Lignes quotidiennes

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Dernier ouvrage paru : Chroniques du ramadan. Voyage intimiste au coeur du jeûne (Tallandier, 2026).
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samedi 23 mai 2020

La chronique du blédard : Du bon lobbying…

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Le Quotidien d’Oran, jeudi 21 mai 2020
Akram Belkaïd, Paris


Ces derniers jours, il a été beaucoup question de lobbying en Algérie. Le contrat avec le cabinet américain Keene Consulting, pour un montant de 360 000 dollars sur un an, a refait parler de lui à la faveur d’une tribune laudatrice publiée par David Keene, patron du dit cabinet, dans le Washington Times (1). D’emblée, une remarque s’impose. Le Washington Times est l’un des deux quotidiens de la capitale fédérale américaine mais son aura, son tirage (100 000 exemplaires) et même ses idées, n’ont rien à voir avec le Washington Post (700 000 exemplaires). Propriété de la secte Moon, ce quotidien est connu pour sa ligne éditoriale ultra-conservatrice, lui qui fut jadis pour Ronald Reagan l’équivalent de ce qu’est Fox News pour Donald Trump.

Certes, le « Post » ne doit pas être non plus magnifié. A celles et ceux qui ont encore en tête son rôle dans le Watergate on rappellera que c’est de l’histoire ancienne et que ce quotidien a soutenu l’invasion de l’Irak en 2003 (et seule la présence de Trump à la Maison-Blanche semble l’empêcher de militer ouvertement pour une guerre avec l’Iran). Pour autant publier un texte dans le Washington Post a bien plus de crédit et d’impact médiatique, pour ne pas dire politque, qu’un papier dans le « Times » (celui de Washington, pas la vedette de New York). Cela fait plus sérieux, plus professionnel, sauf à vouloir absolument faire la cour à la droite-extrême et aux milieux évangélistes américains.

Cette bizarrerie ne date pas d’hier car le Washington Times est depuis longtemps un canal très accueillant pour l’expression d’opinions favorables à l’Algérie. Dans les archives du site, on trouve un texte datant de 2002 où notre pays est présenté comme un « ami » des Etats-Unis avec, en bas de document, la mention selon laquelle Abdelaziz Bouteflika est le président algérien (2). Signature ? Précision de la rédaction ? On ne le sait pas mais il est tout de même étrange de s’adresser ainsi à un lectorat intrinsèquement hostile à tout ce qui peut venir du monde arabo-berbero-musulman. Soyons francs, une tribune dans un quotidien comme le Washington Times n’a guère d’intérêt sur le plan de la perception américaine du monde. Certains lecteurs se seront dit « Ah bon ? », d’autres, plus perspicaces ou mieux informés, auront souri au texte de l’ancien président de la National Riffle Association (NRA), le puissant lobby en faveur des armes à feu.

Le lobbying, le vrai, c’est autre chose. C’est travailler au corps les parlementaires de la Chambre des représentants et du Sénat. C’est monter des dîners, des voyages sur le terrain. C’est convaincre des stars de la presse « mainstream » de se déplacer sur place pour s’en revenir vanter ce qu’on aura bien voulu leur montrer sans qu’ils aient accès au reste. Thomas L. Friedman, jouant au golf à Alger – comme il l’a fait à Dubaï – puis pondant deux feuillets enthousiastes dans le New York Times sur les réformes en cours : voilà qui aurait du chien ! Mais il faut pouvoir assurer…

A supposer qu’elle en possède les moyens financiers, l’Algérie a-t-elle besoin de faire du lobbying ? La réponse par l’affirmative est évidente. Exportateur de gaz et de pétrole, le pays a besoin de garder un œil sur l’évolution de la législation européenne sur les questions énergétiques. Aux Etats-Unis, le lobbying des États – autorisé mais soumis à déclaration - est une précaution nécessaire même si elle ne garantit rien pour l’avenir. Pour Alger, il s’agit de rester aussi en cours à Washington, de serrer de près le Maroc sur la question du Sahara et, au besoin, de se garantir une bonne image ce qui est toujours un atout quand survient une crise.

