Lignes quotidiennes

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Dernier ouvrage paru : Chroniques du ramadan. Voyage intimiste au coeur du jeûne (Tallandier, 2026).
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vendredi 19 octobre 2018

Elle, Fanon et moi (Nouvelle)

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Elle, Fanon et moi (*)
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Au dehors, se déroulait la célébration parisienne d’une Révolution deux fois centenaire qui n’avait pas empêché l’asservissement de mes aïeux. J’étais là, dans cette petite cuisine où flottait une vague odeur de blanquette de veau, à me demander ce que je devais faire, s’il me fallait sortir pour me mêler à la foule ou rester à attendre qu’elle rentre. Devais-je partir ou devais-je rester… ? Fallait-il la quitter ou continuer de subir en attendant mieux ou un improbable miracle ? J’avais très vite compris que cela ne pouvait finir autrement que par des cris, des mots en forme de lame de rasoirs et quelques pleurs vite essuyés. Dès les premiers jours, en fait dès la première nuit, je n’avais pas aimé la manière dont elle disait « les Arabes ». On aurait dit qu’elle se raclait le haut du palais, un peu comme lorsqu’une bouche de malotru annonce l’expulsion imminente d’un crachat. Par petites touches, par grands heurts, nous avions compris qu’il était des sujets de discussion à proscrire. Ainsi, disais-je la « Guerre d’indépendance » quand elle évoquait « les crimes des Fellaghas ». Ainsi répondait-elle « terrorisme » quand je clamais « lutte de libération ». Parfois, l’actualité du Proche-Orient, ses bombes, ses massacres et ses enlèvements, se chargeaient de rallumer le feu et d’étioler une passion aux fondations fissurées. Une fête sur une péniche, un soir de juin. Un sourire, deux, quelques mots, des rires et un slow. Une histoire qui commence sans que l’un ou l’autre ne devine qu’elle était déjà promise à un naufrage dans les eaux boueuses de la Seine.
      
« Vous vouliez l’indépendance, on vous l’a donnée. Pourquoi êtes-vous aussi nombreux chez nous ? Et toi, d’ailleurs, qu’est-ce que tu fais en France ? Ne cherche pas à m’épouser. Tu n’auras pas tes papiers grâce à moi », m’a-t-elle dit au bout d’une semaine sans même feindre de plaisanter. Ses provocations et sa hargne froide venaient au moment où je m’y attendais le moins. Avec le recul, je me dis que c’était l’instant où elle ne voyait que l’Algérien en moi. Il m’arrivait d’encaisser en silence, par fatigue, par manque de répartie ou parce que je n’avais nulle part où aller dormir. Mais, même avec retard, je rendais tous les coups, verbalement, s’entend. J’attendais d’être en sa compagnie dans la rue de son beau quartier, pour parler franco-algérien, à voix haute, en laissant tomber les mâchoires, en roulant le r de métro, en disant « dju beurre » et en commençant mes phrases par un « ouèche » vulgaire et interrogatif. Elle était riche, ou plutôt fille de riche, et, par peur de ce qu’auraient pu penser ses mère et père de ma présence clandestine, elle m’interdisait de répondre au téléphone. Alors, quand la sonnerie se faisait entendre, je faisais mine de me précipiter sur le combiné en lançant un âââlou qui la rendait blême.
     
Un soir, alors que j’étais encore en maraude dans la ville, elle a fouillé dans mes maigres affaires. Peut-être pensait-elle que je la volais. Ou alors s’inquiétait-elle des histoires invraisemblables que je lui racontais pour m’inventer une autre vie au pays. En rentrant, je l’ai trouvée qui m’attendait, les yeux brillant de colère, les lèvres transformées en traits sans commissures. « Tu lis ça ? Je ne veux pas de ce bouquin chez moi ! » m’a-t-elle dit en jetant l’édition algérienne des Damnés de la terre par la fenêtre d’où s’engouffraient les rumeurs de l’avenue Mozart et des tourbillons annonciateurs d’un orage d’été. J’ai dévalé l’escalier. A l’extérieur, une grosse pluie chaude s’était mise à tomber et il n’y avait aucune trace du livre. Trempé, les tempes bourdonnantes, je l’ai cherché pendant une bonne heure. En vain. Quelqu’un l’avait peut-être ramassé avant que ne j’arrive ou alors était-il tombé sur une rambarde, un balcon on dans une gouttière. Les jours d’après, j’ai continué d’espérer le voir posé sur le marbre du hall de l’immeuble ou sur le bois rouge des boîtes aux lettres.
    
