Lignes quotidiennes

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Dernier ouvrage paru : Chroniques du ramadan. Voyage intimiste au coeur du jeûne (Tallandier, 2026).
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dimanche 1 mars 2015

La chronique du blédard : Ce système qui n’a pas besoin d’opposition

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Le Quotidien d’Oran, jeudi 26 février 2015
Akram Belkaïd, Paris
 
Donc, la règle est claire – et elle l’est effectivement depuis longtemps. Personne n’a le droit de manifester contre le pouvoir algérien. L’opposition ? Ça n’existe pas, ou plutôt ça ne doit pas exister. Pourquoi le devrait-elle d’ailleurs ? Le pays va bien. Très bien même. L’Algérie est au top de tous les classements internationaux. C’est la meilleure économie du monde, c’est du moins ce qu’en disent les experts respectifs du Fonds monétaire international (FMI), de l’Unesco, du Forum économique mondial, des principales organisations altermondialistes, d’Amnesty International, de Reporters sans frontières et de tutti quanti. Elle fait partie des BRIC, les fameux leaders émergents qu’elle surclasse aisément en matière de performances macro, micro et tactico-tactiques.
 
De plus, comme ne cesse de l’écrire le Nobel Joseph Stiglitz, Alger est l’archétype de la place financière du XXIème siècle avec sa Bourse aux milliers de valeurs cotées qui attirent les fonds d’investissement du monde entier. Un « hub » bancaire ultraperformant où le souvenir de l’époque où il était impossible de payer par chèque fait désormais beaucoup rire. Le système de santé algérien est cité en exemple à chaque grande messe internationale de même que celui de l’éducation dont ne cessent de s’inspirer les dirigeants de l’Ivy league étasunienne. Et que dire des infrastructures… Des lignes ferroviaires à grande vitesse, des barrages ultra-modernes, des centrales solaires au top de la technologie, de grandes centres de recherche et, last but not least, une agriculture à la fois innovante et respectueuse de l’environnement. Pour l’Afrique, l’Algérie est ainsi l’exemple à suivre en matière de sécurité alimentaire et, là aussi, le temps où elle faisait partie des pays les plus vulnérables en raison de leur dépendance aux céréaliers étrangers, et bel et bien révolu.
 
Que l’on pardonne au présent chroniqueur ce préambule ironique. Il a été écrit à dessein pour que certains de ses lecteur, pas tous, prennent conscience de ce drôle de sentiment ambigu qu’ils viennent d’éprouver. Le constat, le vrai, c’est-à-dire l’accablant, à propos de l’Algérie, ils le partagent avec des milliers, pour ne pas dire des millions de compatriotes. Oui mais voilà, la fierté est toujours là, cette brave fifille d’un nationalisme ombrageux qui nous tenaille – notez bien que j’écris « nous » - jusqu’à la moelle des os et qui fait aussi que le pouvoir a beau jeu de ridiculiser la moindre critique à son égard. De fait, il y a une question que l’on doit nécessairement se poser après la contestation empêchée dans les rues de la capitale le 24 février dernier. Ce qui prime, ce n’est pas de savoir pourquoi la manifestation a été contrée par les forces de l’ordre et par les orchestres folkloriques qui ont sillonné la ville pour soit disant célébrer l’anniversaire de la nationalisation des hydrocarbures (nationalisation qui, rappelons-le au passage, a subi quelques liftings depuis et qui a même failli appartenir au passé avec la fameuse réforme avortée in extremis des années 2000). Non, ce qui est important c’est de comprendre pourquoi un régime politique avec un tel bilan catastrophique, et cela quel que soit le thème examiné, est finalement si peu contesté.
 
On parlera de l’effet rémanent de la décennie noire (c’est comme si, en 1977, on ne parlait encore que de la Guerre d’indépendance…). On évoquera l’effet insidieux de la rente plus ou moins (et plutôt mal) redistribuée. Mais on dira surtout qu’Alger n’est pas l’Algérie, que c’est une vitrine tenue d’une main de fer quand, dans le reste de pays, jacqueries et colères spontanées peuvent éclater à tout moment. On rappellera aussi que la colère au sud du pays contre cette insanité que sont les gaz de schiste montre que la résignation n’est pas de mise partout. Pour autant, il faut bien reconnaître l’existence d’une vraie réticence à s’élever contre le système. Ah ce système, on ne l’aime pas mais on a bien du mal à accepter que le critiquer dans la rue n’équivaut en rien à un acte de trahison nationale ou à une action au profit objectif de la fameuse main de l’étranger. On ne l’aime pas ce système, mais on agit comme si on faisait sien son échec et, du coup, tout discours semblable au liminaire de cette chronique est vécu comme une attaque personnelle qui fait oublier toute raison et objectivité.
 