Cela exige beaucoup d’efforts mais aussi de bons arguments. N’importe quel lobbyiste de « K Street » à Washington ou du centre européen de Bruxelles le confirmera : il est plus facile de « vendre » l’image d’un pays qui n’a pas grand-chose à se reprocher ou qui a de bons arguments pour atténuer les critiques. Ensuite, tout est question d’habillage. Exemple : quand l’Arabie saoudite lève l’interdiction de conduire des automobiles pour les femmes, ses lobbyistes – et ils sont nombreux à Washington, applaudissent. Mais qui est vraiment dupe ? Les dépenses en lobbying consenties par les monarchies du Golfe ne sont en réalité qu’une facette du recyclage en Occident des pétrodollars et des gazodollars. La perception de l’opinion publique américaine, elle, ne change pas.

Aucun Algérien ne critiquera un lobbying mené pour défendre les intérêts structurels du pays (accès au marché américain, facilité de circulation pour ses citoyens, transfert de technologie, appel aux investisseurs). Par contre, il n’y a pas lieu de se réjouir d’un lobbying juste destiné à redorer l’image d’un régime qui envoie des jeunes en prison au prétexte qu’ils réclament haut et fort le changement. Autrement dit, un texte élogieux dans le Washington Times – écrit par quelqu’un payé pour cela (!) – peut être brandi comme une victoire ou une reconnaissance. Mais ce n’est rien d’autre qu’une forme de publicité achetée dont la médiatisation vise surtout la catégorie de citoyens algériens toujours prompts à être impressionnés quand quelqu’un, qu’il soit ou non recommandable, dit du bien de leur pays à l’étranger.


(1) « What Algeria can teach about coping with an economic crisis », 11 mai 2020.

(2) « A Friend in Algeria », 25 novembre 2002.
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mercredi 30 janvier 2013

Lobbying : le savoir faire marocain, l'abou-brès algérien...

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Une ancienne chronique publiée en 2006 et qui me revient en mémoire alors que le Maroc déploie des trésors de savoir-faire pour convaincre l'opinion américaine qu'il est à l'abri des turbulences du Printemps arabe. (Voir à ce sujet, l'opinion d'Edward M. Gabriel, ancien ambassadeur des Etats-Unis au Maroc et aujourd'hui conseiller du Royaume)



La chronique du blédard : Couscoussage et Taginage
Le Quotidien d’Oran, Jeudi 20 avril 2006
Akram Belkaïd, Paris

Un ami originaire de la vallée de la Soummam possède un restaurant dans le centre de la France. Comme ses cousins de la région parisienne, il peut raconter des dizaines d’anecdotes à propos des brimades que lui inflige l’administration ainsi qu’à propos de l’envie que sa réussite peut faire naître chez monsieur Dupont. Contrôles, redressements, lettres anonymes de dénonciation à son encontre – comme par exemple des accusations de recours à des travailleurs au noir – font partie de son quotidien. Cet ami s’est d’ailleurs forgé son propre vocabulaire pour désigner l’une des méthodes qu’il utilise pour faire cesser ces tracas. Quand les gendarmes multiplient les visites pour des motifs futiles, quand les services d’hygiène deviennent par trop tatillons ou quand encore, les représentants de l’appareil fiscal sont trop entreprenants, il a une arme miracle : « je les ‘couscousse’ » me dit-il ce qui signifie « couscous pour tout le monde, vin compris, c’est le patron qui régale ».
 
Le « couscoussage » n’est pas une arme infaillible mais, selon cet ami, elle a le mérite d’éliminer les deux tiers des désagréments. Cette passion pour la nourriture « gratos », surtout quand vins et alcools  sont en prime, est d’ailleurs un péché mignon assez répandu dans l’Hexagone. Un péché parfois à l’origine de bien honteux renoncements.
 
Il y a quelques années, une entreprise s’est mise en grève parce que l’un de ses dirigeants venait d’être renvoyé manu militari, sans aucune explication ni argument si ce n’est son refus de plier devant la bêtise de ses supérieurs voire de ses actionnaires. La crise a duré une semaine, puis les uns et les autres, résignés, ont repris le chemin du travail. Quelques jours plus tard, m’a raconté l’un des syndicalistes les plus en pointe dans la contestation, la nouvelle direction a organisé « un pot ». Au menu charcuteries et spécialités alsaciennes : « Tout le monde ou presque y est allé comme si de rien n’était. La grève était oubliée alors que les affaires du dirigeant viré étaient encore en tas sur son bureau », me précise avec indignation ce syndicaliste.
 