J’aimais ce bouquin. J’en avais corrigé les épreuves pour gagner un peu d’argent immérité tant j’avais bâclé le travail en me laissant prendre par sa lecture. Une fois publié, j’ai annoté et souligné l’exemplaire auquel j’avais eu droit (à l’époque, les surligneurs fluorescents dont usent et abusent les étudiants d’aujourd’hui n’étaient guère répandus). Ce livre, je l’ai pleuré. C’était un compagnon, un aîné plein d’enseignements et de bon sens qui m’a permis de mettre des mots sur tant de choses confusément ressenties ou tout simplement ignorées. Il m’arrive encore de rêver que je le retrouve.
Ce soir-là, nous avons eu la plus violente de nos disputes. Elle n’aimait pas Fanon. Elle disait même le haïr, l’accusant d’avoir défendu l’indéfendable, d’avoir incité à la haine de l’Occident. 

« C’est lui qui a inspiré Pol-Pot et ses monstres » ne cessait-elles de répéter en maudissant « la paysannerie révolutionnaire ». C’est ainsi que j’ai commencé à décrypter une part de sa propre histoire. Sa famille devait une partie de sa fortune à l’Algérie coloniale mais aussi à l’Indochine. Le FLN, le Vietminh et les Khmers rouges lui avaient fait perdre beaucoup d’argent et de standing. Surtout, elle en avait après Sartre et sa préface, « ode à la violence gratuite et à la haine de soi ». Je l’écoutais en essayant de garder mon calme, me demandant, si, finalement, le philosophe français n’avait pas rendu un mauvais service à l’œuvre du penseur algéro-martiniquais. Les Damnés de la terre avaient-ils vraiment besoin d’une préface ? Fallait-il, (déjà !), qu’une œuvre du Sud, s’adressant à des gens du Sud, soit obligatoirement légitimée, pour ne pas dire adoubée, par une personnalité du Nord, fut-elle aussi prestigieuse ? Bien sûr, c’était l’exigence de l’époque. La cause algérienne et celles des autres pays du Tiers monde avaient besoin de soutiens et de porte-voix. Mais tout de même ! « Une préface de Sartre, ça ne se refusait pas », lui ai-je finalement dit en serrant les dents.
      
Le lendemain, un peu confuse, elle m’a mis Le sanglot de l’homme blanc entre les mains en m’incitant à « l’apprendre par cœur et à le méditer pour me laver la tête de mes fausses vérités tiers-mondistes ». J’ai pris le livre en le soupesant comme on manie un objet malodorant. « J’en ai entendu parler mais je ne l’ai jamais lu » ai-je répondu en le jetant aussitôt par la fenêtre. Elle a éclaté de rire. Nous étions quittes. Mais ce n’était qu’une trêve. Tôt ou tard, la guerre reprendrait. Il me restait encore une semaine avant mon retour à Alger. J’aurais pu aller dormir dans les gares ou frapper à la porte d’amis que j’avais plus ou moins délaissés. 
Mais mon bouquin perdu criait vengeance.
L’idée m’est venue un soir, alors qu’elle découpait un article dans le Quotidien de Paris. Il fallait que je trouve d’abord un exemplaire du livre. Comme je n’avais plus que quelques francs en poche, je l’ai emprunté – car tel est le verbe approprié - dans une librairie de Saint-Michel. Installé dans un square, j’ai ensuite découpé de grandes feuilles de classeur blanches en trois ou quatre. Puis, sur chaque bande, j’ai recopié un passage tiré De la violence. Nul besoin de repères ou d’annotations, je retrouvais sans peine le paragraphe ou la phrase auxquels je pensais. En deux jours, j’ai amassé une centaine de billets à l’écriture claire et sans ratures. En rentrant dans son immeuble, je cachais mon petit travail dans un placard électrique. J’avais trop peur qu’elle ne découvre ce que je lui préparais.
    
