrested for selling bracelets near Ibrahimi Mosque checkpoint », palsolidarity.org, 21 février 2018

(2) « ‘‘Ici c’est Israël !’’ : Hébron, comme l’Algérie coloniale », « Lettre de Palestine » (blog), 31 octobre 2013. Texte repris et mis à jour dans le bimensuel Manière de Voir, « Palestine, un peuple, une colonisation », février-mars 2018.
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samedi 25 février 2017

La chronique du blédard : De la colonisation, de ses crimes et de la repentance

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Le Quotidien d’Oran, jeudi 23 février 2017
Akram Belkaïd, Paris

Parfois, il ne sert à rien d’écrire sur un thème que l’on a déjà abordé. Cela vaut surtout si les idées sont les mêmes et que la conviction alors affirmée est demeurée intacte. On peut éprouver l’envie d’annoter, de préciser ou d’augmenter mais cela ne change rien au fond. Alors, autant publier le texte tel quel. Cela sonne comme un rappel, une réitération et c’est donc ce qui suit.

On a beaucoup parlé ces derniers jours, de la colonisation et de ce qu’elle a infligé au peuple algérien. On peut se distancier de ce débat, au nom de la tranquillité d’esprit et de la lucidité en rappelant que tout cela n’est guère innocent puisque cela s’inscrit dans le climat délétère de la campagne pour l’élection présidentielle française. Mais rien n’empêche de redire ce que l’on pense surtout si l’on éprouve la désagréable sensation qu’une partition bien particulière nous est imposée, du moins en France.
Voici donc quelques considérations sur cette question. Il s’agit d’extraits de mon ouvrage Un Regard Calme sur l’Algérie (Seuil, 2005).
Les parties entre crochets sont de légères précisions.


Pour des excuses françaises à propos de la colonisation

« J’ose faire ce rêve. Le 19 mars 2030, à quelques semaines du bicentenaire [et non du centenaire comme écrit précédemment] de la prise d’Alger par les troupes du général de Bourmont, un président de la République française, peut-être une femme, prononcera à Alger un discours historique devant les députés de l’Assemblée nationale algérienne. Un discours où ce président, la voix chargée d’émotion, demandera officiellement pardon aux Algériens pour les cent trente-deux années de colonisation infligées par la France à leur pays, de 1830 à 1962. Peut-être, à défaut de ‘repentance’, s’agira-t-il tout simplement de la présentation d’excuses aux Algériens et de la reconnaissance devant l’Histoire que la colonisation fut dans sa presque totalité une ignominie génératrice de violences extrêmes à l’égard d’un peuple qui en a été à jamais affecté dans son âme et dans sa personnalité. »

« Ce rêve, ou plutôt ce souhait, ne se réalisera peut-être jamais. En effet, la question de la reconnaissance officielle par la France du mal fait par la colonisation aux Algériens n’est pas un thème facile à aborder. Le faire, c’est ouvrir immédiatement les vannes du contentieux franco-algérien. C’est aussi remettre à l’ordre du jour un sujet épineux en matière de politique intérieure [française] qui, de l’extrême droite à la gauche « souverainiste », provoque, dans le meilleur des cas, des crispations et des manifestations d’évident agacement. « Encore ? », « A quoi bon ? », « Ce n’est pas aussi simple que cela » sont les réponses les plus fréquemment avancées lorsque l’interlocuteur algérien revient à la charge sur ce sujet. » (…)

« J’ai moi-même longtemps considéré cette question de la ‘repentance’ française comme secondaire dans la somme des malentendus franco-algériens. A l’instar de nombreux compatriotes, j’estimais nécessaire d’aller de l’avant et de cesser de se sentir pris en otages par le poids du passé. Ce n’est pas que les discours sur les prétendus aspects positifs de la colonisation me laissaient indifférent. Mais souvent, par tact, par politesse à l’égard de l’interlocuteur français, je préférais ne pas engager de joutes verbales, mettant son insistance à trouver à tout prix des bienfaits à la colonisation sur le compte d’une culpabilité mal assumée que je prenais garde de ne pas exacerber, ou la considérant comme l’expression du sentiment d’une défaite mal digérée – l’indépendance algérienne et la fin de l’empire colonial français. De façon plus générale, revenir sur la colonisation me semblait faire partie de ces débats stériles que l’Humanité ne gagne rien à perpétuer. »

Reconnaître la souffrance algérienne

« Les effets insidieux de la ‘seconde guerre d’Algérie’ [la décennie noire] qui ont ouvert [en France] la voie à la remise en question profonde de la légitimité de l’indépendance algérienne m’ont pourtant fait changer d’avis. Je suis désormais convaincu que, si l’on souhaite vraiment refonder les relations franco-algériennes, il faut alors revenir au point zéro, à l’origine de tous les maux et tourments qui empoisonnent les relations entre les deux pays. En tant qu’Algérien né après l’indépendance, j’aimerais que la République française reconnaisse officiellement que la colonisation de l’Algérie a été un déni à la fois de justice et d’humanité vis-à-vis d’un peuple qui vivait sur sa terre, qui possédait sa propre identité. Une reconnaissance au nom de la morale et de la vérité historique. »