Pour en revenir au « couscoussage », il faut aussi confier que c’est une méthode très employée dans la presse. Les gouvernements ou les entreprises invitent régulièrement des journalistes, tous frais payés. Bien entendu, il y a « couscoussage » et « couscoussage », certains étant plus fins et plus intelligents que d’autres. Dans le meilleur des cas, le journaliste n’a aucune contrainte en matière d’écriture mais c’est toujours difficile de mordre une main qui vous a (bien) nourri. D’autres « couscousseurs » sont de vrais idiots qui ne sont satisfaits que lorsque l’article (gentil) a été enfin publié.
 
Est-ce que l’Algérie officielle a recours au « couscoussage » en France ? C’est rare et c’est souvent, allez savoir pourquoi, contre-productif. Il y a quelques années, me sont ainsi revenus les récits d’une équipée de la presse française dans le désert algérien. Si l’idée était de rendre le pays attractif, ce fut visiblement raté au regard de ce qui m’a été rapporté. Tel grand éditorialiste s’est répandu dans le tout-Paris en évoquant « l’incompétence congénitale des Algériens à développer le tourisme » tandis que d’autres « vedettes » du paysage audiovisuel français (paf) se sont indignées de ne pas avoir été traitées comme leur rang le commandait.
 
Cela étant, de vous à moi, l’Algérie et le « couscoussage » n’ont jamais fait bon ménage. On ne sait pas faire, on s’énerve vite et si l’invité râle un peu trop, qu’il soit acteur ou chanteur, on lui flanque le plateau du petit-déjeuner (avec de la margarine car « makache » le beurre) sur la figure. Et puis, à quoi bon « couscousser » quand le baril s’approche des 80 dollars et que le monde entier est à vos pieds pour avoir sa part du gâteau ?
 
Cette rente permet de se croire invincible, de mépriser les actions de lobbying (qui sont pourtant la clé du monde moderne) et de commettre des impairs stratégiques comme lorsque l’entourage d’un ministre très influent de la cinquième République a sollicité l’Algérie pour qu’il puisse y passer sa convalescence et qu’il n’a jamais reçu de réponse. Le ministre en question en fut quitte pour passer plusieurs semaines dans un magnifique hôtel au pied de l’Atlas où le Palais royal marocain sait si bien traiter ceux dont il entend faire ses obligés.
 
Car le champion toutes catégories du « couscoussage », c’est bien notre voisin marocain. Nulle corruption ni pots-de-vin, mais un savoir faire au service d’un pays afin que son image soit en permanence défendue dans les médias et les milieux d’affaires. Le système d’influence marocain mériterait à lui tout seul une thèse tant il est efficace en Occident et particulièrement en France (mettons de côté l’Espagne pour des raisons historiques évidentes).
 
La méthode est simple. Tout leader d’opinion, tout patron bien en vue, est initié aux charmes (réels) des riads, des mets raffinés (aaah le tagine et la pastilla !) et des randonnées dans l’Atlas. A partir de là, se crée ce que l’on pourrait qualifier de dépendance positive. Et c’est ainsi que vote serviteur s’est entendu dire par un grand patron du CAC 40 qu’il se sentait plus en sécurité au Maroc qu’en France. Se sentir bien dans un pays est une chose, y investir en est une autre. Nombre de pays qui ont dépensé des millions d’euros en campagne d’image le savent mais, dans le cas du Maroc, ça marche.
 
Et pour bien comprendre comment fonctionne le « taginage », il faut lire le dernier livre du journaliste Jean-Pierre Tuquoi (*). Jadis persona non grata en Algérie, accusé aujourd’hui par le Makhzen d’être à la solde des Algériens, ce confrère relève notamment qu’alors « que le royaume est un partenaire économique mineur et un acteur déclinant sur la scène internationale, il reste une sorte de lieu de pèlerinage obligé pour les membres du gouvernement [français], quelle que soit d’ailleurs la couleur politique de ce dernier ». Cela explique en partie la bonne image du Maroc en France car, à coup sûr, le « taginage » surclasse, et de loin, le « couscoussage ».
 
(*) Majesté, je dois beaucoup à votre père. France-Maroc, une affaire de famille, Albin-Michel, mars 2006, 17,5 euros
 
 
Retouvez une sélection de 50 chroniques du blédard dans : La France vue par un blédard, Editions du Cygne.
 
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