La veille de mon départ, ayant terminé mon labeur, je suis retourné à la librairie pour remettre le livre à sa place. Un vigile – un colosse noir qui me dépassait de deux bonnes têtes – m’a vu faire. Il ne m’a rien dit, se contentant de me bien fixer dans les yeux, comme pour me faire comprendre qu’il avait enregistré mon visage. En m’éloignant, je l’ai vu lire la quatrième de couverture. Je me suis mis à sourire, le cœur léger. Pendant la dispute, elle avait parlé de tiers-mondisme. Cela avait provoqué une drôle d’association d’idée. Tiers-monde, Librairie du Tiers-monde : j’allais enfin rentrer à Alger !
Le lendemain matin, à peine était-elle partie pour travailler, que je me suis aussitôt mis à la tâche. D’abord, sa table de nuit, les deux ou trois livres qui s’y trouvaient, une boîte d’aspirine et des pastilles pour la toux. Ensuite, son petit bureau, sa bibliothèque, sa cuisine et même la salle de bain. Je n’ai négligé aucun endroit, aucune cachette possible. Ici, dans l’armoire à pharmacie, j’ai glissé « la décolonisation, qui se propose de changer l’ordre du monde, est (…) un programme de désordre absolu. Mais elle ne peut être le résultat d’une opération magique, d’une secousse naturelle ou d’une entente à l’amiable ».
   
Là, dans une boîte à chaussures de marque, j’ai mis « la ville du colon est une ville repue, paresseuse, son ventre est plein de bonnes choses à l’état permanent (…) La ville du colonisé est une ville accroupie, une ville à genoux, une ville vautrée. C’est une ville de nègres, une ville de bicots (…) Le colonisé est un envieux. Le colon ne l’ignore pas qui, surprenant son regard à la dérive, constate amèrement mais toujours sur le qui-vive : ‘ils veulent prendre notre place’. C’est vrai, il n’y a pas un colonisé qui ne rêve pas au moins une fois par jour de s’installer à la place du colon. »
Dans la poche intérieure d’une veste de tailleur de marque, j’ai agrafé « l’immobilité à laquelle est condamné le colonisé ne peut être remise en question que si le colonisé décide de mettre un terme à l’histoire de la colonisation, à l’histoire du pillage, pour faire exister l’histoire de la nation, l’histoire de la décolonisation. » Sous sa descente de lit, j’ai collé, bien à plat, un passage que j’avais recopié à cinq reprises. Elle allait le trouver sous ses pieds, au fond d’un tiroir de sa cuisine, derrière sa machine à laver, dans un exemplaire du Guide Michelin et dans un paquet de biscottes qu’elle n’avait pas encore entamé. Terrible mots que voici qui ont fait couler tant d’encre et fait déverser tant de fiel : « Lorsqu’en 1956, après la capitulation de M. Guy Mollet devant les colons d’Algérie, le Front de libération nationale, dans un tract célèbre, constatait que le colonialisme ne lâche que le couteau sur la gorge, aucun Algérien vraiment n’a trouvé ces termes trop violents. Le tract ne faisait qu’exprimer ce que tous les Algériens ressentaient au plus profond d’eux-mêmes : le colonialisme n’est pas une machine, ce n’est pas un corps doué de raison. Il est la violence à l’état de nature et ne peut s’incliner que devant une plus grande violence ».
    
La maison était truffée de tracts. Elle allait en avoir pour des semaines, voire des mois ou des années, à tous les trouver. Les lirait-elle ? Peu m’importait. Je me sentais apaisé. Mes semailles terminées, il ne me restait plus qu’à prendre mon sac et à partir pour l’aéroport d’Orly. Sur la porte refermée, j’ai scotché le dernier passage, celui que j’avais recopié en grande lettres capitales, hautes et bien grasses, pour qu’elles soient aussi lues par celles et ceux qui emprunteraient l’escalier pendant la journée. C’était un morceau choisi de la préface honnie.  « Vous savez bien que nous sommes des profiteurs. Vous savez bien que nous avons pris l’or et les métaux puis le pétrole des ‘continents neufs’ et que nous les avons ramenés dans les vieilles métropoles. Non sans d’excellents résultats : des palais, des cathédrales, des capitales industrielles ; et puis quand la crise menaçait, les marchés coloniaux étaient là pour l’amortir ou la détourner ». Elle rentrerait fatiguée, lirait ces lignes et déchirerait certainement la feuille avec des ongles rageurs sans s’imaginer les surprises qui l’attendaient.
     