« De la morale, parce qu’il n’était pas juste d’envahir par la force et de coloniser une terre déjà peuplée, avec ses propres traditions et religions. Il n’était pas juste de déstructurer sa population en se justifiant d’une prétendue supériorité civilisationnelle. Il n’était pas juste enfin de faire des Algériens des « indigènes », des êtres de second rang qui ont dû attendre 1958 et les derniers feux de l’Algérie française pour être conviés, en tant que citoyens, au banquet de la République. »

« De la vérité historique, parce que la colonisation a été tout, sauf une œuvre civilisatrice. La violence de la conquête coloniale, les milliers de têtes coupées lors de la « pacification », les tribus – hommes, femmes et enfants – enfumés dans des grottes jusqu’à la mort, les terres confisquées, les insurrections et les révoltes matées dans le sang – la dernière en date étant celle du printemps 1945 – démontrent que les Lumières n’ont rien à voir avec cette période tragique. » (…)

« Mais cette ‘reconnaissance de torts’ – je préfère ce terme à celui de ‘repentance’ – est avant tout un acte nécessaire si l’on veut aider les Algériens à se reconstruire. Dans notre mémoire collective, la colonisation est une violence mais aussi une défaite humiliante. Le tourment d’un peuple assujetti par la force et les exactions s’est transmis de génération en génération et demande toujours à être soigné. Bien sûr, l’indépendance a atténué la douleur et fait relever les têtes, mais elle n’a pas fait disparaître le traumatisme. L’absence d’excuses officielles, le refus têtu de la France d’admettre par le biais de ses autorités politiques sa responsabilité dans cette blessure de l’âme algérienne sont comparables aux dégâts qu’inflige un agresseur à sa victime en refusant de reconnaître son tort et en lui niant l’existence d’une légitime douleur. »

Excuses, démocratie et réparations

« Pourquoi attendre 2030 ? Ce n’est certainement pas parce que je fais le pari que les passions franco-algériennes seront éteintes d’ici là. Laisser passer le temps ne servira à rien, car chaque génération reprend à son compte, d’une manière ou d’une autre, le contentieux entre nos deux pays. Il est de fait vraisemblable que la polémique autour du voile en France puise une partie de ses racines dans le passé algérien d’un pays qui découvre, dans la difficulté, que l’achèvement de la décolonisation n’a pas tout résolu, notamment ses questionnements sur sa propre identité. »

« En réalité, si j’avance la date de 2030, c’est parce que j’ose imaginer que, d’ici là, l’Algérie sera vraiment une démocratie. Il m’insupporterait de voir le ‘pouvoir’ actuel tirer profit d’un acte de contrition français. Il ne s’agit pas ici d’ouvrir la voie à un nouveau type de conditionnalité, du type ‘la repentance contre la démocratie’, mais d’être prudent par respect pour le peuple algérien en ne perdant jamais de vue que ses dirigeants exploitent tous les moyens pour conforter leur emprise sur le pays. »

« Nous avons suffisamment souffert de la confiscation, voire de la réécriture, de notre histoire à des fins partisanes pour admettre qu’une éventuelle reconnaissance officielle par la France de ses fautes et erreurs en Algérie soit récupérée par un régime non légitime. Si je souhaite que, un jour, un président de la République française reconnaisse de manière officielle que la colonisation a d’abord été un viol, ce n’est que pour mieux m’accepter et cesser enfin d’être obsédé par le passé. Ce n’est pas en tous les cas pour exiger de la France des réparations matérielles qui ne grandiraient pas l’image de l’Algérie et qui, au final, souilleraient la mémoire de tous ceux qui sont tombés pour l’indépendance. » (…)

Les bienfaits collatéraux de la colonisation


« Si l’on veut parler sérieusement de la guerre d’Algérie, il faut alors revenir à la conquête coloniale. Je ne considère pas que ce conflit de sept années et demie a été une rupture : il était inscrit dans les tables. C’était la logique et inévitable réponse à plusieurs décennies de pacification et d’insurrections matées dans le sang. Par ailleurs, personne en Algérie, ne nie que la colonisation a fait du bien à une minorité d’Algériens. Mais ce n’est pas pour eux que la France s’est installée dans leur pays et ils n’ont fait que bénéficier de « bienfaits collatéraux » [autrement dit, des bienfaits par incidence]. La colonisation, qui peut-être n’a finalement profité qu’à une minorité de Français et à de gros colons – mais c’est déjà une autre question – n’a pas émancipé les femmes algériennes, elle n’a jamais imposé l’école pour tous les enfants musulmans, elle n’a pas sorti l’Algérie profonde du plus complet dénuement. C’est d’abord pour cela que le FLN a pu naître, rassembler puis vaincre. »
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