Il y a quelques temps déjà, dans mon blog, je me suis étonné de la vigueur des réactions outragées des Algériens à une (mauvaise) plaisanterie du président François Hollande à propos de leur pays. Je relevais que tout cela me paraissait disproportionné et que j’aurais aimé assister à de telles colères concernant des choses bien plus sérieuses. Que n’ai-je pas écrit… Des amis qui décident de rompre tout contact, des insultes sur les réseaux sociaux… Et ce genre de schizophrénie perdure. La question de l’exploitation des gaz de schiste devrait mobiliser des millions d’Algériens préoccupés par le sort des futures générations et convaincus que les ressources aquifères du Sahara sont un atout fondamental pour l’avenir. A la place, ça crie et ça tempête, à partir de son clavier, parce que Roger Hanin a été enterré à Alger, conformément à ses dernières volontés…
 
On accuse souvent l’opposition algérienne de ne pas être à la hauteur des enjeux. Mais encore faudrait-il que le fait de se regrouper à quelques-uns dans la rue ne soit plus considéré comme un délit. Encore faudrait-il que cette jeunesse militante – l’une des grandes satisfactions du moment et un espoir pour le pays – ne soit pas brimée comme elle l’est et, surtout, abandonnée à son sort par les plus anciens. On le sait, le système et sa clientèle ne lâcheront pas l’affaire facilement. C’est une question de survie pour eux. Mais ce n’est pas une raison pour leur faciliter la tâche. Sauf si, et c’est une explication qui n’est pas à négliger, les uns et les autres y trouvent finalement leurs petits et grands comptes et cela au-delà de leurs sempiternelles récriminations.
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lundi 7 février 2011

La lecture du samedi : Beyrouth Canicule


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Le Quotidien d'Oran, samedi 5 février 2011
Akram Belkaïd, Paris

Nous avions laissé Djilali Bencheikh au seuil de l’adolescence en refermant les pages de son précédent roman, « Tes yeux bleus occupent mon esprit » (Elyzad, prix Maghreb 2007 de l’Association des Ecrivains de langue française). Nous le retrouvons perdu à Beyrouth, menant une mission pour la Palestine, cette cause suprême que tous les Algériens ont rêvé un jour de défendre.

Beyrouth… L’été, les restaurants du bord de mer et l’insouciance malgré les nuages noirs qui menacent. Nous sommes dans les années 1970. A Paris, l’opposition au régime de Boumediene tente de s’organiser tandis que certains militants - de gauche car comment pourrait-il en aller en autrement ? - se mettent au service d’autres combats. Petits cafés dans le quartier latin, longues joutes politiques. Un temps désormais oublié.

Dans cette mouvance discrète, une figure émerge, celle de Mohamed Boudia, révolutionnaire et homme de théâtre, assassiné, vraisemblablement par le Mossad, le 28 juin 1973. C’est lui, où le plutôt son personnage, Nadir, qui envoie Kamel, étudiant algérien, dans la capitale libanaise. Ce dernier y découvre l’Orient, ses dépaysements et ses surprises. Très vite dépassé, l’homme comprend que la mécanique des événements est plus forte que lui. En cela, il est le symbole d’un monde arabe impuissant face aux tragédies et aux défaites qui s’annoncent. Son aventure, ses rencontres, les conversations qu’il partage avec des policiers brutaux ou désabusés, des feddayin ou de simples habitants de la montagne restituent à merveille l’ambiance de cette époque révolue.

Mais la trame de ce roman est aussi un pan largement ignoré de l’histoire des Algériens de France. Cela sonne vrai, cela provoque quelques poussées de nostalgie à propos d’engagements héroïques et désintéressées, remplacés aujourd’hui par le nihilisme et la violence aveugle. Toutes celles et ceux qui ont connu Beyrouth à cette époque apprécieront ce roman qui leur restituera un peu de leur jeunesse. Les autres se laisseront séduire par le rythme indolent des pérégrinations de Kamel, soldat naïf d’une cause inaboutie.

Extraits

« Emu de fouler la terre du poète Khalil Gibran, j’erre comme un perdu dans les sinusoïdes de la foule. Les voyageurs cosmopolites, hâtifs et insouciants, vaquent à leurs occupations avec une bonhomie qui fait envie. Heureusement, ma petite valise orange apparaît en bout de piste. Avec la chaleur, elle commence même à virer au bordeaux. Aussi discrète que le complet jersey. On aurait voulu me dénoncer qu’on ne s’y serait pas pris autrement. L’Organisation est pauvre avait plaidé Meliani. Meliani, le gars trapu des groupes de choc. Un compatriote prêt à tout pour la cause palestinienne. Surnommé Tarzan, autant pour son audace insolente que pour les épaules musclées dont il cultive avec soin le carénage.

« La lourde fusion des sueurs au creux de la sieste, heures où tout est torpeur et douceur. Ce moment si honni dans l’enfance, je le savoure à présent avec une sensualité de pacha. Le figuier généreux dont les branches se fondent dans le feuillage épars de la treille me fait un point d’ombre dans la canicule du mois d’août. Depuis mon transat, mon regard se noie dans la vallée en contrebas, en une perspective qui se faufile vers la mer et Beyrouth. Une oasis mentholée, suspendue au-dessus de la ville. Le Chouf ! Jusque-là, ce nom mythique évoquait pour moi un avatar de maquis abritant le fief de l’autre Kamel : Kamel Joumblatt, intraitable chef druze et fidèle partisan de la cause palestinienne. Un allié, donc. »

La citation

« Vous savez, jeune homme, le sous-sol de chaque maison libanaise, quel que soit son courant, abrite un véritable arsenal… Le jour où cela va exploser, ce sera l’enfer ! Et je crains qu’il ne reste plus rien du Liban. »

Le livre

Beyrouth Canicule, Djilali Bencheikh, Elyzad, 279 pages, 650 dinars, 15,90 euros.