J’ai longtemps cru que je n’aurais plus jamais de nouvelles d’elle. Mais quinze ans plus tard, installé à Paris, j’ai reçu un petit colis adressé à mon journal. L’expéditeur n’était pas mentionné et, à l’intérieur du pli, il y avait une ancienne édition des Damnés de la terre, en parfait état mais sans la préface de Sartre, visiblement découpée au cutter. Il y avait aussi écrit ces quelques mots : « j’ai fini par le lire. Il y a des choses que je commence à comprendre. Et toi ? As-tu lu ? Comprends-tu ? ». J’ai gardé cet exemplaire et il m’arrive même de céder à une étrange nostalgie en relisant sa dédicace. Et, à chaque fois, je réalise en riant que je n’ai toujours pas lu Le sanglot de l’homme blanc.
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*) Nouvelle publiée in « Frantz Fanon et l’Algérie : Mon Fanon à moi », Numéro spécial de la revue Algérie Littérature/Action (N°152-156, octobre-novembre 2011. Paris, Marsa éditions. Coordination Christiane Chaulet-Achour. Établissement du texte et réalisation : Marie Virolle.


vendredi 26 octobre 2012

La chronique du blédard : Des intellectuels et de la Guerre d’Algérie

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Le Quotidien d'Oran, jeudi 25 octobre 2012
Akram Belkaïd, Paris



Huit années de guerre et de malheurs mais aussi huit années de prises de positions, de batailles intellectuelles âpres et incessantes, d’évitements et de ruptures. C’est peu dire que la Guerre d’indépendance a été celle des écrits : un conflit marqué par la multiplicité d’engagements d’intellectuels venus d’horizons divers. C’est ce que rappelle avec mérite un ouvrage réalisé dans le cadre de l’exposition « Engagements et déchirements, les intellectuels et la guerre d’Algérie » produite par l’Institut Mémoires de l’édition contemporaine (IMEC) et présentée récemment à l’abbaye d’Ardenne (*).

Archives inédites, manuscrits, tracts, tapuscrits mais aussi articles de presse annotés, bulletins, dessins, photos : au total, le livre comporte 350 documents annotés, souvent inédits, et dont l’enchaînement permet de retracer la grande bataille des idées et des choix individuels pendant la période 1945-1968, c'est-à-dire un intervalle allant des prémisses de la guerre aux lendemains de l’indépendance. Avec une première constatation, cette opposition d’engagements ne correspondait à aucun schéma prédéfini. Comme l’expliquent Catherine Brun et Olivier Penot-Lacassagne, les deux universitaires auteurs du livre et de l’exposition, « l’opposition manichéenne et réductrice d’une gauche indépendantiste et d’une droite pro-Algérie française, tardivement formée, doit être revisitée » car, en réalité, ce fut tout sauf un affrontement binaire entre la gauche et la droite, notamment durant les quatre ou cinq premières années du conflit.

Lire cet ouvrage, c’est découvrir, ou redécouvrir, un nombre important de documents dont la portée, à la fois visionnaire et militante, subsiste à ce jour. On pense notamment aux manuscrits d’auteurs célèbres comme ceux des poèmes de Kateb Yacine (« Quand je pense à Zabana » et « Mourir ainsi c’est vivre », qui est un puissant hommage à Frantz Fanon, Jean Amrouche et Mouloud Feraoun). On pense aussi à la fameuse « Déclaration sur le droit à l’insoumission dans la guerre d’Algérie », plus connue sous le nom de « Manifeste des 121 » (En septembre 1960, ils furent 121 écrivains, universitaires et artistes à le signer parmi lesquels Simone de Beauvoir, André Breton, Margueritte Duras, Claude Lanzmann, Jean-Paul Sartre, Vercors et Pierre-Vidal Naquet. Ils ont été 240 à signer la seconde édition).

Comme le montre l’ouvrage, ce manifeste, aujourd’hui très peu connu en Algérie, a fait l’objet d’un gestation difficile, compliquée par les hésitations et exigences conceptuelles et idéologiques de certaines personnalités sollicitées pour le signer (dont René Char et Aragon, qui, au final, n’y adhéreront pas tout en se disant solidaires de ses signataires). Surtout, ce texte a semé la discorde au sein de l’intelligentsia française, provoquant, dès octobre 1960, un contre-manifeste de 185 intellectuels français, dont certains de gauche, condamnant « les professeurs de trahison » et « les apologistes de la désertion ».

Comme le rappellent Catherine Brun et Olivier Penot-Lacassagne, les signataires du Manifeste des 121, sont alors « interdits d’antenne radio et de télévision, de théâtre et de cinéma subventionnés ; ils sont assignés à résidence en France, et certains, qui ont le statut de fonctionnaire, sont suspendus de leur poste comme Pierre Vidal-Naquet ou révoqués comme Laurent Schwartz, professeur de Polytechnique ». On notera que, dans l’histoire de France, c’est le dernier exemple en date d’une répression aussi dure et aussi large menée par l’Etat contre des intellectuels. Il serait d’ailleurs intéressant de voir jusqu’à quel point les lignes de fracture engendrées par cette bataille – au demeurant très tardive puisqu’elle s’est déroulée près de six ans après le début de la guerre ( !) – subsistent à ce jour.

Autre remarque, à lire l’ouvrage – et en se gardant de toute position partisane – on réalise à quel point l’argumentaire pro-colonial a été pauvre, voire indigent, sur le plan intellectuel. Les références auxquelles il faisait appel relevant souvent de la fable (celle d’une « Algérie heureuse » avant les évènements et fin prête pour la « fraternisation »), d’une idéologie simpliste (ne pas abandonner l’Algérie aux rouges et aux fanatiques musulmans…), d’une incitation récurrente à attendre un meilleur à-venir (une Algérie juste pour tous) et d’une incapacité à accepter l’idée que la France n’était déjà plus une grande puissance. Pour s’en rendre compte, et sans avoir à convoquer Camus, Fanon ou même Claude Bourdet (ancien résistant et auteur, dès 1951, de « Y –t-il une gestapo algérienne ? »), on peut comparer le contenu de l’Appel du Comité d’action contre la poursuite de la guerre en Afrique du nord (novembre 1955) à celui de la « lettre d’un intellectuel à quelques autres » de Jacques Soustelle (même période).

L’un des multiples intérêts du livre est qu’il permet de recenser toutes les grandes figures intellectuelles de l’époque et la manière dont elles ont participé aux débats à propos de la guerre d’Algérie. Sans faire injure ni aux uns ni aux autres, le lecteur, une fois achevé ce grand tour d’horizon, pourra alors circonscrire le champ de sa réflexion en pistant les itinéraires entrecroisés de quatre algériens : Albert Camus s’impose, bien sûr, avec ses atermoiements, sa volonté précoce (dès 1945) d’être à la fois « une vigie » mais aussi « un modérateur » et, pour finir, son silence solitaire (l’ouvrage reproduit le facsimilé de sa lettre mémorable à Jean Amrouche où il exhorte ce dernier à la modération tout en lui confirmant sa décision de sortir du débat sur l’Algérie).  A Camus, s’adjoignent comme une évidence Kateb Yacine, Jean Sénac et Jean Amrouche. Il sera difficile de faire abstraction des autres contributions comme de ce qu’est devenue l’Algérie depuis cette époque mais l’exercice n’en sera pas moins instructif.

Quelle surprise – mais peut-être est-ce là le fait de l’ignorance du présent chroniqueur- que de découvrir que des quatre, Jean El-Mouhoub Amrouche fut certainement à la fois le plus clairvoyant et, si l’on peut s’exprimer ainsi, le « mieux » engagé car le plus lucide quant à l’avenir immédiat d’une Algérie indépendante. Certes, Sénac fut intraitable sur la question des droits des Algériens. L’un des documents de l’ouvrage montre ainsi que Kateb Yacine doit le dissuader de s’en prendre directement à Albert Camus et à ses hésitations. Une retenue qui s’explique par des considérations « tactiques » mais aussi par l’indulgence respectueuse que Kateb éprouvait à l’égard de Camus (c’est ce que laisse paraître un document du livre reproduisant une lettre du premier au second).

De nationalité française, parfaitement « assimilé » dira-t-on, Jean Amrouche prend ses distances avec Camus dès 1955 comme l’atteste la reproduction d’une lettre adressée à Jules Roy au mois d’août de la même année. « Il y aura un peuple algérien parlant arabe, alimentant sa pensée, ses songes, aux sources de l’islam, ou il n’y aura rien » avertit alors Amrouche et d’ajouter : « Ceux qui pensent autrement retardent d’une centaine d’années. Le peuple algérien se trompe sans doute, mais ce qu’il veut, obscurément, c’est constituer une vraie nation, qui puisse être pour chacun de ses fils une patrie naturelle, et non pas une patrie d’adoption. »

L’Algérie est aujourd’hui indépendante mais cela ne la dispense nullement de regarder son passé. La Guerre d’indépendance a divisé l’intelligentsia française, et des Français et des Françaises ont pris parti pour l’indépendance algérienne : cela mérite d’être mieux connu en Algérie. Il faut donc espérer que ce livre sera non seulement accessible aux lecteurs algériens (avec, pourquoi pas, une édition locale) mais qu’il sera aussi traduit en langue arabe, seul moyen d’établir un lien et une continuité avec les jeunes générations, lesquelles n’ont de cette guerre qu’une vision lointaine et manichéenne.

(*) Du 14 juin au 14 octobre 2012. L’ouvrage dont le titre est le même que celui de l’exposition, Engagements et déchirements, les intellectuels et la guerre d’Algérie, est publié par les éditions Gallimard et l’IMEC, 260 pages, 39,90 euros.
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dimanche 9 octobre 2011

Algérie Littérature Action rend hommage à Frantz Fanon

2011 octobre-novembre
SOMMAIRE du N°152-156: Numéro spécial.
Frantz Fanon et l’Algérie: Mon Fanon à moi
Elaboré en l’honneur du cinquantième anniversaire de la disparition de Frantz Fanon

Coordination : Christiane CHAULET ACHOUR
Etablissement du texte et réalisation : Marie VIROLLE





INTRODUCTION par Christiane CHAULET ACHOUR

1. POUR FRANTZ FANON : 1961 - 2008

1961
Aimé CESAIRE, La révolte de Frantz Fanon
Anna GREKI, Les Damnés de la terre1987
Denis MARTINEZ Portrait
Mohamed Salah LOUANCHI, Ouverture du Symposium international de 1987 à Riad el Feth
Mahfoud BOUCEBCI, Fanon, la psychiatrie, trente ans après

2004
Olivier FANON, Entretien : « Je suis attaché à l’Algérie »

2008
Alice CHERKI, À vous Frantz Fanon


2. HOMMAGES – 2011

Claudine et Pierre CHAULET, Frantz Fanon, tel que nous l’avons connu
AMIN KHAN, Fanon, Homme Libre
Amel AMMAR-KHODJA, Puis, Fanon est arrivé
Soumya AMMAR-KHODJA, Fanon, nechtik
Amina AZZA-BEKKAT, Frantz Fanon à Blida (+ photos de l’HPB)
Yahia BELASKRI, Mes rencontres avec Frantz Fanon
Akram BELKAÏD, Elle, Fanon et moi
Afifa BERERHI, Un héritage fanonien : une voix dans la chaîne de transmission
Maïssa BEY, Ouvrir l’horizon
Zohra BOUCHENTOUF-SIAGH, Ubiquiste Fanon
Aziz CHOUAKI, La Glaise et les rêves
Souad LABBIZE, Echo du Symposium international d’Alger de 1987…
Dominique LE BOUCHER, Le Temps des peuples retrouvés
Seloua LUSTE BOULBINA, Loving Fanon
Arezki METREF, Les traces de Fanon sur le sable de l’ingratitude algérienne
Dalila MORSLY, L’interaction Noir/Blanc en contexte colonial. Intuitions sociolinguistes chez Frantz Fanon
Hamid NACER-KHODJA, Sénac-Fanon : d’une filiation idéologique
Victor PERMAL, Mon Fanon à moi
Brigitte RIERA, 1955
Hervé SANSON, Frantz Fanon ou l’écriture tellurique
Leïla SEBBAR, C’était à Blida
Ali SILEM, Dessins
El Djamhouria SLIMANI-AÏT SAADA, Fanon visionnaire, Fanon toujours actuel
Bouba TABTI, Fanon et Abane Ramdane sur scène : à propos de Dans les ténèbres gîtent les aigles de Messaoud Benyoucef
Alek Baylee TOUMI, Fanon en Amérique du Nord

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